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LA TOUTE-PUISSANCE CRIMINELLE : UNE FORME D'AUTODESTRUCTIVITÉ

Claude Balier

P.U.F. | Revue française de psychosomatique

2007/2 - n° 32 pages 117 à 128

ISSN 1164-4796

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychosomatique-2007-2-page-117.htm

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Pour citer cet article :

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Balier Claude, « La toute-puissance criminelle : une forme d'autodestructivité »,

Revue française de psychosomatique, 2007/2 n° 32, p. 117-128. DOI : 10.3917/rfps.032.0117

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CLAUDE BALIER

La toute-puissance criminelle :

une forme d’autodestructivité

J’ai rencontré en prison des hommes impressionnants par leur capa- cité à gérer des situations difficiles en toute tranquillité. Chefs de bandes redoutables, ayant sous leurs ordres des comparses d’une soumission extraordinaire car ils savaient que la moindre trahison serait sanc- tionnée par la mort. Leur obéissance absolue tenait moins en fait à la peur qu’à l’admiration exaltée pour le « patron ». Ce patron : un père « admirable » qu’on ne saurait abandonner, même lorsque la loi a marqué un point avec l’emprisonnement du chef. Bien entendu celui-ci n’était pas disposé à rencontrer un psychiatre. De mon côté je n’étais nullement intéressé par les mécanismes de fonctionnement d’une telle organisation. C’était à la loi d’accomplir son travail. Cependant je n’ai pu éviter une telle rencontre, révélant une organisation psychique créée par des traumatismes infantiles précoces. Se pose en effet la question :

par quels processus psychiques un homme parvient-il à un tel sentiment de puissance, efficace, prêt à tuer s’il le faut une personne proche et aimée dont le comportement induirait des risques pour la « bande » ? Je pense à cet adolescent fragile qui voulait absolument faire partie du groupe dominé par son père, qui s’est suicidé après le refus catégorique de celui-ci. Voici pour un psychanalyste la notion d’un père ayant place de « moi idéal », et non d’idéal du moi. Forme d’impasse, comme le montre le comportement de cet autre adolescent qui a tué son père, pourtant retiré du circuit délinquant qui lui avait valu plusieurs emprisonnements et devenu travailleur honnête. En fait pour l’adolescent, il convenait d’être « tout » pour la mère. J’ai évoqué des situations extrêmes, rarement rencontrées. C’était en fait pour poser le problème de la position psychanalytique de base,

Rev. franç. Psychosom. , 32/2007

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transmissible à des collaborateurs non psychanalystes, ce qui permet un travail en commun, base fondamentale de l’accès aux processus en cause. Car la thématique de notre réflexion pour éclairer notre recherche va bien être le problème d’une rencontre , d’une rencontre authentique avec des sujets semblant vivre dans un autre monde. C’est dire combien nous allons nous laisser interroger par nos propres vécus dans une telle situation, et même accueillir des affects quelque peu perturbants. Bien sûr, étant en position de thérapeutes, il y avait des limites à une régression possible, cette régression permettant de rejoindre les affects du patient. Des limites garanties par un travail en équipe, une équipe bien vivante, ne permettant pas d’abandonner les affects qui font le lien commun réunissant les uns et les autres. Mais de quoi parlais-je exactement dans cette entrée en matière ? Je reviens à l’exemple caricatural du chef de bande : s’il est ainsi que j’en ai fait la description, c’est sa façon de maîtriser des traumatismes vécus très précocement, des traumatismes infantiles le conduisant à une dispa- rition mortelle, ou à une inexistence dans la psychose. À vrai dire il s’agit bien d’un exemple caricatural, car, même en prison, ces sujets ne sont certes pas prêts à parler de leurs problèmes. Aussi aborderai-je des situations moins radicales, témoignant cependant d’une autodestructi- vité imminente. C’est ce que j’ai fait dans mes écrits sur le sujet. Aussi reprendrai-je des cas déjà cités ; quelque peu éclairés par le nouvel abord présenté par le thème de cette revue. L’autodestructivité est une valence difficile à concevoir. Bien sûr Freud a élaboré la notion de pulsion de mort, entité s’inscrivant dans un flux contradictoire, en opposition avec les pulsions de vie, soit la vie libi- dinale. On connaît la difficulté de nombreux analystes pour adhérer à cette conception. Pour autant, on ne peut se satisfaire du constat simplifié d’une évolution irrémédiable vers la destruction de la personne, après un temps de construction conduisant à une intégration de relations multiples et d’échanges avec l’Autre, les autres. Tout cela au nom d’un sens à donner à tous ces vécus. Alors revenons à la clinique. De quelles façons comprendre ces hommes et ces femmes qui tuent, dominent en écrasant l’autre, réduisent leur existence à quelques concepts qui sont censés représenter le monde, et leur donnent un sentiment d’identité exhaustif ? Nous voici confronté à la valeur du narcissisme, sans lequel bien sûr il ne peut y avoir d’individus. On revient aisément, de façon périodique, à la notion de constitution , en invoquant l’agencement de gènes dans les premières cellules forma-

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trices de la vie. On ne peut que constater les faits. Ainsi le rapport de l’ INSERM , si justement critiqué, nous « apprend » que l’existence de certains comportements d’enfants très jeunes permet de conclure à une organisation psychomotrice indélébile à l’égard de laquelle on ne peut rien faire. L’autodestructivité serait alors une affaire génétique, nécessi- tant des modes d’encadrement plus ou moins rigoureux selon les comportements de l’individu. En milieu carcéral, responsable d’une équipe médico-psychologique, m’évadant des problèmes diagnostiques posés une fois pour toutes, j’ai demandé à mes collaborateurs de voir systématiquement tous les entrants, soit à peu près mille par an. Non pour formuler un diagnostic, mais pour offrir un lien humain qui pouvait s’ouvrir sur un désir, de la part du prisonnier, de comprendre ce qui s’était passé. Cet entretien n’était pas présenté au détenu comme une obligation. C’était quelque chose qui n’avait rien à voir avec la justice et la peine à subir. Au fil des années nous avons pu constater, en équipe, que seuls deux cents détenus sur mille refusaient cet entretien. Ce qui n’empêchait pas certains de le demander par la suite. Mais qu’attendais-je de cet entretien ? Certes pas un diagnostic sérieux, étant donné, vu le nombre de détenus, que l’infirmier ou le psychologue qui en était chargé ne pouvait consacrer plus d’un quart d’heure à ce travail. En fait j’ai réalisé par la suite que je voulais créer et présenter tout simplement un lien humain à ces sujets quelque peu, ou beaucoup déshumanisés. Autre- ment dit sortir d’un monde, je dirais volontiers d’un « monde-chose », un monde « perceptif », où les actes, la place de chacun, sa façon d’agir ou de réagir, sont objectivés, quantifiés, classés. Manque la notion de personne , vivant et réagissant en fonction de l’accueil ou les réactions d’un autre, personne également. Voilà donc une pratique bien simpliste, me dira-t-on. Puis-je évoquer quelles ont été les suites au cours des années ? Avec la montée surpre- nante des agressions sexuelles à partir des années 90, aboutissant rapi- dement à faire des agresseurs sexuels le quart de la population occupant les prisons, les ministères concernés m’ont demandé de faire une recherche sur le sujet. J’en ai confié la réalisation à André Ciavaldini, psychologue, aidé de Martine Khayat également psychologue. On trou- vera la technique et les résultats de cette recherche dans plusieurs publi- cations, notamment dans le livre de Ciavaldini 1 . Je ne peux m’empêcher de rappeler deux éléments hautement évocateurs :

1. Ciavaldini A. (1999), Psychopathologie des agresseurs sexuels , Paris, Masson.

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Le questionnaire, évidemment bien plus détaillé que ce que l’on pouvait faire dans mon service, ne ménageant pas l’histoire des faits criminels, provoquait des réactions affectives chez l’intervenant allant jusqu’au cauchemar la nuit suivante : on était bien dans le courant d’une participation affective. Conséquence du côté du « patient » : 50 % ont demandé à bénéficier rapidement d’un traitement psychothérapeu- tique, 30 % ont demandé à réfléchir. 20 % seulement étaient dans la ligne du refus. Ces chiffres sont à mettre en comparaison avec les données officielles, selon lesquelles 10 % de ces détenus sont deman- deurs d’un traitement. Une telle approche, coordonnée avec d’autres réflexions, a déterminé le ministère à financer la création régionale de ce qu’on appelle les « centres ressources » basés sur l’intercommunication entre professions concernées par les faits délictueux d’ordre sexuel, que ce soit au nom du droit, de l’aide sociale ou de la thérapeutique. Façon, par la communi- cation, de concevoir une approche globalement humaine de l’individu. La région Alpes-Dauphiné : région lyonnaise et Auvergne, sera prochainement la première à fonctionner, sous l’égide d’André Ciavaldini. Si j’énonce ces faits, c’est pour donner corps à une approche clinique du phénomène de la destructivité que l’on assimile généralement au phénomène du passage à l’acte, soit l’agression répétitive du « psychopathe » invoquant des raisons d’agir injustifiées, façon d’exté- rioriser une pulsion agressive ancrée en quelque sorte dans le système neuro-encéphalique. Nous y reviendrons car la psychopathie existe bien, mais elle est à comprendre d’autre façon. Pour l’heure, nous allons réfléchir sur la racine de l’autodestructivité, en prenant pour exemple ce que j’ai appelé depuis longtemps le « recours à l’acte », soit, pour résumer, une manifestation de violence extrême, expression de l’enlace- ment « anéantissement-toute-puissance », l’objet étant réduit à la chose, sous l’effet d’une fétichisation 1 . Et voilà bien notre domaine : l’autre (je devrais écrire l’ Autre ) n’existe pas. Or comment se percevoir existant sans l’existence de l’autre ? Et plus justement encore, il faut parler, comme le fait A. Green, de « l’autre de l’autre », soit la « tiercéité ». Car, s’il n’y a qu’un autre,

1. Fétichisation : pour moi le fétichisme comporte un investissement massif d’un « objet chose »,

réduit à une perception demeurant dans l’espace « primaire » coupé de l’accès à la représentation. J’ai souvent opéré un rapprochement avec la conception d’un « originaire » de Piera Aulagnier, pour laquelle le « pénétré-pénétrant » des premières relations de l’enfant avec sa mère appelle une évolu- tion d’urgence pour se sauver d’un traumatisme qui est celui vécu par nombre de patients que j’ai vus.

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on peut le posséder en se laissant posséder par lui, ce qui revient au même. C’est l’histoire du jeune bébé qui vit en miroir des affects de sa mère. Il ne peut vraiment prendre existence qu’en la perdant pour ainsi dire, en la « voyant » sous une autre forme passionnée par l’existence du père. Soit un deuil douloureux à faire, compensé par le jeu : jouer à papa-maman. Le processus du recours à l’acte est bien en deçà du jeu qui suppose l’acceptation de la perte. Ce serait donc le néant, qui fait dire à l’auteur d’un crime par exemple le fameux « c’est moi et c’est pas moi », appa- remment incompréhensible, ou estimé comme une parade à l’accusation. En réalité, on peut penser que la désorganisation vécue dans la petite enfance n’a pas permis la construction psychique. Tout se passe comme si la réduction de l’autre à un fétiche était le produit d’une impossible personnalisation par rapport à la mère avec la peur de disparaître en elle. Forme de réduction des affects pour survivre.

Psychanalyse processuelle

Je reconnais avoir abordé le problème de la destructivité, disons plus exactement de l’autodestructivité, dans le désordre. Je me suis confronté tout d’abord à la plus grande violence, celle du « criminel roi », puis, évoquant d’autres aspects de cette violence, j’ai fait part de certaines de mes réflexions au cours de mes années de travail, façon d’approcher pas à pas la dimension humaine de comportements en apparence inaccessi- bles à une compréhension psychologique. Car il s’agissait bien plus de découvrir un nouveau domaine, en accédant au plus près de la construc- tion de la personne humaine, voie psychanalytique, tout en restant bien loin de la technique classique, soit du divan. Il ne s’agit plus de la pulsion de mort mais de la référence à une auto- destructivité naturelle qui jalonne le cours de la vie. Les travaux biologi- ques des trente à quarante dernières années nous révèlent la disparition chaque jour dans notre corps de milliards de cellules (Ameisen parle de suicides, car ce sont des émanations de ces cellules qui sollicitent la disparition pour être renouvelées par d’autres, jusqu’à ce que le vieillis- sement global du corps et du fonctionnement neuro-psychique incite la personne à disparaître naturellement). Il s’agit bien par conséquent d’une autodestructivité, à un niveau biologique, me dira-t-on. Certes, mais qu’est-ce exactement ce niveau, quand on lit le texte d’Ameisen : « […] les innombrables arborisations de nos nerfs, parcourant l’ensemble des territoires de notre corps, véhi-

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culant en permanence des impulsions électriques émises, reçues, déchif- frées et recomposées par la centaine de milliards de neurones qui constituent notre cerveau et dont l’action coordonnée intègre la société hétérogène qui nous compose en un individu à part entière » 1 ? Cette complexité biologique demeurerait malgré tout dans le domaine de la perception, apte cependant à régir des comportements adaptés à des organisations de vie en groupe, disons en société. Nous voici alors non pas dans le comportementalisme à proprement parler, mais plutôt dans le cognitivisme dont les processus déjà très complexes, brièvement résumés par Boris Cyrulnik sous la forme d’énoncés de processus :

perception - catégorisation - mémorisation - attribution causale - imagerie mentale - comportements… permettant l’accès à une vie sociale élaborée. Les perturbations de ces processus provoquant évidemment des trou- bles importants du comportement et des rapports sociaux peuvent être corrigées par des pratiques thérapeutiques rationnelles : rééducation, référence à un cadre, etc. Mais il faut élaborer d’autres processus en cause, ce qui nous amène à une complexité plus importante en tenant compte de l’existence d’un inconscient, troisième niveau de fonctionne- ment comme l’énonce B. Cyrulnik 2 , ce que refuse le cognitivisme clas- sique (cf. Le livre noir de la psychanalyse 3 ). Ce troisième niveau représente un saut dans le monde du psychisme, avec un inconscient fait de quantités d’impressions vécues suscitant des images de rêves incompréhensibles, un préconscient déjà plus accessible au sens et un conscient permettant d’accéder à une pensée raisonnée permet- tant des échanges discutés avec l’autre. C’est évidemment avec le travail de cet inconscient - préconscient - conscient qu’une autodestructivité va prendre tout son sens. Long travail faisant le cours de toute la vie, qui va ouvrir le sujet à l’autre, plus exactement à « l’autre de l’autre » pour reprendre le thème de la tiercéité . Et dans l’un de ses derniers ouvrages, A. Green 4 parlera de la centralité du concept de destruction (p. 206). Autodestruction pour permettre à l’ Autre d’exister. On rejoint alors Mireille Gagnebin 5 faisant de la capacité de deuil l’un des éléments

1. Ameisen J.-C. (1999), La Sculpture du vivant, Paris, Éditions du Seuil, p. 50.

2. Cyrulnik B. (2006), De chair et d’âme , Paris, Odile Jacob.

3. Meyer C. (2005), collectif Meyer (dir.), Le livre noir de la psychanalyse : vivre, penser et aller

mieux sans Freud , Paris, Éditions des Arènes.

4. Green A. (2007), Pourquoi les pulsions de destruction ou de mort ? Paris, Éditions du

Panama.

5. Gagnebin M. (1999), Du divan à l’écran , Paris, PUF , « Le Fil rouge ».

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fondamentaux de l’avance dans la vie. À l’inverse nous retrouverons la thématique toute-puissance - anéantissement évoquée plus haut.

La dynamique d’une autodestructivité

En 1992 j’avais tenté d’aborder le problème d’une autodestructivité dans un article intitulé « Destructions » 1 . La teneur du texte tourne autour de l’histoire d’un homme menant une vie adaptée, qui avait tué un fils adopté en le frappant pour le corriger d’une conduite inadaptée, car il le voulait parfait. Lui-même était resté trois jours dans le coma après une tentative de suicide faisant suite à l’acte. Il s’agit d’un acte qui explicite le soubassement dynamique de ce que j’ai appelé le recours à l’acte (style viol ou meurtre) au cours duquel l’autre est réduit à un fétiche, supprimant chez l’agresseur toute réac- tion affective. Le clivage du moi, comportant un espace inatteignable car isolé d’un fonctionnement psychique ordinaire, est le soubassement alors de l’acte. Le cas de l’homme que je cite a quelque chose de particu- lier dans la mesure où le clivage est véritablement inscrit dans sa vie courante avec son fils. Mais c’est bien à cause de ce processus qu’il n’a pu mesurer l’impact d’un coup porté sur le jeune garçon, déclenchant une hémorragie interne. Le suicide suivant l’acte illustre bien la dyna- mique « anéantissement - toute-puissance » de ce que j’ai appelé le « recours à l’acte », réduit à l’omnipotence de l’ agir qui prend en quelque sorte la place de l’ objet si je suis bien la pensée de Green ( op. cit. , p. 206). Ce qui prévaut dans l’acte c’est la jouissance et la destruc- tivité, au prix d’une réduction de la représentation au niveau de la perception (manière de retrouver Ameisen). Alors que devient la thérapeutique dans ces conditions ? Il est clair qu’il faut retrouver le chemin de la transformation de la perception en représentation. C’est pourquoi j’ai tant insisté dans mes écrits sur l’importance du regard, regard à regard entre thérapeute et patient. Sans guère d’échanges de paroles puisque ce patient n’a aucune image en tête. Mais simplement, de la part du thérapeute, montrer un regard de réflexion, façon de dire : « il y a quelque chose que je vois et que vous ne voyez pas ». Et la nuit suivante éclateront ces cauchemars dont j’ai maintes fois parlé : là encore pas de représentations mais la figure d’un monstre créant une peur insupportable, entraînant le réveil et la peur de

1. Balier C. (1992), « Destructions » , Psychiatrie française . Repris dans la même revue :

« Trente ans après », II n˚ 4. p. 153-162

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se rendormir. Nous voilà désormais dans le monde phobique, de ces phobies que j’appellerais « centrales » en évoquant la « position phobique centrale » dont parle Green 1 . De fait, j’ai montré la grande fréquence de phobies chez ces patients durant leur enfance et plus tard, mais cachées car elles font honte à ces hommes « tout-puissants ». Nous tenons alors la voie thérapeutique :

approcher le processus traumatique initial, créateur du « recours à l’acte », soit la fusion avec l’espace maternel faisant figure de dévoration, à un stade de développement infantile précédant l’accès à « l’hallucination négative » qui permettrait à la mère d’exister comme objet. Ce qui n’empêche pas ces patients de se montrer particulièrement attachés à leur mère, le père étant mis à distance, grâce à l’existence du clivage du moi qui les protège de l’angoisse terrifiante de la fusion. Clivage maintenu par la recherche de la toute-puissance écrasant l’objet et le réduisant au fétiche. Voilà l’autodestructivité en action, empêchant l’accès à la subjectivation animée par un narcissisme actif, capable d’accueillir de nouveaux événe- ments au prix de l’abandon d’anciennes positions grâce à une autodes- tructivité cette fois constructive. Capable d’accueillir l’autre (l’Autre) sans lequel aucun développement n’est possible. Un mot seulement de la thérapeutique possible avec de tels sujets enfermés dans leur système de protection par rapport aux représentations. Je reprends l’histoire d’Abel, cet homme qui a tué son fils adopté en voulant le rendre parfait, répondant à son désir d’être un objet à l’abri de toute perte. Un jour, à l’infirmière qui l’accompagnait en relaxation, lui disant quelques mots parce qu’elle le voyait très tendu, il dit brusquement :

« Toi, tais-toi », alors que jamais bien sûr il ne l’avait tutoyée. Il oubliera d’ailleurs cet événement. La voilà paralysée, acceptant mal l’entretien que j’ai alors avec elle, pendant deux jours ressentant une hostilité à mon égard et revivant des événements traumatiques de son enfance. Puis nous repre- nons le dialogue et elle me raconte ce qu’elle a vécu. C’est dire qu’il faut descendre loin dans notre vie psychique pour « entendre » ce que transmettent nos patients et réactiver les processus originaires. Loin… jusqu’aux peurs vécues très précocement, impossi- bles à mettre en représentations ; « entendre » bien sûr est un mot bête. Je parle naturellement de « résonance », à la manière de Catherine Parat, résonance qui va être perçue par le patient, par la voie du regard, faisant naître inévitablement des rêves et cauchemars la nuit suivante. Ainsi se recrée l’autre… en fait au prix d’un travail de suivi important

1. G reen A. (2002), La Pensée clinique , Paris, Odile Jacob.

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par une équipe qui constitue le cadre nécessaire à l’explosion des affects qui vont surgir alors. Après avoir parlé de la fétichisation dans les processus psychiques de ces sujets, j’ai écrit dans un article 1 : « Le second symptôme caractéris- tique de ces sujets est l’alexythimie, c’est-à-dire la méconnaissance de leurs affects, qui explique l’absence d’empathie avec ce que peut ressentir la victime. Nous sommes ici proches du fonctionnement opéra- toire des psychosomatisants ». Alors, que recherchons-nous en redonnant vie à notre patient ? Dans le même texte que je viens d’évoquer, j’ai raconté un rêve que j’ai fait, en l’attribuant, par pudeur, à un homme que j’avais rencontré. Voici ce rêve : « Je voyais le visage de mon amie sous des angles variés et chan- geant à une vitesse surprenante. À chaque fois je le voyais lumineux, coloré, expressif et j’entendais en écho : “objectal, objectal, objectal…”. Puis tout à coup ce fut un visage simplement dessiné, vide, dans une position telle qu’il ne pouvait pas y avoir de corps le justifiant. Je voyais que c’était bien les traits dessinés de mon amie et pourtant je ne le reconnaissais pas. » Voilà l’autodestructivité à l’œuvre, du moins dans sa forme « négative », avec suppression de l’autre. Cela veut-il dire qu’il y aurait une autodestructivité positive ? Nous y reviendrons mais il faut aupara- vant que j’évoque d’autres formes de violence, expulsant la pulsion vers l’objet, évitant ainsi le retour sur le soi somatique, ou l’effondrement dans le « recours à l’acte ». Je veux simplement évoquer la forme de « passage à l’acte » cadrée dans la « psychopathie ». Il y a déjà une ébauche d’élaboration vers la création de l’objet, mais sous la forme de projection répétitive d’une imago hostile sur l’autre. Des traumatismes infantiles précoces sont en cause, qui rendent tout traitement difficile. Le cadre à valeur thérapeu- tique prend ici toute son importance. L’option cognitiviste est alors un choix heureux pour repersonnaliser ce cadre.

Un saut dans la thérapeutique

Je n’ai pas envisagé tous les aspects cliniques de l’autodestructivité exprimés par la violence des actes sous formes diverses : recours à l’acte,

1. Au-delà de la fétichisation de l’objet, on peut constater chez ces sujets une alexythimie, soit la méconnaissance de leurs affects, expliquant l’absence de communication avec la victime. Nous sommes ici proches du fonctionnement opératoire en psychosomatique.

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passages à l’acte, ayant pour base un clivage du moi, vivre une forclusion à la limite de la psychose. On notera avec Gérard Bayle l’existence d’un clivage structural du moi qui correspond à ce que j’ai appelé le « recours à l’acte », façon de se sauver de l’appel vers l’anéantissement, et par ailleurs un clivage fonctionnel bien sûr beaucoup plus souple et plus accessible à une thérapie. Cette thérapie, on le comprend, est fort difficile. J’en ai donné divers exemples dans mes écrits, ce que je ne peux reprendre ici. Je voudrais cependant évoquer une pratique qui va nous permettre d’identi- fier les processus en cause pour approcher l’origine de la destructivité. Ce faisant nous retrouverons les éléments princeps de la psychanalyse. On est bien obligé de recourir à d’autres modes de relation que la « neutralité bienveillante » classique pour accéder au traumatisme à l’origine du clivage ou autres modes de défense. Bien entendu, on ne saurait se dispenser du maintien d’une distance nécessaire à l’autonomie de chacun, patient et thérapeute. Mais cela n’empêche pas de s’autoriser des abandons pour vivre en soi ce que vit le patient dans son inconscient. M. de M’Uzan par exemple a cité dans ses écrits quelques cas de ce genre. J’ai toujours été très frappé par la technique de Viviane Sorriaux 1 , avec laquelle j’ai écrit un texte concernant la médiation corporelle à propos de ces sujets n’ayant pas accès à certaines représentations psychiques alors qu’elles sont inscrites dans leur vécu corporel. N’oublions pas la remarque de A. Green, écrivant que la notion d’un narcissisme corporel est négligée 2 . Viviane, donc, m’a rapporté le cas d’une jeune femme ayant des comportements inadaptés ayant nécessité des interventions d’autorités, depuis la mort violente de sa mère. Plusieurs thérapies, y compris psychothérapies, ne provoquant aucun changement. Elle refait périodi- quement un cauchemar, répétitif, dans lequel sa mère disparaît, ce qui la réveille en état de grande angoisse. Voyant que la laisser parler ne change rien à son état, Viviane Sorriaux décide alors de recourir à une pratique s’inspirant de la sophrologie 3 et de la « métamédecine » de Claudia Rainville 4 .

1. Balier C., Sorriaux V. (2000), « Thérapies à médiation corporelle », in Agressions sexuelles :

pathologies, suivis thérapeutiques et cadre judiciaire . Sous la dir. A. Ciavaldini - C. Balier, Paris,

Masson, p. 203-208. Viviane Sorriaux est psychologue, vice-présidente de l’École alsacienne de sophro- logie.

2. Green A. « Le narcissisme corporel me semble, à cette évocation, un problème négligé aussi

bien par les psychanalystes que par les psychosomaticiens », in Interrogations psychosomatiques ,

Débats de psychanalyse , 1998, PUF , p. 153.

3. Site Internet de l’École alsacienne de sophrologie : www. sophrologie-alsace.com

4. Site de la métamédecine : www.metamedecine.com

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La toute-puissance criminelle : une forme d’autodestructivité

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Elle lui propose de jouer, soit de revivre la scène au cours de laquelle sa mère l’a quittée définitivement, ayant été tuée peu après son départ, scène qui revient périodiquement dans ses cauchemars. Viviane prend le rôle de la mère en parlant d’une voix monocorde (que j’ai entendue moi-même au cours d’un colloque), lointaine et cependant très claire, très proche. On est alors transporté « ailleurs ». Où ? Dans un rêve ? Et pourtant le corps est bien présent, la respiration sensible, des muscles quelque peu contractés : ainsi ai-je éprouvé les choses. La jeune femme, elle, s’est effondrée ; Viviane, « sa mère », lui dit alors qu’elle sera toujours avec elle, à ses côtés, dans un échange affectif intense. Puis la patiente s’est calmée. Elle n’a jamais refait le rêve trau- matisant. Elle s’est par la suite préparée à reprendre des études. Elle est devenue coquette comme si elle se réinvestissait en tant que femme et elle n’a plus pris d’antidépresseur. Elle avait alors 25 ans, l’accident étant survenu plusieurs années auparavant. Si j’ai cité cet exemple, c’est pour montrer combien l’autodestructi- vité est enracinée dans la disparition de la patiente au sein de la mère, ne permettant pas de réaliser le deuil avec la souffrance. Le deuil transfor- mant la présence immédiate, perceptive, de l’objet maternel en « objectal », la pulsion elle-même, le flux d’amour, recelant en lui-même l’objet. De la sorte, la patiente a gardé sa mère en elle, et les revoilà toutes les deux « vivantes », dans un monde interne, cependant sans effacer la réalité. C’est donc ce travail que Viviane réalise. Pour ce faire, elle est à la fois présente et dans un autre monde, elle partage les affects de la patiente qui la perçoit pour ainsi dire en elle, mais elle ne la touche pas, ne la prend pas dans ses bras. Elle vit une émotion intense mais elle demeure dans son monde de thérapeute. Cette expérience vécue ne suscite pas chez elle de rêves au cours des nuits qui suivent. Chez la patiente, l’autodestructivité est devenue deuil, propre à transformer la perte en découverte d’autres objets prenant sens sans pour autant annuler ce qui a été précédemment vécu. Fonction et objet se confondent, avec le bénéfice de l’ hallucination négative permettant à l’objet d’être bien présent, cependant hors perception. La vie psychique est alors dans sa plénitude, sans cependant perdre son processus d’autodestructivité qui se manifestera par l’accès à la sublimation, soit l’acceptation de sa propre perte au profit d’un vaste univers d’union et de liaison. J’ai livré quelques réflexions suscitées par le colloque de psychoso- matique sur l’autodestruction, alimentées par ma pratique ayant pour

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128 Claude Balier

objet la psychocriminologie. Y a-t-il quelque rapport entre les deux disciplines, entre l’acting et la maladie somatique ? Privés du recours à l’acte en prison, nombreux sont les sujets qui faisaient de l’hyperten- sion. Phénomène banal, me dira-t-on. À plusieurs reprises, au moins trois dans mes souvenirs, nous avons, en équipe, fait disparaître des crises d’épilepsie pour lesquelles les sujets étaient en traitement depuis plusieurs années. Un autre, âgé d’une trentaine d’années, a fait une crise d’asthme pour la première fois de sa vie, la tension intérieure ne pouvant plus s’exprimer par un acte. Enfin il y a eu des suicides, calme- ment préparés, échappant à toute surveillance. Voilà donc quelques éléments de mon action à propos de la délin- quance, inspirés par les travaux sur l’autodestructivité.

CLAUDE BALIER

Le Mollard

38120 Proveysieux

RÉSUMÉ — Après avoir évoqué la situation de thérapeute que j’ai vécue en travaillant avec les grands criminels, j’analyse la forme d’autodestructivité qui anime leur compor- tement par réduction de l’Autre à une perception de fétiche. Je donne un exemple de pratique thérapeutique pour accéder au traumatisme responsable de cette déshumanisation.

MOTS CLÉS — Criminalité. Annulation de l’Autre. Accès au traumatisme initial.

SUMMARY — Drawing from my experience as a therapist working with convicted crimi- nels, I analyze in this paper the form of self-destructiveness at work in their behavior which reduces the other to being perceived as a fetish. An example is given from a case study showing the trauma responsible for this dehumanisation.

KEY - WORDS — Criminality. Invalidation of the Other. Access to the initial trauma.

ZUSAMMENFASSUNG — Nach einer Einführung in die therapeutische Situation, die ich bei der Arbeit mit Schwerstkriminellen erlebt habe, analysiere ich die Form des Selbstzerstö- rungsdrangs, die deren Verhalten prägt, indem sie den Anderen auf eine Wahrnehmung als Fetisch reduzieren. Ein therapeutisches Praxisbeispiel illustriert einen Weg, sich dem für diese Entmenschlichung verantwortlichen Trauma zu nähern.

STICHWÖRTER — Kriminalität. Aufhebung des Anderen. Zugang zum Initialtrauma.

RESUMEN — Después de haber mencionado la situación de terapeuta que he vivido traba- jando con los grandes criminales, analizo la forma de autodestructividad que anima sus comportamientos por una reducción del Otro a una percepción de fetiche. Doy un ejemplo de práctica terapéutica por llegar al traumatismo responsable de esa deshumanización.

PALABRAS CLAVES — Criminalidad. Anulación del Otro. Acceso al traumatismo inicial.