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Stéphane Mallarmé,

Tombeau du
Romantisme

La crise de Tournon et les


répercussions de l’athéisme
de Mallarmé sur sa poésie

Travail de Maturité, 2003-2004


Anna Traussnig, Groupe 406
Accompagnée par Mme Dupuis

1
Sommaire

Introduction, les ombres du médium


pages 3 à 4

1. Les Fenêtres, fin d’une époque et début d’un


travail
pages 5 à 12

2. Hérodiade et Igitur , naissance d’une


poétique nouvelle quelque part en Ardèche
pages 13 à 22

3. Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard ,


le hasard et les mots
pages 23 à 31

Conclusion, l’ultime étape


pages 32 à 34

Annexe, extrait d’Un coup de Dés jamais


n’abolira le Hasard
page 35

Bibliographie
page 36

2
Introduction, les ombres du médium

Ma l heur à qui n’e st pas charm é


Par quat re vers de Mall armé . 1

Entre ombre et lumière, passé et présent,


philosophie hégé lienne et futilités mondaines,
Stéphane Mallarmé a su, de son vivant déjà,
s’entourer d’une aura mystérieuse, celle d’un
poète ambigu que personne ne pourra jamais
parvenir à cerner complètement. Aujourd’hui, on
ne compte plus le nombre de livres et d’articles
critiques parus à son sujet, d’une abondance telle
qu’ils découragent souvent le simple lecteur de
se plonger dans cette œuvre si mince mais
pourtant si riche. Parmi les différents niveaux de
lecture que celle-ci propose, dont certains ne se
laissent approcher que difficilement, il en est un
qui rayonne et séduit davantage que les autres,
celui relatif à la crise de Tournon. Véritable
descente aux Enfers de Mallarmé, il en ressort
rapportant une poétique nouvelle et, surtout,
l’expérience du Néant, qui marquera toute sa
poésie à venir.
Ses idées poétiques totalement neuves auront
un impact considérable, non seulement sur les
autres poètes de cette génération, mais également
sur tous les milieux artistiques de son époque et
bien au-delà encore. Ainsi, on peut dire que
comprendre Mallarmé est l’une des clefs
essentielles pour appréhender le XX e siècle. En
effet, de nombreuses idées développées aux cours
de ces décennies y trouvent leurs racines. Parmi
elles, on trouve les écrits de Marshall McLuhan,

1
S. Mallarmé, Vers de circonstance, Dédicaces, autographes, envois divers,
n°175, I p. 344 (toutes les notes concernant l’œuvre de Mallarmé renvoient aux
pages de l’édition des Œuvres Complètes de la Pléiade, Lonrai 1998 et 2003,
tome I ou II)

3
qui, dès leur parution, ont eu l’effet d’un
cyclone sur les sciences sociales de leur temps.
The medium is the message 2 , affirme l’auteur
d’entrée dans Pour comprendre les médias , ce qui
signifie que le médium choisi délivre déjà en soi
une information, plus importante que le message
qu’elle contient. Une inversion remarquablement
étayée de l’opinion courante selon laquelle le
médium n’est qu’un véhicule sans importance…

Ce sujet m’avait interpelée et, en poussant


mes recherches plus avant, j’ai donc découvert
que ces textes extrêmements novateurs trouvaient
leur origine près de cent ans plus tôt, dans
l’œuvre de Stéphane Mallarmé. Sa modernité m’a
étonnée, en même temps que sa réputation
d’auteur difficile et imperméable, qui m’a
poussée à ouvrir le premier des deux volumes
portant le titre de Mallarmé, œuvres complètes .
Malgré son obscurité, cette poésie possède un
charme étrange et fascine dès les premiers vers.
C’est pourquoi j’ai décidé d’en faire l’objet de
mon travail de maturité. Pourtant, face à
l’importance du sujet, il m’a été nécessaire de
quelque peu le restreindre. Le propos de ces
lignes sera donc de savoir quels effets l’athéisme
de Mallarmé a engendrés sur sa poésie.
Inévitablement, cette problématique nous
ramène à la fameuse crise de Tournon et, par
conséquent, à ce qui s’est passé avant, c’est-à-
dire le contexte dans lequel se trouve Stéphane
Mallarmé.

2
M. McLuhan, Pour comprendre les médias, Première partie, trad. J. Paré, éd.
Points Essais Seuil, La Flèche 2000, p. 25

4
1. Les Fenêtres 1 , fin d’une époque et début
d’un travail

Ses purs ongl es t rès haut dédi ant l eur onyx ,


L’angoi sse c e mi nui t , sout i ent , l ampadophore ,
Mai nt rêv e ve spéral brûlé par le Phénix
Que ne re cuei l l e pas de c inérai re amphore 2

Située au crépuscule du romantisme, la poésie


de Mallarmé revêt davantage que toute autre une
tonalité nocturne. Qu’il s’agisse de l’amour du
soir, de l’obsédante lutte contre le Néant du
poète, ou encore de son évidente obscurité
sémantique, chacun des traits principaux qui la
composent sont d’une façon ou d’une autre
rattachés à ce thème: la nuit.
Néanmoins, cette noirceur est loin d’être une
nouveauté en poésie et le jeune Stéphane, après
avoir grandi sous l’influence des premiers
romantiques, tels que Hugo et Lamartine, comme
en témoignent ses poèmes d’adolescent, se forme
sous celle de la seconde génération de ce
courant, celle de Charles Baudelaire, Gérard de
Nerval et Théophile Gautier, bien plus sombres et
pessimistes que leurs prédécesseurs. En effet, au
commencement du mouvement romantique, on
trouve chez les poètes la volonté d’être des
guides pour l’humanité, lui montrant la voie à
suivre et les erreurs à éviter, pour bâtir un monde
nouveau, idéal, dont ils seraient les garants. Mais
le peuple et les dirigeants ne leur accordent pas
ce rôle et les poètes, qui se rêvaient actifs, se
retrouvent à nouveau relégués à l’écart des
évènements, face à ce qu’ils nomment l’Idéal,
sorte d’Eden qui donne une légitimité à leurs
œuvres. Les évènements politiques qui secouent

1
S. Mallarmé, Poésies, Les Fenêtres, I p. 9-10
2
S. Mallarmé, Poésies, Plusieurs sonnets, Sonnet en –yx, vers 1-4, I p. 36

5
la France en 1848 renforcent encore ce
désenchantement : tous les espoirs de
changement et de progrès soulevés par
l’avènement de la II e République et celui de
Napoléon Bonaparte sont déçus et le pays
s’enlise dans un régime bourgeois et
conservateur, qui prend peu en compte ses
artistes.
Ainsi, peu à peu, la vision que les poètes ont
d’eux-mêmes évolue : de celle d’un père éclairé
de la nation, elle passe à celle d’un incompris,
repoussé au banc de la société par les vulgaires
et les incultes, qui ne peuvent saisir la subtilité
et la lucidité de son génie, conception
magnifiquement mise en lumière par Baudelaire
dans son poème l’Albatros 1 . Malgré tout, l’image
du poète voyant, mandaté par Dieu pour
représenter l’Esprit sur terre et face aux hommes,
elle, reste sous-jacente. En fait, on pourrait dire
que les romantiques, ayant pris conscience des
failles de leur poétique, se sont vus dans
l’obligation d’en changer certains aspects. Ils ont
donc remis en cause non pas eux-mêmes, mais la
foule, le public, pour qui et à qui ils continuent
paradoxalement d’écrire. Désillusionnés, ils font
le deuil de leurs anciennes espérances, sur
lesquelles ils fondent pourtant encore leurs
poèmes. Cette incohérence est centrale dans le
destin du romantisme : dès l’origine du
mouvement, la liaison qui s’effectue, en théorie,
entre la poésie et la destinée humaine ne
fonctionne pas, quand bien même elle en forme la
base. Toute tentative de sortir de cette impasse y
entraîne plus loin encore chaque génération de

1
C. Baudelaire, Les Fleurs du mal, Slpeen et Idéal, L’Albatros, éd. GF
Flammarion, Paris 1991, p. 61

6
poètes, comme les sables mouvants aspirent plus
vite ceux qui s’y débattent trop.
C’est donc dans ce climat d’incompréhension
et de lucidité poétiques caractéristique des
romantiques de la seconde génération que
Stéphane Mallarmé fait ses premières armes. Il
vient ainsi de fêter son quinzième anniversaire
lorsque, en 1857, Charles Baudelaire publie les
Fleurs du Mal , le symbole et la bible de cette
époque-là en matière de poésie française.
Quelques années plus tard, les premiers poèmes
que Mallarmé fait paraître, notamment dans la
revue Parnasse contemporain , laissent encore
clairement voir les influences de Baudelaire et de
l’un de ses maîtres, l’auteur américain Edgar
Allan Poe, qui donnera à Mallarmé la passion de
l’anglais, dont il sera professeur durant de
longues années.

Poème typiquement baudelairien, à tel point


qu’il pourrait presque constituer un pastiche, Les
Fenêtres , publié tout d’abord en 1866 1 puis en
1887 2 , mais dont les premiers manuscrits datent
de 1863, appartient à la première partie de la vie
de Stéphane Mallarmé, celle où, fervent disciple
de la seconde période du romantisme, il emplit
ses poésies de métaphores échevelées, de
mendieurs d’azur 3 et de séraphins en pleurs 4 et
où, se détournant de ses semblables,le bétail
ahuri des humains 5 ,il se prend à rêver de l’Idéal.
Pourtant avec un certain recul, on peut se rendre
compte qu’il contient déjà de nombreux éléments
1
S. Mallarmé, Publications collectives antérieures à 1887, Les Fenêtres, I p.103-
104
2
S. Mallarmé, Poésies, Les Fenêtres, I p.9-10
3
S. Mallarmé, Poésies, Le Guignon, vers 3, I p.5
4
S. Mallarmé, Poésies,Apparition, vers 1, I p. 7
5
S. Mallarmé, Poésies, Le Guignon, vers 1, I p.5

7
annonciateurs de sa future crise et de son refus
d’une poésie déiste.
Las du tri st e hôpit al, e t de l ’enc ens f ét i de
Qui mont e en l a blanc heur banal e de s ri de aux
Vers l e grand c ruci f ix ennuyé du mur vi de ,
L e mori bond, parf ois, redresse son vi eux dos,

Se traî ne e t va, moi ns pour chauf f er sa pourrit ure


Que pour voi r du sole il sur l es pi erre s, col l er
L es poi ls bl anc s e t le s os de sa mai gre fi gure
Aux fe nêt res qu’ un beau rayon c lair v eut hâl er.

Au premier abord déjà, ce poème choque par


sa virulence. Contrairement aux publications
ultérieures de Mallarmé, il ne présente pas
d’obscurités manifestes : un vieil homme malade,
dégoûté par les conditions de sa vie et aussi par
sa propre déchéance, se lève, sans doute
fictivement, et va regarder par la fenêtre.
Pourtant, bien que la pièce soit ordinaire, toute la
description l’oriente négativement. Dès le
premier vers, l’hôpital est triste, adjectif qui
frappe dans sa banalité et qui, trop simple pour
provoquer chez le lecteur la pitié, le dégoûte à
son tour. Les deux premières strophes sont ainsi
conçues pour que le monde terrestre et concret,
c’est-à-dire la chambre et le vieillard, ne nous
donne non pas envie de le plaindre, mais de le
fuir. Ici, tout est mis en œuvre pour convertir le
lecteur à la misanthropie.
Les trois strophes suivantes racontent le rêve
du malade. Les deux côtés de la fenêtre sont très
fortement mis en opposition : alors que, comme
on le voit ci-dessus, l’espace intérieur est
sinistre et déprimant, l’autre côté de la vitre est
décrit comme lumineux et magnifique, exempt de
quelque présence humaine, tel un paradis naturel,
qui améliore même l’état de celui qui y songe : il

8
vit. C’est l’Idéal dont parle Charles Baudelaire
dans ses poèmes.

Et sa bouche , fi é vreuse et d’azur bl eu vorace,


Te lle, j eune , el l e al la respi rer son t résor,
Une peau vi rgi nal e e t de jadis ! encrasse
D’ un long bai ser am er l es t iè des carreaux d’ or.

Iv re , il vi t , oubli ant l ’horreur des saint e s hui l es,


L es t isanes, l’ horloge et l e l it inf l i gé,
L a toux . Et quand le soi r sai gne parm i le s tui l es,
Son œ il , à l ’hori zon de lumi è re gorgé ,

Voit des gal ère s d’or, bel l es com me de s c ygne s,


Sur un f le uve de pourpre et de parf ums dormi r
En berç ant l’ écl ai r f auve et ric he de le urs li gnes
Dans un grand nonchal oi r chargé de souv eni rs !

La troisième strophe annonce déjà de loin les


poèmes du Mallarmé d’après la crise de Tournon.
Sa syntaxe bousculée, qui oblige le lecteur à une
certaine concentration pour en comprendre le
sens, sera l’une des composantes principales de
l’obscurité des poésies suivantes. En effet, les
appositions et les phrases incises forcent l’œil à
aller chercher le verbe qui complète bouche,
embrasse, près de trois vers plus loin, quasiment
à la fin de cette strophe. Les cinq derniers vers
de ces trois strophes, quant à eux, présentent une
couleur si baudelairienne, que l’on croirait
entendre lire un passage de Spleen et Idéal .

Ai nsi , pri s du dé goût de l ’homme à l’ âme dure,


Vaut ré dans l e bonhe ur, où tous ses appé ti t s
Mange nt, e t qui s’ ent êt e à c herc her cet te ordure
Pour l ’of f rir à la f emm e al l ait ant ses pe ti t s,

Ici, le lecteur passe de la condition du


vieillard dégoûté par sa vie à celle du poète, à
qui l’humanité fait au moins autant horreur,
introduit par le mot ainsi. Mallarmé se montre

9
sur ce point beaucoup plus extrême que
Baudelaire, lequel regrettait, dans son poème Le
reniement de Saint Pierre , de vivre dans un
monde où l’action n’est pas la sœur du rêve 1 .
Baudelaire désire donc encore au fond de lui la
figure du poète-prophète des peuples, par delà
son ressentiment contre l’humanité. Chez
Mallarmé, qui, il est nécessaire de le rappeler,
appartient à la génération suivante, cette
rémanence de conscience humaniste est
entièrement repoussée. Si Dieu est à ce moment-
là encore vaguement présent dans sa poésie, il
rejette en revanche tout le monde humain, allant
même jusqu’à haïr son bonheur. Qu’il s’agisse du
bonheur dans lequel on est vautré, des appétits,
ou bien de la femme allaitant , chaque élément
prend sous sa plume une connotation animale,
impure.
La solution est alors le rêve, la poésie,
l’Idéal, auquel s’abandonnent d’abord le malade,
puis le poète, non sans un certain mysticisme:

Je fuis e t j e m’acc roche à toute s l es croi sée s


D’ où l’ on tourne le dos à la vi e, et , béni,
Dans l eur verre l av é d’é t ernel l es rosé es
Que dote l e mat i n chast e de l’ Inf i ni

Je me m ire et me voi s ange ! Et j e meurs, et j ’ai me


- Q ue la vi t re soi t l’ art, soi t l a myst i ci t é, -
A re naî tre, port ant mon rêve en di adèm e,
Au cie l anté rie ur où fl e uri t l a Beaut é !

C’est à nouveau l’image de la vitre qui est


reprise, mais cette fois de façon abstraite : le
poète, misanthrope, veut se détourner de ce
monde pour un autre, pur et céleste et, de même
que la fenêtre permet au moribond de voir un
1
C. Baudelaire, Les Fleurs du mal, Révolte, Le Reniement de Saint Pierre, vers
30, p.172

10
paysage merveilleux de plénitude qui le sauve de
sa propre agonie, il invoque comme
intermédiaires l’art et la mysticité. On retrouve
ici de nouveau l’un des motifs de prédilection du
Mallarmé d’après la crise. Je me mire et me vois
ange : face au miroir, l’être se dédouble, ce qui
lui permet de se voir par son propre regard, à qui
il donne ainsi un but autre que l’Idéal ou notre
monde. Cela entraîne sa destruction, puis sa
renaissance dans l’Idéal du ciel en ange
immaculé de l’Esprit, c’est-à-dire en poète.
Néanmoins, ce besoin de se voir lui-même traduit
l’angoisse de Stéphane Mallarmé face au refuge
des romantiques de son époque, l’Idéal, sinon il
aurait uniquement besoin d’y porter son regard
pour se sentir soutenu et rassuré. Ce qui n’est
manifestement pas le cas.

Mai s, hél as ! Ici -bas est maî t re : sa hant ise


Vie nt m’é c œ urer parf oi s jusqu’ en ce t abri sûr,
Et l e vom isse ment i mpur de la bêt i se
Me force à me bouche r l e nez de vant l ’azur.

Est -i l moye n, mon Di eu qui voy ez l ’ame rtum e,


D’ enf oncer le cri stal par l e monst re insul t é,
Et de m’ enf ui r, avec mes de ux ai l es sans plum e,
- Au risque de t ombe r pendant l ’éte rni t é.

Avec ces deux dernières strophes, l’image


triomphante du diadème s’effondre, en opposition
à un Baudelaire, dont les poèmes font encore état
d’une certaine existence divine, comme il
l’exprime dans le poème de jeunesse Bénédiction ,
qui ouvre la partie Spleen et Idéal des Fleurs du
Mal.

- « Soyez béni , mon Di eu qui donnez la souf f rance


Comme un div in remè de à nos i mpure té s
Et comm e l a mei l l eure et l a pl us pure esse nce

11
Qui prépare l es f orts aux saint e s vol upté s! 1

Au contraire, chez Mallarmé, l’horreur du


monde supplante et efface l’image du ciel et de
l’Idéal. Même sa foi en Dieu tremble : les ailes
du poète sont sans plume et il ne peut lui garantir
qu’il ne chutera pas pendant l’éternité . Sur cette
évocation qui rappelle à la fois Icare et l’ange
déchu Satan se clôt le poème, emportant avec lui
le lecteur vers l’abîme désespérant du Néant.

Malgré les fortes analogies qui existent alors


entre les poèmes de Baudelaire et ceux de
Mallarmé, on peut donc déjà observer la présence
de quelques points sur lesquels les deux poètes
divergent. Ainsi, dès ses débuts, Mallarmé se
montre plus violent et plus extrême que les
poètes romantiques de la seconde génération,
notamment dans sa position face aux hommes et à
Dieu. Peu à peu, ce rejet se renforce, jusqu’à
devenir absolument inconciliable avec sa façon
romantique d’écrire, profondément rattachée à
une conception chrétienne du monde et de l’art.
Au fil des ans, le nœud se resserre autour du
poète, au fur et mesure qu’il travaille et
retravaille ses manuscrits.

1
C. Baudelaire, Les Fleurs du mal, Spleen et Idéal, Bénédiction, vers 57-60, p.60

12
2. Hérodiade 1 et Igitur 2 , naissance d’une
poétique nouvelle
quelque part en Ardèche

- J’ai donc à t e rac onte r trois mois ( …) Je le s ai


passés, ac harné sur Hérodi ade , ma l ampe l e sai t ! ( …)
Mal heureusem ent , en c reusant l e ve rs à ce poi nt , j ’ai
re ncont ré deux abî mes, qui me désespè rent . L’un est l e
N éant (…) O ui, je le sais, nous ne sommes que de vai ne s
f ormes de la mati è re - mais bi e n subl i me s pour av oi r
i nve nté Di eu et not re âme. Si subl i mes, mon ami ! que je
ve ux me donner ce spec tac le de la mat i ère , ayant
consc ie nce d’el l e, e t, c epe ndant, s’ él ançant force néme nt
dans l e Rê ve, qu’ el l e sai t n’ êt re pas. 3

Alors qu’il s’en approchait depuis quelques


temps déjà, Stéphane Mallarmé atteint le Néant
au cours de l’hiver 1866, qu’il passe avec sa
famille dans l’atmosphère déprimante de
Tournon, en Ardèche. Cette rencontre
impromptue s’avère être un tournant majeur pour
l’histoire de la poésie. Pour la première fois en
Occident, un poète idéaliste s’affranchit de toute
Divinité et revendique une création artistique
fondamentalement athée. Le Rêve, l’Idéal, par
lequel les romantiques avaient remplacé le Dieu
Créateur, est balayé de l’échiquier philosophique
du poète Mallarmé, laissant un vide qu’il ne
remplace pas. Désormais, lorsqu’il regarde à
travers la fenêtre, il ne peut plus voir que le
Rien.
Même si cette crise se laissait pressentir dès
ses premiers écrits, il en est un qui en constituera
l’élément déclencheur : Hérodiade , poésie
conçue comme et pour le théâtre. L’héroïne,
Hérodiade, est une princesse juive, cause de la
1
S. Mallarmé, Poésies, Hérodiade, Scène, I p.17-22
2
S. Mallarmé, Œuvres inachevées, Igitur ou la Folie d’Elbehnon, p.471-500
3
S. Mallarmé, Correspondance choisie, Lettre à Henri Cazalis du 28 avril 1866,
I p.696

13
mort du prophète Jean-Baptiste. Dans son œuvre,
Mallarmé, qui prend ici une certaine distance
avec la tradition, la dépeint comme un être
hautement narcissique. Cloîtrée pour fuir la
souillure de l’amour, c’est-à-dire de l’autre, et
enfermée dans sa pureté et sa stérilité, seule sa
virginité l’obsède.

Oui , c’ est pour moi , pour moi que j e f l euri s, désert e !


(…)
Vers lui (l e m or te l ) nat i vem ent l a fe mme se dév oil e ,
Me voi t , dans ma pudeur gre lot t ant e d’é t oil e ,
Je meurs !
J’ aim e l ’horre ur d’êt re vi erge et j e ve ux
Viv re parm i l ’e f froi que me font me s chev eux
Pour, l e soir, ret i rée e n ma couc he, re pt il e
Inv iol é sent i r e n la chai r inut i l e 1

Hérodiade, donc, être du froid et de la pudeur,


veut la certitude de son extrême frigidité.
Néanmoins, elle n’a aucun point d’appui en
dehors d’elle-même, aucun regard étranger pour
l’en assurer, elle qui vit murée dans sa solitude
et repousse avec violence tout contact, fût-il
chaste, venant de l’extérieur, craignant même que
sa fidèle nourrice ne l’effleure. Cet isolement lui
empêche de vérifier ce qu’elle désire savoir par
dessus tout. Par conséquent, il ne lui reste plus
que sa propre personne comme observateur
potentiel. Or, pour parvenir à se sonder elle-
même, il lui faut en quelque sorte se dédoubler,
comme le poète face au miroir dans Les Fenêtres.
Pour ce faire, une partie de son moi va comme
s’en détacher inconsciemment, ce qui lui
permettra de s’auto-observer. Soudain, elle se
rend compte de l’existence de cette partie, qui
forme à ce moment une conscience indépendante
mais qui conserve pourtant l’essence et les
1
S. Mallarmé, Poésies, Hérodiade, Scène, vers 86-106, I p.21

14
qualités du tout auquel il appartient. Ce
dédoublement de la conscience est propre à la
symbolique et à la poésie mallarméennes. Dans
un premier temps, ce sont les cheveux de la belle
princesse qui jouent ce rôle-là : presque
extérieurs à elle, ils présentent cependant encore
la caractéristique dont elle voulait s’assurer la
présence, à savoir la chasteté. Autrement dit, les
cheveux d’Hérodiade lui appartiennent, mais,
séparés en partie d’elle, leur présence devient
sensible et observable par son moi, de même que
sa nature propre, toujours contenue par les
cheveux.

L e bl ond t orrent de me s che veux im macul és


Quand il bai gne mon corps sol i tai re l e gl ace
D’ horreur, et me s che ve ux que l a l umi ère enl ace
Sont i mmort el s. 1

Cette conscience de soi où les différentes


facettes de l’être se reflète nt comme la lumière
dans un diamant constitue pour Mallarmé la base
de la connaissance et de la pensée, puisque la
connaissance du soi le plus essentiel et le plus
profond, invisible de l’extérieur, ne peut être
effectuée que par soi-même et au moyen de cette
conscience dédoublée et réfléchie. Lors des
nombreuses nuits blanches qu’il a passées à
Tournon en vue d’Hérodiade , Mallarmé a eu
l’occasion de découvrir et d’étudier les
nombreuses symboliques intrinsèques relatives à
son personnage, dont celle-ci qui est sans doute
l’une des plus intéressantes et l’un des traits
principaux de cette figure. Outre les cheveux et
autres parties du corps, les miroirs, dans lesquels
Hérodiade se mire par ailleurs à de nombreuses
reprises, produisent aussi ce dédoublement, mais
1
S. Mallarmé, Poésies, Hérodiade, Scène, vers 4-7, I p.17

15
cette fois de façon plus concrète et plus
intellectuelle, puisque la séparation ne se situe
plus sur le plan animal et obscur du toucher et
des sensations, mais sur celui clair et visible de
l’œil et de l’espace. Le regard change de
direction : par le reflet d’un miroir, abstrait ou
réel, il revient vers lui-même et en devient auto-
suffisant. Donc , Hérodiade , qui précipite
Mallarmé au fond du gouffre du vide absolu, lui
donne également une porte de sortie : il n’est
plus nécessaire de viser un Idéal quelconque.
L’être, grâce à cette scission de la conscience,
comme l’appellera le poète, se suffit à lui-même.
Dieu et l’au-dessus peuvent ainsi disparaître et la
poésie continuer d’exister.

En creusant le vers au fil des jours, Stéphane


Mallarmé s’interroge. Jusque dans ses moindres
recoins, il explore le style et l’écriture
romantiques, auxquels il est encore lié,
évidemment indissociable de la philosophie
romantique. Cette immersion dans l’univers
poétique de son époque ne fait qu’amplifier et
intensifier les désaccords profonds qu’il présente
vis-à-vis de ce dernier et il ne peut pas se cacher
plus longtemps son intime conviction, qu’il
réaffirme de trois façons différentes dans la suite
de sa lettre : il n’y a que le Néant, et l’Idéal est
une chimère. Au XIX e siècle, l’esprit scientiste et
rationnel aidant, de nombreux membres de la
classe pensante s’étaient convertis à la nouvelle
religion à la mode : l’athéisme. Malgré tout, les
poètes, athées ou non, continuaient à s’adresser à
Dieu et à fonder leurs poèmes sur l’espérance de
l’existence d’un Idéal proche et prochain. En
effet, la poésie a toujours été sacralisée : il
s’agissait d’une magie à laquelle une ou
plusieurs Divinités donnaient leur pouvoir. Chez

16
les Grecs, Apollon et les Muses inspiraient le
poète, alors que la Bible attribue aux mots une
puissance créatrice : au commencement était le
Verbe… Il reste qu’aucun poète – occidental -
n’avait jamais osé concevoir une poésie sans
Dieu. D’ailleurs, était-ce même envisageable ?
L’apparition du Néant, ou plutôt , la
disparition de l’Idéal, chamboule les choses sous
de nombreux angles : plus de Dieu, plus d’Idéal,
plus de Livre, plus de pouvoir créateur, rien que
les mots et le concept de la double conscience,
qu’il vient de découvrir récemment. Longtemps,
pourtant, près d’un an, le spectre de Dieu hantera
Mallarmé, jusqu'à ce qu’il puisse affirmer la fin
de sa lutte terrible avec ce vieux et méchant
plumage, terrassé, heureusement, Dieu. 1

Ecrit et appréhendé comme un remède à la


crise d’un homme qui a perdu le ciel, influencé
par l’hégélianisme , Igitur ou La Folie
d’Elbehnon est l’un des poèmes les plus étranges
de Stéphane Mallarmé, mais aussi l’un des plus
riches, car il en représente à lui seul une
allégorie et un dénouement. En l’étudiant, on
parvient peu à peu à appréhender ce que le poète
a pu éprouver face à ce gouffre laissé par
l’anéantissement de Dieu.

C ’ét ai t un assez long cont e d’ All e magne, une sort e de


l ége nde rhénane , qui avai t pour ti t re,- je pense bie n ne
pas me tromper, - Igit ur d’El be none. Dè s le s premi è res
l i gnes, j e f us épouv anté , et Vil l i ers, t antôt me consul t ait
d ’u n re ga rd f urt if , t an tô t é ca rq uil l ai t v ers l e l ec te ur
(S t éphane Mal l armé ) ses pe ti t s ye ux gonfl és
d’e ff are ment . 2

1
S. Mallarmé, Correspondance choisie, Lettre à Henri Cazalis du 14 mai 1867, I
p.714
2
C. Mendès, Rapport sur le mouvement poétique français de 1867 à 1900, p.137,
Imprimerie nationale, Paris 1902

17
Voici comment Catulle Mendès décrit dans
son Rapport sur le mouvement poétique français
de 1867 à 1900 l’impression que lui fit la lecture
d’Igitur par son ami Mallarmé, trente ans plus
tôt, en août 1870, lors d’une visite. Obscur et
effrayant, Igitur forme bien la synthèse de la
poétique qui guide l’œuvre de cet homme de la
nuit. Assez impénétrable et flou du dehors, le
sens du poème ne se laisse que deviner à la
première lecture. En effet, l’histoire, étroitement
liée à la pensée mallarméenne, ne peut se
comprendre indépendamment d’elle.
Pourtant le synopsis de ce conte
philosophique est simple en lui-même : long de
quelques pages, il raconte l’aventure existentielle
d’un jeune homme, dernier descendant d’une
race immémoriale 1 , enfermé dans une salle
décorée et meublée contre toute logique
physique. Soudain, le jeune homme, obéissant à
une injonction inscrite dans un livre, se lève et
sort de la pièce pour accomplir son destin, qui
est d’abolir le hasard. Il descend les escaliers qui
mènent aux tombes de sa famille et jette les dés
(ou boit peut-être une fiole), bien que cela soit
inutile, pour abolir le hasard. Puis, il finit par se
coucher dans le tombeau.
Et du Mi nui t deme ure l a présenc e en la vi sion d’une
cham bre du t em ps où le myst éri eux ameubl e ment arrêt e
un vague f ré mi sseme nt de pensé e, lumi neuse bri sure (…)
C ’est l e rê ve pur d’ un Mi nuit , e n soi di sparu, et dont la
cl art é re connue , qui seule deme ure au se i n de son
acc ompl i sse ment pl ongé dans l ’om bre, résum e sa
st éri l it é sur la pâl eur d’ un te xt e ouv ert que prése nte la
t abl e : 2

1
S. Mallarmé, Œuvres inachevées, Igitur, Le Coup de dés (au tombeau), I p.478
2
S. Mallarmé, Œuvres inachevées, Igitur, Le Minuit, I p. 483

18
L’athéisme imprime donc à présent sa marque
jusque dans les poèmes de son disciple. Outre la
pièce, plus rien n’existe, ni n’est mentionné. Il
n’y pas d’espace extérieur et le monde intime,
l’intérieur de cette pièce, donne l’impression
d’absorber le reste de l’Univers comme un trou
noir. Jusqu’à la complexité marine et stellaire et
le hazard infini des conjonctions 1 disparues
figurent dans le décor. Même le temps s’efface,
bien qu’il en reste encore des traces. Le Minuit
est mort, puisque seul lui survit son ombre et son
écho, qui permettent de mesurer et de réaliser sa
disparition. Cette survivance témoigne d’un état
antérieur, l’existence du Minuit, dont l’absence
serait sinon passée inaperçue. Mais, s’il est clair
qu’il n’y a plus rien hors de la salle et du
château, qu’en est-il dedans ? Grâce au
dédoublement de la conscience, l’être n’a plus
besoin de porter son regard vers l’au-delà pour
lui trouver un but, puisqu’il peut désormais
s’observer avec ses propres yeux.
L’intime, l’intérieur, eux, sont, mais par
l’absence. Egalement contaminés par le Néant
qui rôde dehors, la sonorité est vacante, le joyau,
nul de rêverie , les yeux, nuls pareils au miroir et
l’hôte, dénué de toute signification que de
présence 2 , etc. On note encore la présence du
miroir cher à Mallarmé, bien qu’il n’ait pas
d’existence à part entière, étant donné qu’il
n’apparaît qu’à travers ce qu’il reflète. Ici, la
matière existe et se réalise par la négativité,
l’inexistence, le seul moyen donné à l’être afin
de s’accomplir. Par conséquent, le non-être,
l’inexistence totale, serait pour l’être la seule
façon de s’accomplir totalement. Igitur ou la

1
S. Mallarmé, Œuvres inachevées, Igitur, Le Minuit, I p. 483
2
S. Mallarmé, Œuvres inachevées, Igitur, Le Minuit, I p. 483

19
folie d’Elbehnon , le titre déjà suggère cette
lecture : El be non…, le « ne sois personne »,
l’être qui a su répondre négativement et
impérativement en lui à la vieille interrogation
shakespearienne , comme l’explique Jean-Pierre
Richard 1 . A être ou pas être , le héros répond par
la négative. Igitur, qui signifie « donc » en latin,
exprime peut-être le caractère inéluctable de ce
Néant et la vanité d’une lutte quelconque à son
encontre.
C’est dans cet état, ou ce non-état, qu’il sort
de la pièce pour accomplir sa destinée et
s’accomplir. L’accomplissement final étant la
mort, le personnage doit franchir un certain
nombre de « décomplissements » successifs
jusqu’à parvenir à l’état de lucidité absolue qui
le précède. Toujours selon Richard, l’être se
réalise ici à travers toute une suite
d’expériences négatives. Pour s’atteindre, il lui
faut d’abord s’égarer, s’aliéner, et pour se
rallumer, s’éteindre. 2 Ainsi, à chaque pas, à
chaque avancée, il acquiert non pas quelque
chose de neuf, mais se dépouille d’une existence
rendue superflue par la confrontation avec son
contraire et qu’il réalise être fausse. Igitur, héros
de la disparition, se perd toujours plus dans son
procédé d’auto-destruction, tuant à chaque
confrontation dialectique (confrontation entre ses
consciences dédoublées et réfléchies, dont
l’anéantissement respectif serait la synthèse)
une partie de sa personne, jusqu’à n’être plus
personne et se fondre dans le Néant. Mallarmé
raconte avoir vécu une expérience similaire lors
de son séjour à Tournon, puis à Besançon :
1
J.-P. Richard, L’Univers imaginaire de Mallarmé, L’Expérience nocturne, La
négativité fictive : Igitur, éd. Seuil, Aubin 1961, p.184
2
J.-P. Richard, L’Univers imaginaire de Mallarmé, L’Expérience nocturne, La
négativité fictive : Igitur, p. 184

20
J’ ai encore besoi n (…) de m e re garder dans cet te
gl ace pour pe nser, (…) si el l e n’ét ait pas (…) , j e
red evi en drai s l e N éant . C ’e st t ’appre nd re que j e sui s
mai nt enant i mpersonne l, et non Sté phane que t u as c onnu
– mai s une apt it ude qu’a l ’Univ ers Spi ri tue l à se voi r et
à se dé vel oppe r, à trav ers ce qui fut moi . 1

Igitur, donc, commence à descendre les


marches, à travers la nuit, vers les tombes et vers
le passé. Il part à la recherche de son essence
originelle.

J’ aim erai s rent re r en mon Om bre i ncré ée et


ant éri eure , et dépoui l l er par la pensée le
t ravest i sseme nt que m’a i mposé l a néce ssit é d’ habi te r le
cœ ur de cet t e race (que j’ ent ends bat t re i ci ) se ul rest e
d’ambi guï t é. 2

Cette descente symbolise enfin une


progression, bien qu’elle soit négative. Alors que
chez Hérodiade , l’héroïne se dédoublait et se
rassemblait, encore et encore, pour pouvoir
continuer indéfiniment d’être, Igitur, qui a fait le
choix de ne pas être, ne cherche plus à récupérer
ce qu’il perd de lui lors de la synthèse entre les
deux parties de son être. Il peut donc passer
ensuite à une scission, puis une synthèse
ultérieures, et ainsi de suite. Ces étapes de
dépersonnalisation où tout disparaît alors que
rien n’apparaît sont, en somme, bien plus
importantes que la tradition ancestrale du lancer
du dé, qui constitue uniquement un prétexte à la
dissolution d’Igitur dans le Néant, à son suicide
philosophique 3 . A moins que celle-ci ne soit la
preuve de son accomplissement, la preuve qu’il
1
S. Mallarmé, Correspondance choisie, Lettre à Henri Cazalis du 14 mai 1867,
p.714
2
S. Mallarmé, Œuvres inachevées, Igitur, II. Quitte la chambre et se perd dans
les escaliers (au lieu de descendre à cheval sur la rampe), I p.486

21
s’est bien fondu dans le Néant paradoxal, si
paradoxal que l’on peut y lancer - pour de faux -
des dés – qui n’existent pas – sans qu’il y ait de
hasard – il n’existe pas non plus... La réponse
s’est évanouie avec le poète.
Toujours est-il qu’avec Igitur, fruit de la
période la plus sombre et extrême de sa vie,
Mallarmé a réussi à créer un conte stupéfiant
d’angoisse et de terreur. Malgré nous, il réussit
magistralement à nous plonger dans son
cauchemar du Néant, dans lequel Igitur se fond
d’ailleurs parfois au cours du récit. Ainsi, usant
de tournures bizarres, de mots abstraits ou d’une
logique paradoxale, il crée un climat étouffant de
vide, abolissant le hasard de l’impression
personnelle.

3
J.-P. Richard, L’Univers imaginaire de Mallarmé, L’Expérience nocture, La
négativité fictive : Igitur, p. 184

22
3. Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard 1 ,
le hasard et les mots

J’ ai f ai t une assez longue desce nte au Né ant pour


parl er ave c c ert it ude . Il n’y a que Beaut é : - et el l e n’a
qu’une expressi on parfai t e, la Poé si e . Tout l e re ste est
me nsonge. 2

Avec l’affirmation du Néant et la négation de


Dieu, Stéphane Mallarmé prive la poésie de ce
qui constituait ses deux principaux piliers
jusqu’à présent. Le premier était l’existence d’un
Idéal et d’un monde réel extérieur comme base,
dont la disparition provoque un retour des objets
décrits vers eux-mêmes, comme cela se produit
allégoriquement dans Igitur ou La Folie
d’Elbehnon.
L’autre pilier est enfoui plus profondément
encore aux origines de cet art. En effet, ainsi
qu’il a été brièvement mentionné au cours du
chapitre précédent, les hommes ont toujours
perçu la poésie comme quelque chose de lié au
sacré. Les mots étaient doués d’une force
créatrice et évocatrice totale que seul le poète
avait le pouvoir de faire résonner, motivé par
l’inspiration divine. Si l’on nie cette inspiration,
toute la chaîne est amenée à se briser : l’athéisme
mallarméen abandonne donc l’invention et
l’architecture du langage au génie du cerveau
humain et peut-être également au hasard des
circonstances. Par conséquent, il n’existe
désormais plus de différence fondamentale entre
la poésie et le langage quotidien, puisque tous les
deux sont formés des mêmes mots. Dans ces
conditions, la vocation du poète perd tout son

1
S. Mallarmé, Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard, I p. 363-387
2
S. Mallarmé, Correpondance choisie, Lettre à Henri Cazalis du 14 mai 1867, I
p.715

23
sens, du moins aussi longtemps qu’il tiendra pour
sien le rôle de messager entre le Divin et
l’humanité. Dieu et les hommes, le poète et les
hommes, Dieu et le poète, la question de la
communication se pose comme une interrogation
centrale. Qu’est-ce que le poète veut, ou peut
transmettre au lecteur ? Comment doit-il le
faire ? A qui et pourquoi ? Mais surtout, il s’agit
de savoir si ces questions trouvent une réponse et
une légitimité après l’abolition complète de
l’élément divin dans la poésie.
Dans l’extrait de lettre cité ci-dessus,
Mallarmé parle du Néant comme d’un nouvel
Idéal, d’un nouveau ciel antérieur où fleurit la
Beauté 1 . Pourtant, ce n’est plus ici une
séparation temporelle, mais spatiale qui coupe le
poète de la Beauté : le Néant serait plutôt
parallèle qu’antérieur à notre monde,
parfaitement ouvert à la perception d’esprits
sensibles comme ceux des poètes. Il s’agit donc
pour le poète de représenter ce Néant, puisqu’il
ne s’y trouve que Beauté. Dès sa crise, Stéphane
Mallarmé pense à écrire un Grand Œuvre sur sa
conception spirituelle du Néant 2 , et donc de la
Beauté. Mais ce projet, trop philosophique et pas
assez poétique est rapidement écarté. Vaincu,
Mallarmé doit s’incliner devant l’impossibilité
de dépeindre l’absolu. Le fond, à savoir le sens,
étant limité quant à sa puissance d’évocation, il
se tourne donc vers la seconde caractéristique qui
reste au langage, c’est-à-dire la forme, ses
qualités sensitives, visuelles ou auditives, ce
qu’il nommera, dans Crise de Vers, la notion
pure 3 .
1
S. Mallarmé, Poésies, Les Fenêtres, vers 32, I p.10
2
S. Mallarmé, Correspondance choisie, Lettre à Henri Cazalis du 14 mai 1867, I
p.713
3
S. Mallarmé, Divagations, Crise de Vers, II p.213

24
Dans cette optique, il continue chaque hiver à
réfléchir et à travailler à son Hérodiade , dont il
soupèse chaque mot. Curieusement, dès les
débuts de son projet, cette œuvre porte en elle un
souffle de nouveauté étonnant, peut-être dû à la
richesse symbolique de son personnage éponyme.
Déjà dans une lettre à son ami Cazalis datée de
1864, c’est-à-dire plus de deux ans avant la crise
de Tournon, l’étude du langage et de ses desseins
suscite chez le jeune Mallarmé le plus vif intérêt.

Pour moi , me voi ci résol ume nt à l ’œ uvre. J’ ai enf i n


com men cé mon Hé rodi ade. Ave c t erreur, car j ’i nv ente
une langue qui doi t néc essai reme nt jai l l i r d’ une poé ti que
t rès nouvel le (…) : pe indre non l a chose , mai s l’ ef fe t
qu’e ll e produi t. L e v ers ne doi t donc pas, là, se
com poser de mot s, mai s d’i nt ent i ons, et t out es l es
parol es doi ve nt s’ef f ace r de vant l a sensat i on. 1

Déjà, Mallarmé avoue ici implicitement son


désaccord avec une poésie déiste. En effet,
pourquoi peindre l’ effet plutôt que la chose, bien
plus riche et plus vraie que ce dernier, si les mots
ont la capacité de faire les deux, ce qu’affirment
les poètes romantiques ? Cette poétique très
nouvelle est donc une poétique de résignement,
sans doute non moins ambitieuse pourtant que
l’ancienne. Sentant sous ses pieds les valeurs
romantiques se craqueler et se morceler,
Stéphane Mallarmé cherche l’issue de secours qui
lui permettra de sauver le destin de la poésie.
Anxieux, tandis qu’il entrevoit sa crise se
dessiner, il essaie de résoudre le problème que
les romantiques ont toujours tenté d’éviter, et de
faire ce qu’ils n’ont jamais pu faire : mettre la
théorie poétique au niveau des mots, des mots
humains. Aussi, la subjectivité reste son seul
1
S. Mallarmé, Correspondance choisie, Lettre à Henri Cazalis du 30 octobre
1864, I p.663

25
remède contre la perfection absolue et inhumaine
qu’elle croyait autrefois pouvoir atteindre et dont
le souvenir, même illusoire et mensonger, lui
manque à présent cruellement.
Ainsi, maintenant qu’il a vu le Néant,
Mallarmé connaît non seulement la méthode à
employer, mais encore le but à atteindre, même
s’il s’agit d’un gouffre dont on ne voit pas le
fond : le Néant, ou encore la Beauté absolue,
puisque c’est la même chose. En effet, si, déjà
lorsque les choses en question n’étaient formées
que de vulgaire matière, peindre la chose ne
donnait pas les résultats escomptés, on peut
aisément comprendre pourquoi Mallarmé s’est
rapidement tourné vers une autre solution quand il
a voulu décrire quelque chose d’abstrait et d’infini
comme le Néant. C’est désormais peindre l’effet
produit par l’Absolu (Néant ou Beauté) qui sera sa
tâche. Là encore, le regard-miroir, qui se
contemple lui-même et rend le monde extérieur
accessoire, joue un rôle capital. Reprenant la
métaphore du diamant évoquée précédemment,
Mallarmé essaie au cours de l’extrait suivant de
texte d’expliquer son importance dans son écriture
poétique, bien que cela reste assez obscur.

L es mot s, d ’e ux- m ême s s’ e xa lt en t à m ai nt e f ac et te


rec onnue l a pl us rare pour l ’esprit , ce nt re de suspe ns
vi brat oire ; qui l es pe rç oi t i ndé pendamme nt de l a suit e
ordi nai re, proje t és en paroi s de grott e , tant que dure l eur
mobi l i té ou princ i pe, ét ant ce qui ne se di t pas au
di scours : prompt s tous, av ant ext i nct i on, à une
réc iproci t é des f eux . 1

Les mots, lorsqu’on les emploie couramment,


par exemple dans le langage quotidien, seraient
comme un diamant à l’état brut, que le poète doit
tailler selon les qualités de chaque vocable, ou
1
S. Mallarmé, Divagations, Le Mystère dans les lettres, II p. 233

26
facette, qui compose son poème, afin que chacun
soit placé idéalement pour refléter l’éclat des
autres. Ainsi, grâce à son savoir-faire, il révèle le
pouvoir transcendant du verbe et le rend porteur
d’une réalité mobile, supérieure à leur sens
habituel. Les mots peuvent exprimer leur propre
infini, leur essence profonde, qui, en fait, n’est
autre que l’expression parfaite de la Beauté
absolue. Cette Beauté apparaît ici comme une
sorte d’éclat rayonnant et changeant, telle une
pierre précieuse au soleil. Malgré tout, c’est le
vide central de la pierre qui lui donne sa
luminosité chatoyante. De même, le Néant
occupe le centre du poème et permet aux mots de
se refléter les uns les autres et de créer ce flux de
Beau qui en émane. Sans ce vide créateur, le
savant arrangement du poète perd toute son
utilité. Chez Mallarmé, on constate donc moins
une disparition totale qu’un déplacement de la
valeur magique et divine du langage, dont aucun
poète ne peut se passer, bien que ce soit
désormais le Néant qui la génère et qu’elle se
situe plutôt au niveau de la notion qu’à celui du
sens. Ce n’est plus le message délivré, mais le
mot, le vers qui est magique. Il s’ensuit
logiquement que Stéphane Mallarmé délaisse de
plus en plus la clarté sémantique, au profit du
langage pur, de ses jeux et de ses possibilités,
pour peindre l’effet de son mieux.

L’œuvre achevée qui illustre de la meilleure


façon - mais aussi de la façon la plus violente –
les rêves ultimes d’un Mallarmé extrême est
évidemment Un coup de Dés jamais n’abolira le
Hasard, grand poème typographique qui s’étend
sur neuf pages, paru pour la première fois en mai
1897, soit un peu plus d’un an avant la mort du
poète. D’ailleurs, il s’avère que la revue
Cosmopolis, chargée de la publication, lui
demanda d’autoriser la présence d’une note
d’avertissement à destination de ses lecteurs les
moins avant-gardistes. En effet, de Stéphane
Mallarmé le mondain, rédacteur de charmants

27
Vers de circonstance 1 , d’écrits sur la mode et
organisateur des fameux mardis, où se
réunissaient autour de sa personne la crème des
artistes parisiens, nulle trace ici. L’ambiance
dans laquelle Un coup de Dés… plonge son
lecteur relève plutôt d’ Igitur, dont on retrouve
les thèmes et les expressions, si bien que
quiconque ayant lu le conte se retrouvera dans
une atmosphère quelque peu similaire. Il pourra
ainsi, au hasard des mots, y rencontrer l’Abîme,
l’ombre enfouie dans la profondeur , l’ultérieur
démon immémorial , le gouffre, ou encore la folie 2
– car c’est bien de cela qu’il s’agit. La
composition typographique particulière du poème
dessine elle-même l’ effet du propos, forçant l’œil
à aller et venir entre chaque mot, à choisir le
chemin à emprunter et à décider du sens du
poème. Grâce à cette composition, les
configurations possibles des mots sont rendues
infinies – et les significations potentielles
également.
Al ors, on possède av ec just esse , le s moye ns
réc i proques du M yst ère – oubl ions la vi ei l l e dist i nct i on,
entre l a Musi que e t l e s Le ttres, n’ ét ant que l e part age,
voul u, pour sa rencontre ul té ri eure, du c as premier :
l ’une évoc at oire de s presti ge s si t ués à ce poi nt de l ’ouï e
et presque de l a vi sion abst rait e , dev enue l ’e nte ndeme nt ;
qui , spaci eux , acc orde au f e uil l et d’i mpri me rie une
port ée égal e . 3

Auteur de Richard Wagner. Rêverie d’un poëte


français 4 , d’un Hommage 5 en son honneur et
correspondant de Claude Debussy 6 - qui écrira
une version orchestrale de L’Après-midi d’un

1
S. Mallarmé, Vers de circonstances, I p. 237-362
2
S. Mallarmé, Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard, I p. 370, 371, 374 et
377
3
S. Mallarmé, La Musique et les Lettres, II p. 69
4
S. Mallarmé, Divagations, Richard Wagner. Rêverie d’un poète français, II
p.153-159
5
S. Mallarmé, Poésies, Hommage, I p.39
6
S. Mallarmé, Correspondance choisie, Lettre à C. Debussy du 23 décembre
1894, I p. 810-811

28
faune 1 -, Stéphane Mallarmé est sans doute l’un
des poètes français sur lequel la musique a
produit la plus forte impression. Fort sensible au
phrasé et à la construction symphoniques, il
attache dès ses premiers écrits une grande
importance à la musicalité du langage. Un coup
de Dés… marque l’aboutissement de son
évolution artistique dans ce sens. Autant, dans un
opéra ou dans une symphonie, certains thèmes
majeurs portent l’œuvre et la soutiennent dans
son déroulement, tels les fondations d’un
bâtiment, alors qu’en-dessous se développent des
motifs mineurs, ornements dont l’auditeur peut
n’avoir qu’une conscience partielle, mais qui
n’en contribuent pas moins à la beauté de
l’ensemble, autant le poème de Mallarmé, en
jouant sur la taille des caractères de chacun des
mots, suggère des lignes de force et, à côté, des
axes de lecture plus secondaires. En outre, il
laisse nombre de blancs importants entre les
termes, équivalents visuels du silence, et prend
conscience que tout poème, celui-ci surtout, se
termine par le Blanc, le Néant, final. Ainsi, le
propos principal, dont l’écriture prend le plus de
place, n’est autre que le titre, que l’on pourrait
interpréter comme l’ultime réponse du poète
concernant sa poésie, et sa poétique.
Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard .
Le Hasard, qui apparaît en tant que thème à
partir de la crise de Tournon et Igitur, semble
directement lié à une conception athée de l’art et
du monde. En effet, on peut le considérer comme
l’héritier naturel du Destin, à partir du moment
où Dieu a disparu de l’univers poétique du poète,
car, puisque le monde et les hommes ne sont dès
lors plus investis d’une mission, d’un sens
divins, tout ce qui arrive n’est que le fruit d’un
hasard aveugle et absurde. De même, pour le
langage, c’est le Hasard qui a en maître décidé de
l’association entre une notion - et ce qu’elle
comporte de qualité sensitives – et sa
signification, abstraite. Indépendamment de
1
S. Mallarmé, Poésies, L’Après –midi d’un faune, I p. 22-25

29
l’idée de représentation du Néant évoquée ci-
dessus, la notion pure serait également un moyen
d’abolir le Hasard, c’est-à-dire de vaincre la
laide absurdité dans le langage courant, pour la
remplacer par cet Absolu d’ordre et de plénitude
quasi mathématiques, où le poète tient l’Univers
au creux de ses mains, et où le sens s’efface au
profit des qualités artistiques du mot, sa musique
et sa calligraphie, mais aussi cette impression
floue et éthérée qu’éveille en nous chaque terme
lu ou prononcé, bien loin de la précision voulue
par sa signification, ainsi que l’affirme Stéphane
Mallarmé dans Crise de Vers :
Je di s : une fleur ! et , hors de l ’oubl i où ma voi x
rel ègue auc un cont our, en t ant que quel que chose d’autre
que l es cal i ces sus, musi cal e ment se l èv e, i dée mêm e et
suave , l ’absent e de t ous le s bouquet s.

Au c ontraire d’un f onct i on de num éraire f aci l e e t


représent at i f , c omme l e trai t e d’ abord l a f oule , l e dire,
avant t out, rêv e et c hant, retrouve chez l e Poët e, par
néc essi t é const i t ut iv e d’un art c onsac ré aux fictions, sa
vi rt ual i té . 1

Ainsi, dans son titre, Mallarmé refuse qu’une


chose matérielle, un coup de Dés , puisse jamais
remplir le vide créé par le Néant, abolir le
Hasard - l’absurdité d’un monde athée – et,
idéaliste malgré tout, il continue de croire que la
poésie, et elle seule, pourrait permettre de vivre
en sachant pourquoi, sur le gouffre du Rien,
rendant le poète pareil à l’équilibriste, si léger
qu’il marcherait sans effort par-dessus le Vide
absolu.

1
S. Mallarmé, Divagations, Crise de Vers, II p.213

30
Conclusion, l’ultime étape
Une proposi t i on qui émane de moi – si , di ve rseme nt,
ci t ée à mon él oge ou par blâm e – j e l a revendique av ec
ce l le s qui se presseront ic i – som maire veut , que tout ,
au monde , exi st e pour about i r à un l ivre. 1

A partir de la crise de Tournon et jusqu’à la


fin de sa vie, Mallarmé ne cessera de rêver à la
création d’un livre absolu, contenant tout au
monde, projet dont certaines notes éparses
témoignent aujourd’hui 2 encore, car ce Grand
Œuvre, qualitativement irréalisable, ne verra
jamais le jour.
Malgré tout, après Baudelaire, ce poète
franchit une dernière étape avant la modernité la
plus complète et la fragmentation du romantisme
en une multitudes de courants artistiques, qui
jalonneront le XX e siècle. En effet, plaçant le
langage au-dessus de tout et en-dessous de rien,
il marque l’avènement d’une époque neuve, où
l’art et les mots sont plus réels et plus importants
que la réalité matérielle elle-même, où le medium
- le langage - reste le seul message qui vaille la
peine d’être transmis et exprimé. En effet
l’athéisme de Mallarmé, loin d’être destructeur, a
insufflé une indépendance nouvelle à la création
du poète, mue d’une vie et d’une liberté sans
précédent, comme dans Un coup de Dés… , où les
mots dirigent l’œil du lecteur suivant la
signification qu’ils désirent donner au poème.
Et aujourd’hui, quand les physiciens
nucléaires affirment avoir découvert au Vide des
pouvoirs créateurs, cela laisse une impression
étrange, lorsque l’on pense que, dans le monde
physique également, le Néant pourrait donc
remplacer le Dieu Créateur, comme l’a fait
1
S. Mallarmé, Divagations, Quant au livre, Le livre, instrument spirituel, II
p.224
2
S. Mallarmé, Œuvres inachevées, Notes en vue du “Livre”, I p. 547-631

31
Stéphane Mallarmé dans sa poétique. Peut-être,
effectivement, que le langage et la poésie sont
toujours plus dans le vrai que l’univers
matériel…

Pourtant, si avant-gardiste fût-il, Mallarmé


reste un poète entièrement original, que nul n’a
vraiment suivi. Ainsi qu’il est mentionné plus
haut, on assiste après lui à la dissolution totale
du mouvement romantique, comme si sa pensée
« antidivine » avait été trop violente pour
préserver les coutures déjà fragiles du
romantisme de l’éclatement. En revanche,
nombre de contemporains s’inspireront
partiellement de son œuvre, poétique ou non, à
l’instar de Marshall McLuhan, que l’étude de
Mallarmé et de Joyce - un autre de ses fils
spirituels – a guidé dans ses réflexions à propos
des médias. En définitive, pour comprendre le
XX e siècle, dont le refus de Dieu et l’absurdité
du monde qui en résulte sont des thèmes
récurrents, il s’avère indispensable de connaître
Mallarmé, point de départ réel de ces tendances
majeures.

Dans L’Homme sans qualités de Musil, on


peut lire peu après le début :
Dans l ’e nsembl e et en moy enne, ce seront touj ours
l es mê mes possi bi li t és qui se ré pèt eront , j usqu’à ce que
vi e nne un homme pour qui une c hose rée l le n’ a pas plus
d’i mport ance qu’une chose pe nsée. C ’e st cel ui -l à qui ,
pour la premi ère f ois, donne aux possi bi l i té s nouv el l es
l eur sens et l eur dest i nati on, c’e st ce l ui- là qui l es
év ei l l e.
Mai s un t el homme est c hose fort é quiv oque. C omme
ses i dées, dans l a mesure où el l es ne c onst it ue nt pas
si mpl eme nt d’oi seuse s c him ères, ne sont que de s réal i té s
non encore nées, i l f aut , nat urelle me nt , qu’i l ai t le se ns
des ré ali t és ; mai s c ’est un se ns des réal i t és possi ble s,
l eque l at t ei nt beauc oup pl us le nt eme nt son but que l e
sens qu’ on la pl upart des homm es de l eur possi bi l it é s

32
rée l le s. L’un poursui t l a f orêt , si l ’on pe ut ai nsi parle r ;
l ’autre l es arbres ; et la f orêt e st une ent i t é m alai sé ment
ex pri mabl e, al ors que des arbres représent ent t ant et
t ant de mè tres cubes de t ell e ou t el le qual i t é. Mai s v oi c i
peut - être qui e st m ie ux di t : l ’hom me doué de l ’ordinaire
sens des ré al it é s ressembl e à un poi sson qui c herche à
happer l ’ham eçon et ne voi t pas l a l igne , al ors que
l ’homm e doué de c e se ns de s réal i t és que l’ on peut aussi
nomme r se ns de s possibi l i t és traî ne une li gne dans l’ eau
sans du t out sav oi r s’ il y a une amorce au bout . 1

Sans doute, Stéphane Mallarmé était l’un de


ces hommes et le Néant était sa ligne.

1
R. Musil, L’Homme sans qualités, tome 1, Une manière d’introduction, trad, P.
Jacottet, éd. Points Seuil, Manchecourt 2003, p. 21

33
Annexe, extrait d’Un coup de Dés jamais n’abolira le
Hasard2

425

c’était
issu stellaire

le nombre
EXIS TÂ T- IL
a u t r em e n t q u ’ h a l l u ci n a t i o n é p a r s e d ’ a g o n i e

C OMMENC ÂT-IL ET C ES SÂT- IL


sourdant que nié et clos quand apparu
enfin
par quelque profusion répandue en rareté
SE CH IF FR ÂT- I L

évidence de la somme pour peu qu’une


ILLU NIMÂT- IL

ce serait
pire
non
davantage ni moins
mais autant indifféremment

LE HASARD
(Choit
la plume

2
S. Mallarmé, Dossier d’ « Un coup de dés », Edition « Cosmopolis », I p. 399

34
Bibliographie
L’encri er, c rist al comm e une c onsci enc e, avec sa
gout t e, au f ond, de t énè bres rel ati ve s à ce que quel que
chose soit : pui s, éc art e l a l ampe. 1

S. Mallarmé, Œuvres Complètes, tome I et II, éd de la Pléiade,


Lonrai 1998 pour le volume I et 2003 pour le volume II, établie
par B. Marchal :

• Poésies
• Poèmes non recueillis (1862-1898)
• Poèmes retrouvés ( 1862-1898)
• Poèmes de jeunesse (1854-1861)
• Vers de Circonstance
• Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard
• Poèmes en prose
• Œuvres inachevées
• Correspondance choisie
(• Transcriptions)2

(• Beckford, Vathek)
(• Villiers de Lisle-Adam)
• Divagations
• Articles
• La Dernière Mode
(• Toasts, discours et hommages)
(• Entretients)
•Les poèmes d’Edgar Poe et autres traductions
(• Ouvrages pédagogiques)
• Dossiers

Le petit Larousse illustré 1984, articles divers, éd. Larousse,


Paris 1980

J.-L. Backès, Encyclopoedia Universalis, Mallarmé, vol. 14, éd.


Universalis, Malesherbes 1989
M. Jarrety, Dictionnaire de Poésie de Baudelaire à nos jours,
Mallarmé, Baudelaire, Rimbaud, éd. Puf, Paris 2001

P.-O. Walzer, Approches II, Stéphane Mallarmé, éd. H.


Champion, Genève 1995

S. Mallarmé, Divagations, Quant au livre, L’action restreinte, II p. 215


1

Les termes mis entre parenthèses correspondent aux sections des Œuvres
2

Complètes qui n’ont pas été lues du tout, ni utilisées pour ce travail

35
J. Scherer, Grammaire de Mallarmé, éd. A. G. Nizet, Rennes
1977

J.-P. Richard, L’Univers Imaginaire de Mallarmé, L’Expérience


nocturne, éd. Seuil, Aubin 1961

P. Bénichou, Selon Mallarmé, Introduction, Les Fenêtres, éd.


Folio Essais, Mesnil-sur-l’Estrée 1998

C. Baudelaire, Les Fleurs du Mal, éd. GF Flammarion, Paris


1991

M. McLuhan, Pour comprendre les médias, traduction J. Paré,


éd. Points Seuil Essais, La Flèche 2000
R. Musil, L’Homme sans qualités, trad. P. Jacottet, Manchecourt
2003

36
37