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« À votre gorge, marchand de Paris !

»
chez Jean-Jacques Rousseau et Béroalde de Verville

Dans un passage célèbre des Confessions (Ire Partie, Livre Troisième, 1731-1732),
Rousseau s’applique à lui-même un exemple presque caricatural de ce qu’on
appelle « l’esprit de l’escalier » :
Deux choses presque inalliables s’unissent en moi sans que j’en puisse concevoir la
manière : un tempérament très-ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes
à naître, embarrassées et qui ne se présentent jamais qu’après coup. On diroit que mon
cœur et mon esprit n’appartiennent pas au même individu. Le sentiment, plus prompt que
l’éclair, vient remplir mon âme; mais au lieu de m’éclairer, il me brûle et m’éblouit. Je sens
tout et je ne vois rien. Je suis emporté, mais stupide; il faut que je sois de sang-froid pour
penser. Ce qu’il y a d’étonnant est que j’ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration, de
la finesse même, pourvu qu’on m’attende : je fais d’excellents impromptu à loisir, mais sur
le temps je n’ai jamais rien fait ni dit qui vaille. Je ferois une assez jolie conversation par la
poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs. Quand je lus le trait d’un duc de
Savoie qui se retourna, faisant route, pour crier : À votre gorge, marchand de Paris !, je dis :
Me voilà.

Le personnage dont il s’agit est Charles-Emmanuel Ier (1562-1630), qui vint à la


cour d’Henri IV. Voici un extrait du Journal de la France et des Français (ouvrage
collectif, coll. Quarto Gallimard, 2001, p. 674), à la date du 13 septembre 1599 (le
mercredi 14 décembre 1599, selon le Supplément au Registre-Journal du règne de Hen-
ri IV) :
Charles-Emmanuel Ier de Savoie est reçu par Henri IV à Fontainebleau. Le duc est venu
discuter de la question de Saluces [Saluzzo], laissée en suspens à la paix de Vervins (2 mai
1598). Les négociations traînent pendant des mois, sans résultat. Le duc tente en effet
d’échapper à l’alternative qu’on lui présente — le marquisat litigieux ou ses possessions en
deçà des Alpes, la Bresse, le Bugey, le Valromey et le pays de Gex — et multiplie les tenta-
tives de corrompre l’entourage du roi, notamment le maréchal de Biron [décapité le 31 juillet
1602]. Il y faudra la pression militaire.

Le « marchand de Paris » est donc Henri IV.

« À [ou : En] votre/ta gorge  ! » est une invective (le choix du vouvoiement par
Rousseau doit être d’ordre stylistique), dont Jérôme Pichon (1846) fournit dans
une note au Mesnagier de Paris un exemple qui sort de l’ordinaire :
On voit dans le récit d’une querelle de Pierre de Lesclat [† 1418], célèbre conseiller au
parlement et confident du duc de Berry, avec Raoul Drobille, procureur au parlement, ce
dernier dire à Pierre : « Je ne doubte toy ne ton povoir  ! [Je ne redoute ni toi, ni le pouvoir
que tu représentes] un sanglant étron en ta gorge  ! »

En effet, la formule se singularise en ce qu’elle combine insulte et riposte : « À [ou :


En] votre/ta gorge  ! » est d’ordinaire ce qu’on rétorquait à l’insulte Bran ! ou Bren !
(À propos de la variation radicale bran /bʁã/ ~ bren /bʁɛ/ [cf. le picard brin], on
trouvera un exposé clair dans le Dictionnaire de l’orthographe française (1995), sous
la direction de Nina Catach, p. 169.)
« Bran » désigne la partie la plus grossière du son de froment ou de seigle (on a
d’abord dit « faire l’âne pour avoir du bran » ; « Par nuyt semble bren farine » Moraw-
ski, proverbe no1591) et, par extension, matière fécale (emploi où il a été supplanté
par « merde ») : « Si ce n’estoit la contenance d’un fol de parler seul, il n’est jour au quel
on ne m’ouist gronder en moi mesmes et contre moy : Bran du fat » Montaigne, I, Comme
nous pleurons et rions d’une mesme chose ; chez lui comme chez Rabelais, un fat est un
sot. Cf. la brenade ou branée pour les cochons, « la langue breneuse de Marie Alaco-
que » [Sartre].
On se souvient de Thaumaste l’Angloys (Pantagruel, XIX) qui « en se levant, fist un
gros pet de boulangier : car le bran vint après », plaisanterie — à laquelle on opposera
celle du diable disposé à « tenter du guaillard peché de luxure les nobles nonnains de
Pettesec » Quart Livre, XLV ‖ cf. v.1393 pets d’Espaigne ; 1739 pet de putain ; 1743 pet de
nonne — qui fait appel aux deux acceptions de bran. [Justement, l’anglais ‘bran’ est
emprunté au français et ne connaît que le sens initial : In stide of flour yet wol I yeve
hem bren (Chaucer) ‘Instead of flour I will give them bran’.] Plus loin (Pantagruel,
XXXII), narrateur et personnage dialoguent :
« Dont viens tu, Alcofrybas ?
Je luy responds. « De vostre gorge, monsieur.
— Et despuis quand y es tu ? dist il.
— Despuis (dis je) que vous alliez contre les Almyrodes.
— Il y a (dist il) plus de six moys. Et dequoy vivois tu ? que beuvoys tu ? » Je responds.
« Seigneur de mesmes vous, et des plus frians morceaulx qui passoient par vostre gorge
j’en prenois le barraige [droit de passage prélevé sur les denrées, péage].
— Voire mais (dist il) où chioys tu ?
— En vostre gorge monsieur, dis je. »

Ce qui nous ramène à notre thème.

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Le Moyen de parvenir (1616), de Béroalde de Verville, est une polyphonie qui rap-
pelle à bien des égards le Banquet des Sophistes (ou des Sages, ou des Savants, selon
le sens qu’on donne à Δειπνοσοφισταί) d’Athénée de Naucratis. Au chapitre LVIII,
Stance, un devisant dénommé Plaute raconte deux anecdotes à la faveur d’une
comparaison :
PLAUTE. Il estoit bien question que ce maquereau d’Aretin nous vînt troubler, et en parler,
quarante lieuës apres la premiere parole, il a fait comme le Prince de delà les Monts, qui
demanda à Paris, « per in fort de velurs »: et le marchand qui pensoit qu’il deût en prendre
grande quantité, lui dit, « Bran, bran. » Ce seigneur estant sur la montagne de Tarare, s’en
souvint et demanda à ses gens que c’estoit à dire bran, le plus hardy lui dit que c’estoit
merde : « Ha, dit ledit seigneur, en ta gorge, marchand de Paris ! » C’est luy-mesme qui, ayant
mangé des lentilles qui lui avoient eschaudé la goule et, se trouvant en un champ, comme
on lui eut dit que ce qui s’estoit levé estoient lentilles : « Piquez, piquez ! dit-il, qu’elles ne brus-
lent pas les pieds des chevaux ! »

 Dans « le Prince de delà les Monts » on peut reconnaître Charles-Emmanuel Ier


de Savoie, venu de Turin à Fontainebleau.
 « per in fort de velurs » est de l’italien de comédie, mêlé à des bribes de français
déformé ‖ l’indice concret est fort, ancienne monnaie de Savoie de peu de valeur,
cf.
Forte di Savoia (chiamato Patacco in Piemonte) è il nome di alcune piccole monete di bassa
lega d’argento, coniate dai Savoia fra il secolo XIV e il XVI. Era detto Forte in paragone alle
monete di vecchio tipo, che erano destinate a sostituire, ridotte per svalutazione a bassis-
simo titolo e pertanto considerate deboli.

L’image est celle d’un prince achetant pour un liard de velours ; d’où la déconve-
nue du marchand et sa grossièreté.
 La montagne de Tarare, dans le Rhône, se trouve à quelque 45 km à l’ouest
de Lyon. Tarare a été choisi par l’écrivain en raison de tarare « Espèce d’interjection
familière, dont on se sert, pour marquer qu’on se moque de ce qu’on entend dire, ou qu’on ne
le croit pas. » (Dict. de l’Acad., 1762 [4e éd.]), dont les lexicographes donnent comme
1re attestation la Comédie des proverbes (III, iii) d’Adrien de Montluc, où Thesaurus
réagit aux prédictions d’une bohémienne : « Tarare pompon ! vous estes des devins de
Montmartre : vous devinez les festes quand elles sont venues. » On peut rapprocher un
plus ancien tarabin tarabas (encore chez Rabelais ; cf. la farce Tarabin, Tarabas et Tri-
boulle-Mesnage) et, plus près de nous, taratata.
 « que c’estoit à dire » : ce que voulait dire.
 « en ta gorge, marchand de Paris ! » : Formule retournant l’injure au destina-
teur : « Mange ! » (Michel Renaud, folio classique no4426, 2006, note p. 246.)
 « luy-mesme » : le même.
 « eschaudé » : ébouillanté.
 « goule » : lat. gŭla « gosier » aboutit à gole, goule, qui a évolué en gueule ; cf.
goulée, goulet, goulot, goulu, dégouliner, engoulevent…
 « comme on lui eut dit » : quand…
 « ce qui s’estoit levé » : « Lever, est quelquefois neutre [= intransitif], & se dit
des plantes, des graines qui commencent à pousser & à sortir de terre. Il avoit semé
là du gland. voilà des chesnes qui commencent à lever. les orges levent plus viste que les
froments. les bleds commençoient à lever. les pois ne sont pas encore levez. » Dict. de
l’Acad., 1694 [1re éd.].
 « Piquez » : On dit, Piquer un cheval, & absolument, Piquer, pour dire, Donner
des éperons à un cheval, & le pousser au galop. On dit dans le même sens en ter-
mes de Chasse, Piquer dans le fort, pour dire, Pousser son cheval au galop dans le
fort du bois. Et, Cet homme-là pique bien, pour dire, Cet homme-là pousse vigoureu-
sement son cheval au galop. Piquez un peu jusques-là. Piquer des deux, C’est pousser
un cheval en lui appliquant l’éperon des deux côtés. » Dict. de l’Acad., 1694 [1re éd.].

La première anecdote fait passer le duc de Savoie pour un nouvel Épiméthée, la


seconde pour un niais : lors de la publication du livre en 1616, du vivant du person-
nage († 1630) et sous le règne de Louis XIII (même si la fin officielle de la régence de
Marie de Médicis, le 20 octobre 1614, est théorique), la satire avait peut-être une por-
tée polémique (politique ?) qui nous échappe.

Dans son Histoire de Savoie depuis la domination romaine jusqu’à nos jours (Annecy,
1852), Claude Genoux [1811-1874] écrit p. 300 sans citer ses sources :
On dit qu’en apprenant la conclusion du traité de Lyon, Lesdiguières s’écria:
« Henri IV s’est conduit en vrai marchand ; Charles-Emmanuel, lui, s’est conduit en roi. »

Il s’agit, bien entendu, de François de Bonne de Lesdiguières [1543-1626], maréchal


de France ; le traité de Lyon mettant fin à la guerre entre la France et la Savoie fut
signé le mercredi 17 janvier 1601 : Charles-Emmanuel y perdait la Bresse, le Bugey,
le Valromey, le pays de Gex, le fort Dauphin, la citadelle de Bourg et ne conservait
que le marquisat de Saluces.

Natif d’Albertville, l’auteur des Mémoires d’un enfant de la Savoie ne pouvait man-
quer de connaître l’ouvrage de l’historien bressan Samuel Guichenon [1607-1664],
Histoire de Bresse et de Bugey (1650), dont voici un extrait trouvé sur le site officiel
de la commune de Saint Martin-du-Frêne [écrit Fresne dans l’usage local], dans
l’Ain (http://www.saintmartindufresne.com/region/histoire/40ansain/historique.htm) :
« Les politiques parlent diversement de ce traité ; les uns en donnoient l’avantage au Duc
de Savoye, parce que le Marquisat de Saluces qui estoit la cause de la guerre, luy estoit
demeuré, qu’il avoit fermé la porte de l’Italie aux François, et avoit réuny le Piémont en un
seul corps que le Marquisat de Saluces divisoit. Les autres louoyent le Roy d’avoir estendu
la frontière jusques aux portes de Genève, de s’estre acquis le passage libre pour la Suysse
et l’Allemagne, et d’avoir eu plus de centaines de marquis, comtes, barons et gentils-
hommes qu’il n'y en avoit de douzaines en tout l’estat de Saluces, et qu’ainsy il devoit
avoir l’honneur du traitté puisqu’il en avoit le profit. Un grand capitaine et grand politi-
que de ce royaume [Lesdiguières] donnant son advis sur un événement si remarquable, dit
de fort bonne grâce et ingénieusement, que le Roy avoit traitté en marchand et le Duc de
Savoye en Prince ». [c’est moi qui souligne]

À défaut, Genoux a pu trouver l’information chez divers auteurs, notamment chez


L.-M. Chaudon et ses continuateurs.
Le « marchand » du propos attribué à Lesdiguières explique de façon satisfaisante
le « marchand de Paris » visé par l’invective du « Prince de delà les Monts » et situe
sans conteste l’anecdote APRÈS le traité de Lyon.

Sous la plume de l’écrivain, le mini-récit est comme une anamorphose de l’épisode


historique. Mais quel prisme pour redresser l’image ?

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Y a-t-il un rapport entre ces deux versions ?


Rousseau a-t-il lu le Moyen de parvenir ?
Forse altri canterà con miglior plettro.