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p o l i t

P o l

NOUVELLE

FORMULE

Politis

I Semaine du

12 au 18 février

2009

I

n°1039 I

Crise de la presse

Les canards enchaînés?

LLee rraass--llee--bbooll!!

XXX GUADELOUPE
XXX
GUADELOUPE

xxxxxxxx « Une exploitation

outrancière»

xxxxxxxxxxx

page x

XXX PIERRE KHALFA

xxxxxxxx

« Amplifier

la mobilisation»

xxxxxxxxxxx

page x

XXX UNIVERSITÉS

xxxxxxxx de protester

xxxxxxxxxxx

La faculté

page x

;

3:HIKNOG=VUX UU Z: ?l@a @d@ j@k

E

3,00

F:

-

1039

-

03461

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XXX NPA

L’acte de naissance

xxxxxxxx

xxxxxxxxxxx

222111

21

21

21

21

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ssseeepppttteeemmmbbbrrreee 222000000888 III

septembre 2008 I P O L I T I S I 1

septembre 2008 I

septembre 2008 I P O L I T I S I 1

ssseeepppttteeemmmbbbrrreee 222000000888 III PPP OOO LLL III TTT III SSS III 111

septembre 2008 I P O L I T I S I 1

page x

PPP OOO LLL III TTT III SSS III

P O L I T I S I

111 1

O C A R D / A F P

J

SOMMAIRE

L’ÉVÉNEMENT

O C A R D / A F P J SOMMAIRE L’ÉVÉNEMENT E E N N

EENNTTRREETTIIEENN avec

Pierre Khalfa :

« Enraciner et amplifier la mobilisation ».

Pages4 et 5

SSOOCCIIÉÉTTÉÉ

UUNNIIVVEERRSSIITTÉÉSS Lafaculté

deprotester. Pages6 et 7

SSOOCCIIAALL

HHÔÔPPIITTAAUUXX

La loi qui va mettre

à mal votre santé. Pages8 et 9

ÀÀ CCOONNTTRREE--CCOOUURRAANNTT « Pour un

contrôle démocratique »,

parMichel Husson. Page9

PPOOLLIITTIIQQUUEE

EEXXTTRRÊÊMMEE GGAAUUCCHHEE LeNPA en a

déjà ras le front de gauche.

Pages10 et 11

TTRRIIBBUUNNEE de Vincent Cheynet et Paul Ariès. Page 11

LLAA FFÉÉDDÉÉRRAATTIIOONN En quête

deconvergences. Page12

MMOONNDDEE

GGÉÉOORRGGIIEE Limpossible

neutralité.

CCUULLTTUURREE

Pages14 et 15

Une : Jean-Pierre Clatot/AFP

TTHHÉÉÂÂTTRREE

Scènes de combat.

Pages22 et 23

LLIITTTTÉÉRRAATTUURREE «Enenfance»,

de Mathieu Lindon. Page23

CCIINNÉÉMMAA

« Gerboise bleue »,

deDjamel Ouahab. Page24 « Tony Manero », dePablo Larrain. Page24

MMÉÉDDIIAASS

TTÉÉLLÉÉVVIISSIIOONN «Sous les

drapeaux», d’Henry Colomer.

Page25

IDÉES/DÉBATS

EESSSSAAII

«La Domination et les

arts de la résistance», de James C. Scott. Pages26 et27

TTRRIIBBUUNNEE

« L’ONU complice

de l’État algérien », par Salima Mellah. Page 27

RRÉÉSSIISSTTAANNCCEESS

HHIISSTTOOIIRREE

«LaRetirada», de

Georges Bartoli. Pages28 à 30

LLEE PPOOIINNTT DDEE VVUUEE DDEESS LLEECCTTEEUURRSS

Pages32 et33

BBLLOOCC--NNOOTTEESS

Pages34 et35

DOSSIER MMÉÉDDIIAASS Les canards sont-ils enchaînés? Entretien avec Jean-François Kahn. Des relations trop
DOSSIER
MMÉÉDDIIAASS
Les canards sont-ils
enchaînés?
Entretien avec
Jean-François Kahn.
Des relations trop
confraternelles.
Pages18 à21
R
O B I N E / A F P
NUMÉRO SPÉCIAL Crise sociale, écologique et financière* 2003-2008 six années d’analyses économiques Dès le
NUMÉRO SPÉCIAL
Crise sociale, écologique et financière*
2003-2008 six années d’analyses économiques
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Brigitte au 0155258686 (du lundi au vendredi de 9h à 17h). * Hors abonnement. 2 I
É D I T O R I A L PAR DENIS SIEFFERT PAR DENIS SIEFFERT
É D I T O R I A L
PAR DENIS SIEFFERT
PAR DENIS SIEFFERT
PAR DENIS SIEFFERT
PAR DENIS SIEFFERT PAR DENIS SIEFFERT PAR DENIS SIEFFERT Les fameuses «réformes» dont Nicolas sarkozy se

Les fameuses

«réformes»

dont Nicolas

sarkozy

se glorifie

contredisent

tout son

discours sur

la crise.

Avis de tempête

D écidément, Nicolas Sarkozy est plus à l’aise dans le costume du commis voyageur planétaire que dans le bleu de chauffe du négociateur social. On le

signalait mardi matin à Bagdad alors que l’actualité l’aurait plutôt appelé à Pointe- à-Pitre. Ce contre-pied s’explique aisément. Car, paradoxalement, le risque est bien moindre dans la capitale irakienne, au milieu de l’armée américaine au « grand complet », que dans le chef-lieu de la Guadeloupe, où gronde la colère populaire. Surtout à une époque où les préfets ne sont plus très sûrs. Des Antilles, nous parviennent ces jours-ci des images insolites. C’est tout un peuple qui exprime son ras-le-bol en allant jusqu’à braver l’un des interdits les plus sacrés de notre système : la propriété. À commencer par celle des grandes surfaces sur leur camelote. Dans une joyeuse pagaille, des femmes qui n’ont pas les apparences de dangereuses révolutionnaires poussent des caddies pleins hors des magasins, bousculant au passage des vigiles débordés et des caissières contrites. Oh, certes, ce ne sont pas les émeutes de la faim de l’été dernier à Haïti ou en Égypte. Nous ne sommes pas ici dans la survie, mais dans une immense lassitude où se mêlent sentiments d’injustice et incrédulité. « Ce qui est pris est pris », semblaient dire ces femmes, « et c’est déjà ça qu’Yves Jégo ne nous reprendra pas ». D’autant plus que le secrétaire d’État à l’Outre-Mer venait, inexplicablement, de quitter l’île pour aller consulter le Premier ministre à Paris, comme si le téléphone et Internet n’existaient pas. Quelques heures auparavant, le sous-ministre avait quitté la table des négociations après avoir refusé au LKP, le Collectif contre l’exploitation, l’augmentation de deux cents euros que celui-ci demande pour les bas salaires. Que nous réserve la suite ? Yves Jégo, dont nul n’avait jamais autant

scruté les faits et gestes, va-t-il revenir aux Antilles avec mission de lâcher du leste ? Ou bien, qui sait, avec des velléités de reprise en main ?

Quant à Nicolas Sarkozy, il avait déjà

donné, jeudi dernier, des signes d’embarras, sinon d’indifférence, en ne disant pas un mot de la grève générale en Guadeloupe au cours de son interminable prestation télévisée. La question, il est vrai, ne lui avait pas été posée par nos audacieuse consœur et hardis confrères. À moins que les experts en communication qui entourent le Président ne lui aient suggéré de ne pas trop attirer les regards vers l’hiver chaud des tropiques. Il ne faudrait pas que l’agitation guadeloupéenne prenne valeur d’exemple. Dans nos contrées, au moins, il fait froid. Les frimas ont toujours été les auxiliaires précieux des pouvoirs. Mais les avis de tempête qui se succèdent de ce côté-ci de l’Atlantique ne nous interdisent pas complètement de filer la métaphore météorologique. On ne se sert pas encore soi-même dans les supermarchés, mais les sentiments d’injustice et d’incrédulité sont les mêmes qu’outre-mer. Et plus de deux millions de manifestants ont défilé dans nos villes, le 29 janvier, malgré la bise. Il est vrai que la France a deux handicaps dans la crise. Son gouvernement ne veut rien céder d’un irascible credo néolibéral : les milliards vont toujours aux banques ou aux entreprises, jamais à la consommation. Et le même gouvernement est saisi d’une frénésie de privatisations, de l’hôpital jusqu’à l’université. En cela, il va à contre- courant de la crise. Les fameuses « réformes » dont Nicolas Sarkozy se glorifie, et qu’il conviendrait, quoi qu’il en soit, de poursuivre, contredisent tout son discours sur la crise. La ligne de force de sa politique demeure plus que jamais le transfert du public vers le privé. Les vagues promesses d’un autre partage entre l’actionnaire et le salarié ne sont, face à cela, d’aucun poids.

D’où la totale incrédulité de nos

concitoyens, et la chute subséquente de Sarkozy dans les sondages au lendemain même d’un exercice tout entier destiné à le faire remonter. D’un point de vue presque anecdotique, il est d’ailleurs remarquable que les seules sommes que le

président de la République envisage d’affecter au financement de mesures sociales ne relèvent même pas du budget

de l’État, mais proviennent des intérêts (1,4 milliard d’euros) perçus sur les prêts consentis aux banques. Toute une logique ! Mais l’incrédulité est d’autant plus grande que ces fameuses mesures sociales restent très floues, renvoyées qu’elles sont à un rendez-vous avec les

« partenaires sociaux » fixé au 18 février.

Cela dit, dans le genre dilatoire, les centrales syndicales ne sont pas mal non plus. En ne prévoyant pas de journée nationale d’action avant le 19 mars, elles ne mettent guère la pression sur le gouvernement. D’autres la mettent, la pression. On pense notamment aux chercheurs et aux universitaires, dont la détermination est exemplaire. Valérie Pécresse en a même trébuché lundi. À la veille de la manifestation des chercheurs et des universitaires, la ministre de l’Enseignement supérieur a annoncé la nomination d’un médiateur, avant de laisser entendre que sa réforme pourrait être reportée d’un an, puis de se raviser.

Enfin, dernier épisode de la «

relance

»

gouvernementale, l’annonce lundi d’une aide de six milliards d’euros allouée à nos deux firmes automobiles. On est ici toujours dans la logique néolibérale : ne pas améliorer le pouvoir d’achat des salariés, mais leur promettre un profit par ricochet. Sauf qu’en l’occurrence le

« ricochet » paraît bien hypocrite. Les

milliards tomberaient dans l’escarcelle de Renault et de PSA en échange d’un engagement à ne pas licencier et à ne pas délocaliser. Alors que des plans de licenciements sont déjà dans les tuyaux… Décidément, on est plus tranquille à Bagdad.

12

février 2009

I

P O L I T I S I

3

• Les annonces • Une réforme fondamentale

ENTRETIEN AVEC PIERRE KHALFA

• Il faut créer

«Enraciner et amplifier la mo

N icolas Sarkozy « joue la montre » en annonçant «desréunions,desthèmes de discussions qui pour- raient traîner en lon-

gueur », indiquait l’Union syndicale Solidaires après l’intervention télé- visée du président de la République. Déçus par ses déclarations, les huit syndicats signataires d’une plate- formerevendicativeontannoncéune nouvelle journée de mobilisation le 19 mars. En attendant, il s’agit de maintenir la pression et de créer un « rapport de force nouveau », sou-

lignePierreKhalfa,porte-parolenatio-

nal de l’Union syndicale Solidaires.

Politis I Nicolas Sarkozy a proposé aux partenaires sociaux de négocier des mesures sociales. Cela répond- il au désaveu massif de la politique gouvernementale du 29 janvier ?

Pierre Khalfa I Le président de la

République a compris qu’il ne pou-

vaitpasenresteràunepositiond’au-

tismetotal.Ilaenregistrélacolèretrès importante des salariés et compris qu’ilfallaitleurdonnerunpeudegrain à moudre. Mais ces annonces ne

répondentabsolumentpasauxnéces-

sités de l’heure. Les quelques mesures fiscales avan- céesposentdetrèsgravesproblèmes. Par exemple, la proposition de sup- primer la taxe professionnelle créera detouteévidenceunmanqueàgagner pourlescollectivitéslocales :quisera payéparqui?Pasparlesentreprises, puisque l’objectif est d’en réduire les charges.Celaveutdirequ’ilyauraun basculement vers la fiscalité des ménages,aumoinsenpartie.Ils’agit d’unnouveaucadeauaupatronatsans la moindre contrepartie.

Et en matière de fiscalité et de protection sociale ?

Le gouvernement reste dans une logique de réduction des recettes

LES DIVIDENDES VERSÉS

aux actionnaires tournent aujourd’hui autour de 50 %.

LES TROIS MENSONGES DE NICOLAS SARKOZY

8milliards d’euros : c’est ce que coûterait la suppression de la taxe professionnelle, d’après Nicolas Sarkozy. Faux, rétorque le Syndicat national unifié des impôts (Snui): la facture serait en réalité de 26 milliards. Cet

impôt «n’existe nulle part

en Europe» ? Faux encore. L’Allemagne et l’Italie, notamment, ont un impôt local sur les entreprises.

4

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P O L I T I S

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12 février 2009

À Gandrange (Moselle),

«30millions d’euros» ont

été injectés dans l’usine Arcelor-Mittal, une école de formation a été créée, et le PDG du groupe a

promis «10millions

deuros» pour revitaliser le site, a juré Sarkozy. Or, aucune modernisation n’a été engagée. Mais un plan de fermeture partielle annoncé début 2008 prévoit 575suppressions de postes.

1,4milliard d’euros d’intérêts seront perçus cette année par l’État au titre du financement des

banques. «Les prêts aux banques ne vous ont pas coûté un centime d’euro»,

affirme Nicolas Sarkozy. En vérité, la France est obligée d’emprunter sur les marchés. Le prêt de 25milliards d’euros aux banques ne rapportera pas 1,4milliard mais la moitié,

700millions.

publiques. Sa proposition de sup-

pressiondelapremièretranchedel’im-

pôt sur le revenu ne touche d’ailleurs

pasles16,5millionsdepersonnesqui

nesontpasconcernéesparcetimpôt. Relevons que Nicolas Sarkozy a exprimé une nouvelle vision de la société française,

Le président de la République a dit «touteslesorganisationssyndicales». Soit Nicolas Sarkozy est quelqu’un

de sérieux, et cela veut dire que Soli- daires, l’Unsa, la FSU seront invi- tées à discuter comme les confédé- rations syndicales traditionnelles,soitils’agit d’uneparoleenl’air,unede

plus, comme cela semble êtrelecas.Pournotrepart, nous sommes évidemment demandeurs que toutes les organisations syndicales soient reçues ensemble.

toutes les organisations syndicales soient reçues ensemble. Il faut à un moment donné être capable de

Il faut à un

moment donné être capable de créer des convergences de tous les mouvements existants.

puisqu’il a parlé de classes

moyennesàproposdessala-

riés au Smic. Auparavant, le Smic, c’était le salaire mini- mum,cequiétaitvraimentle minimum pour vivre, main- tenant cela correspond au revenudesclassesmoyennes. Lavisionprésidentielletirela société française vers le bas.

Une véritable réforme fiscale remet-

traitencauselescontre-réformesfis-

cales de ces vingt-cinq dernières années.Ilfaudraitparexempletaxer les revenus du patrimoine beaucoup plus fortement et augmenter l’impôt

sur les sociétés, ce qui accroîtrait les recettes de l’État tout en permettant

demoinstaxerlespetitsrevenus.Sup-

primer la première tranche d’impo- sition,celaveutdirequetoutlemonde bénéficieradecettesuppression,même les hauts revenus. C’est un saupou- drage social qui ne répond en aucun cas à la gravité de la situation.

Quelle suite donner à ce mouve- ment alors qu’un rendez-vous a été fixé par Nicolas Sarkozy aux organisations syndicales le 18 février ?

Nous souhaitons que les organisa-

tionssyndicalessoientreçuesensem-

ble pour négocier avec le gouverne- mentetleprésidentdelaRépublique, à partir du texte de la plate-forme intersyndicale que nous avons signé en commun. Il faut défendre le contenu de cette plate-forme auprès duprésidentdelaRépublique.Ilfaut

doncques’ouvreunepériodedenégo-

ciations. Mais on ne peut pas négo- cier à partir des seules propositions du président de la République, qui

sont totalement inadéquates. Tout doit être ouvert à la négociation.

Cela veut-il dire que votre organisation est invitée à la table des négociations ?

Le cap des réformes du gouvernement a cependant été réaffirmé ?

Dequoiparle-t-onquandonparlede réformes?Noussommesévidemment pourdesréformes,maispascellesque propose Nicolas Sarkozy. Une réforme nous semble fondamentale aujourd’hui, qui correspondrait à la nécessitédel’heure :interdireleslicen- ciementsdanslesentreprisesquifont desprofits.Ilestinimaginablequeles entreprises anticipent l’aggravation de la crise en faisant payer le prix de celle-ci à leurs salariés. Plus globa- lement, il faut instaurer un statut du salarié qui garantisse une continuité de la rémunération, qui soit financé par une nouvelle cotisation sociale.

Les réformes engagées, comme celles du système de santé et dans l’enseignement, n’ont pas été évoquées…

C’est évidemment un des gros pro- blèmes. Cela veut dire que toutes les attaques menées contre les services publics, la santé, le projet de privati- sation de La Poste et tout ce qui concerne l’Éducation nationale ne sontpasnégociables.LePrésidentn’a pas l’intention de reculer.

Quelle consigne donnera Solidaires devant cette attitude ?

Le mouvement syndical a marqué

unpointtrèsimportantavecle29jan-

vier. Pour nous, il faut enraciner, amplifier la mobilisation le plus tôt possible, et il faut engager un vérita- ble processus de mobilisation

présidentielles ne répondent pas aux nécessités de l’heure • interdirait les licenciements dans les entreprises qui font des profits • un véritable rapport de force avec le gouvernement •

• un véritable rapport de force avec le gouvernement • ROBERT CASTEL S o c i

ROBERT CASTEL

S o c i o l o gue .

bilisation»

• ROBERT CASTEL S o c i o l o gue . bilisation» « Il faut

« Il faut engager un véritable processus de mobilisation populaire. » J O C A R D / A F P

populaire.Ilfautqu’ons’engagedans un processus de mobilisation de

longue durée pour créer un vérita- ble rapport de force avec le gouver- nement. De ce point de vue, la réu- nionintersyndicaledelundi,mêmesi elleadébouchésurunenouvelledate, le 19 mars, est décevante. Car elle paraîtbienlointainedanslasituation

actuelleet,deplus,lesmodalitésd’ac-

tion ne sont pas encore précisées.

Et s’il n’y a pas les huit organisations syndicales signataires de la plate-forme ?

Nous ferons tout pour qu’il y ait les huit. L’unité syndicale est quelque chose de précieux, mais qui ne doit pas conduire à la paralysie.

Nicolas Sarkozy envisage des négociations dans une phase de refondation du capitalisme. Qu’en pensez-vous ?

Sa position me rappelle la fameuse phraseduGuépard:«Ilfautquetout change pour que rien ne change. »

C’est la ligne présidentielle et glo- balementcelledesgouvernementset desclassesdirigeantesdanslemonde.

Ils ont intégré le fait que le néolibé- ralisme financier débridé menait à la catastrophe. Ils sont prêts à pren- dre un certain nombre de mesures pour essayer de réguler la finance mondiale, mais pas à changer de

logiqueéconomique.Ils’agitenréa- question bien des certitudes

litédemieuxrégulerlafinancemon- autour du capitalisme…

diale pour continuer à la mettre au service de la logique du profit.

On a tout de même entendu le Président parler de redistribution des richesses…

Ce sont des phrases. Comment par-

ler de redistribution des richesses et refuser toute augmentation des salaires et des minima sociaux ? La

règledestroistiers,untiersdesbéné-

ficesauxsalariés,untiersauxaction-

naires, un tiers réinvesti dans l’en- treprise, suppose une baisse importantedesdividendesversésaux actionnaires, qui tournent

aujourd’hui autour de 50 %. Pour- quoi refuser alors d’augmenter les salaires ? Un amendement a récem- mentétédéposéetaété…rejetépar la majorité sénatoriale avec l’appui du ministre du Travail de l’époque, Xavier Bertrand.

Cependant, la crise remet en

Ilestclairquel’idéologienéolibérale quiastructurélesdiscourspatronaux etgouvernementauxdepuisunquart de siècle est morte. Le débat porte maintenant sur le projet de société vers lequel il faut aller. Nicolas Sar- kozy veut refonder le capitalisme. Pournous,ilfautsortirdelalogique du profit que le capitalisme impose pourcréerunedynamiqueauservice des besoins sociaux et des impéra- tifs écologiques. Il faut changer de paradigmeetdesystèmeéconomique. Mais les classes dirigeantes ne sont pas prêtes à l’accepter.

_Propos recueillis par Thierry Brun

Imposer des limites au marché

recueillis par Thierry Brun Imposer des limites au marché La crise financière a été pour beaucoup

La crise financière a été pour beaucoup l’occasion de prendre conscience que le capitalisme ne s’autorégule pas. Cette crise rend manifeste que l’hégémonie du marché n’est pas autorégulatrice mais autodestructrice. Cela veut dire que le marché autorégulé ne fonctionne pas dans l’intérêt même du capitalisme, comme l’a dit Karl Polanyi. Lorsque la loi du profit et la concurrence exacerbée sont laissées à elles-mêmes, elles créent non seulement des injustices et des inégalités, mais aussi des catastrophes. Ce que préconise Nicolas Sarkozy n’est pas à la mesure de ce constat, parce qu’il ne s’agit pas seulement de répartition ou de partage des profits dans l’entreprise. C’est un aspect important, mais le problème fondamental est celui de la régulation. Parler de refondation du capitalisme est une belle formule, mais il ne s’agit pas que de moraliser le capitalisme. Que des patrons et des traders fassent des bénéfices exorbitants est certes immoral et scandaleux, mais c’est un effet de l’absence de régulation. Il faut imposer des limites au marché, des contraintes qui empêchent de faire n’importe quoi. Je ne pense pas que Nicolas Sarkozy puisse le dire ou même le penser.

Quelles sont les possibilités de régulation du marché? Elles existent, notamment à travers une négociation conflictuelle entre partenaires sociaux qui représentent ou sont censés représenter les intérêts du travail. Il faut aussi prendre conscience que, pour rééquilibrer le marché, il faut des régulations du travail. Or, ce à quoi l’on assiste depuis au moins une trentaine d’années, c’est à une déstabilisation du statut de l’emploi et au développement de la précarité. Les réformes de l’actuel gouvernement, d’inspiration libérale, vont dans le sens de la dérégulation, c’est-à-dire dans le sens contraire du renforcement du droit du travail. Elles conduisent par exemple à la résurgence du travailleur pauvre, ce qui est très grave. Ainsi, une part croissante de travailleurs ne parvient pas à assurer ces conditions d’indépendances économiques minimales données par le statut de l’emploi.

12 février 2009 II PP OO LL II TT II SS II 55

SOCIÉTÉ

SOCIÉTÉ

UNIVERSITÉS

La mobilisation contre la réforme proposée par le gouvernement prend de l’ampleur.

Rencontre avec des étudiants-chercheurs qui témoignent des menaces qui pèsent sur leur statut.

La faculté de protester

L e corps universitaire est sous le choc. La cause : la réforme du décret de 1984 régissant le statut des enseignants

chercheurs (EC). Cette réforme prévoyant de diminuer la charge d’enseignement des EC jugés les plus performants en matière de recherche, sur des critères unani- mement contestés, mobilise de manière inédite dans un milieu réputé individualiste et peu poli- tisé. Pour une fois, le mouvement est parti des enseignants : réunis en coordination nationale des uni- versités depuis le 22 janvier, en grève illimitée depuis le 2 février, ils sont actuellement rejoints par les étudiants. Sauf l’appel de la Sor- bonne, lancé le 9 février, par 9 pré- sidents et vice-présidents d’uni- versité, ils ont reçu peu de soutiens de leur hiérarchie.

Quatre présidents, dontlegénéticien

Axel Kahn, se sont prononcés

(le Monde du 30 janvier) pour une réforme dustatut de 1984, dépassé, selon eux, parce qu’il ne prend plus en compte l’ensemble des activités

assuréesparlesEC:recherche,ensei-

gnement et pilotage. Ils ont néan- moins rejeté le texte de Valérie Pécresse,quipeut«donneràpenser qu’unmauvaischercheurestunbon enseignant » et présente l’enseigne- ment « comme une punition ».

Le7février,surunechaînederadio,

Axel Kahn a même invité Nicolas Sarkozy à retirer la réforme, « mal emmanchée » et assortie de sup- pressions de postes. Ce que l’émi- nent généticien – heureux président de Paris-V, faculté renflouée par le Plan campus – a omis de signaler, c’est que ce décret n’était que l’une des conséquences de la Loi sur l’au- tonomiedesuniversités(LRU),dont découlent la controversée maste- risation, la fin du caractère natio- nal des diplômes, le démantèlement des organismes publics de recherche, l’externalisation de cer- tains personnels…

En outre, cette loi s’inscrit dans le

processus de Bologne, qui porte

atteinteauxservicespublicsdel’en-

seignement supérieur partout en Europe. S’ils obtiennent gain de cause pour le retrait de ce décret, lesuniversitairessauront-ils,ensuite, regarder au-delà du statut des EC ?

6

I

P O L I T I S

I

12 février 2009

du statut des EC ? 6 I P O L I T I S I 12

Des enseignants et des chercheurs votent la grève, le 2 février, à la faculté Château-Gombert, université Aix-Marseille-I. POUJOULAT/AFP

« V E R S

À L’ A N G L O - S A X O N N E ? »

Anaïs, 31 ans, enseignante- chercheuse stagiaire enbiologie à Paris-V.

Bienqu’elleinclueunerevalorisation des salaires, la réforme du statut des EC m’inquiète. Mais j’hésite à faire grève:entantqu’ECstagiaire,jedois

donner192heuresdecoursdansl’an- établit un barème en dessous duquel

née, sans quoi on peut me refuser ma future titularisation. Et quid des étu-

diants ? Avant d’obtenir ce poste, j’ai

étéunanauchômageaprèsdeuxpost-

doctorats : un de deux ans en Angle-

terre,etl’autred’unanetdemiàParis.

Laréformenousconduitversunsys-

tèmeàl’anglo-saxonne.EnAngleterre, la notion d’« impact factor » est très

U N

S Y S T È M E

«

U N

C H E R C H E U R

 

P

E R F O R M A N T

M A I S

P A S

U

N

B O N

E N S E I G N A N T ? »

François, 43 ans, enseignant- chercheur en mécanique àParis-VI.

Je suis EC depuis plus de dix ans, considéré comme « non-publiant » :

jen’éditepasd’articlesdansdesrevues assez reconnues, notamment parce

que je me consacre davantage à mes activités liées à l’enseignement. Cer- tainsparviennentàmenerlesdeuxde front tout en étant des chercheurs «performants».Moipas.Laréforme du statut prévoit de renforcer notre évaluation.Maiscommentetparqui seront évaluées les « performances »

respectivesdel’enseignantetducher-

cheur?Faut-ilêtreunchercheurper-

formant mais pas forcément un bon enseignant ? Il y a des points positifs

dans la réforme, comme la prise en compted’activitésjusqu’alorspasou troppeuconsidérées:journéesportes ouvertes, orientation des étudiants, surveillance d’examens, fabrication de plaquettes de diplômes, perma- nence de laboratoire, secrétariat…

Maislamodulationdesservices,soit la répartition des tâches, est le point le plus épineux du texte.

Autreproblème:lemanquedemobi-

lisation. L’université est un milieu hypercompétitif et peu politisé, où

règne l’individualisme. On a tous accepté les règles de ce système per- versenl’intégrant.Etjerappelleque le premier à avoir écorné le statut d’EC est Lionel Jospin, qui a aug- menté la charge d’enseignement. Aujourd’hui, on doit choisir entre faire son métier d’enseignant a minima pour rendre sa recherche

revuesplusoumoinscotées:parexem- compétitive, ou négliger sa carrière

ens’investissantdanslestâchesadmi-

ple26ou30pourScienceouNature;

0,7 pour une petite revue française comme Parasite) y est poussée à son comble:l’ImperialCollegeàLondres

nistratives et pédagogiques. On ren- force donc la concurrence entre les individusmaisaussientrelestâches! Au détriment des étudiants.

l’équipederechercheestdissoute!Est-

ce ce qui nous attend ? Sans compter laconcurrencequelaréformeaccroît entre les EC et les chercheurs Inserm etCNRS:noussommesdéjàévalués, pourquoi exiger de nous autant de résultats que des chercheurs à temps plein?L’importancedel’enseignement doit être reconsidérée !

On nous appelle les « turbos profs » parce qu’on passe notre vie à courir

prégnante. Cette idée selon laquelle il faut évaluer les performances des chercheurs selon leur « impact » (mesuréviadespublicationsdansdes

«

R E M E T T R E

E N

C A U S E

L

A

L R U »

Ralph, 32 ans, chargé de cours de psychologie sociale à l’Université de Bretagne occidentale.

entrefacs,laboratoiresetdomicile…

Je suis chargé de cours de psycholo- gie sociale à l’Université de Bretagne occidentale (UBO), mon laboratoire de rattachement se trouve à Paris X- Nanterre, mais je n’y travaille plus.

Les diplômes universitaires de tech- nologie (DUT) sont les derniers

« vrais » diplômes nationaux. Cette

teur,unanauchômage,attachétem- spécificité des IUT est menacée par

poraire d’enseignement et de recherche (Ater) à Grenoble puis à

Lyon avant d’arriver à l’UBO, je n’ai pratiquement jamais donné le même

coursdeuxansdesuite.UnAteràmi-

tempsestpayé1200eurosnetetn’est

pas défrayé pour ses déplacements. Les chargés de cours sont payés

35eurosl’heuredecours.Nousassu-

rons aussi une somme exponentielle detâchesadministrativeset

d’accompagnement des étudiants, non payées. Les conditions minimales d’exercice de la recherche et de l’enseignement ne sont plus réunies pour les précaires et une majorité desstatutaires.Laréforme dustatutd’ECn’estqu’un des problèmes auxquels s’ajoutelafinducaractère national des diplômes, le démantèlement des orga- nismes de recherche, la

masterisation (fusion non préparée des diplômes d’enseignement

incluantladisparitiondesIUFMfor-

mant les professeurs des écoles), et la fusion des grandes écoles et des universités…Àl’UBO,denombreux diplômesvontdisparaîtrefauted’EC suffisamment « publiants ». Cette tendance va s’accentuer : en pro- vince,onn’auraplusquedespetites facs n’assurant que des premiers cycles. Pour poursuivre ses études, il faudra se rendre dans de grands pôles universitaires (Paris, Lyon, Marseille), réservés aux étudiants qui en auront les moyens. DerrièreledécretsurlestatutdesEC, c’est la LRU qu’il faut remettre en cause!Car,sicedécretestreporté,les universités autonomes pourront ins- taurerlamodulationdesserviceschez elles,etétendreleprinciped’inégalité des formations… En outre, la LRU estunavatarduprocessusdeBologne, engagementpourconstruireunespace européendel’enseignementsupérieur avant 2010, qui impose la même logique de destruction des services publics partout dans l’Union.

ouvriers de service et de

santé)sontmenacésparl’ex-

Troisansthésardetallocataire-moni-

département informatique à l’Institut universitaire de technologie (IUT) de Paris- XIII-Villetaneuse.

I M M I G R A T I O N Odieux chantage

«Coopération». C’est ainsi que le nouveau ministre de l’Immigration, Éric Besson, déguise la «délation» qu’il impose aux sans-papiers face à leurs passeurs dans une nouvelle circulaire. Si l’objectif de punir les exploiteurs plutôt que les clandestins pouvait sembler louable, le principe transpire l’odieux chantage: la circulaire promet des titres de séjour de six mois pour le dépôt d’une plainte, de dix ans pour une condamnation. Et combien pour cette porte ouverte au marché de la dénonciation?

pour cette porte ouverte au marché de la dénonciation? BUREAU/AFP Le délai du nouvel appel d’offres

BUREAU/AFP

Le délai du nouvel appel d’offres concernant la rétention administrative arrive à expiration, mais les demandes de concertation n’ont toujours pas été

entendues. Dix associations de défense

des migrants ont donc déposé, le 6février,

devant le Conseil d’État, un référé de suspension contre le décret du 22août 2008 qui porte atteinte à la mission d’accompagnement dans les centres de rétention.

É D U C A T I O N

dans les centres de rétention. É D U C A T I O N DE SAKUTIN/AFP

DE SAKUTIN/AFP

Sauvons la maternelle

Faire de la maternelle «une école à part entière». Voici ce que propose le site Internet enfant.com via un manifeste bâti sur les propositions de plus de 2000parents. Parmi elles: un personnel formé à cet enseignement, un soutien et un accueil adaptés aux 2-3ans, des effectifs allégés… À destination de Xavier Darcos: le 6février, des parents se sont enchaînés à des écoles un peu partout en France pour protester contre le démantèlement programmé de la petite école.

On ne prête qu’aux riches

L’État prévoit de prendre en charge la scolarité des 80000 élèves français inscrits dans ses établissements à l’étranger. Cette réforme, dont bénéficient depuis un an les élèves de terminale,

la loi LRU et le nouveau mode d’at-

tribution des moyens, le mal nommé «Sympa»(systèmederépartitiondes moyens à la performance et à l’acti- vité), qui ne prend pas en compte le nombre d’heures de nos formations

professionnalisantes. Résultat : les IUT vont se retrouver avec des dota- tions de fonctionnement en baisse de 20 à 40 % ! Par ailleurs, du fait de la LRU, les Biatoss (bibliothécaires,ingénieurs, administratifs, techniciens,

900

C’est le nombre de postes que le ministère de la Recherche entend supprimer cette année dans l’enseignement supérieur.

le nombre de postes que le ministère de la Recherche entend supprimer cette année dans l’enseignement
le nombre de postes que le ministère de la Recherche entend supprimer cette année dans l’enseignement
le nombre de postes que le ministère de la Recherche entend supprimer cette année dans l’enseignement

ternalisationdecertainsser- Référé contre un décret

vices et des suppressions de postes entraînant l’em-

bauche de contractuels.

«

M Ê M E

D A U P H I N E

S

R

’ O P P O S E

É F O R M E ! »

À

L A

Philippe, 40 ans,

maître de conférences en sociologie à l’université Paris-Dauphine.

Dauphine se mobilise depuis la mi- décembre.Dujamaisvudepuistrente

ans!C’estdiresilaréformedudécret sur le statut des EC secoue, au-delà des clivages politiques et entre disci- plines. Une pétition circule, qui a

recueilli140signaturessur300ensei-

gnants. Pas si mal pour cette fac déjà

autonome qui, notamment, sélec- tionnesesétudiants.Nousredoutons que le décret accentue cette particu-

larité et la transforme en une « busi- ness school ». Le risque d’une sortie des diplômes nationaux est préoc- cupant. Idem pour le statut des EC :

lamodulationdesservicesva,àbud-

get constant, augmenter la charge

d’enseignement du plus grand nom- bre. Et ce, dans le pur arbitraire des présidentsd’université,auxpouvoirs renforcés par la LRU. Le désengage- ment de l’État risque aussi de favo- riserlarecherchedefondsprivés.Tout cela permettant de justifier une aug- mentation des droits d’inscription. Au nom de l’autonomie des univer- sités, les EC risquent de perdre leur autonomied’universitaires.LaLRU

a été votée en août sans concerta-

tion.Luttercontrelesdécretsdecette

loi pourrait permettre de rouvrir

un débat volé !

Propos recueillis par Ingrid Merckx

«

M E N A C E S

S U R

L

D

E

I P L Ô M E

D E R N I E R

“ V R A I ”

N A T I O N A L

E

T

L E S

B I A T O S S »

Françoise, 52 ans, chef du

SOCIÉTÉ

SOCIÉTÉ

profite à des expatriés généralement aisés, dénonce la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE). En ces temps où l’État justifie des suppressions de postes massives par des économies drastiques, comment comprendre cette aide de 173millions d’euros par an?

L O G E M E N T

Ghettoïsation

Bonne nouvelle: le tribunal administratif de Paris vient de donner raison à 15demandes sur les 19 présentées par des candidats au Droit au logement opposable les 28 et 29janvier. Mais, en parallèle, la loi Boutin en discussion à l’Assemblée depuis le 10février met à mal le Dalo en retirant aux associations leur agrément pour accompagner les demandeurs, et en autorisant les préfets d’Île-de-France à reloger les bénéficiaires dans un autre département. Par ailleurs, les députés ont voté la réduction de trois ans à un an des délais d’expulsion. Cela intervient au lendemain de la publication du rapport annuel sur le mal-logement de la Fondation Abbé- Pierre (FAP). 2009 et 2010, années horribilis, anticipe la fondation, qui met en avant la ghettoïsation croissante des plus défavorisés. Les programmes de rénovation urbaine n’y changeraient rien, du fait de l’insuffisance de logements très sociaux et de grande taille. «Tout concourt à organiser l’accès de ménages immigrés à des types de logements déterminés […] dans les quartiers sensibles et à rendre difficile leur accès au logement social dans d’autres quartiers»,

d’après la FAP. Sans oublier que la loi SRU sur le logement social est toujours bafouée et que 600000personnes âgées vivent avec une allocation de 628euros par mois. En privilégiant «la fiction d’une société française constituée d’une vaste classe moyenne aisée», le gouvernement se ment à lui-même, attaque la FAP.

P R O S T I T U T I O N Femmes chinoises

Lotus Bus est synonyme de réconfort pour de nombreuses prostituées chinoises à Paris, témoigne une enquête réalisée par Médecins du monde avec cette association. Cumulant pratiques sexuelles à risques et méconnaissance des moyens de prévention et des dispositifs de prise en charge, ces femmes sont davantage exposées aux infections génitales ou sexuellement transmissibles que les autres prostituées. Venues en France pour subvenir aux besoins de leurs enfants restés en Chine, la plupart d’entre elles ne s’étaient jamais prostituées auparavant.

VERDY/AFP
VERDY/AFP
SOCIAL

SOCIAL

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I

HÔPITAUX

ne répond pas à la situation dégradée du système de soins. Cinq professionnels expliquent pourquoi.

La loi qui va mettre à mal votre santé

En discussion à l’Assemblée nationale, le projet de loi « Hôpital, patients, santé et territoires »

A ppauvrissement de l’hôpital

publicorchestréparlespoli-

tiques actuelles, déficits,

réductions drastiques des

postes, soins à flux tendu à l’ori-

gine d’une mauvaise prise en charge… Les acteurs de la santé témoignent de la situation catas- trophique de l’ensemble de la Sécu-

rité sociale. Une situation qui sera

renforcéeparleprojetdeloi«Hôpi-

tal, patients, santé et terri- toires»(HPST),disent-ils. Présenté par la ministre delaSanté,Roselyne Bachelot,commelaplusimportante

réforme administrative depuis ces vingt dernières années, le projet de loi est en débat à l’Assemblée natio- nale depuis le 10 février, avec pour objectif de « mieux soigner », tout en restaurant « l’équilibre financier dusystèmedesanté».Leprojetporté par Roselyne Bachelot met en fait une touche finale à la « destruction de la Sécurité sociale, des hôpitaux et du système de santé », estiment syndicatsetpersonnelshospitaliers. Pireencore,iltoucheaussilesecteur médico-social et les caisses régio- nales d’assurance-maladie.

et les caisses régio- nales d’assurance-maladie. « La Sécu n’aura plus son autonomie » Philippe de

« La Sécu n’aura plus son autonomie »

Philippe de Gaudusson, chargé des questions hospitalières à la caisse régionale d’assurance- maladie Midi-Pyrénées, Toulouse.

Avec les Agences régionales de santé (ARS), on franchit une étape supplé- mentairedelafusiondesorganismes chargés de la politique de santé dans lesrégionsetlesdépartements.Nous sommestrèshostilesaufaitdeperdre notre identité pour aller nous fon- dredansunestructured’État.Onest certains qu’on perdra notre liberté d’appréciationsurlamiseenplacedes politiquesrégionales.L’oppositionest très majoritaire parmi les personnels de la Cram. Notre crainte est que la Sécun’auraplussonautonomienison mot à dire, car la gestion de la santé seratotalementétatisée.Lanouveauté pour nous consiste à proposer des non-remplacements de postes aux hôpitaux qui contractualisent des plans de retour à l’équilibre. La poli-

« La devise de la direction,

c’est “l’équilibre budgétaire” »

de la direction, c’est “l’équilibre budgétaire” » SAGET/AFP tiquedesARS,c’estdecontinuercette

SAGET/AFP

tiquedesARS,c’estdecontinuercette

tendance,detoujoursrestructurerl’of-

fre de soins. Il est aussi acté que les

coopérations seront renforcées entre leprivéetlepublic,notammentpour

lesurgences.Encequiconcernelachi-

rurgie,quiestassuréemajoritairement par le privé, les services d’hôpitaux publics sont menacés de fermeture parce que le système est organisé de telle manière que les praticiens ont la tentation de partir dans le privé.

VERDY/AFP

Catherine Pierrard, 47 ans, sage-femme à l’hôpital de Lourdes dans les Hautes- Pyrénées (357 lits). En 2007, on

« Soigner les gens dans un couloir, ça coûte moins cher ! »

Loïc Pen, 40 ans, médecin urgentiste à l’hôpital de Creil,

dans l’Oise (444 lits). Lhôpital

a commencé à nous dire que l’hôpital de Lourdes devait faire des économies. « Le but de l’hôpital est l’équilibre budgétaire », est devenu la devise de la direction. Depuis, les projets pour réaliser des économies se sont enchaînés. Les plus invraisemblables – par exemple, l’idée de faire conduire les camions des services d’urgence (Smur) par les aides-soignants – ont déclenché des tollés et ont été abandonnés. Reste que 14 lits ont été fermés l’an dernier : la capacité d’hospitalisation en chirurgie a été réduite de moitié, les explorations fonctionnelles de cardiologie sont parties à l’hôpital de Tarbes… Selon les vœux de l’ARH, le service

annulé…ouplutôtreporté,enatten- de réanimation est menacé de dispa-

raître,cequicondamneraitlamater-

nité – que nous avions déjà sauvée

de Senlis. Cette fusion aurait dû être

ganiser un service d’hospitalisation sauvage dans les urgences, ce qui, si l’on suit la logique cynique de la tarification à l’activité (T2A), est financièrement avantageux : hos- pitaliser les gens dans un couloir est plus rentable ! En juillet 2008, l’agence régionale de l’hospitalisation (ARH) a décidé defusionnerl’hôpitaldeCreiletcelui

ment,nousavonsétécontraintsd’or-

et certains, intubés, dans la salle de réanimation des urgences. Finale-

de Creil est en déficit très grave et

se trouve donc condamné à faire des économies tous azimuts. On utilise du matériel de récup. Quant aux médicaments, c’est la course au

moins cher, donc ils changent très fréquemment. C’est l’enfer pour les infirmières, qui prennent un temps fou pour s’y repérer dans les boîtes de médicaments et risquent des erreurs…

Auxurgences,noussommes15méde- effectiveau31décembre,maisc’était

cins alors que nous devrions être 23. Nous sommes épuisés à force d’en-

sans compter la levée de boucliers générale ! Du coup, le projet a été

chaîner les heures supplémentaires. Des dizaines de patients attendent danslescouloirspendantdesheures,

dant le vote de la loi Bachelot pour que la fusion devienne obligatoire.

de la fermeture il y a deux ans –, puisque nous n’aurions plus de réa-

nimateur de garde la nuit. Ce serait unecatastrophe:desfemmesfontdéjà

troisquartsd’heuresderoute,etcer-

taines accouchent 20 minutes après leur arrivée. La fusion avec l’hôpital de Tarbes, lui aussi en déficit et qui setrouveàunedizainedekilomètres, va être accélérée par la loi HPST.

et qui setrouveàunedizainedekilomètres, va être accélérée par la loi HPST. GUEZ/AFP P O L I T

GUEZ/AFP

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12 février 2009

SOCIAL À C O N T R E - C O U R A N
SOCIAL
À C O N T R E - C O U R A N T
MICHEL HUSSON
Membre du conseil scientifique d’Attac.
« Une prise de contrôle
programmée du médico-social »
André Giral, 54 ans, éducateur
dans un institut médico-
éducatif à Montpellier
Pour un contrôle
démocratique
L’institut est géré par une associa-
tion de parents pour l’enfance ina-
daptée (Apei) du grand Montpellier,
et il chapeaute plusieurs établisse-
ments.Ilestrelativementrécentparce
qu’ilestleproduitdelafusiondeplu-
sieurs associations, une pratique qui
s’accentuera avec les agences régio-
nales de santé (ARS), puisque le sec-
teur médico-social va passer sous la
coupe de ces agences. Il y a pourtant
un manque de places absolument
catastrophique dans certains dépar-
tements, dans l’Hérault particuliè-
rement. Les services ne suivent pas.
On a aussi une déqualification des
personnels, un manque de services,
JULIEN/AFP
des politiques de marchandisation.
Lesresponsablespatronauxassocia-
tifs me l’ont dit : ils se préparent au
choc de la confrontation avec le sec-
Face à la crise, la gauche oscille entre deux projets contradictoires: le
retour aux Trente Glorieuses et le dépassement du capitalisme. Il existe en
même temps une ambiguïté paradoxale, en ce sens que tout le monde ou
presque (à gauche) est aujourd’hui «keynésien»: la relance de la demande
apparaît comme une réponse immédiate à la crise, et l’augmentation des
salaires et des minima sociaux est une sorte de dénominateur commun.
Le retour au capitalisme régulé est pourtant hors d’atteinte. Pour des raisons
économiques d’abord: l’absence de coordination des plans de relance
européens montre que ce sera chacun pour soi. La crise va être le prétexte d’un
blocage salarial accentué, dans l’espoir de soutenir l’activité par une
compétitivité accrue. Toutes les tares constitutives de l’Europe néolibérale sont
mises à nu: pas de politique de change, pas de budget, et interdiction faite à la
Banque centrale européenne d’émettre des emprunts. L’ampleur actuelle ou à
venir des déficits budgétaires va poser des problèmes de financement des États
et creuser les différentiels de taux d’intérêt entre les pays.
Mais, fondamentalement, la question est politique: il faudrait, pour re-

desbesoinsdepriseenchargemédico-

sociale qui ne sont pas couverts. La prisedecontrôleprogramméeparles ARS est destinée à mettre en œuvre

teurprivélucratif.Onromptavecune logique d’offre de services médico- sociaux et de santé au profit d’une logique de résultats.

« Les généralistes ne veulent pas s’installer dans des déserts médicaux »

ne veulent pas s’installer dans des déserts médicaux » Patrick Dubreil , 43 ans, président du

Patrick Dubreil, 43 ans, président du Syndicat de la médecine générale et médecin généraliste à Moisdon-la- Rivière (Loire-Atlantique).

Dans le cas de la médecine de ville, les dépassements d’honoraires seront généralisés, avec l’instauration d’un secteur optionnel. Le gouvernement a également décidé de ne rembourser qu’à hauteur de 30 % les personnes n’ayant pas choisi de médecin traitant. Quant au problème de la liberté d’installation, il n’est en rien réglé par la loi Bachelot. Les jeunes médecins n’ont que faire des

ROBINE/AFP

incitations financières et des taxations. Ce qu’ils veulent, c’est s’installer dans des zones où les services publics sont toujours présents, où ils peuvent travailler avec un hôpital de proximité qui a des lits d’hospitalisation pour accueillir les malades qu’ils voient en consultation. Pas dans les déserts médicaux qui vont s’étendre à cause de la réorganisation territoriale voulue par Roselyne Bachelot ! Quant à la santé publique, c’est la grande absente de cette loi.

_Propos recueillis par Pauline Graulle et Thierry Brun

réguler le capitalisme, un degré d’affrontement que les re-régulationnistes ne sont pas prêts à envisager. Prenons un exemple concret emprunté au contre- plan du PS qui propose à la fois d’augmenter le Smic et de baisser la TVA. Comment ne pas voir que la combinaison de ces deux mesures est une sorte d’encouragement au vice? Les entreprises prendraient évidemment prétexte de la hausse de leur coût salarial pour ne pas répercuter la baisse de TVA dans leur prix, de manière à conserver leur taux de marge. La seule manière pour

qu’il en soit autrement serait de contrôler le comportement des entreprises. Le même raisonnement vaut pour les aides apportées aux banques et, de manière générale, pour tous les plans de relance. Ces derniers risquent bien de ne pas fonctionner, mais une chose est sûre en tout cas: aucun plan de ce genre ne peut spontanément imposer de nouvelles règles de

Comment avancer des réponses immédiates à la crise tout en ouvrant une perspective alternative ?

centrale. Mais, pour certains, ce mot d’ordre serait sous- dimensionné et s’opposerait à «la maîtrise des conditions de leur production». François Chesnais invoque la Critique du programme de Gotha, où Marx explique que c’est «une erreur de faire tant de cas de ce qu’on nomme partage» parce que «la répartition des objets n’est que la conséquence de la manière dont sont distribuées les conditions de la production elle-

même»(1). Comment avancer des réponses immédiates à la crise tout en ouvrant une perspective alternative? Toute la question est de construire des médiations entre ces deux objectifs plutôt que de les opposer l’un à l’autre. C’est autour d’une perspective de contrôle démocratique que l’on peut jeter un pont entre mesures d’urgence et projet alternatif. Elle établit une claire ligne de partage entre renflouement et dépassement du capitalisme. Cela signifie d’abord contrôle sur l’usage de l’argent public injecté dans les banques et sur les mouvements de capitaux. Ensuite, contrôle sur l’emploi dans les entreprises:

interdiction des licenciements et partage du travail. Enfin, contrôle sur le partage des richesses: salaires et budgets sociaux contre dividendes et rentes d’État.

Les choses sont alors plus claires puisqu’il s’agit de pistes que se refusent à emprunter les libéraux au pouvoir, évidemment, mais aussi les sociaux-libéraux. Cela permet aussi de mieux définir les formes de revendications à mettre en avant, par exemple droit de veto sur les licenciements, sur les dividendes et les aides publiques. Si un contrôle des travailleurs s’établit sur le «partage des richesses», il ne s’arrêtera pas là et posera inévitablement la question des «conditions de la production elle-même». Si mouvement social il y a, il saura combiner dialectiquement ces deux cibles.

(1) http://tinyurl.com/fcnpa

fonctionnement au capitalisme: ni les 50milliards du PS, ni les 100milliards du PG ne peuvent suffire à contourner l’obstacle.

Tout le monde, ou presque, s’accorde aussi pour

dire que la question du «partage des richesses» est

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POLITIQUE

POLITIQUE

EXTRÊME GAUCHE

Le Nouveau Parti anticapitaliste a officiellement vu le jour le week-end dernier à la Plaine-

Saint-Denis après quatre jours de congrès. Son premier débat a porté sur la question des alliances.

Le NPA en a déjà ras le front de gauche

L es650déléguésducongrèsde

fondation du NPA représen- tant quelque 9 100 militants ont tranché. L’appellation

« Nouveau Parti anticapitaliste » (NPA) l’a finalement emporté au détriment de « Parti anticapitaliste et révolutionnaire », avec 219 voix contre 213. Le mot « nouveau » a posé problème. Mais, comme l’ont suggéré certains, personne ne s’étonne que « pont Neuf » désigne le plus vieux pont de Paris. Lesdéléguésontégalementchoisileurs

statuts, leurs orientations et leurs

modesdefonctionnement.C’estpour-

tant la question de la stratégie aux électionseuropéennesdejuinquiaété le véritable fil conducteur politique de ces quatre jours. Depuis quelques

semaines, en effet, le Parti commu- niste et le Parti de gauche exhor- tent le NPA à rejoindre leur « front degauchepourchangerl’Europe». Ils’agitderejouerlerassemblement qui avait prévalu lors de la bataille pour le « non » au traité constitu- tionnel européen de 2005. Et c’est bien sur cette question des alliances quelevotedesdéléguésduNPAétait attendu puisqu’elle engage l’avenir de la gauche de gauche. Ce premier acte politique du NPA s’est déroulé en trois temps.

Premier acte jeudi, lors du XVIII e et

dernier congrès de la LCR. Cent cin- quante délégués enterrent leur parti. Mais la Ligue bouge encore. Tout au long de la matinée, les représentants de la plateforme A, majoritaire à la

directionnationaledelaLigue,etceux de « la B », du courant minoritaire

Unir, qui milite en faveur du front de gauche, échangent arguments et contre-arguments sur ce
Unir, qui milite en faveur du front de
gauche, échangent arguments et
contre-arguments
sur ce sujet. Tous
Besancenot
défend « un front
durable »
clairement
indépendant
du PS.
appellent à
« dépasser la
LCR ». Mais
pour la plate-
forme B, « le
NPA ne peut se

satisfaire d’être adossé au seul courant politique national qu’a représenté la LCR ». Il n’est plus temps de discuter des conditions de dissolution de la Ligue, c’est donc sur la stratégie qu’elle impulse au NPA que porte l’affrontement.

Les deux camps divergent même sur « l’ambiance » de cette dissolution.

De la tribune, Christian Picquet, le porte-parole d’Unir, la juge « morose ». Il dénonce « un débat à lasauvette»,«unelogiquederepli»

et«descalculsboutiquiersquineveu-

lent pas s’avouer comme tels ». La charge est virulente et les réactions pasmoins.«Nousdevrionstousnous réjouir,estimeSandraDemarck.On garde le meilleur de la LCR, et je ne suis pas sûre que ce soit le courant Unir. » Figure montante de la LCR, cesdernièresannées,Pierre-François Grond considère désuète la tactique d’uncarteldesgauchesetforceletrait:

«Ilexisteaujourd’huidanslasociété

despôlesderadicalitéquifontqueles

méthodesd’avantnesontplusvalides.

De gauche à droite : Myriam Duboz, Pierre Baton, Myriam Martin et Olivier Besancenot lors de la conférence de presse finale. SOUDAIS

Martin et Olivier Besancenot lors de la conférence de presse finale. SOUDAIS 10 I P O

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POLITIQUE
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T R I B U N E

VINCENT CHEYNET ET PAUL ARIÈS* Rédacteur en chef de la Décroissance. Directeur de la rédaction du Sarkophage.

clou : « Comment faire une alliance avecdestraîtresàlaclasseouvrière?» Même à vingt, les partisans du texte en faveur de l’unité n’ont pas la par- tiefacilepourtenterdeconvaincreen douceurlesnouveauxmilitants,dont beaucoupneviennentpasdelaLCR. «Toutlemondenousregarde,insiste CatherineJouanneau.Dececongrès doit sortir un appel clair au PC et au PG afin que le NPA gagne encore en pouvoird’attraction.Faireunaccord durable, cela suppose de commen- cer un jour. Ne subordonnons pas les alliances aux européennes à des accords aux autres élections. »

Et je me demande, Christian, com- ment nous pouvons encore discuter ensemblesitudisqueleNPAestune secte révolutionnaire. » Le deuxième acte, àpeinemoinsrude, s’est joué samedi matin. Vendredi, à l’ouverture du congrès de fondation duNPA,l’ambianceétaitpluslégère. La brève séance plénière du matin a tout juste permis à Olivier Besance- not de prendre la parole, seul. Sans contradicteur. Dans un discours qui tenait plus de la harangue de mee- ting que du propos de congrès, l’ini-

tiateur du NPA livre sa pensée sur la question:iln’est«pasd’accord»pour

« un bon coup électoral »

auxeuropéennesetdéfend

« un front durable », clai-

rementindépendantduPS. La commission spéciale- ment consacrée à cette question stratégique, samedi matin, enregistre une belle affluence. Deux textescontradictoiressont endébat.Avantmêmeque ladiscussionnecommence, un délégué suggère qu’« il

faudraitdescamionsduSamuàlasor-

tie de la salle de débat parce que ça va chauffer ». « Il ne faut pas qu’on s’écharpe»,s’inquièteunautre.Àtort.

Car les soixante délégués qui pren-

nent la parole n’élèvent pas la voix. Maislesargumentationssontféroces. Samuel Joshua défend le texte pro- posé par la direction provisoire du NPA,enpleinaccordaveccelledefeu laLCR:«Ouiàl’unité,maisàl’unité dans les luttes. Une alliance électo-

rale, c’est des compromis. Mais c’est toujoursànousqu’ondemandedeles faire. Quels sont les compromis du

PCetdeMélenchon?»Luietlespar- toralesmaislesassortitdeconditions

fermepaslaporteàdesalliancesélec-

non limité aux européennes ; il ne

nonce pour un « accord durable »

Le texte qu’ils adoptent à 76 % sepro-

dansunmailinterne,lemêmemettait en garde ses camarades contre le « danger des pressions unitaires » et les invitait à ne pas « sacrifier le pro- jet de société [du NPA] au nom d’un unitarisme qui privilégie de manière quasiexclusivecechampélectoralqui est le terrain classique du conserva- tisme ». La majeure partie des délé- gués n’ont jamais eu connaissance de cet avertissement.

cis. Sur la ligne Besancenot, Raoul Marc Jennar s’ex- clame : « Personne n’a le monopole de l’aspiration à l’unité. Oui à l’unité mais sansambiguïténialéatoire.» Quelquesjoursauparavant,

convaincrelesderniersindé-

vote, trois intervenants de chaque camp essaient de

nière. Avant de passer au

dimancheenassembléeplé-

Le troisième acte s’est joué

45 %

des élus au conseil politique national du NPA sont des anciens de la LCR.

45 % des élus au conseil politique national du NPA sont des anciens de la LCR.
45 % des élus au conseil politique national du NPA sont des anciens de la LCR.
45 % des élus au conseil politique national du NPA sont des anciens de la LCR.
45 % des élus au conseil politique national du NPA sont des anciens de la LCR.
45 % des élus au conseil politique national du NPA sont des anciens de la LCR.
politique national du NPA sont des anciens de la LCR. Un objecteur de croissance tête de

Un objecteur de croissance tête de liste

L’écologie politique est menacée de disparition coincée

entre une droite Grenello-compatible et des Verts ralliés

à Dany-le vert métamorphosé en Dany-l’orange.

La gauche radicale est aussi menacée de disparition, comme le note Jean-Luc Mélenchon, en raison de l’alignement du Parti socialiste sur l’idéologie des « nouveaux démocrates ». Nous qui ne voulons ni d’une troisième gauche socialo-libérale ni d’une troisième voie écolo-libérale, nous devons nous unir. Les milieux de la décroissance et de l’antiproductivisme lancent depuis Lyon un appel solennel au front de gauche et au NPA. Les Objecteurs de croissance sont prêts à prendre toute leur place au sein de cette convergence pour dire non

à l’Europe libérale et productiviste, et pour avancer

vers un projet assumant à la fois les contraintes environnementales, la justice sociale et la lutte contre la société du mépris.

Cette crise peut être l’occasion historique de rappeler que

l’enjeu n’est pas de relancer la machine pour faire grossir le gâteau mais d’en changer la recette. Nous nous félicitons

de l’appel du Parti de gauche à remettre en cause le nucléaire. Nous revendiquons avant tout une décroissance

des inégalités sociales en mettant en débat l’idée d’un revenu minimum garanti européen couplé à un revenu maximal. Nous voulons faire du réseau international des Villes lentes et de Slow Food les exemples d’une politique de relocalisation et de réappropriation de nos vies. Il est possible de rendre notre projet désirable par le plus grand nombre. Si aucun accord national n’est possible entre le NPA et le front de gauche,

les objecteurs de croissance ainsi que les réseaux antiproductivistes et anticonsuméristes, qui débattent depuis des semaines avec les uns et les autres dans la perspective d’une participation aux élections européennes, appellent à faire régionalement exception.

Les milieux de la décroissance et de l’antiproductivisme lancent un appel solennel au front de gauche et au NPA.

tisansdelaligne«identitaire»nerefu- tellesquele«frontdegauche»apeu

dechancedevoirlejour.Letextequi appelait le NPA à y participer n’ob- tient que 16 % des voix. Ceux qui défendaient cette option sont écar- tés. Ils n’obtiennent que 13 repré- sentantsauseinduconseilpolitique national (CPN) de 191 membres, dont 45 % d’anciens de la LCR, élu ensuite. Catherine Jouanneau et les trois animateurs d’Unir, Christian Piquet,FrancisSiteletAlainFaradji, n’y siégeront pas. Ces derniers dénoncent le refus du « droit pour

sent pas l’unité, à condition qu’elle

sefasse«danslaclarté»,etlacondi-

tionnent à leurs exigences. La prin-

cipaled’entreellessoumettoutaccord électoralàl’engagementauseind’«un front durable », c’est-à-dire valable aussipourlesélectionsrégionales,où le PC s’allie traditionnellement avec lePS.«Onconnaîtlecoup.Lesannées paires,ilsveulents’allieravecleNPA. Etlesannéesimpaires,ilss’allientavec le PS. Nous en avons soupé de ça », s’exaspère Joshua. Non sans char- ger la barque de nouveaux clivages :

« Interdire les licenciements ou s’y

opposer, ce n’est pas la même chose,

assène-t-il.Demêmepourlasortiedu

nucléaire : le PC est contre. Nous

pour.»Autantdedivergencesviteper-

çues par des délégués comme insur- montables. Venue de Cherbourg, Régine, l’une d’entre eux, enfonce le

Jean-Baptiste Quiot

quant les pires pratiques ayant longtemps eu cours au sein d’une partie de la gauche ». Des mots qui sonnent comme une rupture.

La région Rhône-Alpes peut devenir pour des raisons historiques un lieu d’expérimentations politiques de cette gauche radicale qui assume pleinement la remise en cause des modèles croissancistes et productivistes. Nous proposons de réserver une tête de liste régionale à un objecteur de croissance afin de témoigner que la gauche en a fini avec son passif productiviste et permettre ainsi ce mariage si difficile entre les questions écologiques et sociales. Les objecteurs de croissance font cette proposition parce qu’ils sont justement convaincus que la décroissance n’est pas la petite grenouille qui aurait vocation à devenir aussi grosse que le bœuf, parce qu’ils savent que les questions qu’ils posent sont incontournables pour reconstruire une alternative. Aux partis de gauche de prouver qu’ils prennent

lasensibilitéeuropéenned’êtrerepré- au sérieux la question écologique et que, face au « capitalisme vert »,

sentéeàlaproportionnelle»etaccu- ils ont vraiment du neuf à construire. Les Objecteurs de croissance

sent«uneprocédureexpéditive,évo- veulent croire en cette convergence possible.

Nous devrons autrement en tirer les leçons et travailler avec tous les antiproductivistes pour nous doter d’un outil politique capable de porter notre projet.

*Vincent Cheynet et Paul Ariès sont objecteurs de croissance, au front de gauche et au NPA.

12 février 2009

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P O L I T I S

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11

M. SOUDAIS

POLITIQUE

POLITIQUE

GAUCHE

La Fédération a tenu son premier rassemblement festif ce week-end.

Elle a aussi arrêté un calendrier et précisé sa position pour les européennes.

En quête de convergences

L atoutejeuneFédérationpour

unealternativesocialeetéco-

logique en avait fait un test. Près de 800 personnes ont

assisté àsonpremier meetingnatio-

nal, le 6 février, à Montreuil (Seine- Saint-Denis).Unesoiréeplusfestive que politique, où les chansons et prisesdeparolesesontsuccédédans un brouhaha à l’image de la diver- sité que veut incarner ce rassemble-

mentcomposéd’aumoinshuitcou-

rantsantilibéraux.Pariréussi,donc, pour les organisateurs, qui avaient

aussiprogramméunejournéedetra-

vail, le lendemain, à Saint-Denis.

Cette réunion, à laquelle ont parti- cipé 250 personnes, a constaté que la Fédération existe déjà dans 25 départements. Elle a aussi arrêté uncalendrierdetravaildestinéàfaire émerger unprojet communàtoutes

sescomposantes(Alternatifs,Com-

munistesunitaires,écologistesradi-

caux,collectifsantilibéraux…)d’ici à une assemblée générale en décem- bre. Ce travail de fond, inscrit dans la durée, est la marque de fabrique

Unité et diversité à Frontignan

Comme représentants de l’Appel de Politis, nous avions été invités à ouvrir, jeudi 5février, le meeting de Frontignan (Hérault). C’est bien volontiers que nous avons répondu à cette invitation, parce que les conditions de la plus large unité nous ont semblé réunies. Devant près de 1500personnes enthousiastes, toutes les composantes d’une vraie gauche de transformation sociale et écologiste ont pris la parole, avec Francis Wurtz (PCF) et Jean-Luc Mélenchon (PG), les Alternatifs, les CUAL, le MRC et le M’PEP. Chacun, à sa façon, a affirmé sa volonté d’œuvrer pour des listes unitaires aux européennes de juin prochain. Jean-Luc Mélenchon a appelé l’ensemble de ces organisations à renforcer un «front de gauche». Seul manquait à la tribune le NPA, dont un représentant du courant minoritaire Unir a lu une déclaration. Au total, un premier meeting qui peut avoir valeur d’exemple pour des listes unitaires et respectueuses de la diversité.

Denis Sieffert

12

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P O L I T I S

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12 février 2009

Denis Sieffert 12 I P O L I T I S I 12 février 2009 «

« Avec toutes les forces de la gauche de gauche ».

PATRICE LECLERC/PHOTOTHÈQUE DU MOUVEMENT SOCIAL

de ce regroupement qui veut inven- terunnouveaurapportàlapolitique.

Bien que « la démarche de la Fédé- ration excède de loin la seule ques- tionélectorale », elle n’enconsidère pas moins « l’échéance de juin 2009 » comme « un enjeu poli-

tiquemajeur»,affirmeunedesréso-

lutions adoptées samedi. Décidée à « œuvrer pour la constitution de listes unitaires de toute la gauche de gauche » dès son lancement à la mi-décembre, la Fédération s’y féli-

citenotammentdulancementparle PCF et le PG d’un « front de gauche pour changer l’Europe » ou du sou- tien commun de dix organisations

degaucheaumouvementdu29jan-

vier,estimantqu’il«renforcelapres-

sionenfaveurd’uneconvergencede toute la gauche de gauche en juin prochain ».

Elle déplore toutefois que « jusqu’à

présent il n’existe aucun cadre uni- taire pour coélaborer la démarche, les contenus et les listes, alors que sont prises des initiatives qui

esquissent déjà ou préfigurent les grands traits d’une campagne ». En réponse aux exigences du
esquissent déjà ou préfigurent les
grands traits d’une campagne ». En
réponse aux exigences du NPA, le
texteseprononce
pour « un ras-
La démarche
de la Fédération
excède de loin la
seule question
électorale.
semblementpoli-
tique durable
dans les luttes et
dans les urnes »,
y compris aux

régionales. Mais refuse de faire « de l’accord sur cette perspective une condition préalable à un front électoral aux européennes ». Enfin, elle propose la tenue de réu- nions nationale et locales « avec toutes les forces de la gauche de gauche prêtes à converger » aux européennes et consultera ses col- lectifs locaux et ses composantes pour arrêter, dans les semaines à venir, une position qu’elle espère « partagée » pour cette campagne.

_Michel Soudais

P C F

Ne plus attendre

Le conseil national du PCF, réuni samedi,

a décidé d’accélérer la mise en route de la campagne des élections européennes. «Il

n’y a plus de temps à perdre pour enclencher une dynamique semblable à

celle de 2005», a déclaré Marie-George Buffet en conclusion des travaux. Cette décision, annoncée le week-end où le NPA tenait son congrès fondateur, était évidemment un message adressé à la formation d’extrême gauche. Comme le résume l’Humanité (9février), «le PCF

mesure le danger qu’il y aurait à laisser prendre du retard à la campagne du front de gauche, dans l’attente hypothétique qu’Olivier Besancenot lève les ambiguïtés de son refus non avoué». Mais cette

accélération vise aussi à précipiter les décisions de toutes les formations ou groupes politiques qui réservent encore leur décision.

M O D E M

Changement en trompe-l’œil

Sans surprise, François Bayrou, qui a présenté les têtes de liste du MoDem aux européennes, dimanche, privilégie les sortants. «L’objectif, explique Jean-Marie Vanlerenberghe, responsable du groupe de travail sur la préparation des européennes,

est de présenter une équipe crédible qui puisse porter le changement en France et

en Europe.» Àsupposer que Jean-François Kahn, un des deux nouveaux dans le casting, soit «crédible», on peine à croire que Sylvie Goulard, présidente du Mouvement européen France et ancienne conseillère de Romano Prodi à la Commission européenne, porte le changement.

N P A

Indépendance affichée

Parmi les nombreuses délégations politiques venues saluer la naissance du NPA, Alain Krivine et Olivier Besancenot n’ont pas manqué de saluer, chacun leur tour, la secrétaire nationale du PS,

Marianne Louis (photo). Mais ils ont veillé

à ne pas s’afficher ostensiblement avec

cette ex-secrétaire fédérale de l’Essonne devant les caméras.

ont veillé à ne pas s’afficher ostensiblement avec cette ex-secrétaire fédérale de l’Essonne devant les caméras.
12 février 2009 I P O L I T I S I 1 3
MONDE

MONDE

GÉORGIE

Cinq mois après le conflit avec la Russie, retour dans cette république du Caucase. Et retour aussi

sur quelques contre-vérités médiatiques. Reportage de Claude-Marie Vadrot.

L’impossible neutralité

14

de Claude-Marie Vadrot. L’impossible neutralité 14 Devant les observateurs européens impuissants, les troupes

Devant les observateurs européens impuissants, les troupes russes poursuivent le blocage de nombreux villages géorgiens. CLAUDE-MARIE VADROT

I

C ’est l’histoire de deux répu- bliques autonomes du Cau-

case,l’OssétieduSud(70000

habitants) et l’Abkhazie

(80 000 habitants), convoitées à la

fois par la Géorgie, indépendante depuisl’implosiondel’URSS,etpar la Russie. La guerre éclair du mois

d’août dernier a permis à la Russie

dereprendrelecontrôledesdeuxter-

ritoires, aux dépens de la Géorgie, quilesavaitabsorbésaumomentde sa propre indépendance, en 1991. En écoutant les villageois des zones affectées par la guerre de l’été 2008, les citadins de Tbilissi (capitale de la Géorgie),lesréfugiésoulesGéorgiens vivant encore – et mal – dans le sud- est de l’Abkhazie, on comprend que laGéorgievitundrôlededrame.Ilne date pas d’hier, la Russie tentant depuis 1991 de grignoter ces deux petites républiques. Le conflit a jeté

surlesroutes130000personnes,dont

35 000, expulsées d’Ossétie du Sud, quinerentrerontjamaischezelles,les autres réintégrant progressivement leursvillagesetréparantlesdégâtssur

leurs maisons. Des destructions plus

P O L I T I S

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12 février 2009

imputables, d’après les récits, à des milices ossètes et cosaques qu’à l’ar- mée russe, contrairement à ce qui a été dit et écrit à l’époque.

En réalité, les haines sont plus en-

tretenues que réelles : Ossètes et Géorgiens continuent à se fréquenter en franchissant clandestinement la li- mite séparant la Géorgie de sa pro- vince perdue. Près de la capitale os- sète, délabrée depuis quinze ans, en suivant les clandestins que des sol- dats russes font semblant d’ignorer pourvu qu’ils acquittent un droit de passage, on constate qu’ils continuent de commercer, les Ossètes achetant aux Géorgiens de la viande et des lé- gumes, denrées rares dans le territoire occupé et beaucoup plus chères. Les uns et les autres assurent ne guère éprouver de rancune, conscients d’avoir été utilisés par leurs gouvernements. La plupart sont de petits paysans survivant sur des cultures vivrières. Les Ossètes racontent que le ressentiment est plus fort dans la capitale, Tskhin- vali, parce que la cohabitation avec les Russes et les destructions causées

par les bombardements géorgiens changent la donne. La présence russe croît rapidement : des milliers de fonctionnaires et de plus en plus de militaires. Les citadins ossètes fuient vers le Nord, avec les passeports russes distribués. Il en reste environ trente mille. Dans les années 1990, ils étaient une centaine de milliers.

Le blocus de la province reste total,

les Russes occupant des villages géor- giens dont Bernard Kouchner et Ni- colas Sarkozy avaient « obtenu » l’évacuation dans les deux accords vantés dans le monde entier en sep- tembre 2008. Les Russes agissent à leur guise et rappellent avec leurs troupes qu’ils restent maîtres du jeu. Ainsi, la route menant au village de Pérévi est toujours bloquée par les blindés et les forces spéciales, ce qui interdit aux Géorgiens de retourner chez eux. L’Organisation pour la sé- curité et la coopération en Europe (OSCE) a été priée de déguerpir, et les observateurs européens sont im- puissants à contrôler les mouvements des Russes ou des milices. Ni les ONG ni le Comité international de

la Croix-Rouge (CICR) n’ont accès

à l’Ossétie. Chaque nuit, retentissent des coups de feu et se poursuivent des règlements de compte : les humani- taires ont pour consigne absolue de

quitter la zone frontière dès 16 heures pour ne pas être victimes des nom- breux incidents. La télévision et la plupart des jour- naux entretiennent le mythe d’une at- taque russe imminente (possible mais maintenant inutile) et le mythe d’une intervention (hautement improbable) de l’Europe et de l’Otan pour proté- ger le pays d’une nouvelle invasion. Ce qui évite au président géorgien Saakachvili que soient posées des questions sur sa responsabilité dans un conflit où les Géorgiens, à tort ou

à raison, ont « tiré les premiers »,

exaspérés par quinze ans de harcèle- ment. Conséquence : le pays s’en- fonce dans une crise économique qui fait bondir le chômage et a entraîné, par exemple, la vente de Poti, le grand port du pays, à l’Arabie Saou- dite.

La privatisation en Géorgie, y Le conflit a jeté sur les routes 130 000 personnes,
La privatisation
en
Géorgie,
y
Le conflit a jeté
sur les routes
130 000 personnes,
dont 35 000
d’Ossétie du Sud,
qui ne rentreront
jamais chez elles.
compris celle des
hôpitaux, crée
une nouvelle
classe de profi-
teurs. Salomé
Zourachbivili, qui
fut successive-

ment ambassa- drice de France à Tbilissi puis ministre des Affaires étrangères de Géorgie, avant de diri- ger l’opposition, explique : « Ce gou- vernement est prêt à tout vendre à tout le monde, y compris aux Russes et en pleine guerre ; ainsi, la distri- bution des eaux de Tbilissi, projet sur lequel, pourtant, la firme française Veolia était sur les rangs depuis long- temps, a été attribuée à la Russie. Tout est mis en vente à condition que les intérêts personnels de quelques- uns soient satisfaits. C’est la pour- suite du système qui existait sous la présidence de Chevardnadze. Tous ces appels d’offres sont menés dans la plus grande opacité. Le grand maître de ces privatisations est l’oli- garque russo-géorgien Bendoukidze, qui, au nom de l’ultralibéralisme, a vendu les principales richesses du pays : les ressources hydrauliques, les

terminaux portuaires, les systèmes de distribution énergétiques, les systèmes de communication, les forêts, les mines d’or… Et ce sans aucune condition de tarifs, ni de protection du droit du travail, ni écologique, et donc sans se soucier des intérêts du pays ou de sa population. »

Rappelant à la Géorgie et à l’Occident

qu’elle entend contrôler le passage de l’oléoduc et du gazoduc transportant les produits pétroliers vers l’Europe, menaçant le projet de nouveau ga- zoduc (Nabucco) et le raccordement d’une voie de fer – qui relierait l’Eu- rope à l’Asie centrale à travers le pays puis par un ferry traversant la mer Caspienne vers le Turkménistan –, la Russie a atteint son objectif essentiel :

effrayer les investisseurs. Elle y est d’autant mieux parvenue que, même si le conflit fut brutal, des médias français, appuyés par Bernard-Henri Lévy, ont exagéré les destructions. À Gori, là ou se dresse toujours l’im- mense statue de Staline, ville présen- tée comme « à feu et à sang », seuls deux immeubles ont été touchés, tout le reste de la ville étant intact. Il est vérifié que le philosophe-journaliste n’y a jamais mis les pieds.

Une incursion dans le sud de l’Ab-

khazie permet de constater une pré- sence militaire russe importante et montre une population géorgienne laissée à l’abandon. Difficile de par- ler de chômage car le travail a dis- paru. Les plantations de thé ont laissé place à des friches. Les maisons et les infrastructures endommagées par le conflit de 1994 ont été laissées en l’état. La province, administrée par des Russes, est livrée à des mafias vi- vant du racket. Le désespoir s’est abattu sur la province, souvent pri- vée d’eau et d’électricité, où ne sub- siste qu’une activité : la réfection de la ville de Soukhoumi, sur la mer Noire, où seront accueillis de riches touristes russes ou étrangers. No- tamment ceux qui assisteront aux Jeux olympiques d’hiver de 2014, at- tribués à la Russie. Celle-ci contrôle la région pour sécuriser ces jeux « menacés par les Caucasiens », et l’Abkhazie accueillera 60 000 tra- vailleurs chinois pour construire les installations olympiques pour des sa- laires misérables. Les Abkhazes, qui ne représentaient que 20 % de la po- pulation, désertent la province. Et dans une Géorgie en perdition éco- nomique, qui augmente ses dépenses militaires, nul n’écoute la petite op- position de gauche, qui explique que la meilleure solution serait que le pays affirme enfin sa neutralité.

_Claude-Marie Vadrot

MONDE

MONDE
affirme enfin sa neutralité. _Claude-Marie Vadrot MONDE HUMANITAIRE Avec le gouvernement géorgien, des

HUMANITAIRE Avec le gouvernement géorgien, des organisations aident les réfugiés tout en limitant les méfaits environnementaux du conflit.

Reconstruire sans détruire

E n une quinzaine d’années, la

Géorgieadûaccueillirprèsde

300 000 réfugiés, soit 9 % de

sapopulation,surunterritoire

réduit de 12 500 kilomètres carrés

après la déclaration d’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud,

quinesontreconnuesqueparlaRus-

sie et le Nicaragua. La question des 260 000 réfugiés de la guerre en

Abkhazie,en1992et1993,n’estpas

encore réglée de façon satisfaisante pour ces Géorgiens qui ne retourne- rontprobablementpaspluschezeux

que les 35 000 expulsés d’Ossétie du Sud. Le pays, affaibli par la guerre, une
que les 35 000 expulsés d’Ossétie du
Sud. Le pays, affaibli par la guerre,
une grave crise
économique et
Dès le printemps,
toutes les familles
vont bénéficier
d’un jardin de
plusieurs
centaines de
mètres carrés.
une brutale ges-
tion néolibérale
– que ne peuvent
rééquilibrer la
multiplicationdes
jardins familiaux
ou la vente de
la multiplicationdes jardins familiaux ou la vente de cigarettes et de cassettes dans les rues –,

cigarettes et de cassettes dans les rues –, ressent durement le poids des nouveaux arrivants sans travail ni argent, et la reconstruction des mai- sons paysannes détruites.

Le gouvernement géorgien, le Haut

Comitépourlesréfugiés(HCR)etune ONG française, Première Urgence,

s’efforcent pour une fois de trouver

dessolutionsplusécologiquesetsur-

tout économiquement plus satisfai- santes pour aider des réfugiés. L’Eu- rope et les Nations unies ont fourni un effort financier exceptionnel. Les nouveauxréfugiés–cequiprovoque desfrustrationschezlesprécédents–

Du bois de chauffage « durable » est livré aux réfugiés. CLAUDE-MARIE VADROT

ont bénéficié depuis le début de l’hi- ver de maisons préfabriquées dotées d’un confort minimum. Innovation intéressante:dèsleprintemps,toutes les familles, selon un plan établi par le HCR et Première Urgence, vont

bénéficierd’unjardindeplusieurscen-

taines de mètres carrés, 5 000 pour

ceux qui voudront en tirer un petit revenu,pourlesquelsilsrecevrontdes

outilsetdessemences.Cequileurper-

mettra de produire un minimum de nourriture dès l’été prochain, et de se sentir moins assistés. Un pro- gramme a déjà été expérimenté en

Abkhazie pour les Géorgiens restés dans la province mais privés d’accès au travail, quasiment inexistant.

Pour les gens qui ont regagné leurs

villages et leurs maisons détruites, et quin’ontrienpurécolterenraisonde leur exode, Première Urgence a ima- ginéunprogrammequiconsiste,outre les livraisons en nourriture du HCR pour passer l’hiver, de livrer réguliè- rement du bois de chauffage acheté à des entreprises dûment certifiées pour le caractère durable de leurs exploitations.Ceslivraisonsrégulières permettent d’éviter des dégâts éco- logiques irréparables, notamment

l’érosion, en écartant la menace qui guette les zones touchées par un conflit : que les arbres des vergers et desraresbosquetsdelarégionsoient coupés n’importe comment. Pour les mêmes raisons, les ONG et le HCR, avec la participation du gouvernement géorgien, livrent du boisd’œuvre,quipermetderéparer les maisons ayant été soufflées par des explosions ou incendiées.

Deuxexemplesqui,s’ilsétaientimi-

tés dans les zones touchées par des

guerres, pourraient y limiter les méfaits écologiques à long terme.

Une situation de quasi-guerre

Salomé Zourachbivili, leader de l’opposi-

tion, nous livre sa vision de l’avenir face à «l’indépendance» de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie : «Il n’y aura aucune perspec- tive politique tant que le gouvernement de Saakachviliseraenplace,carilaépuisétoute

possibilitédedialogue,decrédibilité.Cegou-

vernement n’a plus qu’une issue, c’est de maintenir cette situation de quasi-guerre pourlaisserlapopulationsouspression;avec le risque que cela tourne à un vrai conflit. Il cherchedetouteévidenceleprétexte,comme

lorsque le Président a emmené son homo- logue polonais vers Akhalgori, sachant que lesrisquesd’unincidentétaienttrèsélevés. De même, la hâte mise à signer un accord stratégique avec les États-Unis, avec une administration sortante, et alors même que lesRussesoccupentencoredesvillagessur “territoirepropre”géorgien,signifiebienque le pouvoir géorgien trouve intérêt à provo- quer des réactions russes.» _Propos recueillis par Claude-Marie Vadrot

_C.-M. V.

12 février 2009

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16 I P O L I T I S I 12 février 2009

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12 février 2009

A B A N - M AT T E I / A F P

L

LES ÉCHOS

LES ÉCHOS

i c i

La santé, ça rapporte

Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (igas) épingle sévèrement les médecins et chirurgiens libéraux qui exercent dans les hôpitaux publics. Les praticiens qui officient en ville ou en clinique sont les mieux payés: le revenu d’activité annuel moyen déclaré aux impôts par les radiologues atteint 168000euros, 155000 pour les chirurgiens. Et le rapport de l’Igas relève des écarts de rémunération allant de 1 à 10 dans les hôpitaux publics, l’activité privée expliquant de telles différences. Le tout, dans l’opacité. On attend encore la réaction de la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot…

Un procès inadmissible

Lounis Ibadioune, militant communiste du XVIII e arrondissement, est convoqué devant le tribunal de proximité de la rue Cambrai le 18février. Les faits qui lui sont reprochés remontent au 4février 2007. Alors qu’il vend lHumanité dimanche sur le marché Dejean, quatre policiers l’interpellent et le verbalisent. Àla clé, une amende de

172euros pour «vente de marchandises dans un lieu public sans autorisation».

Àl’heure où la distribution des gratuits sur la voie publique bénéficie d’une liberté absolue, serait-il interdit de diffuser des journaux d’opinion bénévolement? Le procès fait à Lounis Ibadioune est inadmissible. Des milliers de personnes ont déjà signé la

pétition de l’Humanité. Àl’initiative du président de son groupe communiste, le Conseil de Paris a adopté (à l’unanimité!) un vœu demandant au préfet de police de mettre fin

à ces interpellations. C’est bien le moins.

de mettre fin à ces interpellations. C’est bien le moins. Les pressions d’Areva Tensions dans les

Les pressions d’Areva

Tensions dans les coulisses de l’émission «Pièces à convictions» (France3). Le titre de l’émission du 11février, «Uranium:

le scandale de la France contaminée», a affolé Areva. Le géant du nucléaire a foncé bille en tête vers une procédure

pour empêcher la diffusion de ce brûlot, sur la foi d’une dépêche de l’AFP qui évoquait «la thèse du scandale de la France

contaminée par les déchets radioactifs, résidus des mines d’uranium», raconte une

journaliste de Télérama(numéro du 3février). Areva a saisi, rien de moins, le CSA, qui n’a pas le pouvoir –heureusement!– de jouer le rôle de «censeur». Et Anne Lauvergeon, PDG du groupe, avait décliné l’invitation sur le plateau de l’émission. Or, le rédacteur en chef de celle-ci, Lionel de Coninck, a réfuté les informations de la dépêche AFP. Rien de bien méchant n’était prévu au programme. Au contraire, le propos voulait rassurer. Nous, nous ne le sommes pas…

l à - b a s

Italie : scission à Rifondazione

La gauche de (la) gauche italienne va mal. Elle avait pourtant montré l’exemple de la maturité, lors des législatives d’avril dernier, en construisant une alliance entre ses

quatre grandes composantes (Verts, Gauche démocratique, Rifondazione comunista et Parti des communistes italiens), à gauche des listes du Parti démocrate (PD). Or celui-ci passa la campagne électorale à attaquer cette alliance, plutôt que la droite, et

à appeler au vote utile. La loi électorale acheva le désastre: Berlusconi élu, la gauche

de gauche manqua d’un cheveu les 4% nécessaires pour entrer au Parlement. L’alliance ne mit alors que quelques semaines à imploser, et chaque parti retourna à ses querelles internes. Le congrès de Rifondazione, en juillet, montra le spectacle d’un parti divisé, avec un duel très personnalisé entre Nichi Vendola, président de la Région des Pouilles, et l’ancien ministre de la Solidarité sociale du gouvernement Prodi, Paolo Ferrero. Si leurs motions réunirent chacune près de 49% des délégués, on peinait à

comprendre leur opposition politique. Finalement, en donnant des gages aux petites mentions des trotskistes ou des orthodoxes nostalgiques de l’avant-1989, Paolo Ferrero l’emporta in extremis sur une ligne de fermeture. À la rentrée, rien ne semblait pouvoir recoudre la plaie ouverte dans le parti. Après avoir licencié le directeur de Liberazione, le quotidien du parti, proche de Vendola, le nouveau secrétaire général s’employa à prendre le contrôle de tout l’appareil. Issue logique: les partisans de Vendola ont annoncé, samedi 31janvier, leur décision de ne pas renouveler leur carte en 2009 et appellent au rassemblement «des formations, mouvements, associations…». Un désir d’unité qui commence donc… par une scission.

Nos banques, bénéficiaires, ont reçu un prêt gouvernemental de 21 milliards d’euros, qualifié de marginal. Parce qu’il améliore leur marge?

 
 

e n

2

m o t s

D’OLIVIER BRISSON

E

N T E N D U

 
V U
V U

Il fallait le secrétaire général de la deuxième confédération syndicale de France pour avouer cela. François Chérèque «ne

comprend pas ce que fait le gouvernement». Il la dit

mardi sur France Inter: «Il

y a une perte de sens.»

 

Ainsi, le patron de la CFDT

 

trouvait «très bien» la

 

réforme d’autonomie des universités, «qui avait du sens», puis il y a les suppressions de postes et

 

Une simple image en dit parfois beaucoup plus long que n’importe quel discours. C’est en tout cas ce qu’ont dû penser les téléspectateurs guadeloupéens en découvrant le 1 er février cette ahurissante réunion du patronat insulaire, chauffé à blanc par la grève. L’intrus se trouve au deuxième rang, tout à fait à droite. Comme le soulignent les Indigènes de la République, qui ont déniché ce précieux document: ceux qui ont accusé Élie Domota et le LKP (Lyannaj Kont Pwofitasion) de «racisme» vont devoir trouver autre chose, pour disqualifier les grévistes. En attendant, pourquoi ne commenceraient-ils pas à balayer devant leur porte?

«on ne voit plus où le gouvernement veut aller».

Pour comprendre que, dans une politique néolibérale, l’autonomie des universités prépare leur privatisation, il suffit pourtant d’un peu de «bon sens».

L

U

   
 

En 2003, alors que la guerre en Irak était imminente, le

 

reconnaissez que vous vous êtes trompés» («Dear capitalists, admit you got it wrong», 5février 2009). Si l’hebdomadaire libéral

brocarde «ce jamboree d’ONG, d’anticapitalistes, d’intellectuels de gauche, de bohèmes et d’évêques» trop

bigarré pour son austère conception du monde, il lui

reconnaît une «inhabituelle

mondial: rétablissement du contrôle des mouvements de capitaux internationaux, réforme des agences de notation, bannissement des produits financiers «abjects» (hedge funds…), etc. Solutions que

TheEconomist juge «plutôt plus intéressantes» que de

considérer les finances et la monnaie comme des «biens

 

Financial Times

 

DR

reconnaissait dans le mouvement altermondialiste la seule alternative au projet de Bush pour la planète. La semaine dernière, c’est The Economist, autre institution anglo-saxonne, qui rend une manière d’hommage au Forum social mondial de Belém dans un long compte rendu: «Cher capitalistes,

 

unité» et des solutions séduisantes face à la crise du système financier

publics» à gérer

démocratiquement. Point trop n’en faut…

 

l e

c h i f f r e

6, 5 milliards d’euros

 

C’est le montant du prêt consenti aux constructeurs automobiles Renault et PSA Peugeot en échange de la pérennité des sites d’assemblage automobile. Nicolas Sarkozy a renoncé à exiger la relocalisation en France de certaines chaînes de montage. Et il n’a rien imposé en termes de versement de dividendes et de bonus.

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DOSSIER MÉDIAS

•La presse •En cause : une augmentation •Mais aussi une trop grande

LES CANARDS SONT-ILS ENCHAÎNÉS ?

O n a beau être critique envers « les médias », on ne saurait se réjouir des difficultés d’une presse confrontée aujourd’hui à une crise qui met en péril plusieurs titres. Un journal qui disparaît, c’est toujours une défaite de la démocratie. Or, si les

grands titres de notre presse quotidienne survivent encore, c’est peu dire qu’ils vacillent. Une baisse de l’ordre de 4,4 % en valeur est attendue pour le bilan de 2008, selon les Nouvelles Messageries de la presse parisienne. De licenciements en départs volontaires, c’est l’information qui perd en richesse et en qualité. Nous nous penchons cette semaine sur les causes de cette crise. Il en est une qui concerne directement la relation entre le journaliste et son lecteur : la tendance à l’uniformisation de

l’information. On ne manque jamais de rappeler à cet égard la distorsion caricaturale entre la presse et l’opinion publique au moment du référendum européen du 29 mai 2005. D’autres exemples pourraient être donnés. À commencer par l’uniformité

d’un dogmatisme économique à dominante néolibérale. Mais on pourrait aussi évoquer le traitement des événements du Proche- Orient. Multiplicité des titres ne veut donc pas dire diversité. Mais cette uniformité n’est pas le fruit du hasard. C’est la conséquence de l’entrée dans la presse d’une oligarchie financière aux intérêts homogènes. Lagardère, Bouygues, Bolloré, Arnault, Pinault possèdent chacun un ou plusieurs titres. Les autres causes de la crise sont plus aisément reconnues : crise de la publicité, crise de la distribution, augmentation du prix du papier, apparition des gratuits. L’idéologie néolibérale attaque la presse sur tous les fronts : par l’uniformité des idées, mais aussi par la privatisation de services publics. Les éditeurs de presse qui négocient les tarifs avec La Poste n’ont plus aujourd’hui en face d’eux un « service public », mais une entreprise soucieuse de sa rentabilité. La « libéralisation » en cours remet ainsi en cause des aides indirectes. Ce qui revient à traiter l’information comme une marchandise comme une autre. Ce qu’elle ne devrait pas être.

« Il faut sortir du panurgisme »

Jean-François Kahn, fondateur de « Marianne »*, analyse les raisons de la crise.Il pointe les facteurs économiques mais aussi la responsabilité des journalistes et des patrons de presse.

Politis I Du contexte économique aux contraintes éditoriales, quel regard portez-vous sur la crise de la presse ? Jean-François Kahn I Ellefrappetousles

quotidiens.Dansuneéconomielibéraleclas-

sique, ils fermeraient tous. Il y a plusieurs raisons à cette situation. À commencer par la crise économique actuelle. Si le Nouvel

Observateur est déficitaire, c’est lié à l’ef- fondrementdelapublicité.L’habitudequ’ont

priselesjournauxqueleursrecettesdépen-

dent de celle-ci, de 40 % à 80 %, joue for- cément un rôle. Ça marche tant que l’éco-

nomie marche. Quand la pub décline, tout s’écroule !

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Les journaux vivant de la pub n’ont pas

travaillélesventes,quin’étaientplusessen-

tielles.Ilsonttruquélesabonnements,gon-

flantartificiellementladiffusionpouravoir de la réclame chère. À partir du moment oùiln’yaplusdepub,chèreoupas,lafausse

diffusion ayant un coût et les ventes ayant

dégringolé,c’estledéficit.Enfin,laconcur-

rencedesgratuitsaétémésestimée,Internet compris. C’est d’ailleurs une folie de met- tre en ligne le journal du jour. Accepter les gratuits(jusqu’àlesimprimer,danslecasdu Monde),c’estsetireruneballedanslepied!

Certainsvousexpliquentquedistribuerdes

gratuitsdevantunkiosquenefaitpasdetort

aux payants ! C’est prendre les gens pour des cons ! On a même dit que les gratuits sontformidablesparcequenombredegens quin’achetaientpasdejournauxpourraient

se tourner vers les payants ! La vérité, c’est

qu’aveclegratuitonperdl’habituded’ache-

ter. Cela dit, il y a un élément positif pour la presse écrite : si la pub s’écroule, les gra- tuits vont disparaître !

Ce sont là des facteurs économiques…

Il existe un autre élément incontestable à la crise : la responsabilité des patrons de presse,quinesontplusdesjournalistesmais desindustrielsquin’yconnaissentrien,gèrent en fonction d’une rentabilité économique. Un titre comme le Journal du dimanche devrait avoir à sa tête un vrai patron issu de la presse. Non, c’est Hachette qui dicte ! Là-dessussegreffelavolontéd’unprésident de la République obsédé par la presse. On arriveàuncontrôledirectouindirectpresque

française souffre d’une crise qui menace la survie de certains titres. des coûts et une
française souffre d’une crise qui menace la survie de certains titres.
des coûts et une chute des ressources publicitaires.
proximité de certains organes avec le pouvoir.
total, jamais vu dans n’importe quel pays
démocratique,inimaginableilyavingtans.
NDLR]. Les choix éditoriaux pèsent beau-
coup sur les ventes.
Quelques
«
unes »
Et du côté du contenu ?
la situation de l’URSS sous Brejnev, avec
la Pravda, la presse officielle, et à côté les
samizdats qui faisaient contrepoids.
de la presse
Ladictaturedelabien-pensancefaitquetout
Peut-on parler de censure ou d’auto-
censure ?
lemondeditetécritlamêmechose.Lesjour-
Plusoumoins :çaatoujoursétéainsi.Mais
nous avons aujourd’hui un Président qui
Quelles seraient les solutions pour
redresser la presse ?
hebdomadaire.
Vous avez dit
nauxfontdeplusenplusdepagesmagazine
Les aides à la presse ont valeur d’aspirine.
«
unifor-
et moins d’actualités. Tantôt le salaire des
cadres, tantôt les meilleurs diplômes pour
gagner.C’estuneerreurquiaprovoquéune
téléphonesansarrêt!L’interventionestconti-
Ellesnechangentrienàlastructuredesjour-
déperdition.Ilfautrenoueravecuneactua-
lité plus chaude, plus musclée, réactive.
nuelle, sur telle personne ou tel article. Ça
ne peut pas être sans influence. Il lui suffit
de dire : « Virez-moi celui-là. » Parfois, on
le prend au mot ! Ç’a été valable à Paris
DEMARTHON/AFP
N’y a-t-il pas aussi un divorce entre la
presse et le lectorat ?
Match.Sanscompterlerôledel’argentdis-
Oui.C’estledéfautdesrédactions.Lamajo-
rité des moins de 35 ans ne comprennent
plus ce qu’on écrit : ni les mots ni les réfé-
renceshistoriquesouculturelles.Onpeutle
regretter, mais c’est comme ça. Les journa-
listes, dans une réaction corporatiste, ont
refusé de se remettre en question, sous pré-
texte de ne pas niveler par le bas. Or,
laPléiaden’apasabaisséleniveaudelangue
après l’ancien français ! Il ne s’agit pas de
baisserleniveaumaisd’écriredifféremment.
D’autre part, les guerres internes dans les
rédactionsn’arrangentrien.Enfin,certains
articlessepayentauprèsdeslecteurs,comme
cet éditorial de Serge July injuriant les gens
qui ont voté « non » [au TCE en 2005,
tribué par l’État. Pour les journaux
exsangues,s’ilyamoyenderécupérerdeux
ou trois millions d’euros, c’est tellement
nécessaire qu’on fait attention à ce qu’on
écrit. Du côté des journalistes, on accepte
parce que c’est l’emploi qui est derrière. Et
là, on ne parle même pas de la presse déte-
nue par les amis de Sarkozy !
naux,àleurscomptes.L’argentreçuseravite
bouffé, et les journaux retomberont dans
lamêmesituation.Enrevanche,l’Étatdevrait
investir, agir sur la distribution, suivant le
modèledelaloiBichetsurl’accèsàlapresse
pour tous et partout, qui doit être traité
comme un service public. L’État doit agir
pour réduire les coûts de la distribution et
permettre aux journaux de sortir des prix
imposés par les imprimeries en situation
de monopole. Pour le reste, c’est la profes-
sion qui doit se remettre en question. Sor-
misation » de
l’information ?
tirdel’uniformisation.Ilyauncôtépanur-
La presse en ligne, payante ou gra-
tuite est-elle une voie à suivre ?
Lapresseenligneacontribuéàtuerlapresse
écrite et en même temps a sauvé l’honneur
de la profession. J’ai personnellement voté
« oui » au référendum, mais j’étais scan-
dalisé que 95 % de la presse soit pour le
« oui ». La libre expression sur Internet a
rétabli la démocratie. Au fond, on est dans
gique, et beaucoup de secteurs où domine
l’unanimité,beaucoupd’articlessurlamême
ligne, liés à un effet d’entraînement. Dans
le cas de Kouchner, la presse sera unanime.
À le sauver ou à le lyncher. Ce n’est pas un
calcul, mais l’idée d’aller là où va le vent.
_Propos recueillis par Jean-Claude Renard
* Jean-François Kahn est également candidat aux élections
européennes sous l’étiquette du Modem.

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DOSSIER MÉDIAS

 
   

La crise de la presse trouve notamment ses origines dans les contraintes économiques. De la fabrication à la distribution, celles-ci sont difficiles à contourner.

Le quotidien

Le quotidien

Sud-Ouest en

train d’être imprimé. En France, le

prix du papier est bien plus élevé qu’en

Grande-

Bretagne ou

en Allemagne.

MULLER/AFP

O n connaît cette expression bien journalistique : les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le plus gros tirage d’unquotidienfrançaisestceluide

messageriesdelapresseparisienne(NMPP) ont le monopole de la distribution (déte- nues aujourd’hui à 49 % par le groupe Lagardère, à 51 % par les coopératives), difficile à contourner par les éditeurs. L’Hexagone compte presque 30 000 points de vente pour la presse quotidienne natio- nale. Les kiosquiers ploient sous le nom- bre de titres, exercent dans des conditions

déplorables.En2007,lesNMPPontentamé

OuestFrance,avecprèsde800000exem-

plaires.Aurangmondial,c’estla77 e place.

Depuis2000,lapressed’informationgéné-

rale et politique a perdu environ 10 % de ventes au numéro, selon la Direction du développementdesmédias.LesNouvelles

 

Le droit à une information de qualité

Pas de «tiers état» aux États généraux. D’où la décision d’organiser, le 20janvier, à la Maison des métallos, à Paris, une édition spéciale des Assises nationales du journalisme, qui se tiennent chaque année depuis 2007 à l’initiative de Journalisme et citoyenneté et réunissent sociétés de rédacteurs, sociétés de lecteurs, syndicats, organisations médias/citoyens, écoles de

journalisme «Il fallait peser dans le débat in extremis, entre la publication du Livre vert et les annonces que s’apprêtait à faire Nicolas Sarkozy, le 23janvier»,

explique Jérôme Bouvier,

président de l’association organisatrice. Résultat :

14 propositions. Dont une, très symbolique, réclamant l’inscription dans la Constitution

dun «droit à une information honnête et de qualité». Il s’agit,

pour la plupart des acteurs de la profession, de restaurer le pacte de confiance avec les lecteurs. D’où cette autre proposition, qui entend inscrire «dans la

convention collective nationale un texte déontologique unique et fédérateur». Non pas une

simple déclaration de principe

mais un «geste d’adhésion».

Cette idée a été retenue: une équipe travaille actuellement à la

rédaction d’un texte. Le problème étant: qui va signer? En effet, les rédactions n’ont toujours pas de statut juridique spécifique. Autre proposition: la création d’une instance tripartite (éditeurs, journalistes, public), un «organe

de dialogue et non de sanction»,

insiste Jérôme Bouvier, soucieux

de «pulvériser la crainte d’un

ordre moral». Selon lui, l’idée d’une information de qualité pourrait reposer sur une forme de traçabilité de l’information, sur le modèle des filières bios et équitables.

_Ingrid Merckx

Pour en savoir plus: www.pour- politis.org

Une mine de papier mâché

un plan de modernisation, avec la création de 570 points de vente. Insuffisant quand chaque année 500 kiosques ferment bou- tique. Le défaut de distribution s’observe

surtoutledimanche.MêmeàParis,ilestdif-

ficile de trouver un journal, tandis qu’en

AngleterreouenItalie,cettejournéeestjus-

tement la meilleure de la semaine.

À côté de la diffusion, on trouve d’autres

contrainteséconomiques.Leprixdupapier, d’abord. À titre d’exemple, celui de Politis

a augmenté de 4,25 % en janvier. Le coût

d’impressionestaussicontraignant.Comme

le rappelait Libération dans son édition du

24 janvier, l’impression de 30 000 exemplaires du Herald Tribune en Grande Bretagne coûte

2334euros.Elleencoû-

terait3845enFrance(et

1 661 en Allemagne). Au sombre tableau éco- nomique, puisant dans lebudgetdesrédactions, s’est ajoutée la concurrence : la presse gra-

tuite, entièrement financée par la publicité.

lui seul, Métro tire à plus de 2 millions

d’exemplaires. Pas de contenu mais une concurrenceàlapressetraditionnelle.Tout comme les journaux en ligne, payants ou gratuits,avecousanspub.Lapub,colonne

vertébrale des équilibres financiers, et qui décroît chaque année, filant vers le web et

la TNT.

Bout à bout, voilàdoncunepresseétranglée. Qui se maintient en partie grâce aux aides

de l’État pour la presse d’information poli- tique et générale : des réductions tarifaires

pourletransport(60%descoûts),destarifs

postauxpréférentiels(28%d’abattement),

une TVA à 2,1 % sur les recettes de vente (contre 5,5 % pour les autres titres). Danscecontextefébrile,ontétédécrétésles

Étatsgénérauxdelapresseenoctobreder-

nierparNicolasSarkozy.SoldésparunLivre vert comprenant 90 propositions. Le Pré- sidentenareprisquelques-unes,débloquant

600millionsd’eurossurtroisans:lahausse

desprixdestarifspostauxestreportéed’un an ; la communication institutionnelle de

l’Étatdanslapressepassede20à40%;les

cotisationssocialesdesmarchandsdejour-

nauxsontréduitesde30%(soit4000euros

d’économie par an) ; côté distribution, le portage serait largement encouragé. En chantier, la modernisation des imprime- riespourdiminuerlescoûts.Remarque:les mesures sont techniques, s’adressent aux éditeurs, non pas aux journalistes. Foin d’uneremiseenquestiondescontenus,des

attentes du lectorat.

_J.-C. R.

À

ferment boutique.

kiosques

cinq cents

Chaque année,

du lectorat. _J.-C. R. À ferment boutique. kiosques cinq cents Chaque année, 20 I P O

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Des relations un peu trop confraternelles

Concentrée en peu de mains, très proche du pouvoir, la presse souffre de son uniformisation. C’est aussi une des raisons de ses difficultés actuelles.

L esÉtatsgénérauxdelapresse,décré-

tésparleprésidentdelaRépublique, donnent le ton : c’est le pouvoir exé- cutif qui décide. Rien d’étonnant

quand on sait qui fait quoi. ÀlatêteduFigaro,del’Express,deValeurs

actuelles, l’avionneur Dassault est produc-
teurd’armes…commandéesparl’État.Éga-

lement fabricant d’armes, actionnaire d’EADS, Lagardère possède notamment

ParisMatch,leJournaldudimanche,laPro-

vence, Nice-Matin et 17 % du Monde. Les

activitésdanslebâtimentdeBouygues(TF1,

mais aussi Métro) dépendent, entre autres, del’Étatetdescollectivitéslocales.Arnault détient la Tribune et les Échos, Pinault le Point, Rothschild a 37 % du capital de Libération.Desoncôté,Bolloréestderrière deux gratuits, Direct soir et Matin Plus. Difficiledenepasimaginerlesaccointances, les connivences de caste, entre les patrons de presse et l’État, a fortiori quand nom- bred’acteurssontdesprochesduPrésident (Bouygues, Lagardère, Bolloré). Réalité uniqueenEurope(saufenItalie).S’ilexiste depuis la Libération des lois anticoncen- tration, elles ont peu d’effets.

Qu’en est-il alors de l’indépendance des rédactions avec une presse concentrée en

sipeudemains?Lesarticlessensibles,imper-

tinents ou susceptibles de fâcher passés à

 

Le paradoxe

 

italien

On sait la mainmise de Silvio Berlusconi sur la télévision italienne (et sur 80% du marché publicitaire). Mais on sait moins que, du côté de la presse écrite, un système d’aides publiques permet depuis 1945 l’existence de dizaines de quotidiens nationaux et régionaux, distribués par de nombreux kiosques bien répartis sur le territoire. Àcôté de grands groupes, comme ceux de laRepubblica ou du Corriere della Sera, de nombreuses coopératives de journalistes produisent des journaux indépendants, et chaque parti politique (même le plus modeste) dispose de son organe. Évidemment, ce système ne pouvait que déplaire à Sua Emittenza. Son gouvernement vient ainsi de «réformer» le système de subventions: à partir de 2010, seuls les grands groupes devraient en bénéficier!

 

_Olivier Doubre

Arnaud Lagardère possède Paris Match, le JDD, la Provence, Nice-Matin latrappe sont courants (du non-vote
Arnaud
Lagardère
possède Paris
Match, le JDD,
la Provence,
Nice-Matin
latrappe sont courants (du
non-vote de Cécilia dans
le JDD aux défauts de la
carte Navigo dans Matin
Plus).Lesjournalistes,sou-
et 17 % du
Monde.
vent précaires, souvent
pigistes,sontconfrontésaux
impératifs économiques, à
l’immédiateté de l’info,
peut-être pas à la censure
mais glissant dans l’auto-
censure.Leconformismeet
le suivisme l’ont emporté sur le recul et l’ir-
révérence. Résultat, un défaut de conte-
nus, une presse monochrome.
DE SAKUTIN/AFP

Dans ce manque de pluralisme, la seule

concurrence,c’estl’uniformité.D’unecou-

vertureàl’autre,d’unarticleàl’autre.Voilà sans doute pourquoi le lecteur accorde peu de crédibilité à la presse, se détourne des journaux. Un lecteur qui n’a pas été convié aux États généraux, alors qu’il devrait être le premier concerné (en réalité, c’est la pub qui est recherchée, non un lectorat). Autant de raisons qui poussent le citoyen à réagir sur la toile, à travers les blogs et les forums, quand l’urgence démocratique coïncide avec la révolution technologique. Avec certains effets : le « non » au référen- dum sur le TCE tient pour beaucoup aux échanges sur le web.

_J.-C. R.

E N T R E T I E N

LAURENT MARTIN

Historien.

Lutter contre la concentrationweb. _J.-C. R. E N T R E T I E N LAURENT MARTIN Historien. P

PPoolliittiiss II EEnn qquuooii uunnee mmeeiilllleeuurree ddéémmooccrraattiiee iinntteerrnnee aamméélliioorreerraaiitt--eellllee llee pplluurraalliissmmee ddee llaa pprreessssee ?? LLaauurreenntt MMaarrttiinn II Aujourd’hui, le pluralisme de la presse est menacé à la fois par la crise de la presse, qui conduit à la diminution du nombre de titres, et par les solutions strictement libérales qui lui sont apportées (le rachat des titres fragiles, la concentration). La constitution de groupes multimédias puissants, en France et à l’étranger, parfois insérés dans des conglomérats industriels, déséquilibre les rapports de force entre les opinions au sein de l’espace public. Des lois anticoncentration existent en France depuis les années1980; on pourrait les renforcer en faisant droit aux revendications des sociétés de rédacteurs. Constituées en forumpermanent depuis 2005, ces sociétés réclament que leur soit reconnu un statut légal, leur donnant notamment la possibilité d’un droit de veto sur le choix du directeur de la rédaction. Ce pouvoir concédé aux journalistes fait craindre à certains le «pouvoir des soviets». Ce serait plutôt un bon moyen de résister aux caprices de l’actionnaire majoritaire, parfois actionné par le pouvoir politique, visant à imposer ses vues sur le contenu rédactionnel. Cette proposition a été rejetée par les récentset mal nommés «États générauxde la presse». En revanche, ces États généraux demandent la publication régulière et obligatoire des noms des actionnaires et des dirigeants, les données sur la diffusion, l’organisation de la rédaction, les principales sources d’information. Si une telle proposition était suivie d’effet, ce serait déjà une avancée réelle sur la voie d’une transparence accrue. Elle serait encore mieux assurée avec la

Les sociétés de rédacteurs réclament un droit de veto sur le choix du directeur de la rédaction.

publication des noms des principaux annonceurs, mais le marché publicitaire est déjà assez déprimé comme cela…

UUnn oobbsseerrvvaattooiirree ddeess pprraattiiqquueess ddee llaa pprreessssee ppoouurrrraaiitt--iill aamméélliioorreerr lleess rreellaattiioonnss eennttrree llee ppuubblliicc eett lleess jjoouurrnnaauuxx ?? En tout cas, la question de la crise de la confiance du public envers les médias –pas seulement la presse écrite– est posée déjà depuis de nombreuses années, à travers notamment les enquêtes d’opinion. De là, le retour de ce serpent de mer d’une structure disciplinaire permettant de sanctionner les

journalistes qui manquent à la déontologie de leur métier. C’est que la profession se vit comme une profession libérale, plus encore que les médecins ou les avocats, qui ont un ordre pouvant prendre des sanctions allant jusqu’à la radiation. Rien de tel chez les

journalistes. Il y a bien la commission de la carte, mais elle n’a pas ou n’exerce pas son pouvoir de sanction dans le cas de manquements déontologiques et, de toute façon, la carte n’est pas obligatoire pour exercer le métier. Les États généraux delapresseont proposélacréationd’un observatoiredes pratiques delapresse, uneinstancededébat et de réflexionagissant dans unelogiqued’autorégulationet devalorisation des bonnes pratiques et nonpas desanction. Pourquoi pas?Mais il faudrait d’abords’entendresur ladéontologieàrespecter. La questionseposeégalement auniveauducodededéontologieque certains proposent d’annexer àlaconventioncollectivedes journalistes ainsi qu’àcelui des chartes rédactionnelles qui pourraient êtrerendues obligatoires. Qui vaélaborer ces textes, qui vaveiller àleur application, comment éviter lacensureet l’autocensure?Autant dequestions pour l’heurenonrésolues.

_Propos recueillis par Christophe Kantcheff

Laurent Martin a notamment publié llaa PPrreessssee ééccrriittee eenn FFrraannccee aauu XXXX ee ssiièèccllee, LGF, 2005.

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CULTURE

CULTURE

THÉÂTRE

Scènes de combat

L es rappeurs ne sont pas les seuls à s’en prendre au pou- voir sarkozyste. Certains théâtresdebanlieuefrappent à leur tour. Et c’est d’autant

plus étonnant qu’il s’agit de grosses structures subventionnées. En ce moment même, au Théâtre2Genne- villiers,onpeutvoirlapiècedeRonan Chéneau,Nosenfantsnousfontpeur quand on les croise dans la rue, mise en scène par David Bobee, qui s’en

prend violemment à la politique dite « d’identité nationale », invective la culturefrançaiseet«laMarseillaise». Clou de ce spectacle très « craché » du côté du texte et très élaboré du

pointdevuedustylescénique:unbal-

let de CRS dansant sur la musique du Beau Danube bleu ! L’an dernier, dans un autre point de la couronne parisienne, au théâtre

Gérard-PhilipedeSaint-Denis,Moha-

med Rouabhi donnait les deux copieuses parties de sa fresque Vive la France !, où était dénoncée, par le langage du théâtre et la projection d’archives, la politique coloniale de la France à l’égard de ses immigrés. C’étaitunesorted’enquête-pamphlet qui contait l’histoire des cités et atta- quait sans ménagement l’actuel pré- sident de la République.

Prend-on les armes dans les centres

dramatiques ? Pas tout à fait. Mais quelques équipes y accueillent des artistes fortement rebelles, qui sont libres d’exprimer toute leur fureur. DavidBobee,metteurenscènedeNos enfants nous font peur quand on les

croise dans la rue, sait qu’il ne béné- ficie pas de cette liberté partout. La pièce doit être représentée dans qua- rante villes après Gennevilliers. Cer- tainsprogrammateurssontdéjàprêts

àlaretirerdel’affiche!«Faceàl’idéo-

logie sarkozyste, il faut reprendre en main les objets du service public, dit Bobee. Je ne sais pas si nous sommes

anti-Français.Inviterdesartistesafri-

cains–avectouslesproblèmesdevisa que cela comporte – à participer à un spectacle qui s’interroge sur le ministèredel’Identiténationale,c’est avoir une autre idée de la France ! Danslespectacle,ledrapeaufrançais est noir, blanc et gris parce qu’il a perdu ses couleurs ! » Enréalité,au-delàd’unerévoltequ’ils sontraresàassumer,lesresponsables

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22 I P O L I T I S I 12 février 2009 Des centres dramatiques

Des centres dramatiques de banlieue, comme à Gennevilliers ou Saint-Denis, inventent une nouvelle façon de faire du théâtre, plus proche des gens, et s’engagent contre le

pouvoir en place.

de ces appareils cherchent à les faire fonctionner différemment. Ils ne croient plus totalement à la culture traditionnelle ni aux stratégies habi- tuelles de conquête du public. Pro- grammes nouveaux, méthodes nou- velles. On se décale par rapport au fonctionnement, pourtant remar- quable, des théâtres d’Aubervilliers (Didier Bezace), de Nanterre (Jean-

TRISTAN JEANNE-VALÈS

œuvrons avec la population et nous faisonsvenirdesartistesdeNewYork ouduJapon.J’ailesoucidel’Afrique, je veux que jouent ceux qu’on voit peu sur les plateaux, les Blacks, les Arabes.Jecreuseunsillon:lamatière

vivante des anonymes. » Les répéti- tions sont publiques, le travail peut déboucher sur des réalisations de films. En janvier, Rambert mettra en scène une pièce écrite avec Éric

Méchoulan,Unemicro-histoireéco-

nomique du monde dansée, pour laquelle il mêlera aux acteurs-dan- seurs trente-cinq personnes de son

atelierd’écritureetlesquinzemembres de la chorale de la ville. Le public de

Gennevilliersestd’oresetdéjàenpro-

gression de 40 %.

Au théâtre Gérard-Philipe de Saint-

Denis, sous la nouvelle direction du

lavie.Ilyaunetensionsocialehyper- metteur en scène Christophe Rauck,

entré également en fonction il y a un

mentpluslarge.Savolontépolitique

Bobee, mais son propos est évidem-

grammelapièce-brûlotdeChéneau-

auxÉtats-Unis. Il ainscrit àsonpro-

il y a Pascal Rambert, auteur et met- teurenscènequiabeaucouptravaillé

appellation en clin d’œil marque la rupture avec un passé incarné pen- dantquaranteansparBernardSobel–

nevilliers – rien que cette nouvelle

LouisMartinelli)ouBobigny(Patrick
Sommier).ÀlatêteduThéâtre2Gen-

estgrandepuisqu’ilorganisedespar-

rainages de sans-papiers.

« J’ai quitté mon rapport verbal au

théâtre,messpectaclessontpluscor-

porels », avoue Pascal Rambert, qui

a aussi quasiment éliminé les clas- siques. « J’aime profondément mon pays,doncjelecritique,commedans mapiècedelasaisondernière,Toute

violente,nouslareflétons.Maismon engagement politique est au service de la beauté. J’invite des gestes artis- tiques,avecl’espoirdesoignerunpeu lemonde!Noustravaillonsauniveau

localetauniveauinternational.Nous

an,letonetl’actionsontaussioffen-

sifs. Là, il y a un classique à l’affiche, Cœur ardent, d’Ostrovski, mis en scèneparRaucklui-même.Maisaussi lapromessedesprochainsspectacles:

Scanner, « hurlements en faveur de Guy Debord », par David Ayala, les quatre spectacles de Villes sur le monde urbain… Les activités paral- lèles sont nombreuses : André Mar-

kowicz, qui a traduit la pièce d’Os- trovski, fait travailler des jeunes sur un texte de Dostoïesvki. Des ateliers et des stages se déroulent ici et dans

leslycées.Et,trèsinattendu,unconte-

neurbleu,pleind’abeilles,enseigneà qui passe la qualité du miel fait en milieu urbain : c’est une initiative d’Olivier Darné, créateur du FMI (Fonds mellifère impartial) et du « miel béton »

« Nous sommes des directeurs illé-

gitimes,ditChristopheRauck.Seuls nos spectacles sont légitimes. Les

pièces de Rouabhi maltraitent-ils la

Franceouunecertainefaçondepar-

ler de la France ? Elles posent sur-

toutdesquestions quisontlesnôtres et même les miennes. Il y a, dans le système institutionnel,des spectacles malo- dorants, qui puent idéologi-

« Nos enfants nous font peur quand on les croise dans la rue », une pièce de Ronan Chéneau mise en scène par David Bobee.

quement.Cen’est pas le cas de ce quenousfaisons. Maiscemétier,c’estdelavase.Ilfaut l’accepter pour que poussent quelques lotus. Nous donnons des spectaclespolitiquesetdespiècessur la ville, mais il ne faut pas croire quelesgensdebanlieueveulentvoir des pièces sur la banlieue. Ils récla- mentdegrandstextes.Nousprenons notre force dans la ville de Saint-

Denis:ilya70communautés.C’est

lourd, c’est complexe, mais cela a une force tellurique. » Ainsi parle Rauck,passéparleThéâtredusoleil d’Ariane Mnouchkine. Rauck et Rambert ne se connaissent pas. Ils donnent vie parallèlement à unerésistancequin’estpasconcertée par un mouvement commun. D’au- tresartistes,àlatêtedestructuresplus modestes,commeChristianBenedetti au Studio-Théâtre d’Alfortville ou Patrice Bigel avec son Usine de Choisy-le-roi, font aussi émerger un théâtrequichangelesrèglesdujeude la théorie et de la pratique. Ce n’est pas un raz-de-marée, mais la nais- sancesimultanéedenouvellesvagues.

_Gilles Costaz