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EMMANUEL BOURGERIE

LE CYCLE DE CASSIOPÉE
TOME 1 : SOMBRE LAME
Note au lecteur : Ce texte n'est pas la version finale.
Je le publie au fur et à mesure de son avancée sur mon blog :
http://cassiopee.wordpress.com

Merci à Marion, pour son soutien


À Olivier pour m'avoir beaucoup inspiré
Et à tous ceux qui ont participé directement
ou indirectement à cette aventure

Mention spéciale à Club Légendes,


qui, grâce à son générateur de noms,
m'a sauvé la mise en de nombreuses occasions.

Vous êtes libre de reproduire, distribuer et communiquer cette création au


public mais vous devez citer le nom de l'auteur original de la manière indi-
quée par l'auteur de l'œuvre ou le titulaire des droits qui vous confère cette
autorisation (mais pas d'une manière qui suggérerait qu'ils vous soutiennent
ou approuvent votre utilisation de l'œuvre).
Vous n'avez pas le droit d'utiliser cette création à des fins commerciales.
Vous n'avez pas le droit de modifier, de transformer ou d'adapter cette créa-
tion.
Pour plus d'informations, consultez :
http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/
Préface – Culture Libre
Je dois vous avouer que je ne suis pas auteur de métier :
j'écris parce que c'est ma passion et que j'ai envie de la parta-
ger. Ayant suivi des études d'informatique, j'ai découvert la
pensée de Richard M. Stallman. Cet homme, initiateur du
mouvement du Logiciel Libre, a su adapter le droit d'auteur à
l'heure d'Internet où les œuvres se dupliquent à l'infini. Ses
travaux ont été repris par Lawrence Lessig et élargis aux
champs de la création artistique, dont la littérature.
Pensant que le copyright1 est trop restrictif à la propaga-
tion de la culture, Lessig créa six licences dites « Creative
Commons », avec comme base commune la reconnaissance
du travail de l'auteur et la liberté pour l'œuvre de circuler.
Ce livre est publié sous une de ces licences afin de per-
mettre à tous d'y accéder, de le lire et de le copier à volonté.

Pour finir je souhaite vous remercier vous, lecteurs, d'avoir


la patience de me lire. J'espère que le Cycle de Cassiopée vous
plaira, en tous cas je prends énormément de plaisir dans cette
aventure.

1 Le copyright est l'ensemble des prérogatives exclusives dont dispose


une personne physique ou morale sur une œuvre de l'esprit originale. –
Wikipédia
PREMIÈRE PARTIE

L'AUBE D'UN HÉROS


Le roi Nóldor (prononcer Nioldor) bâtit la cité souterraine
d'Esaël il y a des décennies, ouvrant les portes d'une vie
calme à un peuple déchiré par des luttes intestines. Après des
siècles de guerres, il les rassembla et les unifia sous les Lames
de Pierre, les chaînes de montagnes les plus prolifiques.
Des centaines d'ouvriers s'attelèrent à transformer la cavité
naturelle d'une nappe phréatique en un dôme de plus de trois
cents pieds de haut, étendu sur quatre cent acres.
Les meilleurs architectes et artistes furent convoqués pour
ériger des bâtiments somptueux de marbre, des rues pavées de
motifs et des temples qui ont attiré des personnalités du
monde entier, notamment pour la plus grande œuvre des
terres connues : en effet, le dôme entier était peint en une
étrange représentation composée de runes dont leur signifi-
cation inconnue continuait d'attirer les amateurs de mystères.
Adorateurs de Moäne, la déesse de la connaissance, les
elfes noirs n'ont pas hésité à lui consacrer des édifices hauts de
trente pieds, soutenus par des colonnes imposantes et aux pla-
fonds peints, ainsi que des places publiques où des foules
nombreuses peuvent se tenir.
Le fragile équilibre du peuple elfe noir se solidifie peu à
peu, et aucune vie n'a péri sur le champ de bataille depuis
plusieurs générations. Ils abandonnent progressivement leur
haine mutuelle et rouvrent des voies de commerce avec les
autres peuples, vendant leur maîtrise des métaux magiques et
de la poudre à canon.
Chapitre 1

Parricide

E ldaran était un jeune habitant d'Esaël. Âgé de soixan-


te-treize ans1, il naquit dans une famille bourgeoise et
étudiait l'histoire et la géographie. Son père Taodyn
était un trésorier de la ville et fournissait l'aisance matérielle
suffisante à sa famille. Malheureusement l'alcool touche aussi
les familles riches, et Taodyn était un homme dépendant et
violent. Sa femme et Eldaran en portaient les marques, mais
n'osaient pas dénoncer l'homme avec qui ils vivaient ; d'autant
plus qu'au fond, ils le jugeaient bon.
Ce jour là pourtant Eldaran n'avait pas peur. Il avait obte-
nu une bonne note en histoire et était fier de pouvoir la mon-
trer à sa mère. De même il était pressé de retrouver sa sœur,
née peu auparavant. Il lui arrivait de passer des heures en sa
compagnie, lisant des ouvrages ou rédigeant ses devoirs.
Il passa la porte de sa maison et entendit des bruits de dis-
pute. Il entra discrètement et décida d'attendre qu'elle se dis-
sipe en compagnie de sa sœur. Il repoussa doucement la porte,
traversa le salon éclairé par le feu de la cheminée, posa ses af-
faires sur un bureau et s'accouda au berceau du nourrisson. Il
sourit en la contemplant, heureux de ce petit bout d'elfe qui
avait secoué sa vie. Elle dormait paisiblement, apparemment
nullement troublée par les cris de ses parents. Il approcha son
doigt et caressa tendrement sa joue noire.

1 Soit quinze ans pour un humain

3
4 Sombre Lame

Pourtant Eldaran commença à s'inquiéter de l'ampleur que


prenait le litige lorsqu'il entendit des bruits de coups. Soudain
sa mère poussa un hurlement et tomba dans l'escalier de
pierre. Elle atterrit devant l'entrée du salon, inerte, le cou for-
mant un angle plus qu'inquiétant. Eldaran se releva douce-
ment, abasourdi par ce qu'il voyait. Son père descendit à son
tour l'escalier, titubant, une bouteille à la main.
– Alors, t'es calmée maintenant ?! Hurla ce dernier, in-
conscient de ce qu'il venait de se produire.
Eldaran sentit une boule se former dans sa gorge. La robe
blanche de sa mère se macula de pourpre, et de sa tête com-
mença à couler du sang. Taodyn, complètement ivre, se pen-
cha sur elle et l'interpella :
– Niamë ? Je te parle !!
– Tu l'as tuée ! Intervint Eldaran, totalement sous le choc.
Au bout de quelques secondes, son père releva la tête et
balaya le vide du bras.
– Cela ne te concerne pas... Reprends ton travail.
Sa phrase était saccadée et sa voix non assurée. Une part de
son conscient semblait réaliser que quelque chose ne se passait
pas correctement.
Tremblant, Eldaran s'approcha du corps de sa mère et posa
une main sur son cou. Tâtonnant, il tenta en vain de trouver
les battements de son cœur.

Rien.
Le souffle court, il se releva et fixa son père droit dans les
yeux. Son regard, d'habitude doux et pacifique, transpirait de
haine. Ses yeux verts s'injectaient de sang et il serrait les
poings, ne sentant pas ses ongles percer sa peau.
– Ne me regarde pas comme ça ! ordonna son père.
Il restèrent immobiles plusieurs secondes durant, avant
qu'il ne réitère :
– Ne me regarde pas comme ça je t'ai dit !
– Tu l'as tuée !!
Taodyn le gifla. À bout, Eldaran lui décocha un coup de
Parricide 5

poing dans la figure. Le choc fit reculer son père, tant par
douleur que par surprise. Il lâcha sa bouteille et se rua sur son
fils, furieux. Celui-ci fit un pas de côté et se précipita dans le
salon. Il s'arrêta, se retourna et commença à hurler :
– Tu l'as tuée ! Tu n'es qu'un alcoolique et tu l'as tuée !
– Elle ne m'a pas écouté, elle n'a que ce qu'elle mérite !
Cette dernière phrase le rendit fou. Il ne retint pas ses
larmes et attrapa l'épée suspendue au mur. Il saisit la garde et
tira d'un coup sec. Le son que produisit le métal le fit frisson-
ner. Sa vue commença à se brouiller, ses oreilles ne lui resti-
tuèrent plus qu'un bruit sourd. Il distingua la voix de son
père, mais aussi les cris apeurés de sa sœur. La rage obscurcis-
sant son esprit il se jeta sur Taodyn, souleva l'épée et frappa
de toutes ses forces.

Un hurlement de douleur lui parvint aux oreilles, le rame-


nant à la réalité. Il vit distinctement son père faire un pas en
arrière, trébucher, puis tomber sur le parquet, comme si tout
se déroulait au ralenti. La tête vint heurter avec un bruit sourd
le mur à la teinture mauve et il s'étala sur le sol, inconscient.
Eldaran examina l'épée et vit la lame, d'ordinaire noire, tâchée
de rouge. Lorsque ses yeux repérèrent le sang s'échapper du
torse de Taodyn, barré d'une plaie béante, il poussa un cri
apeuré et lâcha l'épée. Il détourna son regard de la chair à vif
et des côtes entaillées. Son cerveau, paralysé, n'arrivait pas à
lui dire quoi faire. Lui qui réagissait toujours de la bonne ma-
nière au bon moment, se senti démuni face à ce spectacle hor-
rible. Ses mains se mirent à trembler de façon incontrôlable.
Les pleurs d'Eäradia le réveillèrent brutalement, et il se
précipita pour la prendre dans ses bras et la consoler. En
larmes, il lui murmura des paroles rassurantes :
– Ne t'inquiète pas Eäradia, je vais prendre soin de toi...

Peu à peu il recouvrit ses facultés et regarda autour de lui.


Les corps de ses parents étaient inertes, étendus sur le sol. Tao-
dyn était un homme respecté, et tous croiraient qu'Eldaran
6 Sombre Lame

eût tué ses deux parents. Le châtiment pour les parricides n'est
guère enviable pensa-t-il, d'autant plus qu'Eäradia serait pla-
cée dans un orphelinat. La panique s'insuffla en lui alors que
ses tremblements commençaient tout juste à diminuer. Il re-
posa le nourrisson à nouveau calme dans son berceau. Le
brusque silence le gêna, alors il se précipita dans vers l'escalier,
détournant le regard de sa défunte mère.
« Partir, je dois partir... » murmura-t-il pour chasser les
images sanglantes de son esprit.
Il gravit l'escalier quatre à quatre et atteignit sa chambre :
une pièce sobre, bien rangée, avec un lit à baldaquin à sa
droite et une petite bibliothèque personnelle juste à côté. Ac-
crochée au mur, une carte du monde lui faisait face. Il se jeta
sur une commode à sa gauche et ouvrit un tiroir. Il en tira
quelques pièces d'or qu'il lâcha accidentellement. Il posa les
mains sur le bois de la commode et prit de longues inspira-
tions pour se calmer.
« Loin... Je dois partir... »
De ses mouvements mal assurés il ramassa une à une les
pièces puis sortit une boussole et un portrait miniature de sa
mère. Marquant une courte pause, il se dit qu'elle était une
femme ravissante, avec ses yeux verts et ses cheveux auburn,
fait rare pour une elfe noir. Une grosse larme perla sur sa
joue. Il referma le tiroir et en ouvrit un second à la volée. Il
remercia à voix haute son oncle de lui avoir offert un sac de
voyage qu'il saisit et commença à remplir de vêtements et
d'autres affaires. Il se leva à la hâte et couru dans la chambre
de ses parents afin de prendre des effets pour sa sœur.
Plus spacieuse et décorée, elle respirait une atmosphère
calme. L'unique fenêtre donnait sur le dôme d'Esaël éclairé
par magie. Le lit à baldaquin occupait la majeure partie de la
pièce, accompagné d'un bureau, d'une armoire et de divers
meubles. Dans sa hâte il tomba nez à nez avec une statuette
haute d'une dizaine de pouces de la déesse du destin, Cassio-
pée, siégeant sur le bureau. Il interrompit sa course pour
s'agenouiller et s'excuser pour le mal commis. À côté de l'effi-
Parricide 7

gie il reconnu un médaillon cuivré : le passe de son père, in-


dispensable pour entrer et sortir de la ville. Il le saisit et le ran-
gea dans une poche. Il ouvrit la grande armoire de chêne et
prit une cape noire qu'il passa sur ses épaules.

Prêt à partir, il retourna au salon mais son regard tomba


sur l'épée, toujours au sol. Il ne pût s'empêcher de la ramasser
et de la soupeser. Un goût de bile lui envahi la bouche et il fût
prit de nausée, son cerveau déchiré par le hurlement d'agonie
de son père. Il lâcha l'arme et se courba pour vomir. Au prix
d'un effort surhumain, il reprit ses esprits et se dirigea vers le
berceau de sa sœur, les yeux embués. Il saisit délicatement Eä-
radia et la serra contre lui. Il utilisa ses couvertures pour l'atta-
cher contre sa poitrine.
Pour tenter de se vider l'esprit il récita sa leçon d'histoire,
presque machinalement. Sa propre voix, pourtant faible et in-
certaine, lui suffisait pour atténuer sa peur. Sans raison précise,
il ramassa l'épée et l'inspecta. Son étrange garde en forme
d'araignée et sa légèreté l'intriguaient, et presque inconsciem-
ment il prit le fourreau, rengaina l'épée et la boucla autour de
sa taille. Il jeta un œil à l'horloge fixée au mur : il se rendit
compte avec horreur de la rapidité à laquelle ces évènements
se furent déroulés.
Ne voulant plus y penser, il se dirigea vers la porte, la main
soutenant la frêle tête de sa petite sœur, perdue à mi chemin
entre le sommeil et l'éveil. Il se retourna une dernière fois vers
ce qui fût son lieu de vie, prononça une parole bénite pour sa
mère, ange à la peau noire dont la vie fût gâchée par l'alcool,
puis il passa son bras sur ses yeux pour éponger ses larmes et il
sortit, conscient que rien ne sera jamais plus pareil.

Le pied léger, capuche rabattue, Eldaran progressait furti-


vement à travers les ruelles sombres d'Esaël en prenant soin de
ne pas être vu. Depuis dix bonnes minutes, il ne cessait de re-
garder autour de lui, voyant une menace en chaque individu.
Eäradia s'agitait un peu mais ne pleurait pas, à son plus grand
8 Sombre Lame

soulagement.
Il s'adossa à un angle de mur, le cœur battant. Il se trouvait
dans une ruelle sombre, large de cinq pieds, perpendiculaire à
une avenue bondée. Il prit une longue inspiration et avança sa
tête. Aucune patrouille à gauche, ni à droite. Il ramena la cape
devant sa sœur et se lança dans la foule.
Il se concentra sur son objectif : une autre ruelle en face de
lui, aussi étroite que celle qu'il venait de quitter. Alors qu'elle
constituait son quotidien, cette foule le terrorisait depuis sont
départ. Il se sentait agressé par les cris incessants, les bruits de
botte et ces odeurs si coutumières pourtant. Alerte, il lançait
des regards aux alentours au cas où il croiserait des visages fa-
miliers. Il reconnut un camarade de classe et instinctivement
tira sur sa capuche, priant pour ne pas être repéré. Jouant des
coudes, il réussit à atteindre la rue opposée et reprit une allure
plus calme. La lumière baissa de plusieurs crans lorsque les
ombres des murs furent sur lui, et pour la première fois de sa
vie, il se surprit à penser que ces lieux obscurs étaient rassu-
rants.
D'un rapide coup d'œil il repéra la sortie ouest de la ville à
une centaine de pieds. C'était en fait un boyau creusé dans la
roche au sol aplani, tout juste assez large pour faire passer
deux charrettes. Il sorti de sa poche le passe de son père.
– Je vais te demander de ne pas faire de bruit. Tu com-
prends, il ne faut pas éveiller les soupçons murmura-t-il
à sa sœur somnolente.
Il se répéta mentalement le mensonge qu'il avait préparé :
il apportait sa fille à Vent-Sombre, un village voisin, chez un
cousin le temps d'un voyage sur la côte ouest. Évidemment, il
n'avait ni famille à Vent-Sombre, ni projet pour la côte ouest.
Il comptait fuir vers l'Octane, réputée terre d'asile pour toutes
des races des terres connues.

Arrivé à hauteur des gardes, il tendit son passe qu'on ins-


pecta sommairement. Le soldat lui rendit et écarta sa lance
pour lui laisser le passage.
Parricide 9

L'estomac noué, il continua sa route. Il avait choisi cette


sortie car elle était peu fréquentée et menait directement à
Vent-Sombre. Au premier coude il s'assit, sentant que ses
jambes ne pourraient plus le soutenir bien longtemps. Il prit
une pause, ayant peur que son cœur ne tienne pas le trajet. Il
était assez proche des gardes pour en entendre un troisième
arriver à cheval les avertir du meurtre de Taodyn. Il mention-
na que les enfants étaient manquants, surement pris en otage.
Eldaran laissa échapper un soupir de soulagement, car les
troupes cherchaient un ou plusieurs hommes accompagnés de
deux jeunes elfes, il y avait donc peu de risques qu'on l'arrête.
Il se releva et reprit sa marche sous la faible lumière de
quelques cristaux magiques disposés en ligne le long des pa-
rois. Il rajusta sa capuche et berça Eäradia, espérant qu'elle ne
se réveille pas. Il croisa de temps à autre des passants mais au-
cun garde ni aucune patrouille.
Soudain, après plusieurs minutes de marche, il entendit des
bruits de course. Il ramena sa cape pour cacher Eäradia et ra-
baissa un peu plus sa capuche. Une dizaine d'elfes le dépas-
sèrent en courant, armés d'arcs et d'épées courtes 1. Tous ses
muscles se raidirent quand l'un d'eux le frôla. Par réflexe, sa
main alla se poser sur le pommeau de l'épée. Une fois les
troupes hors de vue, il pria pour ne plus les croiser. Il pressa le
pas pour arriver au plus vite à l'air libre.

Arrivé à la sortie, il vit de nouveau deux gardes. On lui


demanda son passe, qu'il sorti et tendit à l'homme d'arme.
Lorsque celui-ci lut le nom inscrit dessus, il fronça les sourcils
et envoya la plaque à son coéquipier.
– Eldaran, fils de Taodyn, vous allez bien ?
Eldaran n'avait que quelques secondes pour trouver une
issue. Ces deux gardes semblaient croire à la théorie de l'enlè-
vement. Pourtant il entendit l'autre guerrier sortir l'épée de

1 Les elfes noirs vivent en profondeur, ils n'ont que peu de chevaux. Par
conséquent, ils ont des troupes légèrement armées comme éclaireurs.
10 Sombre Lame

son fourreau. Ce son lui procura un frisson, et il se revit dé-


gainer l'arme contre son père. Une fureur soudaine monta en
lui et il porta sa main à son arme et frappa. L'elfe en face de
lui tenta de parer avec sa lance, mais le bois céda et Eldaran
plongea la lame en plein cœur.
– Ne bougez plus ! S'écria le second derrière lui, paniqué.
Eldaran sentait un sentiment étrange monter en lui. Eära-
dia s'agitait et pleurait, toujours soutenue par son bras
gauche. Il retira l'épée du corps inerte et se retourna, lente-
ment. Il fixait le soldat avec un regard tellement emplit de
haine que celui-ci en eût le sang glacé. Lentement, Eldaran
défit le nœud qui maintenait sa sœur à son cou et il la posa
délicatement au sol. Il avança d'un pas et ses chausses se po-
sèrent sur l'herbe humide. Il fit un moulinet de son épée et se
plaça face au garde. Celui-ci reprit de son assurance et fonça
en criant. Eldaran se prépara à esquiver et la lame de son ad-
versaire le manqua une première fois, puis une seconde. Il ri-
posta maladroitement, ce qui permit au soldat de lui asséner
un coup de pied au tibia. La douleur le fit trébucher et il vit
la lame adverse fondre sur son visage ; il eut juste le temps de
l'esquiver. Eldaran frappa avec sa garde au visage et eût un
haut-le-cœur en entendant un craquement sec suivi d'un bref
cri. Profitant de l'avantage, il porta un coup au bras. Le guer-
rier tomba à terre, désarmé. Eldaran vint s'agenouiller sur sa
poitrine, la pointe de l'épée à quelques millimètres du cou du
vaincu. Il prit le temps de le regarder, ce jeune elfe à peine
plus âgé que lui. Le soldat fixait ses yeux verts animés d'une
lueur démente. D'une voix étrangement calme, Eldaran an-
nonça :
– Si je te laisse la vie sauve, tu iras les prévenir. Je ne peux
pas prendre ce risque.
– Non ! Attendez...
Avant qu'il ne puisse continuer, Eldaran ferma les yeux et
enfonça sa lame dans la chair. Il se releva précipitamment et
retourna voir sa sœur qui pleurait. Il posa son épée et prit Eä-
radia dans ses bras pour la bercer.
Parricide 11

– Je ne laisserai personne t'approcher lui murmura-t-il.


Puis il entreprit de la rattacher autour de lui. Ensuite, il
saisit son arme et l'essuya comme il pût dans l'herbe, puis la
rengaina.
« Je dois faire vite songea-t-il. Le moindre passant donnera
l'alerte. »
Il tourna la tête pour contempler la forêt occidentale qui
bordait la mer, et à sa lisière, le village de Vent-Sombre, sa
destination. Fixant les lumières au loin, il avança à pas pressés.
Son esprit avait du mal à lutter contre les images de la jour-
née. Derrière lui, quatre cadavres gisaient, dont trois de sa
propre main.

Le soleil rougeoyant se dressait devant lui, majestueux,


frôlant la cime des arbres, comme s'il lui indiquait la route à
suivre. Terrorisé et affaibli, il tournait le dos à son ancienne
vie, à sa ville natale, au monde des elfes noirs.
Chapitre 2

Fuite

L e soleil illuminait de ses derniers rayons lorsqu'Eldaran


poussa la porte de l'auberge. Il trouva l'aubergiste af-
fairé devant la cheminée. L'elfe prit un air curieux :
c'était la première fois qu'il voyait un nain. Celui-ci ne déro-
geait pas au stéréotype : en accord avec ses cinq pieds de haut,
ses biceps habitués à l'effort et ses quelques maigres cheveux
roux, il arborait une longue barbe broussailleuse.
Eldaran inspecta rapidement la grande pièce : il y avait
quelques tables en bois assez espacées reposant sur un sol car-
relé de terre cuite. La salle procurait une atmosphère chaleu-
reuse. Au fond de celle-ci un escalier en bois menait aux
chambres. Il y avait un couple d'elfes noirs attablés non loin
devant un poulet aux pois et un humain vêtu d'une étrange
robe, occupé à siroter une bière devant des parchemins. Sûre-
ment un mage songea-t-il.
Il se décida à s'installer devant une table, dans un coin près
du feu. Une fois assis, il défit sa sœur puis il l'allongea sur ses
genoux. Elle commençait à se réveiller et à gémir après ce
long trajet.

Le nain s'approcha d'un pas lourd et lui demanda d'une


voix tonitruante :
– Qu'est ce que je vous sers ?
Ses yeux bleus pétillaient d'une lueur bienveillante et il
souriait, ce qui mit le jeune elfe à l'aise.

13
14 Sombre Lame

– Il me faut un solide repas, je voyage expliqua-t-il. Et du


lait pour la petite.
– J'en ai pas, mais le fermier, oui répondit le nain en fai-
sant un signe de tête en direction de la porte ; il faudra
que je m'absente quelques minutes pour aller en cher-
cher.
Le jeune elfe acquiesça de la tête. Le nain retourna en cui-
sine ; au bout de quelques minutes, un jeune garçon descen-
dit les escaliers, visiblement son fils. L'aubergiste lui lança une
pièce et lui en promit deux autres si tout se passait bien pen-
dant son absence. Il alla déposer une bière à Eldaran avant de
saisir une cape et une lanterne derrière le comptoir, puis il
sortit.
Eldaran bût goulûment : le stress commençait à diminuer
en lui, et son appétit se manifestait soudain. Ses pensées
confuses tentaient tant bien que mal d'établir un projet pour
la suite des évènements. Son meilleur talent était ses connais-
sances en histoire, et il doutait fort que l'on accepte n'importe
quel exilé devenir historien en Octane, surtout un parricide
elfe noir !

Il eût à peine fini sa chope que la porte s'ouvrit et une di-


zaine d'elfes noirs pénétrèrent dans l'auberge, capuches rabat-
tues. Ils étaient armés d'une épée pour la plupart, d'un arc
pour trois d'entre eux. Ils portaient tous une armure légère en
cuir et leurs bottes ne produisaient qu'un faible son en frap-
pant le sol. Le capitaine, que l'on reconnaissait à son araignée
à une patte peinte sur le bras, s'avança d'un pas et annonça :
– Nous recherchons un jeune elfe noir accompagné d'une
enfant en...
Il fût interrompu par l'un de ses coéquipiers qui lui mon-
trait Eldaran. Le jeune elfe, tétanisé, ne distinguait pas leurs
yeux, mais il pouvait voir leurs sourires s'étirer.
– Ainsi donc, te voilà, jeune traître continua-t-il. Tu vas
nous accompagner calmement, nous ne sommes pas
d'humeur à discuter ce soir. Tu as fait assez de dégâts
Fuite 15

pour aujourd'hui...
– Et vous n'avez pas tout vu ! Lança une voix grave der-
rière eux.
Ils se retournèrent pour voir un homme enveloppé dans
une cape noire dans l'encablure de la porte. Il arborait des
cheveux bruns et courts qui grisonnaient par endroits, une
maigre barbe et de multiples cicatrices au visage. Il fit un
grand sourire et croisa les bras d'un air de défi.
– Qui êtes-vous ? Vociféra le capitaine, visiblement irrité.
– Quelqu'un qui ne vous veut pas du bien.
Les elfes se mirent à rire. Le capitaine s'approcha de lui,
jusqu'à ce que leurs visages ne soient plus qu'à quelques
pouces l'un de l'autre.
– Ah ouais ? Et qu'allez-vous faire ?
L'homme sorti un coutelas de sa manche et le poignarda :
l'elfe eût à peine le souffle pour appeler « À moi la garde ! »
avant de s'effondrer. Profitant de la confusion, l'individu dé-
gaina son épée et se jeta sur ses ennemis.
Instantanément, le mage et le couple elfe se levèrent,
comme s'ils attendaient ce mystérieux humain. Le mage enta-
ma une incantation tandis que les elfes sortirent des arcs en-
roulés dans une toile. Avant que les gardes ne les aperçurent,
deux traits mortels fusèrent sur eux. Trois se retournèrent
juste à temps pour voir une boule d'énergie magique leur
foncer dessus, les propulsant violemment contre le mur.
Eldaran sortit son épée et se plaça devant Eäradia qui pleu-
rait, impuissant face à ce carnage qui se déroulait à moins
d'une toise de lui. Les gardes, totalement désorganisés, se fai-
saient massacrer sans avoir le temps de riposter.
Un coup de tonnerre retenti et l'un d'eux s'effondra dans
un râle, le torse déchiqueté. Le nain venait de rentrer, une
bouteille de lait accrochée à la ceinture, une arquebuse fu-
mante à l'épaule. Il fonça derrière le comptoir, lâcha son arme,
saisit une hache et déposa la bouteille avant de rejoindre la
mêlée. « Les nains sont sur vous !!! » rugit-il avant de frapper
le dos d'un elfe noir qui s'écroula, brisé.
16 Sombre Lame

Avec grâce, l'humain sauta, fit tournoyer sa lame et tran-


cha la gorge d'un ennemi dans une gerbe de sang ; sans arrê-
ter son mouvement, il se retourna et, au moment où ses pieds
retrouvèrent le contact du sol, il frappa d'estoc un second. Un
garde tenta de lui décocher une flèche, mais, avec une préci-
sion surnaturelle, le guerrier leva son épée. La flèche, dirigée
vers son visage, alla se fendre sur le fil de la lame. Stupéfait,
l'archer vit son adversaire disparaître dans une fumée noire
avant de sentir une main se plaquer brutalement sur son vi-
sage. Un métal froid entra en contact avec sa jugulaire avant
de la trancher.
Les trois gardes restants lâchèrent leurs armes et s'age-
nouillèrent les bras levés en signe de défaite. L'homme s'avan-
ça vers eux :
– Je ne peux vous garder en vie, mais votre geste vous
vaudra une mort sans douleur déclara-t-il, d'un ton qui
glacial.
On pouvait lire de la terreur sur leurs visages lorsque le
mage s'approcha d'eux et entama une nouvelle incantation.
Simultanément, leurs yeux roulèrent et ils s'affaissèrent, li-
vides.

Les guerriers rengainèrent leurs armes en silence. Le mys-


térieux humain donna quelques instructions avant de se diri-
ger vers Eldaran.
– Tu n'as plus rien à craindre lança-t-il.
Le jeune elfe était tétanisé par le spectacle auquel il avait
assisté. L'homme était redoutable, mais il venait de le sauver
songea-t-il. À son tour, il rangea son épée et fit un pas en ar-
rière en direction de sa sœur. Il butta dos contre la table et la
contourna pour rejoindre Eäradia qui criait à pleins poumons.
– Qui êtes-vous ? Interrogea-t-il d'une voix incertaine.
– Glindel, fils d'Azur. Je suis un soldat de la Tour des
Mages.
Eldaran caressait Eäradia dans l'espoir qu'elle se calme.
Fuite 17

– Et toi, qui es-tu ?


Sa voix était douce et chaleureuse. Eldaran dût néanmoins
respirer profondément pour garder le contrôle de lui-même.
– Eldaran, fils de personne répondit-il en berçant la petite.
– Es-tu blessé ?
– Non.
– Très bien. Et qui est cette enfant ?
– Ma sœur, Eäradia.

L'aubergiste posa la bouteille de lait sur la table.


– Nous n'avons pas de temps à perdre. J'ai de la nourriture
pour toi, Eldaran, et j'emporte le lait. D'autres troupes
seront là dans moins de dix minutes, nous devons fuir.
– Mais...
– Je m'excuse de ne pouvoir t'en dire plus, mais nous
sommes en danger ici. Laisse-moi vous accompagner
jusqu'à la forêt, les elfes noirs ne nous y suivront pas.
Ensuite, nous aviserons. Veux-tu ?
Cette situation était des plus déplaisantes pour Eldaran. Il
comprenait à peine ce qui venait de se produire et voilà qu'il
devait suivre cet inconnu. Il fit une moue éloquente et hocha
la tête. Glindel se plaça face à lui et tapota de sa main gantée
son épaule pour l'encourager.
– Maintenant, écoute moi bien. Celdric, le mage, va créer
une illusion magique. Il va former un double de toi et
prendre la fuite dans une direction avec cette image.
Toi, tu boiras une potion qui te rendra invisible, puis tu
partiras avec moi, dans une autre direction. Ainsi, les
gardes penseront que tu es avec Celdric et le suivront,
sauf qu'ils sont trop lents pour le rattraper.
Eldaran hocha la tête une fois de plus. Glindel approuva et
se retourna vers ses complices :
– Celdric prendra vos arcs mais le coup d'arquebuse va
nous poser problème. Je vais la prendre et tirer dans leur
direction, il ne faut pas qu'ils remontent jusqu'à toi ex-
pliqua-t-il, s'adressant au nain. Leurs mages vont bien-
18 Sombre Lame

tôt prendre les choses en main, nous risquons d'être à


découvert. Cynthia, Lórgen et Görd, les gardes doivent
vous trouver ligotés pour vous écarter de tout soupçon.
Celdric, sors, vas chercher les chevaux et prépare-toi
pour nous faire un joli feu d'artifices.
Tous acquiescèrent et prirent position au milieu des ca-
davres, des tables et des chaises renversées. Glindel alla cher-
cher des cordages dans la remise et en tendit deux à Eldaran.
– J'aurais besoin de ton aide, jeune elfe. Veux-tu ?
Eldaran posa délicatement Eäradia sur une table, saisit la
corde et se dirigea vers le nain qui tendit les poignets. Avec
ses indications, l'elfe les noua solidement, puis il lui ficela les
pieds.
– Où est votre fils, maître nain ?
– Dans la remise. Je l'ai prévenu, ainsi que ma femme, que
s'il y avait du grabuge, ils devaient s'y cacher.
Il regarda l'elfe dans les yeux et le gratifia d'un grand sou-
rire :
– C'est gentil de t'inquiéter pour eux.
Eldaran, gêné, ne savait quoi répondre.
– Bien conclut Glindel après avoir ligoté ses deux com-
plices elfes noirs. Celdric, lumières !

Le mage se tenait debout, à deux pas de la porte. On le


distinguait à peine dans le noir, mais Eldaran vit qu'il tenait
fermement une poudre scintillante dans sa main droite.
L'homme la leva et murmura une incantation. Aussitôt la
poudre s'illumina et s'éleva dans les airs. Dans un sifflement
assourdissant, elle traça une longue trainée incandescente
avant d'exploser dans une grande gerbe de feu. Eldaran et
Glindel se précipitèrent dehors pour regarder les particules ar-
dentes retomber au sol puis s'éteindre.
– Maintenant, les mages seront très vite sur nous expliqua
Glindel en farfouillant dans une poche. Bois, Eldaran
ordonna-t-il en sortant une fiole.
Le jeune elfe prit la potion violette, fit sauter le bouchon
Fuite 19

et porta le liquide à ses lèvres. Il était froid mais n'avait quasi-


ment aucun goût; il bût tout d'une gorgée. Un léger picote-
ment lui parcouru la gorge et une sensation assez étrange lui
envahit la poitrine. À quelques pas de lui Celdric agitait ses
mains et ses lèvres silencieusement tandis que Glindel sortit
de l'auberge, Eäradia dans les bras. Elle était redevenue calme
et tentait d'attraper le pendentif du guerrier qui se balançait au
rythme de ses pas.
– Je la prends protesta Eldaran.
– Sans vouloir te vexer petit, tu n'es pas habitué aux che-
vaux, cela serait tout aussi risqué pour toi que pour elle
répondit-il.
Grommelant, l'elfe noir décocha un coup de pied dans
une pierre et s'aperçut avec stupeur que sa jambe avait dispa-
ru. Il pencha la tête pour constater que son corps entier était
invisible. Il posa les mains sur son ventre et s'assura qu'il était
toujours présent, mais ses yeux refusaient de le lui montrer.
– Étonnant, n'est-ce pas ? Commenta Glindel, amusé.
Maintenant, nous ne devons plus parler avant d'avoir mis
une bonne distance entre les elfes noirs et nous. Les
mages ont des yeux et des oreilles jusque dans les feuilles
des arbres.
Il saisit la bride de deux chevaux et en tendit une à Elda-
ran, qui la prit, malgré le fait que sa main était impossible à
situer. Il dût s'y reprendre à deux fois avant de se hisser en
selle, mais finalement il y parvint. Glindel était déjà prêt, Eä-
radia solidement attachée contre lui, ce qui rassura Eldaran.
L'elfe tourna la tête et fût stupéfait de se voir, assis sur un
autre cheval. Passé l'étonnement, il ne douta pas que cette
illusion puisse tromper les gardes.

Celdric fit un signe de tête en direction du sud. Eldaran


plissa les yeux mais ne vit rien. Soudain, des gardes elfes noirs
surgirent de derrière une maison, à moins d'une centaine de
pieds. Glindel saisit l'arquebuse accrochée à sa selle, se mit en
joue et fit feu : les chevaux hennirent et les elfes se disper-
20 Sombre Lame

sèrent mais Eldaran n'en vit aucun s'effondrer, à son plus


grand soulagement. C'est alors qu'il sentit sa monture se bra-
quer et partir au galop, guidée par le guerrier. L'elfe noir était
impressionné par la vitesse à laquelle l'humain avait rattaché
l'arme avant de saisir la bride ainsi que son aisance à guider
deux chevaux au galop, un bébé dans les bras.

Cette expérience était assez traumatisante pour Eldaran car


il savait tout juste ce à quoi ressemblait un cheval avant de
grimper sur celui-ci. Il serrait la bride de toutes ses forces et
gardait les yeux fermés, se concentrant sur le martèlement des
sabots pour oublier sa terreur.
« Si j'étais visible, mon visage serait blanc comme la Mort »
songea-t-il, l'estomac noué.
Au bout de quelques minutes de course folle Glindel ra-
lentit la cadence ; cependant cette vitesse était toujours ef-
frayante du point de vue d'Eldaran. Il fût désagréablement
surpris de sentir des branches lui fouetter les épaules ; il se
pencha en avant par réflexe et se risqua à ouvrir un œil. Ils ve-
naient de quitter Vent-Sombre pour s'enfoncer dans la forêt
limitrophe, où l'obscurité s'intensifiait au fur et à mesure que
les arbres les recouvraient de leur cimes imposantes. Les che-
vaux zigzaguaient au trot entre les arbres, menés par Glindel
d'une main de maître. Ses yeux perçants déjouaient les ro-
chers, basses-branches et autres pièges à travers la nuit. Tou-
tefois il tournait régulièrement la tête pour vérifier que per-
sonne ne les suivait.

Au terme d'une demi lieue, il tira sur les brides :


– Hooo... Hoooo fit-il, stoppant les chevaux.
Ils étaient à quelques mètres d'un ruisseau. L'obscurité était
presque impénétrable, même pour les yeux d'elfe d'Eldaran,
mais il pût malgré tout reconnaître la silhouette du guerrier
descendant de selle et surtout il entendit sa sœur pleurer, ef-
frayée.
– Nous dînerons ici déclara-t-il. Nous sommes en sécuri-
Fuite 21

té maintenant.
Eldaran regarda à sa droite puis à sa gauche pour détermi-
ner une façon peu risquée de descendre. Finalement, il se
cramponna à la bride, se pencha en avant et leva sa jambe
gauche, mais avant qu'elle ne passe au-dessus de la selle il
glissa et poussa un cri d'étonnement en tombant dos sur un lit
de feuilles mortes. Glindel s'esclaffa et s'approcha de lui. L'elfe
noir se releva et gémit en massant ses épaules douloureuses.
– Tiens, tu peux reprendre ta sœur proposa Glindel en lui
tendant Eäradia, je vais vous faire un feu. J'imagine que
vous êtes tous deux affamés.
Eäradia s'agitait et gémissait quand il la serra contre lui. Il
lui marmonna des paroles douces et la berça pour la rassurer.
L'image de son père tombant, éventré, resurgit dans son es-
prit ; il ne pouvait se passer une minute sans que l'un de ses
parents mort ne hante ses pensées.

Le guerrier s'absenta un moment et revînt, les bras chargés


de bois mort. Il écarta du pied les feuilles au sol et lâcha son
fardeau. Il prit soin de regrouper les branches et les entoura
de quelques pierres.
Après ces heures de cavale, la faim se faisait cruellement
ressentir pour Eäradia qui se mit à pleurer de plus belle. D'un
regard, Glindel en prit conscience et tendit la main au-dessus
des branchages. Il murmura quelques mots qui furent suivis
de crépitements. Une flamme apparût et se répandit rapide-
ment parmi le bois mort. L'humain saisit la bouteille de lait
accrochée à sa ceinture et la posa à côté de lui. Il ôta un de ses
gants et sortit un couteau. Il s'en servit pour couper l'auricu-
laire dans le cuir puis il fit une légère entaille en son bout. Il
prit la bouteille et défit le bouchon de liège, puis il enficha du
mieux qu'il put la tétine de fortune. Curieux, Eldaran s'ap-
procha du feu. Les flammes dansantes révélaient sur le visage
du jeune elfe une expression sinistre et des traits tirés par la
fatigue. Glindel lui tendit le biberon improvisé. Eldaran le sai-
sit délicatement et le porta aux lèvres de sa sœur. Elle se tût
22 Sombre Lame

instantanément, tétant goulument. Tout en buvant, son regard


parcourait frénétiquement les alentours, en particulier le feu
qui semblait la fasciner. Eldaran eût un pincement au cœur en
songeant à sa mère, qui aurait dû la nourrir et non lui.
– Que t'arrive-t-il jeune elfe l'interrogea Glindel, inquiet
devant tant de tristesse.
– Rien répondit-il sèchement.

Glindel ne savait trop quoi dire. Ce jeune elfe était bien


l'une des rares personnes à le troubler autant. Il discernait en
lui pelle-mêle de la colère, de la haine, de la peur et de la tris-
tesse. Les maigres flammes devant lui dévoilaient un visage
anxieux et tourmenté. Néanmoins il admirait la tendresse
dont l'elfe faisait preuve à l'égard de ce bébé.
Il sortit de sa poche un casse-croûte et le proposa à Elda-
ran :
– J'imagine que tu dois avoir faim toi aussi.
L'elfe semblait ne plus se méfier et il prit le pain.
– Merci monsieur Glindel.
Il mordit dedans à pleine dents. Même s'il n'était pas ac-
coutumé au lard froid, ce maigre repas lui redonna des forces.
Ses muscles et son esprit se détendirent. Pour la première fois
depuis sa cavale, il se sentait en sécurité. Cependant, de nom-
breuses questions le taraudaient. Glindel le regardait avec in-
sistance de ses yeux verts. Il se risqua à le questionner :
– Monsieur Glindel, pourquoi avez-vous fait ça ?
L'humain baissa le regard et inspecta sa poche. Il en tira
une tabatière et une fine pipe, qu'il commença à bourrer.
– Je te cherchais pour tout t'avouer. Ta venue a été prédite
par des devins en Octane. Ils veulent te poser une ou
deux questions.
Devant le visage d'Eldaran qui se décomposait sous ses
yeux, il s'empressa d'ajouter :
– Il n'y avait aucun sous-entendu, ne t'inquiète pas ! Ils
vont te poser quelques questions, à la suite de quoi tu
pourras faire ce que tu veux.
Fuite 23

Eldaran était inquiet de cette révélation. Qu'ont ils prédit ?


Que lui veulent-ils ? Savent-ils ce qu'il a fait ? Il ne réussit
qu'à prononcer :
– Mais... Pourquoi ?
Glindel porta la pipe à sa bouche et effleura de ses longs
doigts fins les feuilles de tabac, qui commencèrent à se consu-
mer.
– Je l'ignore. Ils m'ont dit que quelqu'un viendrait et que
je devais le protéger. C'est ce qui s'est produit.
– Mais les gardes ? Pourquoi les avoir tués ?
Il expira une fine trainée de fumée avant de répondre
d'une voix grave :
– Comme toi, jeune elfe, j'étais poussé par la nécessité. Si
l'un d'entre eux avait pu donner mon signalement, j'au-
rais eu de gros ennuis.
Eldaran ravala sa salive. Cet homme savait qu'il avait tué
deux gardes, que savait-il d'autre ?
Afin de briser le silence qui s'installait, Glindel reprit :
– Je te conseille de te dépêcher pour manger. Je vais en
Octane, comme tu l'as compris. Je te propose ma com-
pagnie, et surtout, un cheval. Veux-tu ?
L'elfe mordit à pleine dents dans le pain et réfléchit à la si-
tuation.
– Ai-je vraiment le choix interrogea-t-il, une pointe de
méfiance dans la voix.
– Ma foi... C'est une bonne question répondit noncha-
lamment Glindel. Je te le laisse, même si l'on est d'ac-
cord sur le fait que tu y arriverais difficilement seul.
Néanmoins, si nous avons l'occasion de continuer à
nous fréquenter, tu apprendras que je laisse toujours le
choix à ceux que j'apprécie.
Il conclut par un grand sourire et une bouffée de tabac.
L'elfe prit le temps de réfléchir à la proposition. Inquiet, il
l'interrogea :
– D'abord, je veux que vous me disiez ce que vous savez
de moi.
24 Sombre Lame

– Malheureusement rien de précis, à part ce que tu m'as


dit. Je sais de Lòrgen que tu as tué ces gardes ; il m'a par
ailleurs vanté le sang froid et la vivacité dont tu as fait
preuve.
Devant l'attitude gênée de l'elfe, il insista :
– Il faut être entrainé pour se battre aussi bien. Serais-tu
soldat ?
– Non, et je ne voulais pas les tuer...
Sa voix s'évanouit dans un sanglot qu'il contenu avec
grand peine. Il passa sa manche sur ses yeux et renifla, hon-
teux et emplit de remords.
– Je ne pense pas que tu sois un sanguinaire. Je crois que
tu es un jeune elfe qui a été dépassé par les évènements
rassura Glindel d'un ton conciliant. Je te donne moins
de cent ans, quatre-vingt tout au plus.
– Vous ne savez donc pas qui suis-je ?
– Non, et bien que cela attire ma curiosité, ce ne sont pas
mes affaires.
Ces paroles rassurèrent Eldaran.
– Je crains de devoir te presser, jeune elfe. Nous n'avons
malheureusement pas le temps de nous attarder, ni de
dormir. Si toutefois tu m'accompagnes, bien entendu.
Veux-tu ?
Il répondit d'un « Oui » énergique et plein d'assurance.
Tandis que sa sœur finissait le lait, il englouti le casse-croute.
Glindel éteignit le feu et le masqua avec de la terre. Rassasié,
Eldaran se leva et prit la bouteille des mains potelées d'Eära-
dia.

Glindel reprit Eäradia et la rattacha autour de lui, cette


fois-ci sans protestation de la part de l'elfe. Celui-ci commen-
çait à ressentir les effets de la fatigue malgré ce qu'il venait
d'avaler. Il eût autant de difficultés pour monter en selle que
lorsqu'il était invisible.
– Nous partons vers le nord jusqu'à la frontière entre l'Oc-
tane et le royaume elfe noir expliqua Glindel.
Fuite 25

– Le fleuve d'An-Rahmon répondit mécaniquement Elda-


ran.
L'humain se retourna vers lui, visiblement étonné.
– Peu d'elfes d'Esaël daignent s'intéresser à ce qui existe
hors de leur cité. Tu m'étonnes de plus en plus !
Il grimpa en selle avec une grande souplesse, sans que la
petite fille ne soit secouée.
– Devines-tu pourquoi l'An-Rahmon ?
– Parce qu'elle est gardée par des soldats de l'Octane du-
rant les saisons d'automne et d'hiver.
– Tout à fait. Ensuite nous poursuivrons à l'est, jusqu'à
Antéhart. Cette petite cité agricole abrite un avant-
poste. Ensuite... tu verras conclut-il sur un ton fausse-
ment mystérieux.
Eldaran agita les reines et essaya d'ordonner dans toutes les
langues qu'il connaissait au cheval d'avancer. Ni le commun,
le nain n'eurent d'effet, pas plus que quatre variantes d'elfe.
– Tu dois l'éperonner et dire « Ya ! ». Regarde mes che-
villes expliqua Glindel.
Eldaran l'observa et tenta de faire de même. Trop fort,
constata-t-il, quand le cheval hennit et partit au galop, man-
quant de peu de perdre son cavalier. Tirant de toutes ses forces
sur les reines, il réussit à retrouver une bonne allure. Il passa sa
main sur son front douloureux et s'aperçut qu'une branche
basse l'avait cinglé. Il tenta maladroitement d'effectuer une
manœuvre et parvint enfin à faire pivoter sa monture pour
voir Glindel arriver, se retenant de rire.
– Je suis impressionné par la vitesse à laquelle tu apprends
jeune elfe commenta-t-il.
Eldaran hocha la tête pour le remercier et lança :
– Quelle direction devons-nous prendre ?
– À ta droite répondit Glindel, illustrant son propos avec
sa main.
Ils parcoururent le bois sans encombres. Le ciel était déga-
gé et la lune montrait sa face déclinante. Les événements de la
journée torturaient Eldaran qui n'arrivait pas à ôter les ca-
26 Sombre Lame

davres de ses parents de son esprit. Inconscient du drame,


Glindel voulait aborder le jeune elfe sans le brusquer. La pe-
tite fille dormait paisiblement contre lui. Curieux, songea-t-il,
que l'elfe lui fît tant confiance, alors qu'il la défendait épée à la
main.

Il ferma les yeux et aiguisa ses sens. Ses oreilles lui rappor-
tait le bruit du vent agitant les feuilles. Il aimait cette sensation
car elle lui permettait de mieux réfléchir. Il reporta son atten-
tion sur Eldaran. De toute évidence il ne bougeait pas : aucun
bruit de tissus ni de cuir ne lui parvenait. Il ouvrit les pau -
pières pour confirmer, lorsqu'il perçu un reniflement. Il com-
prit instantanément et réagit aussitôt :
– Pourquoi pleures-tu jeune elfe ?
Il n'obtint pas de réponse.
– Si j'en juge par l'attitude des gardes, je conclue que tu as
commis quelque chose de mal. Sais-tu que je ne suis pas
là pour te juger ?
Toujours rien.
– Mais je suis prêt à t'écouter, si tu le veux. Tu sais, cela
soulage que de partager sa douleur à quelqu'un.
– Ma mère est morte coupa-t-il sèchement.
Glindel garda le silence quelques secondes. Sentant qu'il
abordait un sujet des plus douloureux, il prit un ton conci-
liant.
– Y a-t-il un rapport avec ta fuite ?
L'elfe avait de plus en plus de mal à contenir ses larmes. En
sanglots, il répondit :
– J'ai... j'ai tué son... son meurtrier.
Dans l'esprit de l'humain le puzzle prenait forme. Il com-
prenait la fuite, les gardes et sa crainte. Il était de toute évi-
dence trop bouleversé pour avoir prémédité cet assassinat : le
double meurtre avait eu lieu le jour même.
– J'imagine que tu n'as pas pu faire ses funérailles ?
Après avoir contourné un bosquet, ils furent éclairés par la
lune. Glindel comprit alors à son visage que non. Ils avan-
Fuite 27

cèrent encore une vingtaine de pieds pour découvrir une


étendue d'herbe haute habitée par des grillons au chant mélo-
dieux. Des centaines de lucioles, cramponnées aux brins, se
balançaient au rythme du léger vent.
– Nous avons un chant en Octane reprit Glindel. Un
chant pour accompagner les morts. Veux-tu que je le
chante en mémoire de ta mère ?
L'elfe acquiesça. Glindel ferma alors les yeux et entonna
d'une voix douce :

Alors que les ténèbres t'enlacent


Ne te retourne pas
Alors que la chaleur te quitte
Ne te retourne pas

Je dépose un baiser sur ton front


Je ne t'oublierai pas
Vogue, vogue sur les flots de la mort
Je ne t'oubliera pas

Ils poursuivirent silencieusement. Les pensées d'Eldaran


étaient confuses, mais il ne pleurait plus. Il voulait remercier
Glindel mais aucun son ne pu franchir ses lèvres, tant l'émo-
tion le submergeait. Ses paupières tentaient de se refermer
après ces heures de cavales. Ainsi, sous l'œil de Glindel scru-
tant les environs, il s'abandonna au sommeil, bercé par le
chant des grillons et le rythme des sabots.
Il eût un sommeil léger, déchiré par des cauchemars où se
succédèrent les images de la veille. Le moindre soubresaut le
ramenait à la frontière de l'éveil, et ce fût lorsque l'horizon
s'éclaircit à l'est qu'il sortit de sa torpeur.
Émergeant peu à peu, il bailla et étira ses épaules engour-
dies. Autour de lui les collines sauvages avaient laissé place à
de vastes étendues cultivées. La cité d'Esaël avait la gestion
des cultures la plus sophistiquées des terres connues : les tra-
vailleurs étaient des ouvriers payés par le royaume ; les outils
28 Sombre Lame

étaient abondants et en bon état et il n'était pas rare de croiser


un ingénieur testant les fruits de ses recherches. En ce début
d'automne, certaines terres étaient mises en friche. Eldaran
constata que c'était le cas ici : seuls quelques ouvriers étaient
présents, recouvrant la terre d'un manteau de paille pour la
rendre plus fertile. Toutefois, Glindel avait prit la peine de
trouver un chemin à l'écart pour ne pas être vu.

Ils continuèrent tranquillement leur route sur le chemin de


terre. L'air était frais et la légère brume matinale se dissipait.
Au loin, le relief s'aplanissait et l'An-Rahmon se profilait à
moins d'une lieue alors que les Lames de Pierre se tenaient
dans leur dos. Eldaran était épuisé malgré son sommeil et
était insupporté par la désagréable sensation que ses vêtements
lui collaient à la peau.
– Tes nuits sont-elles toujours aussi agitées ? questionna
Glindel, son éternel sourire accroché au lèvres.
– Le cheval n'est pas des meilleurs lits répondit-il.
Malgré la bonne humeur qu'il affichait, l'elfe était inquiets
concernant la suite des évènements. Il n'avait aucune attache,
aucun contact à Forte-Lame.
Au bout d'une demi heure, ils arrivèrent enfin devant le
fleuve. Ses eaux étaient calmes et peu profondes, comme tou-
jours avant les pluies d'automne. Un pont de bois à l'allure so-
lide permettait de le traverser, même en période de forte crue.
Des gardes se relayaient à la douane jour et nuit. Glindel avait
soigneusement choisi ce pont pour ses faibles fréquentations.
L'estomac d'Eldaran se noua à la vue des soldats humains
équipés de lances barrant l'accès au pont. Sous l'hégire du
Duc de Gar, les gardes étaient vêtus de rouge sombre par-
dessus leur armure de cuir. L'emblème ducal, une tête de san-
glier, rappelait aux manants que le caractère du Duc fût bien
trempé. Glindel s'avança, salua les gardes et leur présenta un
parchemin. L'homme d'arme acquiesça et s'écarta pour les
laisser traverser le pont. Le guerrier rangea son parchemin et
fit signe au jeune elfe de le suivre. Ils ne dirent mot durant la
Fuite 29

traversée du pont, ni lorsqu'ils prirent la direction d'Antéhart.


– Nous serons arrivés dans une petite heure. J'espère que
ton appétit pourra tenir jusque là plaisanta Glindel.
– Moi oui. J'espère qu'il en sera de même pour ma sœur.

Ils longeaient un petit bois en contrefort du fleuve en di-


rection de l'est. Les Lames de Pierre trônaient, imposantes, au
lointain sud. Une part d'Eldaran aurait voulu y retourner,
continuer ses études et vivre sa vie comme elle aurait dû être.
Malheureusement le destin semblait en avoir destiné autre-
ment et le mener au nord.

Après avoir contourné un chêne imposant, un cavalier


masqué surgit d'un sentier. Eldaran stoppa net mais Glindel
sembla le reconnaître. Vêtu pareillement au guerrier, il lui fit
un signe de tête en direction du sentier.
– Les elfes noirs ont été plus vifs que nous ne le pensions.
Il y a eu un changement dans le plan.
L'elfe noir fût surprit d'entendre une voix de femme. Ses
habits noirs masquaient toute forme et le marteau attaché
dans son dos semblait impossible à soulever.
– Bien répondit Glindel, éludant la situation. Suis-nous
Eldaran.

Ils avancèrent à vive allure à travers la forêt. Le brusque


changement de rythme réveilla Eäradia qui se mit à gémir.
Arrivant dans une clairière, ils s'arrêtèrent devant la cabane
d'un bûcheron. Les deux guerriers descendirent de selle, scru-
tant les environs. Eldaran fit de même et suivi Glindel qui alla
vers la porte. Un homme âgé se tenait dans l'encablure, vêtu
d'une robe grise. Ils entrèrent à sa suite sans dire mot dans une
pièce aux murs dépouillés. Elle semblait inhabitée mais Elda-
ran repéra deux autres mages dans un coin, gardant un
étrange miroir de six pieds de haut.
– Nous sommes prêt déclara le vieil homme.
Les deux mages posèrent une main sur la surface du miroir
30 Sombre Lame

et récitèrent une incantation. Le reflet devint progressivement


opaque jusqu'à ce qu'aucune lumière ne s'en réfléchisse. De-
vant le regard stupéfait de l'elfe, la femme avança et passa au
travers pour disparaître. Il comprit alors que c'était un portail
magique. Il savait qu'ils permettaient de se téléporter d'un en-
droit à l'autre quasi-instantanément. Il savait surtout que ces
portails étaient rares et que peu de mages pouvaient se vanter
d'en posséder.
– À toi l'honneur invita Glindel.
Un peu anxieux, il se posta devant le miroir et toucha la
surface. Son doigt s'y enfonça comme dans un bac d'eau
fraîche qui tiendrait à la verticale. Prenant son courage à deux
mains, il retint son souffle et plongea littéralement à la ren-
contre du portail. Lorsque son corps eût quitté la cabane, il
ressenti une vertigineuse impression de tomber pendant une
fraction de seconde puis son pied rencontra quelque chose de
dur. Il s'aperçut alors qu'il était dans une salle sombre éclairée
au moyen de bougies. Les murs étaient façonnés avec des
pierres grossières, de même que le sol. Il reconnut la jeune
femme qui lui saisit le poignet pour l'écarter vivement. Il se
retourna pour voir un second miroir identique au précédent,
duquel apparu Glindel.
– Après une téléportation, il faut s'écarter expliqua-t-elle
sèchement.
– Tout à fait ajouta le guerrier, je ne voudrais pas t'écra-
ser ! Non pas que je doute de ta solidité, mais de ma lé-
gèreté...
– Désolé répondit l'elfe.
Puis ce fût le tour des mages. Après leur passage, la surface
liquide se dissipa et le miroir retrouva son reflet. Glindel
avança et poussa la porte, découvrant un escalier montant
éclairé par des torches. Il le gravit, suivi par la femme, Eldaran
et le plus âgé des mages. La température était sensiblement
plus douce que dans la forêt et l'air était empli de l'odeur de
la pierre humide. Il entendit le bruit d'un loquet qu'on action-
nait, puis une lumière vive l'éblouit. Au terme des quelques
Fuite 31

marches restantes, il posa le pied sur une dalle. Il fut stupéfait


par le décor devant lui : un jardin était encadré par un petit
muré, délimitant le cloître dans lequel ils se situaient. Le pla-
fond, soutenu par des arches, était décoré de mosaïques et le
sol était carrelé de grandes dalles colorées. L'endroit baignait
dans une étrange lumière d'un blanc froid. Le ciel était du
même blanc immaculé, sans la moindre trace de nuage, d'oi-
seau ni même de soleil.

– Jeune elfe, tu es le bienvenu à la Tour des Mages annon-


ça Glindel, non sans fierté.
Chapitre 3

Embuscade

U ne colombe se posa sur une branche. Elle admirait


de ses yeux noirs le matin se lever sur la forêt de
Nuit-Profonde, dont on disait que les plus hautes
cimes affrontaient la lumière du jour et maintenaient son
cœur dans l'obscurité. L'oiseau reprit son envol et trouva ce
qu'il cherchait : à l'abri des feuilles, un elfe lui tendait le bras.
La colombe s'y posa docilement et picora les quelques graines
qu'il lui offrit. Il se retourna et l'amena vers un perchoir où
elle pût s'installer et boire. L'elfe ne marchait pas sur les
branches mais sur une plateforme en bois soutenue par
d'énormes ramures tout autour d'un chêne ancestral, cerclant
son tronc de plus d'une perche de diamètre.
Il défit délicatement le petit morceau de papier accroché à
la patte de l'oiseau et lu le court texte manuscrit. Un autre
elfe du nom d'Anariand accéda à la plateforme par un escalier
en colimaçon enraciné dans le tronc. Visiblement plus âgé, il
avait une carrure hors du commun. Il était vêtu d'une tu-
nique sobre aux couleurs de la forêt en dessous d'une armure
de cuir aux pièces nombreuses et juxtaposées de manière
complexe afin de ne pas l'entraver dans ses gestes. Son regard
gris exprimait une certaine sévérité et une grande mélancolie,
à l'instar des Elfes Premiers. Né d'un père sylvestre, sa mère
était l'une de ceux appartenant au « peuple triste ». Ces elfes à
la longévité infinie vécurent toute l'histoire de ce monde et
les guerres et autres atrocités ne les auront que trop marqués.

33
34 Sombre Lame

– Vous m'avez demandé capitaine Delenduil s'expri-


ma-t-il d'un ton des plus neutres.
– J'ai reçu une confirmation de l'état-major. Nous avons
l'autorisation d'attaquer, mais pas de faire un massacre.
Vas préparer nos hommes ordonna-t-il.
– Bien mon capitaine.
Il s'inclina promptement et repartit vers l'étage inférieur.

Le capitaine s'installa devant son bureau où ne siégeait


qu'un unique encrier accompagné de sa plume. Il ouvrit un
tiroir, y plongea la main pour saisir un rouleau de papier,
l'étala devant lui et le parcouru succinctement avant de saisir
sa plume. Il la trempa délicatement et inscrivit quelques notes.
Ce rapport détaillait leur activité depuis plus d'une semaine :
un groupe d'orques avait franchi la frontière septentrionale et
s'approchait de la lisière de Nuit-Profonde. Supervisant
l'avant-poste le plus proche, le capitaine Delenduil fût chargé
de les espionner. Il rapporta la présence d'une quinzaine d'in-
dividus, dont pour la moitié des femmes et des enfants. Un
émissaire fût envoyé pour leur demander de rebrousser che-
min, mais ils semblaient « déterminés à avancer et d'une
agressivité peu commune ». Aucun incident du genre n'avait
éclaté depuis les périodes troubles où le pacte de non-agres-
sion entre elfes et orques fût signé par le chef de guerre
Garzùl et la reine Ismaëlle.
Anariand atteignit l'étage des soldats. Le poste avancé était
constitué de plusieurs plateformes identiques, chacune ayant
une fonction bien précise. La première, et la plus proche du
sol, faisait office de bastion. Juchés à deux perches du sol, des
archers pouvaient se mettre à couvert derrière l'épais feuillage
et débusquer les envahisseurs. L'étage établi au-dessus avait un
rôle de dortoir, d'armurerie et de salle d'eau, ainsi les elfes dis-
posaient d'un accès immédiat à la place-forte à tout moment
de la journée ou de la nuit. Ensuite venait la pièce commune
où ils entreposaient leurs réserves et prenaient leurs repas, en-
dessous du dernier étage : les quartiers privés du capitaine.
Embuscade 35

L'elfe s'éclaircit la gorge et résuma la situation :


– L'état major nous a donné l'ordre d'attaquer. À la nuit
tombée, nous les prendrons d'assaut et les pousserons à
fuir.
Après l'avoir écouté attentivement, la douzaine de guer-
riers présents s'affaira à préparer la longue nuit qui se profilait.
Anariand s'avança vers le plus jeune et l'interpella :
– Ril-Galas, je voudrais te parler.
Il l'emmena à l'écart de toute cette effervescence. Le jeune
elfe semblait désorienté malgré ses plusieurs semaines passées
ici.
– C'est la première fois que tu vas te battre. Je voulais te
dire qu'il est normal de ressentir de la peur, nous l'avons
tous connue et nous l'avons toujours en nous.
– Merci Anariand mais je crois que ça ira répondit-il, ner-
veux.
Il ramena ses cheveux blonds derrière la nuque et les atta-
cha à l'aide d'une fine lanière de cuir.
– Te souviens-tu des points d'impact interrogea le soldat.
– La tête et la poitrine pour tuer ; le ventre et les mains
n'engendrent que des souffrances inutiles ; les bras, les
jambes et les épaules pour mettre hors de combat sans
blesser de manière irrémédiable récita-t-il.
– Bien approuva l'elfe. Et n'oublie pas, ne prends pas de
risque inconsidéré. Si les événements te dépassent, nous
serons là pour te porter secours.
Ces quelques mots suffirent pour diminuer son anxiété. Il
retournèrent aider leurs compagnons dans leurs préparatifs.
C'est son goût prononcé pour l'aventure qui poussa Ril-
Galas, peu de temps après son quatre-vingtième anniversaire,
à intégrer les gardes frontaliers. Il avait passé le plus clair de
ces dernières semaines à s'entraîner physiquement et à écouter
Anariand lui enseigner les techniques de combat. À l'idée
d'affronter des orques, même si la bataille semblait gagnée
d'avance, il pria au fond de lui pour qu'aucun elfe n'y perdrait
36 Sombre Lame

la vie.

Les guerriers n'avaient rassemblé que le strict nécessaire :


de l'eau, des armes, des soins et quelque nourriture. Atteindre
le campement orque à cheval demanderait moins d'une heure,
aussi prendraient-ils leur repas avant de partir. Lorsque le so-
leil rosit ils se rassemblèrent pour partager quelques fruits et
légumes ainsi qu'un peu de pain. Anariand expliqua au jeune
elfe que l'on pouvait perdre une bataille si les bras et l'esprit
étaient encombrés par la digestion, mais qu'un estomac vide
pouvait se révéler tout aussi fatal. Comme durant tout repas
avant un combat, peu de mots furent échangés, à part les
conseils prodigués par les vétérans.
Un à un ils descendirent au sol par une échelle de corde et
s'équipèrent. Ril-Galas revêtit l'armure de cuir qui lui fût
fournie lors de son arrivée à la garde. Quelque peu effritée et
recousue par endroit, elle semblait avoir servi plus d'un soldat
avant lui ; néanmoins elle le couvrait des épaules au bas ventre
sans le gêner. Il mit son arc en bandoulière, attacha son cou-
teau à sa ceinture et avança d'un pas.

L'un d'eux porta deux doigts à ses lèvres et siffla quelques


notes à plusieurs reprises. Le temps que tout le monde soit
prêt, des chevaux arrivèrent au trot. Les elfes sylvestres
vouaient un profond respect à ces créatures, raison pour la-
quelle ils ne les font jamais intervenir dans les batailles pas
plus qu'ils ne les forcent à les porter. Sylvestres et chevaux
vivent en harmonie, les premiers offrant de la nourriture en
échange de la célérité des seconds. Le Maître des Chevaux
leur tendit un sac de graines, tapotant les museaux et pronon-
çant les paroles de remerciement rituelles. N'en comptant que
onze, il en désigna deux qui lui semblaient robustes, puis deux
couples d'elfes parmi les plus légers. Le capitaine se posta face
au patriarche et s'agenouilla, le regard planté dans le sol.
– Ô toi, seigneur des plaines, accepte de me porter sur ton
dos, afin qu'à bien je puisse mener ma mission sollici-
Embuscade 37

ta-t-il.
Il resta prosterné ainsi jusqu'à ce que l'animal avance et lui
effleure le front de ses naseaux. Alors le capitaine se releva et
grimpa avec grâce. Si le cheval n'avait pas accepté de le trans-
porter, les elfes les auraient laissé partir et auraient fait leur
chemin à pied.

La lumière déclina rapidement tandis qu'ils longeaient un


ruisseau à travers le bois aux couleurs automnales. Une légère
brise arracha les premières feuilles mortes de l'année. Ril-Ga-
las ferma les yeux et inspira profondément, emplissant ses na-
rines de mille et une odeurs. Afin de vider son esprit il se re-
mémora un poème sylvestre. Comme lui disait Anariand, « La
concentration est une des clés de la survie et de la victoire ».
Alors que le jour s'estompait, le capitaine distingua une
silhouette drapée de pourpre assise sur un rocher au bord du
ruisseau. Il pressa le pas et s'arrêta à sa hauteur.
– Je suis le capitaine Delenduil, fils d'Elùnd. Des orques
malveillants rôdent dans les alentours, aussi je vous
conseille de rentrer vous mettre à l'abri.
La personne se leva et découvrit son visage : l'elfe fût éton-
né de voir une humaine en ces lieux.
– Je suis Marla, fille de Tyler, mandatée par la Tour des
Mages afin de vous apporter un message.
L'elfe inclina la tête pour la saluer et l'inviter à s'exprimer.
– Nous avons de bonnes raisons de penser que le groupe
d'orques que vous traquez est mené par un esprit démo-
niaque. Il aurait prit possession du chef de tribu et les
aurait amené ici.
Un murmure d'inquiétude parcouru la cohorte jusqu'à ce
que le capitaine ne tempère :
– Nous les avons déjà espionné et rien de suspect ne fût
signalé.
– Hormis une attitude étrange répliqua-t-elle, sarcastique.
Le capitaine marqua une pause puis reprit :
– La Tour des Mages est un allié de longue date, aussi
38 Sombre Lame

tiendrais-je compte de votre avertissement et je vous en


remercie.
– Êtes-vous entrainé pour combattre les démons ? interro-
gea-t-elle.
À la vue de sa moue éloquente elle poursuivit :
– Moi je le suis ; c'est d'ailleurs la raison de mon déplace-
ment.
– Madame, avec tout le respect que je vous dois, je ne
pense pas que cela sera nécessaire. Aucun démon n'a osé
s'approcher de nos terres depuis des temps immémo-
riaux.
Elle se mordit la lèvre pour ne pas lancer une répliquer
cinglante et se contenta de répondre :
– Bien, alors laissez-vous tout de même vous offrir mon
assistance. Je connais quelques sorts à même d'entraver
les orques les plus coriaces.
– Soit. Nous ne sommes guère loin, nous pouvons laisser
nos chevaux ici et continuer à pied.
Malgré toutes ces années vécues à voyager Marla avait
toujours du mal à cerner la fierté des elfes, plus encore que
celle des nains – dont leur réputation est pourtant unanime à
ce sujet.
Une fois que le groupe eût mit pied à terre, ils firent route
vers le campement. À voix basse, le capitaine précisa des di-
rectement à la magicienne :
– Notre but est uniquement de les effrayer pour qu'ils re-
broussent chemin. Nous les avons prévenus, alors nous
n'aurons aucun scrupule s'il faut raser le campement.
Néanmoins nous ne tuerons que ceux qui nous attaque-
raient directement. Vous pourrez rejoindre Anariand qui
dirige les archers. À l'arrière garde vous disposerez d'une
position stratégique tout en restant en sécurité.

À l'approche du camp la tension monta sensiblement. Les


elfes n'émettaient plus aucun son, communiquant par gestes.
Ril-Galas saisit son arc et encolla une flèche. Ses yeux scru-
Embuscade 39

taient les environs, à l'affut du moindre détail. Devant lui le


capitaine, escorté de quelques guerriers, s'enfonça dans les
fougères. À moins de deux arpents les huttes cerclaient un feu
de camp, gardé par deux orques armés.
Les archers, accompagnés de Marla, achevèrent de se
mettre en position. Adossés à des arbres, ils surveillaient le
poing levé d'Anariand. Ils bandèrent leurs arcs avec des
flèches enflammées et, au moment où le capitaine s'arrêta au
milieu des hautes herbes près de la lisière, le vieil elfe abaissa
le poing. Aussitôt les archers se retournèrent et firent feu. Les
toiles recouvrant les huttes s'embrasèrent dans des cris de pa-
nique. Les gardes orques brandirent leurs haches et coururent
vers la forêt, brusquement éclairée par les flammes. Anariand
fit un geste à Ril-Galas et tous deux firent feu ; le vieil elfe
manqua son coup mais Ril-Galas visa juste et transperça la
gorge de l'orque. L'autre n'eût guerre plus de chance car le
capitaine surgît dans son dos et dans une gerbe de sang il lui
entailla la cuisse. Avant que son genou n'atteigne le sol le mé-
tal froid lui transperça la poitrine.
D'autres orques émergèrent des huttes : à moitié vêtus, les
femmes et les enfants prirent la fuite tandis qu'un déluge de
flèches s'abattit sur ceux tentant d'attaquer. Ril-Galas ne savait
même plus combien de flèches avait-il déjà décoché. Un
autre orque tomba sous l'un de ses tirs lui sembla-t-il.
Observant les elfes, Marla appréhendait l'arrivée du dé-
mon. Le capitaine ne prenait visiblement aucune précaution
pensa-t-elle. Elle redoutait fort que la situation ne tourne au
massacre.

Soudain, de la dernière cabane s'éleva un hurlement qui fi-


gea les elfes sur place. La toile s'ouvrit brusquement et un gi-
gantesque orque noir haut de plus d'une toise fit son appari-
tion, revêtu d'une armure complète et d'un heaume cornu.
Ses yeux brillaient d'un blanc laiteux et il tenait fermement un
marteau intégralement fait de métal au manche large comme
le poignet et à la tête grosse comme une enclume. Anariand,
40 Sombre Lame

stoïque, saisit une flèche et banda son arc. L'encolure à


quelques lignes de son œil, il retint sa respiration et lâcha la
corde. Fendant l'air, la flèche fila droit sur le démon mais ri-
cocha sur le casque.
Marla accouru mais le capitaine s'avança vers l'orque noir,
décidé à en découdre. Il s'arrêta à moins d'une toise de son
adversaire et plaça son épée devant son visage afin que l'orque
puisse voir les écritures elfiques inscrites le long de la lame :
– Démon, abomination des Dieux, par le fer tu périras.
Que ta mort signe la délivrance de la créature que tu
habites et que vers les plans infernaux tu retournes.
Devant ce discours la bouche de l'orque se fendit d'un ric-
tus méprisant et il lui rétorqua d'une voix surnaturelle :
– Pauvre elfe, tu ne te rends compte de qui tu injures.
Moi, Aj-Ramhson Gal-Dùr, Ombre des Plaines, n'ai pas
d'ordre à recevoir d'une créature aussi chétive.

Dans un hurlement assourdissant, le démon souleva son


marteau et l'abattit sur l'elfe. Celui-ci eût le temps de bondir
de côté pour rouler gracieusement avant de se dresser sur ses
jambes, en garde. Le marteau siffla et s'arrêta à quelques
pouces de lui dans un éclair de lumière violette.
– Fuyez capitaine ! ordonna Marla, bras levés, mains cris-
pées, luttant magiquement contre le démon.
Delenduil fit fi de cette injonction et effectua un bond de
côté. Sa lame siffla et trouva un défaut de l'armure. Une pièce
de l'épaulière tomba et l'épée lui infligea une vilaine entaille.
Le démon cria et voulu riposter mais son marteau ne rencon-
tra que de l'air.
Les autres elfes approchèrent pour tenter d'aider le capi-
taine tandis que Marla luttait contre la volonté de l'esprit mal-
faisant. Elle avait du abaisser ses protections mentales pour
empêcher le marteau de s'abattre sur l'elfe, ce qui permit au
démon de s'introduire en elle. S'il n'eût été en pleine lutte
contre la magicienne, il aurait déjà défait le capitaine.
Delenduil sautait, roulait et plongeait pour esquiver les
Embuscade 41

coups. De grosses gouttes perlaient sur son front tandis qu'il


essayait une fois de plus d'attaquer en vain. Les archers
s'étaient avancés afin de pouvoir le viser. Arcs bandés, ils at-
tendaient d'être sûrs de ne pas toucher leur capitaine.

Soudain, d'un revers de son puissant marteau, le démon


renversa Delenduil qui atterrit brutalement une toise plus loin.
Les guerriers fondirent sur l'orque munis de leurs épées. Le
premier fût accueilli par le marteau qui s'enfonça dans son
crâne. La tête broyée, il s'effondra mollement. Des flèches
plurent sur l'ennemi mais aucune ne l'atteignit.
– C'est un maléfice qui dévie nos flèches hurla Anariand.
Repli !
Horrifié par la scène, Ril-Galas sentit l'adrénaline monter
en lui. Cette protection provenait surement de son armure
songea-t-il. Il bondit, propulsé par ses membres pourtant à li-
mite de la défaillance. L'inconscience l'emporta sur la peur
alors qu'il avançait à contre-sens de ses compagnons. Ana-
riand lui ordonna de revenir mais il atteint le démon qui riait
de la scène. Il saisit une flèche en pleine course et tira. À
peine eût-elle le temps de ricocher sur l'épaulière que le dé-
mon leva le bras, prêt à balayer le jeune elfe. Sans stopper sa
course folle, celui-ci prit une autre flèche et fit feu de nou-
veau. Elle alla directement se loger dans l'œil du démon qui
hurla de douleur, libérant la mage de tout étreinte mentale.
Celle-ci ne perdit pas de temps et fit tournoyer son bâton en
récitant une incantation. Une lumière sacrée en jaillit, puis
fila vers le démon. Elle eût l'effet d'une coulée de lave et le fit
tomber à terre sous des gémissements de douleur.
Ril-Galas tituba, le cerveau empli d'images inconnues et
terrifiantes. La conscience du démon, paniquée, frappait aveu-
glément. L'elfe eût un haut de le cœur à la vue de souvenirs
de massacres et de tortures perpétrées sur des orques. Il com-
prit que le démon avait imposé sa folie à cette tribu. Il inspira
profondément et cria pour dissiper ces images. Sa vue redevint
nette mais ses muscles étaient toujours engourdis. Les autres
42 Sombre Lame

elfes assistaient à la scène, stupéfaits. L'orque s'était relevé, la


mage s'apprêtait à lancer un nouveau sort et Ril-Galas avait
sorti son coutelas, prêt à défendre chèrement sa vie. Une lueur
bleutée entoura la créature, au moment où la magicienne or-
donna :
– Son armure n'est plus efficace. Tuez-le !

Le combat mental l'avait épuisée. Elle s'assit au sol, inca-


pable de lancer un sort mortel, tandis que les elfes se ruèrent
enhardis sur le démon. Celui-ci lâcha son arme et se jeta sur
Ril-Galas. L'elfe eût le souffle coupé, enserré par les bras tita-
nesques de l'orque. Sa tête heurta abruptement le sol. Il vit
l'orque lever le poing, puis l'abattre sur son visage dans une
douleur fulgurante. L'orque frappa une fois de plus, puis une
autre. Il interrompit son geste en hurlant au moment où une
épée lui perfora les cottes. Anariand était venu secourir son
protégé. Le jeune elfe eût la présence d'esprit de planter son
coutelas dans la poitrine de l'orque, à travers les mailles de
l'armure. La lame vira au rouge et l'elfe dû lâcher l'arme car
elle devint brûlante. L'orque émit un hurlement terrifiant,
semblable au cri d'aucun animal, qui vrilla les tympans du
jeune elfe. Sa vision se brouilla et il tenta difficilement de
s'écarter, prit de vertige. Progressivement le cri se fit plus
grave, plus faible, pour finir en un râle d'agonie.

Il fallu trois elfes pour dégager Ril-Galas du cadavre de


l'orque. Le visage d'Anariand se défit lorsqu'il vit son apprenti
se redresser avec l'aide d'un soldat. La face recouverte de sang
et de larmes, son nez était brisé et une de ses arcades ouvertes.
On amena la trousse de soin pour le panser. Gémissant, Ril-
Galas était complètement déboussolé.
L'un des soldats s'exclama :
– Capitaine Delenduil ! Il est en vie !
Il s'agenouilla pour lui défaire sa chemise. Trois elfes ac-
coururent pour lui caler un oreiller de fortune sous la nuque
et mesurer l'étendue de ses blessures. Sa respiration était diffi-
Embuscade 43

cile mais constante. Lorsqu'ils écartèrent les tissus ils consta-


tèrent que plusieurs cottes étaient brisées.
Anariand se tourna vers la magicienne, visiblement affai-
blie :
– Pouvez-vous communiquer avec notre état-major de-
manda-t-il.
En guise de réponse elle lui tendit une pierre étrange en-
châssée dans un pendentif.
– Ceci est une pierre de communication. Prenez-la, je
n'ai la force de l'utiliser.
Le vieil elfe la saisit délicatement et passa la main au-des-
sus les yeux fermés.
Marla se pencha vers Ril-Galas et sortit deux fioles emplies
d'un liquide bleu. Elle en tendit une à un archer.
– Portez ceci au capitaine afin d'atténuer ses blessures.
Elle pinça le nez du jeune elfe et le remit brutalement en
place dans un craquement sec. Il cria pour protester mais elle
lui porta la fiole aux lèvres et le contraint à boire. Le liquide
avait un goût particulièrement amer. Il sentit des picotements
au visage tandis que le sang arrêta de couler.
– Tu auras cette allure de bras cassé pendant quelques
jours, mais au moins tu ne seras pas défiguré.
– M… Merci parvint-il à balbutier.
Son nez était toujours douloureux mais son os semblait
s'être partiellement ressoudé.
– Tu as fait preuve d'une grande bravoure, jeune témé-
raire commenta-t-elle.
Il répondit d'un sourire, réalisant à peine qu'il venait d'oc-
cire un démon.

À quelques toises du camp d'autres elfes apparurent dans


un éclair de lumière. Un homme et une femme âgées –des
guérisseurs– avaient été téléportés ici par un mage plus jeune.
Ils saluèrent le groupe présent puis ils s'approchèrent des bles-
sés. Anariand résuma au mage la situation tandis que le vieil
elfe inspectait le visage de Ril-Galas.
44 Sombre Lame

– Le capitaine Delenduil est sauf résuma la guérisseuse au


bout de quelques minutes. Nous emmenons les blessés
pour qu'ils prennent du repos.
Elle se tourna vers Marla.
– Vos soins ont été déterminants pour la survie du capi-
taine. Je vous remercie en son nom, magicienne compli-
menta-t-elle.
– Je n'ai fait que mon devoir répondit Marla, inclinant la
tête. Toutefois ces événements m'ont épuisée ; aussi
vous demanderais-je hospitalité.
– Il n'est pas de mon ressort d'en décider, mais les repré-
sentants de la Tour des Mages ont toujours été les bien-
venus à Shalar-Ímvol.

Ril-Galas ouvrit péniblement les yeux. Il se trouvait dans


une petite pièce circulaire, éclairée par la lumière du jour. Les
souvenirs se recomposaient douloureusement dans son esprit.
Les guérisseurs l'avaient conduits à Shalar-Ímvol, la ville la
plus proche – et aussi sa ville natale. Il fût lavé, pansé et cou-
ché pour récupérer de ses blessures.
Il leva la main droite, avec laquelle il avait poignardé le dé-
mon. Elle portait encore une marque de brulure. Doucement,
il toucha son nez. Il était enduit d'une lotion très odorante
mais semblait totalement ressoudé. Il ne ressentait aucune
gêne en inspirant. Il inspecta le reste de son visage, soulagé en
constatant l'effet des soins magiques. Il avait du mal à réaliser
ce qu'il avait accomplit. Lors de sa première mission il avait
abattu un démon, une entité des plans infernaux.

La porte s'ouvrit, dévoilant Marla. Elle était vêtue d'une


robe elfe bleue pâle. Ril-Galas n'avait pas réellement prit le
temps de la regarder la nuit dernière ; les orques avait bien
trop occupé son esprit à ce moment là. Elle devait être âgée
d'une quarantaine d'années observa-t-il. Elle avait détaché ses
cheveux roux qui ondulaient autour de son visage souriant.
Embuscade 45

– Te voilà enfin éveillé dit-elle de sa voix enjouée.


Malgré sa grande faiblesse il réussi à baisser la tête pour la
saluer.
– Le capitaine est entre de bonnes mains mais il restera
alité un certain temps continua-t-elle. Ce sont ses pa-
rents qui m'ont proposé leur logis pour la nuit et qui
m'ont prêté cette robe. Elle est jolie mais elle me sert un
peu par endroit expliqua-t-elle, les mains sur la poitrine.
Gêné par autant de familiarité, Ril-Galas lui demanda :
– Puis-je faire quelque chose pour vous ?
– Si tu penses à défaire ma robe, c'est non rétorqua-t-elle.
Cependant, il se trouve que j'ai un emploi à te proposer.
L'expression confuse de Ril-Galas laissa place à de l'éton-
nement. Marla prit une chaise et s'assit près du lit.
– Tu es adroit avec un arc, tu n'as pas froid aux yeux et,
accessoirement, le premier ennemi que tu terrasses est
un démon. Nous avons besoin de guerriers comme toi à
la Tour des Mages.
L'elfe marqua une pause.
– Moi ? Je ne comprends pas...
– Tu n'es pas très futé n'est-ce pas ? Comme tu le sais, la
Tour des Mages est une université et une académie.
Nous avons aussi un observatoire des flux magiques, ce
qui nous permet de traquer les déviants : sorciers, dévo-
reurs...
L'elfe opina. Il connaissait l'existence de la Tour des Mages
mais elle semblait receler bien des surprises.
– Démons... acheva-t-elle.
Il pensa à l'orque, ce qui raviva la brûlure dans sa main. Il
frissonna, autant de peur que d'excitation.
– Tu ne réagis pas habituellement pour quelqu'un qui a
accomplit un tel acte. Tu sembles mentalement sain...
Elle l'examinait du regard, scrutant la moindre anomalie.
– Donne-moi ta main s'il te plaît.
Il s'exécuta, lui dévoilant sa brulure. Elle la prit délicate-
ment et passa ses ongles sur sa paume. Ce contact lui hérissa le
46 Sombre Lame

poil. Il sentit la blessure se raviver brutalement, comme s'il te-


nait toujours le coutelas. Il poussa un cri et retira vivement sa
main.
– Ce n'est pas une blessure conventionnelle conclut Marla.
Lorsqu'un esprit démoniaque meurt, son énergie est
brutalement libérée, ce qui cause –au mieux– ce genre
de brulures.
Inquiet, Ril-Galas demanda :
– Aurais-je pu mourir ?
– Pas avec un démon de cette trempe, rassure-toi. D'ici
peu ce tâche ne sera plus. En attendant, évite tout
contact avec des entités du bien : objets magiques, eau
bénite...
– Pourquoi me faites-vous cette proposition ? Vous ne me
connaissez à peine.
– Je t'ai vu en situation. Je préfère te savoir à mes côtés
plutôt qu'un inconnu.
L'elfe apprécia le compliment. Il savait pertinemment que
ce qui c'est produit la nuit dernière est un fait extrêmement
rare. S'il retournait à la garde frontalière, il s'entrainerait et at-
tendrait sagement des hypothétiques ennemis. L'excitation du
voyage le grignota petit à petit.
– Pouvez-vous m'en dire plus ?

Marla lui fournit les détails qu'il attendait. Cependant, son


esprit s'arrêta lorsqu'elle lui expliqua qu'il y a beaucoup de
déplacements. Depuis plusieurs années il était obsédé par
l'aventure et le voyage.
Lorsqu'elle eût terminé, Marla se leva :
– Jeune elfe, j'ai à faire. J'attends ta réponse dans la jour-
née. Tu pourras me trouver à la grande bibliothèque. Je
partirai demain, à l'aube.
Elle le salua et quitta la pièce. La proposition lui semblait
intéressante. Il avait passé ces dernières années dans des ou-
vrages de géographie, fasciné par les contrées exotiques.
Embuscade 47

Le crépuscule achevait son œuvre sur Shalar-Ímvol, dé-


voilant la lueur incertaine des étoiles. Alors que les devins sor-
taient scruter le ciel en quête de réponses, Ril-Galas marchait
sur un ponton suspendu, habillé sobrement de lin beige.
Toutes les habitations sylvestres étaient bâties en hauteur, soli-
dement ancrées aux arbres. Des guirlandes magiques pen-
daient d'une branche à l'autre, procurant un éclairage bleuté
et diffus dans toute la clairière. Des lucioles volettaient d'une
branche à l'autre, accompagnées de gazouillis d'oiseaux.
Le cœur du jeune elfe s'affola lorsqu'il vit la silhouette de
Celnia, accoudée à la plateforme voisine. Il accéléra le pas et
s'approcha d'elle, anxieux. Elle se retourna et lui offrit son
plus beau sourire. Ril-Galas était troublé par sa beauté –
comme à chacune de leur rencontre. Son allure frêle et son
corps en plein changement ne manquaient pas de charme,
drapés dans une élégante robe de lin vert clair, tressée comme
seuls les elfes savent le faire. Ses longs cheveux d'or étaient fi-
nement entrelacés en une myriade de tresses et ornés d'une
chaîne d'argent lui cerclant le front à la manière d'un dia-
dème.

Avec une grande retenue, Ril-Galas amena sa main droite


sur son épaule gauche et s'inclina en signe de révérence. Elle
joignit les paumes et lui retourna son salut.
– Vous souhaitiez me voir mon ami interrogea-t-elle.
Il posa les mains sur la rambarde, tendu.
– On dit de vous que vous quitteriez le Royaume des Elfes
pour rejoindre l'Empire des Hommes reprit-t-elle, in-
quiète.
– Cela est vrai. La Tour des Mages m'a proposé un emploi
qui me convienne mieux que la garde frontalière.
Il n'osait la regarder, conscient de la tristesse qu'il lui infli-
geait. Lorsque les doigts fins de la jeune elfe effleurèrent son
dos, il ne pût réprimer un frissonnement.
– Vous repousserais-je interrogea-t-elle, la voix serrée.
– Ne dîtes pas de sottises rétorqua-t-il. Vous savez que je
48 Sombre Lame

ne puis rester ; pas plus que je ne puis vous emmener.


Elle lui caressait le dos, cherchant ses mots.
– Vous le savez donc...
Oui, il le savait. Depuis presque dix ans, Celnia n'était plus
une jeune fille. Elle s'était visiblement attachée à lui, au-delà
du cordial.
Il se retourna et lui prit délicatement les mains.
– Ne vous méprenez pas. Je quitte un société et une
culture qui ne me conviennent pas. Je ne cherche pas à
vous éviter.
– Je ne vous comprends pas...
Il sourit de cette remarque et la rassura :
– Peu me comprennent. Là est la raison de mon départ.
N'essayez pas de me raisonner. Je serais sans doute plus
heureux en Octane qu'ici.
Elle inclina la tête et posa son front sur la poitrine musclée
du guerrier.
– Je vous aime Ril-Galas avoua-t-elle.
Il passa tendrement ses doigts dans les cheveux blonds de
son amie.
– Je le sais, Celnia.
– M'aimez-vous ?
Cette question le mit mal à l'aise.
– Je vous aime comme j'aurais aimé une sœur éluda-t-il.
– En aimez-vous une autre alors ?
Sa réponse se fit attendre.
– Malheureusement aucune en ce monde.
Il posa ses mains sur ses joues et lui releva la tête. Il essuya
une larme du pouce et poursuivit :
– Je ne vous oublierai pas. Nous avons passé de mer-
veilleux moments ensemble ces quarante dernières an-
nées. Une page se tourne...
Elle se mordit la lèvre et baissa le regard, honteuse de sa ré-
action. Il passa ses mains dans le dos de la jeune elfe et la serra
contre lui. Alors qu'ils étaient amis depuis si longtemps, il était
mal à l'aise. Ils n'étaient plus deux enfants courants dans la fo-
Embuscade 49

rêt mais deux jeunes adultes. Il avait conscience du fait qu'il


disait adieu à la personne en qui il tenait le plus.

Ils restèrent ainsi plusieurs minutes. Finalement, elle s'écar-


ta doucement de son étreinte et prit ses mains dans les
siennes. Elle sentit la chair brûlée et vit un tressaillement sur le
visage de Ril-Galas.
– Qu'avez-vous demanda-t-elle, retournant sa main pour
l'inspecter.
Elle fût stupéfaite devant la blessure que le démon lui avait
infligée.
– Que vous arrive-t-il s'insurgea-t-elle.
– Rien, rien répondit-il, embarrassé. Cela partira.
– Vous aurait-on agressé ?
Il ne voulait pas l'affoler avec cet événement.
– Avez-vous entendu parler du groupe d'orques à la fron-
tière septentrionale ?
– Quelque peu...
– Eh bien... C'est en les combattant que j'ai reçu cette
blessure.
– Y a-t-il un lien avec ces rumeurs de démon ?
Devant son attitude embarrassée, elle prit une expression
d'horreur.
– Je... je ne sais pas quoi vous dire tenta-t-il vainement.
Elle passa ses longs doigts fins sur la marque. Lentement,
elle leva la main du jeune elfe et y déposa ses lèvres. Ce
contact chaud et humide le fit frissonner.
– Il n'y a donc rien que je puisse dire pour vous faire
changer d'avis admit-elle.
Il hocha la tête, résolu. Elle lui prit le bras et désigna la
passerelle.
– Marchons un peu l'invita-t-elle.

Alors que pointaient les premiers rayons du jour, Marla


achevait la préparation de ses affaires. Elle remplit son sac avec
de la nourriture elfique apportée par Elùnd, le père de Delen-
50 Sombre Lame

duil. Lui et sa femme s'étaient montrés très hospitaliers, trait


que Marla appréciait chez les elfes.
Elle fit un rapide inventaire : son sac de voyage était prêt,
une gourde pleine posée juste à côté et sa robe pourpre avait
été lavée. Elle passa les mains derrière sa nuque, défit les bou-
tons et enleva complètement la robe elfique. Elle soupira, sou-
lagée.
– Je ne suis définitivement pas une elfe maugréa-t-elle,
agrippant fermement son ventre.
Elle attrapa son habit et se pressa de le revêtir. Malgré leur
austérité apparente, les robes de mage étaient suffisamment
amples pour ne pas gêner dans les mouvements. Elle agrippa
ses affaires et sortit de la petite chambre. Elle trouva Elùnd, li-
sant un grimoire.
Ils n'échangèrent que peu de mots en descendant l'escalier
en colimaçon ceinturant un arbre. Le logis d'Élund était le
premier des cinq enracinés dans le tronc.
Arrivés au sol, deux chevaux les attendaient, dont un avec
une selle. Même si elle respectait les convictions elfiques, il lui
était inconcevable de chevaucher à cru pour traverser l'octane
– aussi c'est elle permit ce caprice. Ils s'avancèrent, pieds nus
dans l'herbe humide. Ril-Galas était déjà présent, assis dos à
un arbre. Il se releva à leur vue et les salua.
– Déjà levé plaisanta Marla.
– Ce n'est pas le jour pour arriver en retard.
– En effet.
Elle scruta son visage et y vit une tristesse qui n'était pas
présente la veille.
– Je vais vous laisser annonça Élund. Je vous souhaite, à
tous deux, bonne fortune.
Ils s'inclinèrent puis le vieil elfe retourna à ses occupations.
À peine fût-il éloigné que Marla interrogea Ril-Galas :
– Aurais-tu des doutes jeune elfe ?
– Pardon ?
– Je lis de la tristesse en toi.
– Je... laisse quelqu'un de cher avoua-t-il.
Embuscade 51

Un sourire malicieux se dessina sur le visage de la femme.


– Es-tu sûr de vouloir partir ?
– Oui affirma-t-il.
Ses affaires étaient déjà prêtes. Il les prit et attela son che-
val. Une fois tous deux en selle, ils prirent la direction du
nord.
– Tu seras placé sous la tutelle d'un de nos meilleurs élé-
ments. Il parcourt l'Octane – et bien au-delà – depuis
plus de quarante ans.
– Il doit être âgé.
– Le temps ne s'écoule pas de la même manière au contact
des mages rétorqua-t-elle.
– Comment se nomme-t-il ?
– Glindel, fils d'Azur. Il est quelque peu occupé en ce
moment mais il t'instruira dès son retour.
Table des matières
L'aube d'un Héros...............................................1
1. Parricide.......................................................................3
2. Fuite...........................................................................13
3. Embuscade.................................................................33
ANNEXES
UNITÉS DE MESURE
Tout au long de ce livre les anciennes unités de mesure
sont employées. Voici un tableau d'équivalence (source : Wi-
kipédia) avec les unités actuelles :

UNITÉS DE DISTANCE UNITÉS DE SURFACE


1 ligne 2,26 mm 1 pied carré 0,1 m²
1 pouce 2,54 cm 1 perche carrée 51,1 m²
1 pied 32,48 cm 1 vergée 1280 m²
1 toise 1,95 m 1 acre 5110 m²
1 perche 6,5 m
UNITÉS DE POIDS
1 arpent 71,5 m
1 lieue 4 km 1 denier 1,27 g
1 once 31 g
1 livre 490 g
1 talent 32,3 kg
1 tonneau 979 kg

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