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A B C D

E F G H EUGÈNE-FRANÇOIS VIDOCQ

I J K L

Dictionnaire
argot-français

M N O P
Q R S T ÉDITIONS DU BOUCHER

U V W X
CONTRAT DE LICENCE — ÉDITIONS DU BOUCHER

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la propriété de la SARL Le Boucher Éditeur. Le fichier PDF est dénommé « livre
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16, rue Rochebrune 75011 Paris
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conception & réalisation : Georges Collet
couverture : ibidem
ISBN : 2-84824-026-1
Avertissement

Les entrées précédées d’un astérisque renvoient au Jargon, ou Langage de l’argot


moderne…; voir ABBAYE RUFFANTE, p. 4.
Les entrées précédées de deux astérisques renvoient aux ballades en langage argo-
tique de Villon; voir ARGUCHE (fin de l’article, p. 6).
Certains termes d’argot ne font pas l’objet d’une entrée particulière mais sont
expliqués dans un article plus générique, c’est le cas de toutes les entrées mises entre
crochets par l’éditeur.
Nous avons respecté le classement des articles de l’édition originale, il n’est pas
toujours strictement alphabétique.

Abréviations

adj. : adjectif s. m. : substantif masculin


adv. : adverbe v. : verbe
p. p. : pronom personnel v. a. : verbe actif
s. : substantif v. n. : verbe neutre
s. f. : substantif féminin v. p. : verbe passif

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ABADIS

ABADIS s. f. Foule, multitude, rassem- * ABBAYE RUFFANTE s. f. Four chaud.


blement. Ce mot appartient au vieux langage
argotique, il est précédé d’un astérisque
ABAT-RELUI s. m. Abat-jour.
ainsi que tous ceux qui sont empruntés
ABBAYE DE MONTE-À-REGRET ou DE à un petit ouvrage très rare, publié au
MONTE-À-REBOURS s. f. Nos roman- commencement du seizième siècle, et
ciers modernes, Victor Hugo même, qui est intitulé : Le Jargon, ou Langage de
qui, dans Le Dernier Jour d’un condamné, l’argot moderne, comme il est à présent en
paraît avoir étudié avec quelque soin le usage parmi les bons pauvres; tiré et
langage bigorne, donnent ce nom à la recueilli des plus fameux argotiers de ce
guillotine, quoiqu’il soit bien plus temps; composé par un pilier de bou-
ancien que la machine inventée par tanche qui maquille en molanche, en la
Guillotin, et qu’il ne s’applique qu’à la vergne de Tours; à Troyes, et se vend à
potence ou à l’échafaud. Paris, chez Jean Musier, marchand
Celui qui jadis était condamné à libraire, rue Petit-Pont, à l’image Saint-
passer tous ses jours à la Trappe ou aux Jean.
Camaldules, ne voyait pas sans éprouver
ABÈQUER v. a. Nourrir un enfant ou
quelques regrets se refermer sur lui les
quelqu’un gratuitement.
portes massives de l’abbaye. La potence
était pour les voleurs ce que les abbayes ABÈQUEUSE s. f. Nourrice.
étaient pour les gens du monde; l’espoir
n’abandonne qu’au pied de l’échafaud ABLOQUIR v. a. Acheter à prix d’argent;
celui qui s’est fait à la vie des prisons et se dit aussi pour acquérir.
des bagnes; les portes d’une prison doi- ABLOQUISSEUR-EUSE s. Celui qui
vent s’ouvrir un jour, on peut s’évader achète ou qui acquiert.
du bagne; mais lorsque le voleur est
arrivé au centre du cercle dont il a par- ABOULAGE ACRÉ s. f. Abondance.
couru toute la circonférence, il faut qu’il
ABOULER v. a. Venir.
dise adieu à toutes ses espérances, aussi
a-t-il nommé la potence l’Abbaye de ABOULER DE MACQUILLER v. a. Venir
Monte-à-Regret. de faire une chose ou une autre.

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ABOYEUR

ABOYEUR s. m. Celui qui dans une * AMADOU s. m. Les argotiers du temps


prison est chargé d’appeler les prison- passé nommaient ainsi une drogue dont
niers demandés au parloir. ils se frottaient pour devenir jaunes et
ABREUVOIR À MOUCHES s. f. Grande paraître malades.
plaie d’où coule le sang; ce terme est * AMBYER v. a. Fuir.
passé dans la langue populaire; je le ANDOUILLE s. m. Homme qui a peu de
trouve dans le Vocabulaire de Vailly, édi- vigueur, qui est indolent, sans caractère.
tion de 1831.
* ANGLUCE s. f. Oie.
ACCENT (FAIRE L’) v. p. Voir ci-après
ANGUILLE s. f. Ceinture.
ARÇON (FAIRE L’).
À NIORT (ALLER) v. a. Nier un fait.
ACCROCHE-CŒURS s. m. Favoris.
ANTIFLER v. a. Marier.
ACHAR’ s. m. Acharnement.
AGRÉ-ÉE adj. Fort-e. ANTONNE s. f. Église. Terme des
voleurs parisiens.
AFFRANCHI-IE adj. Être corrompu, con-
naître et pratiquer une ou plusieurs des ANTROLLER v. a. Emporter.
nombreuses manières de voler. (Affran- APÔTRE s. m. Doigt.
chir des Latins.) AQUIGER v. a. Battre, blesser. On aquige
AFFRANCHIR v. a. Corrompre, aussi les cartes pour les reconnaître au
apprendre à quelqu’un les ruses du passage, et les filer au besoin.
métier de fripon; ainsi l’on dira : affran- ARBALÈTE s. f. Croix que les femmes
chir un sinve avec de l’auber, corrompre portent au col.
un honnête homme avec de l’argent,
* ARBALÈTE DE CHIQUE, D’ANTONNE,
l’engager à taire la vérité; affranchir un
DE PRIANTE s. f. Croix d’église.
sinve pour grinchir, faire un fripon d’un
honnête homme. ARCASIEN ou ARCASINEUR s. m. Celui
qui écrit des lettres de Jérusalem. (Voir ce
AFFURAGE s. m. Bénéfice, profit.
mot, p. 81.)
AFFURER v. a. Gagner. (Vient probable-
ARCAT s. m. Le fait d’écrire une lettre de
ment de fur, voleur.)
Jérusalem.
* AFLUER v. a. Tromper.
ARCHE DE NOÉ s. f. Académie.
AIDANCE s. m. Service.
ARCHI-SUPPÔT DE L’ARGOT s. m. (Voir
AIGUILLE s. f. Clé. Terme dont se servent CAGOUX, p. 16.)
les voleurs de campagne.
ARÇON (FAIRE L’) v. p. Faire le signal qui
AILE s. m. Bras. sert aux voleurs, et plus particulière-
AILE (SOUS L’) adv. Sous le bras. ment aux assassins de profession, pour
ALARMISTE s. m. Chien de garde. se reconnaître entre eux. Ce signal se
fait de cette manière : le bruit d’un cra-
ALENTOIR adv. Alentour, aux environs.
chement et simuler un C sur la joue
ALTÈQUE adj. Beau, bon, excellent. droite et près du menton, avec le pouce
(Altur), d’où dérive le mot altier, changé de la main droite. On fait aussi l’arçon
en altèque. pour avertir celui qui se dispose à tra-
ALLUMER v. a. Regarder attentivement. vailler (à voler), de ne pas commencer,

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ARGANEAU

attendu qu’il est observé ou en danger entre eux; langage animé, pittoresque,
d’être saisi. énergique comme tout ce qui est
ARGANEAU ou ORGANEAU s. m.
l’œuvre des masses, auquel très souvent
Anneau de fer placé au milieu de la la langue nationale a fait des emprunts
chaîne qui joint entre eux les forçats sus- importants. Que sont les mots propres à
pects. chaque science, à chaque métier, à
chaque profession, qui n’ont point de
ARGOTIER s. m. Celui qui parle argot, racines grecques ou latines, si ce ne sont
sujet du grand Coësré. (Voir ce mot, des mots d’argot? Ce qu’on est convenu
p. 28.) d’appeler la langue du palais, n’est vrai-
ARGUEMINES s. f. Mains. Terme des ment pas autre chose qu’un langage
voleurs flamands. argotique.
ARGUCHE s. m. Argot. Plus que tous les autres, les voleurs, les
escrocs, les filous, continuellement en
Jargon des voleurs et des filous, qui
guerre avec la société, devaient
n’est compris que par eux seuls; telle est
éprouver le besoin d’un langage qui leur
du moins la définition du Dictionnaire
donnât la faculté de converser librement
de l’Académie. Cette définition ne me
sans être compris; aussi, dès qu’il y eut
paraît pas exacte; argot, maintenant, est
des corporations de voleurs, elles eurent
plutôt un terme générique destiné à
un langage à elles, langage perdu
exprimer tout jargon enté sur la langue
comme tant d’autres choses.
nationale, qui est propre à une corpora-
tion, à une profession quelconque, à Il n’existe peut-être pas une langue qui
une certaine classe d’individus; quel ait un point de départ connu; le propre
autre mot, en effet, employer pour des langues est d’être imparfaites
exprimer sa pensée, si l’on veut désigner d’abord, de se modifier, de s’améliorer
le langage exceptionnel de tels ou tels avec le temps et la civilisation; on peut
hommes : on dira bien, il est vrai, le bien dire telle langue est composée,
jargon des petits-maîtres, des coquettes, dérive de telles ou telles autres; telle
etc., etc., parce que leur manière de langue est plus ancienne que telle autre,
parler n’a rien de fixe, d’arrêté, parce mais je crois qu’il serait difficile de
qu’elle est soumise aux caprices de la remonter à la langue primitive, à la mère
mode; mais on dira l’argot des soldats, de toutes; il serait difficile aussi de faire
des marins, des voleurs, parce que, dans pour un jargon ce qu’on ne peut faire
le langage de ces derniers, les choses pour une langue; je ne puis donc assi-
sont exprimées par des mots et non par gner une date précise à la naissance du
une inflexion de voix, par une manière langage argotique, mais je puis du moins
différente de les dire; parce qu’il faut constater ces diverses époques, c’est
des mots nouveaux pour exprimer des l’objet des quelques lignes qui suivent.
choses nouvelles. Le langage argotique n’est pas de créa-
Toutes les corporations, toutes les pro- tion nouvelle; il était aux quatorzième,
fessions ont un jargon (je me sers de ce quinzième et seizième siècles celui des
mot pour me conformer à l’usage mendiants et gens de mauvaise vie, qui,
général), qui sert aux hommes qui com- à ces diverses époques, infestaient la
posent chacune d’elles à s’entendre bonne ville de Paris, et trouvaient dans

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ARGUCHE

les ruelles sombres et étroites, alors Mans, à Rouen, chez Martin Lemesgis-
nommées cour des Miracles, un asile sier, près l’église Saint-Lô, 1589, exem-
assuré. Il n’est cependant pas possible plaire de la Bibliothèque royale,
d’en rien découvrir avant l’année 1427, n° 1208.)
époque de la première apparition des La version du Dr Fourette est, il me
Bohémiens à Paris, ainsi l’on pourrait semble, la plus vraisemblable; quoi qu’il
conclure de là que les premiers éléments en soit, je n’ai pu, malgré beaucoup de
de ce jargon ont été apportés en France recherches, me procurer sur le langage
par ces enfants de la basse Égypte, si des argotique des renseignements plus posi-
assertions d’une certaine valeur ne tifs que ceux qui précèdent. Quoique
venaient pas détruire cette conclusion. son origine ne soit pas parfaitement
Sauval (Antiquités de Paris, t. I) assure constatée, il est cependant prouvé que
que des écoliers et des prêtres débau- primitivement ce jargon était plutôt
chés ont jeté les premiers germes du lan- celui des mendiants que celui des
gage argotique. (Voir CAGOUX ou voleurs. Ces derniers, selon toute appa-
ARCHI-SUPPÔT DE L’ARGOT, p. 16.) rence, ne s’en emparèrent que vers le
milieu du dix-septième siècle, lors-
L’auteur inconnu du Dictionnaire argo-
qu’une police mieux faite et une civilisa-
tique dont il est parlé ci-dessus (voir
tion plus avancée eurent chassé de Paris
ABBAYE RUFFANTE, p. 4), et celui de la
les derniers sujets du dernier roi des
lettre adressée à M. D***, insérée dans
argotiers.
l’édition des poésies de Villon, 1722,
exemplaire de la Bibliothèque royale, La langue gagna beaucoup entre les
pensent tous deux que le langage argo- mains de ces nouveaux grammairiens;
tique est le même que celui dont con- ils avaient d’autres besoins à exprimer;
vinrent entre eux les premiers merciers il fallut qu’ils créassent des mots nou-
et marchands porte-balles qui se rendi- veaux, suivant toujours une échelle
rent aux foires de Niort, de Fontenay et ascendante; elle semble aujourd’hui
des autres villes du Poitou. Le Dr Fou- être arrivée à son apogée; elle n’est plus
rette (Livre de la vie des gueux) est du seulement celle des tavernes et des mau-
même avis; mais il ajoute que le langage vais lieux, elle est aussi celle des théâ-
argotique a été enrichi et perfectionné tres; encore quelques pas et l’entrée des
par les cagoux ou archi-suppôts de salons lui sera permise.
l’argot, et qu’il tient son nom du premier Les synonymes ne manquent pas dans
Coësré qui le mit en usage; Coësré, qui se le langage argotique, aussi on trouvera
nommait Ragot, dont, par corruption, souvent dans ce Dictionnaire plusieurs
on aurait fait argot. L’opinion du Dr mots pour exprimer le même objet (et
Fourette est en quelque sorte confirmée cela ne doit pas étonner, les voleurs
par Jacques Tahureau, gentilhomme du étant dispersés sur toute l’étendue de la
Mans, qui écrivait sous les règnes de France, les mots, peuvent avoir été créés
François Ier et de Henri II, qui assure simultanément). J’ai indiqué, toutes les
que de son temps le roi ou le chef d’une fois que je l’ai pu, à quelle classe appar-
association de gueux qu’il nomme Belis- tenait l’individu qui nommait un objet
tres, s’appelait Ragot. (Voir Dialogues de de telle ou telle manière, et quelle était
Jacques Tahureau, gentilhomme du la contrée qu’il habitait ordinairement;

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ARICOTAGE

un travail semblable n’a pas encore été ARPAGAR s. Arpajon.


fait. ARPIONS s. m. Pieds.
Quoique la syntaxe et toutes les dési-
ARQUEPINCER v. a. Saisir vivement.
nences du langage argotique soient
entièrement françaises, on y trouve ARSONNEMENT s. m. Masturbation.
cependant des étymologies italiennes, ARSONNER (S’) v. p. Se masturber.
allemandes, espagnoles, provençales,
basques et bretonnes; je laisse le soin de * ARTIE s. m. Pain.
les indiquer à un philologue plus instruit * ARTIE DU GROS GUILLAUME s. m.
que moi. Pain noir.
Le poète Villon a écrit plusieurs bal- * ARTIE DE MEULAN s. m. Pain blanc.
lades en langage argotique, mais elles
ASPIC s. m. Médisant, calomniateur.
sont à peu près inintelligibles; voici, au
reste, ce qu’en dit le célèbre Clément ASPIQUERIE s. m. Médisance, calomnie.
Marot, un de ses premiers éditeurs : ASTICOT s. m. Vermicelle.
« Touchant le jargon, je le laisse à
ATOUSER v. a. Encourager.
exposer et corriger aux successeurs de
Villon en l’art de la pince et du croc. » ATOUT s. m. Estomac.
Le lecteur trouvera marqué d’un ATOUT (AVOIR DE L’) s. m. Être coura-
double astérisque les mots extraits de geux, hardi.
ces ballades dont la signification m’était
ATTACHE s. m. Boucle.
connue.
* ATTRIMER v. a. Prendre.
ARICOTAGE s. m. Le supplice de la
ATTRIQUER v. a. Acheter des effets
roue.
volés.
ARICOTER v. a. Rompre.
AUBER s. m. Argent monnayé.
ARICOTEUR s. m. Le bourreau. Celui qui AUMÔNIER. Voir DÉTOURNEUR, p. 35.
rompt.
AUTAN s. m. Grenier.
ARLEQUINS s. m. Morceaux de viande
AUTOR (D’) s. f. D’autorité.
de diverses sortes, provenant de la des-
serte des bonnes tables et des restaura- AVALER LE LURON v. a. Communier.
teurs, qui se vendent à un prix modéré AVALE TOUT CRU. Voir DÉTOURNEUR,
dans plusieurs marchés de Paris. Ce mot p. 35.
est passé dans la langue populaire.
AVALOIR s. m. Gosier.
ARNACHE s. m. Tromperie.
AVERGOTS s. m. Œufs.
ARNACHE (À L’). En trompant de toute AVOIR DU BEURRE SUR LA TÊTE v. p.
manière. Être couvert de crimes; proverbe argo-
tique des voleurs juifs; ils disent en
ARNELLERIE s. m. Rouennerie (marchan-
dise). hébreu : « Si vous avez du beurre sur la
tête, n’allez pas au soleil : il fond et
ARNELLE s. Rouen. tache. »

8
BABEL (TOUR DE)

BABEL (TOUR DE) s. f. Chambre des BAGUE s. m. Nom propre.


députés. BAIGNEUSE s. f. Chapeau de femme.
BABILLARD s. m. Confesseur. BAITE s. f. Maison.
BABILLARD s. m. Livre. BALADER v. a. Choisir, chercher. Dans le
BABILLARDE-BABILLE s. f. Lettre. langage populaire ce mot signifie mar-
BABILLER v. a. Lire. cher sans but, flâner.
* BACCON s. m. Pourceau. BALAIS s. m. Gendarme. Terme des
camelots ou marchands ambulants.
BACHASSE s. Travaux forcés, galères.
BALANCER v. a. Jeter.
BACHES (FAIRE LES) ou BACHOTTER
v. a. Terme dont se servent les floueurs, BALANCER LE CHIFFON ROUGE v. a.
et qui signifie établir les paris dans une Parler.
partie. BALANCER SA CANNE v. a. De vaga-
BACHOTTEUR s. m. Le bachotteur est bond devenir voleur.
chargé du deuxième rôle dans une BALANCER SES HALÈNES v. a. Cesser
partie jouée ordinairement au billard, et d’être voleur.
dont tous les détails seront donnés à BALANÇOIRE s. f. Fraude.
l’article EMPORTEUR, p. 40. Le bachot-
teur doit être intelligent, et ne pas man- BALANÇONS s. m. Barreaux.
quer de hardiesse; c’est lui qui arrange BALLE ou BALLE D’AMOUR s. f. Physio-
la partie, qui tient les enjeux et qui va à nomie, jolie physionomie.
l’arche (chercher de l’argent) lorsque la BALOCHE s. m. Testicule.
dupe, après avoir vidé ses poches, a
perdu sur parole, ce qui arrive souvent. BALOCHER v. a. Tripoter, faire des
Tout en coopérant activement à la ruine affaires illicites.
du sinve (dupe), il semble toujours vou- BALUCHON s. m. Paquet.
loir prendre ses intérêts. BANQUETTE s. m. Menton.
BACLER v. a. Fermer. BARBAUDIER DU CASTU s. m. Gardien
BAGOUT s. m. Nom propre. d’hôpital.

9
BARBEROT

BARBEROT s. m. Forçat chargé de raser étui à tous les yeux, et la promptitude


ses camarades. Quoiqu’il ne soit point avec laquelle ils coupaient les plus forts
alloué d’appointements aux barberots, barreaux et se débarrassaient de leurs
l’emploi qu’ils exercent est toujours chaînes, a longtemps fait croire qu’ils
vivement sollicité, et l’administration ne con-naissaient une herbe ayant la pro-
l’accorde qu’à celui qu’elle croit capable priété de couper le fer; l’herbe n’était
de pouvoir lui rendre quelques services. autre chose qu’un ressort de montre
Le barberot est donc en même temps dentelé, et parfaitement trempé.
frater et agent de surveillance officieux. BATIF-FONNE adj. Neuf, neuve.
Ses fonctions ne se bornent pas à cela,
BATOUSE ou BATOUZE s. f. Toile.
c’est lui qui est chargé de laver, avec de
l’eau et du sel, les plaies du forçat qui BATTANT s. m. Cœur.
vient de recevoir la bastonnade. BATTERIE s. m. Mensonge, patelinage.
Le barberot est déferré, il ne va pas à BATTRE COMTOIS v. a. Servir de
la fatigue, il peut parcourir librement compère à un marchand ambulant.
tous les quartiers du bagne, et il reçoit
BATTRE JOB ou BATTRE ENTIFLE v. a.
tous les jours environ trois demi-setiers
de vin en sus de sa ration; les forçats Dissimuler, faire le niais.
donnent aux barberots le titre de sous- BATTRE MORASSE v. a. Crier au voleur.
officier de galères. BATTEUR-EUSE s. Menteur.
BARBICHON s. m. Capucin.
* BAUCHER v. a. Moquer.
BARBILLON s. m. Souteneur de filles.
BAUCOTER v. a. Impatienter.
BARBOT s. m. Canard.
* BAUDE s. m. Mal vénérien.
BARBOTE s. f. Fouille d’un détenu à son
* BAUGE s. m. Coffre.
entrée en prison.
BAUGE s. m. Ventre.
BARBOTER v. a. Fouiller.
BAYAFE s. m. Pistolet. Terme des voleurs
BARBOTIER-ÈRE s. Guichetier chargé de de grande route du midi de la France.
la fouille. Femme chargée des mêmes
fonctions envers les visiteuses. BAYAFER v. a. Fusiller, passer par les
armes.
* BARRE s. f. Aiguille.
BEAUSSE s. m. Riche bourgeois. Terme
* BAS DE TIRE s. m. Bas de chausses; des voleurs flamands.
vêtement qui jadis remplaçait le pan-
BÉLIER s. m. Cocu.
talon.
BÉCHER v. a. Injurier, calomnier.
BASOURDIR v. a. Tuer, étourdir.
BÈGUE s. f. Avoine.
BASTRINGUE s. m. Étui de fer-blanc,
d’ivoire, d’argent, et quelquefois même BÉQUILLER v. a. Pendre.
d’or, de quatre pouces de long sur BÉQUILLEUR s. m. Bourreau, celui qui
environ douze lignes de diamètre, qui pend.
peut contenir des pièces de vingt francs,
BERIBONO s. m. Homme simple.
un passeport, des scies et une monture,
que les voleurs cachent dans l’anus. La BERICAIN s. m. Homme simple.
facilité qu’ils trouvaient à dérober cet BERLUE s. f. Couverture.

10
BESOUILLE

BESOUILLE s. f. Ceinture. BISCAYE s. Bicêtre. (Voir TUNE ou


BÊTE s. m. Dans la partie de billard dont TUNEBÉE, p. 160.)
les détails seront donnés à l’article BLANQUETTE s. f. Argenterie.
EMPORTEUR, la bête est celui qui tient la BLANQUETTÉ adj. Argenté.
queue.
BLASÉ adj. Enflé.
BÊTE À CORNES s. f. Fourchette.
BLAVIN s. m. Mouchoir de poche.
* BETTANDER v. a. Mendier.
BLAVINISTE s. m. Voleur de mouchoirs.
BEURRE s. m. Argent monnayé. (Voir PÉGRIOT, p. 104.)
BEURRIER s. m. Banquier. * BLER v. a. Aller.
BIBLOT s. m. Outil d’artisan. BLEU s. m. Manteau.
BIDET s. m. Le bidet est un moyen de BLOQUIR v. a. Vendre des objets volés.
correspondance très ingénieux, et
BLOT ou BON BLOT s. m. Bon prix, bon
cependant fort simple, qui sert aux pri-
marché.
sonniers, qui pour une raison quel-
conque ont été séparés, à correspondre BOBINO s. m. Montre. Terme des tireurs
entre eux de toutes les parties du bâti- parisiens.
ment dans lequel ils sont enfermés; une BOCCARD s. m. Bordel.
corde passée à travers les barreaux de BOCCARI s. Beaucaire.
leur fenêtre, et qu’ils font filer suivant le
besoin en avant ou en arrière, porte une BOGUE s. f. Montre. Terme des voleurs
lettre et rapporte la réponse; il est inu- parisiens et floueurs.
tile de dire que ce n’est que la nuit qu’ils BOGUISTE s. m. Horloger.
se servent de ce moyen de correspon- BOIS POURRI s. m. Amadou.
dance.
BOÎTE s. f. Chambre.
** BIFFER v. a. Manger goulûment.
BOÎTE À PANDORE s. f. Boîte contenant
BIGORNE s. m. Argot. (Voir ARGUCHE, de la cire molle propre à prendre
p. 6.) l’empreinte des clés.
BIGOTTER v. a. Prier. BOITEUX D’UN CHÂSSE s. m. Borgne.
BILLE s. m. Argent monnayé. BONHOMME s. m. Saint.
BINELLE s. f. Banqueroute. BONIMENT s. m. Long discours adressé
BINELLIER-ÈRE s. Banqueroutier-ère. à ceux que l’on désire se rendre favora-
* BILOU s. m. Membre de femme. bles. Annonce d’un charlatan ou d’un
banquiste.
BIRBASSE s. f. Vieille.
BONIR v. a. Dire, assurer.
BIRBASSERIE s. f. Vieillerie.
BONIQUE s. m. Vieux. Terme des
BIRBE s. m. Vieillard. voleurs normands.
BIRBE-DABE s. m. Grand-père. BONJOUR (VOL AU). Voir ci-dessous
BIRLIBIBI s. m. On nomme ainsi le jeu BONJOURIER ou CHEVALIER GRIMPANT.
des dés et coquilles de noix. BONJOURIER ou CHEVALIER GRIM-
BISARD s. m. Soufflet de cheminée. PANT s. m. Voleur au bonjour. La

11
BONJOURIER

Gazette des tribunaux a souvent entre- lement, puisent leurs éléments dans
tenu ses lecteurs des bonjouriers ou che- l’Almanach du commerce; ils peuvent
valiers grimpants; les vols au bonjour, à la donc au besoin citer un nom connu, et,
tire, à la détourne, qui peuvent être autant que possible, ils ne s’introduisent
classés dans la catégorie des délits sim- dans la maison où ils veulent voler, que
ples, justiciables seulement de lorsque le portier est absent; quelque-
l’article 401 du Code pénal, sont ordi- fois ils procèdent avec une audace vrai-
nairement les premiers exploits de ceux ment remarquable; à ce propos on me
qui débutent dans la carrière; aussi la permettra de rapporter un fait qui s’est
physionomie des bonjouriers, des passé il y a quelques années. Un bonjou-
tireurs, des détourneurs n’a-t-elle rien rier était entré dans un appartement
de bien caractéristique. Le costume du après avoir frappé plusieurs fois; et,
bonjourier est propre, élégant même; il contre son attente, le propriétaire était
est toujours chaussé comme s’il était présent, mais il était à la fenêtre, et
prêt à partir pour le bal, et un sourire qui paraissait contempler avec beaucoup
ressemble plus à une grimace qu’à toute d’attention un régiment qui passait dans
autre chose, est continuellement stéréo- la rue, enseignes déployées et musique
typé sur son visage. en tête, il venait probablement de se
Rien n’est plus simple que sa manière faire la barbe, car un plat d’argent
de procéder. Il s’introduit dans une encore plein d’eau était sur le lavabo
maison à l’insu du portier, ou en lui placé près de lui; les obstacles ne décou-
demandant une personne qu’il sait ragent pas le bonjourier, il s’approche,
devoir y demeurer; cela fait, il monte prend le plat, le vide et sort : le domicile
jusqu’à ce qu’il trouve une porte à du receleur n’était pas éloigné, et il est à
laquelle il y ait une clé, il ne cherche pas présumer que le plat à barbe était déjà
longtemps, car beaucoup de personnes vendu lorsque son propriétaire vit qu’il
ont la détestable habitude de ne jamais avait été volé. L’auteur de ce vol, qui
retirer leur clé de la serrure; le bonjou- s’est illustré depuis dans une autre car-
rier frappe d’abord doucement, puis rière, rira bien sans doute si ce livre
plus fort, puis encore plus fort; si tombe entre ses mains.
personne n’a répondu, bien certain alors Rien ne serait plus facile que de mettre
que sa victime est absente ou profondé- les bonjouriers dans l’impossibilité de
ment endormie, il tourne la clé, entre et nuire; qu’il y ait dans la loge de chaque
s’empare de tous les objets à sa concierge un cordon correspondant à
convenance; si la personne qu’il vole se une sonnette placée dans chaque appar-
réveille pendant qu’il est encore dans tement, et qu’ils devront tirer lorsqu’un
l’appartement, le bonjourier lui inconnu viendra leur demander un des
demande le premier nom venu, et se habitants de la maison. Qu’on ne per-
retire après avoir prié d’agréer ses mette plus aux domestiques de cacher la
excuses; le vol est quelquefois déjà clé du buffet qui renferme l’argenterie,
consommé lorsque cela arrive. quelque bien choisie que soit la
Il se commet tous les jours à Paris un cachette, les voleurs sauront facilement
grand nombre de vols au bonjour; les la découvrir, cette mesure est donc une
bonjouriers, pour procéder plus faci- précaution pour ainsi dire inutile : il faut

12
BONNE (ÊTRE DE LA)

autant que possible garder ses clés sur silence d’un témoin, l’indulgence d’un
soi. juge.
Lorsqu’un bonjourier a volé une BOUCARD s. f. Boutique.
assiette d’argent ou toute autre pièce BOUCARDIER s. m. Voleur de nuit dans
plate, il la cache sous son gilet; si ce sont les boutiques.
des couverts, des timbales, un huilier,
son chapeau couvert d’un mouchoir lui * BOUCHON s. f. Bourse.
sert à céler le larcin. Ainsi, si l’on ren- * BOUCLE DE ZOZE s. m. Pain bis.
contre dans un escalier un homme à la BOUCLER v. a. Enfermer les détenus
tournure embarrassée, tournant le dos à dans leur cabanon.
la rampe, et portant sous le bras un cha-
* BOUDIN s. m. Verrou.
peau couvert d’un mouchoir, il est
permis de présumer que cet homme est BOULÉE ou BOUYS s. Le fouet. Peine
un voleur. Il serait donc prudent de le qui autrefois était infligée aux petits
suivre jusque chez le portier, et de ne le voleurs et aux filles de mauvaise vie.
laisser aller que lorsqu’on aurait acquis BOUFFARDE s. f. Pipe.
la certitude qu’il n’est point ce qu’il
BOUFFARDIÈRE s. f. Cheminée, esta-
paraît être.
minet, tabagie.
Les grinchisseurs à la desserte sont une
BOUGIE s. f. Canne.
variété de bonjouriers, dont il sera parlé
ci-après. (Voir GRINCHIR À LA DES- * BOUIS s. m. Bordel.
SERTE, p. 73.) BOULANGER s. m. Le diable.
BONNE (ÊTRE DE LA) v. p. Être heureux. BOULE s. f. Foire ou fête.
Terme générique et qui est employé BOULE s. f. Tête.
pour exprimer toutes les situations heu-
BOULE JAUNE s. m. Potiron.
reuses de la vie d’un voleur.
BOULER v. a. Aller.
BONNE (ÊTRE À LA) v. p. Être aimé.
BOULET À QUEUE s. m. Melon.
BONNE (AVOIR À LA) v. p. Aimer.
BOULIN s. m. Trou fait dans une
BONNETEUR s. m. Celui qui tient dans muraille.
les campagnes des jeux de cartes aux-
BOULINE s. f. Bourse.
quels on ne gagne jamais.
BOULINER v. a. Trouer la muraille.
BOSMAR ou BOULE EN DOS s. m.
BOULINOIRE s. m. Vilebrequin.
Bossu.
BOULOTAGE s. f. Assistance.
BOUBANE s. f. Perruque.
BOULOTER v. a. Assister.
BOUC s. m. Cocu.
BOUSCAILLE s. f. Boue.
BOUCANADE s. f. Corruption. L’action
BOUSCAILLEUR s. m. Celui qui est
de corrompre avec de l’argent une per-
chargé d’enlever la boue des rues.
sonne qui connaît un fait que l’on ne
veut pas laisser divulguer; ainsi l’on BOUSSOLE s. m. Tête.
pourra dire : « J’ai coqué la bouca- BOUSSOLE DE SINGE, DE REFROIDI
nade », lorsque l’on aura acheté le s. m. Fromage de Hollande.

13
BOUTERNE

BOUTERNE s. f. La bouterne est une boîte Comme on le pense bien, ce n’est pas
carrée, d’assez grande dimension, garnie dans les grandes villes que s’exerce ce
de bijoux d’or et d’argent numérotés, et truc, il s’y trouve trop d’yeux clair-
parmi lesquels les badauds ne manquent voyants; mais on rencontre à toutes les
pas de remarquer la pièce à choisir, qui foires ou fêtes de village des proprié-
est ordinairement une superbe montre taires de bouterne. Ils procèdent sous
d’or accompagnée de la chaîne, des les yeux de MM. les gendarmes, et quel-
cachets, qui peut bien valoir 500 à quefois ils ont en poche une permission
600 francs, et que la bouternière reprend parfaitement en règle du maire ou de
pour cette somme si on la gagne. l’adjoint; cela ne doit pas étonner, s’il
Les chances du jeu de la bouterne, qui est avec le ciel des accommodements, il
est composé de huit dés, sont si bien doit nécessairement en exister avec les
distribuées, qu’il est presque impossible fonctionnaires publics.
d’y gagner autre chose que des baga- BOUTON s. f. Pièce de 20 francs. Terme
telles. Pour avoir le droit de choisir d’argot usité parmi les marchands de
parmi toutes les pièces celle qui con- chevaux.
vient le mieux, il faut amener une rafle
BOTTES DE NEUF JOURS s. f. Bottes
des huit dés, ce qui est fort rare; mais
percées.
ceux qui tiennent le jeu ont toujours à
leur disposition des dés pipés, et ils BOYE s. m. Bourreau d’un bagne, forçat
savent, lorsque cela leur convient, les chargé d’administrer la bastonnade à ses
substituer adroitement aux autres. compagnons d’infortune. Il est déferré.
Ils peuvent donc, lorsqu’ils croient le Le forçat qui doit recevoir la baston-
moment opportun, faire ce qu’ils nom- nade, est étendu sur le ventre et placé
ment un vanage, c’est-à-dire, permettre sur un lit de camp, nu jusqu’à la cein-
à celui qu’ils ont jugé devoir se laisser ture; le boye, armé d’une corde
facilement exploiter, de gagner un objet goudronnée, de quinze à vingt lignes de
d’une certaine importance; si on se diamètre, lui en applique quinze, vingt-
laisse prendre au piège, on peut perdre à cinq ou cinquante coups sur le dos,
ce jeu des sommes considérables. Le chaque coup enlève la peau et quelque-
truc de la bouterne est presque exclusi- fois la chair.
vement exercé par des femmes étroite- Cet horrible châtiment emprunté aux
ment liées avec des voleurs; elles ne mœurs orientales, est administré seule-
manquent jamais d’examiner les lieux ment sur l’ordre du commissaire du
dans lesquels elles se trouvent, et s’il y a bagne, qui est présent à l’exécution, qui
gras (s’il y a du butin à faire), elles ren- souvent encourage le boye de la voix et
seignent le mari ou l’amant, qui a du geste, et le menace même, si, cédant
bientôt dévalisé la maison. C’est une à un mouvement de commisération, il
femme de cette classe qui a indiqué au ne se sert pas de toute la vigueur de son
célèbre voleur Fiancette, dit les Bas- bras.
Bleus, le vol qui fut commis au Mans, Le boye reçoit une carte de vin, environ
chez le notaire Fouret. Je tiens les trois demi-setiers pour chaque exé-
détails de cet article de Fiancette lui- cution; quelquefois il compose avec le
même. patient qui veut être ménagé, et qui a les

14
BRAIZE

moyens de payer; pour celui-là, il a un BREMMES s. f. Cartes à jouer.


rotin de coton noirci; mais si la super-
BREMME DE PACQUELINS s. f. Carte de
cherie est découverte, il est bâtonné à géographie.
son tour.
BRICKMONT s. m. Briquet.
La peine de la bastonnade est une
peine immorale, parce qu’elle n’est BRIDE s. f. Chaîne de forçat.
autorisée par aucune loi, parce qu’elle BRIDÉ (ÊTRE) v. p. Être ferré et prêt à
ne corrige pas, puisqu’il est constant partir pour le bagne. (Voir TUNE ou
que c’est presque toujours aux mêmes TUNEBÉE, p. 160.)
forçats qu’elle est infligée. Les armées
françaises et prussiennes sont les seules BRISANT s. m. Vent.
de l’Europe dans lesquelles les puni- BRISEUR-EUSE s. Escroc. Terme auver-
tions corporelles ne sont pas admises, et gnat.
cependant ces armées sont citées à
BRISER v. a. Escroquer. Terme auver-
toutes les autres comme des modèles à
gnat. (Voir ES, p. 43.)
suivre. Lorsque l’expérience a démontré
l’inefficacité d’une mesure, lorsque sur- BRISURE s. m. Escroquerie. Terme des
tout cette mesure n’est pas en harmonie escrocs auvergnats.
avec le caractère et les mœurs du peuple BROBÊCHE s. m. Liard.
chez lequel elle est usitée, on s’étonne
que l’on n’y renonce pas. * BROBUANTE s. f. Bague.

Un forçat qui a reçu six ou huit fois la BRODANCHER v. a. Broder.


bastonnade, meurt ordinairement d’une BRODER v. a. Écrire.
maladie de poumons; cependant il se
BRODEUR s. m. Écrivain.
rencontre quelquefois de ces organisa-
tions vigoureuses qui résistent à tout, et * BROQUE s. m. Double. (Ancienne
parmi celles-là, il faut citer un individu pièce de monnaie.)
nommé Benoit, et surnommé Arrache BROQUILLE s. f. Minute.
l’âme, qui fut bâtonné trente-cinq fois
dans l’espace de seize années, et qui BRUGE s. m. Serrurier. Ce terme appar-
cependant quitta le bagne frais et vigou- tient à la haute pègre.
reux. BRUGERIE s. f. Serrurerie.

BRAIZE s. m. Argent monnayé. BÛCHES PLOMBANTES s. f. Allumettes.

BRANDILLANTE s. f. Sonnette. BUQUER v. a. Voler dans une boutique


en demandant de la monnaie. (Voir
BRANCHER v. a. Pendre. CAREURS, p. 21.)

BRANQUE s. m. Âne. BURLIN s. m. Bureau.

BRELOQUE s. f. Pendule. BUTE s. f. Guillotine.

BUTER v. a. Tuer.
BREMMIER s. m. Fabricant de cartes à
jouer. BUTEUR s. m. Bourreau.

15
CABASSER

** CABASSER v. a. Tromper. froc aux orties, et des prêtres débau-


CABE s. m. Chien. chés. Le nom de cagoux vient probable-
ment de la cagoule, espèce de capuchon
CABERMONT s. m. Cabaret.
adapté à leur justaucorps, et dont ils
CABESTAN s. m. Officier de paix ou de avaient l’habitude de se couvrir la tête
police. lorsqu’ils ne voulaient pas être connus.
CABOT s. m. Chien. Les cagoux se faisaient passer pour des
CABRIOLET s. m. Hotte de chiffonnier.
personnes de condition ruinées par
quelque malheur imprévu, et leur élo-
CADENNE s. f. Chaîne de col. quence leur donnait les moyens d’extor-
CADET s. m. Pince de voleur. quer aux bonnes âmes des aumônes
CADICHON s. f. Montre. quelquefois considérables.
Les cagoux étaient chargés, par le
* CAFARDE s. f. Lune (la).
grand Coësré, de la conduite des
* CAGNE s. m. Cheval. novices, auxquels ils devaient apprendre
CAGOUX ou ARCHI-SUPPÔT DE le langage argotique et les diverses ruses
L’ARGOT. S’il faut croire les historiens du métier d’argotier.
du temps, et particulièrement Sauval, le Ce n’était qu’après un noviciat de
royaume argotique était mieux organisé quelques semaines, durant lesquelles il
que beaucoup d’autres, car le grand était rudement battu, afin que son corps
Coësré n’accordait les dignités de se fît aux coups, que le novice était
l’empire qu’à ceux de ses sujets qui s’en admis à fournir aux argotiers réunis sous
étaient montrés dignes, soit par leurs la présidence de leur monarque, le pre-
capacités, soit par les services qu’ils mier des deux chefs-d’œuvre qui
avaient rendus; aussi n’était-ce que très devaient lui valoir l’accolade fraternelle;
difficilement que les argotiers obte- à cet effet, une longue corde, à laquelle
naient le titre de cagoux, ou archi-suppôt étaient attachées une bourse et une mul-
de l’argot. titude de petites clochettes, descendait
Les cagoux étaient, pour la plupart, du plafond d’une vaste salle; le novice,
des écoliers chassés des divers collèges les yeux bandés, et se tenant seulement
de Paris, des moines qui avaient jeté le sur une jambe, devait tourner autour de

16
CAILLÉ

la corde et couper la bourse, sans que les roulotier; l’amant de la seconde est fai-
clochettes tintassent; s’il réussissait, il seur ou escroc. Il ne faut pas juger sur
était admis à faire le second chef- l’étiquette du sac.
d’œuvre; dans le cas contraire, il était
* CALLOTS s. m. Sujets du grand
roué de coups et remis aux cagoux
Coësré, qui allaient mendiant par les
jusqu’à ce qu’il fût devenu plus adroit.
rues de l’ancien Paris; ils feignaient
Le lendemain les cagoux accompa-
d’être récemment guéris de la teigne, et
gnaient dans un lieu de réunion
de venir de Sainte-Reine. « Sainte-Cha-
publique celui qui était sorti victorieux
pelle où toutes les années il s’opérait, dit
de la première épreuve, et lorsqu’ils
Félibien, un grand nombre de guérisons
avaient avisé un bourgeois portant, sui-
vraiment miraculeuses. »
vant la coutume du temps, sa bourse
suspendue à sa ceinture, ils lui ordon- CALOQUÉ s. m. Chapeau.
naient d’aller la couper; puis, s’adres-
CALOTS s. m. Coquilles de noix; au
sant à ceux qui se trouvaient là : « Voilà,
singulier, dé à coudre.
disaient-ils, un homme qui va voler la
bourse de ce bourgeois », ce qui avait CALVIGNE s. f. Vigne.
lieu en effet. Le pauvre novice alors était
CALVIN s. m. Raisin.
encore battu, non seulement par les
spectateurs désintéressés, mais encore CAMBRIOLLE s. f. Chambre.
par ses compagnons, qui, cependant,
trouvaient le moyen de protéger sa fuite CAMBRIOLEUR-EUSE s. On reconnaît un
lorsqu’à la faveur du tumulte qu’ils soldat, même lorsque qu’il a quitté
avaient fait naître, ils avaient fait une l’uniforme pour endosser l’habit bour-
ample moisson dans les poches des bons geois, on peut se mettre à sa fenêtre,
habitants de Paris. (Voir le premier regarder ceux qui passent dans la rue et
volume de l’excellent roman de Victor dire, sans craindre de se tromper, celui-
Hugo, Notre-Dame de Paris.) ci est un tailleur, cet autre est un
cordonnier; il y a dans les habitudes du
CAILLÉ s. m. Poisson. corps de chaque homme un certain je-
CALÈGE s. f. Quoiqu’on ne rencontre ne-sais-quoi qui décèle la profession
pas la calège sur la voie publique, elle qu’il exerce, et que seulement ceux qui
n’est pas cependant une femme hon- ne savent pas voir ce qui frappe les yeux
nête; ses appas sont la marchandise de tout le monde ne peuvent pas saisir;
qu’elle débite, mais elle vend très cher eh bien, si l’on voulait s’en donner la
ce que la PONANTE et la DOSSIÈRE (voir peine, il ne serait guère plus difficile de
ces mots, p. 108, p. 37), livrent à un prix reconnaître un voleur qu’un soldat, un
modéré, sa toilette est plus fraîche, ses tailleur ou un cordonnier. Comme il faut
manières plus polies, mais ses mœurs que ce livre soit pour les honnêtes gens
sont les mêmes; la ponante danse le le fil d’Ariane destiné à les conduire à
chahut à la Courtille; la calège danse le travers les sinuosités du labyrinthe,
cancan au bal Musard; l’une boit du vin j’indique les diagnostics propres à faire
à quinze et se grise; l’autre boit du reconnaître chaque genre; si après cela
champagne et s’enivre; la première a ceux auxquels il est destiné ne savent
pour amant un cambrioleur ou un pas se conduire, tant pis pour eux.

17
CAMBRIOLEUR-EUSE

Les cambrioleurs sont les voleurs de (suivre) la personne qui doit être volée,
chambre soit à l’aide de fausses clés soit dans la crainte qu’un oubli ne la force à
à l’aide d’effraction. Ce sont pour la plu- revenir au logis; s’il en est ainsi, celui
part des hommes jeunes encore, qui est chargé de cette mission la
presque toujours ils sont proprement devance, et vient prévenir ses cama-
vêtus, mais quel que soit le costume rades, qui peuvent alors s’évader avant
qu’ils aient adopté, que ce soit celui le retour du mézière.
d’un ouvrier ou celui d’un dandy, le bout Si, tandis que les cambrioleurs tra-
de l’oreille perce toujours. Les couleurs vaillent, quelqu’un monte ou descend,
voyantes, rouge, bleu ou jaune, sont et qu’il désire savoir ce que font dans
celles qu’ils affectionnent le plus; ils l’escalier ces individus qu’il ne connaît
auront de petits anneaux d’or aux pas, on lui demande un nom en l’air :
oreilles; des colliers en cheveux, tro- une blanchisseuse, une sage-femme,
phées d’amour dont ils aimeront à se une garde-malade; dans ce cas, le voleur
parer; s’ils portent des gants ils seront interrogé balbutie plutôt qu’il ne parle,
d’une qualité inférieure; si d’aventure il ne regarde pas l’interrogateur, et
l’un d’eux ne se fait pas remarquer par empressé de lui livrer le passage, il se
l’étrangeté de son costume il y aura dans range contre la muraille, et tourne le dos
ses manières quelque chose de contraint à la rampe.
qui ne se remarque pas dans l’honnête Si les voleurs savent que le portier est
homme; ce ne sera point de la timidité, vigilant, et s’ils présument que le vol
ce sera une gêne, résultat de l’appréhen- consommé ils auront de gros paquets à
sion de se trahir. Ces diverses observa- sortir, l’un d’eux entre tenant un paquet
tions ne sont pas propres seulement aux sous le bras; ce paquet, comme on le
cambrioleurs, elles peuvent s’appliquer pense bien, ne contient que du foin, qui
à tous les membres de la grande famille est remplacé, lorsqu’il s’agit de sortir,
des trompeurs. Les escrocs, les faiseurs, par les objets volés.
les chevaliers d’industrie, sont les seuls
Quelques cambrioleurs se font accom-
qui se soient fait un front qui ne rougit
pagner, dans leurs expéditions, par des
jamais.
femmes portant une hotte ou un panier
Les cambrioleurs travaillent rarement de blanchisseuse, dans lesquels les
seuls; lorsqu’ils préméditent un coup, ils objets volés peuvent être facilement
s’introduisent trois ou quatre dans une déposés; la présence d’une femme sor-
maison, et montent successivement; tant d’une maison, et surtout d’une
l’un d’eux frappe aux portes, si per- maison sans portier, avec un semblable
sonne ne répond, c’est bon signe, et l’on attirail, est donc une circonstance qu’il
se dispose à opérer; aussitôt, pour se est important de remarquer, si, surtout,
mettre en garde contre toute surprise, l’on croit voir cette femme pour la pre-
pendant que l’un des associés fait sauter mière fois.
la gâche ou jouer le rossignol, un autre Il y a aussi les cambrioleurs à la flan
va se poster à l’étage supérieur, et un (voleurs de chambre au hasard) qui
troisième à l’étage au-dessous. s’introduisent dans une maison sans
Lorsque l’affaire est donnée ou nourrie, auparavant avoir jeté leur dévolu; ces
l’un des voleurs se charge de filer improvisateurs ne sont sûrs de rien, ils

18
CAMBRIOLEUR-EUSE

vont de porte en porte, où il y a ils pren- ces messieurs, avant de tenter une
nent, où il n’y a rien, le voleur, comme le entreprise, savent prendre toutes les
roi, perd ses droits. Le métier de cam- précautions propres à en assurer le
brioleur à la flan, qui n’est exercé que succès; ils connaissent les habitudes de
par ceux qui débutent dans la carrière, la personne qui habite l’appartement
est très périlleux et très peu lucratif. qu’ils veulent dévaliser; ils savent quand
Les voleurs ont des habitudes qu’ils elle sera absente, et si chez elle il y a du
conservent durant tout le temps de leur butin à faire.
exercice; à une époque déjà éloignée, ils Le meilleur moyen à employer pour
se faisaient tous chausser chez une cor- mettre les cambrioleurs dans l’impossi-
donnière que l’on nommait la mère bilité de nuire, est de toujours tenir la
Rousselle, et qui demeurait rue de la clé de son appartement dans un lieu sûr;
Vannerie; à la même époque, Gravès, ne la laissez jamais à votre porte, ne
rue de la Verrerie, et Tormel, rue Cul- l’accrochez nulle part, ne la prêtez à per-
ture-Sainte-Catherine, étaient les seuls sonne, même pour arrêter un saigne-
tailleurs qui eussent le privilège ment de nez; si vous sortez, et que vous
d’habiller ces messieurs. Le contact a ne vouliez pas la porter sur vous,
corrompu les deux tailleurs, pères et fils cachez-la le mieux qu’il vous sera pos-
sont à la fin devenus voleurs, et ont été sible. Cachez aussi vos objets les plus
condamnés; la cordonnière, du moins je précieux; cela fait, laissez à vos meubles
le pense, a été plus ferme; mais, quoi toutes vos autres clés : vous épargnerez
qu’il en soit, sa réputation était si bien aux voleurs la peine d’une effraction qui
faite et ses chaussures si remarquables, ne les arrêterait pas, et à vous le soin de
que lorsqu’un individu était arrêté et faire réparer le dégât que sans cela ils ne
conduit à M. Limodin, interrogateur, il manqueraient pas de commettre.
était sans miséricorde envoyé à Bicêtre
Les plus dangereux cambrioleurs sont,
si pour son malheur il portait des sou-
sans contredit, les nourrisseurs; on les
liers sortis des magasins de la mère
nomme ainsi parce qu’ils nourrissent des
Rousselle. Une semblable mesure était
affaires. Nourrir une affaire, c’est l’avoir
arbitraire sans doute, mais cependant
toujours en perspective, en attendant le
l’expérience avait prouvé son utilité.
moment le plus propice pour l’exé-
Les voleuses, de leur côté, avaient cution; les nourrisseurs, qui n’agissent
pour couturière une certaine femme que lorsqu’ils ont la certitude de ne
nommée Mulot; elle seule, disaient- point faire coup fourré, sont ordinaire-
elles, savait avantager la taille, et faire ment de vieux routiers qui connaissent
sur les coutures ce qu’elles nommaient plus d’un tour; ils savent se ménager des
des nervures. intelligences où ils veulent voler; au
Les nuances, aujourd’hui, ne sont besoin même, l’un d’eux vient s’y loger,
peut-être pas aussi tranchées; mais et attend, pour commettre le vol, qu’il
cependant, si un voleur en renom ait acquis dans le quartier qu’il habite
adopte un costume, tous les autres cher- une considération qui ne permette pas
chent à l’imiter. aux soupçons de s’arrêter sur lui. Ce
Je me suis un peu éloigné des cambrio- dernier n’exécute presque jamais, il se
leurs, auxquels je me hâte de revenir; borne seulement à fournir aux exécu-

19
CAMBROU-OUZE

tants tous les indices qui peuvent leur exprimer telle action répréhensible, ou
être nécessaires. Souvent même il a la tel vice honteux; on n’en trouve pas un
précaution de se mettre en évidence lors seul pour remplacer ceux de la langue
de l’exécution, afin que sa présence usuelle, qui expriment des idées d’ordre
puisse, en temps opportun, servir à éta- ou de vertu; aussi doit-on s’attendre à
blir un alibi incontestable. trouver, dans un livre destiné à faire
Ce sont ordinairement de vieux connaître leurs mœurs et leur langage,
voleurs qui travaillent de cette manière; des récits peu édifiants. J’ai réfléchi
parmi eux on cite le nommé Godé, dit longtemps avant de me déterminer à
Marquis, dit Capdeville; après s’être leur donner place dans cet ouvrage; je
évadé du bagne, il y a plus de quarante craignais que quelques censeurs sévères
ans, il vint s’établir aux environs de ne m’accusassent d’avoir outragé la
Paris, où il commit deux vols très consi- pudeur, mais après j’ai pensé que le vice
dérables, l’un à Saint-Germain-en-Laye, n’était dangereux que lorsqu’on le pei-
l’autre à Belleville; cet individu est gnait revêtu d’un élégant habit, mais
aujourd’hui au bagne de Brest, où il que, nu, sa laideur devait faire reculer
subit une condamnation à perpétuité. les moins délicats; voilà pourquoi cet
Les vols de chambre sont ordinaire- article et quelques autres semblables se
ment commis les dimanches et jours de trouveront sous les yeux du lecteur;
fête. voilà pourquoi je n’ai pas employé des
CAMBROU-OUZE s. Domestique, périphrases pour exprimer ma pensée;
servante. voilà pourquoi le mot propre est tou-
jours celui qui se trouve sous ma plume.
CAMBROUZE s. f. Province.
Je laisse au lecteur le soin de
CAMBROUZIER s. m. Voleur de m’apprendre si la méthode que j’ai
campagne. adoptée est la meilleure.
CAMÉLÉON s. m. Courtisan. Le canapé est le rendez-vous ordinaire
CAMELOT s. m. Marchand. des pédérastes; les TANTES (voir ce mot,
CAMELOTE s. m. Sperme. p. 153) s’y réunissent pour procurer à
ces libertins blasés, qui appartiennent
CAMELOTE s. f. Toute espèce de presque tous aux classes éminentes de la
marchandises. société, les objets qu’ils convoitent; les
CAMISOLE s. m. Gilet. quais, depuis le Louvre jusqu’au Pont-
CAMOUFLE s. f. Chandelle. Royal, la rue Saint-Fiacre, le boulevard
entre les rues Neuve-du-Luxembourg et
CAMOUFLET s. m. Chandelier.
Duphot, sont des canapés très dange-
CAMOUFLEMENT s. m. Déguisement. reux. On conçoit, jusques à un certain
CAMOUFLER v. a. Déguiser. point, que la surveillance de la police ne
s’exerce sur ces lieux que d’une manière
* CAMUSE s. f. Carpe.
imparfaite; mais ce que l’on ne com-
CANAGE s. f. Agonie, dernière lutte prend pas, c’est que l’existence de cer-
contre la mort. taines maisons, entièrement dévolues
CANAPÉ s. m. On trouve dans le langage aux descendants des Gomorrhéens,
des voleurs, dix, vingt mots même, pour soient tolérées; parmi ces maisons, je

20
CANARD SANS PLUMES

dois signaler celle que tient le nommé, CARANTE s. f. Table.


ou plutôt (pour conserver à cet être CARCAGNO s. m. Usurier.
amphibie la qualification qu’il ou elle se
donne), la nommée Cottin, rue de Gre- CARDINALE s. f. Lune. Terme des
nelle-Saint-Honoré, n° 3; la police a voleurs des provinces du Nord.
déjà plusieurs fois fait fermer cette CAR-D’ŒIL ou plutôt QUART-D’ŒIL
maison, réceptacle immonde de tout ce s. m. Commissaire de police.
que Paris renferme de fangeux, et tou- CARER v. a. Voler à la care. (Voir ci-après
jours elle a été rouverte; pourquoi? je CAREUR.)
m’adresse cette interrogation, sans pou-
voir y trouver une réponse convenable; CAREUR-EUSE s. Presque tous les careurs
est-ce parce que quelquefois on a pu y sont des Bohémiens, des Italiens ou des
saisir quelques individus brouillés avec Juifs. Hommes ou femmes, ils se pré-
la justice; je ne puis croire que ce soit sentent dans un magasin achalandé, et
cette considération qui ait arrêté l’auto- après avoir acheté ils donnent en paie-
rité, on sait maintenant apprécier l’uti- ment une pièce de monnaie dont la
lité de ces établissements où les gens valeur excède de beaucoup celle de
vicieux se rassemblent pour corrompre l’objet dont ils ont fait l’acquisition; tout
les honnêtes gens qu’un hasard malheu- en examinant la monnaie qui leur a été
reux y amène. rendue, ils remarquent une ou deux
pièces qui ne sont pas semblables aux
CANARD SANS PLUMES s. m. Nerf de
autres, les anciennes pièces de vingt-
bœuf avec lequel les argousins frappent quatre sous, les écus de six francs à la
les forçats qui sont en route pour le vache ou au double W, sont celles qu’ils
bagne. remarquent le plus habituellement,
CANELLE s. Caen. parce que l’on croit assez généralement
CANER v. a. Agoniser, être prêt à mourir. qu’il y a dans ces pièces de monnaie une
certaine quantité d’or, et que cette
CANER LA PÉGRENNE v. n. Mourir de
croyance doit donner à la proposition
faim.
qu’ils ont l’intention de faire, une cer-
CANICHE s. m. Ballot carré à oreilles. taine valeur : « Si vous aviez beaucoup
CANTON ou CARRUCHE s. f. Prison. de pièces semblables à celles-ci, nous
C A N T O N N I E R - I È R E s. Prisonnier, vous les prendrions en vous donnant un
prisonnière. bénéfice », disent-ils. Le marchand,
séduit par l’appât du gain, se met à cher-
CAPAHUTER v. a. Assassiner son com-
cher dans son comptoir, et quelquefois
plice pour s’approprier sa part de butin. même dans les sacs de sa réserve, des
CAPITAINAGE s. m. Agiotage. pièces telles que le careur en désire, et si
CAPITAINE s. m. Agioteur. pour accélérer la recherche le marchand
lui permet l’accès de son comptoir, il
CAPITAINER v. a. Agioter.
peut être assuré qu’il y puisera avec une
* CAPONS s. m. Sujet du roi des argo- dextérité vraiment remarquable.
tiers, larrons et coupeurs de bourses. Les careurs ont dans leur sac plusieurs
* CAPRE s. m. Carolus, ancienne pièce ruses dont ils se servent alternative-
de monnaie. ment, mais un échange est le fondement

21
CARIBÉNER

de toutes; au reste il est très facile de CAROUBLE s. f. Fausse clé.


reconnaître les careurs, tandis qu’on CAROUBLEUR-EUSE s. Variété de cam-
ouvre le comptoir, ils y plongent la main brioleurs; ils entretiennent des intelli-
comme pour aider au triage et indiquer gences avec les domestiques, frotteurs,
les pièces qu’ils désirent, si par hasard le colleurs de papiers, peintres. Aussi
marchand a besoin d’aller dans son comme ils connaissent parfaitement les
arrière-boutique pour leur rendre sur endroits qui peuvent leur offrir des res-
une pièce d’or, ils le suivent, et il n’est sources, ils vont droit au but; la plupart
sorte de ruses qu’ils n’emploient pour du temps ils se servent de fausses clés
parvenir à mettre la main dans le sac. qu’ils fabriquent eux-mêmes sur les
Que les marchands se persuadent bien empreintes qui leur sont données par les
que les anciennes pièces de vingt-quatre indicateurs leurs complices.
sous, les écus de six francs à la vache ou
CASCARET s. m. Écu de trois francs.
au double W, ainsi que les monnaies
étrangères n’ont point une valeur CASQUER v. a. Donner aveuglément
exceptionnelle; qu’ils aient l’œil conti- dans tous les pièges.
nuellement ouvert sur les inconnus, CASSANTE s. Noix, dent.
hommes, femmes ou enfants, qui vien- CASSER v. a. Couper.
draient, sous quel prétexte que ce soit,
CASTUC s. f. Prison.
leur proposer un échange, et ils seront à
l’abri de la ruse des plus adroits careurs. CASTUS s. m. Hôpital.
Il y a parmi les careurs, comme parmi CAVALER (SE) v. p. S’enfuir.
les cambrioleurs et autres voleurs, des CAVÉ s. f. Dupe.
nourrisseurs d’affaires; ces derniers, pour
CAYER s. m. Poisson.
gagner la confiance de celui qu’ils veu-
lent dépouiller, lui achètent, jusqu’à ce * CAYMAN s. m. Mendiant.
que le moment opportun soit arrivé, des CERCLE s. m. Argent.
pièces cinq ou six sous au-delà de leur CERCLÉ s. m. Tonneau.
valeur réelle.
CENTRE À L’ESTORGUE s. m. Sobriquet,
Les ROMAMICHELS (voir ce mot,
faux nom.
p. 120) citent parmi les célébrités de leur
corporation, deux careuses célèbres, CENTRE s. m. Nom propre.
nommées la Duchesse et la mère Caron. CERF-VOLANT s. f. Femme qui dépouille
Avant d’exercer ce métier ces femmes les petits enfants dans une allée ou dans
servaient d’éclaireurs à la bande du un lieu écarté.
fameux Sallambier, chauffeur du Nord, * CERT DE CHARRUE s. m. Quart d’écu.
exécuté à Bruges avec trente de ses
CHAHUTER v. a. Faire tapage pour
complices.
s’amuser.
CARIBÉNER v. a. Voler à la care. (Voir
CHAHUTEUR-EUSE s. Tapageur, tapa-
CAREUR, p. 21.)
geuse.
CARLE s. m. Argent monnayé.
CHANOINE-ESSE s. Rentier, rentière.
CARLINE s. f. Mort (la). CHANTER (FAIRE) v. a. Voir ci-après
CARNE s. f. Viande gâtée. CHANTEUR, p. 23.

22
CHANTEUR

CHANTEUR s. m. Celui qui fait contri- du roi donne la main, et qui sont salués
buer un individu en le menaçant de par le commissaire de police, il faudra
mettre le public ou l’autorité dans la que je me résolve à écrire un ouvrage
confidence de sa turpitude. Ce serait plus volumineux que la Biographie des
une entreprise pour ainsi dire inexécu- frères Michaud.
table que dévoiler tous les chantages, et
Si quelquefois de très braves gens
seulement esquisser la physiologie de
n’étaient pas les victimes des chanteurs,
tous les chanteurs. Après avoir parlé des
on pourrait, sans qu’il en résultât un
journalistes qui exploitent les artistes
grand mal, laisser ces derniers exercer
dramatiques, auxquels ils accordent ou
paisiblement leur industrie; car ceux
refusent des talents suivant que le
qu’ils exploitent ne valent guère plus
chiffre de leurs abonnements est plus ou
qu’eux; ce sont de ces hommes que les
moins élevé; ceux qui vous menacent, si
lois du Moyen Âge, lois impitoyables il
vous ne leur donnez pas une certaine
est vrai, condamnaient au dernier
somme, d’imprimer dans leur feuille
supplice; de ces hommes dont toutes les
une notice biographique sur vous, votre
père, votre mère ou votre sœur, qui vous actions, toutes les pensées, sont un
offrent à un prix raisonnable l’oraison outrage aux lois imprescriptibles de la
funèbre de celui de vos grands-parents nature; de ces hommes que l’on est
qui vient de rendre l’âme; du vaudevil- forcé de regarder comme des anomalies,
liste qui a des flons-flons pour tous les si l’on ne veut pas concevoir une bien
anniversaires; du poète qui a des dithy- triste idée de la pauvre humanité.
rambes pour toutes les naissances et des Les chanteurs ont à leur disposition de
élégies pour tous les morts, il en reste- jeunes garçons doués d’une jolie physio-
rait encore beaucoup d’autres, chan- nomie, qui s’en vont tourner autour de
teurs par occasion sinon par métier; et tel financier, de tel noble personnage, et
parmi ces derniers il faudrait ranger même de tel magistrat qui ne se rappelle
ceux qui vendent leur silence ou leur de ses études classiques que les odes
témoignage, l’honneur de la femme d’Anacréon à Bathylle, et les passages
qu’ils ont séduite, une lettre tombée par des Bucoliques de Virgile adressés à
hasard entre leurs mains et mille autres Alexis; si le pantre mord à l’hameçon, le
encore; mais comme il n’y a pas de loi Jésus le mène dans un lieu propice, et
qui punisse le fourbe adroit, le calom- lorsque le délit est bien constaté, quel-
niateur, le violateur de la foi jurée; quefois même lorsqu’il a déjà reçu un
comme tous ceux dont je viens de parler commencement d’exécution, arrive un
sont de très « honnêtes gens », je ne agent de police d’une taille et d’une cor-
veux pas m’occuper d’eux. pulence respectables : « Ah! je vous y
Les bornes de cet ouvrage ne me per- prends, dit-il; suivez-moi chez le com-
mettent de parler que des individus que missaire de police. » Le Jésus pleure, le
les articles du Code pénal atteignent; si pécheur supplie; larmes et prières sont
jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, je me inutiles. Le pécheur offre de l’argent, le
détermine à écrire le recueil des ruses de faux sergent de ville est incorruptible,
tous les fripons qui pullulent dans le mais le commissaire de police supposé
monde, fripons auxquels le procureur n’est pas inexorable : tout s’arrange,

23
CHARLOT

moyennant finance, et le procès-verbal vidu dont l’extérieur n’annonce pas une


est jeté au feu. très vaste conception, et il sait trouver le
Ce n’est point toujours de cette moyen de lier conversation avec lui;
manière que procèdent les chanteurs, tout à coup ils sont abordés par un
c’est quelquefois le frère du jeune quidam, richement vêtu, qui s’exprime
homme qui remplace le sergent de ville, difficilement en français, et qui désire
et son père qui joue le rôle du commis- être conduit, soit au Jardin du roi, soit
saire de police; cette dernière manière au Palais-Royal, soit à la plaine de Gre-
de procéder est même la plus usitée. nelle pour y voir « le petite foussille-
Beaucoup de gens, bien certains qu’ils ment pien choli », mais toujours à un
avaient affaire à des fripons, ont cepen- lieu très éloigné de l’endroit où l’on se
dant financé; s’ils s’étaient plaints, les trouve; il offre pour payer ce léger ser-
chanteurs, il est vrai, auraient été punis, vice une pièce d’or, quelquefois même
mais la turpitude des plaignants aurait deux; il s’est adressé au jardinier, et
été connue : ils se turent et firent bien. celui-ci dit à la dupe : « Puisque nous
Un individu bien connu, le sieur L…, sommes ensemble, nous partagerons
exerce depuis très longtemps, à Paris, le cette bonne aubaine; conduisons cet
métier de chanteur, sans que jamais la étranger où il désire aller, cela nous
police ait trouvé l’occasion de lui cher- promènera. » On ne gagne pas tous les
cher noise; ses confrères, admirateurs jours dix ou vingt francs sans se donner
enthousiastes de son audace et de son si peu de peine, aussi la dupe se garde
adresse, l’ont surnommé le Soprano des bien de refuser la proposition; les voilà
chanteurs. Je ne pense pas cependant partis tous les trois pour leur destina-
qu’il lui manque ce que ne possèdent tion.
pas les sopranos de la chapelle Sixtine. L’étranger est très communicatif. Il
CHARLOT s. m. Bourreau. raconte son histoire à ses deux compa-
gnons; il n’est que depuis peu de jours à
CHARON s. m. Voleur. Paris; il était au service d’un riche
CHARRIAGE s. m. Le mot charriage, dans étranger qui est mort en arrivant en
la langue des voleurs, est un terme géné- France, et qui lui a laissé beaucoup de
rique qui signifie voler un individu en le pièces jaunes, qui n’ont pas cours en
mystifiant. Je donne dans l’article ci- France, et qu’il voudrait bien changer
après (voir CHARRIEURS et POT [VOL contre des pièces blanches; il donnerait
AU], p. 110), quelques détails sur le volontiers une des siennes pour deux de
mode de charriage le plus usité : il sera celles qu’il désire.
parlé des autres à leur ordre respectif. La dupe trouve l’affaire excellente, il y
CHARRIEURS s. m. Les charrieurs sont en a 100 % à gagner à un pareil marché; il
même temps voleurs et mystificateurs, s’entend avec le jardinier, et il est
et presque toujours ils spéculent sur la convenu qu’ils duperont l’américain.
bonhomie d’un fripon qui n’exerce le « Mais, dit le jardinier, les pièces d’or ne
métier que par occasion; ils vont habi- sont peut-être pas bonnes, il faut aller
tuellement deux de compagnie, l’un se les faire estimer. » Ils font comprendre
nomme l’américain, et l’autre le jardi- cette nécessité à l’étranger, qui leur
nier. Le jardinier aborde le premier indi- confie une pièce sans hésiter, et ils vont

24
CHARRIEUR À LA MÉCANIQUE

ensemble chez un changeur qui leur * CHASSE NOBLE s. m. Chasse-coquin,


remet huit pièces de cinq francs en suisse de porte.
échange d’une de quarante; ils en C H A SS E À L ’ E S T O R G U E s. m. Œil
remettent quatre à l’américain, qui louche.
paraît parfaitement content, et ils en
CHASSER DES RELUITS v. a. Pleurer.
gardent chacun deux : les bons comptes
font les bons amis; l’affaire est presque CHAT s. m. Concierge de prison.
conclue, l’américain étale ses rouleaux CHATTE s. f. Pièce de six francs. Les
d’or, qu’il met successivement dans un filles publiques sont à peu près les seules
petit sac fermé par un cadenas. qui se servent de ce terme.
« Vous âvre fait estimer mon bièce CHAUD-E (ÊTRE) v. p. Qui se défie, qui
d’or, dit-il alors, moi fouloir aussi savoir se tient sur ses gardes.
si votre archent il être pon. » CHAUDELANCE s. f. Gonorrhée.
« Rien de plus juste », dit le jardinier. CHAUMIR v. a. Perdre.
L’américain ramasse toutes les pièces de
CHEMISE DE CONSEILLER s. m. Linge
cinq francs du pantre, et sort accom-
pagné du jardinier, soi-disant pour aller volé.
les faire estimer. Il va sans dire qu’il a * CHENÂTRE ou CHENU adj. Bon.
laissé en garantie le petit sac qui CHÊNE s. m. Homme.
contient ses rouleaux d’or.
CHENU RELUIT adv. Bonjour.
Le simple est tout à fait tranquille; il
CHENU SORGUE adv. Bonsoir.
attend paisiblement dans la salle du
marchand de vins, chez lequel il s’est CHER adj. Rude.
laissé entraîner, qu’il plaise à ses deux CHER adj. Haut, élevé.
compagnons de revenir; il attend une CHÉRANCE s. f. Ivresse.
demi-heure, puis une heure, puis deux,
CHEVAL DE RETOUR s. m. Celui qui est
puis les soupçons commencent à lui
conduit au bagne pour la deuxième fois.
venir, il ouvre le sac dans lequel au lieu
de rouleaux de pièces d’or, il ne trouve CHEVALIER D’INDUSTRIE s. m. Les che-
que des rouleaux de monnaie de billon. valiers d’industrie, quelles que soient
d’ailleurs les qualités qu’ils possèdent,
CHARRIEUR À LA MÉCANIQUE. Voleur n’ont pas marché avec le siècle, ils sont
qui, avec le mouchoir, attrape un pas- restés stationnaires au milieu des chan-
sant par le col, le porte ainsi sur les gements qui s’opéraient autour d’eux, je
épaules pendant qu’un camarade crois même qu’ils ont reculé au lieu
s’occupe à le dévaliser de manière à le d’avancer; car j’ai beau regarder autour
laisser quelquefois nu et sans vie sur la de moi, je ne reconnais pas, parmi les
route. illustrations contemporaines, les dignes
Lorsque le pantre est mort, ce qui successeurs des Cagliostro, des comte
arrive quelquefois, les charrieurs à la de Saint-Germain, des Casanova, des
mécanique jettent le cadavre dans le chevalier de La Morlière, et de cent
canal; car c’est ordinairement dans ce autres dont les noms m’échappent.
quartier désert qu’ils exercent leur hor- Ces messieurs de l’Ancien Régime
rible industrie. étaient pour la plupart des cadets de

25
CHEVALIER D’INDUSTRIE

famille, mousquetaires, chevau-légers maintenant, ne se laissent ni battre, ni


ou chevaliers de Malte, qui, avant de jeter par la fenêtre, mais ils se laissent
devenir fripons, avaient commencé par duper : les chevaliers spéculateurs n’en
être dupes. Ils portaient la cravate, le demandent pas davantage.
jabot et les manchettes de point de Voici l’exposé des qualités physiques et
Bruxelles, l’habit nacarat, la veste gorge- morales que doit absolument posséder
de-pigeon, la culotte noire, les bas de celui qui veut suivre les traces des
soie blancs et les souliers à talons grands hommes de la corporation :
rouges; l’or et les pierreries étincelaient
Un esprit vif et cultivé, une bravoure à
sur toute leur personne; ils étaient tou-
toute épreuve, une présence d’esprit
jours pimpants, frisés, musqués et pou-
inaltérable, une physionomie à la fois
drés, et lorsqu’il le fallait ils savaient se
agréable et imposante, une taille élevée
servir de l’épée qui leur battait le mollet.
et bien prise.
Un nom illustre, un titre quelconque,
qui leur appartenait réellement, ou Le chevalier qui possède ces diverses
qu’ils savaient prendre, leur ouvrait qualités n’est encore qu’un pauvre sire,
toutes les portes; aussi on les rencon- s’il ne sait pas les faire valoir; ainsi il
trait quelquefois à l’Œil-de-bœuf, au devra, avant de se lancer sur la scène,
petit lever, ou dans les salons de la s’être muni d’un nom d’honnête
favorite; comme les plus grands sei- homme; un chevalier d’industrie ne
gneurs ils avaient leur petite maison, ils peut se nommer ni Pierre Lelong, ni
entretenaient des filles d’opéra; et le Eustache Lecourt.
matin avant de sortir, ils demandaient à Sa carrière est manquée s’il est assez
leur valet s’il avait mis de l’or dans leurs sot pour se donner un nom du genre de
poches, Le Chevalier à la mode de Dan- ceux-ci : Saint-Léon, Saint-Clair, Saint-
court, le marquis du Joueur, et celui de Firmin, ou quelque autre saint que ce
L’École des Bourgeois, sont des types que soit; le saint est usé jusqu’à la corde.
le lecteur connaît aussi bien que moi. Pourvu d’un nom, l’aspirant doit se
À cette époque un homme de bonne pourvoir d’un tailleur. Ses habits,
compagnie devait nécessairement avoir coupés dans le dernier goût, sortiront
des dettes, et surtout ne pas les payer; des ateliers de Humann, de Barde ou de
Don Juan faisait des politesses à Chevreuil : le reste à l’avenant; il
M. Dimanche, mais Don Juan est une prendra ses gants chez Valker, son
spécialité. Les grands seigneurs et les chapeau chez Bandoni, ses bottes chez
chevaliers d’industrie du dix-huitième Concanon, sa canne chez Thomassin; il
siècle faisaient rosser par leurs gens ou ne se servira que de foulards de l’Inde,
jeter par les fenêtres ceux de leurs ou de mouchoirs de fine batiste; il
créanciers qui se montraient récalci- conservera ses cigares dans une boîte
trants. Les chevaliers d’industrie de élégante, des magasins de Susse ou de
l’époque actuelle sont, sauf les qualités Giroux.
qu’ils ne possèdent pas, à peu près ce Il se logera dans une des rues nou-
qu’étaient leurs prédécesseurs, velles de la Chaussée-d’Antin. Des meu-
l’humeur des créanciers est plus bles de palissandre, des draperies
changée que tout le reste; ces messieurs, élégantes, des bronzes, des glaces

26
CHEVRONNÉ (ÊTRE)

magnifiques, des tapis de Lamornaix, dire, sans craindre de se tromper, qu’ils


garniront ses appartements. ont des yeux au bout des doigts.
Ses chevaux seront anglais, son tilbury CHIFFARDE s. f. Pipe.
du carrossier à la mode.
CHIFFERTON s. m. Chiffonnier.
Son domestique ne sera ni trop jeune
CHIFFON, BALANCER LE CHIFFON, LE
ni trop vieux; perspicace, prévoyant,
CHIFFON ROUGE s. f. La langue. Parler.
audacieux et fluet, il saura, à propos,
parler des propriétés de monsieur, de CHIFFON s. m. Mouchoir.
ses riches et vieux parents, etc., etc. CHIFFONNIER s. m. Voleur de
Lorsque l’aspirant se sera procuré tout mouchoirs. (Voir PÉGRIOT, p. 104.)
cela, sans débourser un sou, il aura CHIPETTE s. f. Tribade.
gagné ses éperons de chevalier.
CHIQUE s. f. Église.
Un portier complaisant est la première
nécessité d’un chevalier d’industrie, CHIQUER v. a. Battre.
aussi le sien sera choyé, adulé, et surtout CHOLETTE s. m. Demi-litre.
généreusement payé. CHOMIR v. a. Perdre.
Lorsque toutes ses mesures sont
CHOPER v. a. Prendre.
prises, le chevalier entre en lice et
attaque l’ennemi avec l’espoir du CHOPIN s. m. Vol.
succès; alors les marchands et les four- CHOUETTE adj. Excellent.
nisseurs attendent dans son anti-
CHOURIN s. m. Couteau.
chambre qu’il veuille bien les recevoir;
quelquefois même un escompteur CIGOGNE s. f. Préfecture de police.
délicat apporte lui-même de l’argent au CIGALE s. f. Pièce d’or.
grand personnage; à la vérité, cet hon-
* CIGUE s. f. Pièce d’or.
nête usurier vend ses écus au poids de
l’or, il ne prend que 4 ou 5 % par mois, CLOU, ÊTRE AU CLOU. Prison. Être en
et l’intérêt en dedans, de sorte que prison.
l’emprunteur ne reçoit que très peu de COCANGES ou LA ROBIGNOLE. Jeu
chose, mais toujours est-il qu’il reçoit, des coquilles de noix. Le jeu des
tandis qu’il est positif que le marchand coquilles de noix est un des mille et un
d’argent ne recevra jamais rien. trucs employés par les fripons qui cou-
CHEVRONNÉ (ÊTRE) v. p. Être en réci- rent les campagnes pour duper les mal-
dive, être noté comme voleur. heureux qui sont possédés par la funeste
passion du jeu. Les cocangeurs ou robi-
CHIBRE s. m. Membre viril. gnoleurs se réunissent plusieurs sur la
CHICANE (GRINCHIR À LA) v. a. Les place publique d’un village ou d’une
grinchisseurs à la chicane sont les plus petite ville, lorsqu’ils ont obtenu le
adroits tireurs, ceux qui travaillent sans condé franc, ou dans quelque lieu écarté,
compères. Ils se placent devant une per- lorsqu’ils craignent d’être dérangés;
sonne, mettent leur main derrière eux, mais dans l’un et dans l’autre cas ils
et de cette manière lui volent ou sa choisissent de préférence pour exercer,
montre ou sa bourse; certes, ce sont là un jour de marché ou de foire, sachant
d’adroits fripons, et desquels on peut bien que ceux qui se laisseront séduire

27
COCASSE

auront ce jour-là les poches mieux gar- COCHEMARD s. m. Cocher.


nies que tout autre. COËNNE DE LARD s. f. Brosse.
Les objets dont ils se servent sont : COËSRÉ s. m. À chaque pas que l’on fai-
1° trois coquilles de grosses noix : les sait dans l’ancien Paris, on rencontrait
cocanges, et une petite boule de liège : la des ruelles sales et obscures qui ser-
robignole. L’un d’eux, après s’être assis vaient de retraite à tout ce que la capi-
par terre, place son chapeau entre ses tale renfermait de vagabonds, gens sans
jambes et les cocanges sur le chapeau; aveu, mendiants et voleurs. Les habi-
cela fait, il couvre et découvre alternati- tants nommaient ces réduits cours des
vement la robignole; après avoir fait Miracles, parce que ceux des mendiants
quelques instants ce manège, il s’arrête qui en sortaient le matin pâles et estro-
et se détourne comme pour se moucher piés, pour aller par la ville solliciter la
ou cracher; un compère alors lève suc- charité des bonnes âmes, se trouvaient
cessivement les trois cocanges, et frais et dispos lorsque le soir ils y ren-
lorsqu’il a découvert la robignole, il dit, traient.
assez haut pour être entendu de celui Le premier de ces asiles, ou cours des
qui doit être dupé : « Elle est là. » C’est Miracles, qui soit cité par les auteurs qui
à ce moment que celui qui tient le jeu ont écrit l’histoire et la monographie de
propose aux curieux assemblés autour la capitale, est la rue du Sablon, dont
de lui, des paris plus ou moins considé- aujourd’hui il ne reste plus rien; cette
rables; le compère, pendant ce temps, rue, qui était située près l’Hôtel-Dieu,
s’est entendu avec la dupe, et ils se met- fut fermée en 1511 à la requête des
tent alors à jouer de moitié; celui qui administrateurs de l’hôpital, « pour
tient le jeu est doué d’une agilité qu’elle ne servît plus de retraite aux
capable de faire honneur au plus habile vagabonds et voleurs qui y menaient
escamoteur, il a su changer adroitement une vie honteuse et dissolue ».
la robignole de place, le reste se devine : Cette rue, dès l’an 1227, servait de
ce coup se nomme le coup de tronche. retraite à ces sortes de gens. Étienne,
On a vu des individus perdre à ce jeu doyen de Notre-Dame, et le chapitre de
des sommes très considérables; ils méri- Paris, ne voulurent consentir à l’agran-
taient sans doute ce qui leur arrivait, car dissement de l’hôpital, qu’à la condition
leur intention était bien celle de tromper expresse qu’il ne serait point fait de
celui que d’abord ils avaient pris pour porte à la rue du Sablon, du côté du
un niais, mais jamais l’intention de la Petit-Pont : « De peur que les voleurs
dupe n’a justifié les méfaits du dupeur, qui s’y réfugiaient ne se sauvassent, par
que l’on punisse le premier, rien de cette rue, chargés de leur butin, et que la
mieux, mais que l’on ne ménage pas le maison de Dieu ne servît d’asile à leurs
second, et bientôt, du moins je l’espère, vols et à leurs crimes. »
on aura vu disparaître cette foule d’indi- La rue de la Grande-Truanderie fut,
vidus qui spéculent sur les passions après celle du Sablon, la plus ancienne
mauvaises. cour des Miracles; son nom lui vient des
gueux et fripons, qu’à cette époque on
COCASSE s. m. Fin.
nommait truands, qui l’ont habitée
COCASSERIE s. f. Finesse. primitivement; la troisième fut établie,

28
COGNAC

vers l’année 1350, dans la rue des archers de sa garde et ses gentilshom-
Francs-Bourgeois, au Marais. Ce n’est mes : c’était là tout; seulement, lorsque
que lorsque la population des gueux eut la guerre était déclarée, les vassaux de la
pris un certain accroissement, qu’ils se Couronne conduisaient leur contingent
répandirent dans les cours : du roi Fran- au secours du roi, et la campagne ter-
çois, près la rue du Ponceau; Sainte- minée, chacun s’en retournait dans ses
Catherine, rue de la Mortellerie; foyers; mais les serfs, ou gens de main-
Brisset, Gentien, Saint-Guillaume, puis morte, qui avaient acquis dans les
enfin, cour des Miracles. Sauval rap- camps une certaine expérience, ne se
porte que de son temps, les rues Mont- souciaient pas toujours de retourner sur
martre, de la Jussienne, et circon- les terres de leurs seigneurs, où ils
voisines, étaient encore habitées par des étaient taillables et corvéables; ils se
individus mal famés et de mauvaises débandaient, abandonnaient la ban-
mœurs. « La cour des Miracles, dit-il nière, et ceux qui n’allaient pas se
ailleurs, était encore habitée par plus de joindre aux compagnies franches, qui, à
cinq cents misérables familles; on tout prendre, n’étaient en temps de paix
voulut, ajoute-t-il, détruire ce cloaque, que des compagnies de brigands orga-
mais les maçons qui commençaient nisés, venaient chercher un asile dans les
leurs travaux furent battus et chassés grandes villes, et principalement dans
par les gueux, et l’on ne put rien y Paris, où ils se réunissaient aux Bohé-
faire. » miens qui y étaient venus en 1427, aux
mauvais sujets des universités, aux vaga-
On est étonné, sans doute, de voir
bonds, aux filous, qu’ils ne tardaient pas
dans une ville comme Paris, une aussi
à imiter. La corporation, par la suite,
formidable assemblée de fripons,
devint si formidable, qu’elle eut pen-
cependant rien n’est plus concevable.
dant un laps de temps assez long, ses
La police, à cette époque, n’était pas ce
franchises et ses privilèges; on pouvait
qu’elle est aujourd’hui, et s’il faut croire
bien, lorsqu’on l’avait attrapé, pendre
ce que rapporte Louis Vervin, avocat à
un truand ou un mauvais garçon, mais un
Paris, dans son ouvrage publié en 1622,
archer du guet, à pied ou à cheval, ne se
intitulé : L’Enfer des chicaneurs, elle se
serait pas avisé d’aller le chercher dans
faisait d’une singulière manière : « Les
une cour des Miracles, ces lieux étaient
sergents, dit-il, courent partout pour
des asiles interdits aux profanes, et dont
trouver des coupables, mais s’ils pren- les habitants avaient une organisation
nent des voleurs, ils les relâchent aus- pour ainsi dire sanctionnée par la police
sitôt que ceux-ci leur donnent de du temps. Le roi des argotiers ou de
l’argent. » Ce n’était pas seulement l’argot, le chef suprême des courtauds de
l’incurie de l’administration qui avait boutanche, Malingreux, Capons, Nar-
donné naissance à la formidable corpo- quois, etc., avait une part d’autorité pour
ration dont le grand Coësré était le chef, le moins aussi belle que celle du prévôt
le mal avait pris naissance dans l’organi- de Paris, part d’autorité que ce dernier
sation même de l’État, et dans les évé- avait été, pour ainsi dire, obligé de céder
nements du temps. Jusqu’au règne de à la force.
Louis XI, il n’y eut pas en France
d’armée nationale; le roi avait les COGNAC s. m. Gendarme.

29
COGNADE

COGNADE s. f. Gendarmerie. de vols et d’escroqueries commis par ces


COGNE s. m. Gendarme. hommes distingués, devraient cependant
avoir appris depuis longtemps aux gens
COLIN ou COLAS s. m. Col.
trop faciles, le danger des liaisons
COLLIER ou COULANT s. f. Cravate. impromptues, mais quelques pièces d’or
COLLÈGE s. f. Prison. étalées à propos font oublier les mésa-
ventures du voisin, surtout à ceux qui
COLLÉGIEN-NE s. Prisonnier-ère.
sont doués d’une certaine dose
COLLETIN s. f. Force. d’amour-propre, qualité ou défaut assez
COLOQUINTE s. f. Tête. commun par le temps qui court.
COMBERGER v. a. Compter. Dans le courant du mois d’avril 1836,
COMBRE s. m. Chapeau. un individu qui prétendait être un
comte allemand (ce qui au reste peut
COMBRIER s. m. Chapelier.
bien être vrai, car tout le monde sait que
COMBRIEU s. m. Chapeau. rien, en Germanie, n’est plus commun
COMBRIEZ s. f. Pièce de vingt sols. que les comtes et les barons), arriva à
COME s. m. Commerce. Saint-Cloud et prit le logement le plus
confortable du meilleur hôtel de la ville;
[COMES ou SOUS-COMES. Adjudants
cela fait, il visita un grand nombre
et sous-adjudants de surveillance dans
d’appartements garnis, mais aucun ne
les bagnes.]
lui plaisait; enfin il en trouva un qui
COMMENSAL (VOL AU). Il est de ces parut lui convenir : c’était celui que vou-
vérités qui sont devenues triviales à lait louer un vieux propriétaire, père
force d’être répétées; et parmi elles, il d’une jeune et jolie fille; le prix de loca-
faut citer le vieux proverbe qui dit que : tion convenu, le noble étranger arrête
« Pour n’être jamais trompé, il faut se l’appartement; il paie, suivant l’usage,
défier de tout le monde. » Les exigences un trimestre d’avance, et s’installe dans
du proverbe sont, comme on le voit, un la maison.
peu grandes; aussi n’est-ce que pour
prouver à mes lecteurs que je n’oublie Le comte se levait tard, déjeunait,
rien, que je me détermine à parler du vol lisait, dînait à cinq heures, il faisait quel-
au commensal; seulement, je me bor- ques tours de jardin, puis ensuite il
nerai à rapporter un fait récemment rentrait chez lui pour lire et méditer de
arrivé à Saint-Cloud. nouveau; cette conduite dura quelques
Paris est environné d’une grande jours, mais ayant par hasard rencontré
quantité de maisons bourgeoises habi- dans le jardin Mme L… et sa fille, il
tées par leurs propriétaires; ces proprié- adressa quelques compliments à la
taires, durant la belle saison, louent en mère, et salua respectueusement la
garni les appartements dont ils ne se ser- demoiselle : la connaissance était faite.
vent pas, et si le locataire paie cher et Bientôt il fut au mieux avec ses hôtes, et
exactement, si son éducation et ses il leur apprit ce que sans doute ils dési-
manières sont celles d’un homme de raient beaucoup savoir : il était le neveu,
bonne compagnie, il est bientôt un des et l’unique héritier, d’un vieillard qui,
commensaux de la famille. Bon nombre par suite de malheurs imprévus, ne

30
COMPLE

possédait plus que soixante et quelques certainement connaître les hommes,


mille francs de rente. devait inspirer de la confiance, enfin
« On ne saurait trop faire pour un M. le comte achète des boucles
homme qui doit posséder une fortune d’oreilles superbes, qu’il remet à sa
aussi considérable, se dit un jour prétendue; il fait tant et si bien, qu’il
M. L…, M. le comte est toujours seul, il obtient pour 16 000 à 18 000 francs de
ne sort presque jamais, il doit beaucoup diamants sans argent; le bijoutier, qui
s’ennuyer; tâchons de le distraire. » croyait voir dans M. le comte une
Cette belle résolution une fois prise, ancienne connaissance de M. R***,
M. L… invita le comte à un grand dîner livra aveuglément. Mais il fallait
offert à un ancien marchand d’écus reprendre les boucles d’oreilles données
retiré, qui avait conservé les traditions à la prétendue. Le comte dit à la
de son métier, et qui savait mieux que demoiselle : « Il me semble que les
personne ce que peut rapporter un écu boucles d’oreilles qu’on vous a remises
dépensé à propos. Cette réunion fut ne sont pas aussi belles, à beaucoup
suivie de plusieurs autres, et bientôt le près, que celles que je vous destinais. »
comte, grâce à ses manières empressées, Il les examine : « C’est infâme, dit-il,
à son extrême politesse, devint l’intime d’avoir ainsi changé les diamants; il y a
ami de son propriétaire. Le comte avait plus de 1 500 francs de différence; je ne
dit qu’il attendait son oncle, et des let- puis souffrir cela, etc. »
tres qu’il recevait journellement de Il doit aller au-devant de son oncle, il
Francfort, annonçaient l’arrivée pro- emprunte 700 à 800 francs au beau-
chaine de ce dernier; l’oncle priait son père, qui, pour ne pas fatiguer M. le
neveu de lui envoyer la meilleure dor- comte, porte les 800 francs dans ses
meuse qu’il pourrait trouver, de lui poches; mais, arrivé à Paris, le comte
choisir un logement, etc. Comme on le prit la peine de le décharger de ce far-
pense bien, le gîte de l’oncle fut choisi deau, et ne revint plus.
dans la maison de M. L…, l’époque de Il emporta 16 000 à 18 000 francs au
son arrivée étant prochaine. Le comte, bijoutier, 800 francs à son beau-père en
sur ces entrefaites, demande la jeune herbe, et 800 francs au traiteur.
personne en mariage, les parents sont Il est inutile d’ajouter que l’oncle
enchantés, et la jeune fille partage leur d’Allemagne n’était qu’un compère qui
ravissement. s’est prêté à cette manœuvre.

M. R***, l’ami de la famille, est mis * COMPLE s. m. Chapeau.


dans la confidence; le comte lui * COMTE DE LA CARRUCHE s. m.
demande des conseils, et parle d’acheter Geôlier.
des diamants qu’il destine à sa future; CONOBRER v. a. Connaître.
mais comme il ne connaît personne à
CONDÉ s. f. Permission de tenir des jeux
Paris, il craint d’être trompé,
illicites.
M. R*** conduit lui-même le comte
chez un bijoutier de ses amis, auquel il CONDÉ (DEMI) s. m. Adjoint au maire.
le recommande. Un comte présenté par CONDÉ FRANC ou CONDÉ
M. R***, qui a été payeur de rentes AFFRANCHI s. m. Magistrat qui se laisse
trente-six à quarante ans, et qui doit corrompre.

31
CONI

CONI s. f. Mort. COQUILLARDS s. Sujets du grand


Coësré, qui mendiaient dans les rues de
CONSERVATOIRE. Bureaux de commis-
Paris; ils revenaient, disaient-ils, de
sionnaires près le mont-de-piété.
Saint-Jacques de Galice ou de la terre
Plusieurs des directeurs de ces sainte, et vendaient très cher aux
bureaux, pour gagner davantage et rece- bonnes femmes et aux dévots du temps,
voir une rétribution de l’emprunteur, les coquilles qui étaient attachées au
prêtent souvent, sur les objets qu’on premier collet de leur robe; de là le pro-
leur présente, un tiers de plus que ce verbe : ne pas donner ses coquilles.
que pourrait prêter le grand mont-
COQUILLON s. m. Pou.
de-piété, de cette manière l’objet
engagé se trouve estimé à sa juste CORNAGE s. f. Puanteur.
valeur; les fripons avec lesquels les CORNANTE s. f. Vache.
commissionnaires s’entendent, reçoi-
CORNER v. a. Puer.
vent seulement la somme prêtée par le
grand mont-de-piété, et paient aux CORNET D’ÉPICES s. m. Capucin.
commissionnaires complaisants la prime CORNICHON s. m. Veau.
convenue d’avance. CORVETTE s. m. Jeune sodomite. Terme
Porteur d’une reconnaissance émanée usité au bagne.
des bureaux dont je viens de parler, un * COSNE s. f. La mort.
individu revêtu d’un costume de mili-
taire ou de matelot accoste sur la voie * COSTE DE BŒUF s. m. Sabre.
publique un passant auquel il peint sa COUCOU s. f. Montre. Terme des
misère, et offre sa reconnaissance; il a floueurs.
besoin d’argent pour continuer sa route, COUILLÉ-ÈRE s. Homme simple, femme
et, si le passant se laisse séduire, il la lui simple.
vend 10, 15 francs et quelquefois plus.
* COURBE s. f. Épaule.
Ces escroqueries n’auraient pas lieu si
COURIR (SE) v. p. Se méfier.
les commissionnaires n’y donnaient pas
les mains en prêtant souvent plus que la COURTANGE (LA) s. f. La Courtille.
valeur réelle de l’objet qui leur est pré- COURTAUDS DE BOUTANCHE s. m.
senté, et il cessera sitôt que l’administra- Sujets du grand Coësré, qui ne men-
tion voudra bien surveiller de près ceux diaient que l’hiver.
qu’elle emploie.
COURTE s. m. Membre viril.
COQUER v. a. Dénoncer. CRACHER v. a. Parler.
COQUER LA LOFFITUDE v. a. Donner CRACHER AU BASSIN v. a. Donner de
l’absolution. l’argent de mauvaise grâce.
COQUER LE POIVRE v. a. Empoisonner. CRAMPER v. a. Fuir.
CRAPAUD s. m. Cadenas.
COQUEUR. Celui qui donne des
affaires à la police. CRÉATEUR s. m. Peintre.

COQUEUR DE BILLE s. m. Bailleur de CRÉPINE s. f. Bourse.


fonds. * CREUX s. f. Maison.

32
CRIE

CRIE s. f. Viande. CROIX s. f. Écu de six francs.


CRIBLER v. a. Crier. CROSSE (LA) s. m. L’avocat du roi.
CRIBLER AU CHARRON, À LA CHIANLIT CROSSER v. a. Sonner.
v. a. Crier au voleur. CROSSEUR s. m. Sonneur.
CRIBLEUR DE LANCE s. m. Porteur * CROTTE D’ERMITE s. f. Poire cuite.
d’eau. * CRUCIFIX À RESSORTS. Pistolet.
CRIBLEUR DE MALADES s. m. Celui qui CUISINE s. f. Préfecture de police.
dans une prison est chargé d’appeler les
CUISINIER s. m. Employé de la préfec-
détenus au parloir.
ture de police.
CRIGNOLLE s. f. Viande.
CUIT (ÊTRE) v. p. Être condamné.
CRIGNOLIER-ÈRE s. Boucher-ère.
CULBUTE s. f. Culotte.
CRIQUE s. f. Eau-de-vie.
CUPIDON s. m. Chiffonnier.
** CROLLE s. f. Écuelle. CURIEUX s. m. Juge d’instruction, prési-
CROISSANT s. f. Gilet. dent du tribunal.

33
DABE-ESSE

DABE-ESSE s. Roi, reine. DÉCARRER v. a. Partir, quitter les lieux


DABOT s. m. Préfet de police. où l’on se trouve.
* DABUSCHE s. m. Roi. DÉCARRER DE BELLE v. a. Sortir de
prison sans avoir passé en jugement.
DALLE s. m. Écu de six francs.
DÈCHE s. Dépense, déficit.
DAIM HUPPÉ s. m. Homme qui paraît
DÉCLOUER v. a. Dégager, retirer des
avoir les poches pleines.
effets du mont-de-piété.
DARD s. m. Membre viril.
DÉDURAILLER v. a. Déferrer.
DARDANT s. m. Amour.
DÉFARGUEUR-EUSE s. Témoin à
DARON-ONNE s. Père, mère. décharge.
DARON DE LA RAILLE, DE LA ROUSSE DÉFLEURIR LA PICOUSE v. a. Voler le
s. m. Préfet de police. linge étendu sur les haies.
DARONNE DU DARDANT s. f. Vénus. DÉFOURAILLER v. a. S’évader, s’enfuir.
DÉBÂCLER v. a. Ouvrir. DÉFRIMOUSSER v. a. Défigurer, gâter la
DÉBINAGE s. f. Médisance, calomnie. figure.
DÉBINER v. a. Médire, calomnier. DÉFRUSQUER v. a. Déshabiller.

DÉBOUCLER v. a. Ouvrir à un prisonnier DÉGUI s. m. Dominos.


les portes de son cabanon. DELIGE s. f. Voiture publique, diligence.
DÉBOUSCAILLER v. a. Décrotter. DÉMAQUILLER v. a. Défaire.
DÉBOUSCAILLEUR-EUSE s. Décrotteur, DEMI-AUNE s. m. Bras.
décrotteuse. DEMI-STROC s. m. Demi-setier.
DÉBRIDER v. a. Ouvrir. DÉMORGANER v. a. Démordre, se
DÉBRIDOIR s. f. Clé. rendre à une observation.
DÉCADENER v. a. Déchaîner, ôter de la DENAILLE (SAINT) s. Saint-Denis.
chaîne. DÉPLANQUER v. a. Découvrir, retirer
DÉCARRADE s. f. Sortie. des objets d’une cachette.

34
DÉSENTIFLAGE

DÉSENTIFLAGE s. m. Divorce, désunion. ment après elle, et au même comptoir, il


DÉSENTIFLER v. a. Divorcer. n’en vient pas une ou deux autres pour
faire diversion; s’il en est ainsi, la pre-
DESVIERGER v. a. Dépuceler. mière entrée demande toujours des
DÉTAFFER v. a. Aguerrir, rendre quel- marchandises placées dans des rayons
qu’un hardi, audacieux, entreprenant. élevés; elle examine et pousse de côté la
DÉTAROQUER v. a. Démarquer, enlever pièce destinée à sa compagne, qui mar-
la marque de l’épaule, du linge. chande de son côté, observe et saisit le
moment propice pour escamoter une
DÉTOURNEUR-EUSE s. Voleurs dans
pièce et la faire adroitement passer par
l’intérieur des boutiques. On ne saurait, l’ouverture d’une robe à laquelle sont
dans le commerce, prendre de trop jointes, sur le devant, des poches dont la
minutieuses précautions, l’on objecte- capacité peut facilement contenir deux
rait en vain que la méfiance est un vice, pièces de taffetas ou de toute autre
pour ma part je suis de l’avis du pro- étoffe du même genre, de 25 à
verbe qui dit que la méfiance est la mère 30 aunes; ces robes, on le pense bien,
de la sûreté; il est encore une considéra- sont presque toujours très amples; ainsi
tion qui doit, si je ne me trompe, lever l’ampleur excessive d’une robe à poches
les scrupules des âmes timorées qui croi- est un diagnostic qui trompe rarement.
raient, en se tenant continuellement sur
leurs gardes, blesser la susceptibilité des L’hiver le manteau de ces femmes leur
individus avec lesquels elles peuvent se sert à exécuter la même manœuvre.
trouver en relation, cette considération D’autres femmes ne volent que des
peut être formulée en peu de mots : la dentelles ou malines, et quelque difficile
loi punit le crime, mais elle ne le pré- qu’elle paraisse, voilà cependant leur
vient pas; le législateur a voulu, sans manière de procéder : tout en marchan-
doute, laisser ce soin aux particuliers. dant, elles laissent, ou plutôt font
Combien, à l’heure qu’il est, y a-t-il, tomber une ou deux pièces de dentelles
dans les bagnes et dans les prisons, de qu’elles ramassent avec le pied et savent
malheureux qui jamais n’auraient suc- cacher dans leur soulier qui est un peu
combé, si l’incurie et la négligence grand et sans cordons autour de la
n’avaient pas pris le soin d’écarter tous jambe, le bout du bas est coupé, ce qui
les obstacles qui pouvaient les embar- forme une sorte de mitaine. Ces
rasser. femmes se servent du pied avec une
Ces réflexions devaient naturellement dextérité vraiment étonnante; la pre-
trouver place ici; mais, pour être consé- mière qui imagina ce genre de vol, que
quent, il faut de suite pouvoir indiquer l’on nomme grinchir à la mitaine, la
le remède propre à combattre le mal grande Dumiez, était douée d’une
que l’on signale; voici, au reste, les pré- adresse extraordinaire.
cautions qu’il faut prendre pour éviter Quoique ces femmes soient ordinaire-
les vols que tous les jours encore les ment vêtues avec une certaine élégance,
détourneurs et détourneuses commettent avec de l’attention et la clé de leur indi-
dans l’intérieur des magasins. vidualité, il n’est pas difficile de les
Lorsqu’il se présente une femme, il reconnaître; elles prononcent souvent
faut examiner avec soin si, immédiate- ces mots dans la conversation, coquez ou

35
DÉTOURNEUR-EUSE

servez (prenez). Quelquefois aussi, si demment celles qui ont été surnommées
l’une d’elles remarque de l’attention de enquilleuses, elles savent placer à nu
la part du commis qui la sert ou de entre leurs cuisses une pièce d’étoffe de
quelque autre, elle prononce celui-ci : vingt à vingt-cinq aunes, et marcher sans
rengraciez (ne faites rien, on regarde); la laisser tomber et sans paraître embar-
ou bien elle affecte une sorte de crache- rassées, si ce n’est pour monter ou des-
ment, cherchant à imiter celle qui aurait cendre un escalier.
de la peine à expectorer. Il faut être bien convaincu que les
D’autres voleuses de dentelles, voiles, voleurs que je viens de faire connaître
foulards, etc., procèdent de la manière ont continuellement les yeux attachés
suivante. L’une d’elles arrive seule, et sur la proie qu’ils convoitent, et qu’ils ne
tandis qu’elle marchande, une femme laissent pas échapper l’occasion lors-
d’une mise propre, mais quelque peu qu’elle se présente ou qu’ils l’ont fait
commune, arrive, tenant un enfant naître; on ne saurait donc exercer sur
entre ses bras; au même instant la pre- tous ceux qui se présentent dans un
mière arrivée laisse tomber devant elle magasin, une trop grande surveillance. Il
l’objet destiné à l’arrivante, celle-ci se ne faut pas non plus se laisser éblouir
baisse pour poser son enfant à terre, par une mise recherchée, voire même
ramasse l’objet et le cache sous les jupes par un équipage : les voleurs savent se
de l’enfant, qu’elle pince instanta- procurer tous les moyens d’exécution
nément; il crie, elle le relève avec une qui leur paraissent nécessaires; un
phrase ad hoc, et sort après avoir montré excellent ton n’indique pas toujours un
un échantillon qu’on ne peut lui assortir. homme comme il faut, donc examinez
Ainsi, si, contre toute attente, on venait comme les autres, et peut-être plus que
à s’apercevoir du vol qui vient d’être les autres, celui qui se ferait remarquer
commis, celle qui reste n’a rien à par l’excellence de ses manières.
craindre. Lorsqu’ils auront conçu quelques
D’autres détourneuses se servent d’un soupçons sur un acheteur, le maître de
carton à double fond, qu’elles posent la maison et l’inspecteur devront dire
sur l’objet qu’elles convoitent, quoique assez haut pour être entendus :
ce carton paraisse toujours très bien « Donnez-la sur les largues », ou bien :
fermé, il peut néanmoins s’ouvrir très « Allumez la daronne et le momacque »,
facilement. si ce sont des femmes du genre de celles
qui ont été signalées.
Les hommes qui exercent le métier de
détourneurs sont beaucoup plus faciles « Remouchez le rupin et la rupine », si
à reconnaître que les femmes, quoiqu’ils ce sont des hommes ou des femmes
agissent d’une manière à peu près sem- vêtus avec élégance.
blable. Beaucoup disent qu’ils viennent « Débridez les châsses sur les cam-
acheter pour une dame très difficile, brouziers », si ceux que l’on soupçonne
mais très souvent ils travaillent de com- ressemblent à des marchands forains ou
plicité avec une femme. Bon nombre de gens de la campagne.
voleurs sont vêtus à la mode des gens de On peut même, lorsque l’on soup-
province, ou en marchands forains. Les çonne les personnes qui sont à un comp-
détourneuses les plus adroites sont évi- toir, venir dire au commis chargé de les

36
DÉVIDAGE

servir : « Monsieur, avez-vous fait les a fait tomber à terre. L’aumônier se


factures de M. Détoumeur et de retire après avoir acheté quelque baga-
Mme l’Enquilleuse », cela suffira; et si telle; mais si avant son départ le mar-
les soupçons étaient fondés, les voleurs chand s’est aperçu du vol qui a été
se retireront presque toujours après commis à son préjudice, il insiste pour
avoir acheté. La mise en pratique de ces être fouillé, et ne sort que lorsque le
conseils, qui sont dictés par une vieille marchand croit avoir acquis les preuves
expérience, ne peut manquer de de son innocence.
prouver leur sagesse. DÉVIDAGE s. m. Long discours.
Il y a parmi les détourneurs de nom- DÉVIDAGE À L’ESTORGUE s. f. Accusa-
breuses variétés, entre lesquelles il faut tion.
distinguer ceux qui ont été surnommés
DÉVIDER, DÉVIDER À L’ESTORGUE v. a.
les Avale tout cru; ces voleurs sont
presque toujours vêtus avec élégance, ils Parler longtemps, mentir.
portent des lunettes à verres de couleur, DÉVIDEUR-EUSE s. Causeur-euse.
du plus bas numéro possible, afin de DIGUE-DIGUE ou DIG DIG s. f. Attaque
passer pour myopes. d’épilepsie.
Ils se présentent chez un marchand de DIJONNIER s. m. Moutardier.
diamants et de perles fines, et deman-
DIMASINE s. f. Chemisette.
dent à voir de petits diamants ou de
petites perles. Ces pierres sont ordinai- DINGUER v. a. Tomber.
rement conservées sur papier; le DOMINOS s. f. Dents.
marchand leur présente ce qu’ils
DONNER (SE LA) v. p. S’enfuir, s’évader.
demandent; comme ils sont myopes ils
examinent la carte de très près et savent, DONNER DE L’AIR (SE) v. p. S’enfuir,
avec leur langue, enlever une certaine s’évader.
quantité de perles ou de diamants qu’ils DORANCHER v. a. Dorer.
conservent dans la bouche sans paraître DOSSIÈRE s. f. Fille publique du dernier
gênés : ces voleurs sont rarement pris, et étage.
gagnent beaucoup.
DOSSIÈRE DE SATTE s. f. Chaise.
Après les Avale tout cru, viennent les
aumôniers, ces derniers, comme ceux DOUBLE CHOLETTE s. m. Litre.
dont je viens de parler, sont toujours DOUBLES VANTERNES s. f. Lunettes.
vêtus avec élégance; ils entrent dans la DOUCE s. f. Soierie.
boutique d’un joaillier, et demandent
DOUCETTE s. f. Lime.
des bijoux que le marchand s’empresse
de leur présenter; tandis qu’ils les exa- DOUILLES s. m. Cheveux.
minent, un mendiant ouvre la porte du DOUILLES SAVONNÉS s. m. Cheveux
magasin, et demande la caristade d’une blancs.
voix lamentable, l’aumônier, généreux DOUILLETS s. m. Crins.
comme un grand seigneur, jette une
pièce de monnaie, le mendiant se baisse, DOUILLURE. Chevelure.
et avec elle il ramasse soit une bague, DRAGUEURS s. m. Escamoteurs, charla-
soit une épingle de prix que l’aumônier tans, banquistes.

37
DRING-GELT

DRING-GELT s. m. Argent monnayé que DURE À RIFLE s. f. Pierre à feu.


l’on envoie aux détenus. Terme des
DURE, DURAILLE s. f. Pierre.
voleurs israélites de l’Allemagne.
DURE s. f. Terre.
DROGUERIE s. f. Demande.
DURÈME s. m. Fromage.
DURE À BRICKMONT s. f. Pierre à bri-
quet. DURE s. m. Fer.

38
EAU-D’AFFE

EAU-D’AFFE s. f. Eau-de-vie. herbe soit bottier, chapelier ou tailleur,


ÉCORNÉ-ÉE s. Accusé-ée sur la sellette. le quidam, dont la mise et les manières
sont toujours celles d’un honnête
ÉCORNER v. a. Injurier.
homme, lui commandera quelque chose
ÉCORNEUR s. m. Avocat du roi. qu’il paiera comptant et sans marchan-
ÉCREVISSE s. m. Cardinal. der; lorsqu’il ira prendre livraison de sa
ÉCUME s. m. Étain. commande, il paraîtra très content des
objets qui lui auront été fournis, et pour
ÉGRUGEOIRE s. f. Chaire à prêcher.
témoigner sa satisfaction au marchand,
ÉLIXIR DE HUSSARD s. f. Eau-de-vie. il voudra absolument lui payer à
EMBALUCHONNER v. a. Empaqueter. déjeuner; le marchand fera bien quel-
* EMBLÈME s. f. Tromperie. ques façons, mais, pour ne point mécon-
tenter la nouvelle pratique, il finira par
* EMBLÊMER v. a. Tromper. accepter la côtelette qui lui est offerte
EMPAFFES s. m. Draps de lit. avec tant d’affabilité.
EMPLÂTRE s. f. Empreinte. Le marchand qui a accepté une sem-
EMPORTAGE À LA CÔTELETTE. Beau- blable invitation est aux trois quarts
coup de commerçants recommandables perdu; le quidam le conduit chez un
ont l’habitude d’aller le soir à l’esta- marchand de vins traiteur, où sont déjà
minet se délasser des travaux de la réunis ceux qui doivent lui servir de
journée, et quoiqu’ils sachent très bien compères; lorsque le quidam et le mar-
que ce n’est pas la meilleure société qui chand arrivent, ils paraissent très
fréquente ces établissements, ils se lient occupés d’une partie d’écarté, et
facilement avec tous ceux qu’ils y ren- n’accordent pas aux nouveaux arrivants
contrent. Un quidam leur a demandé ou la plus légère attention; ces derniers se
offert une pipe de tabac, c’en est assez placent, et le quidam, qui a ses raisons
pour que la connaissance se trouve pour cela, verse à son compagnon de
faite; si le quidam est un fripon, ce qui fréquentes rasades. Les individus qui
arrive très souvent, il ne manque pas occupent la table voisine jouent tou-
d’exploiter sa nouvelle connaissance. jours; en ce moment, celui d’entre eux
Admettons un instant que la dupe en qui doit figurer, c’est-à-dire jouer le rôle

39
EMPORTEUR

principal, descend un instant, et, pen- de le supposer, celui auquel il s’est inté-
dant ce temps, les deux individus qui ressé perd, malgré la beauté de son jeu.
sont restés à la table où il était placé Il ne faut donc pas jouer avec les per-
conversent entre eux. sonnes que l’on ne connaît pas, ni même
« Il est riche, le gaillard; dit l’un, en avec celles que l’on connaît, ou que l’on
parlant de celui qui vient de s’absenter. croit connaître, à moins que ce ne soient
— Je le crois bien, répond l’autre; de très petites sommes, car des gens très
mais au train dont il va, il sera bientôt bien placés dans le monde emploient
ruiné. sans scrupules toutes les ruses possibles
— Peut-être, mais il a plus de bonheur pour corriger la fortune, et la forcer à se
que de science; il m’a dernièrement tenir de leur côté.
gagné 200 francs, mais il faut que je me On ne saurait trop se méfier de ces
rattrape aujourd’hui. hommes toujours prêts à payer un suc-
— Prends bien garde de n’en pas culent déjeuner à des individus qu’ils
perdre encore autant, car c’est un connaissent à peine; une invitation de
gaillard heureux. » leur part est presque toujours un piège
La conversation en est là lorsque celui caché dans un pâté de Lesage ou dans
dont on parle revient prendre sa place. une tête de veau du Puits certain.
« Eh bien! dit-il, continuons-nous notre EMPORTEUR s. m. L’emporteur, propre-
partie? ment dit, est le héros de la partie de
— Certes, répond son adversaire; et si billard dont nous avons ci-dessus promis
vous voulez me donner ma revanche, je les détails (voir BÊTE, p. 11); pour le
vous joue les 200 francs que vous truc dont nous allons parler, il faut de
m’avez gagnés l’autre jour. toute nécessité être trois : l’emporteur,
— Non, non; je ne veux plus jouer la bête et le bachotteur; nous avons dit
d’argent; mais je vous joue du cham- plus haut (voir BACHOTTEUR, p. 9)
pagne pour toute la société; ça va-t-il? quelle était la tâche de ces deux
— Ça va, répond l’adversaire, qui derniers; celle de l’emporteur est beau-
paraît piqué au jeu; du champagne pour coup plus difficile, c’est lui qui doit
tout le monde. » chercher et trouver une dupe, et
Pendant tous ces pourparlers, on a l’amener au lieu où elle doit être
mêlé les cartes. dépouillée.
« Vous paierez le champagne, dit celui Après avoir examiné si rien ne manque
qui doit perdre, en montrant au mar- à son costume, qui doit être très propre,
chand son jeu, qui est composé du roi, l’emporteur sort suivi de loin par ses
de la dame, du neuf d’atout et de deux deux acolytes, qui ne le perdent pas de
rois. vue, il se promène jusqu’à ce qu’il avise
— Peut-être, répond l’adversaire, qui un individu tel qu’il le désire, c’est-
en achevant de donner les cartes, en a à-dire qui annonce, soit par ses
tourné deux à la fois. manières, soit par son costume, un
— Je parie que si, dit l’un. étranger ou un provincial, et c’est ici le
— Je parie que non », répond l’autre. lieu de faire remarquer la merveilleuse
La discussion s’échauffe, le marchand perspicacité que possèdent ces hommes,
s’intéresse au jeu; et, comme il est facile et plusieurs autres espèces de fripons

40
EMPORTEUR

dont il sera parlé plus tard, qui savent C’est un café estaminet d’assez belle
tirer de la foule le seul individu propre à apparence, dont le propriétaire est
être dupé, ces hommes, presque tou- presque toujours affranchi. L’emporteur
jours dépourvus d’éducation, savent y arrive bientôt, suivi de son
cependant saisir le plus léger diagnostic; compagnon; en entrant il a demandé à
ils jugent un homme à la coupe de ses la dame de comptoir si un monsieur à
habits, à la couleur de son teint, à celle moustaches, et décoré, n’était pas venu
de ses gants, et ils le jugent bien. le demander; on lui a répondu que ce
Lorsque l’emporteur a rencontré ce monsieur était venu, mais qu’il était
qu’il cherche, il s’approche, et une con- sorti après toutefois avoir prié de faire
versation à peu près semblable à celle-ci attendre. « Eh bien, nous attendrons »,
ne tarde pas à s’engager : « Monsieur a-t-il répondu; et il est monté au billard
pourrait-il m’indiquer la rue…? après avoir demandé quelques rafraî-
— Cela m’est impossible, monsieur; je chissements qu’il partage avec son com-
suis étranger. pagnon.
— Eh! parbleu, nous sommes logés à Le monsieur à moustaches n’arrive
la même enseigne; je ne suis à Paris que pas; pour tuer le temps on regarde jouer
d’hier matin. » les deux personnes qui tiennent le
billard, et qui ne sont autres que la bête
L’emporteur n’a pas cessé de marcher
et le bachotteur. La bête joue mal, et à
près du provincial. « Vous êtes étranger,
chaque partie qu’elle perd elle veut aug-
ajoute-t-il après quelques instants de
menter son jeu, le bachotteur ne veut
silence, vous devez désirer voir tout ce
plus jouer, et offre de céder sa place au
que la capitale renferme de curieux. »
premier venu, la bête sort pour satisfaire
Signe affirmatif. « Si vous le voulez,
un besoin, alors le bachotteur s’exprime
nous irons ensemble voir les apparte-
à peu près en ces termes, en s’adressant
ments du roi. J’allais, lorsque je vous ai
à l’emporteur :
rencontré, chercher ici près des billets
que doit me donner un des aides de « C’est une excellente occasion de
camp du duc d’Orléans; c’est une occa- gagner un bon dîner, le spectacle, et le
sion dont je vous engage à profiter. » reste; il est riche, il est entêté comme
Le provincial hésite, il ne sait ce qu’il une mule; rendez-lui quelques points, et
doit penser de cet inconnu si serviable; son affaire est faite.
mais, que risque-t-il? Il n’est pas encore — Si je savais seulement tenir une
midi, et les rues de Paris ne sont pas queue, répond l’emporteur, j’accepte-
dangereuses à cette heure; et puis les rais la proposition. »
appartements du roi Louis-Philippe doi- Le provincial, qui a entendu cette con-
vent être bien beaux; et puis ce n’est pas versation, et qui a vu jouer la bête,
lui, le plus madré des habitants de Lan- trouve charmant de se faire régaler par
dernau ou de Quimper-Corentin, qui se un Parisien; il pourra parler de cela dans
laisserait attraper : il accepte; l’empor- son endroit. Il joue, il perd; son adver-
teur fait le saint Jean à ses deux compa- saire raccroche toujours; il s’échauffe, il
gnons (voir ce mot, p. 80), qui prennent joue de l’argent; les enjeux sont mis
les devants et vont s’installer au lieu entre les mains du bachotteur; le pro-
convenu. vincial envoie au diable l’emporteur, qui

41
EMPOUSTEUR

l’engage à modérer son jeu. Somme attend vainement le chaland sur lequel il
totale, il sort du café les poches vides, comptait.
mais cependant bien persuadé qu’il est EMPROSEUR s. m. Pédéraste.
beaucoup plus fort que son adversaire,
qui n’est, suivant lui, qu’un heureux rac- ENCARADE s. f. Entrée.
crocheur. (Voir FLOUEUR, p. 58.) ENCARRER v. a. Entrer.
EMPOUSTEUR s. m. Les empousteurs sont ENCASQUER v. a. Entrer dans une
presque tous des Juifs, et le moyen qu’ils maison avec le dessein d’y voler.
emploient pour tromper ceux qui veu- * ENDROGUER v. a. Chercher à faire
lent bien leur accorder une certaine con- fortune.
fiance est très ingénieux.
ENFILER LA VENELLE v. a. Prendre la
Un individu qui se donne la qualité de
fuite, faire fausse route. Ce terme, qui
commis, ou de commissionnaire, se pré-
est celui des voleurs normands, est
sente chez un marchand épicier ou
devenu populaire à Rouen et dans toute
papetier, et lui offre des crayons qu’il
la Normandie.
laissera, dit-il, à un prix très modéré; le
marchand, dont les provisions sont ENFANT DE CHŒUR s. m. Pain de
faites, refuse presque toujours cette pro- sucre.
position, mais cela est fort indifférent à ENFLACQUÉ ( Ê T R E ) v. p . Ê t r e
l’empousteur. « Vous ne voulez pas condamné.
m’acheter ces crayons, dit-il au mar-
ENFLÉE s. f. Vessie.
chand, vous avez tort; mais permettez-
moi de vous en laisser quelques dou- ENFONCÉ (ÊTRE) v. p. Être condamné.
zaines en dépôt. » Le marchand ne peut ENFONCEUR s. m. Agent d’affaires,
refuser cette proposition, il accepte, et payeur de rentes, etc. On peut fort bien
l’empousteur sort après lui avoir promis ne pas être partisan des privilèges, et
de revenir. Quelques jours après, un cependant s’élever contre les abus qui
individu vient demander au marchand résultent presque toujours d’une trop
des crayons absolument semblables à grande liberté. Il serait injuste sans
ceux que l’empousteur a laissés en doute de mettre des entraves au libre
dépôt, il achète tout et paie sans mar- exercice de telle ou telle industrie; mais,
chander, en témoignant le regret qu’on je crois que dans l’intérêt de la sécurité
ne puisse pas lui en fournir davantage; publique, on pourrait sans inconvénient
le marchand qui attend la visite de en soumettre la pratique à certaines
l’empousteur l’engage à repasser dans conditions.
quelques jours. Le lendemain, Chacun, aujourd’hui, peut, sans con-
l’empousteur vient chez le marchand, et trôle, s’établir agent d’affaires ou rece-
lui demande des nouvelles du dépôt. veur de rentes, aussi une foule
« Tout est vendu, dit le marchand. d’individus, qui ne sont ni capables, ni
— Je vous l’avais bien dit, répond moraux, ni solvables, puisqu’un grand
l’empousteur, que vous en tireriez un nombre d’entre eux sont logés en garni,
bon parti. En voulez-vous d’autres? » ont ouvert boutique, et se sont mis à
Le marchand achète et paie tout ce faire les affaires de leurs concitoyens.
que veut lui vendre l’empousteur, et L’incapacité notoire de ces individus

42
ENFRIMER

cause quelquefois à leurs clients un pré- EN TRAVERSE ou À PERTE DE VUE adv.


judice considérable; mais cet inconvé- Aux travaux forcés à perpétuité.
nient, tout grave qu’il est, est le ÉPATAGE s. m. Embarras.
moindre. Presque tous les agents
ÉPATEUR s. m. Homme qui fait de
d’affaires, receveurs de rentes sont
l’embarras.
d’insignes fripons; je ne crains pas de
m’exprimer ainsi, l’expérience a mal- ÉPLUCHEUSE DE LENTILLES s. f. Tribade.
heureusement prouvé ce que j’avance; ÉPICE-VINETTE s. m. Épicier.
et au moment où j’écris, j’ai entre les
ÉPISSER v. a. Railler.
mains un grand nombre de dossiers
contre plusieurs agents d’affaires qui ES s. m. L’escroc, proprement dit, est une
sont disparus furtivement de leur domi- des nombreuses variétés de la grande
cile, en enlevant à leurs clients des famille des chevaliers d’industrie, fai-
sommes assez considérables. seurs et autres. Son nom même devrait
Pour remédier aux maux que je être donné à ces derniers; car, quelle
signale, il faudrait que ceux qui se pré- que soit la manière dont ils procèdent, le
sentent pour exercer la profession seul nom qui convienne à leurs exploits
d’agents d’affaires fussent forcés de se est celui d’escroquerie. Au reste, la caté-
soumettre à un examen propre à donner gorie des escrocs est la plus nombreuse
la mesure de leur capacité, et tenus de de toutes. Ce serait une entreprise diffi-
déposer à la Caisse des consignations un cile, pour ne pas dire impossible, que
cautionnement proportionné à la classe d’énumérer les diverses manières de
à laquelle ils voudraient appartenir, et commettre le délit prévu par l’arti-
au loyer du local occupé par eux. Cette cle 405 du Code pénal; les débats révè-
mesure ne déplairait qu’aux fripons; lent tous les jours de nouvelles ruses aux
ceux qui exercent leur profession avec bénévoles habitués des tribunaux cor-
loyauté et intelligence l’accueilleraient, rectionnels. Mais les plus coupables ne
au contraire, avec un vif plaisir. (Voir sont pas ceux que frappe le glaive de
OGRE, p. 97.)
Thémis; aussi je ne les cite que pour
mémoire; je veux seulement m’occuper
ENFRIMER v. a. Envisager. des grands hommes. La prison n’est pas
ENLEVER (S’) v. p. Être tourmenté par la faite pour ces derniers, ils se moquent
faim. des juges, et ne craignent pas le procu-
reur du roi; tous leurs actes cependant
ENQUILLER v. a. Entrer.
sont de véritables escroqueries. Quel
E N T E R V E R o u E N T R A V E R v. a . nom, en effet, donner à ces directeurs
Comprendre. de compagnie en commandite et par
* ENTIFFLE ou ANTONNE s. f. Église. actions, dont la caisse, semblable à celle
de Robert Macaire, est toujours ouverte
ENTIFFLER v. a. Marier. pour recevoir les fonds des nouveaux
ENTIFFLEMENT s. m. Mariage. actionnaires, et toujours fermée lorsqu’il
s’agit de payer les dividendes échus?
* ENTÔLER v. a. Entrer dans une maison Quel nom donner à ces fondateurs de
avec le dessein d’y voler. journaux à bon marché, politiques, litté-
ENTRAVAGE s. f. Conception. raires, ou des connaissances inutiles, qui

43
ES

promettent au public ce qu’ils ne pour- chargé de vendre ou de louer votre pro-


ront jamais donner, si ce n’est celui priété, et vous lui avez remis sans hésiter
d’escroc? Nommera-t-on autrement la un instant la somme plus ou moins forte
plupart des directeurs d’agences qu’il vous a demandée, et qui est, à ce
d’affaires, de mariages, de placement ou qu’il dit, destinée à le couvrir des pre-
d’enterrement? oui, d’enterrement, il ne miers frais qu’il faudra qu’il fasse. Il
faut pas que cela vous étonne. vous a remis en échange de votre argent
Je viens de dire que la qualification une quittance ainsi conçue :
d’escroc devait être donnée à ces divers Monsieur *** a chargé Monsieur ***,
individus; il me reste maintenant à justi- agent d’affaires à Paris, de vendre ou de
fier cette allégation. Cela ne sera pas dif- louer sa propriété, sise à ***, moyen-
ficile. nant une somme de *** % du prix de la
Vous voulez, pour des raisons à vous vente ou location, si elle est faite par les
connues, vendre ou louer, soit votre soins du sieur ***; dans le cas contraire,
maison des champs, soit votre maison il ne lui sera alloué qu’une somme
de ville; vous avez, par la voie des de ***, pour l’indemniser de ses frais de
Petites-Affiches, fait connaître vos inten- démarches, publications et autres, dont
tions au public, et vous attendez qu’il se il a déjà reçu la moitié; l’autre moitié ne
présente un acquéreur ou un locataire. sera exigible que lorsque la propriété du
Vous attendez vainement. Mais, s’il ne sieur *** sera louée ou vendue. Fait
se présente ni acquéreur ni locataire, double, etc., etc.
tous les matins votre portier vous remet Comme il est facile de le voir, l’adroit
une liasse de circulaires par lesquelles agent d’affaires a reçu votre argent et ne
Messieurs tels ou tels vous annoncent s’est engagé à rien, et vous ne pouvez
qu’ils ont lu ce que vous avez fait insérer plus vendre ou louer votre propriété
dans les Petites-Affiches, qu’ils croient sans devenir son débiteur. Un individu,
avoir sous la main ce qui vous convient, nommé G…, qui demeure rue Neuve-
et qu’ils terminent en vous priant de Saint-Eustache, exerce à Paris, depuis
passer chez eux le plus tôt qu’il vous plusieurs années, le métier dont je viens
sera possible. de dévoiler les ruses. Il a bien eu quel-
Vous vous déterminez enfin à voir un ques petits démêlés avec dame Justice,
de ces officieux entremetteurs, et vous mais il en est toujours sorti avec les hon-
vous rendez chez lui. L’aspect de son neurs de la guerre, et il n’y a pas long-
domicile vous prévient d’abord en sa temps que, voulant vendre une de mes
faveur. Avant d’être introduit dans son propriétés, il m’a adressé une de ses cir-
cabinet, on vous a fait traverser des culaires, en m’invitant à lui accorder la
bureaux dans lesquels vous avez confiance dont il était digne.
remarqué plusieurs jeunes gens qui L’agent d’affaires qui s’occupe de la
paraissaient très occupés, et vous avez vente des propriétés de ville et de cam-
attendu quelques instants dans un salon pagne, fonds de commerce, etc., etc.,
élégamment meublé; dans le cabinet de n’est qu’un petit garçon comparative-
l’agent d’affaires, vous avez remarqué ment à celui qui s’occupe de mariages.
des gravures avant la lettre, des bronzes Le créateur de cette industrie nouvelle,
de Ravrio, des tapis; aussi vous l’avez feu M. Villiaume, aurait marié, je veux

44
ES

bien le croire, le doge de Venise avec la revient, achète encore, paie une partie
mer Adriatique, mais ses successeurs, comptant, et, pour le surplus, laisse un
quoique disent les pompeuses annonces petit billet à trois ou quatre mois de
qui couvrent la quatrième page des date. Mais quinze ou vingt jours sont à
grands et petits journaux, ne font luire peine écoulés, qu’on le voit revenir, il
nulle part le flambeau de l’hyménée, ce demande si l’on a encore le billet, le
qui ne les empêche pas de faire payer reprend et ne demande qu’un léger
très cher à ceux qui viennent les trouver escompte qu’on s’empresse de lui
alléchés par l’espoir d’épouser une accorder.
jeune fille ou une jeune veuve dotée de
Ce manège dure quelques mois, et si
quelques centaines de mille francs, le
les briseurs jugent le marchand bon, ils
stérile honneur de figurer sur leurs car-
ne se lassent pas de le nourrir, ils lui
tons.
amènent des parents, des amis, les cré-
Ceux des individus dont je viens de dits se montent, et, tout à coup vient la
parler, qui ne dépensent pas follement débâcle, et l’on apprend alors, mais trop
ou ne jouent pas l’argent qu’ils escro- tard, que l’on a été trompé.
quent ainsi, acquièrent en peu de temps
une brillante fortune, achètent des pro- Tous les membres d’une famille de
priétés, deviennent capitaines de la l’Auvergne sont quelquefois briseurs. Je
milice citoyenne, chevaliers de la Légion puis, pour ma part, en citer sept ou huit
d’honneur, électeurs, jurés, et condam- qui portent le même nom.
nent impitoyablement tous ceux qui Il faut remarquer que la brisure est
comparaissent devant eux. (Voir SUCE héréditaire dans plusieurs familles de
LARBIN, p. 134.) l’Auvergne. La bonne opinion que l’on a
Les escrocs auvergnats se sont à eux- de ces enfants des montagnes facilite
mêmes donné le nom de briseurs. Les leurs escroqueries. Ces hommes parais-
briseurs donc, puisqu’il faut les appeler sent doués d’une épaisseur et d’une
par leur nom, se donnent tous la qualité bonhomie qui commande la confiance,
de marchands ambulants. Ils n’ont point aussi ils trouvent toujours des négo-
de domicile fixe. Ils font passer à leur ciants qui se laissent prendre dans leurs
femme, qui réside en Auvergne, le fruit filets; cela prouve, si je ne me trompe,
de leurs rapines, et celle-ci achète des que personne n’est plus propre qu’une
biens que, dans tous les cas, les briseurs bête à tromper un homme d’esprit : ce
conservent; car, il faut remarquer qu’ils dernier se laisse prendre plus facilement
sont presque tous mariés sous le régime que tout autre; car il compte sur sa
dotal, ou séparés de biens. supériorité et ne peut croire qu’un
homme auquel il n’accorde que peu ou
Lorsque les briseurs ont jeté leur
point de considération ait l’intention et
dévolu sur un marchand, le plus intelli-
le pouvoir de mettre sa perspicacité en
gent, ou plutôt le plus hardi d’entre eux,
défaut.
s’y présente, choisit les marchandises
qui lui conviennent, achète et paie. Les marchandises escroquées par les
Quelques jours après, il adresse au mar- briseurs sont, pour la plupart, achetées
chand son frère ou son cousin, qui se par des receleurs ad hoc, à 40 ou 50 %
conduit de même. Cela fait, le premier de perte. Au moment où j’écris, il existe

45
ESBALANCER

à Paris plusieurs magasins garnis de coupeurs de bourse, pour désigner


marchandises brisées. l’instant où ils étaient forcés de jeter ce
Les briseurs changent entre eux de qu’ils avaient pris, dans la crainte d’être
passeport, ce qui permet à celui qui est saisis avec.
arrêté de prendre le nom de Pierre, * ESPOUSER LA VEUVE v. p. Être pendu.
lorsqu’il se nomme François, et que
ESQUINTE s. m. Abîme.
c’est François que l’on cherche.
ESQUINTER v. a. Fracturer, briser.
ESBALANCER v. a. Rejeter, renvoyer.
ESTAMPILLER v. a. Marquer.
ESBASIR v. a. Assassiner.
ESTOQUE s. m. Esprit, finesse, malice.
* ESBATRE DANS LA TIGNE (S’) v. p.
Chercher à voler dans la foule. ESTORGUE s. f. Fausseté, méchanceté.
ESBROUFFE s. m. Embarras, plus de ESTRANGOUILLER v. a. Étrangler.
bruit que de besogne. ESTUQUE s. f. Part dans un vol.
E S B R O U F F E U R - E U S E s . Fa i s e u r ÉTOUFFE ou ÉTOUFFOIR s. f. Table
d’embarras. d’hôtes où l’on joue l’écarté. Ces mai-
ESCAPER v. a. Assassiner. sons, plus dangereuses cent fois que les
ESCAPOUCHER v. a. Assassiner. Terme tripots de l’administration Benazet, sont
des voleurs du Midi. ordinairement tenues par des vétérantes
de Cythère qui ne manquent pas
ESCAPOUCHE ou ESCAPOUCHEUR d’esprit, et dont le ton et les manières
s. m. Assassin. Terme des voleurs du semblent appartenir à la bonne compa-
Midi. gnie. Toutes ces femmes, s’il faut les
ESCARGOT s. m. Vagabond. croire, sont veuves d’un officier général,
ESCARPE ou ESCARPE-SÉZIGUE s. m. ou tout au moins d’un officier supé-
Assassin, suicide. rieur; mais ce serait en vain que l’on
chercherait les titres de leurs défunts
ESCARPER v. a. Assassiner.
époux dans les cartons du ministère de
ESCLOT s. m. Sabot. la Guerre.
ESCLOTIER-ÈRE s. Sabotier, sabotière. J’ai dit que ces maisons étaient plus
ESCOFFIER v. a. Tuer, assassiner. Ce dangereuses que les tripots de la ferme
terme est devenu populaire. des jeux, et je le prouve : il y a des gens
qui ne mettraient jamais les pieds dans
* ESCOULLES s. f. Oreilles.
un des antres Benazet, et qui cependant
ESCRACHE s. m. Passeport. fréquentent les étouffes ou étouffoirs.
ESCRACHE TARTE s. m. Faux passeport. Pour les y attirer, la veuve du général ou
du colonel a ouvert les portes de son
ESCRACHER v. a. Demander le passe-
salon à une foule de femmes char-
port à un voyageur.
mantes; ce n’est point par la vertu que
ESGARD (FAIRE L’) v. p. Dérober à ses ces femmes brillent, mais elles sont pour
camarades une partie du vol qui vient la plupart jeunes, jolies, bien parées; la
d’être commis. maîtresse de la maison n’exige point
* ESPOUSER LA FOUCANDRIÈRE v. a. d’elles d’autres qualités. Des chevaliers
Terme dont se servaient les anciens d’industrie, des grecs, des faiseurs,

46
ÉTOUFFE

forment, avec ces dames, le noyau de la visites indiscrètes auraient pu donner


société des tables d’hôtes, société polie naissance.
peut-être, mais assurément très peu Viennent ensuite les donneurs
honnête. d’affaires, emporteurs. On a pu voir aux
Il y a sans doute à Paris des réunions articles EMPORTEUR, p. 40 et EMPOR-
de ce genre composées de personnes TAGE À LA CÔTELETTE, p. 39, les détails
très honnêtes, mais ce sont justement du truc qu’ils exercent.
celles-là que recherchent les flibustiers Puis enfin les indicateurs de dupes; ce
en tous genres, car là où il y a des hon- sont ceux qui amènent dans les étouffes
nêtes gens il y a nécessairement des ou étouffoirs cette foule de jeunes gens
dupes à exploiter. Ceux qui ont l’habi- sans expérience, qui y perdent leurs plus
tude de vivre à table d’hôtes devraient belles années. Et comment n’en serait-il
donc obliger les personnes qui tiennent pas ainsi? tout y est mis en œuvre pour
ces sortes d’établissements à s’enquérir les corrompre : le jeu, des vins exquis,
des mœurs et de la position sociale de une chère délicate, des amis empressés,
chacun des convives. Une mesure sem- des femmes agréables et d’une complai-
blable, prise avec des ménagements et sance extrême si leur bourse paraît bien
de la discrétion, ne pourrait blesser per- garnie.
sonne, lorsqu’elle serait générale, et suf-
firait seule pour éloigner tous ceux dont Si le jeune homme appartient à une
l’unique métier est de spéculer sur la famille riche, ses amis improvisés le
mettront en rapport avec d’honnêtes
fortune d’autrui.
usuriers qui lui prêteront de l’argent à
Les tables d’hôtes ne sont pas seule- un intérêt raisonnable, c’est-à-dire à 60
ment fréquentées par des escrocs, des ou 50 % au moins. Souvent il ne recevra
grecs ou des chevaliers d’industrie, il s’y pour 10 000 francs de lettres de change
trouve aussi des donneurs d’affaires; ces que 1 000 à 1 500 francs, et le reste en
derniers chercheront à connaître votre marchandises qui ne vaudront, prisées à
position, vos habitudes, les heures leur juste valeur, que le dixième au plus
durant lesquelles vous serez absent de de leur estimation. Il est au reste notoire
chez vous, et lorsqu’ils auront appris qu’un jeune homme ne reçoit jamais
tout ce qu’il leur importe de savoir pour plus de 3 000 ou de 4 000 francs en
pouvoir vous voler avec impunité, ils échange de 10 000 francs de lettres de
donneront à celui qu’ils appellent un change; cependant il doit, sur cette
ouvrier, et qui n’est autre qu’un adroit somme, payer aux courtiers qui lui ont
cambrioleur, le résultat de leurs observa- fait faire cette brillante négociation une
tions. Cela fait, l’ouvrier prend commission assez forte; puis viennent
l’empreinte de la serrure; une fausse clé les camarades auxquels il faut prêter
est fabriquée, et, au moment favorable, quelque chose; et, si le jeune homme
l’affaire est faite. Il n’est pas nécessaire aime à jouer, il est rare qu’il rentre chez
de dire que le donneur d’affaires sait lui avec seulement quelques pièces de
toujours se ménager un alibi incontes- cinq francs. Alors les amis le tiennent;
table, ce qui le met à l’abri des soupçons ils lui font faire des masses de lettres de
auxquels ses questions hardies et ses change, bientôt il est ruiné; s’il a des

47
ÉTOURDISSEUR-EUSE

dispositions ils en font un flibustier, * ÉTOURDIR v. a. Solliciter.


sinon un voleur ou un faussaire. ÉTRON DE MOUCHE s. f. Cire.
ÉTOURDISSEUR-EUSE s. Solliciteur. ÊTRE (EN) v. p. Aimer la pédérastie.

48
FADAGE

FADAGE s. m. Partage entre voleurs. qui m’était imposée, et maintenant que


FADE s. f. Part dans un vol. je dois une honnête aisance à un travail
de tous les jours et de tous les instants,
FADER v. a. Partager les objets volés.
je veux me reposer. Mais avant de
FAFFE s. m. Toute espèce de papier. rentrer dans l’obscurité, obscurité que
FAFFIOT s. m. Papier blanc. des circonstances malheureuses et trop
connues pour qu’il soit nécessaire de les
FAFFIOTEUR s. m. Marchand ou fabri-
rappeler ici, m’ont seules fait quitter, il
cant de papier.
me sera sans doute permis d’adresser
FAGOT s. m. Forçat. quelques paroles à ceux qui se sont
FAIRE DES GAVÉS v. a. Voler les gens occupés ou qui s’occupent encore de
ivres. moi. Je ne suis pas un grand homme, je
ne me suis (style de biographe) illustré
FAIRE LA TORTUE v. a. Jeûner.
ni par mes vertus, ni par mes crimes, et
FAIRE LE TAPE, LE TAPIN, LE SINGE v. p. cependant peu de noms sont plus
Être exposé, être attaché au carcan ou connus que le mien. Je ne me plaindrais
au pilori. pas si les chansonniers qui m’ont chan-
FAISEUR 1 s. m. Lorsque après avoir sonné, si les dramaturges qui m’ont mis
navigué longtemps sur une mer ora- en pièce, si les romanciers qui ont
geuse on est enfin arrivé au port, on esquissé mon portrait m’avaient chan-
éprouve le besoin du repos; c’est ce qui sonné, mis en pièce, ou esquissé tel que
m’arrive aujourd’hui. Si tous les je suis : il faut que tout le monde vive,
hommes ont ici-bas une mission à et, par le temps qui court, les champs de
accomplir, je me suis acquitté de celle l’imagination sont si arides qu’il doit

1. Déjà, depuis plusieurs années, j’ai déclaré aux faiseurs une guerre vigoureuse, et je crois
avoir acquis le droit de parler de moi dans un article destiné à les faire connaître ; que le lecteur
ne soit donc pas étonné de trouver ici quelques détails sur l’établissement que je dirige, et sur
les moyens d’augmenter encore son influence salutaire.

49
FAISEUR

être permis à tous ceux dont le métier parfaitement sont venus me raconter
est d’écrire, et qui peuvent à ce métier mon histoire, dans laquelle presque tou-
Gâter impunément de l’encre et du papier, jours le plus beau rôle n’était pas le
mien. Mon infortune, si infortune il y a,
de glaner dans la vie réelle; mais ces ne me cause pas un bien vif chagrin : je
messieurs se sont traînés à la remorque ne suis pas le premier homme qu’un
de mes calomniateurs, voilà ce que je caprice populaire ait flétri ou ridiculisé.
blâme et ce qui assurément est blâ-
mable. Plus d’une fois cependant, durant le
cours de ma carrière, les préjugés sont
La calomnie ne ménage personne, et,
venus me barrer le chemin; mais c’est
plus que tout autre, j’ai servi de but à ses
surtout depuis que j’ai fondé l’établisse-
atteintes. Par la nature de l’emploi que
ment que je dirige aujourd’hui que j’ai
j’ai occupé de 1809 à 1827, et en raison
été à même d’apprécier leur funeste
de mes relations antérieures, il y avait
influence. Combien d’individus ont
entre moi et ceux que j’étais chargé de
perdu des sommes plus ou moins fortes
poursuivre, une lutte opiniâtre et conti-
parce que préalablement ils ne sont pas
nuelle; beaucoup d’hommes avaient
venus me demander quelques conseils!
donc un intérêt direct à me nuire, et
Et pourquoi ne sont-ils pas venus?
comme mes adversaires n’étaient pas de
Parce qu’il y a écrit sur la porte de mes
ceux qui ne combattent qu’avec des
bureaux : « VIDOCQ »! Beaucoup
armes courtoises, ils se dirent :
cependant ont franchi le rocher de Leu-
« Calomnions, calomnions, il en restera
cade, et maintenant ils passent tête
toujours quelque chose. Traînons dans
levée devant l’huis du pâtissier, aussi
la boue celui qui nous fait la guerre,
n’est-ce pas à ceux-là que je m’adresse.
lorsque cela sera fait nous paraîtrons
peut-être moins méprisables. » Je dois Deux faits résultent de ce qui vient
le reconnaître, mes adversaires ne réus- d’être dit : je suis calomnié par les fri-
sirent pas complètement. L’on n’estime, pons, eh bien! je les invite à citer,
au moment où nous sommes arrivés, ni appuyé de preuves convenables, un acte
les voleurs, ni les escrocs, mais grâce à d’improbité, d’indélicatesse, commis
l’esprit moutonnier des habitants de la par moi; qu’ils interrogent leurs souve-
capitale, le cercle de mes calomniateurs nirs, qu’ils fouillent dans ma vie privée,
s’est agrandi, les gens désintéressés se et qu’ils viennent me dire : « Vous avez
sont mis de la partie; ce qui d’abord fait cela. » Et ce n’est pas une vaine bra-
n’était qu’un bruit sourd est devenu un vade, c’est un défi fait publiquement, à
crescendo général, et, à l’heure qu’il est, haute et intelligible voix, auquel, s’ils ne
je suis (s’il faut croire ceux qui ne me veulent pas que leurs paroles perdent
connaissent pas) un être exceptionnel, toute leur valeur, ils ne peuvent se dis-
une anomalie, un croquemitaine, tout ce penser de répondre.
qu’il est possible d’imaginer; je possède Les ignorants échos ordinaires de ce
le don des langues et l’anneau de qu’ils entendent dire ne me ménagent
Gygès; je puis, nouveau Prothée, guère. Eh bien! que ces derniers inter-
prendre la forme qui me convient; je rogent ceux qui, depuis plusieurs
suis le héros de mille contes ridicules. années, se sont trouvés en relation avec
De braves gens qui me connaissaient moi, avec lesquels j’ai eu des intérêts à

50
FAISEUR

débattre, et que jusqu’à ce qu’ils aient un langage plus fleuri, un costume plus
fait cela ils suspendent leur jugement. Je élégant que le commun des martyrs, que
crois ne leur demander que ce que j’ai le l’on agit ainsi; c’est sans doute aussi
droit d’exiger. parce que, braves gens que nous
Et qu’ai-je fait qui puisse me valoir la sommes, nous avons contracté la
haine ou seulement le blâme de mes louable habitude de ne jamais regarder
concitoyens? Je n’ai jamais été l’homme que la surface de ce que nous voyons.
du pouvoir; je ne me suis jamais mêlé Les chevaliers d’industrie, les faiseurs,
que de police de sûreté; chargé de les escrocs, sont cependant plus dange-
veiller à la conservation des intérêts reux et plus coupables que tous les
sociaux et à la sécurité publique, on m’a autres : plus dangereux, parce qu’ils se
toujours trouvé éveillé à l’heure du cachent pour blesser, et échappent
danger; payé par la société, j’ai plus presque toujours aux lois répressives du
d’une fois risqué ma vie à son service. pays; plus coupables, parce que la plu-
Après avoir quitté l’administration, j’ai part d’entre eux, hommes instruits et
fondé et constamment dirigé un établis- doués d’une certaine capacité, pour-
sement qui a rendu au commerce et à raient certainement ne devoir qu’au tra-
l’industrie d’éminents services. Voilà ce vail ce qu’ils demandent à la fraude et à
que j’ai fait! Maintenant, que les l’indélicatesse.
hommes honnêtes et éclairés me jugent;
C’est presque toujours la nécessité qui
ceux-là seuls, je ne crains pas de le dire,
sont mes pairs. conduit la main du voleur qui débute
dans la carrière; et, souvent, lorsque
Il me reste maintenant à parler des fai- cette nécessité n’est plus flagrante, il se
seurs, du Bureau de renseignements, et
corrige et revient à la vertu. Les faiseurs,
du projet que je viens soumettre à
au contraire, sont presque tous des
l’appréciation de messieurs les commer-
jeunes gens de famille qui ont dissipé
çants et industriels.
follement une fortune péniblement
Je ne sais pour quelles raisons les che- acquise, et qui n’ont pas voulu renoncer
valiers d’industrie, les faiseurs, les aux aisances de la vie fashionable et aux
escrocs, comme on voudra les nommer, habitudes de luxe qu’ils avaient contrac-
sont moins mal vus dans le monde que tées. Ils ne se corrigent jamais, par la
ceux qui se bornent à être franchement raison toute simple qu’ils peuvent facile-
et ouvertement voleurs. On reçoit dans ment et presque impunément exercer
son salon, on admet à sa table, on salue leur pitoyable industrie.
dans la rue tel individu dont la profes-
sion n’est un secret pour personne, et Ils savent si bien cela, que lorsque
qui ne doit ni à son travail ni à sa fortune j’étais encore chef de la police de la
l’or qui brille à travers les réseaux de sa sûreté, les grands hommes de la corpo-
bourse, et l’on honnit, l’on conspue, l’on ration me défiaient souvent de déjouer
vilipende celui qui a dérobé un objet de leurs ruses. Aussi, jointe à celle d’être
peu de valeur à l’étalage d’une bouti- utile à mes concitoyens, l’envie
que; c’est sans doute parce que les che- d’essayer mes forces contre eux a-t-elle
valiers d’industrie, les faiseurs, les été une des raisons qui m’ont déterminé
escrocs ont des manières plus douces, à fonder le Bureau de renseignements.

51
FAISEUR

« C’est une nécessité vivement et sions qui sont allouées aux entremet-
depuis longtemps sentie par le com- teurs d’affaires, de la différence entre le
merce que celle d’un établissement spé- prix d’achat et celui de vente). L’œuvre
cial, ayant pour but de lui procurer des de celui qui a diminué d’un tiers au
renseignements sur les prétendus négo- moins ce chiffre énorme est-elle une
ciants, c’est-à-dire sur les escrocs qui, à œuvre sans valeur? Je laisse aux
l’aide des qualifications de banquiers, hommes impartiaux et désintéressés le
négociants et commissionnaires, usur- soin de répondre à cette question.
pent la confiance publique, et font jour-
Je ne dois pas le cacher, mes premiers
nellement des dupes parmi les véritables
commerçants. pas dans cette nouvelle carrière furent
Les écrivains qui se sont spécialement bien incertains; tant de fripons avaient
occupés de recherches statistiques en ouvert leur sac devant moi, que je
ces matières, élèvent à vingt mille le croyais tout savoir : Errare humanum est!
chiffre des industriels de ce genre. Je Pauvre homme que j’étais! J’ai plus
veux bien admettre qu’il y ait quelque appris depuis trois ans que mon établis-
exagération dans ce calcul… » sement existe, que pendant tout le
Les quelques lignes qui précèdent temps que j’ai dirigé la police de sûreté.
commençaient le prospectus que je S’il voulait s’en donner la peine, le
publiais lors de l’ouverture de mon éta- Vidocq d’aujourd’hui pourrait ajouter
blissement, et, comme on le voit, j’étais de nombreux chapitres au livre des
disposé à taxer d’exagération les écri- Ruses des escrocs et filous, et jouer par-
vains qui élevaient à vingt mille le chiffre dessous la jambe celui d’autrefois.
des industriels; mais, maintenant, je suis Les succès éclatants qui ont couronné
forcé d’en convenir, ce chiffre, bien loin mon entreprise, et m’ont engagé à mar-
d’être exagéré, n’est que rigoureuse- cher sans cesse vers le but que je voulais
ment exact. Oui, vingt mille individus atteindre, malgré les clameurs des
vivent, et vivent bien, aux dépens du envieux et des sots, ont donné naissance
commerce et de l’industrie. (Que ceux à je ne sais combien d’agences, copies
qui ne pourront ou ne voudront pas me informes de ce que j’avais fait : Phare,
croire, viennent me visiter, il ne me sera
Tocsin, Éclaireur, Gazette de renseigne-
pas difficile de les convaincre.) Que l’on
ments, etc., etc. Il ne m’appartient pas de
me permette donc de recommencer sur
juger les intentions des personnes qui
cette base nouvelle les calculs de mon
ont dirigé, ou qui dirigent encore ces
prospectus. Nous fixons à 10 francs par
divers établissements, mais je puis cons-
jour la dépense de chaque individu, ce
tater ce qui n’est ignoré de personne; le
qui produit pour vingt mille :
Phare est allé s’éteindre à Sainte-
Par jour...................................200 000 Pélagie, ses directeurs viennent d’être
Par mois ..............................6 000 000 condamnés à une année d’emprisonne-
Par an ...............................70 200 000 ment, comme coupables d’escroquerie.
C’est donc un impôt annuel de Les affiches qui ont été placées à
70 200 000 francs que le commerce chaque coin de rue, ont permis à tout le
paie à ces messieurs (et cette fois, je monde d’apprécier à sa juste valeur le
veux bien ne point parler des commis- personnel des autres établissements.

52
FAISEUR

Pour qu’un établissement comme le vaincre, je puisse, après seulement trois


Bureau de renseignements soit utile, il faut années d’exercice, avoir inscrit, sur mes
qu’il soit dirigé avec beaucoup de soin. registres d’abonnement, les noms de
S’il n’en était pas ainsi, les intérêts des près de trois mille négociants recom-
tiers seraient gravement compromis; un mandables de Paris, des départements
renseignement fourni trop tard pouvant et de l’étranger. Il n’est venu, cepen-
faire manquer, au négociant qui l’a dant, que ceux qui étaient forcés par la
demandé, une affaire avantageuse. Si plus impérieuse nécessité; et, je dois en
les chefs de l’établissement ne possè- convenir, j’ai eu plus à réparer qu’à pré-
dent pas toutes les qualités qui consti- venir. Tels qui sont venus m’apprendre
tuent l’honnête homme, rien ne leur est qu’ils avaient été dépouillés par tel ou
plus facile que de s’entendre avec les tel faiseur, dont le nom, depuis long-
faiseurs, sur lesquels ils ne donneraient temps, était écrit sur mes tablettes,
que de bons renseignements. Cela, au n’auraient pas échangé leurs marchan-
reste, s’est déjà fait; les affiches dont je dises ou leur argent contre des billets
parlais il n’y a qu’un instant le prouvent. sans valeur, si, préalablement, ils étaient
Pour éviter que de pareils abus ne se venus puiser des renseignements à
renouvellent, pour que les escrocs ne l’agence Vidocq.
puissent pas, lorsque je ne serai plus là Pour atteindre le but que je m’étais
pour m’opposer à leurs desseins, faire proposé, il fallait aussi vaincre cette
de nouvelles dupes, je donne mon éta- défiance que des gens si souvent
blissement au commerce. Et, que l’on trompés, non seulement par les faiseurs,
ne croie pas que c’est un présent de peu mais encore par ceux qui se proposent
d’importance : j’ai, par jour, 100 francs comme devant déjouer les ruses de ces
au moins de frais à faire, ce qui forme derniers, doivent nécessairement avoir.
un total annuel de 36 500 francs; et, Mais, j’avais déjà, lorsque je commençai
cependant, quoique je n’exige de mes mon entreprise, fait une assez pénible
abonnés et clients que des rétributions étude de la vie pour ne point me laisser
modérées, basées sur l’importance des épouvanter par les obstacles; je savais
affaires qui me sont confiées, il me rap- que la droiture et l’activité doivent, à la
porte quinze à vingt mille francs par longue, ouvrir tous les chemins. Je com-
année de bénéfice net. mençai donc, et mes espérances ne
Et, néanmoins, je le répète, je ne furent pas déçues; j’ai réussi, du moins
demande rien, absolument rien; je ne en partie.
vends pas mon baume, je le donne, et cela, À l’heure où nous sommes arrivés, je
pour éviter que les faiseurs, qui atten- suis assez fort pour défier les faiseurs les
dent avec impatience l’heure de ma plus adroits et les plus intrépides de par-
retraite, ne puissent s’entendre avec les venir à escroquer un de mes clients.
directeurs des agences qui seront alors Mais, le bien général n’a pas encore été
simultanément établies. fait; il ne m’a pas été possible de faire
Il a certes fallu que les services rendus seul ce que plusieurs auraient pu facile-
par moi parlent bien haut, pour que, ment faire. Aussi, il y a tout lieu de
malgré les obstacles que j’ai dû sur- croire que les résultats seront plus
monter, et les préjugés que j’ai eu à grands et plus sensibles lorsque le

53
FAISEUR

Bureau de renseignements sera dirigé valeur des hommes nouveaux, et ces


par le commerce, dont il sera la pro- diagnostics, s’ils trompent, tromperont
priété. rarement. Les chevaliers d’industrie, les
Et cela est facile à concevoir, les pré- faiseurs, les escrocs forment une longue
jugés alors n’arrêteront plus personne, chaîne dont tous les anneaux se
et tous les jours on verra s’augmenter le tiennent; celui qui en connaît un, les
nombre des abonnés; car, quel est le connaîtra bientôt tous, s’il est doué
négociant, quelque minime que soit son d’une certaine perspicacité, et si le
commerce, qui ne voudra pas acquérir, temps de monter à la source ne lui
moyennant 20 francs par année, la manque pas. Il ne faut, pour acquérir
faculté de pouvoir n’opérer qu’avec cette connaissance, que procéder par
sécurité. Mais pourra-t-il compter sur analogie et avec patience.
cette sécurité qu’il aura payée, peu de Si ma proposition est acceptée, on ne
chose, il est vrai, mais que, pourtant, il verra plus, à la honte du siècle, des
aura le droit d’exiger? sans nul doute. hommes placés sur les premiers degrés
Le nombre des abonnés étant plus de l’échelle sociale, et qui possèdent une
grand, beaucoup plus de faiseurs seront fortune indépendante, servir de com-
démasqués; car, il n’est pas présumable pères à des escrocs connus, partager les
que les abonnés chercheront à cacher dépouilles opimes d’un malheureux
aux administrateurs le nom des indi- négociant, et se retirer, lorsque arrivent
vidus par lesquels ils auraient été les jours d’échéance, derrière un rideau
trompés. Tous les renseignements pro- que, jusqu’à présent, personne encore
pres à guider le commerce dans ses opé- n’a osé déchirer. Lorsqu’ils pourront
rations, pourront donc être puisés à la craindre de voir leur nom cloué au pilori
même source, sans perte de temps, sans de l’opinion publique, ils se retireront,
dérangement, ce qui est déjà quelque et les faiseurs auront perdu leurs pre-
chose. miers éléments de succès.
Mais on n’aurait pas atteint le but que Les faiseurs, chassés de Paris, exploite-
l’on se propose, si l’on se bornait seule- ront les départements et les pays étran-
ment à mettre dans l’impossibilité de gers? Mais, rien n’empêche que la cor-
nuire les faiseurs déjà connus, il faut que respondance déjà fort étendue du
ceux qui se présenteraient avec un nom Bureau de renseignements ne reçoive
vierge encore, mais dont les intentions encore de l’extension, et que ce qui aura
ne seraient pas pures, soient démasqués été fait pour Paris ne soit fait pour les
avant même d’avoir pu mal faire. départements et l’étranger. Cela sera
On ne se présente pas habituellement plus difficile, sans doute, mais non pas
dans une maison pour y demander un impossible.
crédit plus ou moins étendu, sans indi- En un mot, j’ai la ferme conviction, et
quer quelques-unes de ses relations. cette conviction est basée sur une expé-
Celui qui veut acquérir la confiance rience de plusieurs années, que le
d’un individu, qu’il se réserve de Bureau de renseignements établi sur
tromper plus tard, tient à ne point une vaste échelle, et placé sous le patro-
paraître tomber du ciel. Eh bien! la nage d’hommes connus et honorables,
nature de leurs relations donnera la est destiné à devenir la sauvegarde du

54
FAISEUR

commerce et de l’industrie, et doit de placer, dans le lieu le plus apparent


anéantir à jamais les sangsues qui pom- de son domicile, une plaque à peu près
pent sa substance. semblable à celles des compagnies
Je me chargerai avec plaisir de la pre- d’assurances contre l’incendie, sur
mière organisation; et, maintenant que laquelle on lirait les mots : « VIDOCQ !
le navire est en pleine mer, qu’il n’y a Assurance contre les faiseurs » écrits en
plus qu’à marcher sur une route tracée, gros caractères.
il ne sera pas difficile de trouver des Cette plaque, j’en ai l’intime convic-
hommes intelligents et très capables de tion, éloignerait les faiseurs des maga-
conduire cette machine dont le méca- sins dans lesquels elle serait placée. Le
nisme est peu compliqué. Un comité négociant ne serait plus exposé à se
spécial, composé des plus notables laisser séduire par les manières obsé-
abonnés, pourrait, au besoin, être quieuses des faiseurs; il ne serait plus
chargé de surveiller la gestion des admi- obligé de consacrer souvent trois ou
nistrateurs qui seraient choisis. Envi- quatre heures de son temps à faire inuti-
sagée sous le rapport des bénéfices lement l’article.
qu’elle peut produire, l’opération que je Cette plaque, je le répète, éloignerait
propose ne perd rien de son importance. les faiseurs. Je ne prétends pas dire,
C’est ce qu’il me serait facile de prouver cependant, qu’elle les éloignerait tous;
par des chiffres, si des chiffres étaient mais, dans tous les cas, le négociant
du domaine de ce livre. devrait toujours prendre des renseigne-
Je ne sais si je me trompe, mais j’ai ments. Il résulterait donc de l’apposition
l’espérance que ma voix ne sera pas de cette plaque au moins une économie
étouffée avant de s’être fait entendre; de temps qui suffirait seule pour indem-
j’ai trop franchement expliqué mes niser le négociant abonné de la modique
intentions pour qu’il soit possible de somme payée par lui.
croire que l’intérêt est ici le mobile qui Les faiseurs peuvent être divisés en
me fait agir. deux classes : la première n’est com-
Je ne me serais pas, il y a quelque posée que des hommes capables de la
temps, exprimé avec autant d’assu- corporation, qui opèrent en grand; la
rance; mais, maintenant que l’expé- seconde se compose de ces pauvres dia-
rience m’a instruit, je puis, je le répète, bles que vous avez sans doute remar-
défier le premier faiseur venu, de qués dans l’allée du Palais-Royal qui fait
tromper un de mes abonnés. Aussi ai-je face au café de Foi. Le Palais-Royal est,
acquis le droit de m’étonner que tout ce en effet, le lieu de réunion des faiseurs
qu’il y a en France d’honorables négo- du dernier étage. À chaque renouvelle-
ciants ne soit pas encore abonné. ment d’année, à l’époque où les arbres
Depuis que j’exerce, les faiseurs ont revêtent leur parure printanière, on les
perdu le principal de leurs éléments de voit reparaître sur l’horizon, pâles et
succès, c’est-à-dire l’audace qui les décharnés, les yeux ternes et vitreux,
caractérisait; mon nom est devenu pour cassés, quoique jeunes encore, toujours
eux la tête de Méduse, et peut-être qu’il vêtus du même costume, toujours tristes
suffirait, pour être constamment à l’abri et soucieux, ils ne font que peu ou point
de leurs tentatives et de leurs atteintes, d’affaires, leur unique métier est de

55
FAISEUR

vendre leur signature à leurs confrères de s’empressèrent d’accepter les proposi-


la haute. tions avantageuses de la maison
Les faiseurs de la haute sont les plus Duhaim père et Compagnie, et mal leur
dangereux, aussi, je ne m’occuperai que en advint. Lorsqu’ils furent bien con-
d’eux. J’ai dit des derniers tout ce qu’il y vaincus de leur malheur, ils vinrent me
avait à en dire. consulter. La contexture des pièces, et
Tous les habitants de Paris ont l’écriture des billets qu’ils me remirent
entendu parler de la maison H… et entre les mains, me suffirent pour
Compagnie, qui fut établie dans le cou- reconnaître que le prétendu Duhaim
rant de l’année 1834, rue de la père n’était autre que R… Je me mis en
Chaussée-d’Antin, n° 11. L’établisse- campagne, et bientôt un individu qui
ment de cette maison, qui se chargeait avait pu se soustraire aux recherches de
de toutes les opérations possibles, consi- toutes les polices de France, fut décou-
gnations, expéditions, escompte et vert par moi, et mis entre les mains de la
encaissement, exposition permanente justice. L’instruction de son procès se
d’objets d’art et d’industrie, causa dans poursuit maintenant à Boulogne-sur-
le monde commercial une vive sensa- Mer.
tion. Jamais entreprise n’avait, disait-on, R… est, sans contredit, le plus adroit
présenté autant d’éléments de succès. de tous les faiseurs, ses capacités finan-
La société française et américaine cières sont incontestables, et cela est si
publiait un journal, et donnait des fêtes vrai que, nonobstant ses fâcheux anté-
charmantes, dont M. le marquis de B… cédents, plusieurs maisons de l’Angle-
faisait les honneurs avec une urbanité terre, où il avait exercé longtemps, qui
tout à fait aristocratique. Il n’en fallait désiraient se l’attacher, lui firent, à
pas davantage, le revers de la médaille diverses reprises, des offres très
n’étant pas connu, pour jeter de la brillantes. R… est maintenant pour
poudre aux yeux des plus clairvoyants. longtemps dans l’impossibilité de nuire,
H… comme on l’apprit trop tard, n’était mais il ne faut pas pour cela que les
que le prête-nom de R…, faiseur des commerçants dorment sur leurs deux
plus adroits, précédemment reconnu oreilles, R… a laissé de dignes émules;
coupable de banqueroute frauduleuse, je les nommerais si cela pouvait servir à
et, comme tel, condamné à douze quelque chose, mais ces messieurs
années de travaux forcés. savent, suivant leurs besoins, changer de
Après avoir fait un grand nombre de nom aussi souvent que de domicile.
dupes, R… et consorts disparurent, et Les faiseurs qui marchent sur les
l’on n’entendit plus parler d’eux. traces de R… procèdent à peu près de
Peu de temps après la déconfiture de cette manière : ils louent dans un quar-
la maison H… et Compagnie, une tier commerçant un vaste local qu’ils ont
maison de banque fut établie à Bou- soin de meubler avec un luxe propre à
logne-sur-Mer, sous la raison sociale inspirer de la confiance aux plus
Duhaim père et Compagnie. Des circu- défiants, leur caissier porte souvent un
laires et des tarifs et conditions de ruban rouge à sa boutonnière, et les
recouvrements furent adressés à tous les allants et venants peuvent remarquer
banquiers de la France. Quelques-uns dans leurs bureaux des commis qui

56
FANANDE

paraissent ne pas manquer de besogne. Les faiseurs ne négligent rien pour


Des ballots de marchandises, qui sem- acquérir la confiance de leurs corres-
blent prêts à être expédiés dans toutes pondants; ainsi, par exemple, un des
les villes du monde, sont placés de effets qu’ils auront mis en circulation ne
manière à être vus; souvent aussi des sera pas payé, et l’on se présentera chez
individus chargés de sacoches d’argent eux pour en opérer le recouvrement,
viennent verser des fonds à la nouvelle alors ils n’auront peut-être pas de fonds
maison de banque. C’est un moyen pour faire honneur à ce remboursement
adroit d’acquérir dans le quartier cette imprévu, mais ils donneront un bon sur
confiance qui ne s’accorde qu’à celui des banquiers famés qui s’empresseront
qui possède. de payer pour eux, par la raison toute
Après quelques jours d’établissement simple que préalablement des fonds
la maison adresse des lettres et des cir- auront été déposés chez eux à cet effet.
culaires à tous ceux avec lesquels elle Lorsque le faiseur-banquier a reçu une
désire se mettre en relation; c’est princi- certaine quantité de valeurs, il les
palement aux nouveaux négociants encaisse ou les négocie, et en échange il
qu’ils s’adressent, sachant bien que ceux retourne des billets de bricole tirés sou-
qui n’ont pas encore acquis de l’expé- vent sur des êtres imaginaires ou sur des
rience à leurs dépens seront plus faciles individus qui jamais n’ont entendu
à tromper que tous les autres. Au reste, parler de lui.
jamais le nombre des lettres ou circu- L’unique industrie d’autres faiseurs est
laires à expédier n’épouvante un de ces d’acheter des marchandises à crédit.
banquiers improvisés. On en cite un qui Pour ne point trop allonger cet article,
mit le même jour six cents lettres à la j’ai transporté les détails qui les concer-
poste. nent à l’article PHILIBERT, p. 105.
En réponse aux offres de service du * FANANDE s. m. Camarade.
faiseur-banquier, on lui adresse des FANFOUINER v. a. Priser.
valeurs à recouvrer, à son tour aussi il en
FANFOUINEUR-EUSE s. Priseur-euse.
retourne sur de bonnes maisons parmi
lesquelles il glisse quelques billets de FARGUE s. f. Charge.
bricole, les bons font passer les mauvais, FARGUEMENT s. m. Chargement. Se dit
et comme ces derniers, aussi bien que aussi pour rougir de honte.
les premiers, sont payés à l’échéance par
FARGUER v. a. Charger.
des compères apostés dans la ville où ils
sont indiqués payables, des noms FARGUEUR-EUSE s. Chargeur-euse.
inconnus acquièrent une certaine valeur FASSOLETTE s. m. Mouchoir de poche.
dans le monde commercial, ce qui doit FAUCHANT s. m. Ciseaux.
faciliter les opérations que le faiseur
prémédite. FAUCHE-ARDANT s. f. Mouchette.

Le faiseur qui ne veut point paraître FAUCHER v. a. Couper.


avoir besoin d’argent, ne demande point FAUCHER DANS LE PONT v. a. Donner
ses fonds de suite, il les laisse quelque aveuglément dans tous les pièges. Se
temps entre les mains de ses correspon- laisser tromper aux jeux de cartes. (Voir
dants. PONT, p. 108.)

57
FAUCHEUX

FAUCHEUX s. m. Ciseaux. s’engager; ils prélèvent cependant un


FAUCHURE s. f. Coupure. impôt de trois francs par louis sur la
somme perdue par le sinve.
FELOUSE s. f. Prairie.
Les fileuses s’attachent quelquefois
FENIN s. m. Liard. aux tireurs. Il est rare que les fileuses
FÉODEC s. m. Arbitraire. soient obligés de recourir à la violence,
FERLAMPIER s. m. Homme sans aveu, les voleurs qui ne craignent rien tant que
mendiant, voleur du dernier étage. le scandale, s’exécutent presque tou-
Terme des argousins. jours de bonne grâce. Somme totale, le
métier des fileuses est un excellent
FERLINGANTE s. f. Faïence, cristal, ver-
métier, car il est lucratif, et peut être
rerie.
exercé, pour ainsi dire, impunément.
FERTANGE s. f. Paille.
FILOCHE s. f. Bourse.
FERTILLE s. f. Paille.
FILOCHE À JEUN s. f. Bourse vide.
FESTILLIANTE s. f. Queue.
FIQUER v. a. Plonger; ne s’entend que
FÊTE (ÊTRE DE LA) v. p. Être heureux.
de cette manière : plonger un couteau
FICELER v. a. Habiller. dans le cœur.
FICHER v. a. Bâiller. FLACUL s. m. Sac.
FIÈVRE CÉRÉBRALE s. f. Accusation dont FLAC D’AL s. f. Sacoche à argent.
le résultat, si elle est prouvée, doit être
l’application de la peine de mort. FLAMBANT-TE adj. Propre, beau,
superbe.
FIGURER v. p. Jouer le principal rôle
dans un charriage, être exposé. FLAMBE s. f. Épée.

FILASSE s. m. Cheveux. FLAMBERGE s. Épée, sabre de cavalerie.

FILER v. a. Aller à la selle. FLAMSIQUE s. Flamand, Flamande.


FILER UN SINVE v. a. Suivre quelqu’un. FLANCHE, GRAND FLANCHE s. f. Le jeu
FILEUSE s. m. Il ne faut pas croire que les de la roulette et du trente-et-un.
escrocs dont j’ai dévoilé les ruses aux FLANCHER v. a. Jouer franchement.
articles EMPORTEUR, p. 40 et EMPOR- FLAQUER v. a. Aller à la selle.
TAGE À LA CÔTELETTE, p. 39 ne paient
jamais d’impôts, ils paient au contraire FLEUR DE MARIE s. f. Virginité.
des contributions très élevées dont les * FLIGADIER s. m. Sol.
fileuses sont les percepteurs. FLIGUE À DARD s. m. Sergent de ville.
Il existe à Paris des hommes toujours Terme des voleurs juifs.
bien vêtus, déjeunant et dînant bien, et
qui cependant ne possèdent ni indus- FLOUME s. m. Femme.
trie, ni revenus; ce ne sont pourtant FLOUEUR s. m. Le nom de floueur
point des mouchards, mais ils ne valent appartient à tous les fripons qui font
guère plus : ce sont des fileuses; leur métier de tromper au jeu, ainsi ce nom
unique industrie est de suivre les peut être donné aux divers emporteurs,
floueurs et emporteurs, et de rester paisi- aux propriétaires de bouterne et d’autres
bles spectateurs de la partie qui vient de jeux de cette espèce.

58
FLOUER

Avant 1814, le préfet de police, qui * FOREST MOUST RUBIN s. m. Cloaque


avait la faculté d’envoyer à Bicêtre, sans de ville, cour des Miracles.
jugement préalable, tous ceux qui habi-
FOUAILLER v. a. Craindre, manquer de
taient Paris sans pouvoir indiquer leurs
résolution au moment de l’exécution
moyens d’existence, faisait souvent
d’un crime.
arrêter et détenir durant quelques mois
tous les fripons de ce genre qu’on pou- FOUR BANAL s. m. Omnibus.
vait saisir. Ces voleurs nommaient ces
arrestations imprévues : donner la belle. * FOURBI s. m. Toute espèce de jeu qui
cache un piège.
Les floueurs étaient divisés en dix à
douze brigades, ce qui formait un FOUR CHAUD. La question. Une des
effectif de trente-six à quarante maximes de l’ancienne magistrature
hommes : presque tous sont morts dans était de ne condamner un accusé à la
les prisons et dans les bagnes. mort que sur ses propres aveux, qui
M. Pasquier reconnut le premier que devaient, dans tous les cas, venir corro-
les faits imputés aux floueurs rentraient borer les déclarations des témoins. Mais
dans la catégorie des délits prévus par pour lui arracher ces aveux, qui devaient
l’article 405 du Code pénal, et plusieurs tranquilliser leur conscience, les juges
de ces individus ayant été successive- ne reculaient devant aucun moyen, et
ment arrêtés, furent traduits devant les presque toujours la question ordinaire
tribunaux correctionnels, et condamnés et extraordinaire était appliquée à
à des peines plus ou moins fortes. On l’accusé contre lequel s’élevaient quel-
vit, à cette époque, paraître sur les bancs ques présomptions. Louis XVI signala
de la cour d’assises le bourreau de Ver- son avènement au trône par plusieurs
sailles et ses deux aides. Ces misérables, actes de haute justice dont l’histoire lui
ne pouvant gagner tout ce qu’ils vou- tiendra compte, et notamment par
laient à un malheureux marchand de l’abolition de cette mesure cruelle.
cidre qu’ils avaient emporté, avaient Il ne fit en cela que céder aux cris de
voulu lui voler, à l’aide de violences, le l’indignation publique qui, depuis déjà
sac qui contenait son argent. Ils frisèrent longtemps, s’était élevée contre cet
de près les travaux forcés à perpétuité, usage barbare.
mais contre toute attente ils ne furent
L’expérience, au reste, avait démontré
condamnés qu’à cinq années de prison.
l’inefficacité et l’inutilité de la question;
FLOUER v. a. Filouter au jeu. on avait acquis la certitude que des
innocents, vaincus par les tourments,
FLOTTANT s. m. Poisson.
avaient avoué des crimes qu’ils
FLOTTER v. a. Nager. n’avaient pas commis, et que des coupa-
FLOTTEUR-EUSE s. Nageur-euse. bles, au contraire, grâce à la force de
leur constitution, avaient été acquittés
* FOIROU s. m. Postérieur. après avoir supporté la question ordi-
* FONDANT s. m. Beurre. naire et extraordinaire. Il ne faut, pour
acquérir la preuve de ce que j’avance ici,
FONFE ou FONFIÈRE s. f. Tabatière.
que feuilleter le recueil des Causes célè-
FORESQUE s. m. Marchand forain. bres.

59
FOUR CHAUD

La question était venue remplacer en naissance à un proverbe, et celui du


France les duels judiciaires, qui eux- chien d’Aubry de Montdidier contre le
mêmes avaient été précédés par les chevalier Macaire.
épreuves que l’on nommait jugements Je me suis un peu éloigné du sujet
de Dieu. Ceux de mes lecteurs qui ne principal de cet article, auquel je me
connaissent pas parfaitement les anciens hâte de revenir. J’ai dit que lorsque la
usages de la France, ne seront peut-être question fut abolie, l’expérience avait
pas fâchés de trouver ici quelques prouvé depuis longtemps son inutilité et
détails sur la manière dont se rendait son inefficacité, et que pour acquérir la
autrefois la justice. preuve de ce que j’avançais, il ne fallait
Les ecclésiastiques qui tenaient des que feuilleter le recueil des Causes célè-
fiefs à titres féodaux, et qui, par consé- bres, on y verrait en effet que la question
quent, possédaient sur leurs terres, n’arracha pas un aveu à la plupart des
comme tous les tenanciers du roi, le grands criminels qui y furent soumis, et
droit de haute et basse justice, mirent que des accidents imprévus amenèrent
les premiers les épreuves en usage. seuls leur condamnation. Que l’on me
L’accusé qui n’avait pas cessé de pro- permette de citer à l’appui de ce que
tester de son innocence y était soumis j’avance, un fait encore récent, et dont
sur sa demande. Il y en avait de plu- j’ai été témoin oculaire et auriculaire.
sieurs sortes, mais les plus usitées En l’an V de la République, il y avait
étaient les épreuves de l’eau et du feu. au bagne de Brest, salle Saint-Antoine,
Dans le premier cas, on liait l’accusé de un Breton surnommé le Rifodé, qui avait
manière à ne point lui laisser la liberté été condamné aux travaux forcés à per-
de faire un seul mouvement, et dans cet pétuité par la cour de justice de Nantes;
état il était jeté dans une vaste cuve cet homme avait fait partie d’une troupe
pleine d’eau, s’il allait au fond il était de voleurs et d’assassins de grande
déclaré coupable, si, au contraire, il sur- route, et si ses aveux étaient venus cor-
nageait, personne ne songeait à douter roborer les charges qui s’élevaient
de son innocence. Dans le second, il contre lui, il aurait été rompu vif; mais il
devait, pour donner la preuve de son avait supporté avec une constance inal-
innocence, tenir entre ses mains, durant térable la question ordinaire et extraor-
un certain temps, et sans en être brûlé, dinaire, de sorte que les magistrats,
une barre de fer rougie au feu. On con- quoique bien convaincus de sa culpabi-
çoit tout ce que ces épreuves avaient lité (que du reste il ne cherchait pas à
d’incertain, aussi elles ne furent pas mettre en doute lorsque je le vis,
longtemps en usage et furent rempla- puisqu’il montrait avec une sorte
cées par les duels judiciaires. Celui qui d’orgueil ses membres mutilés et brûlés,
accusait ou qui était accusé pouvait et sa poitrine que l’eau, en tombant
demander à prouver par le combat la d’une grande hauteur, avait creusée)
vérité de son accusation ou de sa n’avaient pu le condamner au supplice
défense. L’histoire fait mention d’un de la roue ainsi que ses complices. Le
grand nombre de combats de ce genre, Rifodé assurait que deux personnes
parmi lesquels on cite celui de Jarnac compromises dans son affaire, et qui,
contre La Chataigneraye, qui a donné moins vigoureuses que lui, avaient

60
FOURLINEUR

avoué tout ce qu’on avait voulu pour fourgats choisissent ordinairement leur
échapper aux tourments, avaient subi, domicile dans une rue où il est difficile
quoique très innocentes du crime dont d’établir une surveillance. Ils sont bons
elles étaient accusées, cet horrible sup- voisins, complaisants, serviables, afin de
plice. se concilier la bienveillance de tout le
Après la promulgation du Code de monde.
1791, et vingt-quatre années de séjour La destinée de l’homme qui travaille
au bagne, le Rifodé recouvra sa liberté, sans capitaux, quel que soit d’ailleurs le
et quitta Brest très bien portant. métier qu’il exerce, est d’être continuel-
lement exploité par ceux qui possèdent.
FOURLINEUR s. m. Meurtrier, voleur.
Les voleurs subissent la loi commune, ils
FOURGAT s. m. Marchand, receleur en volent tout le monde, mais, à leur tour,
boutique, en magasin, ou seulement en ils sont volés par les fourgats, qui ne
chambre, chez lequel les voleurs dépo- craignent pas de leur payer 100 francs
sent et vendent les objets volés. Ils ce qui vaut quatre fois autant. Aussi les
entrent par une porte, reçoivent le prix fourgats habiles font-ils en peu de temps
des objets qu’ils ont apportés, et sortent une très grande fortune; et si, durant le
par une autre. Plusieurs négociants de cours de leur carrière, il ne leur est pas
Paris, en apparence très recommanda- arrivé quelques mésaventures, leur fille
bles, sont connus pour acheter habituel- épouse un notaire ou un avoué qui a
lement aux voleurs; mais, comme il n’a besoin d’argent pour payer sa charge; et
pas encore été possible de les prendre, tandis que ceux aux dépens desquels ils
personne ne s’est avisé de leur dire que se sont enrichis pourrissent dans les pri-
le métier qu’ils faisaient n’était pas des sons et dans les bagnes, les fourgats,
plus honnêtes. Comme on le pense pour la plupart, vieillissent et meurent
bien, les marchandises achetées par les au milieu des aisances de la vie, et une
fourgats ne conservent pas longtemps pompeuse épitaphe apprend à ceux qui
leur physionomie primitive; les bijoux passent devant leur tombe, qu’ils fouil-
d’or ou d’argent sont immédiatement lent la cendre d’un honnête et excellent
fondus, le chef d’une pièce de drap est homme.
enlevé ou détruit; certains fourgats
Il faut établir une distinction entre les
savent, en moins de vingt-quatre heures,
fourgats et les marchands qui achètent
dénaturer assez un équipage entier, voi-
aux faiseurs. Ces derniers, quelle que
ture, harnais, chevaux même, pour qu’il
soit la profession qu’ils exercent,
soit impossible à celui auquel il apparte-
s’arrangent de tout ce qu’on leur pré-
nait primitivement de le reconnaître. Un
sente. Ainsi, un apothicaire achète des
bruit populaire, dont je ne garantis pas
sabots, un savetier des lunettes et des
l’exactitude, accusait autrefois certain
longues-vues, etc., etc.
joaillier, maintenant retiré du com-
merce, d’avoir en permanence dans ses FOURGUER v. a. Vendre à un fourgat des
ateliers, des creusets dans lesquels il y objets volés.
avait toujours des matières en fusion, où * FOURLOURD s. m. Malade.
toutes les pièces de métal dont l’origine
pouvait paraître suspecte, étaient mises * FOURLOURER v. a. Assassiner.
aussitôt qu’elles étaient achetées. Les FOURMILLER v. a. Marcher.

61
FOURMILLON

FOURMILLON ou FOURMILLON À vieillard à cheveux blancs qui porte à sa


GAYETS s. m. Marché, marché aux che- boutonnière une brochette de décora-
vaux. tions, tous ces individus qui paraissent si
FOURCHU s. m. Bœuf.
gais, si contents, si insoucieux du temps
qui passe, sont des mendiants? Eh!
FOUROBE s. f. Fouille. Terme des forçats mon Dieu oui! Prenez seulement la
et des argousins. peine de lire cet article, vous connaîtrez
FOUROBER v. a. Fouiller les effets des tous les mystères de leur existence; et si,
forçats. ce qu’à Dieu ne plaise, vous avez rompu
avec tous les nobles sentiments, vous
FRALIN-E s. Frère, sœur.
pourrez suivre leur exemple, et mener
FRANCILLON s. m. Français. bonne et joyeuse vie sans vous donner
FRANCS-BOURGEOIS ou DROGUEURS beaucoup de peine.
DE LA HAUTE s. m. Les pauvres diables C’est un agent de police, dit-on de
que l’on rencontre sur la voie publique, l’homme qui mène, dans la moderne
sales et éclopés, accroupis les genoux Babylone, la vie d’un sybarite, et auquel
dans la boue au coin d’une borne, et on ne connaît ni revenus ni industrie.
auxquels on jette un sol sans seulement Quelle profonde erreur! Quelque élevé
daigner laisser tomber sur eux un regard que soit le chiffre des fonds secrets, le
de commisération, ne sont pas les seuls nombre des agents soldés du ministère
mendiants que renferme la bonne ville de l’Intérieur, de la préfecture de police
de Paris. Il y a des mendiants là où on ne et de l’état-major de la place des Tuile-
croit trouver que des gens possédant ries, du Palais-Royal, est trop considé-
pignon sur rue, ou une inscription sur le rable pour que chacun d’eux puisse
grand livre; au café de Paris, au concert recevoir mensuellement une bien forte
Musard, par exemple, quelquefois somme; l’individu dont l’existence
même au balcon de l’Opéra, assis entre paraît un problème insoluble, est tout
un diplomate qui lorgne les tibias de simplement un franc-bourgeois, ou dro-
Fanny Essler, ou un banquier qui se gueur de la haute, et voici comment il
pâme aux roulades de Mlle Falcon. Ces procède.
mendiants, il est vrai, ne sont pas cou-
L’Almanach du commerce, L’Almanach
verts de haillons, ils ne sont ni tristes, ni
royal, celui des vingt-cinq mille adresses,
souffreteux; bien au contraire, leur linge
sont les mines qu’il exploite, et dans les-
est d’une blancheur éblouissante, leurs
quelles il trouve tous les jours quelques
gants d’une extrême fraîcheur, le reste à
nouveaux filons. Après avoir choisi une
l’avenant; leur teint est fleuri et leur
certaine quantité d’adresses, il se met en
regard fixe.
course et bientôt il arrive chez un per-
Le vrai peut quelquefois n’être pas sonnage de haute volée; il a décliné au
[vraisemblable, valet de chambre de Monsieur ou à la
a dit quelque part le régent du camériste de Madame un nom bien
Parnasse, et jamais ce vers ne fut cité sonore, toujours précédé de la particule
plus à propos. Comment! me direz- aristocratique; et, comme il serait mal-
vous, ce jeune dandy, cette petite séant de faire faire antichambre à un
maîtresse pimpante et minaudière, ce noble personnage, on l’a immédiate-

62
FRANCS-BOURGEOIS

ment introduit près de la personne qu’il prier de vouloir bien me prêter seule-
désire voir; c’est ici que la comédie ment la somme nécessaire pour payer
commence. Je vais prendre pour type ma place à la diligence, plus quelques
certain personnage très connu dans sous pour manger du pain durant la
Paris, qui se dit le dernier rejeton d’une route, cela me suffira; je dois supporter
ancienne famille de la basse Nor- les conséquences de ma conduite, et
mandie, famille si ancienne en effet qu’il sitôt mon arrivée, mon premier soin sera
serait vraiment impossible à tous les de m’acquitter envers vous. J’aurais pu,
d’Hozier de l’époque de découvrir son pour obtenir ce que je sollicite de votre
écusson. obligeance, m’adresser à monsieur le
comte, à monsieur le marquis un tel,
Monsieur le baron, monsieur le comte,
intime ami de ma famille; mais j’ai
monsieur le duc (le drogueur de la haute
craint qu’il ne jugeât convenable de
ressemble beaucoup au tailleur du Bour-
l’instruire de mes erreurs. »
geois gentilhomme, il n’oublie jamais les
titres de celui auquel il s’adresse, et, s’il Il est peu d’hommes riches qui osent
savait que cela dût lui faire plaisir, il lui refuser une somme modique à un gentil-
dirait très volontiers votre majesté), je homme qui s’exprime avec autant d’élé-
n’ai point l’honneur d’être connu de gance. Au reste, si sur dix tentatives
vous, et cependant je viens vous prier de deux seulement réussissent, ce qu’elles
me rendre un important service; mais produisent est plus que suffisant pour
tout le monde sait que vous êtes bon, vivre au large pendant plusieurs jours.
généreux, c’est pour cela que je me suis Quelquefois, et ici le cas est beaucoup
adressé à vous, ici il parle de ses aïeux : plus grave, ce n’est point pour leur
s’il s’adresse à un des partisans de la compte que les drogueurs de la haute
famille déchue, ce sont de vieux Bre- mendient, c’est pour une famille ruinée
tons, son père qui était un des compa- par un incendie, pour un patriote con-
gnons de Sombreuil, est mort à Qui- damné à une forte amende. Sous la Res-
beron; s’il s’adresse à un des coryphées tauration, ils quêtaient pour les braves
du juste-milieu, il se donne pour le du Texas, pour les Grecs; ils ont, à cette
neveu ou le cousin de l’un des 221; s’il époque, reçu d’assez fortes sommes, et
veut captiver les bonnes grâces d’un les compagnons du général Lefebvre
républicain, son père, conventionnel Desnouettes ou d’Ypsilanti n’en virent
pur, est mort sur la terre étrangère, son jamais la plus petite parcelle.
frère a été tué le 6 juin 1832 à la barri- Il vaut mieux, sans doute, lorsque l’on
cade Saint-Merry. Après avoir fait l’his- est riche, donner quelques pièces de
toire de sa famille, le drogueur de la vingt francs à un fripon que de refuser
haute passe à la sienne, « venu à Paris un solliciteur dont la misère peut-être
pour la première fois, dit-il, j’ai donné n’est que trop réelle, aussi je n’ai point
tête baissée dans tous les pièges qui se écrit cet article pour engager mes lec-
sont trouvés sur mes pas : j’ai été teurs à repousser impitoyablement tous
dépouillé par d’adroits fripons, il ne me ceux qui viendront les implorer, mais
reste rien, absolument rien, je ne veux seulement pour leur faire sentir la néces-
pas demeurer plus longtemps dans la sité de ne point donner à l’aveuglette, et
capitale, et je viens, Monsieur, vous sans avoir préalablement pris quelques

63
FRANCS MITOUX

renseignements, et surtout pour les FRANGIN-NE s. Frère, sœur.


engager à ne point perdre un instant de FRANGIN DABE s. m. Oncle.
vue ceux de ces adroits et audacieux sol-
FRANGINE DABUSCHE s. f. Tante.
liciteurs qui sauront leur inspirer le plus
de confiance; car les événements qui * FREDINE s. f. Bourse.
peuvent résulter de leur visite sont plus FRÉGATE s. m. Jeune pédéraste. Terme
graves qu’on ne le pense; plusieurs des bagnes.
d’entre eux sont liés avec des voleurs de
FRETIN s. m. Poivre.
toutes les corporations, auxquels ils ser-
vent d’éclaireurs; il leur est facile de FRIC-FRAC (FAIRE) v. a. Faire effraction.
savoir si les concierges sont attentifs, si FRILEUX-EUSE s. Poltron, poltronne.
les domestiques se tiennent à leur poste,
FRIMER v. a. Envisager.
si les clés dont, à l’aide de la boîte à Pan-
dore, ils chercheront à prendre les * FRIMION s. m. Marché.
empreintes, restent sur les portes; s’ils FRIMOUSSER v. a. Tricher au jeu,
ont remarqué un endroit vulnérable, ils préparer les cartes.
pourront l’indiquer à un voleur praticien FRIMOUSSEUR-EUSE s. Celui ou celle
du genre qu’ils auront jugé le plus facile qui triche au jeu.
à exécuter, et au premier jour on sera
FRIQUET s. m. Mouchard. Terme des
volé avec des circonstances telles, que
l’on sera pour ainsi dire forcé de croire voleurs de la Cité (Paris).
que le vol a été commis par des habi- FRIPOUILLE s. m. Misérable.
tants de la maison. FRISÉ s. m. Juif.
Que conclure de ce qui précède? Qu’il
FRIT (ÊTRE) v. p. Être condamné.
ne faut recevoir personne, et ne point
soulager l’infortune? Non, sans doute, * FROLLAUX s. m. Traître.
ce serait se priver du plus doux de tous * FROLLER SUR LA BALLE v. a. Médire
les plaisirs; mais on peut sans inconvé- de quelqu’un.
nient avoir continuellement l’œil ouvert,
FROTIN s. m. Billard.
et ses portes constamment fermées.
* FRUQUER ou FONCER v. a. Donner.
* FRANCS MITOUX s. m. Mendiants de
l’ancien Paris; ils entouraient leur front FRUSQUE s. m. Habit, habillement.
d’un mouchoir sale, et marchaient FRUSQUIN s. m. Habillement commun.
appuyés sur un bâton; ils se liaient aussi FRUSQUINEUR s. m. Tailleur.
les artères, et savaient si bien prendre les
apparences d’hommes malades, que les FUMÉ (ÊTRE) v. p. Être tout à fait sans
médecins les plus expérimentés se lais- ressources.
saient tromper par eux. FUMERON s. f. Jambe.

64
GAFE À GAYÉ

GAFE À GAYÉ s. f. Gendarmerie ou GARÇON DE CAMBROUZE s. m. Voleur


garde municipale à cheval. de campagne, assassin, chauffeur.
GAFE DE SORGUE s. m. Gardien de GARGOINE s. f. Bouche sale, dégoû-
marché, patrouille grise. tante.
GAFER v. a. Guetter, être en faction. GARGUE s. f. Bouche.

GAFEUR s. f. Sentinelle, guetteur. GARNAFIER-ÈRE s. Fermier, fermière,


paysan, paysanne.
GALETTE s. m. Homme maladroit,
dépourvu d’intelligence. GARNAFLE s. f. Ferme, grange, maison
de village.
GALINE s. m. Jeune pédéraste. Terme
des bagnes. GAUDINEUR s. m. Décorateur.
GAULÉ s. m. Cidre.
GALIOTTE ou GAYE (FAIRE UNE) v. a. Se
dit de deux joueurs qui s’entendent * GAUX ou PICANTIS s. m. Pou,
ensemble pour faire perdre ceux qui vermine.
parient contre un de leurs affidés. (Voir GAVÉ s. m. Homme ivre.
GREC, p. 71.)
GAVIOLÉ s. m. Homme ivre.
GALUCHE s. m. Galon.
GAY (ÊTRE) v. p. Être drôle, laid.
GALUCHER v. a. Galonner.
GAYE ou GAYET s. m. Cheval.
* GALLIER s. m. Cheval. GAYERIE s. f. Cavalerie.
GAMBILLER v. a. Danser. * GEORGER s. m. Pourpoint.
GAMBILLEUR-EUSE s. Danseur-euse. GERBABLE s. m. Homme qui doit être
GAMBILLEUR-EUSE DE TOURTOUZE s. condamné.
Danseur et danseuse de corde. GERBER À CONIR SUR LA LUNE À
GANDINS D’ALTÈQUE s. f. Décoration, DOUZE QUARTIERS v. a. Condamner à
croix de toute espèce. mourir sur la roue.
GARÇON s. m. Voleur de campagne. GERBER v. a. Juger, condamner.
Terme des voleurs du Midi. GERBIER s. m. Juge.

65
GERBEMENT

GERBEMENT s. m. Jugement. Et c’est dans le code d’une nation qui


GERBERIE s. m. Tribunal. se pose devant toutes les autres comme
la plus éclairée, que de semblables lois
GET s. m. Jonc.
sont écrites. Personne n’élève la voix
* GIBRE s. m. Membre viril. pour se plaindre de vous, mais le mal-
GILMONT s. m. Gilet. heur vous a toujours poursuivi, donc
vous êtes coupable : les haillons qui
GIROFLE s. Homme ou femme aimable.
vous couvrent sont vos accusateurs;
GIROFLERIE s. f. Amabilité. parce que vous êtes malheureux, vous
* GIROLLE ou GY adv. Oui, très bien. n’avez plus le droit de respirer au grand
* GITRER v. a. Posséder. air, et le dernier des sbires de la préfec-
ture de police peut vous courir sus
GIVERNEUR s. m. Vagabond qui passe comme sur une bête fauve, c’est ce qu’il
toutes les nuits dans la rue. Terme des ne manque pas de faire; vous valez un
cochers parisiens. petit écu, vous êtes saisi, jeté dans une
* GLACE s. m. Verre à boire. prison obscure et malsaine, et après
GLACIS s. m. Verre à boire. quelques mois de captivité préventive,
des gendarmes vous traînent devant les
* GLIER s. m. Le diable.
magistrats chargés de vous rendre jus-
GLISSANT s. m. Savon. tice; votre conscience est pure, et vous
* GOBBE s. m. Verre à boire. croyez qu’à la voix de vos juges les
GOBE-MOUCHERIE s. f. Franc-maçon-
portes de la geôle vont s’ouvrir devant
nerie. vous. Pauvre sot que vous êtes, la loi
dicte aux magistrats, qui gémissent en
GOBE-SON s. m. Calice. vous condamnant, des arrêts impitoya-
GODILLER v. a. Se dit lorsqu’on éprouve bles; quoi que vous puissiez dire pour
un accès de priapisme. votre défense, vous serez condamné à
GOMBERGER v. a. Compter. trois ou six mois d’emprisonnement, et
après avoir subi votre peine, vous serez
GONZE-SSE s. Homme, femme. Terme
mis à la disposition du gouvernement
des voleurs brabançons.
pendant le temps qu’il déterminera.
GOUALANTE s. f. Chanson.
Et cela ne doit pas étonner chez un
GOUALER v. a. Chanter. peuple qui ne s’enquiert ni des capa-
GOUALEUR-EUSE s. Chanteur, chan- cités, ni de la moralité du législateur,
teuse. mais seulement de la cote de ses impo-
GOUÈPEUR-EUSE s. Vagabond. Celui ou sitions; chez un peuple qui n’estime que
celle qui n’a ni domicile, ni moyens ceux qui possèdent. Posséder doit être
d’existence assurés. le rêve de tous, et tous les chemins qui
peuvent conduire à la fortune doivent
Article 269 du Code pénal. Le vagabondage
être suivis sans remords. Aussi tous ceux
est un délit.
Article 270. Les vagabonds, ou gens sans qui occupent les sommités de l’échelle
aveu, sont ceux qui n’ont ni domicile certain, sociale, et qui désirent conserver leur
ni moyen de subsistance, et qui n’exercent position, repoussent sans cesse du pied
habituellement ni métier, ni profession. ceux qui cherchent à gravir les derniers

66
GOUÈPEUR-EUSE

échelons. Ils conçoivent sans peine que vous punissez par anticipation? Oh!
ceux qui n’ont pas un toit pour abriter alors, soyez plus sévères pour être plus
leur tête, un vêtement pour les garantir justes, condamnez le vagabond à
du froid, du pain pour apaiser la faim mourir, mais craignez que, las de souf-
qui les tourmente, doivent laisser frir, il ne quitte un jour son humble pos-
tomber des regards envieux sur leurs ture et ne vienne, les armes à la main,
hôtels magnifiques, leurs brillants équi- déchirer le recueil de vos lois. Souvenez-
pages et leur table somptueuse. Ce sont vous des luttes sanglantes de la Jac-
des ennemis qu’il faut absolument querie et des Gueux de Belgique. Qui
vaincre, et le Code pénal, que les heu- succomba alors? Le riche : il le méritait
reux du siècle ont fabriqué pour leur bien.
usage particulier, est un arsenal dans On objectera peut-être que presque
lequel ils trouvent toujours des armes tous les voleurs de profession sortent
toutes prêtes; et le vagabond, celui de des rangs du peuple, pour prouver la
tous les parias sociaux qui souffre le nécessité des lois qui régissent les
plus, est aussi celui qu’ils frappent le classes infimes de la société. Cette
plus rudement. objection, suivant moi, ne peut servir
« Le peuple n’a pas de pain », disait- qu’à prouver la vérité de ce vieux dicton
on à une dame de l’ancienne cour; populaire, qui dit que le besoin n’a point
« qu’il mange de la brioche », répondit- d’oreilles.
elle. Les magistrats qui condamnent Mais, il faut le dire, s’il est vrai que la
indistinctement tous les vagabonds que plupart des voleurs sortent des rangs du
l’on amène devant eux, ne sont guère peuple, les grands criminels, à quelques
meilleurs logiciens que cette dame. exceptions près, appartiennent aux
Qu’est-ce, en effet, qu’un vagabond? classes élevées. C’est plus souvent des
Un pauvre diable qui n’a pu trouver de salons que des mansardes que sortent
travail, et qui a été mis dehors par son les assassins et les faussaires.
hôtelier, parce qu’il n’a pu payer son Et, cependant, quelquefois on sauvera
modeste logement. Il n’a pas dîné et l’homme bien élevé, tandis qu’on sacri-
s’est endormi sous le porche d’une fiera à l’exemple le fils d’un ouvrier.
église ou dans un four à plâtre. C’est Pourquoi cela? L’honneur d’une famille
vainement que je cherche dans tout cela favorisée par la fortune est-il plus pré-
un crime ou un délit. Si cet homme vous cieux que celui de la famille d’un
avait arraché un peu de votre superflu, ouvrier? Je ne le pense pas.
sa physionomie ne serait pas livide et Suivant moi, l’homme qui comparaît
terreuse, ses vêtements ne tomberaient devant un tribunal, après avoir reçu une
pas en lambeaux. Qui vous a dit qu’il éducation libérale, est, à délit égal, évi-
n’avait pas, sans pouvoir y parvenir, demment plus coupable que celui qui a
cherché à utiliser ses facultés? Pourquoi toujours vécu dans l’ignorance. Il n’est
donc, au lieu de le punir, ne lui donnez- pas nécessaire, je crois, de déduire les
vous pas ce que tous les hommes doi- raisons qui me font penser ainsi. Pour-
vent obtenir, du travail et du pain? quoi donc est-il presque toujours traité
Sont-ce les crimes que, grâce à votre avec une extrême indulgence, lorsque
législation, il commettra plus tard, que l’on se montre si sévère envers celui qui

67
GOULU

n’a encore commis aucune faute, et obélisques. L’argent donc ne manque


dont le seul tort est d’être misérable? pas, et je crois qu’il serait beaucoup
Mais les haillons qui couvrent à peine mieux employé s’il servait à fonder quel-
les membres amaigris du gouèpeur par- ques établissements semblables à ceux
lent en sa faveur. Peut-être que, si cet dont nous venons de parler.
homme n’avait pas voulu rester hon- GOULU s. m. Poêle.
nête, il ne serait pas sans domicile et
* GOUPLINE s. f. Pinte.
sans moyens d’existence. Mais, ce qu’il
n’a pas fait, il ne manquera pas de le GOUPINER v. a. Travailler.
faire, lorsque après avoir, grâce à un GOUPINER LES POIVRIERS v. a. Voler les
arrêt inique, passé quelques-unes de ses ivrognes qui sont trouvés sur la voie
plus belles années dans une prison, il publique.
sera rendu à la liberté, il mettra alors en
* GOUR s. m. Pot.
pratique les conseils des individus avec
lesquels il aura vécu; et si un jour ses * GOURDEMENT adv. Beaucoup.
crimes épouvantent la société, qui GOSSELIN s. m. Veau mort-né, se dit
faudra-t-il accuser, si ce n’est elle? Ah! aussi d’un enfant nouveau-né.
si l’on connaissait bien les antécédents
GOT s. m. Pou.
de tous ceux qui gémissent dans les pri-
sons et dans les bagnes, on serait peut- GRAILLONNER v. a. Entamer une
être disposé à jeter un voile sur leur vie conversation à haute voix, de la fenêtre
passée, pour leur permettre d’espérer d’un dortoir sur la cour; ou d’une cour à
un meilleur avenir. l’autre, correspondre avec des femmes
Mais après avoir jeté un coup d’œil sur détenues dans la même prison. Le règle-
notre législation, je me trouve forcé ment des prisons défend de graillonner.
d’avouer que la réalisation de mes sou- GRAIN, GROS ou PETIT s. m. Écu de
haits me paraît encore bien éloignée, on trois ou de six francs.
exige tout d’une certaine classe et GRAISSE s. m. Les événements de la pre-
cependant on ne fait rien pour elle; quel mière Révolution paraissent avoir donné
est donc l’avenir qui lui est réservé? naissance au vol à la graisse, qui fut
Y a-t-il en France des établissements commis souvent avec une rare habileté
dans lesquels les enfants puissent, en par les nommés François Motelet, Felice
apprenant un état, recevoir l’éducation Carolina, italien, dit le Fou de Cette.
que, dans un pays civilisé, tous les Voici quelle était la manière de procéder
hommes devraient posséder, et en de ces individus, et de presque tous
même temps contracter l’habitude du ceux qui, par la suite, marchèrent sur
travail et de la sobriété? Non. leurs traces.
Mais, me répondra-t-on, il faut de Deux hommes d’un extérieur respec-
l’argent pour créer des établissements table voyageaient en poste, se dirigeant
de ce genre, et l’argent manque; belle vers la frontière, suivis d’un domes-
réponse, vraiment! l’argent ne manque tique; ils descendaient toujours chez
pas lorsqu’il s’agit de subventionner des l’hôtelier qu’ils présumaient le plus
théâtres auxquels le peuple ne va jamais, riche, ou chez le maître de poste, si
de payer des danseuses, ou d’ériger des celui-ci logeait les étrangers.

68
GRAISSE

Arrivés au gîte qu’ils avaient choisi, ils « La probité, monsieur, est une qualité
se faisaient donner le plus bel apparte- bien rare à l’époque où nous vivons,
ment de la maison, et tandis qu’ils se aussi doit-on s’estimer très heureux
reposaient des fatigues de leur voyage, lorsque par hasard on rencontre des
le domestique, cheville ouvrière du honnêtes gens. Les renseignements que
complot ourdi contre la bourse de nous avons fait prendre, et la réputation
l’hôtelier, faisait, en présence du per- dont vous jouissez, nous donnent la
sonnel de l’hôtellerie, remiser la chaise conviction que vous êtes du nombre de
de poste, et décharger les effets de ses ces derniers, et que nous ne risquons
maîtres. Au moment de terminer son rien en vous confiant un secret d’une
opération, le domestique retirait de haute importance; pour nous soustraire
l’impériale de la voiture une petite cas- aux poursuites dirigées contre presque
sette qu’il ne soulevait qu’avec peine, ce tous les nobles, nous avons été forcés de
qui ne manquait pas d’étonner ceux qui prendre subitement la fuite. Nous pos-
étaient spectateurs de ses efforts. sédions, au moment de notre fuite, à
C’est le magot, disait confidentielle- peu près, 60 000 francs en pièces d’or,
ment le domestique au maître de la mais pour soustraire plus facilement
maison; et comme, à cette époque, le cette somme aux recherches, nous
numéraire était plus rare et plus l’avons fondue nous-mêmes et réduite
recherché que les assignats, celui-ci ne en lingots; nous nous apercevons
manquait pas de concevoir la plus haute aujourd’hui que nous avons commis une
opinion de ces étrangers qui en possé- imprudence; nous ne pouvons payer
daient une aussi grande quantité. notre dépense avec des lingots, nous
Ces préliminaires étaient la première vous prions donc de nous prêter
botte portée à la bourse de l’hôtelier; 5 000 francs (la somme, comme on le
lorsqu’ils avaient produit ce qu’en atten- pense bien, était toujours proportionnée
daient les fripons, la caisse était portée à la fortune présumée de l’individu
chez eux, et durant quelques jours il auquel les fripons s’adressaient); il est
n’en était plus parlé. bien entendu que nous vous laisserons
Durant ces quelques jours, les étran- en nantissement de cette somme un ou
gers restaient dans leurs appartements; plusieurs de nos lingots, et qu’en vous
s’ils sortaient, ce n’était que le soir; ils remboursant le capital nous vous tien-
paraissaient désirer ne pas être remar- drons compte des intérêts. »
qués; au reste, ils dépensaient beau- Cette dernière botte portée, les fri-
coup, et payaient généreusement. pons attendaient la réponse de l’hôte-
Lorsqu’ils croyaient avoir acquis la lier, qui, presque toujours, était celle
confiance de l’hôtelier, ils envoyaient un qu’ils désiraient; dans le cas contraire,
soir leur domestique le prier de monter comme ils ne doutaient, disaient-ils, ni
chez eux, celui-ci s’empressait de se de sa bonne volonté, ni de son obli-
rendre à cette invitation; laissez-nous geance, ils le priaient de leur trouver, à
seuls, disait alors un des étrangers au quelque prix que ce fût, un richard dis-
domestique; et, dès qu’il était sorti, posé à traiter avec eux, et sur lequel on
l’autre prenait la parole, et s’exprimait à pût compter. C’était une manière
peu près en ces termes : adroite de lui faire entendre qu’ils

69
GRAISSE

accepteraient toutes les conditions qui garnie de pierres précieuses, et l’autre


leur seraient proposées. L’espoir de faire d’imitations, mais d’imitations parfaites
une bonne affaire, et surtout la vue des sous tous les rapports.
lingots que les fripons faisaient briller à Muni de ces parures, l’individu alla
ses yeux, ne manquaient pas de déter- trouver un prêteur sur gages, et lui
miner l’hôtelier; après bien des pourpar- engagea la véritable parure, puis au
lers le marché était conclu, mais les temps fixé il la dégagea; il renouvela
voyageurs, soigneux de conserver les ce manège plusieurs fois, de sorte que le
apparences d’hommes excessivement prêteur, familiarisé avec l’objet qui lui
délicats, insistaient pour que le prêteur était laissé en garantie ne prenait plus
fît vérifier, par un orfèvre, le titre des lin- la peine d’examiner les diamants;
gots, celui-ci ne refusait jamais cette l’emprunteur avait toujours soin de bien
garantie nouvelle de sécurité; mais com- fermer la boîte qui contenait la parure et
ment soumettre ces lingots à l’essayeur d’y apposer son cachet; il prenait cette
sans éveiller des soupçons? l’hôtelier et précaution, disait-il, pour éviter qu’on
les voyageurs sont très embarrassés. ne se servît de ses diamants.
« Eh parbleu, dit l’un de ces derniers, Lorsqu’il crut le moment d’agir arrivé,
après quelques instants de réflexion, il alla, pour la dernière fois trouver le
nous sommes embarrassés de bien peu, prêteur, et lui engagea comme de cou-
scions un des lingots par le milieu, nous tume sa parure, moyennant la somme de
ferons essayer la limaille. » Cet expé- 10 000 francs, mais au lieu de lui
dient est adopté à l’unanimité; un des donner la bonne, il ne lui remit que son
lingots est scié et la limaille recueillie sosie, et suivant son habitude il scella la
dans un papier, mais les fripons savent boîte, sous le fond de laquelle il avait
substituer adroitement au paquet qui ne collé une étiquette peu apparente; mais
contient que de la limaille de cuivre, un cette fois le cachet n’était pas celui dont
paquet qui contient de la limaille d’or à il s’était servi jusqu’alors, quoique
vingt-deux carats; fort du témoignage cependant il en différât très peu.
de l’essayeur, l’hôtelier livre ses écus, et À l’époque fixée, il se présenta pour
reçoit en échange cinq à six livres de dégager ses bijoux; le prêteur, charmé
cuivre qu’il serre bien précieusement, et de recouvrer avec ses écus un intérêt rai-
que jamais on ne vient lui redemander. sonnable, s’empressa de les lui remettre.
Les graisses ne laissent pas toujours Le fripon paie et prend sa boîte :
des lingots à leurs victimes, et ne procè- « Tiens, dit-il, après l’avoir examinée
dent pas tous de la même manière; un quelques instants, vous avez mis une éti-
individu qui maintenant porte l’épée et quette à ma boîte; pourquoi cela?
les épaulettes d’officier supérieur, — Je n’ai rien mis à votre boîte,
escroqua une somme assez forte, à un répond le prêteur.
prêteur sur gages, de la manière que je — Je vous demande bien pardon, ce
vais indiquer : n’est pas ma boîte; le cachet qui ferme
Il fit faire, à Paris, et par des fabricants celle-ci n’est pas le mien », et pour
différents, deux parures absolument prouver ce qu’il avance, il tire son cachet
semblables; la seule différence qui exis- de sa poche; le prêteur le reconnaît, et
tait entre elles, c’est que l’une était cependant ce n’est pas son empreinte

70
GRAND CONDÉ

qui est apposée sur la boîte; pour chose qui rappelle le baron de
couper court, le prêteur ouvre la boîte. Vormspire; souvent quelques liaisons
« C’est bien votre parure, s’écrie-t-il. dangereuses se glissent dans leurs dis-
— Vous plaisantez, répond l’emprun- cours, et quelquefois, quoiqu’ils se tien-
teur, ces diamants sont faux et n’ont nent sur la défensive, ils emploient des
jamais été à moi. » expressions qui ne sont pas empruntées
La conclusion de cette affaire n’est pas au vocabulaire de la bonne compagnie.
difficile à deviner : le fripon justifia par Au reste, si les diagnostics propres à les
une facture de la possession de la parure faire reconnaître ne sont pas aussi
qu’il réclamait, ses relations antérieures faciles à saisir que ceux qui sont propres
avec le prêteur établissaient sa bonne à diverses corporations de voleurs, ils
foi. Le prêteur fut obligé de transiger n’en sont pas moins visibles, et il devient
avec lui, pour éviter un procès scanda- très facile de les apercevoir si l’on veut
leux. bien suivre les grecs dans le salon où
sont placées les tables d’écarté.
GRAND CONDÉ s. m. Préfet.
Lorsqu’ils se disposent à jouer, ils choi-
GRAND MEUDON s. m. Ancienne sissent d’abord la chaise la plus haute
prison du Grand Châtelet. afin de dominer leur adversaire, pour,
GRAND TRIMAR s. m. Grand chemin. de cette manière, pouvoir travailler les
Terme des voleurs parisiens. cartes à leur aise; lorsqu’ils donnent à
GRANDE TIRE s. f. Grande route. Terme couper, ils approchent toujours les
des voleurs de campagne. cartes le plus près possible de la per-
sonne contre laquelle ils jouent, afin
GRAS-DOUBLE s. m. Plomb.
qu’elle ne remarque pas le pont qui a été
GRAS-DOUBLIER s. m. Plombier. fait.
GRATTE s. f. Gale. Les grecs qui travaillent avec des
* GRATTER v. a. Arrêter. cartes biseautées, qu’ils savent adroite-
ment substituer aux autres, les étendent
GRATOU s. m. Rasoir.
devant eux sans affectation lorsqu’ils les
GRATTOUSE s. f. Dentelle. relèvent; ceux qui filent les cartes les
GREC s. m. Les grecs n’ont pas d’âge, il y prennent trois par trois, ou quatre par
a parmi eux de très jeunes gens, des quatre, de manière cependant à ce que
hommes mûrs, et des vieillards à che- celles qu’ils connaissent et ne veulent
veux blancs; beaucoup d’entre eux ont pas donner à leur adversaire restent sous
été dupes avant de devenir fripons, et leur pouce jusqu’à ce qu’ils puissent ou
ceux-là sont les plus dangereux, ceux les tourner, ou se les donner, suivant la
qu’il est moins facile de reconnaître, car manière dont le jeu se trouve préparé.
ils ont conservé les manières et le lan- Ce n’est pas seulement dans les tripots
gage des hommes du monde; quant aux que l’on rencontre des grecs; ces mes-
autres, quels que soient les titres qu’ils sieurs, qui ne gagneraient pas grand-
se donnent, et malgré le costume, et chose s’ils étaient forcés d’exercer leur
quelquefois les décorations dont ils se industrie dans un cercle restreint, savent
parent, il y a toujours dans leurs s’introduire dans toutes les réunions
manières, dans leurs habitudes, quelque publiques ou particulières. Ils sont de

71
GRELU

toutes les fêtes, de tous les bals, de pects, et ainsi que les condamnations
toutes les noces; plusieurs ont été saisis prononcées contre eux.
in flagrante delicto dans des réunions très
GRINCHIR v. a. Voler. J’ai réuni dans cet
comme il faut, et cependant ils n’étaient
article quelques détails sur divers genres
connus ni du maître du salon dans
de vols. Quelques-uns se commettent
lequel ils se trouvaient, ni d’aucun des
encore tous les jours; d’autres n’ont été
invités.
commis que par ceux qui les ont
Les grecs voyagent beaucoup, surtout
inventés.
durant la saison des eaux; on en ren-
contre à Bade, à Bagnères, à Saint-Sau- — Grinchir au boulon. Le grinchis-
veur, au Mont-d’Or, ils ont, comme les sage au boulon a été inventé, dit-on, par
francs-maçons, des signaux pour se un individu dont les antécédents sont
reconnaître, et quand ils sont réunis plu- bien connus, et qui a pour la pêche une
sieurs dans le même lieu, ils ne tardent passion pour le moins aussi grande que
pas à former une sainte alliance et à celle de certain député juste-milieu. Au
s’entendre pour dévaliser tous ceux qui reste, si l’individu dont je parle n’est pas
ne font pas partie de la ligue; ils l’inventeur du grinchissage au boulon, il
emploient alors toute l’industrie qu’ils a du moins excellé dans sa pratique,
possèdent, et ceux qui combattent comme il excella par la suite dans la pra-
contre eux ne tardent pas à succomber. tique des vols à la tire et au bonjour.
Comment, en effet, résister à une telle Pour grinchir au boulon, il ne s’agit
réunion de capacités? Lorsque les grecs que de passer par l’un des trous prati-
vous donnent des cartes, ils savent avant qués dans la devanture des boutiques,
vous ce que vous avez dans la main; pour donner passage aux boulons qui
dans le cas contraire, leur compère, qui servent à les fermer, un fil de fer ou de
a parié pour vous une très petite somme, laiton, terminé par un crochet qui sert à
leur apprend au moyen des SERTS (voir saisir l’extrémité d’une pièce de dentelle
ce mot, p. 132) tout ce qu’ils désirent qu’on amène ainsi à l’extérieur avec une
savoir. grande facilité.
GRELU s. m. Blé. Il ne s’agirait, pour se mettre à l’abri de
* GRENASSE s. f. Grange. ce genre de vol, que de boucher à l’inté-
* GRENU s. m. Blé. rieur l’entrée des boulons par de petites
plaques de fer.
* GRENUCHE s. f. Avoine.
— Grinchir à la cire. Un ou plusieurs
* GRENUSE s. f. Farine. individus se rendent chez un restaura-
GRÈS s. m. Cheval. Terme des voleurs de teur, déjeunent ou dînent, et s’emparent
campagne de la Normandie. d’une ou de plusieurs pièces d’argen-
GRIFFER v. a. Saisir, prendre. terie qu’ils collent sous la table au
moyen d’un emplâtre de cire ou de poix.
GRIFFON s. m. Chat.
Si le maître de l’établissement s’aperçoit
GRIFFONNER v. a. Écrire. du vol qui vient d’être commis à son
GRIMOIRE, GRIMOIRE MOUCHIQUE préjudice, les coupables n’ont rien à
s. m. Code pénal. Livre de police dans craindre, quand bien même ils seraient
lequel sont inscrits tous les gens sus- fouillés. Il est inutile de dire qu’un com-

72
GRINCHIR

père vient quelques instants après leur Cette dernière précaution surtout ne
départ, enlever les pièces d’argenterie. devrait jamais être négligée. Souvent
Le grinchissage à la cire fut inventé, il y des intrigants louent un appartement, le
a vingt années environ, par une jeune et font garnir de meubles appartenant à un
jolie personne, qui le pratiquait de con- tapissier. Ils se font ensuite apporter une
cert avec sa mère, qui était chargée de ou deux fois à dîner par le restaurateur
venir prendre l’argenterie. Ces deux voisin, puis enfin une troisième. Mais
femmes exercèrent paisiblement pen- alors le nombre des convives est plus
dant deux ans; mais enfin elles subirent considérable, et, pour ne point donner
le sort de tous les voleurs : elles furent naissance aux soupçons, celui des grin-
arrêtées et condamnées. Elles confessè- chisseurs qui joue le rôle de l’amphitryon
rent, durant l’instruction de leur procès. a soin de demander un garçon pour
deux cent trente-six vols de cette aider son domestique à servir les
nature. convives. Le dîner fini, le domestique,
— Grinchir à la limonade. Un indi- qui est une des principales chevilles du
vidu dont la tournure est celle d’un complot, prépare l’argenterie et dispa-
domestique, se présente chez un limo- raît avec elle au moment convenu.
nadier, auquel il commande dix, douze, Pendant ce temps les maîtres passent au
ou même quinze demi-tasses pour salon pour prendre le café, et y amusent
M. Untel, qui demeure toujours dans la le garçon jusqu’à ce qu’ils aient, les uns
même rue que le limonadier auquel il après les autres, trouvé le moyen de
s’adresse, mais à l’extrémité opposée. s’évader.
Cela fait, il prend les devants et va se — Grinchir à la desserte. Le grinchis-
poster sur la porte de la maison dont il a
sage à la desserte n’est guère pratiqué
indiqué le numéro, et, lorsqu’il voit
qu’à Paris. Un individu, vêtu d’un cos-
venir le garçon, il va au-devant de lui,
tume de cuisinier, le casque à mèche en
prend la corbeille qu’il porte, et le prie
tête et le tranche-lard au côté, qui con-
d’aller chercher de l’eau-de-vie qu’il a
naît parfaitement la situation de la cui-
oublié de commander. Le garçon, sans
sine et celle de la salle à manger de la
défiance, abandonne sa corbeille, et
maison dans laquelle il veut voler, s’y
s’empresse d’aller chercher ce qu’on lui
introduit à l’heure du dîner, et s’il peut
demande. Ce n’est que lorsqu’il arrive
avec le flacon d’eau-de-vie qu’il arriver dans la salle à manger avant
apprend, du portier de la maison indi- d’avoir été remarqué, il enlève avec dex-
quée, qu’il vient d’être la victime d’un térité toute l’argenterie que les domesti-
audacieux voleur. ques ont laissée en évidence, et trouve le
moyen de disparaître sans laisser
Les traiteurs qui envoient de l’argen-
d’autres traces de son passage que le vol
terie en ville sont aussi très souvent vic-
qu’il a commis.
times des grinchisseurs à la limonade. Il
ne faudrait cependant, pour éviter leurs Qu’on se figure, s’il est possible, la sur-
pièges, que monter toujours dans les prise extrême du maître de logis; il veut
lieux indiqués les objets demandés, et servir le potage et ne trouve point la
de prendre, auprès du concierge de la cuillère, c’est un oubli de la servante; il
maison, des renseignements minutieux. la sonne, elle vient, et après bien des

73
GRINCHIR

pourparlers on trouve le mot de lorsque le commis a donné au concierge


l’énigme. de la maison dans laquelle il se trouve,
Ces vols étaient jadis beaucoup plus les explications propres à justifier sa pré-
fréquents qu’aujourd’hui, par la raison sence, explications que celui-ci exige
toute simple que les plus fameux grin- avant de se déterminer à tirer le cordon,
chisseurs à la desserte se sont retirés des le voleur est déjà depuis longtemps à
affaires, et se sont, je crois, amendés; l’abri de toute atteinte.
l’un s’est fait usurier, et l’autre amateur — Grinchir aux deux lourdes. Un
de tableaux. individu dont la tournure et les
— Grinchir au voisin. Quoique ce manières indiquent un homme de
vol ne soit pas de création nouvelle, il se bonne compagnie, arrive en poste dans
commet encore presque tous les jours, une ville, et prend le plus bel apparte-
et il n’y a pas bien longtemps que la ment du meilleur hôtel; il est suivi d’un
Gazette des tribunaux entretenait ses lec- valet de chambre, et aussitôt son arrivée
teurs d’un grinchissage au voisin, dont un il a fait arrêter un domestique de
horloger de la rue Saint-Honoré venait louage; ce noble personnage qui mène
d’être la victime. Un homme vêtu en le train d’un millionnaire, daigne à peine
voisin, c’est-à-dire, suivant la circons- parler aux hôteliers; il laisse à son valet
tance, enveloppé d’une robe de de chambre le soin de régler et de payer
chambre, ou seulement couvert d’une sa dépense; mais ce dernier, qui n’addi-
petite veste, entre chez un horloger et tionne jamais les mémoires qu’il
lui demande une montre de prix, qu’il acquitte, et qui ne prononce jamais le
veut, dit-il, donner à sa femme ou à son nom de son maître sans ôter son cha-
neveu; mais, avant d’en faire l’emplette, peau, remplit cette commission à la
il désire la montrer à la personne à satisfaction générale. Les voies ainsi
laquelle elle est destinée. Il prend la préparées, l’étranger fait demander un
montre qu’il a choisie et prie l’horloger changeur, qui se rend avec empresse-
de le faire accompagner par quelqu’un ment à ses ordres, et auquel il montre
auquel il remettra le prix du bijou, si, une certaine quantité de rouleaux qui
comme il n’en doute pas, il se détermine contiennent des pièces d’or étrangères;
à en faire l’acquisition. Il sort, accom- le changeur examine, pèse même les
pagné du commis de l’horloger, et après pièces que l’étranger veut échanger
tout au plus cinq minutes de marche, ils contre des pièces de 20 francs; rien n’y
arrivent tous deux devant la porte manque, ni le poids, ni le titre; le prix de
cochère d’une maison de belle appa- change convenu, on prend jour et heure
rence; le voleur frappe, et la porte est pour terminer. Lorsque le changeur
ouverte. « Donnez-vous la peine arrive alléché par l’espoir d’un bénéfice
d’entrer, dit-il au commis de l’horloger. considérable, Monsieur le reçoit dans sa
— Après vous, Monsieur, répond celui- chambre à coucher, assis devant un feu
ci. — Entrez, je vous en prie, je suis chez brillant, et enveloppé d’une ample robe
moi. — C’est pour vous obéir », dit de chambre; le changeur exhibe ses
enfin le commis qui se détermine à pièces d’or; les comptes faits, le fripon
passer le premier; à peine est-il entré laisse la somme sur une table, et invite le
que le voleur tire la porte et se sauve, et changeur à passer dans son cabinet pour

74
GRINCHIR

prendre les pièces étrangères qu’il doit son salon. Après avoir attentivement
recevoir; durant le trajet de la chambre examiné les diverses parures, il les
à coucher au cabinet, l’or du changeur dépose dans un des tiroirs d’un magni-
est enlevé par le valet de chambre; fique secrétaire à cylindre, qu’il ferme
arrivé au cabinet avec le changeur, le avec beaucoup de soin, mais sur lequel
noble personnage a oublié la clé de son cependant il laisse la clé; cela fait, il
secrétaire, il s’absente pour aller la cher- sonne son valet de chambre pour lui
cher, mais au lieu de revenir, il sort par demander la clé d’un coffre-fort qui se
une seconde porte et va rejoindre son trouve là. Le domestique ne répond pas,
valet de chambre. le noble personnage s’impatiente, sonne
Ce n’est point toujours à des chan- encore; le domestique ne donne pas
geurs que s’adressent les grinchisseurs signe de vie; il sort furieux pour aller
aux deux lourdes. C’est ce que prouvera chercher lui-même la clé dont il a
l’anecdote suivante. besoin.
Un individu arrive, en 1812 ou 1813, à Un quart d’heure s’est écoulé, et il
Hambourg, son domestique ne parle, n’est pas encore revenu.
dans l’hôtel où son maître est descendu, « Il ne revient pas, dit le joaillier au
que des millions qu’il possède et du commis dont il est accompagné, cela
mariage qu’il est sur le point de m’inquiète.
contracter, mariage qui doit, dit-il, — Cette inquiétude se comprendrait,
augmenter encore les richesses de cet répond le commis, s’il avait emporté les
opulent personnage. La conduite du bijoux avec lui, mais ils sont dans ce
maître ne dément pas les discours du secrétaire, nous n’avons donc rien à
domestique, il paie exactement, et plus craindre; patience, il peut avoir été sur-
que généreusement; l’or paraît ne rien pris par un besoin, en allant chercher
lui coûter. Lorsque cet individu crut son domestique.
avoir inspiré une certaine confiance, il — Ce que vous dites est vrai, mon
fit demander son hôte, et lorsque celui- cher Bracmann, c’est à tort que je
ci se fut rendu à ses ordres, il lui dit qu’il m’alarme, répond Abraham Levy; mais,
désirait acheter plusieurs bijoux qu’il cependant, ajoute-t-il en tirant sa
destinait à sa future; mais, que, comme montre, voilà trente-cinq minutes qu’il
il ne connaissait personne à Hambourg, est parti, une aussi longue absence est
il le priait de vouloir bien lui indiquer le incompréhensible; si nous l’appe-
mieux assorti, le plus honnête des lions? »
joailliers de la ville. Charmé de cette Le commis se range à l’avis de son
preuve de confiance, l’hôtelier patron, et tous deux appellent mon-
s’empressa de faire ce que désirait son seigneur; point de réponse. « Mais la clé
pensionnaire, et lui indiqua le sieur est restée au secrétaire, dit encore le
Abraham Levy. Le fripon alla trouver ce joaillier, si nous ouvrions? — Vous n’y
joaillier, et lui commanda pour une pensez pas, monsieur Abraham, et s’il
valeur de 150 000 francs de bijoux. rentrait et qu’il nous trouvât fouillant
Le jour de la livraison arrivé, le fripon, dans son secrétaire, cela ferait le plus
quoique indisposé, se lève cependant, et mauvais effet. » Le joaillier se résigne
vient en négligé recevoir le joaillier dans encore; mais enfin, n’y pouvant plus

75
GRINCHIR

tenir, il sonne après trois quarts d’heure 40 000 francs de dentelles. Le lende-
d’attente; les domestiques de l’hôtel main, un commis lui apporte ses
arrivent, on cherche le seigneur qu’on emplettes, qu’elle examine avec le plus
ne trouve plus; enfin, on ouvre le secré- grand soin; cela fait, elle prend le carton
taire. Que le lecteur se représente, si qui les contient et le place derrière les
cela est possible, la stupéfaction du siens. Un compère, aposté pour cela,
pauvre Abraham Levy lorsqu’il vit que le l’enlève et s’esquive. Pendant ce temps,
fond du secrétaire et le mur contre la comtesse assise devant un secrétaire
lequel il était placé étaient percés, et que compte des écus. Mais, tout à coup elle
ces trous correspondaient derrière la se ravise et dit au commis : « Il est inu-
tête d’un lit placé dans une pièce voi- tile de vous charger, je vais vous payer
sine, ce qui avait facilité l’enlèvement en billets de banque. » Elle remet les
des diamants. On courut en vain après écus dans le sac qui les contenait, et
les voleurs qui s’étaient esquivés par la passe derrière les cartons. Le commis
seconde porte de l’appartement qu’ils entend le bruit que fait une clé en tour-
occupaient, et qui étaient déjà loin de nant dans une serrure; il croit que c’est
Hambourg lorsque le joaillier Abraham la caisse que l’on ouvre. À ce bruit suc-
Levy s’aperçut qu’il avait été volé. L’un cède un silence de quelques minutes. Le
des deux adroits grinchisseurs aux deux commis suppose que la comtesse
lourdes dont je viens de parler est compte les billets de banque qu’il va
actuellement à Paris, où il vit assez paisi- recevoir. Mais enfin, ne la voyant pas
blement. Je crois qu’il s’est corrigé. revenir, il passe à son tour derrière les
Quand on échange des pièces d’or, cartons, et découvre le pot aux roses.
quand on vend des diamants à une per- Les recherches de la police, pour décou-
sonne que l’on ne connaît pas parfaite- vrir la fausse comtesse de Saint-Amont,
ment, il ne faut pas perdre de vue sa furent toutes inutiles; on n’a jamais pu
propriété, ni surtout la laisser enfermer. savoir ce que cette femme était
devenue.
Les grinchisseurs aux deux lourdes
escroquent aussi des dentelles de prix. — Grinchir à location. On ne saurait
Une adroite voleuse, la nommée Louise prendre, contre les grinchisseurs à loca-
Limé, dite la Liégeoise, plus connue tion, de trop minutieuses précautions,
sous le nom de la comtesse de Saint- car on peut citer un grand nombre
Amont, loua en 1813 ou 1814, l’entresol d’assassinats commis par eux. Lacenaire
de la maison sise au coin des rues de a commencé par grinchir à location. Les
Lille et des Saints-Pères. Cet entresol grinchisseurs à location marchent rare-
avait deux sorties, l’une sur l’escalier ment seuls, et, quelquefois, ils se font
commun, l’autre donnait entrée dans accompagner par une femme. Ils con-
une boutique qui, alors, n’était pas naissent toujours le nombre, l’heure de
louée. La comtesse de Saint-Amont fit la sortie, des habitants de l’appartement
apporter chez elle un nombre de cartons qu’ils veulent visiter. Ils examinent tout
assez grand pour masquer cette seconde avec la plus scrupuleuse attention, et ne
entrée. Tout étant ainsi disposé, elle se paraissent jamais fixés lors d’une pre-
rendit chez un marchand, auquel elle mière visite, car ils se réservent de voler
acheta au comptant pour 36 000 à à une seconde.

76
GRINCHIR

Lorsque le moment de procéder est pelotes devront donc être faits de


arrivé, l’un d’eux amuse le domestique manière à contenir un nombre déter-
ou le portier qui les accompagne, tandis miné de bagues ou d’épingles.
que l’autre s’empare de tous les objets à Malgré l’emploi de toutes ces précau-
sa convenance. Un grinchissage à loca- tions, le bijoutier peut encore être volé,
tion réussit presque toujours, grâce à la et voici comme : Un broquilleur adroit
négligence des serviteurs chargés de examine du dehors une épingle de prix
montrer aux étrangers l’appartement à placée à l’étalage, et il en fait fabriquer
louer. une toute semblable par un bijoutier
Les grinchisseurs à location servent affranchi; puis après il vient marchander
aussi d’éclaireurs aux cambrioleurs et celle qu’il convoite, et comme le prix,
caroubleurs. Ils se font indiquer les ser- quelque modéré qu’il soit, lui paraît tou-
rures qui appartiennent au propriétaire, jours trop élevé, il rend au marchand
et celles qui appartiennent au locataire; l’épingle qu’il a fait fabriquer, et garde la
ils demandent à voir les clés dont ils bonne; il est inutile de dire que le
savent prendre l’empreinte. numéro, la marque, l’étiquette, et
Beaucoup de personnes accrochent jusqu’à la soie qui l’attache, sont parfai-
leurs clés dans la salle à manger, c’est ce tement imités.
qu’elles ne devraient pas faire; c’est D’autres broquilleurs savent parfaite-
bénévolement fournir aux voleurs le ment contrefaire les anneaux à facettes
moyen de procéder avec plus de facilité. dont les bijoutiers ont toujours un
— Grinchir à la broquille. Les grin- groupe à la disposition des acheteurs;
chisseurs à la broquille sont, ainsi que les l’un d’eux marchande et achète une
Avale tout cru et les aumôniers, une bague du groupe, dont il sait adroite-
variété de détourneurs; et, comme eux, ment faire l’échange; le bijoutier
ils exploitent les bijoutiers. accroche à sa vitrine un paquet
Ces derniers donc, s’ils veulent être à d’anneaux en cuivre, tandis que le
l’abri de leurs atteintes, devront avoir les voleur s’esquive avec les anneaux d’or.
yeux toujours ouverts, et leur montre ou Souvent encore deux femmes dont la
vitrine toujours close; mais ces précau- mise est propre, quoiqu’un peu com-
tions, quoique très essentielles, ne sont mune, se présentent pour acheter une
que des prolégomènes qui ne doivent chaîne, elles sont longtemps à trouver
pas faire négliger toutes celles dont les du jaseron dont la grosseur leur con-
événements indiqueraient la nécessité. vienne, mais lorsqu’elles se sont déter-
Par exemple : lorsque quelqu’un se pré- minées elles veulent savoir combien de
sente dans la boutique d’un joaillier tours la chaîne devra faire; pour en
pour marchander des bagues ou des prendre la mesure exacte, l’une d’elles
épingles, si le marchand ne veut pas passe plusieurs tours de jaseron autour
courir le risque d’être volé, il ne faut pas du col de sa compagne, et avec une
qu’il donne à examiner plus de deux petite paire de cisailles, qu’elle tient
bagues à la fois; si la pratique désire en cachée dans sa main, elle en coupe un
examiner davantage, il remettra à leur morceau plus ou moins long, qui tombe
place les premières avant de lui en entre la chemise et le dos. Cela fait, ces
remettre deux autres; les baguiers et femmes conviennent d’en prendre une

77
GRINCHISSEUR-EUSE

longueur déterminée, donnent des GRIVE, CORPS-DE-GRIVES s. m. Soldat,


arrhes et sortent; elles recommencent corps de garde.
plusieurs fois dans la même journée ce
* GUEULARD s. m. Bissac.
vol qu’elles nomment la détourne à la
cisaille. GUEULARD s. m. Poêle.
— Grinchir à la mitaine. Voir * GUIBBE DE SATTE s. f. Jambe de bois.
DÉTOURNEUR, p. 35.
GUIBONNE s. f. Jambe.
GRINCHISSEUR-EUSE s. Voleur, voleuse.
GUICHEMARD s. m. Guichetier, porte-
* GRINTE s. f. Physionomie désagréable.
clés.
GRIPPE-JÉSUS s. m. Gendarme. Terme
des voleurs du nord de la France. GUINAL s. m. Juif.

* GRISPIS s. m. Meunier. GUINALISER v. a. Circoncire.


GRIVIER s. m. Soldat. GY adv. Oui.

78
HABIN

H-I-J

* HABIN s. m. Chien. guéris de la rage, et qu’ils allaient en


HABITONGUE s. f. Habitude. pèlerinage à Saint-Hubert.

HALÈNES s. m. Terme générique qui sert HUILE s. m. Soupçon.


aux voleurs pour désigner tous les * HUISTRES DE VARANNES s. f. Fèves
instruments de leur profession. de marais.
* HANE ou BOUCHON s. f. Bourse.
* HAPER LE TAILLIS v. p. S’enfuir. * IETGO, ICIGO adv. Ici.
HARPE s. m. Barreaux qui garnissent les * ILITRE. Il a.
fenêtres de prison. INCONOBRÉ-ÉE. Inconnu, inconnue.
HARNAIS DE GRIVE s. m. Uniforme, INSOLPÉ-ÉE s. Insolent, insolente.
fourniment. ISOLAGE s. m. Abandon.
* HAUT-DE-TIRE s. m. Haut-de- ISOLER v. a. Abandonner.
chausses.
* HAURE ou GRAND AURE s. m. Dieu.
** JAFFE s. Potage, soupe.
* HERPLIS s. m. Liard.
* JAMBE DE DIEU s. f. Les anciens argo-
HOMME DE LETTRES s. m. Nom donné tiers nommaient ainsi la jambe préparée
par les voleurs aux faussaires. de manière à ce qu’elle parût couverte
HÔPITAL s. f. Prison. d’ulcères.
HOUSSINE (JEAN L’) s. f. Portion d’arbre JAR s. m. Argot.
dont les chauffeurs se servaient pour JARGOLLE s. f. Normandie.
enfoncer les portes des habitations JARGOLLIER-ÈRE s. Normand,
qu’ils voulaient dévaliser. (Voir Normande.
SUAGEURS, p. 133.)
JARNAFFE (JEU DE LA). Un individu
HOTERIOT. Voir SANS-BEURRE, p. 129. place devant lui une table sur laquelle
* HUBINS s. m. Anciens sujets du grand est une jarretière en lisière et un cou-
Coësré, qui mendiaient avec des certifi- teau. Il réunit deux extrémités de la jar-
cats qui attestaient qu’ils avaient été retière, de manière à ce qu’elle forme un

79
JARNAFFES

cercle, puis il la place sur la table, et la JÉRUSALEM (LETTRES DE) s. f. Voir


roule sur elle-même; ensuite il invite les LETTRES DE JÉRUSALEM, p. 81.
assistants à prendre le couteau qu’ils JÉSUITE s. m. Dindon.
devront, pour gagner, planter dans la
JÉSUS s. m. Les voleurs donnent ce nom
circonférence du cercle, de manière à
aux jeunes garçons que les TANTES, les
arrêter la jarretière. Il exécute lui-même
CHANTEURS, les ROUSPANTS (voir ces
cette manœuvre, qui paraît très facile;
divers articles, p. 153, p. 23, p. 123),
mais lorsque le pantre tire à son tour,
prostituent à leur gré, et dressent en
celui qui tient le jeu sait préparer la
même temps au vol et à la débauche.
lisière de manière à ne jamais le laisser
gagner. JI ou GI adv. Oui.
JIBERNE s. Guibray.
JARNAFFES s. f. Jarretières.
JOB s. m. Niais.
JASPINEMENT DU CABE s. m. Aboie-
JOBERIE s. f. Niaiserie.
ment d’un chien.
JONG s. m. Or.
JASPINER v. a. Parier. Terme des voleurs
JORNE s. m. Jour.
parisiens.
JOUER DU VIOLON v. a. Se dit des for-
* JASPIN adv. Oui. çats qui, pendant la route, coupent leur
collier. Ce terme est celui des argousins.
JEAN (FAIRE LE SAINT) v. a. Se décoiffer
pour avertir ses compères de prendre les JUDACER v. a. Embrasser quelqu’un
devants, et de se rendre au lieu pour le tromper.
convenu. Signal des emporteurs. JUDACERIE s. m. Embrassement, acco-
lade, fausse démonstration, trahison.
JEAN (L’HOUSSINE) s. m. Voir les arti-
cles HOUSSINE, p. 79 et SUAGEURS, JUILLETISER v. a. Détrôner.
p. 133. JUSTE (LA). La cour d’assises.

80
LABAGO

LABAGO adv. Là-bas. LARTONNIER-ÈRE s. Boulanger, boulan-


LAGO adv. Ici. gère.

LAINE s. m. Mouton. LARTON SAVONNÉ s. m. Pain blanc.

LAIT À BRODER s. f. Encre.


* LASCAILLER v. a. Uriner.
LAZI-LOFFE s. m. Mal vénérien.
LANCE s. f. Eau.
LÈGRE s. f. Foire.
LANDIER s. m. Commis de l’octroi,
employé aux barrières. LEGRIER s. m. Marchand forain.

LANCIÈRE s. f. Boutique de foire. Terme LÉON s. m. Président de cour d’assises.


des marchands forains et des voleurs de LETTRES DE JÉRUSALEM. Les événe-
campagne. ments de notre première Révolution ont
** LANDREUX s. m. Personnage infirme donné naissance aux lettres de Jérusalem
ou qui traîne une vie languissante. ainsi qu’aux vols à la graisse et à plusieurs
autres. De la fin de 1789 à l’an VI de la
LANSQUINER v. a. Pleurer.
République, des sommes très considéra-
** LANTERNE (VIEILLE) s. f. Vieille cour- bles, résultats de lettres de Jérusalem,
tisane. sont entrées dans les diverses prisons du
LAPIN-FERRÉ s. m. Gendarme. Terme département de la Seine, et notamment
des voleurs normands. à Bicêtre. En l’an VI, il arriva dans cette
dernière prison, et dans l’espace de
LARBIN-NE s. Domestique des deux
deux mois, plus de 15 000 francs.
sexes.
Voici quelle était la manière de pro-
LARBINERIE s. f. Domesticité, valetaille. céder des prisonniers qui voulaient faire
LARCOTIER s. m. Paillard. un arcat, c’est-à-dire escroquer de
LARGUE s. f. Femme, généralement l’argent à une personne au moyen d’une
parlant. lettre de Jérusalem. Ils se procuraient les
adresses de plusieurs habitants des
LARTIF s. m. Pain. départements, et, autant que possible,
LARTON BRUT ou BRUTAL s. m. Pain ils choisissaient ceux qui regrettaient
noir. l’ancien ordre de choses, et qu’ils

81
LETTRES DE JÉRUSALEM

croyaient susceptibles de se laisser bientôt assailli par la plus affreuse


séduire par l’espoir de faire une opéra- misère, je me déterminai à rentrer en
tion avantageuse; on adressait à ces per- France. Je fus arrêté et conduit à Paris;
sonnes une lettre à peu près semblable à trouvé nanti d’un faux passeport, je fus
celle-ci : condamné à la peine des fers, et mainte-
Monsieur, nant, à la suite d’une longue et cruelle
maladie, je suis à l’infirmerie de Bicêtre.
Poursuivi par les révolutionnaires, J’avais eu, avant de rentrer en France, la
M. le vicomte de ***, M. le comte précaution de cacher le plan en question
de ***, M. le marquis de *** (on avait dans la doublure d’une malle qui,
le soin de choisir le nom d’une personne heureusement, est encore en ma posses-
connue et récemment proscrite), au sion. Dans la position cruelle où je me
service duquel j’étais en qualité de valet trouve, je crois pouvoir, sans mériter le
de chambre, prit le parti de se dérober moindre blâme, me servir d’une partie
par la fuite à la rage de ses ennemis; de la somme enfouie près de votre ville.
nous nous sauvâmes, mais suivis pour Parmi plusieurs noms que nous avions
ainsi dire à la piste, nous allions être recueillis, mon maître et moi, à l’hôtel,
arrêtés lorsque nous arrivâmes à peu de je choisis le vôtre. Je n’ai pas l’honneur
distance de votre ville; nous fûmes de vous connaître personnellement,
forcés d’abandonner notre voiture, nos mais la réputation de probité et de
malles, enfin tout notre bagage; nous bonté dont vous jouissez dans votre
pûmes cependant sauver un petit coffre ville, m’est un sûr garant que vous
contenant les bijoux de Madame, et voudrez bien vous acquitter de la
30 000 francs en or; mais, dans la mission dont je désire vous charger, et
crainte d’être arrêtés nantis de ces que vous vous montrerez digne de la
objets, nous nous rendîmes dans un lieu confiance d’un pauvre prisonnier qui
écarté et non loin de celui où nous n’espère qu’en Dieu et en vous.
avions été forcés de nous arrêter; après
Veuillez, Monsieur, me faire savoir si
en avoir levé le plan, nous enfouîmes vous acceptez ma proposition. Si j’étais
notre trésor, puis ensuite nous nous
assez heureux pour qu’elle vous convînt,
déguisâmes, nous entrâmes dans votre je trouverais les moyens de vous faire
ville et allâmes loger à hôtel de ***. parvenir le plan, de sorte qu’il ne vous
Nous nous informâmes en soupant
resterait plus qu’à déterrer la cassette;
d’une personne à laquelle on pût, au vous garderiez le contenu entre vos
besoin, confier des sommes un peu mains; seulement vous me feriez tenir
fortes; nous voulions charger cette
ce qui me serait nécessaire pour alléger
personne de déterrer notre argent, et de ma malheureuse position.
nous l’envoyer par petites parties au fur
Je suis, etc.
et à mesure de nos besoins, mais la
destinée en ordonna autrement. Vous P.-S. Il n’est pas nécessaire de vous
connaissez sans doute les circonstances dire qu’une affaire semblable à celle que
qui accompagnèrent l’arrestation de je vous propose doit être faite avec la
mon vertueux maître, ainsi que sa triste plus grande discrétion; ainsi, dans votre
fin. Plus heureux que lui, il me fut réponse, qui devra passer par le greffe
possible de gagner l’Allemagne, mais de la prison avant de m’être remise,

82
LETTRES DE JÉRUSALEM

bornez-vous, seulement à me répondre, qu’il avait demandée; il arrivait même


oui, ou non. que, par excès de complaisance ou de
Toutes les lettres de Jérusalem étaient précaution, le sinve l’apportait lui-
calquées sur le même modèle, et tous les même, ce qui ne l’empêchait pas de
jours il en sortait, des prisons de la subir le sort du commun des martyrs.
Seine, une très grande quantité; sur dix, Les lettres de Jérusalem ne sont pas
sur vingt même, une tombait entre les mortes avec les circonstances qui les
mains d’un individu qui, par bonté avaient fait naître; tous les jours encore,
d’âme, ou dans l’espoir de s’approprier des arcats sont montés dans les prisons,
tout ou partie du trésor, voulait bien se et l’audace des arcasineurs est si grande,
charger de la commission, et qui répon- qu’ils ne craignent pas de s’adresser à
dait au prisonnier. (C’est ici le lieu de des individus qui doivent, par le fait seul
faire remarquer que ce n’était jamais à de leurs relations antérieures, connaître
celui qui avait monté l’arcat que la leurs us et coutumes; cela est si vrai,
réponse était adressée; un autre prison- qu’un arcasineur m’adressa, il y a peu de
nier était chargé de figurer, c’est-à-dire, temps, la lettre suivante :
de représenter, au besoin, le domestique Toulon, le 14 novembre 1835.
infortuné du comte ou du marquis.) Monsieur,
Lorsque la réponse du pantre était par- J’ai fait du bien; qu’il est doux, ce
venue à l’arcasineur, il s’empressait de lui mot! Ce mot renferme des pages
écrire qu’il bénissait le ciel qui avait bien entières, des volumes même. Un bien-
voulu permettre que la première per- fait n’est jamais perdu. Quoi! le bienfai-
sonne à laquelle il s’était adressé, fût teur désintéressé a-t-il besoin de récom-
assez bonne pour compatir à ses peines; pense? Non! Il est trop payé, s’il est
il était prêt, disait-il, à lui envoyer le plan humain et généreux, par cette satisfac-
qui devait le guider dans ses recherches; tion qui enivre les âmes sensibles après
mais pour le moment cela lui était un bienfait.
impossible, attendu que, pour subvenir Telle j’étais, Monsieur, à votre égard,
à ses premiers besoins, il avait été forcé lors de votre évasion de Toulon, et votre
de mettre sa malle, et tout ce qu’elle nom m’eût été toujours inconnu, sans
contenait, entre les mains d’un infir- mon petit-fils, dans les mains duquel se
mier, en garantie d’une somme de… (la trouvait votre biographie en me faisant
somme était toujours en rapport avec la le récit de cette aventure, me mit à
fortune présumée de l’individu auquel même de connaître le nom de l’individu
on s’adressait). Mais pourtant, ajoutait auquel je m’étais intéressée. Il me restait
en terminant l’arcasineur, si vous voulez cependant le doute que vous ne fussiez
avoir l’extrême complaisance de tel que je le souhaitais, ce qui aurait pu
m’envoyer la somme due par moi à attirer sur moi la divine réprobation et
l’infirmier, je vous enverrai de suite le l’exécration des hommes. Mais l’aveugle
plan, et toutes les indications qui vous confiance que vous eûtes en moi en était
seraient nécessaires. un sûr garant; et je me disais : le
La cupidité exerce un tel empire sur la coupable endurci n’aime que la nuit, le
plupart des hommes, que, presque tou- grand jour l’épouvante. Enfin le ciel
jours, le prisonnier recevait la somme même parut me l’attester, quand il vint

83
LETTRES DE JÉRUSALEM

lui-même à votre secours, et vous offrit, Agréez, Monsieur, les sentiments de


par le moyen de l’enterrement, la voie ma considération, avec lesquels je suis,
de salut que vous me demandâtes, et Votre dévouée servante,
que, par un excès d’humanité, je vous GENEVIÈVE PEYRON
promis. Pourquoi donc, Monsieur, après Ve Diaque.
votre aveu et votre prière : « Sauvez- Rue du Pradel, 19.
moi, âme sensible, Dieu vous en tiendra
bon compte », ne continuâtes-vous pas Voici en quels termes je répondis à
à me dire : « Vous sauvez un malheu- cette lettre; car, quoique bien convaincu
reux qui n’a pas trempé dans le crime qu’elle n’émanait pas de la personne qui
dont il a été accusé, et qui l’a plongé m’avait rendu l’important service de
dans l’abîme dont il est si difficile, mais favoriser mon évasion, mais bien de
non impossible de se relever! » Cette quelque arcasineur pensionnaire du
déclaration aurait redoublé en moi bagne de Toulon, qui avait appris la cir-
l’intérêt qui me portait à vous aider, et constance qu’il me rappelait, par mes
aurait laissé en moi cette sécurité, et Mémoires, je ne voulais pas, si contre
cette satisfaction que l’on éprouve à la toute attente mes prévisions étaient
suite d’un bienfait qui est ignoré de tout fausses, m’exposer à manquer de recon-
le monde. Mais, hélas! comme les naissance.
temps sont changés, depuis lors, pour Je serais mille fois heureux, Madame,
nous! Vous, en butte alors à la plus si le hasard me faisait retrouver la
cruelle destinée, manquant de tout, femme qui m’a si généreusement aidé, à
obligé à fuir la société des hommes, et Toulon, lors de mon évasion; je suis tout
moi qui menais une vie paisible, prêt à reconnaître, comme je le dois, ce
quoique veuve d’un maître marin mort qu’elle a fait pour moi, mais je ne veux
au service du roi Louis XVI, par le point m’exposer à être dupe.
moyen d’un modique commerce, et une Ce que vous me dites, Madame, me
conscience pure, qui me mettait, ainsi prouve jusqu’à l’évidence que vous
que mes deux demoiselles en bas âge, à n’êtes pas la femme généreuse qui me
l’abri des premiers besoins. Depuis que procura les moyens de sortir de la ville
cette faible ressource m’a manqué, n’en de Toulon, et que vous ne connaissez
ayant pas d’autres, je n’ai fait que cette circonstance de ma vie que par la
languir. lecture de mes Mémoires. Au reste, si
vous êtes réellement la personne en
Atteinte une des premières par le cho-
question, vous pouvez aisément m’en
léra, je croyais toucher à la fin de mes
donner la preuve, en me rappelant un
maux, mais le ciel en a disposé autre-
incident qui m’arriva lorsque j’étais chez
ment. La volonté de Dieu soit faite.
vous; incident que la mémoire la moins
Dieu a voulu m’épargner en prolon-
locale ne peut avoir oublié; si vous
geant mon existence; Dieu y pourvoira. pouvez faire ce que je vous demande, je
Je souhaite, Monsieur, que Dieu con- suis prêt à vous envoyer 500 francs, et
tinue à prospérer vos affaires, et que même plus, etc., etc.
vous soyez toujours le soutien des mal- L’arcasineur ne se tint pas pour battu,
heureux. et il me répondit en ces termes :

84
LÈVE-PIEDS

Toulon, le 30 novembre 1835. rentes époques a été interprétée pour


Monsieur, une demande quelconque, je la
repousse de toutes mes forces, et haute-
Il sied à la bienséance de répondre à
ment je m’écrie : « Mieux vaut mourir
une honnête missive, mais il n’est pas
que s’humilier. »
permis d’humilier les personnes.
Quant à la preuve convaincante que
Née dans une classe médiocre, appar- vous me demandez, afin de reconnaître
tenant à des parents dont l’honneur et la si je suis la personne en question, je
probité ont été les idoles, j’ai su répugnerais à la donner, précisément
répondre à leur attente, et me mériter, parce qu’elle a pour but la proposition
par une conduite toujours exempte de d’une somme, si ce n’était une satisfac-
blâme, l’estime publique. Quoique illet- tion personnelle. Je vous observerai
trée, la nature m’a douée de ce tact qui donc que, soit vous, soit un autre indi-
tient lieu d’éducation soignée, et qui vidu auquel soit arrivé un pareil acci-
nous met à même de juger du procédé dent, vous ne fûtes jamais chez moi,
d’une personne. Mon petit-fils, né dans n’ayant pu faire, sans me compro-
un siècle plus heureux que le mien, mettre; que le court entretien dans
quant à l’instruction, a été choisi par lequel je vous fis espérer les moyens de
moi pour être l’organe de mes pensées, sortir, eut lieu publiquement, et que la
et l’interprète de mes sentiments. Oui, circonstance et l’incident dont vous me
Monsieur, je l’avouerai sans réserve, la parlez, me sont aussi inconnus que le
tournure de votre lettre, et vos phrases Phénix. Et qu’enfin, n’ayant jamais
ont tellement blessé mon amour-propre, joué, pendant ma vie, quoique ora-
que j’en ai été indignée. Vous eussiez geuse, que des rôles honorables, je ne
beaucoup mieux fait de ne pas répondre commencerai pas à l’hiver de mon âge à
que de m’offenser, et réserver votre démentir mes sentiments.
manière de rédiger pour des âmes J’ai l’honneur d’être, Monsieur,
basses et vénales. Cependant, un seul de
Votre servante,
vos paragraphes a mérité toute mon
GENEVIÈVE PEYRON
attention, et m’a paru être le plus
Ve Diaque
fondé : c’est la crainte d’être trompé.
J’ai apprécié vos doutes, et je les ai
même admis. Mais, d’ailleurs, m’exami- Je ne voulus point prendre la peine de
nant attentivement, comment admettre répondre à cette seconde missive.
en moi de pareilles idées, et supposer en J’engage toutes les personnes qui en
moi un subterfuge, m’écriai-je au fond recevraient de semblables à suivre mon
de l’âme, m’attachant à la ligne au con- exemple.
tenu de ma lettre! Demandait-elle une LÈVE-PIEDS s. Escalier, échelle.
reconnaissance pécuniaire? Contenait- LÉZARD s. m. Mauvais camarade.
elle un emprunt? Exigeait-elle un
sacrifice? Non! rien de tout cela. Elle ne LÉZINER v. a. N’être pas sûr de son fait,
contenait que l’épanchement sincère hésiter au moment d’achever une entre-
d’une âme sensible en apprenant l’heu- prise, tromper au jeu.
reux changement de votre sort; et si la LICES ou TIRANS-DOUX s. m. Bas de
comparaison de nos destinées en diffé- soie.

85
LIÈGE

LIÈGE s. m. Gendarme. LOCHER v. a. Écouter.


LIGOTANTE s. f. Corde. LONGE s. f. Année.
LIGOTE s. f. Corde. LONGUETTE DE TREFFLE s. f. Carotte de
LIGOTER v. a. Lier avec des cordes. tabac.
LILANGE s. Lille. * LORDANT s. m. Portier.
LILLOIS s. m. Fil. LORCEFÉE s. f. Prison de la Force.
LIMACE s. f. Chemise. LORGUE s. m. As.
LIMACIÈRE s. m. Lingère. LURON s. m. Saint sacrement, hostie.
LIMANDE s. m. Homme plat, sans cœur. LORGNE, LORGNE-BÉ s. Borgne.
* LIME s. f. Chemise. LOUBION s. m. Bonnet.
** LIMOGÈRE s. f. Chambrière. LOUBIONNIER-ÈRE s. Bonnetier, bonne-
* LIMONADE s. m. Plat, assiette. tière.
LIMOUSINE s. m. Plomb. * LOUCHE s. f. Main.
LIMOUSINEUR s. m. Couvreur qui vole LOUPEL s. m. Pouilleux. Terme des
le plomb garnissant les toits. (Voir floueurs parisiens.
MENIER, p. 90.)
* LOURDE s. f. Porte.
LINGRE s. m. Couteau.
LOURDIER-ÈRE s. Portier, portière.
LINGRER v. a. Frapper à coups de
couteau. * LUCQUE s. m. Faux certificats, main-
nant faux passeport.
LINGRERIE s. f. Coutellerie.
LUISANTE s. f. Lune.
LINGRIOT s. m. Canif, bistouri, petit
couteau. * LUYSARD s. m. Soleil.
LINSPRÉ s. m. Prince. * LUYSARDE s. f. Lune.
LITRER v. a. Posséder. * LUYSANT s. m. Jour.
LOCHE s. f. Oreille. LYONNAISE s. f. Soierie.

86
MAC

MAC s. m. Amant et souteneur d’une entre elles et leurs amants une certaine
fille publique. Il s’est opéré une telle conformité de périls et d’infortunes qui
fusion dans nos mœurs, que plusieurs rendait la communauté plus douce,
types se sont effacés sans laisser la communauté qui n’existe plus mainte-
moindre trace de leur existence. Bientôt nant. Cependant celui qui s’est fait le
le mac sera un de ceux-là; il est déjà fos- despote d’une courtisane, à la charge
sile, bientôt il sera antédiluvien. Mais par lui de la défendre envers et contre
cela ne prouve rien en faveur de nos tous, s’il n’est ni voleur ni mouchard, est
mœurs; notre belle jeunesse d’aujour- bien prêt de devenir tout cela.
d’hui ne vaut guère mieux que celle Le monde des macs était autrefois un
d’autrefois; les dehors sont sans doute monde à part. On voyait ces messieurs,
moins repoussants, mais l’intérieur est le réunis dans les bouges de la Grève et
même, et la seule conclusion qu’il soit des environs, prêts, au premier signal, à
possible de tirer de ce qui se passe, c’est aller jeter par la fenêtre le malheureux
que le nombre des êtres vicieux est plus qui, pour son malheur, était entré dans
grand. Le métier de mac, autrefois, un des mauvais lieux qui, à cette
n’était guère exercé que par des voleurs époque, infestaient les rues de la Tan-
ou des mouchards. Ces messieurs nerie, de la Vieille-Lanterne, de la
étaient jadis les seuls sultans des harems Vieille-Place-aux-Veaux, de la Mortel-
publics; maintenant les prêtresses de lerie.
Vénus callipyge ont pour amants des Les macs de l’Ancien Régime étaient
jeunes gens de famille, ils ne volent per- tous costumés de la même manière;
sonne, ils ne rendent aucun service à la grand chapeau à cornes, cravate d’une
préfecture de police, ils ont même de ampleur démesurée, veste très courte,
l’honneur! Ce qui ne les empêche pas pantalon large, bas à coins de couleur, et
d’envoyer leur femme au vague, et chaussures des magasins de la mère
d’avoir conservé toutes les traditions du Rousselle. Une chique énorme et un
métier, hormis celles qui pouvaient les bâton long et noueux leur servaient de
compromettre. Que l’on ne croie pas signes de reconnaissance.
cependant que les filles de joie ont Les filles étaient chargées de pourvoir
gagné à cet échange; il y avait autrefois aux besoins et aux plaisirs de MM. les

87
MACARON

macs, et, à cet effet, chacune d’elles nous apprennent que tel individu qui,
avait un compte ouvert chez Dupuis, la jusques à l’heure de sa mort, avait passé
mère Bariol, la mère Sans-Refus, taver- pour un misérable, vient de laisser à ses
niers en grande renommée à cette ascendants ou descendants un héritage
époque. Chaque mac inscrivait sur une plus ou moins considérable. La mendi-
ardoise sa dépense, que sa femme était cité est un métier comme un autre, et
chargée de payer. L’éponge passée sur ceux qui l’exercent habilement font for-
une ardoise servait de quittance géné- tune en peu de temps. Mais quelle que
rale. (Voir RUTIÈRE, p. 123.) soit l’habileté des mendiants parisiens,
MACARON s. m. Traître, dénonciateur elle n’approche pas de celle de leurs
par nature. confrères de la Flandre et de la Hol-
lande. Il y a, dans ces contrées, des maî-
MACARONNER v. a. Trahir ses cama-
tres mendiants qui exploitent à leur
rades.
profit l’industrie de mendiants subal-
* MACCHOUX s. m. Souteneur de filles. ternes. J’ai connu à Gand un individu
MADRICE s. f. Malice. nommé Baptiste Spilmann; cet indi-
MADRIN-NE s. Malin, maligne. vidu, qui jouissait d’une très belle for-
tune, avait sous ses ordres au moins
MAKI s. m. Fard.
cinquante mendiants de tout âge et des
MALADE s. Prisonnier, prisonnière. deux sexes. Ces malheureux étaient
MALADIE s. m. Emprisonnement. dressés à tout, ils étaient alternative-
* MALINGER v. a. Souffrir. ment aveugles, boiteux ou culs-de-jatte.
Baptiste Spilmann faisait déshabiller les
MALINGREUX s. Ancien sujet du grand
individus qui obéissaient à ses ordres, et
Coësré. Il y en avait de deux espèces.
les envoyait le long des côtes solliciter,
Les premiers avaient le ventre dur et
de la charité des habitants des villages
gonflé comme des hydropiques; les
voisins, des chemises, des pantalons et
seconds montraient aux passants un
d’autres pièces d’habillement. Les men-
membre rongé d’ulcères. Les uns et les
diants de Baptiste Spilmann n’opéraient
autres demandaient l’aumône dans les
guère que l’hiver, et les bons Flamands,
églises; ils allaient, disaient-ils, en pèle-
touchés de les voir grelottants et
rinage à Saint-Merry.
presque nus, donnaient tous les vête-
MALTAISE s. m. Louis d’or. ments dont ils pouvaient disposer.
MALTOUZE s. f. Contrebande.
La femme Spilmann attendait à la
MALTOUZIER-ÈRE s. Contrebandier, sortie du village les sujets de son mari, et
contrebandière. les vêtements qu’ils avaient recueillis
MANCHE (FAIRE LA) v. a. Les individus étaient déposés dans un fourgon attelé
qui implorent, au coin des rues, la com- de trois ou quatre chevaux. Cette
misération publique, sont quelquefois manœuvre était opérée le lendemain
plus riches que ceux auxquels ils dans un autre village, et ainsi de suite
demandent l’aumône. Quoique ce que jusqu’à ce que le fourgon fût plein.
j’avance ici puisse, au premier abord Chaque expédition valait à Baptiste
paraître incroyable, rien n’est cependant Spilmann d’assez fortes sommes;
plus vrai, et tous les jours les journaux cependant il ne bornait pas à cela son

88
MANGER LE MORCEAU

industrie, il faisait mendier pour son pourpoint et de mauvaises chausses,


compte aux baptêmes, noces et enterre- criant qu’ils étaient de bons marchands
ments. Il avait même à son service des ruinés par la guerre, le feu, ou d’autres
possédés qu’il présentait à la chapelle de accidents imprévus. »
la bienheureuse Sainte-Gudule. MARCHAND DE TIRETAINE s. m. Nom
MANGER LE MORCEAU v. a. Révéler un que les voleurs de campagne donnent
crime ou un délit. aux tireurs.
MANGER SUR L’ORGUE v. a. Dénoncer MARIONNETTE s. m. Soldat.
quelqu’un. MARLOU-E s. Malin, maligne. Ne se
MANGEUR DE GALETTE s. m. Homme prend guère qu’en mauvaise part.
vénal qui reçoit de l’argent pour trahir MARLOUSERIE s. f. Malice, finesse.
ses devoirs. MARMIER s. m. Berger.
MANETTE (Mlle) s. f. Malle. MARMOUZET s. m. Le pot au potage.
MANQUE (À LA) adv. À gauche. MARMOTTIER-ÈRE s. Savoyard,
MACQUECÉE s. f. Femme qui tient une Savoyarde.
maison de prostitution d’un ordre infé- * MARON s. m. Sel.
rieur. Ces femmes sont, pour la plupart, MARON (ÊTRE) v. p. Être pris en flagrant
d’anciennes filles publiques. Leurs délit ou nanti des objets volés.
mœurs sont trop connues pour qu’il soit
MARONNER v. a. Bisquer, se fâcher.
nécessaire d’en dire quelque chose. Je
me permettrai seulement d’adresser une M A R O N N E R U N E A F F A I R E v. a .
seule question à MM. les membres de Manquer un vol par maladresse.
l’Académie royale de médecine : « Pour- MARPAUT s. m. Mendiant de l’ancien
quoi ces femmes sont-elles toutes, sans Paris qui ne voulait pas se soumettre à
exception, françaises ou étrangères, l’autorité du grand Coësré.
d’une corpulence qui les fait ressembler MARQUANT s. m. Homme couvert de
à un poussa? Répondez, docteurs. » bijoux, qui est riche ou qui paraît l’être.
Ceux de mes lecteurs qui désirent
MARQUE DE CÉ s. f. Femme légitime
connaître les mœurs des macquecées, des d’un voleur.
macs et des malheureuses qu’ils exploi-
tent de concert, peuvent lire l’ouvrage MARQUE FRANCHE s. f. Maîtresse d’un
de Parent Duchatelet, intitulé : De la voleur, qui connaît les ruses du métier.
prostitution dans Paris 1. MARQUÉ s. m. Mois.
MAQUILLER v. a. Faire. * MARQUE s. f. Fille.
MARCANDIER s. m. Sujet du grand ** MARQUIN s. m. Chapeau.
Coësré. « Les marcandiers étaient, dit MARQUISE s. f. Maîtresse d’un adroit
Sauval, de grands pendards qui mar- voleur. Terme des Romamichels; les
chaient d’ordinaire avec un bon anciens argotiers nommaient ainsi les

1. Deux volumes in-8°; chez Baillière, libraire, rue de l’École-de-Médecine.

89
MATHURINS

Bohémiennes dont le métier était de MÉNÉE s. f. Douzaine.


prédire l’avenir. * MENESTRE s. m. Potage.
MATHURINS s. m. Dés à jouer. MÉQUARD s. m. Commandant.
MATHURINS PLATS s. m. Dominos. Des MÉQUER v. a. Commander.
personnes qui, dans la crainte d’être
MÉSIGO adv. Moi.
trompées ne jouent ni au billard, ni aux
cartes, croient que celui des dominos est * MÈTRE s. f. Galle.
très innocent, aussi elles ne se font MEULARD s. m. Veau.
aucun scrupule de jouer tous les soirs
MEUNIER s. m. Les limousineurs nom-
leur demi-tasse, et quelquefois même de
ment ainsi le receleur qui leur achète le
l’argent. Ces personnes ne seront sans
plomb qu’ils volent sur les toits. Je suis
doute pas fâchées d’apprendre que l’on
le seul, peut-être, qui ait fait aux limou-
triche aux dominos aussi facilement
sineurs une guerre ouverte et inces-
qu’à tout autre jeu; je connais des
sante. Aidé des conseils d’un entre-
floueurs invalides qui vivent très bien du
preneur de couverture, aujourd’hui
jeu de dominos; ils savent reconnaître
magistrat consulaire, je pus mettre sous
les dés au passage, et s’approprier ceux
la main de la justice plusieurs centaines
dont ils ont besoin; les avantages qu’ils
de limousineurs.
prennent, joints à une grande habitude
Un individu nommé Bellement, l’un
du jeu, doivent nécessairement mettre
des meuniers les plus connus, fixa mon
toutes les chances de leur côté. Le café
attention; je m’introduisis avec quel-
qui occupe le coin du boulevard et de la
ques agents dans son arrière-boutique,
rue Montmartre était, autrefois, le
et à neuf heures du soir vingt-huit
rendez-vous habituel des floueurs aux
limousineurs, nantis de plomb volé,
dominos.
étaient en mon pouvoir.
MATOIS s. m. Mâtin. Les couvreurs qui font la bête ou la
* MASSEUR-EUSE s. Ouvrier, ouvrière. limousine, c’est-à-dire qui volent le
plomb des couvertures, en coupent de
MEC s. m. Maître.
longues bandes avec de bonnes ser-
MEC DE LA ROUSSE s. m. Préfet de pettes, puis ils l’aplatissent et le serrent à
police. l’aide d’un clou; le garçon couvreur est
MEC DES MECS s. m. Dieu. ordinairement chargé, par le compa-
gnon, de sortir le chopin du chantier, ce
MEC (GRAND) s. m. Roi.
qu’il fait en l’attachant sur son ventre à
MÈCHE (ÊTRE DE) v. a. Partager, être de l’aide d’une courroie.
moitié.
* MÉZIÈRE p. p. Moi.
MÉCHI s. m. Malheur.
MÉZIGUE p. p. Moi.
MÉDAILLON s. m. Postérieur.
* MICHON s. m. Pain.
MÉDAILLON DE FLAC s. m. Cul-de-sac,
MIE DE PAIN s. m. Pou.
impasse.
MIKEL s. m. Je conçois fort bien que l’on
MÉDECIN s. m. Avocat, conseiller. accorde à celui qui montre à travers les
MÉDECINE s. m. Conseil. verres d’une lanterne magique,

90
MIKEL

monsieur le Soleil, madame la Lune et le tout autre « élève favori du célèbre


palais de l’empereur de la Chine, qui Moreau, qui a eu l’honneur de tirer les
avale des barres de fer et des lames de cartes à sa majesté Napoléon », et vous
poignard, qui danse sur la corde ou verrez toutes les mains tendues lorsque
exécute des tours de souplesse, le droit le pitre offrira aux amateurs la carte
d’exercer son industrie sur la place révélatrice.
publique : il ne fait de mal à personne, Les individus qui vont demander des
et quelquefois il amuse les badauds de conseils aux tireurs de cartes sont des
la bonne ville; mais ce que je ne puis imbéciles, sans doute, mais il ne doit
concevoir, c’est qu’une police bien orga- cependant pas être permis de les
nisée accorde à certains individus le exploiter; aussi, je le répète, je ne com-
droit de voler impunément à la face du prends pas l’indulgence de la police.
soleil. Il n’y a, je crois, que deux genres
d’industrie, celles qui servent à l’utilité L’établissement d’un tireur de cartes se
et à l’amusement, et celles qui ne compose ordinairement d’une petite
servent absolument à rien ou plutôt qui table, de trois gobelets de fer-blanc, de
ne sont que les moyens dont se servent quelques petites boules de liège ou mus-
quelques individus pour escroquer de cades, de plusieurs jeux de cartes, et
l’argent aux niais : c’est évidemment d’un pitre ou paillasse; c’est dans un
dans cette dernière classe que doivent quartier populeux et à proximité d’un
être rangées celles qui sont exercées par marchand de vin que l’Éteilla moderne
exerce; le pitre commence ordinaire-
ces marchands de pommade propre à
ment la séance par quelques lazzis de
faire croître les cheveux, de baume
mauvais goût, ou quelques chansons
propre à guérir les cors aux pieds. Si les
plus que grivoises; c’est lui, qui, en
charlatans qui débitent ces spécifiques
termes du métier, est chargé de faire
sont dangereux, combien sont plus
abouler le trèpe, lorsque la foule est assez
dangereux encore ces devins et devine-
grande pour promettre une bonne
resses en plein vent, qui prédisent au
recette, le devin arrive et débite son
Jean-Jean qu’un jour il sera colonel, à la
boniment; le pitre distribue les cartes et
servante d’un homme seul que son
reçoit la rétribution fixée; cela fait, le
maître la couchera sur son testament, à
devin explique à voix basse et hors du
la fille publique qu’elle trouvera un
cercle, la dame de carreau ou l’as de
entreteneur.
pique; si parmi les individus qui ont
Lorsque vous passerez dans la rue de pris, moyennant deux sols, une carte du
Tournon, arrêtez-vous au numéro 5, et petit jeu ou jeu de piquet, il s’en trouve
entrez chez Mlle Lenormand, vous trou- un qui écoute avec plus de recueille-
verez toujours dans le salon plusieurs ment que les autres les vagues explica-
individus des deux sexes, de tout âge et tions auxquelles sa carte donne lieu, et
de toutes conditions, attendant avec qui paraisse ajouter une foi entière aux
impatience l’instant d’être admis dans discours du devin, celui-ci propose de
l’antre de la pythonisse; allez vous pro- lui faire le grand jeu; si l’individu
mener sur les boulevards, sur la place du accepte, un signe du devin avertit le
Châtelet; arrêtez-vous au milieu du pitre qui sait très bien s’acquitter de la
cercle qui entoure le sieur Fortuné, ou tâche qui lui est imposée. Il va trouver le

91
MILLARD

mikel, et tout en buvant une chopine busé que lorsqu’il est complètement
avec lui, il lui tire adroitement les vers ruiné.
du nez, et bientôt il sait ce qu’il est, d’où On mit un jour sous les yeux de
il vient, où il va et ce qu’il espère; il rap- M. Anglès, alors préfet de police, une
porte à son maître ce qu’il vient pétition qui relatait toutes les ruses
d’apprendre, et celui-ci est pris pour un mises en œuvre par le sorcier que j’ai
grand homme par le mikel, qui ne se nommé plus haut, le sieur Fortuné, pour
doute jamais qu’il ne fait que lui répéter dépouiller un mikel; M. Anglès indigné
ce que lui-même disait il n’y a qu’un ins- écrivit en marge de cette pétition : « Si
tant, et il ne regrette pas ce qu’il a payé cet escamoteur ne rend pas ce qu’il a
pour se faire expliquer une ou deux escroqué, je l’escamote à Bicêtre. »
cartes du jeu du tarot. Après le jeu du L’escamoteur rendit, pour ne pas être
tarot il se fait faire le jeu égyptien, puis escamoté; ce qui pourtant ne l’empêcha
encore d’autres jeux qu’il trouve plus pas de faire de nouvelles dupes.
merveilleux les uns que les autres; si * MILLARD s. m. Mendiant de l’ancien
bien, qu’il quitte le devin plus pauvre de Paris, qui ne reconnaissait pas l’autorité
quelques pièces de cinq francs, mais du grand Coësré.
bien convaincu que dans peu de temps il MINCE s. m. Papier à lettres.
n’aura plus de souhaits à former.
** MINOYE s. m. Nez.
Si les tireurs de cartes bornaient à cela MINUIT s. m. Nègre.
leur industrie, cette industrie, il est vrai,
* MION s. m. Garçon.
ne serait rien moins que délicate, mais
au moins elle ne serait pas dangereuse, * MION DE BOULE s. m. Nom des
et si l’on voulait bien être très indulgent anciens tireurs, ou coupeurs de bourse.
elle serait même bonne à quelque chose, MIRADOU s. m. Miroir.
ne fût-ce qu’à donner à de pauvres dia- MIRETTE s. m. Œil.
bles ce qui ne saurait être payé trop
cher : l’espérance; mais il n’en est pas MIRZALE s. f. Boucle d’oreille.
ainsi, les devins ne se contentent pas MISELOQUE s. m. Théâtre.
toujours de faire naître, moyennant MISELOQUIER-ÈRE s. Comédien, comé-
finances, l’espérance dans le cœur du dienne.
mikel, ils veulent bien se charger de la
MITRE s. m. Cachot.
réaliser. Lorsqu’ils ont trouvé un niais
de force à croire qu’ils peuvent le faire MOLANCHE s. f. Laine.
aimer d’une femme, gagner à la loterie, MOMACQUE s. m. Enfant.
ou découvrir un trésor caché, ils puisent MÔME ou MÔME D’ALTÈQUE s. m.
à poignées dans sa bourse; ce sont tous Adolescent, joli garçon.
les jours des consultations, qui alors ne
MOMIGNARD-ARDE s. Petit garçon,
se donnent plus pour deux sous, mais
petite fille.
qui sont payés fort cher, ce sont des pré-
sents qu’il faut faire au génie familier du MONANT-ANTE s. Ami, amie.
sorcier, etc., etc. Il arrive souvent, très MONSEIGNEUR s. f. Pince qui sert aux
souvent même, que le mikel n’est désa- voleurs pour enfoncer les portes.

92
MONTANT

MONTANT s. m. Pantalon. le quartier qu’on habite, et, comme tel,


MONTANTE s. f. Échelle. noté à la police.
MONTER SUR LA TABLE v. a. Lever le * MOUILLANTE s. f. Morue.
masque, ne pas craindre de se faire con- MOUILLANTE s. f. Soupe.
naître pour ce que l’on est, accuser son MOUILLÉ (ÊTRE) v. p. Être remarqué,
complice en s’accusant soi-même. Lace- être connu pour ce que l’on est. Ce
naire est monté sur la table. terme dont les agents de la police se
MORDANTE s. f. Scie. servent, est aussi celui des voleurs du
* MORESQUE s. m. Danger. Languedoc.
* MORFIANTE s. f. Assiette. MOUISE s. f. Soupe économique, à la
Rumfort.
MORFILLER v. a. Manger.
MOULIN s. m. Le moulin est la maison
MORGANE s. m. Sel.
du meunier.
MORGANER v. a. Mordre.
MOULINER v. a. Parler longtemps, sans
MORICAUD s. m. Broc. raison.
* MORNAS s. f. Bouche. MOULOIR s. m. Batelier.
* MORNE s. Mouton, brebis. MOUSCAILLE s. f. Matière fécale.
MORNIFLE s. f. Monnaie. MOUSCAILLER v. a. Aller à la selle.
MORNIFLEUR TARTE s. m. Faux-mon- MOUSSANTE s. f. Bière.
nayeur.
MOUSSELINE s. m. Pain blanc.
** MORPHE s. m. Repas.
MOUTON s. m. Espion placé par la
MOUCHAILLER v. a. Regarder. police près d’un prisonnier dont il doit
MOUCHARDE s. f. Lune. chercher à acquérir la confiance, afin
MOUCHIQUE adj. Mauvais, laid. d’en obtenir des révélations.
MOUCHIQUE À LA SECTION (ÊTRE) v. * MOUZU s. m. Téton.
Être connu pour un mauvais sujet dans MUETTE (LA) s. f. La conscience.

93
NAGEOIR

NAGEOIR s. m. Poisson. Celui des deux fripons qui s’est chargé


* NARQUOIS ou HOMME DE LA PETITE de ce rôle est liant, communicatif et son
FLAMBE s. m. Sujet du grand Coësré qui extérieur annonce presque toujours un
contrefaisait les soldats estropiés, et homme rond et aisé. Quand il n’a plus
mendiait l’épée au côté. rien à apprendre, et que la place ne lui
paraît pas invulnérable, il avertit son
NAZARETH s. m. Nez.
compagnon, et au jour et à l’heure
NAZE s. m. Nez. convenus entre eux, un individu, vêtu
* NAZICOT s. m. Nez. d’un costume problématique, mais qui
peut, à la rigueur, être pris pour celui
NÈGRE BLANC s. m. Celui qui se vend
d’un Russe ou d’un Polonais, se
pour remplacer.
présente chez la dupe en herbe. Il entre
NÉGRESSE s. m. Paquet de marchandise d’un air mystérieux et craintif, se fait
enveloppé d’une toile cirée. servir un verre de vin ou de liqueur, qu’il
NEP. Nom des voleurs juifs qui exercent boit en laissant tomber quelques larmes
le truc dont je vais parler, et qui consiste qui arrosent une croûte de pain dur et
à vendre très cher une croix d’ordre, noir. S’il est remarqué, la moitié de la
garnie de pierreries fausses. Deux indi- besogne est faite. Comme la curiosité
vidus s’entendent ensemble pour duper est le plus commun de tous les défauts,
un aubergiste, un épicier ou un le maître ou la maîtresse de la maison ne
marchand de tabac; et voici comment ils manque pas de demander au pauvre
s’y prennent pour atteindre le but qu’ils homme le sujet de ses peines. Il ne
se sont proposé. L’un d’eux, qui se fait répond que par le silence aux premières
passer pour un marchand joaillier retiré, interrogations, mais il verse de nouvelles
se met en relation avec la personne qui larmes. Le joaillier retiré, qui est doué
doit être dupée, et il ne néglige rien d’une extrême sensibilité, et ne peut
pour acquérir sa confiance. Il sonde le supporter une scène aussi attendris-
terrain et cause beaucoup afin de sante, sort pour quelques instants.
parvenir à savoir quel est le plus crédule, L’étranger, qui semblait attendre sa
du mari ou de la femme, quel est celui sortie pour se montrer plus communi-
des deux qui tient les clés de la caisse. catif, raconte alors son histoire. Son

94
NEP

langage est presque inintelligible; mais 100 000 francs au moins; cent mille
grâce à l’attention avec laquelle il francs! ces trois mots éveillent la cupi-
l’écoute, son auditeur finit par parfaite- dité de celui, ou de celle, auquel il parle;
ment comprendre tout ce qu’il dit. le bijou est examiné avec soin; c’est, le
L’étranger est le dernier rejeton d’une plus souvent, une étoile de Rose-Croix
illustre famille polonaise. Tous ses semblable à celles dont se parent les
parents ont été tués au siège de Varsovie francs-maçons, et qui peut bien valoir
ou à celui de Praga, ad libitum. Pour lui, 60 à 80 francs. On en est là lorsque le
il fut blessé dangereusement, fait joaillier retiré entre; on lui présente la
prisonnier et envoyé en Sibérie. Grâce à croix, il la prend et à peine l’a-t-il entre
la force de sa constitution, il fut bientôt les mains qu’il jette un cri d’admiration :
guéri. Mais, dans l’espoir de mettre en « Voilà, dit-il, un bijou magnifique; que
défaut la vigilance de ses gardes, il ces diamants sont beaux! ces rubis sont
feignit d’être toujours malade et souf- d’une bien belle eau; ces émeraudes
freteux. Cette ruse eut un plein succès; sont parfaites. » La dupe émerveillée lui
ses gardes, croyant qu’il était incapable raconte à l’oreille ce qui vient de se
de faire seulement deux lieues, ne le passer entre elle et l’étranger; alors un
surveillèrent plus. Cette négligence lui nouvel examen a lieu, et il est accom-
facilita les moyens de s’évader, ce qu’il pagné de nouvelles exclamations.
ne manqua pas de faire à la première Pendant que tout cela se passe, le
occasion. Après avoir supporté toutes Polonais n’a pas cessé de pleurer; il
les peines et toutes les fatigues possi- prévoit, le malheureux, qu’il est sur le
bles, il atteignit enfin la frontière de point de se séparer de son bijou chéri; il
France; mais la route longue et pénible baise encore une fois la croix, et enfin
qu’il vient de faire l’a beaucoup fatigué, il offre de la donner pour 5 000 ou
et il se sent incapable d’aller plus loin. 6 000 francs; nouvel examen du joail-
Arrivé à cet endroit de son récit, le lier, qui soutient à la dupe que cet objet
Polonais dit qu’il aurait pu se procurer vaut au moins 30 000 francs; il regrette
quelques soulagements en vendant un de n’avoir sur lui que 400 ou 500 francs,
bijou précieux qu’il a sauvé du pillage, et de n’avoir pas le temps d’aller chez lui
au moment où son infortuné père est chercher de l’argent, car il ne manque-
tombé sous les baïonnettes russes; mais rait pas une aussi bonne affaire; il
pour vendre ce bijou il aurait fallu qu’il engage alors la dupe à faire cette affaire
se découvrît, ce qu’il ne pouvait faire; de compte à demi avec lui, il lui donne à
« mais, ajoute-t-il pour terminer son cet effet les 400 ou 500 francs qu’il a dit
discours, aujourd’hui que je suis à l’abri avoir sur lui. On s’empresse de remettre
de toutes craintes, je suis décidé à me au Polonais la somme demandée par lui;
séparer de ce bijou; mais je n’ose cepen- le joaillier laisse la croix entre les mains
dant le vendre moi-même, car je ne de la dupe et ne revient plus.
crains rien tant que d’être forcé de me Des fermiers, des vignerons, chez les-
réunir aux autres réfugiés polonais ». quels celui des deux fripons qui est
Après avoir achevé son discours, le chargé de préparer les voies se présente
malheureux proscrit baise mille fois le pour acheter de l’avoine ou du vin, sont
précieux bijou qui vaut, dit-il, quelquefois les victimes des neps; c’est

95
NEZ (AVOIR DANS LE)

toujours lorsque le marché vient d’être NOCEUR-EUSE s. Débauché, débau-


conclu, et au moment où son compère chée.
donne des arrhes aux vendeurs, que le NONNE (FAIRE) v. Aider les tireurs en
Polonais se présente. entourant et pressant la personne qui
On peut conclure de ce qui précède doit être volée.
que l’on ne fait pas toujours une bonne
NONNE ou NONNEUR s. m. Le nonneur
affaire lorsque, cherchant à profiter de
est, en quelque sorte, le valet du tireur;
la position d’un malheureux, on achète
sa besogne consiste à observer et presser
un bijou beaucoup au-dessous de sa
la personne qui doit être volée, à rece-
valeur.
voir à propos la montre ou la bourse. Le
NEZ (AVOIR DANS LE). Détester, haïr. nonneur ne fade pas toujours avec le
NIBERGUE adv. Non.
tireur; il reçoit une paie journalière,
basée sur le nombre et la valeur des
NIENTE adv. Rien, zéro. Terme des affaires faites dans la journée.
voleurs du midi de la France.
NOURRISSEUR. Voir CAMBRIOLEUR,
NIERT s. Homme, personne, individu. p. 17.
NOCERIE s. f. Débauche. * NOUZAILLES p. p. Nous.

96
OGRE

OGRE s. m. Agent de remplacement, avoir payé très cher un remplaçant qu’il


usurier, escompteur. Depuis que chacun a longtemps attendu, son fils a enfin
a le droit de payer en argent sa dette à la obtenu le certificat qui met sa responsa-
patrie, des individus officieux se sont bilité à couvert, car tous les agents de
chargés de procurer des remplaçants à remplacement ne remplissent pas les
ceux qui n’ont point de goût pour l’état engagements qu’ils contractent, et plu-
militaire, et ne se soucient pas de sieurs d’entre eux, parmi lesquels je ne
parader le sac sur le dos pour l’instruc- citerai que certain officier de l’ancienne
tion et l’amusement des princes de la armée, bien connu par ses relations avec
famille royale. C’est principalement de certain individu autrefois grec, et main-
l’Alsace, de la Lorraine et de la basse tenant banquier et usurier, procèdent à
Bretagne, que ces messieurs tirent les peu près de cette manière.
hommes dont ils ont besoin, hommes Des affiches apposées aux coins de
qu’ils achètent ordinairement 500 ou toutes les rues, et des circulaires
600 francs, et qu’ils vendent au moins envoyées dans toutes les localités quel-
deux ou trois fois autant. ques mois avant l’époque fixée pour le
Il y a, je veux bien le croire, quelques tirage, apprennent à tous que M. Untel,
agents de remplacement qui exercent ancien officier, propriétaire ou banquier,
honorablement leur métier, mais il en vient de fonder une assurance mutuelle
est beaucoup plus qui méritent, à tous en faveur des jeunes gens qui doivent
égards, le nom qu’on leur a donné. Ces concourir au tirage de l’année. Moyen-
messieurs exploitent en même temps le nant une somme de 700 à 800 francs,
remplaçant et le remplacé, et très sou- déposée dans la caisse commune, on
vent les tribunaux sont appelés à pro- peut, quel que soit le numéro que l’on
noncer sur les différends qui s’élèvent tire de l’urne fatale, acquérir la douce
entre les agents de remplacement, et certitude que l’on ne sera pas forcé de
ceux qu’ils ne craignent pas de nommer quitter ses pénates. Il est bien entendu
leurs clients. que la somme versée par celui qui amè-
Le père de famille qui a bien voulu nera un numéro élevé doit, dans tous les
accorder sa confiance à un ogre, doit cas, être acquise à l’agent de remplace-
s’estimer très heureux lorsque après ment, et servir à compléter le paiement

97
OGRE

du remplaçant de celui qui aurait été retirer les fonds déposés par eux chez
moins heureux. L’agent qui procède un notaire.
ainsi a bientôt réuni trente ou quarante
Le sieur D***, officier de l’ancienne
souscripteurs; il n’en désire pas davan-
armée, exerce de cette manière, depuis
tage.
plusieurs années, le métier d’agent de
Arrive l’époque du tirage. La moitié remplacement; il se dit cependant le
des jeunes gens assurés tombent au sort. plus honnête homme du monde, et il n’y
Mais que leur importe, n’y a-t-il pas a pas longtemps qu’il a traduit à la barre
chez l’agent de remplacement un héros du tribunal de police correctionnelle, et
tout prêt à faire pour eux le coup de fait condamner à trois mois d’emprison-
fusil, ou à brosser le poulet d’Inde, aussi nement, certain individu qui avait pris la
ils dorment tranquilles jusqu’au jour où liberté grande de l’appeler fripon.
ils reçoivent la visite d’un monsieur bien
obséquieux, qui s’exprime avec élé- Je l’ai dit et je le répète, quelques
gance, et qui se charge de leur montrer agents de remplacement exercent hono-
le revers de la médaille dont jusqu’alors rablement leur métier; c’est à ceux-là
ils n’avaient vu que le beau côté. seuls qu’il faut s’adresser. Les condi-
tions de leurs traités ne sont peut-être
« Monsieur, leur dit cet officieux
pas aussi avantageuses que celles des
entremetteur, qui n’est autre que le
individus dont nous venons de parler,
compère de l’agent de remplacement,
mais ils ne trompent personne.
M. Untel, agent de remplacement,
auquel vous avez accordé votre Tout le monde a lu dans l’un des deux
confiance, a fait cette année de très premiers volumes des Scènes de la vie
mauvaises affaires, et, pour la première privée, de Balzac, le portrait de l’usurier
fois de sa vie, il lui est impossible de Gobsec; ce portrait n’a d’autres défauts,
remplir ses engagements; mais rassurez- suivant moi, que celui de n’être pas
vous, monsieur, ses clients ne perdront exact; le père Gobsec est un type effacé
rien, et je suis chargé de vous remettre la depuis longtemps. Les usuriers de notre
somme que vous avez versée entre ses époque ne logent pas tous rue des Grés;
mains. » ils ne sont ni vieux, ni ridés; leur cos-
Bien heureux de ne pas tout perdre, tume n’a pas été acheté au Temple : ce
les infortunés reprennent leur argent et sont au contraire des hommes encore
ne disent mot; si, contre toute attente, jeunes, toujours vêtus avec élégance, et
quelques-uns d’entre eux veulent abso- qui ne se refusent aucune des jouis-
lument que le contrat qu’ils ont consenti sances de la vie. L’usurier pur-sang n’a
soit rigoureusement exécuté, on jamais d’argent comptant lorsqu’on lui
s’empresse de les satisfaire, dans la propose d’escompter la lettre de change
crainte que leurs clameurs n’éveillent acceptée en blanc par un fils de famille,
l’attention des magistrats. Il est inutile mais il a toujours en magasin un riche
d’ajouter que, quelques jours après le assortiment de marchandises de facile
tirage, l’agent a envoyé son intermé- défaite, telles que singes et chameaux,
diaire à ceux de ses clients que le sort a pains à cacheter, bouchons, souricières,
favorablement traités, et, qu’en leur fai- voire même des places à l’année au
sant une remise, il s’est fait autoriser à théâtre de M. Comte.

98
OGRESSE

OGRESSE s. f. Les filles publiques nom- raine, une seconde providence; elle lui
ment ainsi les revendeuses qui leur loue, moyennant 3 ou 4 francs par jour,
louent la pièce qui manque à leur toi- une toilette qui peut bien valoir, estimée
lette, au besoin même la toilette tout au plus haut prix, de 30 à 40 francs, et
entière; elles ne pouvaient vraiment que la pauvre fille garde quelquefois des
choisir un nom plus caractéristique, et mois entiers de sorte qu’elle se trouve
qui exprimât mieux l’idée qu’elles vou- avoir payé le double de ce qu’ils valent,
laient rendre; rien, en effet, ne peut être des objets qui, en définitive, ne lui
comparé aux ogresses; elles sont plus appartiennent pas.
voraces que le boa constrictor, plus Le métier des ogresses est bien
inhumaines que la hyène, plus âpres à la ignoble, sans doute, et les ogresses sont
curée qu’un chien de basse-cour; aussi des femmes bien méprisables, mais
ce n’est que forcées par la nécessité que cependant sans elles les pauvres créa-
les tristes filles de joie s’adressent à tures dont je viens de parler seraient
elles; mais comme la nécessité est quelquefois très embarrassées, et plus
presque toujours assise à leur porte, les d’une bien certainement s’est dit, en
ogresses reçoivent tous les jours de remettant à l’ogresse sa rétribution quo-
nombreuses visites, et tous les jours leur tidienne, tout est pour le mieux dans le
bourse s’arrondit. meilleur des mondes possibles.
Plus de 15 000 filles de joie sont ins- * OIGNON s. f. Montre.
crites sur les registres de la préfecture de OISEAU FATAL s. m. Corbeau.
police, et parmi elles l’on compte à
peine quelques centaines de Pari- OMNIBUS DE CONI s. m. Corbillard.
siennes, encore sont-elles en carte, c’est- ONCLE s. m. Concierge de prison.
à-dire qu’elles exercent pour leur propre ORANGE s. f. Pomme de terre.
compte; les autres se prostituent au
OREILLARD s. m. Âne.
bénéfice des maîtresses de maison; ce
sont celles-là que l’on nomme filles ORLÉANS s. m. Vinaigre.
d’amour ou en numéro; elles ne possè- * ORNICHON s. m. Poulet.
dent rien en propre, ni robes, ni che- * ORNIE DE BALLE s. f. Poule d’Inde.
mises, ni bas; aussi madame, qui connaît
* ORNIE ou ESTABLE s. f. Poule.
leur misère, madame, que la police pro-
tège, et qui souvent n’a qu’un mot à dire * ORNION s. m. Chapon.
pour envoyer ses pensionnaires passer ORPHELIN s. m. Orfèvre, bijoutier.
quelques mois à Saint-Lazare, les mène ORPHELINS s. m. Sujets du grand
tambour battant et règne despotique- Coësré qui mendiaient trois ou quatre
ment sur son petit royaume; mais il lui de compagnie en tremblotant par les
arrive quelquefois ce qui arrive aux sou- rues de l’ancien Paris.
verains absolus : son peuple, las de souf-
OUVRAGE s. m. Vol.
frir, lève enfin la tête et se soustrait à sa
domination; l’ogresse alors est, pour la OUVRIER-ÈRE s. Voleur, voleuse.
fille qui a quitté l’empire de sa souve- ŒIL s. m. Crédit.

99
PACCINS

* PACCINS s. m. Paquets. PANTIN s. Paris.


PACQUELIN s. m. Pays. PANTRE s. m. Homme simple, facile à
PACQUELIN DU RABOIN s. m. Enfer,
tromper, paysan.
pays du diable. PAPELARD s. m. Papier.
PACQUELINAGE s. m. Voyage. PAPILLON-NE s. Blanchisseur, blanchis-
seuse.
PACQUELINER v. a. Voyager.
PAPILLONNER v. a. Voler les blanchis-
PACQUELINEUR s. m. Voyageur.
seurs ou blanchisseuses.
PAFFES s. m. Souliers.
PAPILLONNEUR s. m. Voici comment
PAGNE s. m. Assistance que les voleurs procèdent les papillonneurs. L’un d’eux
reçoivent de leurs camarades lorsqu’ils se rend à Boulogne ou ailleurs, et exa-
sont prisonniers. mine avec attention charger une voiture
* PAILLE s. f. Dentelle. de blanchisseur. La marque du linge est
ordinairement répétée à la craie rouge
PAILLON s. m. Cuivre.
sur chaque paquet. Le papillonneur,
PALETTE s. f. Main. Terme usité parmi les après avoir examiné la manière dont les
voleurs italiens et provençaux. paquets sont rangés dans la voiture, va
* PALLADIER s. Pré. rejoindre son camarade qui l’attend à la
barrière. Lorsque la voiture arrive à son
PALLAS (FAIRE) v. a. Faire le grand sei-
tour, tous deux la suivent de loin jus-
gneur, de l’embarras avec peu de chose.
qu’au lieu de sa station. Arrivés à la
Terme des camelots et saltimbanques.
place où ils ont l’habitude de s’arrêter, le
* PALLOT-TE s. Paysan, paysanne. blanchisseur, son épouse et son garçon
PALPITANT s. m. Cœur. prennent chacun un paquet et s’éloi-
PAMPELUCHE s. Paris.
gnent. Alors, l’un des voleurs vient à la
voiture tête et bras nus, et dit à l’enfant
PANADE s. Chose mauvaise, de peu de qui garde ordinairement la voiture : « Je
valeur; femme de mauvaise tournure, viens de rencontrer ton père, il m’envoie
laide, sale. prendre le paquet marqué L. V. et celui
PANOUFLE s. f. Perruque. B. X. » L’enfant, qui n’en sait pas plus

100
PARRAIN-FARGUEUR

long, laisse le papillonneur enlever ce PASSIFLE s. m. Soulier.


qui lui convient, et le vol est commis. P A S S I F L E U R - E U S E s. Cordonnier,
Que les blanchisseurs ne laissent la cordonnière.
garde de leur voiture qu’à des personnes
PASTIQUER v. a. Passer.
raisonnables, et que ces personnes ne
remettent jamais de paquets de linge PASTIQUER LA MALTOUZE v. a. Passer
aux personnes inconnues. la contrebande.
PARRAIN-FARGUEUR s. m. Témoin à PATRAQUE s. f. Patrouille.
charge. * PATRON-NE s. Père, mère.
PARRAIN D’ALTÈQUE s. m. Témoin à * PATURON s. m. Pied.
décharge.
PAUMER v. a. Perdre.
PARRAINAGE s. m. Témoignage.
PAUMER L’ATOUT v. Perdre courage.
PARE À LANCE ou EN TOUS CAS. Para-
PAVILLON-NE s. Celui ou celle qui
pluie. Je crois qu’il serait difficile de
déraisonne, fou.
mieux désigner ce petit meuble. Un
parapluie est en effet destiné à servir PAVILLONNAGE s. Délire, folie.
dans tous les cas possibles. On ouvre PAVILLONNER v. a. Déraisonner, délirer.
son parapluie pour se mettre à l’abri de
PAYOT s. m. Forçat chargé de délivrer
la pluie, de la neige, du soleil; il sert de
les vivres aux cuisiniers du bagne, et
canne aux paisibles rentiers du Marais, il
d’une partie de la comptabilité. Les
donne de l’aplomb aux grisettes; il n’est
places de payot sont les plus belles et les
déplacé qu’entre les mains du militaire;
plus lucratives de toutes celles qui
les soldats du pape en portent cepen-
peuvent être accordées aux forçats qui,
dant. Ce mot en tous cas a été trouvé par
par leur conduite et leur instruction, se
un individu nommé Coco, détenu à
montrent dignes des faveurs de l’admi-
Bicêtre.
nistration. À Toulon, elles peuvent
PARFAIT AMOUR DU CHIFFONNIER s. f. rapporter au moins 20 francs par jour à
Eau-de-vie. ceux qui les occupent. Au bagne, les
PARON s. m. Carré, palier d’étage. écritures doivent être tenues avec plus
de soin et de régularité que dans
PASSACAILLER v. a. Passer subtilement,
quelque administration que ce soit,
prendre le tour de quelqu’un, ravir un
aussi faut-il que les payots soient doués
avantage.
de capacités plus qu’ordinaires, mais
PASSE (LA) s. f. La guillotine. Terme des comme il n’y a jamais disette de sujets
voleurs de campagne et des Normands. au bagne, les places de payot ne sont
PASSE-CRICK s. m. Passeport. Terme des jamais longtemps vacantes; on peut
voleurs des provinces du Midi. cependant regretter qu’elles soient plus
PASSE-LANCE s. m. Bateau.
souvent accordées aux intrigants qu’à
ceux dont la conduite est véritablement
PASSE-SINGE s. m. Passé maître en bonne et le repentir sincère. Le payot,
malice, homme capable, intelligent. comme les autres sous-officiers de
PASSER DE BELLE (SE). Ne pas recevoir galère, est déferré, et ne va pas à la
sa part dans un vol. fatigue, mais il a de plus qu’eux la

101
PEAU D’ÂNE

permission d’aller en ville, accompagné met en scène, parle, dans une de ses
d’un garde chiourme; il peut entrer dans dernières publications (Le Père Goriot),
tous les lieux publics, cafés, restaurants, d’une association de malfaiteurs qu’il
et personne ne le remarque d’une nomme la Société des Dix Mille, parce
manière désagréable, mais le mépris que que tous ses membres se sont imposé la
les habitants des villes où des bagnes loi de ne jamais voler moins de
sont établis est si grand, que l’entrée des 10 000 francs. La Société des Dix Mille
lieux où les forçats sont admis sans diffi- n’abandonne jamais celui de ses affiliés
culté leur est rigoureusement interdite. qui est toujours resté fidèle au pacte
Les gardes chiourmes reçoivent du d’association. Tout en donnant carrière
forçat qu’ils sont chargés d’accompa- à son imagination, le spirituel romancier
gner en ville, 3 francs par jour à titre semble n’avoir voulu parler que de la
d’indemnité. haute pègre.
Les forçats sont ordinairement bien La haute pègre, en effet, est l’associa-
reçus des habitants de la ville dont ils tion des voleurs qui ont donné à la cor-
habitent le bagne, pendant tout le temps poration des preuves de dévouement et
de leur captivité. Cela vient peut-être de de capacité, qui exercent depuis déjà
ce qu’il est très rare que l’un d’eux longtemps, qui ont inventé ou pratiqué
abuse de la confiance que l’on veut bien avec succès un genre quelconque de vol.
lui accorder. Un des plus insignes Le pègre de la haute ne volera pas un
voleurs de son époque, condamné à une objet de peu de valeur, il croirait com-
très longue peine qu’il subissait au promettre sa dignité d’homme capable;
bagne de Brest, allait en ville pour il ne fait que des affaires importantes, et
donner des leçons de harpe à plusieurs méprise les voleurs de bagatelles aux-
personnes recommandables; cela dura quels ils donnent les noms de pégriot, de
quinze ans au moins, et jamais on ne se pègre à marteau, de chiffonnier, de blavi-
plaignit de lui. La bonne conduite sou- niste.
tenue des forçats auxquels on accorde L’association des pègres de la haute a ses
quelques faveurs, devrait engager lois, lois qui ne sont écrites nulle part,
l’administration à traiter un peu plus mais que cependant tous les membres
doucement les hommes placés sous sa de l’association connaissent, et qui sont
dépendance, car il est à présumer qu’il plus exactement observées que celles
vaudrait mieux les traiter avec douceur qui régissent l’état social. Aussi le pègre
que de les soumettre à un régime auquel de la haute qui n’a pas trahi ses cama-
du reste ils s’habituent bientôt, et que rades au moment du danger n’est jamais
par conséquent ils ne redoutent plus. abandonné par eux, il reçoit des secours
PEAU D’ÂNE s. m. Tambour. en prison, au bagne, et quelquefois
même jusqu’au pied de l’échafaud.
* PÉCOREUR s. m. Voleur de grande
route. On rencontre partout le pègre de la
haute, chez Kusner et au café de Paris,
PÉDÉ s. m. Pédéraste.
au bal d’Idalie et au balcon du théâtre
PÈGRE (HAUTE). Le plus fécond de nos Italien; il adopte et il porte convenable-
romanciers, celui qui sait le mieux inté- ment le costume qui convient aux lieux
resser ses lecteurs au sort des héros qu’il dans lesquels il se trouve, ainsi il sera

102
PÈGRE (HAUTE)

vêtu, tantôt d’un habit élégant sorti des l’opinion et pervertir la morale
ateliers de Staub ou de Quatesous, publique. »
tantôt d’une veste ou seulement d’une Aussi, dit l’auteur de La Pourmenade
blouse. Le pègre de la haute s’est quel- du Pré-aux-Clercs, ouvrage publié en
quefois paré des épaulettes de l’officier 1622, « des vols et assassinats très mul-
général et du rochet du prince de tipliés se commettent, non seulement la
l’Église; il sait prendre toutes les formes nuit, mais encore en plein jour, à la vue
et parler tous les langages : celui de la de la foule qui ne s’en étonne pas. »
bonne compagnie comme celui des Bussy-Rabutin (Mémoires secrets,
bagnes et des prisons. tome I, page 22) raconte qu’étant à
Quoique le caractère des hommes soit, Paris, deux filous de qualité, le baron de
à très peu de chose près, toujours le Veillac de la maison de Benac, et le che-
même, les associations de voleurs ne valier d’Andrieux, ayant appris qu’il
sont plus aujourd’hui ce qu’elles étaient avait reçu 12 000 livres pour faire les
autrefois. La haute pègre, maintenant, recrues de son régiment, vinrent en
n’est guère composée que d’hommes armes, pendant la nuit, entrèrent dans
sortis des dernières classes de la société, sa chambre par la fenêtre et lui en volè-
mais jadis elle comptait dans ses rangs rent une partie; ces messieurs auraient,
des gens très bien en cour. La plupart dit-il, volé le tout si la peur ne les avait
d’entre eux, placés par leur position au- fait fuir.
dessus des lois, se faisaient une sorte de L’époque à laquelle Bussy-Rabutin
gloire de la braver. « L’administration de écrivait ses Mémoires, fut, sans
la justice, dit Dulaure dans ses Essais sur contredit, l’âge d’or de la haute pègre :
Paris, faible et mal constituée, accessible les temps sont bien changés; les derniers
à la corruption et à tous les abus, tentait membres renommés de la haute pègre,
de réparer d’une main les abus qu’elle les Cognard, les Collet, les Gasparini,
faisait naître de l’autre; une législation les Beaumont, sont morts depuis déjà
vague et incertaine laissait un champ longtemps, et n’ont pas laissé de dignes
vaste à l’arbitraire, et, à la faveur des successeurs.
formes compliquées de la procédure, la Il serait à peu près inutile de chercher
chicane et la mauvaise foi pouvaient à moraliser les membres de la haute
manœuvrer sans péril. pègre; ils volent plutôt par habitude que
par besoin; ils aiment leur métier et les
« Le hasard de la naissance tenait lieu émotions qu’il procure; captifs, leur
de génie, de talents et de vertus; pensée unique est de recouvrer la liberté
dépourvu de ces qualités, le noble n’en pour commettre de nouveaux vols, et
était pas moins honoré; doué de ces leur seule occupation est de se moquer
qualités, le roturier n’en était pas moins de ceux de leurs compagnons d’infor-
avili. tune qui témoignent du repentir, et
« Tant de germes de corruption, des manifestent l’intention de s’amender.
institutions vicieuses et sans force pour Plusieurs nuances distinguent entre
lutter avec avantage contre les passions eux les membres de la haute; la plus
humaines, encouragées par l’intérêt du facile à saisir est, sans contredit, celle
gouvernement, ne pouvaient qu’égarer qui sépare les voleurs parisiens des

103
PÈGRE À MARTEAU

voleurs provinciaux; les premiers voulaient voler n’était pas heureuse, ils
n’adoptent guère que les genres qui avaient l’habitude de laisser, sur le coin
demandent seulement de l’adresse et de de la cheminée, tout l’or qu’ils avaient
la subtilité : la tire, la détourne, par en poche, comme réparation du dom-
exemple; les seconds, au contraire, mage qu’ils avaient causé; plusieurs
moins adroits, mais plus audacieux, tireurs donnaient au premier venu la
seront cambrioleurs, roulottiers ou ven- montre qu’ils venaient de voler si elle
terniers; les Parisiens fournissent généra- n’était pas d’or.
lement la masse de la population des
PÈGRE À MARTEAU. Voleur, volereau.
maisons centrales, les provinciaux four-
nissent celle des bagnes. Quoi qu’il en (Voir ci-après PÉGRIOT.)
soit, les uns et les autres ne pèchent pas PÈGRENNÉ s. m. Affamé.
par ignorance : les pègres de la haute
sont tous d’excellents jurisconsultes, ils PÈGRENNE (CANER LA) v. Mourir de
ne procèdent, pour ainsi dire, que le faim.
Code à la main.
PÉGRIOT s. m. Le pégriot occupe les der-
Celui d’entre eux qui a adopté un niers degrés de l’échelle au sommet de
genre de vol, renonce plus difficilement laquelle le pègre de la haute est placé; le
au métier que celui qui les exerce tous besoin conduisait la main du pégriot
indifféremment, et cela peut facilement lorsqu’il commit son premier vol, et
s’expliquer : celui qui ne pratique qu’un peut-être que si quelqu’un voulait bien
genre acquiert bientôt une telle habileté lui donner du pain en échange de son
qu’il peut, en quelque sorte, procéder travail, il abandonnerait le métier qu’il
impunément; cela est si vrai, que l’on exerce; aussi le pégriot est timide; et ce
n’a dû qu’à des circonstances imprévues n’est que lorsqu’il est poussé dans ses
l’arrestation de la plupart des pègres de derniers retranchements qu’il se hasarde
la haute qui ont comparu devant les à tirer, de la poche de celui qui se trouve
tribunaux. à sa portée, un foulard que l’ogresse lui
J’ai dit plus haut que maintenant la paiera le quart de sa valeur. Le pégriot
plupart des pègres de la haute sortaient est toujours sale et mal vêtu; il ne
des dernières classes de la société, cela déjeune jamais et ne dîne pas tous les
n’empêche pas qu’ils ne se piquent jours; lorsqu’il a quelques sous il va
d’être doués d’une certaine grandeur prendre gîte dans un des hôtels à la nuit
d’âme et de beaucoup d’amour-propre; de la Cité; lorsque son gousset est vide il
lorsque les Jambe d’argent, les Capde- se promène toute la nuit, si la première
ville, qui à une certaine époque étaient patrouille qu’il rencontre ne le mène pas
les premiers de la corporation, après au corps de garde, qu’il ne quittera que
s’être introduits à l’aide de fausses clés pour aller chez un commissaire de
ou d’effraction dans un appartement police, qui l’enverra à la préfecture.
qu’on leur avait indiqué, trouvaient Il est rare que le pégriot soit admis
dans les meubles qu’ils avaient brisés parmi les membres de la haute pègre; ces
des reconnaissances du mont-de-piété messieurs n’admettent pas parmi eux
ou quelques autres papiers qui indi- tous ceux qui se présentent, ils semblent
quaient que la position de celui qu’ils avoir adopté ces deux vers pour devise :

104
PEIGNE

Nos pareils à deux fois ne se font point Compagnie, l’autre la maison Jacques et
[connaître, Compagnie, et ainsi de suite, de sorte
Et pour des coups d’essai veulent qu’il existe bientôt sur la place quatre ou
[des coups de maître. cinq maisons qui agissent de concert et
Le pégriot finit comme il a vécu, misé- se renseignent l’une et l’autre.
rablement. Lorsqu’ils ont ainsi préparé les voies,
PEIGNE s. f. Clé. les philiberts achètent le plus de mar-
chandises qu’ils peuvent; ils paient un
PELAGO s. f. Sainte-Pélagie. Prison du
tiers ou un quart comptant, et donnent
département de la Seine.
au vendeur des bons sur le banquier
* PELLARD s. m. Foin. chez lequel ils ont déposé des fonds.
** PELLE s. m. Chemin. Celui-ci solde sans observations, ce qui
PELURE s. f. Redingote. ne manque pas d’inspirer une grande
confiance au vendeur. Ils renouvellent
PENDANTES s. f. Boucles d’oreilles.
deux ou trois fois le même manège; ils
PENDU-GLACÉ s. m. Réverbère. acquièrent de la confiance, et bientôt ils
PENNE s. f. Clé. se trouvent devoir des sommes
énormes. Les plus adroits déposent leur
PÈRE FRAPPART s. m. Marteau.
bilan et s’arrangent avec leurs créan-
PERPÈTE. Perpétuité. ciers, qui s’estiment très heureux de
PESCILLER v. a. Prendre. recevoir 10 ou 15 %. Les autres dispa-
PESCILLER D’ESBROUFFE v. a. Arracher, raissent en laissant la clé sur la porte
prendre avec violence. d’un appartement vide.
PÉTARD s. m. Haricot. PHILIPPE (PETIT ET GROS) s. m. Écu de
trois et de six livres.
PÉTAGE s. f. Déclaration faite à la justice.
PHILOSOPHES s. m. Mauvais souliers
PÉTER v. p. Se plaindre à la justice.
que les voleurs achètent quinze ou vingt
PÉTEUR-EUSE s. Plaignant, plaignante. sols lorsqu’ils sortent de prison.
PETIT-MONDE s. f. Lentille. PHILOSOPHE s. m. Misérable.
PÈZE s. m. Argent monnayé. PHILOSOPHIE s. f. Misère, pauvreté.
* PHAROS s. m. Gouverneur de ville ou PIAF s. m. Orgueil, amour-propre.
de province.
PICORAGE s. m. Butin provenant d’un
PHILANTROPE s. m. Filou. Terme des
vol de grand chemin. Terme des voleurs
marchands forains.
du midi de la France.
PHILIBERT s. m. Faiseur. Terme des
PICTER v. a. Boire.
escrocs parisiens. Les faiseurs dont le
métier est d’acheter des marchandises * PICTER ou PITANCHER v. a. Boire.
qu’ils ne paieront jamais, procèdent à PICTON s. m. Vin.
peu près de cette manière. Ils s’asso- PIÈCE ENTIÈRE s. f. Lentille.
cient trois ou quatre, placent quelques
fonds chez un banquier, et fondent plu- PIED DE COCHON s. m. Pistolet. Terme
sieurs maisons sous diverses raisons employé par Cartouche et Mandrin.
sociales. L’une sera la maison Pierre et PIEDS-PLATS s. m. Juifs.

105
PIED

PIED. Les tireurs adroits avaient autre- L’autorité ne devrait-elle pas veiller à ce
fois l’habitude, en partageant avec les que des abus aussi scandaleux ne se
nonnes et les coqueurs, de retenir, sur la renouvellent pas?
totalité du chopin, 3 ou 4 francs par louis * PIGET s. m. Château.
d’or. Plusieurs tireurs qui existent
encore à Paris, et qui sont devenus PIGNARD s. m. Postérieur.
sages, avaient l’habitude de prélever PILIER DU CREUX s. m. Maître du logis.
cette dîme.
PILIER DE BOUTANCHE s. m. Commis
PIERREUSE s. f. Fille publique du dernier de magasin. Il faut le dire, puisque
étage. Ces malheureuses exercent leur l’expérience l’a prouvé, beaucoup de
triste métier dans les bâtiments en cons- commis volent leur patron, et de mille
truction. On les nomme aussi filles de manières différentes. Indiquer leurs
terrain (voir l’ouvrage de Parent Ducha- ruses et les moyens de les combattre, ce
telet, De la prostitution dans Paris). Elles sera, du moins je le pense, rendre aux
sont toutes voleuses. commerçants et aux commis eux-
PIÈTRES s. m. Anciens sujets du grand mêmes un important service.
Coësré. Ils ne marchaient qu’avec des Beaucoup de commis placés aux
potences. rayons des grosses marchandises, volent
PIEU s. m. Lit. celles des rayons de leurs camarades, et
les sortent du magasin soit dans leur
PIF s. m. Nez.
chapeau, soit sous leurs vêtements.
PIGE s. f. Année. D’autres s’entendent avec des com-
PIGEONS (FAIRE DES). La passion du pères auxquels il donnent dix aunes de
jeu domine presque tous les voleurs, et marchandises lorsqu’ils n’en déclarent
c’est en prison, plus que partout ailleurs, que huit à la caisse; d’autres cachent des
qu’ils éprouvent le besoin de jouer. Pour foulards, de la dentelle ou d’autres
acquérir les moyens de satisfaire cette petits articles dans un rouleau
fatale passion, ils ne reculent devant d’indienne. S’il est difficile d’acquérir la
aucun sacrifice; aussi, ceux qui n’ont certitude de la culpabilité des premiers
pas d’argent vendent leur pain, et si la sans s’exposer à blesser la susceptibilité
fortune ne les favorise pas, ils se trou- des acheteurs, on peut facilement
vent bientôt réduits à ne vivre que d’un éclaircir les doutes que les seconds
potage à la Rumfort. Plusieurs jeunes pourraient avoir inspirés. Il ne faudrait,
gens qui avaient vendu leur pain sont pour cela, que prendre la partie de mar-
morts de faim au dépôt de Saint-Denis. chandise qu’ils viendraient de vendre,
Lorsqu’un malheureux a vendu la comme pour la mieux envelopper, et la
moitié de sa portion pour la rendre dérouler sans affectation. Si la personne
entière le lendemain; il est aux trois que l’on croit de connivence avec le
quarts perdu. commis est une femme, et qu’elle porte
Les prisonniers qui font des pigeons, un cabas ou un panier, il faut être
c’est-à-dire qui achètent à l’avance la empressé, complaisant, placer soi-même
ration de leurs camarades, exercent cet les paquets dans le cabas ou panier, et
infâme trafic sous les yeux des laisser à ses yeux le soin d’en inventorier
employés, qui ne s’y opposent pas. le contenu.

106
PILIER DE PACQUELIN

Pour pouvoir accorder une confiance comme on le pense bien, s’empresse de


sans réserve aux commis que l’on faire ce qu’il désire, et à la fin de chaque
emploie, il faut connaître leurs fréquen- journée il ne manque pas de lui
tations, leurs habitudes, la fortune de demander si ses démarches ont été cou-
leurs parents, et les sommes qu’ils en ronnées de succès. L’escroc, qui prend
reçoivent. habituellement la qualité de commis
Il est surtout important de savoir s’ils voyageur en librairie, lui répond qu’il est
ont des maîtresses, et à quelle classe très content de sa tournée, et lui montre
appartiennent ces femmes, car c’est sou- grande quantité de bulletins de sous-
vent chez elles que vont s’engloutir les cription. Lorsque quelques jours, que
objets volés par les commis. Souvent l’escroc a employés à courir la ville, sont
même elles vendent ce qu’elles ne peu- passés, il annonce à son hôte qu’il va
vent employer. Il ne me serait pas diffi- parcourir les villes environnantes. « Il
cile de prouver par des faits ce que peut se faire que pendant mon absence,
j’avance ici. qui durera quelques jours, dit-il, il
Les marchands de draps ou de soieries m’arrive une caisse de marchandises
et nouveautés envoient souvent chez contre remboursement. Je ne sais pas
leurs clients quelques pièces de mar- positivement ce qu’il faudra payer; je
chandises, dans l’espoir de placer quel- vais cependant vous laisser 400 francs,
ques articles. Un voleur se donnant la si cette somme est trop forte, vous me
qualité de garçon de magasin, et qui, remettrez l’excédent à mon retour, si
très souvent, n’est que l’émissaire de elle n’est pas assez forte, vous aurez la
l’homme qui est employé chez le com- bonté d’ajouter ce qui manquera, et je
merçant, se présente le lendemain pour vous en tiendrai compte. » L’escroc
réclamer les marchandises déposées la laisse en effet 400 francs à son hôte, et
veille. La plupart du temps on les lui part. Quelques jours après son départ
remet sans difficulté. une caisse très lourde arrive à l’hôtel-
lerie, contre remboursement de
PILIERS DE PACQUELIN. Commis voya- 875 francs et quelques centimes; l’hôte,
geurs. Les voleurs nomment piliers de avant de payer ce qu’on lui demande,
pacquelin une nouvelle espèce d’escrocs hésite bien quelques minutes, mais sa
qui exploitent les hôteliers de province, femme, qui a été séduite par les
en procédant de la manière que je vais manières gracieuses de l’escroc, lui fait
indiquer. observer qu’il ne risque rien, puisqu’une
L’un d’eux quitte Paris, muni de tout valeur de 875 francs reste entre ses
l’attirail d’un commis voyageur, et arrive mains en garantie d’une somme de 475.
dans une petite ville; il descend à l’hôtel L’hôte paie, et son argent va joindre à
dans lequel logent habituellement ceux Paris l’expéditeur de la caisse, qui n’est
dont il se donne la qualité; il paie exac- autre que le compère de l’escroc voya-
tement sa dépense, et, après deux ou geur.
trois jours consacrés à étudier le carac-
tère de ses hôtes, il se fait indiquer les Il est inutile de dire que la caisse ne
personnes de la ville susceptibles contient que des pierres et du foin.
d’acheter quelques-uns des articles qu’il Ce truc, dit-on, a été mis en usage il n’y
est, dit-il, chargé de placer. L’hôte, a pas encore longtemps, par un très

107
PILON

jeune homme qui promet d’aller fort PLANQUER v. a. Cacher.


loin s’il n’est pas arrêté dans sa course. PLÂTRE s. m. Argent monnayé.
PILON s. m. Doigt. PLEURANT s. m. Oignon.
PINGRE s. m. Malheureux, misérable. PLOMB s. m. Mal vénérien.
* PINOS s. m. Denier, ancienne pièce de PLOMBE s. f. Heure, année.
monnaie.
PLOMBER v. a. Puer.
* PIOLLE s. f. Taverne, auberge du
PLOYÉ ou PLOYANT s. m. Portefeuille.
dernier rang.
PLUME DE LA BEAUCE s. f. Paille.
PIOLLE s. f. Chambre. Terme des came-
lots et voleurs de campagne. POCHARD s. m. Ivrogne.

* PIOLLIER s. m. Tavernier, aubergiste, POCHARDERIE s. f. Ivrognerie.


cabaretier. POGNE s. f. Main.
PIONCER v. a. Dormir. POINT (UN). Un franc. Terme dont se
PIPÉ s. m. Château. servent habituellement les marchands
d’habits.
PIPEUR s. m. Celui qui trompe son
POINT DE CÔTÉ s. m. Ennemi des
adversaire au jeu de dés.
pédérastes.
PIQUANTE s. f. Épingle.
POISSE s. m. Voleur. Terme des camelots
PIQUE EN TERRE s. f. Volaille. et des voleurs de province.
PITRE s. m. Paillasse d’escamoteur ou de POISSER v. a. Voler.
saltimbanque.
POIVRE s. m. Poisson.
PITROUX s. m. Pistolet. Terme des
POIVREMENT s. m. Paiement.
voleurs parisiens.
POIVRER v. a. Payer.
PIVASE s. m. Nez.
POIVREUR s. m. Payeur.
PIVER s. m. Ressort de montre ou de
pendule dentelé, avec lequel on coupe POIVRIER. Ivrogne.
les barreaux et les fers des forçats. * POLISSONS s. m. Sujets du grand
PIVOINER v. a. Rougir. Terme des Coësré. Les polissons mendiaient quatre
voleurs bretons. par quatre, vêtus seulement d’un mau-
vais pourpoint, d’un chapeau sans fond,
PIVOT s. f. Plume.
la besace et la bouteille au côté, et
PLACARDE s. f. Place publique. dépourvus de chemise.
PLANCHE AU PAIN s. m. Banc des PONANTE s. f. Fille publique du dernier
prévenus, banc des accusés. étage. Terme des voleurs parisiens.
PLANCHÉ (ÊTRE) v. p. Être condamné. * PONICE ou MAGNUCE s. Putain.
PLANCHER v. a. Plaisanter. PONT s. m. Cavité pratiquée au milieu
PLANCHERIE s. f. Mauvaise plaisanterie. du jeu de cartes que l’on présente à la
coupe de son adversaire, et qui doit faci-
PLANCHEUR s. m. Mauvais plaisant. liter la retourne d’un roi ou de la couleur
PLANQUE s. f. Cachette. que l’on désire.

108
PONTES POUR L’AF

PONTES POUR L’AF s. f. Galerie des pourvoir aux plus pressants besoins des
étouffoirs, fripons réunis. seconds; leur soin unique, si de préfé-
PONTONNIÈRE s. f. Fille publique de la rence à tous les autres on leur donnait
Cité, qui exerce sur les ponts; les pon- les places de concierge, serait d’appro-
tonnières sont presque toutes voleuses. prier la maison; ils pourraient aussi
suivre dans l’escalier les personnes qui
PORTANCHE s. m. Portier. Le nombre
viendraient demander un locataire, et
de vols commis à l’aide d’effraction
qui ne seraient pas connues. J’ai, à
diminuerait de beaucoup si les proprié-
l’article BONJOURIERS, p. 11, indiqué
taires étaient un peu moins parcimo-
quelques précautions à prendre pour se
nieux, et si surtout ils tenaient plus la
mettre à l’abri de l’atteinte des voleurs,
main à ce que leurs portiers ou
et je ne crains pas de le répéter : si l’on
concierges fissent plus exactement leur
joignait un portier vigilant et spéciale-
service.
ment occupé des devoirs de sa place, à
La plupart des logis ou logements
l’emploi de ces moyens, le nombre de
occupés par les concierges, sont placés
vols diminuerait sensiblement, et
sous des renfoncements d’escaliers, ou
bientôt il serait réduit à zéro.
dans des endroits obscurs, ce qui
permet aux voleurs de s’introduire dans Les faiseurs-industriels, les chevaliers
la maison sans être vus. d’industrie, les escrocs, louent ordinai-
Les portiers, en général, ne sont pas rement dans une maison de belle appa-
payés assez généreusement; les proprié- rence, un appartement meublé seule-
taires choisissent ordinairement pour ment de quelques ballots de foin et
gardiens de leurs maisons des individus d’une caisse à jeun; cet appartement,
qui exercent un état quelconque : c’est qui n’est composé que de deux ou trois
un tort. Le bottier ou le tailleur s’occupe pièces, est seulement destiné à leur
de son travail, et tire le cordon sans servir de bureau, ils n’y logent jamais;
regarder les gens qui entrent ou qui lorsqu’ils viennent louer, ils donnent au
sortent; aussi l’on a volé mille fois dans concierge 10 ou 20 francs, ce qui ne
l’intérieur d’une maison de laquelle on a manque pas de le bien disposer en
sorti des paquets énormes, sans que le faveur des nouveaux locataires; le
portier se soit aperçu de rien. concierge est chargé de recevoir les
Les propriétaires, par mesure de lettres adressées aux faiseurs, et ceux-ci
sûreté d’abord, et ensuite par humanité, ont soin de ne payer leur note que
ne devraient jamais prendre pour lorsqu’elle se monte à 4 francs 25 ou
concierge des individus exerçant un 8 francs 75, et d’abandonner au
métier ou une profession quelconque, concierge l’appoint d’une ou deux
mais bien ceux que des événements pièces de 5 francs; enfin, ils emploient
imprévus auraient mis dans l’impossibi- tous les moyens propres à les faire
lité de travailler, ou bien qui ne le gagner. Le portier qui gagne peu et qui
sauraient pas; les premiers peuvent n’est pas généralement estimé, est très
devoir leur existence à leur travail, et sensible au don de quelques pièces de
n’ont besoin, pour exister, du secours de 5 francs et aux bons procédés; aussi
personne; l’humanité, au contraire, donne-t-il d’excellents renseignements
impose, à tout le monde le devoir de aux négociants qui viennent lui en

109
PORTE-LUCQUES

demander, et quelquefois, sans qu’il lorsque l’animal ruait, ces messieurs


s’en doute, il sert de compère aux exploraient les poches de leurs voisins.
faiseurs-industriels.
POT (VOL AU). Le vol au pot est une
Les propriétaires qui, bien certaine- variété de charriage. L’un des potiers
ment, ne veulent pas être complices du aborde un individu sur la voie publique,
mal que causent au commerce les fai- et trouve moyen de lier conversation
seurs-industriels, devraient intimer à avec lui; lorsque la connaissance est
leurs concierges l’ordre formel de faite, celui des potiers qui doit jouer le
prendre des renseignements positifs sur principal rôle, la figure, aborde celui que
toutes les personnes qui viendraient son acolyte a emporté, et lui demande,
habiter la maison dont ils sont les gar- dans un jargon qu’il est très difficile de
diens, et régler leurs paroles sur ce qu’ils comprendre, le chemin qui conduit au
auraient appris. Jardin des bêtes. Le pantre, qui presque
PORTE-LUCQUES s. m. Portefeuille. toujours est un provincial récemment
débarqué à Paris, que les fripons ont
PORTE-MINCE s. m. Portefeuille. deviné à la mine, ne peut pas lui ensei-
PORTE-TRÈFLE s. Culotte, pantalon. gner ce qu’il demande, le jardinier se
charge de ce soin, mais l’américain ne
POSTICHE (FAIRE UNE). Rassembler la
peut pas, ou plutôt ne veut pas le
foule sur la voie publique, pour ensuite comprendre, et témoigne le désir d’être
expliquer les cartes ou vendre de la conduit au lieu qu’il désigne, et il
pommade propre à faire croître les che- parvient à faire comprendre aux deux
veux, du savon à détacher, etc., etc. individus auxquels il s’adresse qu’il
Un homme sage, s’il a une montre, saura payer généreusement ce léger
une bourse ou un portefeuille, doit fuir service; sa proposition est acceptée, et
la postiche avec autant de soin que le les trois individus cheminent de compa-
choléra. Il y a toujours quelques tireurs gnie. Chemin faisant, l’américain
dans la foule qui entoure l’escamoteur raconte à ses deux compagnons une
ou le marchand de chansons. foule d’histoires plus merveilleuses les
Les saltimbanques, escamoteurs, unes que les autres, il parle des châteaux
tireurs de cartes sont souvent de mèche qu’il possède dans son pays, de son
(de moitié) avec les voleurs. Au signal de immense fortune, etc.; pour donner
ceux-ci, le saltimbanque prend une plus de poids à ses paroles, il tire de sa
canne qu’il fait tourner sous le nez des poche une bourse pleine d’or, et le
spectateurs pour agrandir la circonfé- provincial finit par croire qu’il parle à un
rence du cercle. La foule se met en mou- individu plus riche que Sindbad le
vement, les fourlineurs saisissent à marin.
propos l’instant favorable, et les curieux L’américain paraît doué du plus heu-
sont dévalisés. reux caractère; il rit et chantonne sans
On n’a pas oublié l’âne savant, ce qua- cesse, et à chaque coin de rue il invite
drupède intéressant, qui savait désigner ses conducteurs à prendre quelque
le plus jaloux, la plus amoureuse de la chose; bientôt le vin et les liqueurs
société. Une brigade de tireurs suivait paraissent agir sur son cerveau, son
toujours le propriétaire de l’âne savant; humeur devient plus guillerette encore.

110
POT

« Moi fouloir aller rire avec cholies fripon a enlevé son argent et les faux
demoiselles françaises, dit-il, fous fou- rouleaux déposés par l’américain.
loir pien contuire moi; moi bayer pour Les charrieurs s’adressent souvent à
fous. » Le pantre, qui a bu plus de vin des garçons de recette ou de magasin.
que sa capacité n’en comporte, accepte Que les négociants intiment à ceux
la proposition avec empressement. L’iti- qu’ils emploient l’ordre formel de ne
néraire est changé : ce n’est plus vers le jamais lier conversation sur la voie
Jardin du roi que les trois compagnons publique avec un inconnu, et surtout de
se dirigent, mais bien vers quelque ne jamais se laisser séduire par l’espoir
maison dans laquelle, moyennant de faire une opération de change avan-
finance, il soit permis de mener bonne tageuse, opération qui, du reste, ne
et joyeuse vie. (Il faut remarquer que ce serait autre chose qu’une insigne fripon-
n’est que dans un lieu écarté que l’amé- nerie si elle se réalisait.
ricain risque sa proposition.) « Moi bas POT s. m. Cabriolet.
fouloir aller chez les matemoiselles avec
POULAINTE s. Vol par échange. (Voir
tout mon archent, moi fouloir cacher
GRAISSE, p. 68, SOULASSE, p. 133,
lui », dit-il. Et il dépose sous un tas de
CHARRIEURS, p. 24.)
pierres tout l’or qu’il a sur lui. « Cachez
tout ce que vous voudrez », dit le jardi- POUPÉE s. m. Soldat.
nier en haussant les épaules. Lorsque * POUPINER v. a. Travailler.
l’américain a terminé son opération, il POUR adv. Peut-être, le contraire de ce
est prêt à partir, et l’on se dispose à se qu’on avance.
remettre en marche, mais il se ravise, et
il invite ses deux compagnons à suivre P O U S S E A U V I C E s . f. M o u c h e
son exemple. Le jardinier dépose quel- cantharide.
ques pièces de cinq francs à côté de l’or POUSSIER s. m. Argent monnayé.
de l’américain, et le pantre suit son PRÉ s. m. Bagne.
exemple; mais, comme ses poches sont
PRÉVÔT s. m. La place de prévôt appar-
bien garnies, la somme qu’il dépose est
tient de droit au plus ancien détenu. Il y
beaucoup plus considérable.
en a ordinairement un par chambrée ou
Le pantre, le jardinier et l’américain, par corridor. Il est chargé par l’adminis-
partent enfin, mais lorsqu’ils sont à une tration de veiller à la propreté de son
distance assez considérable du lieu où quartier, et de remettre à chaque prison-
l’argent a été déposé, l’américain nier la ration de pain qui lui est allouée,
s’arrête tout à coup, se frappe les poches et les prisonniers lui accordent le droit
et s’écrie : « Moi bas afoir gardé de quoi d’exiger des arrivants une certaine rétri-
bayer les matemoiselles, vous aller cher- bution nommée bienvenue, dont il
cher cinq pièces d’or, nous attendre fous dispose à son gré.
ici, fous vous débécher. » Le pantre, qui Les voleurs émérites, les évadés du
très souvent a conçu le projet de bagne ou des prisons étaient autrefois si
s’approprier le magot de l’étranger, vénérés de leurs compagnons de
s’empresse d’accepter la proposition, et, moindre importance que, lorsqu’ils arri-
comme on le pense bien, il ne trouve vaient en prison, et que le prévôt en
rien dans la cachette; un troisième exercice leur demandait la bienvenue, ils

111
PRIANTE

se contentaient de répondre : « Je suis daient ni aux voleurs de bas étage, ni à


un garçon, un homme de peine, un fagot, ceux qui expiaient un délit de peu
un cheval de retour. » À l’audition d’un d’importance.
de ces mots, le prévôt en exercice PRIANTE s. f. Église. Terme des voleurs
remettait ses droits à l’arrivant; les pri- des provinces du Nord.
sonniers se cotisaient, alors le vin coulait
PROFONDE s. f. Cave.
à flots, chacun racontait son histoire, et
les plus criminels étaient les plus PROMONCERIE s. f. Procédure.
applaudis. PROMONT s. m. Procès.
Lorsqu’un voleur en renom arrive au PROUTE s. f. Plainte.
bagne, il a le droit de choisir la meilleure
PROUTER v. a. Gronder, se fâcher, se
place du banc (lit de camp), les braves
plaindre.
garçons (les bons voleurs) lui apportent
tous les petits objets nécessaires à un PROUTEUR-EUSE s. Grondeur, gron-
forçat; ils dégarnissent leur serpentin deuse, plaignant, plaignante.
(matelas) pour améliorer celui du nou- ** PROYE s. m. Postérieur.
veau venu. Lorsque les Beaumont, les PRUNE DE MONSIEUR s. m. Arche-
Goras, les Jambe-d’Argent, les Fossard, les vêque.
Noël aux Bésicles arrivaient à Brest ou à
PUNAISE s. f. Femme de mauvais ton,
Toulon, des souscriptions volontaires
fille publique du dernier rang.
étaient aussitôt ouvertes en leur faveur.
Les argousins, les comes et sous-comes PURÉE s. m. Cidre.
avaient pour ces hommes une sorte de * PTOUZE s. f. Pistole, ancienne pièce de
respect et des égards qu’ils n’accor- monnaie.

112
QUART DE MARQUÉ

Q-R

QUART DE MARQUÉ s. f. Semaine. RAILLE s. m. Agent de police.


QUATRE COINS s. m. Mouchoir de RAILLEUX s. m. Agent de police.
poche. Terme des voleurs lyonnais. RAISINÉ s. m. Sang.
QUASI-MORT (ÊTRE) v. p. Être au secret,
RAMASTIQUE ou RAMASTIQUEUR s.
séparé des autres prisonniers. Les ramastiques, comme beaucoup
QUENOTTIER s. m. Dentiste. d’autres fripons, ne doivent leurs succès
QUELPOIQUE adv. Rien. qu’à la cupidité des dupes.
Ce qui suit est un petit drame qui,
QUI VA LÀ (DONNER LE) v. Demander
le passeport ou papier de sûreté sur la malgré les avertissements répétés de la
Gazette des tribunaux, se joue encore
route ou la voie publique.
tous les jours dans la capitale, tant il est
QUINQUETS s. m. Yeux. vrai que rien n’est plus facile que de
tromper les hommes lorsque l’on
** RABAT s. m. Manteau. caresse la passion qui les domine tous :
la soif de l’or.
* RABATEUX ou DOUBLEUX DE
La scène se passe sur la place
SORGUE s. m. Ancien voleur de nuit.
publique. Les acteurs principaux exami-
RABOIN s. m. Diable. nent avec soin les allants et venants.
RABOULER v. a. Revenir. Enfin, apparaît sur l’horizon l’individu
RACCOURCISSEUSE s. f. Voir GRINCHIR, qu’ils attendent; sa physionomie, son
p. 72. costume, décèlent un quidam aussi
crédule qu’intéressé. L’un des observa-
R A D E ou R A D E A U s. m. Ti ro ir d e
teurs l’aborde et lui adresse quelques-
comptoir. unes de ces questions dont la réponse
RADIN s. m. Gousset. doit révéler à l’interrogateur l’état des
RAFFALE s. f. Misère. finances de l’interrogé. Si les renseigne-
ments obtenus lui paraissent favorables,
RAFFALÉ s. m. Misérable.
il fait un signe, alors l’un de ses compa-
RAFFALEMENT s. m. Abaissement. gnons prend les devants et laisse tomber
RAFFURER v. a. Regagner. de sa poche une petite boîte ou un petit

113
RAPIAT

paquet; de manière cependant à ce que trouvaille par un joaillier qui lui apprend
l’étranger ne puisse faire autrement que que le bijou qu’il possède vaut tout au
de remarquer l’objet, quel qu’il soit, plus 15 ou 20 francs.
c’est ce qui arrive en effet; et au Les ramastiques sont presque tous des
moment où il se baisse pour ramasser la Juifs. Chacun d’eux est vêtu d’un cos-
boîte ou le petit paquet, sa nouvelle tume propre au rôle qu’il doit jouer.
connaissance s’écrie : « Part à deux. » Celui qui accoste est presque toujours
On s’empresse d’ouvrir le paquet ou la vêtu comme un ouvrier; le perdant se
boîte; à la grande joie du sinve, on y distingue par la largeur de son pantalon,
trouve ou une bague, ou une épingle dont une des jambes sert de conducteur
magnifique; un écrit accompagne à l’objet pour le faire arriver jusqu’à
l’objet, et cet écrit est la facture d’un terre. Quelques femmes exercent ce
marchand joaillier qui reconnaît avoir genre d’industrie, mais comme il est
reçu d’un domestique une somme assez facile de le présumer, elles ne s’adres-
forte pour le prix de l’objet qu’il envoie sent qu’à des personnes de leur sexe.
à M. le marquis ou à M. le comte Untel. Sur vingt individus trompés par les
« Nous ne rendrons pas cela, dit le ramastiques, dix-huit au moins donnent
fripon; un marquis, un comte, a bien le un faux nom et une fausse adresse. S’il
moyen de perdre quelque chose, et nous est vrai que l’intention doive être punie
serions de bien grands niais si nous ne comme le fait, je demande s’il ne serait
profitions pas de la bonne aubaine que pas juste d’infliger aux sinves une puni-
le ciel nous envoie. » Le sinve ne pense tion capable de leur servir de leçon.
pas autrement; il ne reste donc plus qu’à Ne soyez jamais assez sot pour vouloir
vendre l’objet, voilà le difficile. Le partager avec un homme qui trouve un
ramastique fait observer que cela ne objet quelconque, surtout si pour cela il
serait peut-être pas prudent; que faut dénouer les cordons de votre
l’objet, sans doute, est déjà signalé aux bourse.
marchands joailliers. Comment faire?
RAPIAT s. m. Auvergnat, Savoyard.
« Écoutez, dit enfin le fripon, vous me
paraissez un honnête garçon, et je vais RAPIOT (LE GRAND) s. Première visite
vous donner une marque de confiance faite sur les condamnés après leur sortie
dont vous vous montrerez digne, je de Bicêtre, pour aller au bagne.
l’espère. Je vais laisser l’objet entre vos RAPIOTER v. a. Visiter les condamnés en
mains; mais comme j’ai absolument route pour le bagne.
besoin d’argent, vous me ferez l’avance
RAPPLIQUER v. a. Revenir.
de quelques centaines de francs, mais
j’exige que vous me donniez votre RAT (COURIR LE) v. a. Voler la nuit dans
adresse. » Le sinve, qui déjà est déter- l’intérieur d’une auberge ou maison
miné à garder pour lui seul toute la garnie.
valeur de l’objet trouvé, s’empresse Ce genre de vol se commet ordinaire-
d’accepter la proposition, et dans son ment dans les auberges où logent les
for intérieur il se moque de la simplicité marchands forains et les rouliers, et de
de son compagnon; il ne cesse de rire à préférence les jours de marché et de
ses dépens que lorsqu’il a fait estimer la foire.

114
RATON

Les rats sont habituellement deux et ment l’objet volé. Il est très rare que ces
quelquefois trois. Ils exercent ostensi- voleurs soient pris sur le fait. Aussi, les
blement la profession de marchand marchands forains et les rouliers qui
forain; leurs papiers sont toujours par- boivent sec, et qui, par conséquent,
faitement en règle, ils peuvent donc n’ont pas le sommeil léger, devraient
exhiber, à la première réquisition, passe- placer ce qu’ils possèdent sous leurs
port, factures, patente, etc. Ils sont matelas, et non pas sous leur traversin.
sobres, et leur politesse est extrême. Ce serait le seul moyen de ne pas
Les rats logent plusieurs fois dans une craindre la visite des rats.
auberge avant d’y commettre un vol. Ils J’étais, le 5 novembre dernier, occupé
arrivent toujours séparément et d’un à rédiger cet article, lorsque je reçus la
lieu opposé, et s’arrangent de manière à visite d’un propriétaire de Charonne
ne point coucher dans la même près Paris, qui venait d’être la victime
chambre. d’un rat.
On sait qu’il y a toujours cinq ou six Le voleur s’était introduit furtivement
lits dans chacune des chambres dans la maison où logeait le propriétaire,
d’auberges où logent habituellement les et s’était caché sous un lit placé dans la
rouliers et marchands forains. Les rats chambre voisine de celle qu’il occupait.
se couchent toujours les premiers, et Lorsque le voleur eut acquis la certitude
lorsque ceux qui doivent partager avec que le propriétaire était profondément
eux la chambre qu’ils occupent arrivent, endormi, il s’introduisit dans sa
ils paraissent profondément endormis; chambre, enleva sa ceinture, qui conte-
mais, comme les chats, ils ne dorment nait 24 000 francs en billets de banque,
que d’un œil, et ils ont soin d’allumer et se sauva en escaladant les murs de la
celui qui place sous son traversin, ou sa maison. Je mis de suite en campagne
ceinture ou sa culotte. une partie des agents attachés à mon
À l’heure convenue entre eux, ils se établissement, et, à six heures du soir, le
lèvent chacun de leur côté, ils se retrou- rat fut saisi encore nanti de la somme
vent et se rendent mutuellement volée, qui fut de suite restituée à son
compte de leurs observations. La posi- propriétaire.
tion des lits occupés par ceux qu’ils veu- RATON s. m. Petit voleur de dix à douze
lent dévaliser est exactement indiquée, ans que les grands voleurs font entrer le
et chacun d’eux alors opère dans la soir dans les boutiques pour voler
chambre de son camarade, les ceintures l’argent du comptoir, ou pour leur ouvrir
et les culottes sont enlevées, et, après la porte.
avoir placé le chopin en lieu de sûreté, Les marchands devront, lorsque leurs
chaque rat retourne à son lit. boutiques ou magasins seront définiti-
Les rats n’emportent jamais avec eux vement fermés, ordonner une visite
ce qu’ils ont volé, ce n’est que quelques scrupuleuse, afin d’acquérir la certitude
jours après la consommation du vol, et que personne n’est caché chez eux. Ces
en revenant prendre gîte, qu’ils enlèvent visites devront être faites avec le plus
leur butin. grand soin, car les ratons savent se blottir
Quelques rats ont un complice au- dans le lieu le moins apparent, et de
dehors auquel ils remettent instantané- manière à n’être vus que difficilement.

115
RATA

En 1815, un enfant de huit ans seule- RATICHON-NE s. Abbé, abbesse.


ment, d’une constitution très délicate, RATICHONNIÈRE s. Abbaye.
s’était caché dans une manne qui fut
déposée chez un distillateur de la rue RAVIGNOLÉ s. f. Récidive.
Boucher. Lorsque les propriétaires de RAZE s. m. Curé.
l’établissement furent couchés, il ouvrit REBÂTIR v. a. Tuer.
les portes aux nommés Pétroux, Villatte
RÉBECTER v. a. Répéter.
et Dinocourt. Ces voleurs émérites
furent assez hardis pour ouvrir la REBIF s. f. Vengeance.
boutique et allumer les quinquets. Ils ne REBONNETAGE s. f. Adulation, flatterie.
bornèrent pas leurs exploits à cette
REBONNETER v. a. Aduler, flatter.
fanfaronnade, ils ne laissèrent absolu-
ment rien dans la boutique de l’infor- REBONNETER POUR L’AF v. Aduler par
tuné distillateur. dérision.
Beaucoup de marchands ferment REBOUISER v. a. Regarder.
l’entrée de leur boutique par une porte à REBOURS s. m. Déménagement furtif.
claire-voie à laquelle est attachée une Beaucoup de gens ont contracté l’habi-
sonnette qui tinte chaque fois qu’un tude de ne jamais payer de loyers, et ils
étranger entre dans la boutique. Des sont prêts à traiter d’aristocrate, d’ogre,
voleurs passent un enfant, bien dressé d’homme barbare, leur propriétaire,
au métier de raton, par-dessus cette lorsqu’il leur demande le montant des
porte, qui est ordinairement très basse. loyers échus. Si le prêtre doit vivre de
L’enfant marche à quatre pattes, se l’autel, le propriétaire doit vivre de sa
blottit sous le comptoir, et saisit le maison. Aussi, je crois devoir leur indi-
moment opportun pour enlever le tiroir, quer quelques-unes des ruses
qu’il passe à son maître. Si, par hasard, employées par ceux qui déménagent
la clé n’est pas au tiroir, il cherche à sans payer.
l’ouvrir, et s’il ne peut y parvenir, il passe
Un individu annonce au portier, quel-
à son compagnon, en marchant toujours
ques jours avant celui du déménage-
à quatre pattes, ce qu’il trouve à sa
ment, qu’il attend une certaine quantité
portée et à sa convenance. Des ratons
de caisses pleines de marchandises.
ont volé ainsi des valeurs considérables
Au jour indiqué, les caisses arrivent en
à des orfèvres et bijoutiers qui n’avaient
effet, et le portier, selon l’ordre qu’il en
pas contracté la bonne habitude de
a reçu, les fait monter chez le locataire.
fermer à la clé leurs montres et vitrines.
Celui-ci vide les caisses qui ne contien-
Comme on a pu le voir au commence- nent que des pierres et de la paille,
ment de cet article, des ratons restent démonte ses meubles et les met à la
quelquefois cachés dans la boutique place des pierres. Cela fait, il referme
jusqu’à ce que tout le monde soit artistement les caisses, qui sortent de la
couché, pour ouvrir la porte à d’autres maison comme elles y étaient entrées.
voleurs. Il faut toujours avoir la précau-
Le déménagement à rebours propre-
tion de fermer toutes les issues de
ment dit, s’exécute de cette manière. Le
manière à ce qu’on ne puisse ouvrir.
locataire introduit chez lui, à l’insu du
RATA s. f. Fricassée. portier, trois ou quatre commission-

116
RÉCHAUFFANTE

naires qui lui sont dévoués. L’un prend des peines temporaires, c’est que sans
le lit, l’autre le secrétaire, le troisième la doute il avait la conviction intime que
commode, et ainsi chargés, ils descen- les plus grands coupables pouvaient être
dent l’escalier à reculons, et dans le plus ramenés au bien; il a donc voulu que la
profond silence. Arrivés à proximité de grâce fût une prime d’encouragement
la loge du portier, le plus éloigné crie à offerte à la bonne conduite et au
ses camarades : repentir, et que chaque condamné,
« Eh! chacrebleu, che n’ai pas ici que quels que fussent d’ailleurs sa position
nous avons affaire. sociale et ses antécédents, pût acquérir
— Je te dis que c’est ici, lui répond un le droit d’y prétendre.
autre, che reconnais bien l’escalier. Je crois que je m’explique assez claire-
— Et non. ment, ce n’est qu’à la bonne conduite et
— Et si. » au repentir que des grâces doivent être
Grande dispute. Le portier met la tête accordées; car si l’égalité doit exister
à son carreau et demande aux commis- quelque part, c’est évidemment en
sionnaires ce qu’ils désirent. prison. Il ne doit donc y avoir, parmi des
« N’est-ce pas ici le n° 32? lui hommes tous coupables, ou présumés
demande l’un d’eux. tels, d’autre aristocratie que celle du
— C’est ici le n° 30, répond le portier. repentir; et je ne crois pas que l’on
— Mille pardons, monsieur, nous doive accorder au fils d’un pair de
nous étions trompés de numéro, voilà France ce que l’on refuserait au fils d’un
tout. » ouvrier ou d’un cultivateur, si le fils du
RÉCHAUFFANTE s. m. Perruque. pair de France s’en montrait moins
digne que ces derniers; cependant ce ne
* RÉCHAUFFER v. a. Ennuyer.
sont pas toujours les plus dignes qui
RECONOBRER v. a. Reconnaître. obtiennent leur grâce, et cela s’expli-
RECORDER v. a. Prévenir quelqu’un de que : la désignation des condamnés gra-
ce qui doit lui arriver. ciables est, en quelque sorte, laissée à
REDAM s. f. Grâce. La plus belle préro- l’arbitraire des inspecteurs et directeurs
gative du chef de l’État est, certes, celle de prisons; je ne prétends pas accuser
de pouvoir faire grâce à celui que la loi a les intentions de ces hommes, dont les
frappé; il doit éprouver une émotion à la fonctions sont aussi délicates que péni-
fois bien vive et bien douce, celui qui bles; mais comme tous, ils sont faillibles
peut, d’un mot, briser les fers du mal- et susceptibles de se laisser séduire par
heureux qui languit dans une prison, ou l’astuce et par de faux dehors; et le pri-
arracher une victime au bourreau; aussi, sonnier dont la conversion n’est pas
n’est-ce point le droit de faire grâce que réelle, qui ne veut recouvrer la liberté
je veux attaquer, mais seulement la que pour commettre de nouveaux
manière dont on use de ce droit. crimes, sait mieux que tout autre se plier
Si le législateur n’a pas conservé le à toutes les exigences, et caresser les
code de Dracon, code qui condamnait à manies et les passions, de ceux qui peu-
la mort celui qui avait commis la plus vent le servir.
légère faute; s’il a proportionné les Sous la Restauration, lorsque les
peines aux crimes et aux délits, et admis membres du clergé étaient les seuls

117
REDAM

dispensateurs des grâces, les prisonniers obtenir la remise pleine et entière de


les plus démoralisés, ceux qui avaient leur peine; mais alors un jury, composé
commis les fautes les plus graves, étaient d’hommes recommandables aurait seul
aussi ceux qui assistaient avec le plus de le droit de désigner les condamnés à la
recueillement au service divin, qui écou- clémence du gouvernement.
taient avec le plus d’attention les Les condamnés savent se rendre jus-
sermons du prédicateur, qui s’appro- tice, et discerner celui d’entre eux qui
chaient le plus souvent de la sainte mérite l’indulgence de la société; aussi il
table, et qui par contre, étaient le plus résulterait un grand bien de l’adoption
souvent graciés; ceux qui se bornaient à des mesures que je propose; les prison-
remplir exactement leurs devoirs, ceux- niers applaudiraient toujours à la mise
là alors, comme aujourd’hui, étaient en liberté de celui d’entre eux qui aurait
oubliés et méconnus. obtenu sa grâce; ils ne diraient plus : il
Le droit de faire grâce, tel qu’il existe est heureux, mais, il est digne; et ils
aujourd’hui, est-il utile? exerce-t-il sur chercheraient probablement à faire
les condamnés une influence salutaire? comme lui et à se rendre dignes à leur
Je ne le pense pas; les hommes sont tour.
oublieux de leur nature, aussi le gracié Pour que l’exemple fût toujours pré-
n’a pas encore franchi le dernier guichet sent à tous les yeux, rien n’empêcherait
de la prison que déjà il est oublié. Pour qu’un chiffre indicateur de la durée de
que les grâces fussent utiles, il faudrait la peine infligée au condamné, fût
d’abord qu’elles ne fussent accordées marqué sur une des manches de sa
qu’à ceux qui, par leur conduite et leur veste, et celui des remises sur l’autre; les
repentir, s’en seraient réellement mon- individus qui ne regardent que la super-
trés dignes, et que les dispensateurs ne ficie des choses, et qui ne prennent
se laissassent influencer, ni par les jamais la peine d’examiner une question
manières, ni par la position sociale de sous toutes ses faces, trouveront peut-
l’individu, et ensuite qu’elle ne fût que être ce projet plus que bizarre; rien,
progressive, c’est-à-dire, qu’il fût permis cependant, n’en empêche l’exécution.
à un comité philantropique, après toute- Maintenant, les condamnés ont la
fois qu’il aurait consulté l’autorité supé- conviction que les grâces sont accordées
rieure, de diminuer une année, un mois, seulement à la faveur; c’est cette convic-
un jour même, sur la durée de la peine tion qu’il faut absolument détruire, et
infligée. détruire par des faits et non par des
L’homme qui aurait ainsi obtenu une raisonnements; car tous les hommes,
diminution, pourrait espérer voir quelque minces que soient leurs capa-
bientôt finir sa captivité, et il resterait cités, peuvent apprécier des faits, et tous
assez longtemps sous les yeux de ses ne sont pas aptes à comprendre des
camarades pour les engager à suivre raisonnements.
l’exemple qu’il aurait donné. Le caractère du condamné qui voit
Ceux qui auraient ainsi obtenu sortir, lorsqu’il reste en prison, un indi-
plusieurs remises, pourraient seuls, lors vidu moins digne que lui, s’aigrit; cet
des occasions extraordinaires, telles homme méconnu se prend à penser
qu’anniversaires, fêtes nationales, etc., qu’il est inutile de se bien conduire; il se

118
REDIN

décourage, et s’il ne cherche pas à commet de cette manière : un individu


devoir à la ruse et à l’hypocrisie, ce que entre dans la boutique d’un distillateur
d’abord il n’avait demandé qu’à la droi- ou d’un marchand de vin, consomme
ture, il se laisse corrompre par les scélé- pour un ou deux sous de liquide, change
rats avec lesquels il vit, et lorsqu’il rentre une pièce de cinq francs pour payer sa
dans la société il l’épouvante par ses dépense, et sort lorsqu’il a reçu sa mon-
crimes. naie. Quelques instants après sa sortie,
On ne doit, lorsqu’il s’agit de faire le un autre individu entre, consomme, et
bien, reculer devant aucune tentative. après avoir attendu peu de temps, il
Méditez donc, législateurs! je ne parle s’adresse au maître ou à la maîtresse de
que de ce que je connais bien. la maison :
REDIN s. f. Bourse. « Voulez-vous avoir la bonté de me
remettre la monnaie de ma pièce? dit-il.
REDOUBLEMENT DE FIÈVRE s. f. Accusa-
tion nouvelle, nouvelle charge. — De quelle pièce? demande le mar-
chand, qui n’a pas seulement reçu le
RÉDUIT s. f. Bourse.
prix du verre de vin ou d’eau-de-vie
REFAITE s. m. Repas. avalé par le quidam.
REFAITE DU MATOIS s. m. Déjeuner. — Eh! parbleu, de ma pièce de cinq
REFAITE DE JORNE s. m. Dîner.
francs.
— Vous ne m’avez rien donné; vous
REFAITE DE SORGUE s. m. Souper.
plaisantez, sans doute?
REFAITE DE CONI s. Viatique, extrême-
— Non, vraiment. »
onction.
Le marchand se fâche; le quidam
REFROIDI s. f. Mort. insiste. « Ma pièce, dit-il, que j’ai remar-
REFROIDIR v. a. Tuer. quée par hasard, était marquée de telle
REGOUT (FAIRE DU) v. Manquer de
et telle manière. » Le marchand, bien
précaution. certain de n’avoir rien reçu, examine les
unes après les autres toutes les pièces
RELUIT s. m. Œil. que renferme son comptoir, et, à sa
RELUIT s. m. Jour. grande surprise, il trouve celle désignée
REMAQUILLER v. a. Refaire. par l’individu avec lequel il vient de se
disputer.
REMBROCABLE adj. Reconnaissable.
Cette pièce est celle que lui a donnée
R E M B R O C A G E D E P A R R A I N s . f. le compère du voleur au rendez-moi. Il
Confrontation. ne faut jamais se laisser intimider par les
REMBROQUER v. a. Reconnaître. clameurs de celui qui réclame la mon-
REMOUCHER v. a. Regarder.
naie d’une pièce qu’il n’a pas donnée, si
l’on ne veut pas être exploité par ces
RENAUDER v. a. Bisquer. audacieux fripons.
RENDÈVE s. m. Rendez-vous.
RENGRACIABLE s. Convertissable.
RENDEZ-MOI (VOL AU) s. Le vol au
RENGRACIÉ-ÉE s. Converti, convertie.
rendez-moi, qui n’est guère commis que
par des voleurs de la basse pègre, se RENGRACIEMENT s. f. Abdication.

119
RENGRACIER

RENGRACIER v. a. Finir, cesser. On dit : ROBIGNOLE ou COCANGE. Voir


un tel a rengracié (a cessé d’être voleur, COCANGE, p. 27.
est devenu honnête homme). ROCHET s. m. Prêtre, évêque.
RESOLIR v. a. Revendre. ROND s. m. Sol.
REPAUMER v. a. Reprendre. RONDELET s. m. Téton.
REPÉSIGNER v. a. Arrêter de nouveau. RONDIN s. m. Téton.
RETAPPE (FAIRE LE) v. Aller se promener RONDINE s. f. Bague.
sur la place. Terme des filles publiques.
RONDINER v. a. Boutonner.
REVENDRE v. a. Répéter ce qu’on a
ROMAGNOL ou ROMAGNON s. m.
appris d’une personne.
Trésor caché.
RICHOMMER v. a. Rire.
ROMAMICHEL. Bohémien. Les Roma-
RIEN s. m. Garde chiourme, argousin. michels, originaires de la Basse-Égypte,
RIF s. m. Feu. forment, comme les Juifs, une popula-
tion errante sur toute la surface du
RIFFAUDANTE s. f. Flamme.
globe, population qui a conservé le type
RIFFAUDATE s. m. Incendie. qui la distingue, mais qui diminue tous
RIFFAUDER v. a. Brûler, chauffer. les jours, et dont bientôt il ne restera
plus rien.
RIFFAUDEURS s. m. Chauffeurs, voleurs
qui brûlaient les pieds des individus Les Romamichels sont donc ces
chez lesquels ils s’étaient introduits, hommes à la physionomie orientale, que
pour les forcer à indiquer l’endroit où ils l’on nomme en France Bohémiens, en
avaient caché leur argent. (Voir Allemagne Die Egyptens, en Angleterre
SUAGEURS, p. 133.)
Gypsès, en Espagne, et dans toutes les
contrées du midi de l’Europe, Gitanos.
RIFLARD s. m. Riche.
Après avoir erré longtemps dans les
RIGNE s. f. Rigueur. contrées du nord de l’Europe, une
RIGOLADE s. f. Risée. troupe nombreuse de ces hommes, aux-
quels on donna le nom de Bohémiens,
RIGOLER v. a. Rire.
sans doute à cause du long séjour qu’ils
RINCER v. a. Voler. avaient fait en Bohême, arriva en France
RIOLE s. f. Joie, divertissement. en 1427, commandés par un individu
auquel ils donnaient le titre de roi, et qui
RIVANCHER v. a. Action du coït. avait pour lieutenants des ducs et des
RIVETTE s. m. Jeune sodomite. Les comtes. Comme ils s’étaient, on ne sait
voleurs de province donnent ce nom comment, procuré un bref du pape qui
aux filles publiques. occupait alors le trône pontifical, bref
ROANT s. m. Porc. qui les autorisait à parcourir toute
l’Europe, et à solliciter la charité des
* ROBE. Vêtement des forçats. Ce terme bonnes âmes, ils furent d’abord assez
est celui des argousins. bien accueillis, et on leur assigna pour
ROBER v. a. Dépouiller quelqu’un de résidence la chapelle Saint-Denis. Mais
tous ses vêtements après l’avoir volé. bientôt ils abusèrent de l’hospitalité qui

120
ROTI ET SALADE

leur avait été si généreusement aux voleurs. Les chauffeurs qui, de


accordée, et, en 1612, un arrêt du parle- l’an IV à l’an VI de la République, infes-
ment de Paris leur enjoignit de sortir du tèrent la Belgique, une partie de la Hol-
royaume dans un délai fixé, s’ils ne vou- lande, et la plupart des provinces du
laient pas aller passer toute leur vie aux nord de la France, avaient des Romami-
galères. chels dans leurs bandes.
Les Bohémiens n’obéirent pas à cette Les marquises (les Romamichels nom-
injonction; ils ne quittèrent pas la ment ainsi leurs femmes) étaient ordi-
France, et continuèrent à prédire nairement chargées d’examiner la
l’avenir aux gens crédules, et à voler position, les alentours, et les moyens de
lors-qu’ils en trouvaient l’occasion. Mais défense des gernafles ou des pipés qui
pour échapper aux poursuites qui alors devaient être attaqués, ce qu’elles fai-
étaient dirigées contre eux, ils furent saient en examinant la main d’une jeune
forcés de se disperser; c’est alors qu’ils fille à laquelle elles ne manquaient pas
prirent le nom de Romamichels, nom de prédire un sort brillant, et qui sou-
qui leur est resté, et qui est passé dans le vent devait s’endormir le soir même
jargon des voleurs. pour ne plus se réveiller.
Il n’y a plus en France, au moment où ROTI ET SALADE. Fouet et marque.
nous sommes arrivés, beaucoup de * ROTIN s. m. Sol.
Bohémiens, cependant on en rencontre
* ROUASTRE s. m. Lard.
encore quelques-uns, principalement
dans nos provinces du Nord. Comme * ROUAUX s. m. Archer.
jadis, ils n’ont pas de domicile fixe, ils ROUBLARD s. m. Laid, défectueux.
errent continuellement d’un village à ROUE s. m. Juge d’instruction.
l’autre, et les professions qu’ils exercent
ROUE DE DERRIERE, DE DEVANT s. m.
ostensiblement sont celles de
Pièce de 5 francs, de 2 francs.
marchands de chevaux, de brocanteurs
ou de charlatans. Les Romamichels ROUEN (ALLER À). Se ruiner.
connaissent beaucoup de simples ROUGET s. m. Cuivre.
propres à rendre malades les animaux ROULANT s. m. Fiacre.
domestiques, ils savent se procurer les
ROULEMENT DE TAMBOUR s. m. Aboie-
moyens de leur en administrer une
ment de chien.
certaine dose, ensuite ils viennent offrir
leurs services au propriétaire de l’étable * ROULIN s. m. Prévôt des marchands.
dont ils ont empoisonné les habitants, et ROUILLARDE ou ROUILLE s. Bouteille,
ils se font payer fort cher les guérisons flacon.
qu’ils opèrent. ROULOTAGE (GRINCHIR AU). Voler
Les Romamichels ont inventé, ou du dans l’intérieur des maisons de roulage.
moins ont exercé avec beaucoup d’habi- L’expérience a prouvé que tous les
leté le vol à la carre, dont il a été parlé jours des ballots de marchandises sont
dans la première partie de cet ouvrage, volés dans l’intérieur des maisons de
et qu’ils nomment cariben. roulage; il serait cependant facile de
Lorsque les Romamichels ne volent remédier à ce grave inconvénient; il ne
pas eux-mêmes, ils servent d’éclaireurs faudrait, pour cela, que posséder un

121
ROULOTTE

concierge vigilant, dont l’unique occu- ont remarqué sur une voiture un objet
pation serait d’examiner avec attention qui paraît valoir la peine d’être volé, l’un
les entrants et sortants. d’eux aborde le conducteur et le retient
Il faudrait aussi qu’une marque très à la tête de ses chevaux, tandis que les
apparente fût apposée sur chaque autres débâchent la voiture et font
ballot, malle ou paquet, au moment de tomber les ballots.
la sortie, et que la consigne du concierge En général, les roulottiers procèdent
fût de ne laisser sortir que les objets avec une audace vraiment extraordi-
ainsi marqués. naire. Il est arrivé plusieurs fois à un
Les petits ballots qui ne seraient pas roulottier fameux, le nommé Goupi, de
enfermés devraient au moins être monter en plein jour, et dans le quartier
enchaînés. des halles, sur l’impériale d’une dili-
Toutes les maisons de roulage d’une gence, et d’en descendre une malle
certaine importance devraient s’attacher comme si elle lui appartenait.
un inspecteur de cour, et cette place ne Pour se mettre à l’abri des entreprises
devrait être accordée qu’à un homme des roulottiers, il ne faut attacher les
intelligent, sobre, sédentaire, et d’une ballots derrière les voitures en poste ou
moralité éprouvée. à petites journées, ni avec des cordes, ni
avec des courroies, mais avec des chaî-
Souvent on vole les négociants qui
nettes de fer qui ne pourraient être tou-
sont forcés de déposer sous leurs portes
chées sans qu’une sonnette placée dans
cochères et dans leurs allées; il est très
l’intérieur de la voiture donnât l’éveil
facile d’empêcher que ces vols ne soient
aux voyageurs.
commis.
Que les rouliers aient un chien sur leur
Il ne faut pour cela que réunir les bal-
camion, le plus méchant qu’ils pourront
lots ou paquets d’un petit volume, en les
trouver sera le meilleur; qu’ils renon-
attachant avec une chaîne de fer dont je
cent surtout à la détestable habitude
donnerai le modèle en indiquant la
d’aller boire un canon avec le premier
manière de s’en servir.
individu qu’ils rencontrent.
ROULOTTE s. Charrette, camion. Que les gardiens de voitures de blan-
ROULOTTE EN SALADE (GRINCHIR chisseuses ne dorment plus sur leurs
UNE). Voler tout ou partie des marchan- paquets de linge sale, et l’industrie des
dises que contiennent les ballots placés roulottiers sera bientôt mise aux abois.
sur une voiture, en coupant l’enveloppe, Les plus fameux roulottiers étaient
et sans même défaire les bâches. jadis les France, les Mouchottes, les
Dorés, les Cadet Hervier, les César
ROULOTTIER s. Les roulottiers sont ceux
Vioque. Ces individus, et surtout le der-
qui volent les malles, bâches, valises, ou
nier nommé, étaient capables de suivre
tous autres objets placés ou attachés sur
une chaise de poste pendant plusieurs
les voitures. Les roulottiers appartien-
lieues. Ces individus ont presque tous
nent presque tous aux dernières classes
achevé leur existence dans les bagnes et
du peuple, et leur costume est presque
dans les prisons.
toujours semblable à celui des commis-
sionnaires ou des rouliers. Ils travaillent ROULOTTIN s. m. Charretier, roulier.
toujours plusieurs ensemble. Lorsqu’ils ROUPIE s. f. Punaise.

122
ROUPILLER

ROUPILLER v. a. Dormir. pas d’être reconnues par la personne


ROUSPANT. Ils font chanter les pédé- qu’elles ont volée, si par hasard elles
rastes qu’ils soutiennent; ce sont les rencontrent cette personne avant que le
macs de ces monstres. chopin soit déposé en lieu de sûreté.
Les rutières volent rarement ailleurs
ROUSSE s. m. Agent de police.
que sur la voie publique, car elles con-
ROUSSIN s. m. Agent de police. naissent l’article du Code pénal qui
ROUSTIR v. a. Tromper. punit de la réclusion les vols commis
dans l’intérieur d’une maison habitée. À
* RUPIN s. m. Gentilhomme. l’approche des grandes fêtes toutes les
* RUSQUIN s. m. Écu. rutières que l’on pouvait attraper étaient
RUTIÈRE. Les rutières sont des filles arrêtées, et on les envoyait passer quel-
publiques d’un genre tout particulier, ques mois à Saint-Lazare.
que la police appelle filles isolées. Elles Le récit d’une aventure assez comique
sont toutes voleuses, et exercent dans qui arriva à un agent secret de la police
les rues qui avoisinent le Palais-Royal, et de sûreté de la ville de Paris, en 1815,
les rues désertes. trouve sa place naturelle à la suite de cet
La mise des rutières, qui marchent article sur les rutières.
toujours deux de compagnie, est semi- Cet agent suivait depuis déjà long-
bourgeoise. Elles ne font pas ce qu’en temps deux rutières très adroites, nom-
terme du métier on nomme miché, mais mées Agathe Flot, dite la Comtesse, et
elles accostent sur la voie publique Émélie Nanjou. Rue Saint-Honoré, à la
l’individu sur lequel elles ont jeté leur hauteur de l’hôtel d’Angleterre, ces
dévolu, et savent en un clin d’œil lui deux femmes abordèrent un vieux mon-
enlever sa bourse, son portefeuille ou sa sieur auquel elles enlevèrent une bourse
montre. verte, après une conversation de quel-
Les rutières ont quelquefois commis ques instants. Lorsque le vol fut
des vols très considérables. Dans le cou- commis, l’agent s’approcha des deux
rant de l’année 1813, deux de ces rutières qui ne connaissaient pas sa qua-
femmes, Pauline la Vache et Louise la lité, et qui lui apprirent que la bourse
Blagueuse, enlevèrent 50 000 francs de qu’elles venaient d’enlever contenait
billets de banque à un officier payeur cinquante napoléons. L’agent, qui
qui devint presque fou de désespoir. n’avait pas perdu de vue le vieux mon-
Une autre fois, la Belle Lise et Julie Petit- sieur, quitta les rutières après leur avoir
Jean volèrent à un marchand de blé de la donné rendez-vous, et alla rejoindre leur
Beauce une bourse contenant victime au café qui, à cette époque,
8 500 francs en or. occupait le coin des rues Richelieu et
Les amants des rutières sont presque Saint-Honoré.
toujours derrière elles, et dès qu’elles « Monsieur, dit-il au vieillard, lorsque
ont fait un chopin (un vol), si elles sont vous êtes sorti de chez vous vous aviez
coiffées d’un bonnet et sans châle, elles une bourse de soie verte?
sont aussitôt affublées d’un chapeau et — Oui, monsieur.
couvertes d’un châle que leur amant — Cette bourse contenait cinquante
tient en réserve. Elles ne craignent donc napoléons.

123
RUTIÈRE

— Oui, monsieur. — Je suis agent de la police de sûreté,


— On vient de vous la voler. répondit son interlocuteur.
— C’est vrai, monsieur, répondit le — Eh bien! monsieur le Mouchard, je
vieillard, après avoir fouillé dans toutes
ne veux pas aller avec vous. Je veux être
ses poches.
volé, moi; cela me convient; qu’avez-
— Eh bien! monsieur, si vous voulez
vous à dire à cela? »
me suivre, vous retrouverez votre
bourse, et les deux femmes qui vous L’agent, qui ne s’attendait pas à une
l’ont volée seront arrêtées. pareille réception, se retira honteux
— Vous êtes mouchard, à ce qu’il comme un renard qu’une poule aurait
paraît, dit alors le vieillard. pris.

124
SABLE

* SABLE s. m. Bois à brûler. SACRISTAIN s. m. Mari ou amant d’une


SABLER v. Ce terme n’est employé que macquecée.
par les assassins du midi de la France, SALADE s. m. Pêle-mêle.
qui ont l’habitude de remplir de sable SALADE (DU RÔTI ET DE LA). Fouetté et
une peau d’anguille avec laquelle ils marqué.
assomment les voyageurs. Ce moyen les
* SALBLENANT s. m. Cordonnier.
dispense de porter des armes capables
de les compromettre; sitôt le crime * SALIR v. a. Vendre des objets volés.
commis, la peau est détachée, le sable SALIVERNE s. f. Salade.
répandu, et tout disparaît; ils frappent SANG DE POISSON s. f. Huile.
aussi de cet instrument, les traîtres, s’il
SANGLIER s. m. Prêtre.
s’en trouve parmi eux. Les voleurs bor-
delais se sont longtemps servis de la SANS-BOUT s. m. Cerceau.
peau d’anguille remplie de sable, avec SANS-CAMELOTE ou SOLLICEUR DE
laquelle ils ont assommé plusieurs ZIF. Quelqu’un sonne à la porte d’une
agents de police. bonne ménagère; la servante s’empresse
SABOULER v. a. Décrotter. d’aller ouvrir, et introduit auprès de sa
maîtresse un monsieur très bien cou-
S A B O U L E U R - E U S E s. D écrott eur,
vert, qui ne cesse de s’incliner que
décrotteuse.
lorsqu’on l’a prié de s’asseoir, et qui
SABOULEUX. Ancien sujet du grand témoigne le désir d’entretenir sans
Coësré, qui se mettait un morceau de témoin le maître ou la maîtresse de la
savon dans la bouche pour simuler celui maison. La ménagère fait un signe à la
qui est attaqué d’épilepsie, on les servante qui sort aussitôt; et le mon-
nomme aujourd’hui batteurs de dig dig. sieur, après avoir pris la peine de
SABRÉE s. f. Aune. regarder si la porte est bien fermée,
s’exprime en ces termes :
SABRI s. f. Forêt, bois.
« Il n’y a pas, dans un ménage bien
* SABRIEUX s. m. Voleur des bois. organisé, de petites économies; c’est
* SACRÉ s. m. Sergent d’armes, archer pour cela, madame, que j’ai osé prendre
du Moyen Âge. la liberté de venir vous proposer le

125
SANS-CAMELOTE

nouveau produit d’une fabrique hollan- — Non, mon ami, c’est du zif.
daise destiné à remplacer très avanta- — Du zif, ajoute le mari, et à quoi cela
geusement le sucre, et qui peut être livré sert-il? »
à un prix excessivement modéré. Les Ici le solliceur recommence son boni-
fondateurs de la fabrique hollandaise ment, que le mari écoute les yeux fixes et
dont j’ai l’honneur de vous parler ont la bouche béante.
trouvé les moyens d’épurer, par la
« Que de choses l’on fait avec la
vapeur, les résidus de sucre de canne et
vapeur! dit-il; et combien vendez-vous
de betterave qui, jusqu’à ce jour,
ce zif?
n’avaient pas été utilement employés, et
d’en extraire une composition aussi — Quatorze sous la livre.
blanche, aussi dure que le plus beau — Mais il faut en prendre une certaine
sucre royal, et qui possède toutes ses quantité, Poupoule, peut-être que plus
propriétés. Voici, du reste, un échan- tard nous ne pourrons pas nous en
tillon de ce nouveau produit, auquel on procurer au même prix.
a donné le nom de zif, mot grec qui — Un instant, monsieur, dit la dame,
signifie parfait. Cet échantillon, je qui est douée d’une grande perspicacité,
l’espère, vous prouvera mieux que tous et qui veut connaître par l’expérience les
les discours possibles la vérité de ce que propriétés de ce que son mari est déjà
j’ai eu l’honneur de vous dire. » déterminé à acheter; vous êtes bien
Le fripon, en achevant cette première pressé de terminer, le zif de monsieur est
partie de son discours, tire un petit très blanc et très dur, mais sucre-t-il?
paquet de sa poche, et remet à la dame voilà le point capital. »
qui, depuis un quart d’heure, l’écoute Cette observation lumineuse impose
avec la plus sérieuse attention, un mor- silence au mari, qui se contente de
ceau de sucre royal. répéter les dernières paroles de sa
« Mais c’est du sucre, monsieur, dit la chaste moitié, le zif sucre-t-il?
dame. « J’ai déjà eu l’honneur de vous le dire,
répond le solliceur, le zif est destiné à
— Du tout, madame, c’est du zif, com-
remplacer avantageusement le sucre
position extraite des résidus de sucre de
royal première qualité; et, si je ne me
canne et de betterave épurés par la
trompe, la première qualité de ce sucre
vapeur, destinée à remplacer avantageu-
est de sucrer; si madame veut bien avoir
sement le sucre royal première qualité,
l’extrême complaisance de faire venir un
et qui peut être livré à un prix excessive-
verre d’eau nous y mettrons un morceau
ment modéré. »
de zif, et si madame n’est pas satisfaite
La dame ne peut se lasser d’examiner de l’expérience, je consens à perdre tout
le zif; elle admire son éclat, sa blan- ce que madame voudra. »
cheur. Enfin, elle se détermine à appeler
Une proposition aussi raisonnable ne
son mari, qui arrive le menton savonné
peut être refusée, la servante apporte un
et le rasoir à la main.
verre d’eau dans lequel la dame met un
« Qu’est-ce que cela? dit-elle. morceau de zif.
— Eh! parbleu, c’est du sucre, répond « Le zif sucre, dit-elle après avoir bu,
le mari. mais cependant pas autant que le sucre.

126
SANS-CAMELOTE

— Vous m’étonnez, madame, jamais superbes madras, des châles de l’Inde,


avant vous on ne s’était plaint de mon des draps de Ségovie admirables; per-
zif. mettez-moi de vous faire voir quelques
— Mon cher Poulot, dit la dame à échantillons de ces produits merveilleux
l’oreille de son mari, le zif sucre parfaite- des fabriques étrangères. »
ment, ce que j’en dis n’est que pour Et le solliceur, sans attendre une
l’avoir à douze sols la livre. Quoique réponse qui ne serait peut-être pas favo-
votre zif ne vaille pas à beaucoup près le rable, fait un signal, et la servante intro-
sucre de seconde qualité, continue la duit dans l’appartement un compère qui
dame en s’adressant au solliceur, je veux porte sous son bras un assez volumineux
bien cependant en prendre quelques paquet de marchandises. « Voyez,
pains, à la condition que vous me le lais- madame, dit le premier en déployant
serez à douze sols. une pièce de foulards, le grain de ce
— Vous ne voulez rien me laisser tissu, l’éclat et l’heureux mélange de ces
gagner, madame, cependant comme couleurs, 18 francs la demi-douzaine.
c’est la première affaire que j’ai l’hon- Admirez, monsieur, la finesse, la force et
neur de faire avec vous, je ne veux pas le luisant de ce drap, le roi n’en porte
vous refuser. Si avec votre zif vous pas de plus beau, 28 francs l’aune, ce
voulez que je vous envoie des cafés qui coûte ordinairement 60 francs. Voici
Bourbon et Martinique fins verts, pre- des madras de l’Inde, tout ce qu’il y a de
mière qualité, je suis mieux que tout plus beau. » Le solliceur vante ses mar-
autre en mesure de vous satisfaire »; le chandises, dont l’aspect du reste ne
solliceur montre alors des échantillons laisse vraiment rien à désirer; avec une
de cafés de qualités supérieures, qu’il ne telle assurance, il est si persuasif, si
vend pas, mais qu’il donne. engageant, qu’il parvient à vendre à ses
La dame fait une commande plus ou auditeurs, qui croient faire avec lui
moins forte de zif et de café, et le solli- d’excellentes affaires, une partie notable
ceur, après l’avoir remerciée, se dispose de ce que contient le ballot que porte
à sortir lorsqu’il se ravise tout à coup. son compagnon.
« Je m’adresse à d’honnêtes gens, Les foulards de l’Inde ne sont que de
incapables de nuire à un père de mauvais foulards de Lyon parfumés
famille? d’une légère odeur de goudron; le drap
— Sans doute, monsieur, répondent de Ségovie du drap de Verviers, et les
en chœur la dame et son mari. madras des mouchoirs de Cholet
— Vous devez bien penser, continue le apprêtés et calandrés.
solliceur après avoir regardé autour de « Madame, dit le solliceur après avoir
lui et s’être assuré que le nombre de ses reçu le prix des marchandises vendues,
auditeurs ne s’est pas augmenté, que si si vous désirez recevoir promptement
je puis vous livrer à des prix modérés votre zif et votre café, il faut que vous
mon zif et mes cafés, c’est qu’ils ne vous déterminiez à me rendre un léger
m’arrivent pas par les voies ordinaires. service. On vient de me saisir à la
Avec mon zif je fais passer en contre- barrière pour 24 000 francs de mar-
bande d’autres marchandises : de chandises; pour faire honneur à divers
magnifiques foulards de l’Inde, de engagements, j’ai été obligé de laisser

127
SANS-CŒUR

toutes celles qui me restaient entre les sortit du bagne, après y avoir fait un
mains d’une personne qui a bien voulu séjour de vingt-quatre ans, avec un
me prêter quelques billets de mille capital de 40 000 francs.
francs, et maintenant je suis obligé de
Pantaraga, il est vrai, avait plus d’une
remettre à cette personne une somme
corde à son arc. Les forçats, quelles que
égale à la valeur des marchandises que
soient les sommes qu’ils reçoivent de
je lui demande. Ainsi, madame, ayez
leur famille, ne peuvent, dans aucun cas,
donc la bonté de me payer d’avance la
toucher plus de dix francs par mois,
commande que vous avez eu la bonté de
Pantaraga, restaurateur breveté du
me faire, cette obligeance me procurera
bagne, se chargeait volontiers d’aller
les moyens de vous servir plus tôt. Il est
toucher une plus forte somme au
bien entendu que je vous laisserai en
bureau du commissaire du bagne; le
garantie ce paquet de marchandises que
forçat lui faisait, par exemple, un bon de
vous ne me rendrez que si le zif et le café
20 francs pour nourriture fournie, Pan-
qui vous seront livrés sont conformes
taraga lui en remettait dix et en gardait
aux échantillons que voici. »
dix pour lui. De cette manière le forçat
La dame, qui est impatiente de mon- pouvait jouer ou s’enivrer à loisir.
trer à ses voisines le zif et le café en
question, satisfait presque toujours le Il n’y a pas de petits métiers en prison,
solliceur qui part les poches pleines et et l’on peut dire avec raison des sans-
ne revient plus. On vend de cette cœur, qu’ils savent mieux que personne
manière toutes sortes de marchandises. ce que peut rapporter par minute un écu
bien placé. Dans toutes les prisons, et
SANS-CŒUR s. m. Usurier des bagnes
notamment dans les prisons de la Seine,
et des prisons. les sans-cœur exercent paisiblement leur
Il y a dans toutes les corporations infâme métier sous les yeux des agents
d’hommes, quelque misérables qu’elles de l’autorité; ils prêtèrent par exemple
soient, des individus qui savent toujours 6 francs à celui qui aura dissipé en un
tirer leur épingle du jeu, et mener bonne seul jour ce que ses parents ou ses amis
et joyeuse vie lorsque leurs compagnons lui auront remis pour une semaine, à la
meurent de faim. Les sans-cœur sont de charge par ce dernier de rendre 6 francs
ceux-là. Soit au bagne, soit dans une à l’époque convenue, et de laisser pour
maison centrale, leurs poches sont tou- servir de nantissement sa redingote ou
jours très bien garnies; tous sortent du son habit entre leurs mains.
bagne ou de la prison plus riches qu’ils
n’y sont entrés; quelques-uns même y Dans les maisons centrales, les sans-
acquièrent une jolie fortune, et parmi cœur avancent aux travailleurs, le
ceux-là je dois citer un individu nommé dimanche, moitié du prix du travail de la
Pantaraga, qui habitait au bagne de semaine suivante, et touchent le prix
Toulon la salle n° 3. total à leur lieu et place.
Cet homme joignait au métier d’usu- L’industrie des sans-cœur ne sert qu’à
rier celui de restaurateur des forçats, et favoriser toutes les passions mauvaises,
quoiqu’il fût obligé, pour conserver son l’intempérance, le jeu, etc., etc.; elle ne
privilège, de traiter gratis et bien rend aucun service aux malheureux
MM. les comes, sous-comes et argousins, il détenus, aussi l’autorité ne saurait

128
SANS-BEURRE

employer, pour la réduire à néant, des SANS-BEURRE ou CHIFFONNIERS ARIS-


mesures trop énergiques. TOCRATES. Le cabaret du Pot blanc,
situé à proximité de la barrière de Fon-
Je ne sais si je ne dois pas classer dans
tainebleau, est le rendez-vous de ces
la catégorie des sans-cœur les princes,
hommes qui parcourent les rues de Paris
les ducs et les barons de la volerie, ceux
le crochet à la main, la hotte sur le dos,
qui méritent à tous égards le titre
et qui quelquefois sont munis d’une lan-
d’archi-suppôt de la haute pègre; en un
terne, non pas comme Diogène pour
mot, ceux que la loi n’atteint jamais.
chercher un homme qu’ils ne trouve-
Plus adroits que leurs rivaux, ils jouis-
raient pas dans la rue de la moderne
sent du fruit des chopins qu’ils ont
Babylone, mais pour chercher, calem-
maquillé sans crainte de la raille des
bour à part, des loques à terre.
quart-d’œil et des gerbiers. Ils sont à la
vérité trop haut placés pour qu’on Les mœurs de ces individus sont de
puisse les atteindre. nature à être peintes. Malgré leur amour
pour l’égalité des rangs, et la liberté, ils
J’ai promis, il est vrai, au public, de n’en sont pas moins de véritables
faire connaître à mes lecteurs tous les despotes, des aristocrates s’il en fût.
trucs et tous les voleurs. Mais puis-je
Les chiffonniers se sont classés suivant
raisonnablement me permettre de
leur rang, leur fortune, et le genre qu’ils
débiner les grinches titrés et chamarrés
ont adopté. Ceux qui possèdent un hote-
de rubans de toutes les couleurs? Je ne
riot en bon état, un crochet dont le
le crois pas. Ces messieurs sont assez
manche est propre et luisant, forment la
riches, et par conséquent assez puissants
première classe; ceux qui appartiennent
pour m’enflaquer à la Lorcefée si je me
à la seconde n’ont qu’un mannequin
permettais de jaspiner sur l’orgue; et s’il assez propre; ceux qui appartiennent à
en était ainsi, les voleurs roturiers, qui la troisième ne possèdent qu’une vieille
du reste ne m’aiment guère, pourraient serpillière dans laquelle ils mettent ce
bien me tomber sur l’andosse, et me qu’ils ramassent.
coquer du tabac pour me punir de les
Ce n’est pas seulement dans l’exercice
avoir compromis avec des hommes indi-
des fonctions que la distinction a lieu,
gnes de leur être comparés. Je crois déjà
elle existe aussi au Pot blanc, et pour ne
les entendre me crier aux oreilles :
point mettre leur hoteriot en contact
« Nous sommes voleurs, c’est vrai, mais
avec les mannequins et les serpillières,
nous ne sommes point dépourvus
les chiffonniers de la première classe se
d’entrailles; hors le métier, nous
sont emparés de la plus belle, ou plutôt
sommes quelquefois humains, géné-
de la moins vilaine pièce du Pot blanc :
reux, bons pères, bons époux, bons
elle leur appartient exclusivement, et
amis, pourquoi donc établir une compa-
pour bien indiquer sa destination, ils
raison entre nous et les fripons qui
l’ont nommée la Chambre des pairs. Les
pullulent dans les salons du grand
porteurs de mannequins, à leur
monde. »
exemple, se sont emparés d’une autre
Je me contenterai donc d’avoir vu et pièce qu’ils ont nommée la Chambre des
entendu. Chacun au reste peut en faire députés. Les membres de la troisième
autant que moi. classe ont donc été forcés de se

129
SANS-CHAGRIN

contenter de celle dont n’ont point bien préparées, un affidé se présente au


voulu les deux autres, et ils l’ont magasin soi-disant pour faire une
nommée : la Réunion des vrais prolé- emplette importante. Il est, dit-il, de la
taires. province, et tantôt il se fait passer pour
L’étiquette étant ainsi réglée, les mem- un domestique, tantôt pour un homme
bres d’une chambre n’oseraient entrer chargé de commission; il se fait
dans celle destinée à une catégorie à présenter des marchandises qu’il
laquelle ils n’appartiennent pas; ils sont examine attentivement, qui paraissent
très retenus, et par conséquent très lui convenir sous tous les rapports, mais
sévères envers celui qui pénètre dans le que cependant il n’achète pas, car il
sanctuaire sans y être appelé. reviendra, dit-il, avec son maître ou la
À l’entrée de chaque salle sont rangés personne dont il n’est que le manda-
les hoteriots, les mannequins, et les taire. Après cette première visite, le
serpillières; les crocs ont aussi leur fripon rend à ses complices un compte
place. exact de tout ce qu’il a vu, et peu de
Le vin qu’on boit au Pot blanc n’a pas jours après les voleurs qui doivent
été composé avec le jus de la treille; opérer se présentent à leur tour chez le
mais, tel qu’il est, il paraît fort bon aux marchand qui doit être volé; ils se font
habitués; il est servi dans un pot de terre présenter des marchandises, montres,
que ces messieurs nomment petit père bijoux ou diamants, qu’ils examinent
noir, et extrait d’un broc omnibus avec attention. Tout à coup l’un d’eux
auquel ils ont donné le nom de Moricot. affecte de se trouver mal, il demande
Des filles d’une tournure toute particu- une chaise, et prie qu’on ouvre les fenê-
lière servent une gibelotte équivoque, tres afin de renouveler l’air. Les femmes
du bœuf à la mode, ou d’autres mets de ou les commis qui se trouvent dans la
cette espèce, mais elles en exigent la boutique s’empressent d’obéir, ils
valeur avant même de déposer le plat préparent un verre d’eau sucrée que le
sur la table. On voit souvent les consom- malade accepte avec la plus vive recon-
mateurs venir rendre au comptoir les naissance, mais qui cependant ne calme
brocs, pots et verres, et boire jusqu’à point les souffrances qu’il éprouve. Le
concurrence de la somme déposée en batteur de dig dig dit qu’il ne peut calmer
garantie de ces objets; le comptoir est ces crises, auxquelles il est très sujet,
un lieu franc où fraternisent les mem- qu’avec de l’absinthe; une des
bres des trois catégories. personnes du magasin va chercher ce
SANS-CHAGRIN ou BATTEUR DE DIG qu’il désire. Le fripon, qui n’a pas plus
DIG. Des fripons ont jeté leur dévolu sur besoin d’absinthe que d’autre chose,
un joaillier, un bijoutier, un horloger, un n’en demande pas davantage; pendant
marchand de diamants ou de tous ce temps tout le monde s’occupe autour
autres objets de grande valeur; ils cher- de lui, les voleurs, de leur côté, ne
chent à acquérir une parfaite connais- perdent pas leur temps, et tandis que
sance des êtres de la maison, ils personne ne les remarque, ils font main
s’attachent à connaître le maître de la basse sur tous les objets qui se trouvent
maison afin de pouvoir le suivre le jour à leur portée; lorsque le vol a été
fixé pour commettre le vol. Les voies consommé, le batteur de dig dig, qui a

130
SANS-CHÂSSES

été averti par un signe de ses camarades, SAPIN s. m. Soldat. Terme des voleurs
et qui malgré les soins qui lui ont été provençaux.
prodigués ne va pas mieux, dit qu’il a
SATOU s. m. Bois.
besoin pour se remettre d’aller faire un
tour et qu’il reviendra; puis il disparaît SATOUSIER s. Menuisier.
accompagné de ses compagnons, et,
SAUTER v. a. Cacher à ses camarades
comme on le pense bien, il ne revient
plus. une partie du vol qui vient d’être
commis. Lorsque les voleurs se dispo-
Tandis que les voleurs dont je viens de
sent à commettre un vol d’une certaine
parler opèrent, celui qui est venu la pre-
importance, ceux d’entre eux qui doi-
mière fois marchander des objets qu’il
vent rester en gafe, c’est-à-dire veiller,
n’a pas achetés, file le malheureux qu’on
afin que ceux qui opèrent ne soient pas
doit voler, et s’il le voyait revenir du côté
inquiétés, doivent craindre que ceux qui
de son domicile, il ferait en sorte de
entolent (qui entrent), ne gardent pour
l’accoster pour le retenir quelques ins-
eux la plus grande partie des objets pré-
tants, ou bien, il prendrait les devants
cieux; aussi ils se fouillent mutuelle-
afin de prévenir ses compagnons par un
ment après la consommation du vol,
grand coup de sonnette.
quelquefois cependant des billets de
Dans le courant du mois de novembre banque, des pierres précieuses, cachés
dernier, M. Keffer, marchand horloger, dans le collet d’un habit ou dans
rue Jean-Jacques-Rousseau, n° 18, vint quelque autre lieu secret, échappent aux
me trouver après avoir été victime d’un plus minutieuses recherches; c’est ce
vol commis par des batteurs de dig dig, que les voleurs appellent faire le saut.
et accompagné de toutes les circons-
tances détaillées plus haut. Deux jours Un vol, indiqué par la femme de
après la visite du sieur Keffer, j’étais par- chambre, devait être commis dans une
venu à découvrir les coupables, qui maison sise place des Italiens; les
furent mis immédiatement entre les voleurs convinrent entre eux que pour
mains de la justice. que l’esgard ne fût pas fait, les vêtements
de tous les opérateurs seraient brûlés
Il est malheureux d’être forcé de
aussitôt après la consommation du vol,
recommander de ne se montrer humain
ce qui fut exécuté; cependant un indi-
qu’à bon escient. Mais les batteurs de
vidu nommé Dubois, ancien marinier,
dig dig sont en même temps si adroits et
esgara vingt billets de 1 000 francs, en
si audacieux, qu’on ne saurait prendre
les cachant dans sa queue.
de trop minutieuses précautions pour se
mettre à l’abri de leurs atteintes. On a vu souvent des tireurs voler une
montre d’or et ne passer au coqueur
SANS-CHÂSSES s. Aveugle.
qu’une montre de crisocal.
SANS-CONDÉ adv. Clandestinement.
SAUTER À LA CAPAHUT. Assassiner son
SANS-DOS s. m. Tabouret. complice pour lui enlever sa part de
SANS FADE adv. Sans partage. butin. L’origine de ce terme est assez
curieuse. Un voleur, nommé Capahut,
SANS-LOCHES s. m. Sourd.
qui a désolé fort longtemps Paris et les
SANS RIGOLE adv. Sérieusement. environs, et qui a terminé sa carrière sur

131
SAUTERELLE

la place de l’Hôtel-de-Ville, avait l’habi- * SIFFLE s. f. Voix.


tude de ne jamais voyager qu’à cheval. SIGUE s. f. Pièce d’or de 20 ou de
Lorsqu’il revenait du travail (de voler), 24 francs.
et qu’il était accompagné d’un de ses
* SIME s. f. Patrouille grise, désignait
complices, malheur à celui-ci si les par-
autrefois le guet.
tages étaient faits; lorsque Capahut et
son complice étaient arrivés dans un lieu * SIGLE s. f. Pièce d’or.
écarté, le premier laissait tomber * SINVE s. f. Homme simple, facile à
quelque chose sur la route, puis il tromper.
piquait son cheval de manière à le faire * SITRE adj. Bon.
caracoler, ce qui le mettait dans l’impos-
sibilité de ramasser l’objet qu’il avait fait * SIVE s. f. Poule.
tomber; son camarade se baissait pour SOISSONNÉ s. m. Haricot.
lui éviter la peine de descendre de SOLLICEUR-EUSE s. Marchand,
cheval, Capahut saisissait un pistolet, et marchande.
son complice avait cessé de vivre;
SOLLICEUR À LA GOURE. Celui qui
l’assassin s’emparait de tout ce qu’il
vend, en employant une ruse ou une
avait sur lui; puis, s’il en avait la possibi-
autre, un objet beaucoup au-dessus de
lité, il jetait le corps dans la rivière.
sa valeur.
SAUTERELLE s. f. Puce. Si vous rencontrez sur la voie publique
SAVOYARDE s. f. Malle. un homme vêtu d’un costume de mili-
SAVOIR LIRE v. a. Connaître les diverses taire ou de matelot, et parlant haut à un
ruses du métier de voleur. individu auquel il offre un objet ou un
autre, il y a cent à parier contre un que
SERGOLLE s. f. Ceinture à argent. c’est un solliceur à la goure. Et si, lorsque
SÉNAQUI s. f. Pièce d’or. Terme des vous passerez près de lui, vous êtes
Romamichels. assez imprudent pour lever la tête, vous
SENTIR v. a. Aimer. êtes aux trois quarts perdu.
« Je ne puis vous donner que 17 francs
SERPE s. m. Couteau. Terme des Roulot-
de ce que vous me présentez, dit alors le
tiers du midi de la France.
particulier. — 17 francs d’un objet qui
* SERPELIÈRE s. f. Robe de prêtre. coûte en fabrique 35 francs! Il faut être
SERPENTIN s. m. Matelas de forçat. bien voleur pour vouloir profiter ainsi
de la misère d’un pauvre diable »,
SERRANTE s. m. Serrure.
répond le soldat. Puis il vous montre
SER ou SERT. Signal, signe fait par un l’objet qu’il désire vendre, et il sait si
compère, et qui sert à indiquer le jeu de bien s’y prendre, que vous devenez sa
la personne contre laquelle on joue. dupe.
SÉZIGUE p. p. Lui ou elle. Les solliceurs à la goure vendent de
SERVIETTE s. f. Canne.
cette manière des parapluies, des
rasoirs, des bijoux et mille autres choses
SERVIR v. a. Arrêter, s’emploie aussi encore.
pour exprimer voler et prendre. D’autres solliceurs à la goure vendent
SÉZIÈRE ou * SÉZINGARD p. p. Lui, elle. de l’huile d’Aix première qualité, à

132
SOLLICEUR À LA POGNE

vingt-trois ou vingt-quatre sous la livre. SOLLISAGE s. f. Vente.


Ils colportent cette huile dans des cru- SONDE s. m. Médecin.
ches qui peuvent en contenir huit à
SONDEUR s. m. Commis aux barrières.
quinze livres. On goûte cette huile que
l’on trouve excellente, et séduit par le SONNETTE s. m. Jeune sodomite.
bon marché, on se détermine à en faire SORGUE s. Nuit.
emplette; on paie le contenu, et l’on se
SOUDRILLARD s. m. Libertin, mauvais
trouve n’avoir qu’une ou deux livres
sujet.
d’huile, lorsque l’on en a payé huit à
quinze : le reste de ce que contient la SOUFFLANT s. m. Pistolet.
cruche n’est que de l’eau. Lorsque l’on SOULASSE. Ce mot, beaucoup plus
achète de l’huile, il faut dépoter, c’est le usité dans les départements qu’à Paris,
seul moyen de ne pas être dupe. n’est guère employé que par les voleurs
SOLLICEUR À LA POGNE s. m. de la haute pègre, et signifie : « se lier
Marchand ambulant. avec une personne pour la tromper
ensuite d’une manière quelconque ».
SOLLICEUR DE LACETS s. m. Gendarme. Tous les membres de la grande famille
SOLLICEUR DE LOFFITUDES s. m. des trompeurs peuvent donc être
Homme de lettres. nommés soulasses.
Un assassin, exécuté à Rouen il y a plu-
SOLLIR v. a. Vendre un objet le prix qu’il
sieurs années, avait donné à ce mot une
vaut.
autre signification. Voici dans quelle
SOLLIR DE L’ONGUENT. Être attaché occasion.
au poteau. Terme des voleurs de cam- « Eh bien, père Cornu, comment vous
pagne. La peine de l’exposition est, portez-vous? Que faites-vous main-
selon moi, une peine immorale ou du tenant? lui disait un jour un voleur qu’il
moins une peine inutile; car elle ne venait de rencontrer. — Toujours la
répare rien et ne corrige personne. grande soulasse, mon enfant », répondit
L’exposition, au contraire, enhardit celui le père Cornu. Et ces mots : « Toujours
auquel elle a été infligée; elle l’habitue à la grande soulasse », dans la bouche du
ne plus craindre la honte, et à supporter père Cornu 1, ne pouvaient être traduits
sans émotion les regards du public. Cela que par ceux-ci : « Toujours l’assas-
est si vrai, que, sur cent exposés, dix au sinat! »
plus paraissent se repentir. Les autres SOÛLOGRAPHIE s. f. Ivrognerie.
insultent le public et menacent les spec-
SOUTENANTE s. f. Canne.
tateurs de les dévaliser à l’expiration de
leur peine. SUAGE s. m. Chauffage.
La plupart des voleurs recevaient jadis SUAGEURS s. m. Chauffeurs. Les événe-
la marque avec indifférence. Ils cher- ments de notre première Révolution
chaient surtout à ne point faire la gri- avaient engagé beaucoup de personnes
mace, et ne manquaient pas de dire au à cacher ou à enfouir tout l’argent mon-
bourreau : « Eh! quoi, c’est déjà fini, ce nayé qu’elles possédaient, aussi des
n’est que cela! » et mille bravades de voleurs s’étaient réunis par bandes de
cette espèce. dix, quinze, vingt ou trente hommes,

133
SUCE LARBIN

pour attaquer les châteaux et les fermes très ordinaire; il appelait cela travailler
où ils croyaient trouver de l’argent. en lime sourde. Il expia ses forfaits sur la
Souvent le château sur lequel les sua- place de l’Hôtel-de-Ville.
geurs avaient jeté leur dévolu était cerné, SUCE LARBIN s. m. Bureau de place-
escaladé, et avant que ses habitants eus- ment de domestiques. Les bureaux de
sent eu le temps de se reconnaître, ils placement, tels qu’ils existent mainte-
étaient saisis et garrottés; le maître de la nant, nuisent à ceux qui se font servir, et
maison était alors amené devant une à ceux qui servent, aussi le mal qui
cheminée dans laquelle on avait fait un résulte de leur existence est-il visible à
grand feu, et le chef de la bande lui tous les yeux. Les quelques notes qui
demandait son argent, s’il ne faisait pas suivent, sont extraites du prospectus
connaître de suite le lieu dans lequel il que je publiais lorsque je me détermi-
était caché, on le menaçait de lui brûler nais à fonder, sous le titre de l’Intermé-
les pieds, et cette menace n’était que diaire, une agence qui, j’ose le croire,
trop souvent exécutée. aurait rendu d’éminents services à la
Beaucoup de personnes ont été cruel- société si elle avait été mieux comprise.
lement mutilées par les suageurs, qui « Un décret impérial du 10 octobre
très souvent ne se contentaient pas de 1810 fixa la position des individus qui
brûler les pieds de ceux qui se mon- étaient ou qui voulaient se mettre en
traient récalcitrants, et qui quelquefois service en qualité de domestiques; ce
se servaient du soufflet, supplice inventé décret, à la fois juste et sévère, prévoyait
par le nommé Chopine, dit le Nantais, tous les abus.
l’un des plus intrépides et des plus « Les bons domestiques l’accueillirent
cruels suageurs de la bande de Sallam- avec plaisir; l’homme probe ne redoute
bier. pas les investigations, il sait fort bien
Un autre individu de la même bande, qu’il ne peut que gagner à être connu;
nommé Calandrin, dit le Parisien, avait mais ceux dont la conscience n’était pas
proposé d’arracher les ongles à tous nette, employèrent tous les moyens que
ceux qui n’avoueraient pas de suite tout leur suggéra leur imagination pour
ce qu’on exigerait d’eux, et cette propo- éluder et paralyser les effets qu’il devait
sition avait été acceptée. produire : celui qu’ils adoptèrent devait
Capahut, dont j’ai parlé ci-dessus, nécessairement réussir, à une époque où
avait aussi fait partie d’une bande de la police était ombrageuse et la popula-
chauffeurs dans les environs de Paris. tion inquiète.
Comme on a pu le voir, assassiner ses « Si vous parlez de la police à la plu-
camarades pour s’approprier leur part part des habitants de Paris, ils croiront
de butin, n’était pour lui qu’une action tout ce que vous voudrez bien leur dire,

1. Le père Cornu, dont j’ai parlé dans mes Mémoires, avait trois garçons et deux filles : les
garçons sont morts tous les trois sur l’échafaud, et les deux filles en prison. Le caractère de
l’une d’elles, nommée Marguerite, était si cruel, qu’un jour, après avoir de complicité avec
toute sa famille commis un triple assassinat, elle porta la tête de l’une des victimes dans son
tablier pendant tout le temps qu’elle mit à faire plusieurs lieues.

134
SUCE LARBIN

ils flétriront du nom de mouchard tous voir, les rend au domestique et tout est
les individus dont ils ne connaissent pas dit; souvent aussi, pour ne point se
les moyens d’existence. donner la peine de s’habituer à un nom
« Les domestiques, presque tous nouveau, il donne à celui qu’il vient de
doués d’une certaine finesse et d’une prendre à son service le nom de son pré-
grande perspicacité, avaient remarqué décesseur, il se nommait Pierre, le nou-
cette tendance des esprits, ils l’exploitè- veau se nommera Pierre; le domestique
rent à leur profit. dont les intentions sont mauvaises, loin
« Lorsqu’ils se présentaient pour de s’opposer à cette manie, la fait naître;
obtenir une place et qu’on leur deman- qu’arrive-t-il ensuite? Pierre vole et se
dait l’exhibition de leur livret, ils répon- sauve; où chercher Pierre?
daient : “Monsieur ignore sans doute « L’impunité enhardit les fripons :
que tous les porteurs de livret sont lorsqu’un domestique a commis un vol
vendus à la police; nous n’avons pas de peu d’importance, un couvert, une
voulu en prendre afin de ne pas être montre, etc., le maître qui ne veut pas
contraints à exercer l’ignoble métier de sacrifier au juge d’instruction et aux
mouchard.” Si cette réponse eût été audiences de la cour d’assises un temps
seulement celle de quelques individus, qu’il peut employer plus agréablement,
ce grossier subterfuge n’aurait trompé le chasse et lui dit d’aller se faire pendre
personne; les domestiques sentirent ailleurs. Qu’arrive-t-il encore? Le
cela, aussi lorsqu’ils se trouvaient avec domestique ne va pas se faire pendre, il
ceux de leurs camarades possesseurs du va voler ailleurs; encouragé par l’indul-
livret qu’ils n’avaient pu obtenir, ils gence de son maître, il ne s’arrête plus à
disaient : “J’obtenais aujourd’hui une des bagatelles, il tente un coup hardi, et
excellente place, si je n’avais pas eu la s’il réussit il peut aisément se soustraire
maladresse de montrer mon livret; les aux recherches puisque l’on ignore
maîtres pensent que l’on n’en délivre jusqu’à son véritable nom.
qu’à des agents secrets de la police.”
Crédules comme tous les honnêtes « Ainsi sapé dans ses fondements, par
gens, les bons domestiques croyaient la ruse des domestiques et l’insouciance
cela, et lorsqu’à leur tour ils se présen- des maîtres, le décret de 1810 ne vécut
taient dans une maison nouvelle, ils pas longtemps : c’est souvent le sort des
cachaient avec soin leur livret. meilleures institutions.
« Les mauvais domestiques furent et « Aujourd’hui rien ne régit la classe si
sont encore favorisés dans leurs desseins nombreuse des domestiques (dans Paris
par l’indifférence coupable des maîtres, seulement on en compte plus de quatre-
qui ne cherchent pas assez à connaître vingt-dix mille), les effets déplorables de
l’homme qu’ils admettent dans leur cet état de choses sont visibles à tous les
intérieur, auquel ils confient leur for- yeux; les crimes nombreux commis par
tune et leur vie; ces derniers n’exigent des individus de cette profession épou-
de cet homme que des certificats sans vantent non seulement les gens obligés
authenticité; et qui, s’ils ne sont faux, de se faire servir, mais encore le phi-
sont très souvent arrachés à la complai- lanthrope qui désire l’amélioration des
sance; le maître les examine sans les classes infimes.

135
SUCE LARBIN

« Une cause qui contribue puissam- avec le domestique ayant de bons répon-
ment à démoraliser les domestiques, est dants. Un autre inconvénient des
la multitude de bureaux de placement bureaux de placement, moins grave il
qui infestent la capitale (on en compte est vrai, mais cependant très désa-
plus de trois cents); la Gazette des tribu- gréable, est celui-ci : vous demandez un
naux a plus d’une fois donné la mesure cocher, on vous envoie un pâtissier, vous
de la moralité des individus qui dirigent voulez un cuisinier, c’est un palefrenier
ces sortes d’établissements (nous appre- que l’on vous adresse.
nons au moment de mettre sous presse, « Si les bureaux de placement nuisent
que les tribunaux viennent de faire jus- aux maîtres, ils nuisent aussi aux bons
tice de deux de ces forbans. La Gazette serviteurs; alléchés par des annonces
des tribunaux rapporte, que les sieurs mensongères, ces hommes laborieux
Prévost et Turquin, directeurs du grimpent bravement les quelques étages
bureau de placement rue Saint-Denis, qui conduisent au cabinet du distribu-
n° 357, viennent d’être condamnés à un teur de places, paient une somme plus
an de prison, cent francs d’amende, et à ou moins forte, et sortent bercés par
la restitution des sommes nombreuses l’espérance d’obtenir un emploi qui
extorquées par eux). Tout le monde sait n’existe que sur le carton qui leur a servi
que leur but unique est de gagner de d’appeau. Les directeurs de bureaux de
l’argent; pour arriver à ce but ils doivent placement ont aussi des compères chez
désirer des mutations, car plus il y a de lesquels ils envoient des sujets qui arri-
mutations, plus il y a d’inscriptions à vent toujours trop tard.
recevoir.
« Lorsque l’on a toujours vécu dans
« Dans toutes les professions centrali- une certaine sphère, on ne trouve sou-
sées, lorsqu’un individu commet une vent dans son cœur que du mépris pour
faute, si elle est légère il se corrige, si elle ces individus que la société repousse de
est grave ou s’il y a récidive, il doit dispa- son sein, et tout le monde sait que le
raître de la corporation; les bureaux de mépris éloigne la compassion : dans la
placement qui admettent sans examen carrière pénible que j’ai parcourue, j’ai
préalable tous ceux qui se présentent, pu étudier des mœurs qui échappent
donnent aux mauvais domestiques la aux yeux des gens du monde; j’ai eu le
faculté de se produire comme des courage de fouiller les sentines de la
hommes nouveaux autant de fois qu’il y prostitution, et à quelques variantes
a d’établissement de ce genre; les près, j’ai toujours entendu la même his-
maîtres qui choisissent là leurs servi- toire. Une jeune fille arrive à Paris;
teurs sont donc continuellement lorsqu’à sa descente de voiture elle ne
exposés, et, sans qu’ils s’en doutent, trouve pas certaine courtière, elle porte
leurs domestiques (que l’on me ses pas vers le premier bureau de place-
pardonne cette comparaison) jouent ment, paye et attend patiemment la
chez eux le rôle de l’épée de Damoclès : place qui lui a été promise; le dénue-
au premier jour ils s’éveil-lent et ment, la misère arrivent avant la place,
sonnent leur domestique, il ne vient pas, et bientôt, ne sachant plus que faire, il
ils se frottent les yeux et cherchent leur faut qu’elle se prostitue à un de ces
montre; plus de montre, elle a disparu vieux libertins qui n’oseraient s’adresser

136
SUCE LARBIN

à une agence recommandable, et qui intéressante, et qui n’a besoin pour


vont hardiment chercher dans les devenir meilleure, que d’être guidée,
bureaux de placement les victimes de éclairée et surtout protégée.
leur lubricité, ou bien qu’elle meure de « Déjà bon nombre d’industriels me
faim; et que l’on ne croie pas que les trouvant toujours sur leurs pas, se sont
choses soient ici poussées jusqu’à leurs corrigés; ils suivent d’autres errements
dernières conséquences, il n’y a pas et manifestent l’intention de devenir
d’exagération dans ce que j’avance; je honnêtes : ce qui est arrivé aux flibus-
suis seulement rigoureusement vrai. tiers du commerce, arrivera sans doute
Oui, cette nécessité cruelle qui crie sans aux domestiques; tous mes efforts du
cesse aux oreilles du malheureux : “Il moins tendront à atteindre ce but : ceux
faut vivre”, a poussé plus de victimes qui ne seront qu’égarés seront ramenés
dans l’abîme, que la corruption et la avec douceur, ceux qu’on ne pourra cor-
débauche. riger seront repoussés de l’administra-
« Quelquefois aussi il arrive que ces tion, ils devront donc disparaître de la
individus sont les premiers trompés, à ce corporation : au reste, et qu’on ne croie
sujet que l’on me permette de citer un pas que ce que je vais dire soit une de
exemple récent. ces phrases de prospectus dont la bana-
« Un sieur Gazon avait chargé un indi- lité ne trompe plus personne; l’intérêt
vidu, à la fois écrivain public et directeur n’a pas été le moteur créateur de cette
d’une agence de placement, de lui entreprise, j’ai cédé aux instances des
trouver une jeune fille probe et jolie. plus recommandables philanthropes qui
L’obligeant courtier, sans trop ont bien voulu m’honorer, m’aider de
s’inquiéter de la première des qualités leurs conseils, et m’engager à ne point
exigées, procura au sieur Gazon une abandonner une entreprise dont je ne
jeune fille de dix-sept ans; ce dernier la cherche pas à me dissimuler les écueils,
reçut chez lui, et peu de temps après la et qui d’abord m’avait paru une utopie
jeune innocente lui vola 35 000 francs; irréalisable.
la Gazette des tribunaux a rendu compte « Je n’ai pas non plus commencé à agir
de ce fait (numéros des 28 août et sans m’être entouré de toutes les
11 septembre 1835). lumières qu’il était possible de
« Un établissement créé sur une vaste recueillir; j’ai pris les avis des person-
échelle, qui remédierait aux inconvé- nages haut placés qui se sont spéciale-
nients, aux vices même qui viennent ment occupés de la matière; j’ai
d’être signalés, établissement fondé consulté d’anciens et loyaux domes-
dans l’intérêt des maîtres et dans celui tiques : l’approbation des uns et des
des domestiques, doit, si je ne me autres a été une récompense préma-
trompe, satisfaire un besoin général et turée dont je saurai, je l’espère, me
vivement senti : les services immenses montrer toujours digne.
que j’ai pu rendre au commerce depuis « Sans pourtant négliger les anciens
que mes bureaux de renseignements domestiques, je m’occuperai plus spé-
existent, ont engagé mes nombreux cialement des hommes nouveaux qui
clients à désirer cet établissement, qui débuteront dans la capitale, car souvent
doit améliorer une classe nombreuse, les premiers pas d’un homme décident

137
SUCE LARBIN

de sa vie tout entière. Une correspon- mais qui peuvent être brisés sans
dance sera établie avec MM. les maires remords; cette funeste tendance des
de toutes les communes de France qui esprits a fait plus de coupables peut-être
voudront bien, sans doute, encourager que les vices naturels à l’homme, dont
mes efforts et m’adresser ceux de leurs l’éducation n’a pas corrigé les mœurs :
administrés qui viendraient à Paris pour le domestique qui ne reçoit en échange
servir. Aucun domestique ne sera admis de son travail, de ses soins, de son
à l’agence qu’il n’ait préalablement dévouement même, que de l’argent seu-
établi son individualité d’une manière lement, se dégoûte bientôt d’une chaîne
positive, et justifié de l’emploi de son dont l’espoir d’un meilleur avenir ne
temps depuis sa sortie de son pays. vient pas alléger le poids; il se sert, pour
« Une carte dont le domestique sera quitter cette position devenue insuppor-
porteur pour être envoyé en place, fera table, de tous les moyens qui se présen-
connaître ses nom, prénoms, ses antécé- tent à son esprit : aussi tel individu a
dents, etc., etc.; les maîtres sauront manqué à sa destinée qui devait être
donc enfin quelles sont les mœurs, les celle d’un honnête homme, parce que
habitudes et le caractère de leurs servi- ses protecteurs naturels n’ont pas su
teurs. deviner le fruit caché sous une rude
« Comme on l’a déjà dit, les mauvais écorce. Il existe malheureusement des
seront impitoyablement repoussés, les hommes essentiellement vicieux et
bons, au contraire, seront protégés, contre lesquels tous les correctifs doi-
aidés et secourus en cas de besoin. vent échouer; mais il en est, et le
« Je ne prétends pas avancer que ces nombre de ceux-là est plus considérable
mesures détruiront de suite le mal, le qu’on ne le pense, dont les fautes sont
temps seul peut opérer des prodiges; excusables, si l’on veut bien avoir égard
mais si les maîtres veulent bien, en aux circonstances qui les ont fait com-
s’adressant exclusivement à moi, mettre.
seconder mes efforts, le bien ne tardera « Autrefois il n’était pas rare de ren-
pas à se faire sentir. contrer des domestiques qui honoraient
« Les domestiques sortis de l’adminis- leur profession par des sentiments
tration devront donc jusqu’à un certain élevés et une probité à toute épreuve,
point inspirer de la confiance, car enfin cela se conçoit; autrefois le domestique
ils seront connus, et leur vie passée sera était un des membres de la famille; le
la garantie morale de leur vie à venir. maître savait lui pardonner les fautes
« On appréciera, j’ose l’espérer, ce que légères, les défauts de caractère, il
je viens de dire, et pour être bien com- s’occupait de son bien-être, il cherchait
prises, mes raisons n’ont pas besoin de à lui rendre sa position supportable, et
plus longues explications : que l’on me lorsque les années avaient blanchi sa
permette seulement les quelques lignes tête, il assurait son avenir. Aujourd’hui
qui suivent et qui doivent nécessaire- s’ils ne vont pas mourir à l’hôpital, les
ment terminer ce discours. domestiques périssent d’inanition sur la
« Ceux qui se font servir considèrent voie publique.
aujourd’hui leurs domestiques comme « On doit à tous les hommes, quelle
des instruments nécessaires sans doute, que soit d’ailleurs leur position sociale,

138
SUER UN CHÊNE SUR LE TRIMARD (FAIRE)

la considération qu’ils méritent : pour- devait produire le travail des hommes


quoi les domestiques sont-ils déshérités qui comprennent si bien ses intérêts.
de ce qui leur appartient? Les maîtres Quelques grandes mesures ont-elles
trop souvent oublient en leur parlant, été prises? A-t-on fait quelque chose qui
qu’ils s’adressent à des êtres doués pût servir au bonheur ou à l’améliora-
d’organes semblables aux leurs et tout tion des classes infimes? Je ne le crois
aussi sensibles; ils ne ménagent pas leur pas. Et cependant la plupart des plaies
susceptibilité, ne s’occupent pas de leur qui rongent la société pourraient être
avenir : cette négligence, cet égoïsme guéries, si seulement on y mettait le
font les mauvais domestiques; mais doigt.
lorsqu’ils seront certains de n’avoir sous La surveillance joue un grand rôle
leur toit que des serviteurs probes, dans la vie du voleur, et souvent elle fixe
fidèles, laborieux, ils voudront bien sans sa destinée; aussi j’ai cru devoir donner
doute leur accorder cette considération à cet article une étendue plus grande
qui rehausse l’homme à ses propres que celle de tous ceux qui précédent ou
yeux, l’encourage à bien faire et lui qui suivent, et le diviser en plusieurs
persuade que la droiture et l’honneur paragraphes. Ils sont destinés à faire
peuvent seuls constituer un bonheur connaître les causes qui conduisent la
véritable. » main de la plupart des hommes lors-
qu’ils commettent un premier crime; les
SUER UN CHÊNE SUR LE TRIMARD
germes de corruption que renferment
(FAIRE). Assassiner un homme sur la
les bagnes, les maisons centrales et
route.
même les maisons de correction; la pos-
SURBINE. Surveillance. Le philanthrope sibilité d’améliorer l’état moral des
par état est, sauf quelques rares excep- libérés; le quatrième, l’inutilité de la sur-
tions, un individu bien gai, bien gros, veillance.
qui dort la grasse matinée et s’apitoie,
après boire, sur le sort des malheureux I
qu’il est chargé de secourir. Quelles que
soient, au reste les obligations « On naît poète, on naît maçon », dit un
qu’impose le métier de philanthrope, il vieux proverbe. On pourrait dire, en
faut croire cependant que c’est un excel- donnant à ce proverbe une certaine
lent métier, car, maintenant la philan- extension, « on naît voleur », et ajouter
thropie, comme l’esprit, court les rues; que « la société n’a pas le droit de punir
tous ceux qui ne savaient que faire se un homme seulement parce que son
sont mis philanthropes. Ils ont taillé leur organisation est vicieuse ». Mais l’expé-
plume, et ont écrit pour le peuple et rience a depuis longtemps prouvé, les
dans l’intérêt du peuple. Ils ont gagné à phrénologistes eux-mêmes ont reconnu
ce métier des biens au soleil, des décora- que l’éducation pouvait corriger les torts
tions et des inscriptions sur le grand de la nature. Ainsi donc, une société
livre. Mais, c’est en vain que je regarde bien organisée a le droit incontestable
autour de moi, je ne vois pas ce que le de punir ceux qui violent ses lois. Mais
peuple a gagné. Il est assez étonnant l’exercice de ce droit doit être subor-
qu’il n’ait point recueilli les fruits que donné à l’observation de quelques

139
SURBINE

conditions qui ont été énumérées par de insignifiant, l’expérience m’a démontré
plus habiles que moi. Ces conditions, la vérité de ce que j’avance ici. La plu-
dans l’état actuel de notre société sont- part des enfants que j’avais vus errer
elles observées? Je ne le crois pas. sans but sur la voie publique sont
La famille des voleurs, je dois en devenus après avoir commencé par des
convenir, est beaucoup plus nombreuse riens, d’éhontés voleurs, et sont enfin
qu’on ne se l’imagine, et je ne parle ici tombés entre mes mains.
que de ceux qui violent ouvertement les Mais, me répondra-t-on, tous les
lois pénales du pays. Il en est de même enfants du peuple ne sont pas élevés
des causes qui leur donnent naissance. ainsi : il y a des salles d’asile. D’accord,
Elles sont nombreuses aussi, et leur
mais les salles d’asile, institutions émi-
énumération formerait sans peine la
nemment utiles, ne sont pas assez nom-
matière de deux volumes semblables à
breuses pour que tous les enfants
ceux-ci. Je ne parlerai donc que des
puissent en obtenir l’accès. Il y a aussi
principales : le manque d’éducation, la
des écoles spécialement destinées aux
misère, les passions.
enfants du peuple. Apprend-on dans ces
Le manque d’éducation. Presque tous écoles, et même dans celles d’un ordre
les voleurs sortent des rangs du peuple. plus élevé, à respecter les lois du pays?
Pourquoi? Il n’est pas difficile de
Non. On peut donc, jusqu’à un certain
trouver une réponse à cette question.
point, croire que celui qui commet un
Les gens du peuple, sauf quelques premier crime, et qui est jeune encore,
rares exceptions, quittent leur domicile ne pèche que par ignorance. Puisque
le matin pour aller à leurs travaux, et n’y tous les Français doivent connaître la
rentrent que le soir pour souper et se loi, apprenez la loi à tous les Français.
livrer au sommeil. Ceux d’entre eux qui Mais tous les parents ne voudraient
ont des enfants les laissent courir toute peut-être pas envoyer leurs enfants aux
la journée dans la rue, et ne cherchent à
salles d’asile? Cela n’est pas probable;
savoir ni ce qu’ils ont fait, ni ce qu’ils ont
mais on pourrait les y contraindre, car le
appris. Et c’est parce qu’ils croient qu’il
droit de faire le bien est un droit incon-
vaut bien mieux les laisser courir que de
testable.
les enfermer, qu’ils agissent ainsi, ce
n’est point par indifférence. Oh! non, La misère. Il y a, dit-on, du travail pour
les gens du peuple aiment leurs enfants. tout le monde, cependant ceux qui
Ces enfants, livrés ainsi à eux-mêmes, avaient écrit sur leur drapeau vivre en
sans autre guide que leur libre arbitre, travaillant ou mourir en combattant,
envient le sort de ceux de leurs cama- n’avaient pas de travail. Cependant,
rades qui peuvent jouer au bouchon et tous les jours les tribunaux condamnent
acheter quelques friandises, et ils ne des individus qui n’ont ni domicile, ni
manquent pas de faire comme eux. Ils moyens d’existence, et qui cependant
dérobent quelques objets de mince ne sont pas encore devenus voleurs. Si
valeur à l’étalage d’une boutique, puis ces individus avaient trouvé l’occasion
ils s’aguerrissent et deviennent d’auda- d’utiliser leurs facultés, ils n’auraient
cieux voleurs. Que l’on ne croie pas que probablement pas manqué de la saisir,
je tire une conséquence grave d’un fait car je l’ai déjà dit, et je le répète, leur

140
SURBINE

misère est une présomption en leur plus précieux et le dernier de ses biens,
faveur. la liberté, aller trouver le commissaire de
Les passions. Les gens qui ont toujours police de son quartier, et lui demander
vécu dans l’abondance, qui n’ont jamais ce qu’alors il obtiendra, du pain en
eu le temps de former un désir, conçoi- échange de son travail; lorsque enfin,
vent difficilement que l’on commette un quelques lois préventives seront écrites
crime, une mauvaise action, même pour à côté des lois répressives de notre
satisfaire une passion. Il est très facile Code, alors seulement il sera permis de
d’être vertueux lorsque l’on possède. se montrer sévère sans cesser d’être
S’ils devenaient malheureux, ils auraient juste; car personne ne pourra jeter au
probablement un peu plus d’indulgence visage du magistrat qui, lorsqu’il est
pour celui qui ne s’est jamais couché assis sur son siège, représente la société
dans un bon lit, qui passe les trois quarts tout entière : « J’ai volé pour manger, je
de sa vie exposé à toutes les injures du veux bien m’acquitter de la tâche qui
temps, qui mange du pain sec à la fumée m’est imposée, mais je suis homme, j’ai
de leurs cuisines, et qui vole pour se le droit de vivre, et la société dont vous
procurer quelques jouissances. êtes le représentant n’a pas celui de me
Lorsqu’il existera des écoles dans les- laisser mourir de faim. » Maintenant il
quelles les enfants du peuple recevront faut admirer ceux qui restent vertueux,
une éducation proportionnée à leurs plaindre ceux qui succombent, leur
capacités; lorsque des professeurs tendre la main lorsqu’ils ont expié leurs
seront chargés de leur faire connaître et fautes, et chercher avec soin les moyens
respecter les lois du pays et de leur de les empêcher de succomber de
apprendre par leurs paroles, et surtout nouveau 1.
par leur exemple, à chérir la vertu;
lorsqu’en sortant de ces écoles, ils pour-
ront entrer dans un établissement pour y II
apprendre un état, et y contracter des
habitudes d’ordre et de sobriété. On peut conclure de ce qui précède
Lorsque l’homme dénué de ressources qu’il y a, parmi les hommes qui languis-
pourra, sans craindre de se voir ravir le sent dans les bagnes et dans les maisons

1. Personne, je le pense, ne mettra en doute l’utilité d’établissements semblables à ceux que je


propose, mais on pourrait objecter qu’il n’y a pas d’argent pour les fonder; l’argent ne manque
point lorsqu’il s’agit de futilités; avec ce que coûte un vaisseau de carton, on pourrait fonder
une salle d’asile, avec ce que coûte l’érection d’un obélisque qui ressemble plus à la cheminée
d’une usine qu’à toute autre chose, on pourrait établir un atelier dans lequel les nécessiteux
trouveraient toujours du travail, au reste je ne sais pas pourquoi on n’imposerait point ceux qui
possèdent, ils boiraient peut-être quelques bouteilles de champagne de moins, ils ne donne-
raient pas autant à la danseuse qu’ils entretiennent, mais où serait le mal, il est même possible
de vivre sans champagne et sans danseuse.
Ces établissements, si jamais ils existent, devront être administrés par des philanthropes
éclairés, et non rétribués.
Si l’on veut diminuer le nombre des malfaiteurs, il faut, ce qui n’est pas impossible, rendre
meilleurs et plus heureux ceux qui appartiennent aux classes inférieures de la société.

141
SURBINE

centrales, des individus qui, quoique Ce n’est pas tout encore, les individus
bien coupables sans doute, doivent dont je parle reçoivent souvent des
cependant inspirer quelque intérêt. secours de leurs camarades libres; ils
rient, chantent et boivent; les autres, au
Mais il y a aussi, dans les bagnes et
contraire, sont abandonnés de tous,
dans les maisons centrales, des hommes
aussi l’envie de jouir des mêmes avan-
qui exercent depuis si longtemps, qui se
tages les engage à profiter des leçons
sont si bien familiarisés avec tous les
qu’on veut bien leur donner; le mépris,
crimes, et dont la nature est si cor-
que les grands coupables et quelquefois
rompue, que tous les correctifs possibles
même les employés subalternes de la
doivent échouer contre eux; de ces prison dans laquelle ils sont détenus leur
hommes, en un mot, dont on doit déses- témoignent, les humilie, et rien ne leur
pérer, et qui doivent être regardés coûte pour conquérir l’estime de ceux
comme des membres gangrenés du auxquels d’abord ils ne pouvaient
corps social; membres qu’il faut retran- penser sans éprouver un sentiment
cher si l’on ne veut pas que le corps tout d’horreur; cela est si vrai, que j’ai vu
entier périsse; l’unique occupation de plus d’une fois des hommes s’accuser de
ces hommes est de chercher à cor- crimes qu’ils n’avaient pas commis, pour
rompre ceux qui ne pensent pas comme acquérir le droit de dire qu’ils apparte-
eux. naient à la haute pègre.
Les grands coupables, les voleurs qui L’argot est à peu près la seule langue
ont donné des preuves de hardiesse et qui soit parlée dans les prisons et dans
de capacité, sont beaucoup mieux les bagnes, même par les employés
traités dans les bagnes et dans les mai- supérieurs et inférieurs. Ce jargon dont
sons centrales, que ceux qui expient une tous les mots expriment les choses du
faute légère au bagne; les places de bar- métier familiarise avec elles.
berot, de payot, dans les maisons cen- L’autorité ne tient pas le moindre
trales, celles de conducteur de travaux, compte des efforts que fait le prisonnier
leur appartiennent de droit, et cela se pour reconquérir l’estime qu’il a per-
comprend : ils sont ordinairement plus due; les condamnés savent cela, et bien
actifs, plus industrieux que les autres, ils certains que l’on ne croira même pas à
ne se laissent pas abattre par la mauvaise leur repentir, ils se livrent à leurs pen-
fortune, et l’administration à laquelle ils chants au lieu de les combattre.
rendent souvent d’importants services, Le mépris que l’on témoigne aux
et qui craint sans cesse qu’ils ne parvien- condamnés, la rudesse avec laquelle on
nent à tromper sa vigilance, leur accorde les traite, les humiliations qu’on leur fait
tout ce qu’elle peut leur accorder. éprouver, finissent par leur persuader
Daumas-Dupin, exécuté à Paris il y a qu’ils n’appartiennent plus à la société,
quelques années, était payot au bagne et cela ne doit pas étonner, on prend
de Toulon, et au moment où j’écris pour ainsi dire le soin de leur apprendre
l’assassin Fort occupe la même place au qu’ils seront repoussés de tous lorsqu’ils
bagne de Brest, et peut se promener par seront rendus à la liberté, et que des
la ville accompagné d’un garde- remords véritables, une bonne conduite
chiourme. soutenue, n’effaceront pas la tache qui

142
SURBINE

est imprimée sur leur front. Est-il donc J’ai vu des exemples de correction bien
étonnant qu’ils se découragent et finis- frappants. J’ai employé des hommes qui
sent par croire qu’ils doivent accepter la n’avaient jamais exercé qu’une seule
guerre que la société leur propose? profession, celle de voleur, qui avaient
J’ai dit à la fin du premier paragraphe subi plusieurs condamnations, que l’on
que l’homme qui restait toujours ver- devait en un mot croire incorrigibles,
tueux devait être admiré, je dois dire, en cependant, je n’eus jamais l’occasion de
terminant celui-ci, que l’on ne saurait me plaindre d’eux. Je puis le dire à
témoigner trop de reconnaissance à haute voix, pas un seul des libérés que
celui qui, lorsque tant d’éléments de j’ai employés n’a commis une infidélité
corruption ont été, pour ainsi dire, pendant qu’il était sous mes ordres.
ligués contre lui, ne sort pas du bagne Quelques-uns furent renvoyés soit pour
ou de la prison plus mauvais qu’il n’y est ivrognerie, soit pour incapacité, et
entré. replacés en surveillance dans les
départements; c’est alors seulement
III qu’ils se firent condamner de nouveau.
Je le répète, parce que j’en ai l’intime
Personne encore ne s’est occupé sérieu- conviction, la plupart des libérés
sement du sort des libérés; on a cru pro- peuvent être amenés à résipiscence.
bablement qu’ils n’étaient point Beaucoup de condamnés pourraient
susceptibles de se corriger, ou bien que donc reprendre dans la société la place
l’entreprise n’était pas assez importante qu’ils occupaient précédemment, si la
pour être tentée. Cependant, si l’on surveillance ne venait pas les saisir à leur
voulait bien essayer de ramener insensi- sortie de prison.
blement les libérés sur la bonne voie, je
crois que la morale et l’humanité gagne-
raient quelque chose à cet essai. IV
Si le législateur n’avait pas pensé que
les hommes qui ont failli pouvaient se Beaucoup de personnes très estimables
corriger, et redevenir meilleurs, il aurait du reste, et dont la bonne foi ne saurait
sans doute conservé le code de Dracon. être mise en doute, considèrent la sur-
Mais s’il a voulu proportionner les veillance comme une mesure éminem-
peines aux crimes et aux délits; s’il a ment utile. Il leur paraît juste et naturel
laissé aux magistrats chargés de les à la fois, que la société ait les yeux tou-
appliquer la faculté de les modérer jours fixés sur ceux de ses membres qui
encore, suivant que le coupable leur
ont violé ses lois, et qui, par le fait seul
paraîtrait mériter, soit par ses antécé-
de cette violation, se sont volontaire-
dents, soit par son repentir, plus ou
ment mis en état de suspicion légitime.
moins d’indulgence, c’est qu’il avait au
contraire la conviction que l’homme Il est malheureusement plus facile de
condamné à une peine temporaire pou- rétorquer par des faits que par des
vait s’amender, se corriger et reprendre raisonnements les arguments que ces
dans la société la place qu’il n’avait que personnes avancent pour soutenir leur
momentanément perdue. opinion.

143
SURBINE

La surveillance serait une mesure utile, condamnation elle-même pour ceux qui
si nous étions tous exempts de préjugés. sont soumis, à l’expiration de leur peine,
Malheureusement il n’en est pas ainsi. à la surveillance de la haute police. Et, je
Quoique nous soyons, dit-on, le ne crains pas de le dire, les libérés qui
peuple le plus éclairé de la terre, les pré- n’ont point de fortune doivent opter
jugés nous dominent encore. Lorsqu’un entre deux partis, mourir ou redevenir
débiteur a payé ce qu’il devait, personne ce qu’ils étaient. Mourir! tous les
ne vient lui reprocher les retards qu’il a hommes n’ont pas assez de courage
mis à acquitter sa dette. La position du pour cela. Le libéré repoussé durement
libéré est, suivant moi, tout à fait sem- par cette société que jadis il a offensée,
blable à celle du débiteur retardataire. Il mais à laquelle cependant il ne doit que
devait à la société une réparation quel- ce que tous les hommes doivent,
conque, et s’il s’est acquitté en subissant reprend ses anciennes habitudes, il va
la peine qui lui a été infligée, pourquoi retrouver ses camarades du temps
donc lui reprocher sans cesse la faute ou passé, qui lui donnent ce qui lui
le crime qu’il a commis; pourquoi le manque, un asile et du pain, et bientôt il
repousser impitoyablement? Lorsque redevient malgré lui ce qu’il était jadis.
les Pharisiens voulurent lapider la Qui donc a tort? C’est la société; ce
femme adultère : « Que celui qui est sont les préjugés. Pourquoi ne pas
sans péché lui jette la première pierre », écouter l’homme qui vient à résipis-
dit le Rédempteur, et la femme adultère cence, l’homme auquel une circons-
vécut pour se repentir. Vous êtes donc tance souvent indépendante de sa
plus purs que le Rédempteur, vous tous volonté, une mauvaise éducation, une
qui êtes sans pitié. passion qui n’a pas été combattue ont
Je connais des gens qui occupent dans fait commettre une faute quelquefois
le monde de très belles positions, et qui involontaire, et souvent excusable?
méritent sous tous les rapports l’estime Pourquoi se montrer inhumain pour le
qu’ils inspirent. Ces hommes cependant seul plaisir de l’être? À quoi sert un
ont tous subi des condamnations plus Code qui proportionne les peines aux
ou moins fortes. Eh bien! je le répète, ils délits, si le coupable est marqué pour
méritent l’estime qu’ils inspirent, et, toujours du sceau de la réprobation?
cependant, si leur position était connue, L’injuste préjugé créa la récidive.
ceux qui maintenant leur touchent la Que l’on ne croie pas que le libéré suc-
main, qui les admettent à leur table, s’en combe toujours sans avoir combattu.
éloigneraient comme on s’éloigne d’un Lorsque j’étais chef de la police de
lépreux ou d’un pestiféré. sûreté, des libérés qui avaient obtenu la
J’ai vu souvent des libérés parvenir, en permission de résider à Paris, et qui ne
cachant leur position, à se faire pouvaient trouver du travail, venaient
admettre dans un atelier, s’y très bien souvent me voir et me demander des
conduire durant plusieurs années, et secours. Je les secourus longtemps, mais
cependant en être ignominieusement enfin je fus forcé de cesser, alors ils volè-
chassés lorsqu’elle était connue. rent pour vivre.
Les conséquences de la condamnation Le séjour des grandes villes est interdit
sont donc cent fois plus terribles que la aux libérés, et cependant ce n’est que

144
SURBINE

dans les grandes villes que ceux d’entre Belle garantie pour la société qu’une
eux qui exercent quelques-unes des somme de 100 francs!
professions qui se rattachent au luxe, En thèse générale, on doit mieux
peuvent trouver des moyens d’exis- penser de celui qui ne peut payer son
tence. cautionnement que de celui qui, le jour
Ils sont souvent envoyés en résidence même de sa sortie de prison, s’empresse
là où ils n’ont ni parents ni amis! Que de porter au bureau de police de sa
peuvent-ils faire? commune la somme exigée par l’admi-
nistration.
Si la surveillance était efficace, si elle
C’est cependant pour lui que sont
prévenait toutes les récidives, je com-
réservées toutes les rigueurs de la police,
prendrais qu’elle fût conservée, dût la
on ne s’occupe pas plus des autres que
mort de tous les libérés bons ou mauvais
s’ils n’existaient pas.
s’en suivre. Les intérêts particuliers doi-
vent toujours céder le pas aux intérêts Je connais à Paris un libéré du bagne
généraux; mais, je ne crains pas de le de Lorient qui porte à sa boutonnière
dire, la surveillance ne sert absolument à trois décorations : la Légion d’honneur,
rien. Saint-Louis et la croix de Juillet. J’ai vai-
nement signalé cet homme à la police,
On peut s’y soustraire moyennant on ne lui a jamais demandé, du moins je
100 francs. dois le croire, seulement d’où ni de qui il
En bonne morale, si on laisse subsister tenait ces décorations. Si cet homme
la surveillance, il ne devrait jamais être s’était amendé, je n’en parlerais pas;
permis au libéré de s’en affranchir, car mais il est encore ce qu’il était jadis, un
dans l’état actuel de notre législation, si insigne fripon, et son unique métier est
les magistrats chargés d’appliquer les d’exploiter le commerce de Paris et des
lois ont infligé à un homme la peine de départements, il est devenu l’un des
la surveillance, c’est que probablement plus habiles faiseurs de la capitale; aussi
il la mérite. Eh bien, je le demande, je crois rendre à mes lecteurs un impor-
n’est-il pas ridicule que la possession tant service en leur esquissant le portrait
d’une somme de 100 francs puisse de cet individu. Il peut être âgé
rendre nuls les effets de la loi? Est-ce d’environ cinquante-cinq ans, sa taille
que cette fatale tendance de notre est élevée, ses manières sont celles de la
siècle, qui n’accorde des vertus qu’à bonne compagnie, ses cheveux sont gris,
celui qui possède, serait devenue une et sa physionomie assez agréable; il est
règle assez générale pour ne point souf- toujours paré du ruban de ses décora-
frir d’exceptions? Croit-on par hasard tions.
que le libéré qui peut acheter sa sur- Je ne signale cet individu que pour
veillance est plus vertueux qu’un autre? prémunir les commerçants qu’il pourrait
S’il en est ainsi, on se trompe bien gros- attaquer, et qui, s’ils n’étaient pas pré-
sièrement, le libéré qui veut mal faire a venus, succomberaient infailliblement,
bientôt trouvé dans la poche de ses car le sieur P. A… ne manque ni d’esprit
camarades ou dans celle du premier ni d’instruction; il peut sans peine
receleur venu, ce qui lui manque pour prendre toutes les formes, même celle
être tout à fait libre. d’un honnête homme.

145
SURBINE

Plusieurs centaines d’individus sem- Leur permettre surtout de cacher leur


blables à celui dont je viens de parler, et position, car, je le répète, les préjugés
dont la position est la même, vivent et qui arrêtent encore la carrière de tant
vivent bien aux dépens de ceux qu’ils d’hommes, les préjugés contre lesquels
dupent. Cependant on ne songe pas à nous crions tous, et auxquels cependant
les inquiéter, ils ont payé leur caution- nous nous soumettons tous, les préjugés
nement. repoussent le libéré, aussi ils causent
La surveillance est donc une peine inu- plus de mal et donnent naissance à plus
tile et immorale en même temps : inutile de récidives que les dispositions
parce qu’elle ne prévient ni ne répare vicieuses des libérés.
rien, immorale parce qu’elle tourmente Que l’on envisage avec un esprit
sans but des hommes qui peut-être ne exempt de préventions, et surtout de
demandent qu’à faire oublier par leur sang-froid la question soumise à l’appré-
conduite à venir leur conduite passée. ciation du lecteur, et chacun, quelle que
Mais ce n’est pas seulement contre la soit l’infériorité de son esprit et le peu
peine elle-même qu’il faut s’élever, c’est de lumières qu’il possède, trouvera, sans
aussi contre la manière dont elle est exé- beaucoup chercher, un remède à
cutée. opposer aux maux qui marchent à la
Les libérés qui ont obtenu la permis- suite des erreurs et des préjugés.
sion de résider dans les grandes villes, Les bornes que je me suis imposées en
sont forcés de se présenter à de cer- commençant cet ouvrage ne me permet-
taines époques au bureau de police, de tent pas de m’étendre davantage sur un
sorte que s’ils parviennent à cacher tou- sujet qui exige peut-être plus de déve-
jours leur position, ils ne tardent pas à loppements. J’ai indiqué le mal et les
être pris pour mouchards. causes qui le produisent; j’ai aussi
Dans les communes rurales ils sont indiqué les remèdes propres à le guérir;
soumis à l’arbitraire du dernier garde je souhaite que ma voix trouve un écho
champêtre, et ceux d’entre eux qui culti- dans le cœur de tous les hommes géné-
vent la terre ne peuvent quitter leur reux.
commune pour aller vendre leurs
légumes au marché de la ville voisine V
sans rompre leur ban, et s’exposer à une
peine correctionnelle. Que l’on me permette maintenant
La surveillance est donc une captivité d’ajouter aux détails qui précèdent le
après la captivité. récit d’un fait récent.
Si l’on ne veut pas que les libérés suc- Par arrêt de la cour d’assises de
combent de nouveau, si l’on veut qu’ils Versailles, en date du 3 mai 1822, le
rentrent dans le sentier de l’honneur, il sieur Jean-Louis Crosnier, alors âgé de
faut qu’une main secourable les prenne quarante-trois ans, est condamné à cinq
à leur sortie de la prison ou du bagne, et années de travaux forcés.
leur procure du travail. Crosnier avait commis un vol de
Il faut quelquefois leur accorder quel- céréales, la nuit, à l’aide d’escalade.
ques témoignages de confiance, afin de Tant que dura sa captivité, Crosnier
les réhabiliter à leurs propres yeux. sut, par une conduite digne de servir

146
SURBINE

d’exemple, mériter l’estime et la protec- villes où il lui serait possible de cacher sa


tion des gens auxquels il était subor- position, et de trouver du travail, s’il
donné. Le colonel directeur de exerce une des professions qui se ratta-
l’artillerie de marine du port de Toulon chent à l’article Paris. « Il ne peut
le prit à son service, et lors de sa libéra- quitter sa résidence sans l’autorisation
tion, il lui délivra un certificat conçu en du préfet du département. » Ainsi, s’il
termes très honorables. cultive la terre, il ne pourra aller vendre
Les meilleurs arguments que l’on ses fruits au marché de la ville voisine,
puisse opposer à la surveillance sont, sans rompre son ban.
sans contredit, l’analyse du congé
Que peut-il donc faire? Violer la loi, et
délivré au forçat qui s’y trouve soumis.
voler pour vivre! C’est aussi ce qu’il fait
« Le forçat libéré ne peut, à moins
presque toujours.
d’avoir obtenu une autorisation spé-
ciale, résider ni à Paris, ni à Versailles, ni Crosnier, porteur d’un congé dont le
dans aucune ville où il existe des palais modèle est ci-dessous, revint en 1827
royaux », c’est-à-dire dans aucune des dans son pays.

N° D’ENREGISTREMENT
2993

Le dénommé au présent congé LE COMMISSAIRE DE LA MARINE, préposé à l’Adminis-


a choisi pour résidence tration et police du bagne au port de Toulon, certifie à
MAURECOURT, tous qu’il appartiendra, que, d’après les ordres de Son
département de Seine-et-Oise. Excellence le MINISTRE DE LA MARINE ET DES COLO-
40 jours NIES, en date du 28 mai 1827, il a, en sa présence, fait
détacher de la chaîne et mettre en liberté le nommé
CROSNIER, JEAN-LOUIS, forçat, détenu en ce port sous
le n° 17, 838, fils de JEAN-LOUIS et de feu APOLINE-
ROSALIE, mâle, profession de jardinier, né à Maure-
NB : signalement actuel pris court, département de Seine-et-Oise, le… 1779, taille
sur l’individu, et non copié d’un mètre 64 centimètres, cheveux et sourcils bruns,
sur les matricules. barbe id. grisonnante, visage ovale plein, yeux gris, nez
long, bouche moyenne, menton rond, front couvert et
étroit, tatoué sur les deux avant-bras légèrement,
lequel avait été condamné, à l’âge de quarante-trois ans,
à la peine de cinq ans de fers, le 3 mai 1822, par la Cour
d’Assises de Seine-et-Oise séant à Versailles, pour
soustraction frauduleuse, dans un champ, de bottes
de fèves, et d’un autre antérieur de raisins, commis la

147
SURBINE

nuit à l’aide d’escalade et de complicité, dans un clos


fermé de murs, faisant partie d’une habitation,
condamné en outre à la surveillance et à 200 F de
DÉCOMPTE PÉCULE cautionnement; exposé le 9 juillet 1822. Lequel a
Payé au forçat déclaré choisir pour résidence Maurecourt, département
lui-même ........................... 20 de Seine-et-Oise.
Envoyé au Maire En foi de quoi le présent lui a été expédié, pour lui
résidence ...................... 39 39 servir et valoir ce que de raison, sous la condition qui lui
Total égal a été notifiée, lorsqu’il a été remis aux Autorités civiles,
à la recette .................... 59 39 de se conformer aux dispositions du Décret du 17 juillet
Le commis de Marine, 1806. — ART. 5. Aucun forçat libéré, à moins d’une
ROUBIN autorisation spéciale du Directeur général de la
Police, ne pourra fixer sa résidence dans les villes de
Paris, Versailles, Fontainebleau et autres lieux où il
existe des palais royaux, dans les ports où des bagnes
sont établis, dans les places de guerre, ni à moins de
trois myriamètres de la frontière et des côtés. —
ART. 10. Aucun forçat libéré ne pourra quitter le lieu
de sa résidence, sans l’autorisation du Préfet du
département. — ART. 11. Sur toute la route à suivre
par le forçat libéré, l’Officier public du lieu auquel il
sera tenu de se présenter, visera sa feuille, et notera la
somme qu’il aura remise au forçat libéré pour se
rendre à la nouvelle couchée qu’il lui aura indiquée.
— ART. 12. Arrivé à sa destination, le forçat libéré se
présentera au Commissaire de police ou au Maire du
lieu, qui lui délivrera son congé en échange de sa
feuille de route.
Si le dénommé au présent Congé enfreint les ordres
qui s’y trouvent mentionnés, et s’il est rencontré hors
de la route qui lui aura été tracée, il sera arrêté et
poursuivi par qui de droit, pour subir les peines qu’il
aura encourues.
CH. DARTUGE Fait à Toulon, le neuf du mois de juillet mil huit cent
vingt-sept.
(XI.) Marine. N. 125
(1825) Signé, RAYNAULT.

Vu par le Commissaire général de la Marine,


Signé, BÉRARD.

Porteur d’un semblable congé, il n’avait eu que son travail pour se


n’aurait certainement pas trouvé les procurer des moyens d’existence. Mais
moyens d’utiliser son industrie s’il heureusement pour lui, il n’en était pas

148
SURBINE

ainsi; il possédait quelques biens qu’il ensuite colportée chez les autres mem-
fit valoir. Enfin, il parvint à oublier près bres du conseil dont, il faut bien le
de sa femme et de ses enfants, les souf- croire, la religion fut surprise, car Cros-
frances qu’il avait éprouvées. nier possède des certificats signés d’eux,
Grâce à une conduite régulière et à et qui ôtent toute valeur à la délibéra-
une sage administration de ses biens, tion du conseil municipal de Maure-
Crosnier est aujourd’hui un des plus court. Cependant cette délibération
aisés habitants de la commune qu’il ainsi faite fut envoyée au préfet du
habite, et il possède l’estime de tous département. Il y était dit que le conseil
ceux qui le connaissent. ne pouvait délivrer le certificat
Persuadé que l’on ne pouvait lui qu’autant que Crosnier sortirait de la
refuser sa réhabilitation, et pour obtenir commune.
le certificat de bonne conduite exigé par La loi, article 620 du Code d’instruc-
l’article 620 du Code d’instruction cri- tion criminelle, ayant été mal inter-
minelle, Crosnier se présenta devant le prétée par le conseil municipal de
sieur Memacle, maire de sa commune, Maurecourt, ou plutôt par le maire de
assisté d’un conseil pourvu de procura- cette commune, M. le préfet renvoya à
tion. ce dernier la décision en question, avec
Fort du témoignage de sa conscience, l’ordre de convoquer le conseil de nou-
et ne craignant pas que le maire pût lui veau, afin de savoir par une nouvelle
dire qu’il n’avait pas de droits à recou- décision s’il avait lieu d’accorder le cer-
vrer sa qualité de citoyen, Crosnier le tificat, et, dans le cas contraire, énoncer
pria de vouloir bien convoquer le conseil les motifs de l’empêchement.
municipal de la commune. Le sieur Peu de temps après, le fondé de pou-
Memacle lui répondit qu’il ne le pouvait voir de Crosnier, après avoir acquis la
sans y être autorisé par M. le préfet du certitude que M. le préfet avait envoyé
département de Seine-et-Oise; et il un nouvel ordre à M. Memacle, se
ajouta que Crosnier ne devait pas rendit à Maurecourt et le pria de vouloir
espérer une décision favorable. « Qu’ai- bien convoquer le conseil. « Je n’ai pas
je donc fait depuis que je suis dans la reçu d’ordre », répondit le maire, sans
commune ? dit alors Crosnier. — Je ne s’écarter du respect qu’il devait au
suis pas ici à confesse, répondit le maire. caractère que la loi accorde aux magis-
Je n’ai rien à vous dire; seulement soyez trats. Le fondé de pouvoir lui soutint
bien persuadé que vous n’aurez pas ma qu’il avait reçu quelques jours aupara-
protection. » vant cet ordre qu’il prétendait ne point
Crosnier, n’ayant absolument rien à connaître. Alors le sieur Memacle
craindre, se pourvut auprès de M. le s’emporta, et dit au fondé de pouvoir
préfet, et il en obtint, pour M. le maire, que, tant qu’il serait maire, Crosnier ne
l’autorisation de convoquer le conseil. serait pas réhabilité; qu’il recevait tous
Le conseil fut en effet convoqué; il les jours des voleurs et des forçats
était seulement composé de trois mem- libérés, et que journellement il lui parve-
bres. Une décision, rédigée à l’avance nait des plaintes contre lui.
par le maire, fut signée séance tenante C’est ici le lieu de faire remarquer que
par les trois membres présents, et fut c’est chez le sieur Memacle que fut

149
SURBINE

commis le crime qui conduisit Crosnier majorité de sept voix contre cinq; ainsi
au bagne. donc, sur les douze hommes qui avaient
Quelques jours après, le fondé de pou- mission de prononcer sur le sort de
voir de Crosnier se trouva avec le sieur Crosnier, cinq ont cru à son innocence;
Memacle et un sieur Moret, membre du mais ce n’est point cela, un arrêt a
conseil municipal de la commune de condamné Crosnier, mon intention
Maurecourt, à la préfecture du départe- n’est point d’en contester la justice, mais
ment de Seine-et-Oise. Le sieur Crosnier a subi la peine à laquelle il a été
Memacle, qui n’avait point encore condamné; pendant tout le temps de sa
aperçu le fondé de pouvoir, dit au secré- captivité, il s’est fait remarquer par sa
taire général que Crosnier était craint de douceur, sa soumission, sa bonne
tous les habitants du pays, et que ce conduite. Crosnier, depuis dix ans qu’il
n’était que grâce à la terreur qu’il inspi- habite la commune de Maurecourt, n’a
rait qu’il trouvait à qui parler. Le fondé point, quoi qu’en dise le sieur Memacle,
de pouvoir crut que son devoir était donné le moindre sujet de plainte, c’est
d’intervenir, et il soutint au sieur ce que prouvent du reste les certificats
Memacle que ce qu’il avançait contre dont il est porteur, certificats émanés
Crosnier ne pouvait pas être, puisque ce des plus honorables propriétaires et
dernier était porteur de certificats qui cultivateurs de sa commune, parmi
émanaient de personnes trop recom- lesquels on en distingue trois qui ont
mandables pour qu’il fût permis de rempli la place occupée aujourd’hui par
croire qu’elles eussent, en les signant, le sieur Memacle, et sous l’administra-
cédé à un sentiment de crainte. Enfin, tion desquels Crosnier a vécu durant
après quelques autres explications de ce plusieurs années, et qui sont actuelle-
genre, il fut convenu que le sieur ment membres du conseil municipal
Memacle convoquerait le conseil, et que existant.
l’on verrait alors si la demande de Cros-
Le curé de la paroisse de Maurecourt,
nier devait lui être accordée.
homme éclairé, et qui comprend bien
En effet, une réunion du conseil muni- tous les devoirs de son saint ministère,
cipal eut lieu, et sa décision rejeta la estime Crosnier. Un des anciens maires
demande du pauvre Crosnier. dont je viens de parler est tout prêt de
Ce qui précède n’est rien autre chose répondre corps pour corps du pauvre
que le récit exact des faits qui se sont forçat, auquel cependant on refuse ce
passés dans une circonstance particu- que peut-être il paierait de sa vie même.
lière, mais ce récit suffira, du moins je
Il faut nécessairement qu’il y ait dans
l’espère, pour faire connaître les divers
cette affaire un dessous de cartes qu’il
obstacles que le libéré doit surmonter
est impossible d’apercevoir.
avant de pouvoir reprendre la place qu’il
occupait dans la société. Le vol commis Je veux bien croire que le sieur
par Crosnier était de très peu d’impor- Memacle comprend trop bien les
tance. De trois questions soumises au devoirs de sa charge pour vouloir faire
jury, la première fut résolue négative- servir le pouvoir que ses concitoyens lui
ment, et les deux autres ne furent réso- ont confié à la satisfaction de ses inimi-
lues dans un sens contraire qu’à la faible tiés personnelles.

150
SURFINE

Je veux bien croire même qu’il a tout à Cependant lorsque l’on condamne un
fait oublié le léger dommage que lui a homme, ce n’est qu’après l’avoir
fait éprouver Crosnier, mais si l’on exa- entendu lui ou son avocat.
mine avec soin sa conduite, elle peut J’ai cru devoir, dans l’intérêt du pauvre
paraître au moins extraordinaire. Crosnier, livrer à la publicité le récit des
M. Memacle, refusant à Crosnier ce faits qui précèdent, et je souhaite bien
que celui-ci lui demande, est tout à la vivement que l’autorité supérieure lui
fois juge et partie, ce qui n’est guère accorde enfin ce qu’il désire, et dont il
convenable. Un homme délicat, à la est si digne 1.
place de M. Memacle, s’il ne s’était pas SURFINE ou SŒUR DE CHARITÉ. Les
senti la force de pardonner, se serait voleurs donnent ce nom à des voleuses
récusé, et aurait laissé les choses suivre qui procèdent à peu près de cette
leur cours. Il est étonnant que manière :
M. Memacle, qui a été directeur du
L’âge de la sœur de charité est raison-
pouvoir exécutif en 1793, n’ait pas senti
nable, sa mise décente, même quelque
que son devoir était d’agir ainsi.
peu monastique, elle fréquente les
Il ne formule pas ses accusations, mais églises, assiste à toutes les messes, fait
cependant il accuse Crosnier. l’aumône, fait allumer des cierges, se
M. Memacle ne me paraît guère consé- confesse et communie au besoin; après
quent; ou ses accusations sont fausses, avoir quelque temps fréquenté une
ou il a manqué à ses devoirs en ne signa- église et s’y être fait remarquer par sa
lant pas à l’autorité judiciaire celui qu’il piété et son exactitude, la sœur de cha-
était chargé de surveiller. rité cause avec les employés de l’église et
M. Memacle a accusé Crosnier devant les prie de lui indiquer quelques nécessi-
le conseil municipal, et il n’a pas voulu teux dignes d’intérêt, car elle est, dit-
permettre au fondé de pouvoir de ce elle, chargée de distribuer les aumônes
dernier de venir y présenter sa défense. d’une riche veuve ; l’un des employés,

1. Les faits parlent plus haut que tous les discours possibles; aussi je ne puis me lasser de citer
des faits. Un individu, nommé Carré, à peine âgé de treize ans, fut néanmoins condamné à
seize années de travaux forcés pour un vol de deux lapins, commis de complicité à l’aide
d’effraction; mais, à raison de son âge, la peine qu’il avait encourue fut commuée en seize
années de prison. Carré se conduisit bien tant que dura sa captivité, et apprit l’état de polisseur
de boutons. Il fut assez heureux, lors de sa libération, pour trouver de l’occupation; et, durant
plusieurs années, il ne donna pas le moindre sujet de plainte; mais le métier qu’il exerçait étant
venu à tomber, il se trouva tout à coup dans la plus affreuse misère. Pendant longtemps il vint
tous les deux ou trois jours me voir, et à chaque visite je lui remettais trois ou quatre francs;
mais, craignant sans doute que je me lassasse de le secourir, il ne revint plus, et vola, dans une
cuisine, deux casseroles qui pouvaient valoir dix francs au plus; il fut arrêté pour ce fait, et con-
damné aux travaux forcés à perpétuité et à la marque.
Lors du départ de la chaîne, j’allai voir Carré, et, ne connaissant pas les circonstances qui
l’avaient porté à commettre un nouveau crime, je crus devoir lui adresser quelques reproches.
« Eh! Monsieur, me répondit-il, je ne pouvais trouver de l’ouvrage nulle part : j’étais repoussé
de tout le monde, je n’ai volé que pour être condamné de nouveau au bagne; du moins je
mangerai tous les jours. »

151
SURGEBÉ (ÊTRE)

soit la loueuse de chaises ou tout autre, dant qu’elle fouille dans les tiroirs, la
lui indique aussitôt quelques pauvres sœur de charité sait s’emparer adroite-
auxquels elle donne immédiatement ment de ces objets; cela fait, elle fait
deux ou trois francs, et elle se retire sortir le pauvre diable pour le mener de
après avoir pris leur adresse et leur avoir suite chez la noble dame qui veut bien
promis des secours plus considérables. s’intéresser à lui, mais avant d’être
Quelques jours après la sœur de cha- arrivée à la destination indiquée elle a
rité se rend chez un des pauvres qu’elle trouvé le moyen de s’en débarrasser.
a assisté, et lui dit qu’elle est heureuse Dans le courant de l’année 1814, deux
de pouvoir lui annoncer que Mme la mar- Romamichelles, la mère Caron et la
quise ou Mme la comtesse veut bien Duchêne, dévalisèrent, en procédant
prendre sa position en considération, et ainsi, un grand nombre de malheureux;
lui accorder quelques secours; « mais, elles avaient, à la même époque,
ajoute-t-elle, madame, qui ne veut point commis un vol très considérable au pré-
que ses bienfaits servent à satisfaire des judice du brave curé de Saint-Gervais;
passions mauvaises, ne donne jamais ces deux femmes, découvertes et arrê-
d’argent. Vous allez me dire ce qui vous tées par moi, furent condamnées deux
manque, et vous l’obtiendrez en mois après la consommation de ce der-
nature »; elle examine alors les effets de nier vol.
son protégé, fouille partout, car elle veut SURGEBÉ (ÊTRE) v. p. Être condamné en
acquérir la certitude qu’on ne simule dernier ressort.
pas des besoins que l’on n’éprouve
SURGEBEMENT s. m. Arrêt définitif en
point.
cassation.
Les pauvres honteux possèdent,
presque toujours, quelques débris de SUR LE GRIL (ÊTRE) v. p. Attendre le
leur fortune passée, qui servent à leur prononcé de son jugement.
rappeler des temps plus heureux; pen- STROC s. m. Septier.

152
TABAR

* TABAR ou TABARIN s. m. Manteau. nonchalamment étendues sur les cous-


TABLETTE s. f. Brique, tuile. sins moelleux de leur landau, acheter
bien cher une place de laquelle elles
TAFFE ou TRACQUE s. Crainte, peur,
pussent voir commodément tomber les
épouvante, frayeur.
têtes de Lacenaire et d’Avril; mais à
TAFFER ou TRACQUER v. a. Craindre, celles-là je n’apprendrais rien qu’elles ne
épouvanter, effrayer. sachent déjà, elles savent ce que c’était
TAFFERIE s. f. Crainte, peur, épouvante, que la Tante Chardon, c’est tout au plus
frayeur. si la pile galvanique pourrait agacer leurs
TAFFEUR ou TRACQUEUR s. Poltron. nerfs, et peut-être que si l’on cherchait
sous leur oreiller on y trouverait les
TAFFETAS (AVOIR LE) v. a. Craindre,
ouvrages du marquis de Sade.
avoir peur.
Cependant ce n’est point pour elles
TAILBIN s. m. Billet de complaisance. que j’écris; aussi je n’aurais pas publié
TAMBOUR s. m. Chien. ces quelques lignes si je n’avais pas cru
TANTE s. m. Homme qui a les goûts des qu’il en dût résulter quelque bien.
femmes, la femme des prisons Il ne faut pas croire que la pédérastie
d’hommes. Je dois l’avouer, ce n’est pas soit toujours le résultat d’une organisa-
sans éprouver un vif sentiment de tion vicieuse; les phrénologistes, qui ont
crainte que je me suis déterminé à trouvé sur notre crâne la bosse propre à
donner place dans cet ouvrage, à ce mot chaque amour, n’y ont point trouvé celle
que l’ordre alphabétique amène sous de l’amour socratique; la pédérastie
ma plume; mais cet ouvrage n’est des- n’est autre chose que le vice de toutes
tiné ni aux filles, ni aux femmes; on le les corporations d’hommes qui vivent en
trouvera peut-être entre les mains de dehors de la société ; les quelques
celles qui assistent, parées comme pour hommes vivant dans le monde que l’on
le bal, aux audiences de la cour d’assises pourrait me citer, sont des êtres anor-
lorsque l’acte d’accusation promet des mals qui ne doivent pas plus prouver
détails sanglants ou critiques, ou qui contre ce que j’avance, que les boiteux,
sont allées par une froide matinée les bossus, les culs-de-jatte, ne prouvent
d’hiver, enveloppées de fourrures et que la nature de l’homme est d’être

153
TANTE

boiteux, bossu, ou cul-de-jatte; ainsi hommes dont la mission est d’améliorer


donc quelques soldats, un peu plus de le régime pénitenciaire ne daignent pas
matelots, et beaucoup de prisonniers, seulement chercher les moyens de
seront atteints de ce vice, et cela, du l’extirper.
reste, est facile à concevoir : tous les Il y a plus même, dans les bagnes et
besoins de la nature sont impérieux, il dans les prisons, on voit souvent sans
faut que l’on trompe ceux qu’on ne peut peine les voleurs audacieux s’attacher à
satisfaire. de jeunes pédérastes, car alors ils ne
Il serait souvent plus juste de plaindre cherchent plus à s’évader; les directeurs
que de blâmer celui que l’on voit mal et surveillants de maison centrale ont
faire, car il est fort rare que l’homme même quelquefois souffert que des
succombe sans avoir combattu ; c’est mariages 1 fussent célébrés avec une cer-
presque toujours la nécessité qui taine pompe; cet abus n’existe plus, il
conduit la main de celui qui commet un est vrai, on se cache aujourd’hui pour
premier crime, et peut-être que si à côté faire ce qu’autrefois on faisait ouverte-
des lois répressives de notre Code, le ment, mais le mal existe toujours.
législateur avait placé quelques lois Comme je l’ai dit plus haut, ce n’est
préventives, tel individu qui languit pas sans avoir combattu que l’homme
dans un bagne ou dans une maison succombe; mais, comme les mauvaises
centrale, posséderait la somme de bien- habitudes ont plus de force que les
être à laquelle tous les hommes ont le bonnes, il ne s’est pas plus tôt laissé
droit de prétendre, et qui doit être le séduire par l’exemple, qu’il aime ce que
prix de toutes facultés utilement d’abord il ne pouvait concevoir, et
employées. bientôt son esprit affaibli, du reste, par
Je ne me suis pas éloigné de mon sujet, une nourriture malsaine et insuffisante,
ce que je viens de dire doit me servir à et par une tension continuelle, ne lui
constater un fait qui malheureusement permet plus de discerner les objets;
n’est que trop prouvé, et qui déjà a été alors il croit avoir trouvé ce qu’il désire,
signalé par des hommes vraiment il flatte, il adule, il courtise les malheu-
recommandables : c’est que la pédé- reux qu’il convoite, et qui, eux aussi,
rasie est la lèpre des prisons; ce vice croient souvent être ce que l’autre
ignoble, que l’imagination ne peut que cherche.
difficilement concevoir, est le plus Oh! il est de ces spectacles qu’il faut
saillant de tous ceux qui infestent des avoir vus, pour savoir jusqu’où peut des-
lieux placés sous la surveillance immé- cendre l’homme; il faut être doué d’une
diate de l’autorité; cependant les organisation bien vigoureuse, et ne

1. Les prisonniers qui contractaient de semblables mariages ne faisaient, au reste, que ce que
fit Henri III qui passa avec Maugiron, celui de ses mignons qu’il aimait le plus, un contrat de
mariage que tous ses favoris signèrent, et qui donna naissance à un pamphlet intitulé : La Péta-
rade Maugiron. J’ai extrait de cet ouvrage le quatrain suivant, destiné à servir d’épitaphe à un
des seigneurs de la cour de ce monarque, ainsi qu’à sa famille.

Ci gist Tircis, son fils, sa femme, Tircis prit son fils pour sa femme,
Juge passant qui fis le pis, Sa femme eut pour mari son fils.

154
TAP BLANC

jamais s’être arrêté aux surfaces pour ne TAPETTE s. m. Faux poinçon servant à
pas dire ruca à ses frères, lorsque l’on marquer les objets d’or ou d’argent.
s’est couché sur le banc d’un bagne ou TAPIS s. m. Auberge, hôtel garni,
dans la galiote d’une maison centrale; cabaret.
car n’est-ce pas un spectacle à dégoûter
TAPIS DE REFAITE s. f. Table d’hôte.
l’humanité tout entière, que de voir des
hommes renoncer aux attributs, aux pri- TAPIS DE MALADES s. f. Cantine de
vilèges de leur sexe, pour prendre le ton prison.
et les manières de ces malheureuses TAPIS DE GRIVES s. f. Cantine de
créatures qui se vendent au premier caserne.
venu, de les voir lécher la main de celui
TAPIS FRANC s. Cabaret, hôtel garni ou
qui les frappe, et sourire à celui qui leur
auberge où se réunissent les voleurs.
dit des injures? et cela cependant se
passe tous les jours, et dans toutes les TAPIS VERT s. f. Plaine, prairie.
prisons, sous les yeux de l’autorité qui, TAPISSIER-ÈRE s. Aubergiste, maître ou
disent ses agents, ne peut rien y faire. maîtresse d’hôtel garni.
Vous ne pouvez rien y faire? dites-vous. TAROQUE s. f. Marque.
Pourquoi donc le peuple paie-t-il grasse-
TAROQUER v. a. Marquer.
ment des philanthropes et des inspec-
teurs généraux? Vous ne pouvez rien, TARTE adj. Qualité d’une chose fausse
mais il faut pouvoir; le prisonnier est ou mauvaise.
toujours un membre de la famille : la TARTELETTE adj. Qualité d’une chose
société qui vous a chargés de le punir, fausse ou mauvaise.
vous a en même temps donné la mission
* TARTOUFFE s. f. Corde.
de le rendre meilleur, car s’il n’en était
pas ainsi, le recueil de vos lois ne serait TAS DE PIERRES s. f. Prison.
qu’un recueil d’absurdités; la peine qui TAULE s. m. Bourreau.
ne répare rien est une peine inutile. TAULE s. f. Maison.
Rendez meilleurs les hommes vicieux,
TAUPAGE s. m. Égoïsme.
voilà la réparation que la société vous
demande. TAUPER v. a. Travailler.
Les pédérastes, à la ville, ont un signe TAUPIER-ÈRE s. Égoïste.
pour se reconnaître; il consiste à * TEMPLE s. m. Manteau.
prendre le revers de l’habit ou de la
redingote avec la main droite, le hausser * TENANTE. Chopine.
à la hauteur du menton, et à faire une TÉSIGUE ou TÉSIGO p. p. Toi.
révérence imperceptible. TÊTARD s. Entêté, celui qui ne change
TAP BLANC s. f. Dent. pas de résolution.
TAP ou TAPIN (FAIRE LE) v. a. Être TÊTUE s. f. Épingle.
attaché au poteau. * TÉZIÈRE ou TÉZINGARD p. p. Toi.
* TAPE s. f. Fleur de lys qui était autre- THOMAS s. m. Pot de nuit.
fois appliquée sur l’épaule des voleurs. * THOUTIMES p. p. Tous.
TAPE DUR s. m. Serrurier. * THUNE s. f. Aumône.

155
TIGNER

TIGNER v. Action du coït. bourses étiques, ont laissé le métier aux


TIGNER D’ESBROUFFE v. a. Violer. manants; et, à l’heure qu’il est, grâce à
l’agent Gody, ces derniers sont très sou-
** TINETTE s. f. Tête. vent envoyés en prison par leurs compa-
TINTEUR s. m. Jeune sodomite. gnons d’autrefois.
TIQUER v. a. Voler à la carre. Terme des Les tireurs sont toujours bien vêtus,
voleurs italiens et provençaux. (Voir quoique par nécessité ils ne portent
CARREUR, p. 21.) jamais ni cannes ni gants à la main
TIRANS, TIRANS DOUX ou TIRANS droite; ils cherchent à imiter les
RADOUCIS. Bas, bas de soie. manières et le langage des hommes de
bonne compagnie, ce à quoi quelques-
TIRE JUS s. m. Mouchoir de poche.
uns d’entre eux réussissent parfaite-
TIRJUTER v. a. Moucher. ment. Les tireurs, lorsqu’ils travaillent,
TIRER UNE DENT. Induire quelqu’un en sont trois ou quelquefois même quatre
erreur, et lui escroquer de l’argent en lui ensemble; ils fréquentent les bals,
racontant une histoire. concerts, spectacles, enfin tous les lieux
où ils espèrent rencontrer la foule. Aux
TIREUR. Le vol à la tire est très ancien, et
spectacles, leur poste de prédilection est
a été exercé par de très nobles person-
le bureau des cannes et des parapluies,
nages, c’est sans doute pour cela que les
parce qu’au moment de la sortie il y a
tireurs se regardent comme faisant partie
toujours là grande affluence; ils ont des
de l’aristocratie des voleurs et membres
relations avec presque tous les escamo-
de la haute pègre, qualité que personne
teurs et chanteurs des rues qui partici-
au reste ne cherche à leur refuser.
pent aux bénéfices de la tire.
Le Pont-Neuf était autrefois le rendez-
vous des tireurs de laine ou manteaux, et Rien n’est plus facile que de recon-
des coupeurs de bourse, qu’à cette naître un tireur, il ne peut rester en
époque les habitants de Paris portaient place, il va et vient, il laisse aller ses
suspendue à la ceinture de cuir qui mains de manière cependant à ce
entourait leur corps. Ces messieurs, qui qu’elles frappent sur les poches ou le
alors étaient nommés Mions de Boulles, gousset dont il veut connaître approxi-
ont compté dans leurs rangs le frère du mativement le contenu. S’il suppose
roi Louis XIII, Gaston d’Orléans; le qu’il vaille la peine d’être volé, deux
poète Villon; le chevalier de Rieux; le compères, que le tireur nomme ses
comte de Rochefort; le comte d’Har- nonnes ou nonneurs, se mettent chacun à
court, et plusieurs gentishommes des leur poste, c’est-à-dire près de la per-
premières familles de la Cour; ils exer- sonne qui doit être dévalisée. Ils la pous-
çaient leur industrie à la face du soleil, et sent, la serrent, jusqu’à ce que
sous les yeux du guet qui ne pouvait rien l’opérateur ait achevé son entreprise.
y faire. C’était le bon temps! Mais main- L’objet volé passe entre les mains d’un
tenant les grands seigneurs qui peuvent troisième affidé, le coqueur, qui s’éloigne
puiser à leur aise dans la caisse des le plus vite possible, mais, cependant
fonds secrets, ce qui est moins chanceux sans affectation.
et surtout plus productif que de voler Il y a parmi les tireurs des prestidigita-
quelques manteaux râpés ou quelques teurs assez habiles pour en remontrer au

156
TIROU

célèbre Bosco, et les grands hommes de empêcha que beaucoup de personnes


la corporation sont doués d’un sang- fussent volées.
froid vraiment admirable. Qu’à ce sujet Méfiez-vous, lecteurs, de ces individus
l’on me permette de rapporter une qui, lorsque tout le monde sort de
anecdote bien ancienne, bien connue, l’église ou du spectacle, cherchent à y
mais qui, cependant, est ici à sa véritable entrer; tordez le gousset de votre
place. montre, n’ayez jamais de bourse, une
bourse est le meuble le plus inutile qu’il
Toute la cour de Louis XIV était
soit possible d’imaginer, on peut perdre
assemblée dans la chapelle du château
sa bourse et par contre tout ce qu’elle
de Versailles; la messe venait d’être
con-tient; si, au contraire, vos poches
achevée, et le grand roi, en se levant,
sont bonnes vous ne perdrez rien, et
aperçut un seigneur qui tirait de la
dans tous les cas la chute d’une pièce de
poche de celui qui était placé devant lui monnaie peut vous avertir du danger
une tabatière d’or enrichie de diamants. que courent ses compagnes. Ne mettez
Ce seigneur, qui avait aperçu les regards rien dans les poches de votre gilet, que
du roi attachés sur lui, lui adressa, votre tabatière, que votre portefeuille
accompagné d’un sourire, un signe de la soient dans une poche fermée par un
main pour l’engager à se taire. Le roi, bouton, que votre foulard soit dans
qui crut qu’il s’agissait seulement d’une votre chapeau, et marchez sans crainte
plaisanterie, lui répondit par une incli- des tireurs.
nation de tête qui pouvait se traduire
TIROU s. m. Petit chemin.
ainsi : « Bon! bon! » Quelques instants
après, celui qui avait été volé se plaignit; TIRTAIGNE s. m. Tireur de campagne.
on chercha l’autre seigneur, mais ce fut TOC s. m. Cuivre, mauvais bijoux.
en vain. « Eh! bon Dieu, dit enfin le roi,
TOCASSE s. Méchant, méchante.
c’est moi qui ai servi de compère au
voleur. » TOCASSERIE s. f. Méchanceté, malice.

Il y avait entre les tireurs du Moyen * TOCQUANTE s. f. Montre.


Âge beaucoup plus d’union qu’entre TOGUE ou TOQUE s. Malin, maligne.
ceux de notre époque. Ils avaient, pour TOLLE ou TOLLARD s. m. Bourreau.
n’être point exposés à se trouver en trop Les bonnes gens croient encore que la
grand nombre dans les lieux où ils loi force le fils du bourreau à remplacer
devaient opérer, imaginé un singulier son père; on conçoit facilement l’exis-
expédient. Le premier arrivé mettait tence de ce préjugé, car cette profession
dans une cachette convenue, un dé qu’il est en effet si horrible, que l’on conçoit
posait sur le numéro un, le second difficilement qu’un homme qui peut
posait le dé sur le numéro deux, et ainsi demander des moyens d’existence au
de suite jusqu’à ce que le nombre fût travail, fût-ce même au plus rude,
complet. Bussy-Rabutin, qui rapporte ce l’exerce sans y être contraint; mais les
fait dans ses Mémoires secrets, ajoute que bonnes gens se trompent, la loi ne force
plusieurs fois il lui arriva de retourner le personne à être bourreau, le fils du
dé qui était sur le numéro un, pour le bourreau, comme tous les autres
mettre sur le numéro six, ce qui, dit-il, citoyens, peut ne point exercer la pro-

157
TOMBER MALADE

fession de son père; le bourreau même acheté qu’un tonneau fabriqué par un
peut, lorsque cela lui convient, donner tourne au tour, ou plein seulement de
sa démission. La profession d’exécuteur vessies. S’ils avaient eu la précaution
des hautes œuvres n’est donc exercée d’introduire et de promener un bâton
que par des gens auxquels elle convient, dans l’intérieur du tonneau qu’ils
ce qui n’empêche pas que de nom- avaient acheté, cela ne leur serait pas
breuses demandes ne soient adressées à arrivé.
l’autorité chaque fois qu’il y a une Mais ils auraient dû avant tout se
vacance. Un individu qui avait obtenu, à défier de ces hommes qui vendent des
titre de récompense nationale, une place huiles ou des spiritueux au-dessous du
d’exécuteur, et qui ne croyait probable- cours, il y a presque toujours un piège
ment pas posséder les qualités néces- de caché sous leurs offres séduisantes.
saires pour l’exercer avec honneur, TOURNIQUET s. m. Moulin.
chercha un acquéreur et en trouva un.
* TOURTOUZE s. f. Corde.
TOMBER MALADE v. p. Être arrêté.
TOUTOUZER v. a. Lier.
** TORNIQUET s. m. Moulin.
TOURTOUZERIE s. f. Corderie.
TORTILLARD s. Boiteux, bancal.
TOURTOUZIER s. m. Cordier.
TORTUE s. m. Vin.
TOUSER v. a. Aller à la selle au comman-
TOULABRE s. Toulon. dement des argousins pendant le voyage
TOURMENTE s. f. Colique. de la chaîne.
TOURNANTE s. f. Clé. TOUT DE CÉ adv. Très bien.

TOURNE AU TOUR s. m. Tonnelier. TRANCHE ARDANT s. f. Mouchette.


Quelques tonneliers fabriquent des TRATINER v. a. Marcher.
tonneaux si artistement faits, qu’ils peu- ** TRACTIS adj. Doux, maniable.
vent être percés partout, et ne laisser TRAVERSE s. m. Bagne, galère.
échapper autre chose que de l’eau-de-
vie, et cependant un tonneau de cette TRAVIOLE s. f. Traverse.
espèce qui doit ordinairement contenir TRÈFLE ou TREFFOIN s. m. Tabac.
vingt-sept veltes de liqueurs, n’en con- TREMBLANT s. m. Lit de sangle.
tient que le tiers à peu près, le reste n’est
TRÈPE s. f. Affluence de peuple. Terme
que de l’eau. Ces tonneaux, destinés
des saltimbanques et des voleurs pari-
aux voleurs et aux solliceurs à la goure,
siens.
sont si artistement faits, qu’il est très
rare que la fraude soit découverte. TRIAGE adv. Une fois.
Ceux qui ne se servent pas de sembla- TRIFFONNIÈRE s. f. Tabatière.
bles tonneaux, se servent de vessies TRIMBALLAGE s. m. Transport.
qu’ils introduisent vides dans le tonneau
TRIMBALLER v. a. Conduire, transporter.
et qu’ensuite ils emplissent d’eau, de
sorte que ce tonneau ne contient que T R I M B A L L E U R s . m . C o n d u c t e u r,
très peu de liqueur ou d’huile. porteur.
Plusieurs épiciers de Paris qui avaient TRIMBALLEUR DE CONIS s. m. Cocher
cru faire un excellent marché, n’avaient de corbillard, croque-mort.

158
TRIMBALLEUR DE PILIER DE BOUTANCHE

TRIMBALLEUR DE PILIER DE BOU- quelques jours de résidence dans


TANCHE s. m. Emporteur de commis de l’hôtel, l’un des trimballeurs se rend
boutique ou de magasin. chez une lingère famée commander soit
Un individu entre dans la boutique un trousseau de mariée, soit celui d’un
d’un marchand, d’un marchand bonne- homme du grand monde; il désire être
tier, par exemple; il examine, si cela lui servi de suite, car il doit suivre, dit-il, un
est possible, des bas de soie de la pre- ambassadeur ou tout autre grand per-
mière qualité, et il a le soin de se graver sonnage. Lorsqu’enfin sa commande est
dans la mémoire la marque d’un ou de prête, il donne l’ordre d’apporter le tout
deux paquets, cela fait, il achète quel- chez lui le lendemain matin; il mar-
ques paires de bas moyennant une chande ensuite quelques objets, mais le
somme de 50 à 60 francs, et comme il prix ne lui convient pas.
n’a pas assez d’argent sur lui pour payer, Le lendemain, les objets composant le
il prie le marchand de faire porter chez trousseau sont portés chez le trimballeur
lui ce qu’il vient d’acheter, et donne son par une demoiselle de boutique, et
adresse; mais il se ravise, et dit au comme le fripon a promis d’être géné-
commis qui doit être chargé de la reux et de donner pour les rubans, elle
commission : « Ma foi, nous irons est toute disposée à lui accorder la plus
ensemble. » Et, en effet, il part accom- grande confiance. Lorsqu’elle arrive,
pagné du commis. Le tiers du chemin elle trouve le fripon couché, il est indis-
est à peine fait, lorsque le filou dit à son posé. Il prie la jeune fille de laisser le
compagnon : « J’ai un mot à dire à une paquet qu’elle apporte, et d’aller au plus
personne qui demeure ici près, allez vite chercher ce qu’il a marchandé la
devant, je vous aurai bientôt rattrapé. » veille. Elle s’empresse d’obéir, et elle est
Le commis, toujours porteur de son à peine au bas de l’escalier, que le
paquet de bas, continue sa route, et le malade est déjà sorti de son lit; il n’est
filou retourne au plus vite chez le bon- pas nécessaire de dire qu’il était couché
netier, il lui dit qu’il vient de la part du tout habillé. Il prend le paquet, un
commis chercher les paquets marqués cabriolet prévenu de la veille l’attend au
A. Z. et D. H. L’indication si précise coin d’une rue des environs, il fouette
d’une marque, qu’il croit n’être connue
les cheveux et disparaît comme l’éclair.
que de lui seul, empêche le marchand
de penser qu’il est aux onze et dou- Les fripons qui procèdent de cette
zièmes volé, il remet au trimballeur ce manière n’attaquent pas seulement des
qu’il demande, et ce n’est que lorsque lingères, des bijoutiers, des horlogers,
son commis, qui n’a trouvé personne à des tailleurs surtout sont souvent leurs
l’adresse indiquée, revient au magasin, dupes.
qu’il sait qu’il a été volé. Il ne faut donc jamais laisser les mar-
D’autres trimballeurs, suivis d’un com- chandises que l’on apporte chez des
missionnaire qui plie sous le poids d’une individus qui logent en garni, lorsqu’on
malle qui ne contient que des pierres et n’a pas l’honneur de les connaître,
de la paille, viennent se loger dans un quand bien même on apercevrait sur
hôtel de belle apparence, et paient une une table ou sur un somno de l’or ou des
quinzaine ou un mois d’avance. Après billets de banque.

159
TRIMARD

En 1813, un individu récemment chaîne attire toujours un grand concours


libéré commit plus de cinquante vols de spectateurs empressés d’ajouter
semblables à ceux que je viens de encore quelques souffrances à celles
signaler, sans cependant se laisser que doivent éprouver ces malheureux
prendre. Après l’avoir cherché long- qui, cependant, n’ont pas été
temps, je parvins enfin à le découvrir condamnés à servir d’aliment à la curio-
dans la rue du Dauphin, au moment sité publique. Dès le matin du jour fixé
d’une exécution. Il fut condamné à dix pour le départ de la chaîne, des masses
années de réclusion, mais il trouva les immenses envahissent le quartier Mouf-
moyens de mettre en défaut la sur- fetard, la barrière du Midi, et les envi-
veillance d’un bon gendarme chargé de rons de l’ancien manoir de Charles VII.
le conduire à Clairvaux, et depuis, on Il pleut, l’éclair sillonne la nue, la foule
n’en n’a plus entendu parler. ne se retire pas, et cependant cette foule
* TRIMARD s. m. Chemin. n’est pas composée seulement
TRIME s. f. Rue. d’hommes du peuple, il y a dans ses
rangs des dandys et des petites-
TRIMCLE s. m. Fils.
maîtresses qui, le soir peut-être, étale-
TRIMER v. a. Marcher. ront leurs grâces au balcon du Théâtre
TROMBILLE s. f. Bête. italien. Voici, au reste, en quels termes
TROMPE-CHASSE s. m. Art. s’exprimait, à l’occasion du départ de la
chaîne, un journal qui cependant n’a pas
TRONCHE s. f. La sorbonne est la tête qui
l’habitude de s’apitoyer sur les misères
pense, qui médite; la tronche est la tête
des malheureux que la société repousse
lorsque le bourreau l’a séparée du tronc.
de son sein : « Jamais pareil concours de
Je crois qu’il serait difficile d’exprimer
spectateurs, dit la Gazette des tribunaux,
d’une manière à la fois plus concise et
plus énergique deux idées plus dissem- ne s’était réuni pour contempler les
blables. traits des malheureux que la loi a juste-
ment frappés. On remarquait sur six
TRONCHE (COUP DE). Voir COCANGE,
files de voitures marchant de front, de
p. 27.
brillants équipages blasonnés ou armoi-
TROTTANTE s. m. Souris. riés, confondus avec des voitures
TROTTEUR s. m. Rat. omnibus, des cabriolets de maître, de
régie ou de places, des coucous, des
** TROTTINS s. m. Pieds.
charrettes, des tapissières, etc., etc. Le
TROU D’AIX s. m. Anus. nombre de ces chars, numérotés ou non,
TROUÉE s. f. Dentelle. et plus ou moins élégants, dépassait
TRUC s. f. Une des diverses manières de quinze cents.
voler, profession d’un voleur. « On ne voyait pas sans étonnement
TUNE ou TUNEBÉE. Bicêtre, prison du parmi les plus brillants équipages, des
département de la Seine. C’est de calèches remplies de dames en élégante
Bicêtre que partent les condamnés toilette du matin. Les robes de soie, les
destinés aux divers bagnes de la France. chalys, les châles français, les écharpes
Le spectacle hideux du départ de la de barèges, les chapeaux ornés de fleurs

160
TUNE

ou de plumes ont dû être singulièrement Dis que joyeux nous quittons nos foyers.
compromis par la poussière. Consolons-nous si Paris nous rejette,
« Il en était de même des hommes, Et que l’écho répète
devenus méconnaissables par les flots Le chant des prisonniers.
poudreux qui souillaient leurs vête-
Regardez-nous et contemplez nos rangs :
ments. La descente de la Courtille, au En est-il un qui répande des larmes?
mardi gras, ne présente peut-être pas un Non, de Paris nous sommes tous enfants;
spectacle aussi ignoble que celui Notre douleur pour vous aurait des
qu’offraient aujourd’hui nos fashiona- [charmes.
bles. » Adieu, car nous bravons et vos fers et vos
Un poète, qui faisait partie de cette [lois;
chaîne, a composé une sorte d’hymne Nous saurons endurer le sort qu’on nous
dont je crois devoir citer ici les deux [prépare,
couplets les plus saillants. Et, moins que vous barbare,
Le temps saura nous rendre et nos noms et
[nos lois.
Entendez notre voix, et que nos fiers
[accents
Renommée, etc., etc.
À notre suite enchaînent la folie.
Adieu Paris! adieu, nos derniers chants Les condamnés qui doivent faire
Vont saluer notre patrie. partie de la bride (chaîne) sont amenés
Des fers que nous portons nous bravons le dès le matin dans la grande cour de la
[fardeau.
prison de Bicêtre; ils ont ordinairement
Un jour la liberté reviendra nous sourire,
Et dans notre délire
passé une partie de la nuit à boire et à
Nous redirons encore ce chant toujours chanter 1, aussi leur teint est pâle, et ils
[nouveau. paraissent ne point devoir supporter les
Renommée, à nous tes trompettes, fatigues de la route. Ceux qui ont

1. Il y a toujours, parmi les forçats qui doivent faire partie de la chaîne, quelques forçats qui
se chargent de faire quelques chansons de circonstance qui sont destinées à charmer les ennuis
de la route. Outre ces poésies nouvelles, les condamnés n’oublient pas de chanter quelques-
unes de ces vieilles chansons argotiques chantées déjà par plusieurs générations de voleurs, La
Marcandière, Le Tapis de Montron par exemple; mais celles qui obtiennent le plus de succès,
celles dont les refrains sont répétés avec une sorte de frénésie, sont celles qui sont destinées à
tourner en ridicule la police ou ses agents. La chanson en vogue maintenant dans les bagnes et
dans les prisons, est dirigée contre M. Allard, chef de la police de sûreté, et les agents qu’il
emploie. Il est inutile de dire que cette chanson ne prouve absolument rien. Aussi je ne donne
place ici à quelques-uns de ces couplets que pour donner un échantillon du style épigramma-
tique des voleurs.
Ce fameux Allard entra, Allard dit à un voleur, Les agents vont dès l’matin
Sa brigade l’entoura; « Je suis un homme d’honneur », Chez un tailleur peu malin,
Tous scélérats, C’est un menteur. Louer un frusquin.
Voyez ces agents, On lui a prouvé Voyez ces friquets
Ils livreraient leur père Que l’un de ses deux frères, En habit du dimanche,
Pour un peu d’argent. Depuis peu d’années Ce gueux d’Hutinet,
La chaîne tout entière Est sorti des galères, Et ce gouèpeur de Lange
Ne fait qu’un cri : Il en rougit. En vieil habit.
Ah ! ah ! à la chianlit, Ah ! ah ! à la chianlit, Ah ! ah ! à la chianlit,
À la chianlit. À la chianlit. À la chianlit, etc., etc.

161
TUNE

obtenu soit à prix d’argent, soit parce met en marche, accompagné de quel-
qu’ils ont la protection de quelques-uns ques dandys à cheval qui veulent être
des employés de la prison, une place aux spectateurs du dernier acte du triste
premières loges, peuvent voir des drame qui se joue devant eux, et assister
hommes vêtus d’un habit militaire et au grand rapiot.
l’épée au côté, occupés à choisir et à Le grand rapiot, ou fouille générale, a
examiner les colliers qui doivent servir lieu ordinairement à la fin de la pre-
aux forçats. Lorsqu’ils ont achevé leur mière journée de marche. On fait alors
tâche, ils placent par rangs de taille et descendre les forçats des voitures sur
font asseoir vingt-six individus auxquels lesquelles ils sont juchés, on les fait dés-
ils lâchent les plus dégoûtantes habiller, les vêtements et les fers sont
épithètes. visités avec la plus scrupuleuse atten-
C’est alors que commence le ferrage. tion; les condamnés sont ensuite
Cette opération fait quelquefois frémir fouillés dans les endroits les plus secrets.
ceux qui en sont spectateurs, car elle est Cette opération se fait très vite et au
vraiment terrible, et si le marteau ne commandement des argousins. Ceux
tombait pas d’aplomb sur le rivet du des forçats qui n’exécutent pas la
collier, il est évident que le crâne du manœuvre avec assez de promptitude,
condamné serait infailliblement ou qui se montrent maladroits lorsqu’il
fracassé. Au reste, plusieurs fois des faut passer par-dessus le cordon, reçoi-
forçats ont été blessés très grièvement. vent des coups de bâton.
Lorsque l’opération du ferrage est « Tousez, Fagots. » À ce commande-
terminée, et quelle que soit la rigueur de ment d’un argousin, les forçats doivent
la saison, on fait déshabiller complète- faire leurs nécessités.
ment chaque forçat, et les plaisanteries, Lorsque le cordon est arrivé au lieu où
assaisonnées de quelques coups de la première nuit doit être passée, on fait
bâton, ne leur sont pas épargnées, ce qui entrer deux cent cinquante à trois cents
paraît réjouir infiniment les grandes forçats dans une écurie ou dans tout
dames qui ne quittent pas les fenêtres autre lieu semblable, d’une capacité
auxquelles elles sont placées. On propre à en contenir seulement cin-
distribue alors à tous ceux qui doivent quante ou soixante. Ils trouvent dans
faire le voyage une paire de sabots, des cette écurie quinze ou vingt bottes de
vêtements de grosse toile grise qui les paille. Des argousins sont placés à
couvrent à peine; ensuite vient le perru- toutes les extrémités de cette écurie, et
quier qui taille en échelle les cheveux de ceux qui sont chargés d’aller relever les
chaque forçat, tandis que les argousins factionnaires sont obligés de marcher
coupent le bord des chapeaux et la sur les forçats qui sont étendus sur le
visière des casquettes. sol, et ils les accueillent par des coups de
Quelle que soit la saison, les forçats bâton. Le bâton est la logique des
sont ensuite placés sur les voitures argousins.
découvertes, attelées chacune de quatre Si, l’été, un forçat a soif, et qu’il ose
chevaux, qui doivent les conduire au demander à boire, un argousin dit
lieu de leur destination. Au signal du aussitôt : « Que celui qui veut boire lève
capitaine de la chaîne, le triste convoi se la main. » Le forçat qui n’est pas encore

162
TUNECON

au fait des us et coutumes de ces Mes- TUNER v. a. Mendier.


sieurs, obéit; alors, un des argousins de TUNEUR-EUSE s. Mendiant, mendiante.
garde se rend auprès de lui, le frappe Lorsque l’on vit dans un pays civilisé, ce
rudement en lui disant : « Bois un coup n’est pas sans éprouver un vif sentiment
avec le canard sans plume, potence. » de peine que l’on rencontre à chaque
Les vivres distribués aux forçats, sont, coin de rue des mendiants qui laissent
sauf le pain qui est assez passable, de voir à tous les yeux des infirmités
très mauvaise qualité; le vin est détes- hideuses ou des plaies dégoûtantes;
table, et la viande n’est autre chose que l’autorité a senti cela, aussi ses agents ne
de sales rogatons. manquent pas d’arrêter tous les nécessi-
La manière dont ces vivres sont distri- teux qu’ils trouvent sur leur chemin, à
bués ajoute encore, s’il est possible, à moins cependant qu’ils ne soient privilé-
leur mauvaise qualité. Les baquets qui giés, car il est bon que le lecteur sache
contiennent la soupe et la viande sem- que celui qui a quelques protections
blent n’avoir jamais été lavés. Un cuisi- obtient la liberté de demander comme
nier distribue les portions, et compte toute autre liberté; les mendiants ainsi
ainsi les condamnés : « Un, deux, trois, arrêtés sont condamnés à deux ou trois
quatre; voleurs, tendez votre gamelle. » jours d’emprisonnement, ils sont
Les forçats obéissent, et le cuisinier jette ensuite mis à la disposition de l’autorité
dans leur gamelle environ une demi- administrative, qui les fait enfermer
livre de viande. dans un dépôt de mendicité, et ne leur
La distribution des vivres faite, le chef rend la liberté que lorsqu’ils ont acquis
des argousins fait entendre un coup de un petit capital. Le mendiant jeté sur le
sifflet; le plus grand silence s’établit aus- pavé avec 30 ou 40 francs, fruit du tra-
sitôt. « Avez-vous eu du pain? vail d’une année tout entière, dissipe
— Oui. cette petite somme en cherchant ou non
— De la soupe? du travail. Mais toujours est-il qu’il la
— Oui. dépense, et bientôt il se trouve aussi
— De la viande? misérable que lors de son arrestation;
— Oui. cela n’arriverait pas si, au lieu d’une
— Du vin? prison, ces malheureux avaient trouvé
— Oui. du travail convenablement rétribué.
— Eh bien! voleurs, dormez ou faites Pour avoir le droit de blâmer la mendi-
semblant, si vous ne voulez pas recevoir cité et celui de punir les mendiants, il
la visite du juge-de-paix. » (Le juge-de- faut avoir donné à tous les nécessiteux la
paix est une longue et grosse trique de possibilité de vivre, à l’aide d’un travail
bois vert.) quelconque; si avant de s’être acquitté
Cet ordre une fois donné, le plus léger de cette tâche on se montre sévère, on
bruit excite la colère de MM. les argou- s’expose à punir un homme qui a pré-
sins, qui se mettent à une table très bien féré la mendicité au vol.
servie, qu’ils ne quittent que pour aller Nous avons, il est vrai, des dépôts de
bâtonner le malheureux forçat auquel la mendicité, et l’on s’étonne que les men-
souffrance arrache quelques plaintes. diants ne s’empressent pas de s’y
TUNECON s. f. Maison d’arrêt. rendre. Mais ces dépôts ne sont autre

163
TUNEUR-EUSE

chose que des prisons, et l’on veut sont assistés à la fois dans cinq ou six
qu’un malheureux donne sa liberté, le arrondissements.
plus précieux de tous les biens, en Celui qui est enfin parvenu à se faire
échange d’un morceau de pain bis et inscrire dans un bureau de charité est
d’une soupe à la Rumfort. Cela n’est ni toujours assisté, quels que soient les
juste, ni raisonnable. changements opérés dans sa position.
Je ne vois pas pourquoi on ne laisse
Les secours destinés aux pauvres sont
pas aux malheureux détenus dans un
insuffisants; il serait juste, je crois,
dépôt de mendicité, la faculté de sortir
d’imposer les gens qui possèdent, pro-
au moins une fois par semaine.
portionnellement à leur fortune. Des
Leur travail pourrait aussi être plus
gens qui possèdent 50 000 et même
convenablement rétribué; un homme
100 000 livres de rente, donnent seule-
qui ne gagne que deux ou trois sous par
ment quelque 100 francs par année
jour se dégoûte bientôt du travail.
pour les pauvres, et cependant ils
Presque tous les pauvres peuvent être croient faire beaucoup; ils méprisent, ils
employés utilement. Cela est si vrai, que dédaignent les pauvres. C’est cependant
la plupart de ceux qui sont aux bons dans leurs rangs qu’ils trouvent tout ce
pauvres, à Bicêtre, travaillent encore. dont ils ont besoin : des ouvriers, des
Ceux qui ne mendient que parce que domestiques, des remplaçants aux
des infirmités réelles les empêchent de armées pour leurs fils, et quelquefois
travailler souffrent aussi, pourtant c’est même de jeunes et jolies filles pour
pour eux que sont les rigueurs, et la satisfaire leurs passions.
police laisse les mendiants privilégiés
Les ouvriers sont presque tous ivro-
vaquer tranquillement à leurs occupa-
gnes et brutaux, les domestiques volent;
tions.
ce n’est peut-être que trop vrai, mais à
Lorsque l’on arrête, pour les conduire
qui la faute? si ce n’est à vous MM. les
dans un dépôt de mendicité, tous les
richards. Si vos dons étaient propor-
mendiants que l’on rencontre dans la
tionnés à votre fortune et aux besoins
rue, pourquoi accorde-t-on à quelques-
des classes pauvres, les enfants du
uns le privilège de mendier à la porte
peuple recevraient une meilleure éduca-
des églises? Est-ce que par hasard la
tion, ils connaîtraient les lois et l’histoire
mendicité est moins repoussante à la
de leur pays, et bientôt il ne resterait pas
porte d’une église qu’au coin d’une rue?
la plus légère trace des défauts, des vices
Je ne le crois pas.
mêmes, que vous reprochez à ceux qui
Les fruits de la charité publique, des- occupent les derniers degrés de l’échelle
tinés à secourir la misère des pauvres, sociale.
sont on ne peut pas plus mal distribués.
On inscrit sur les registres des bureaux Tant que pour secourir les pauvres on
de bienfaisance tous ceux qui se présen- se bornera à leur envoyer une dame
tent avec quelques recommandations, et richement parée et étincelante de dia-
l’on repousse impitoyablement celui qui mants leur porter le bon d’un pain de
n’a que sa misère pour parler pour lui et quatre livres et d’une tasse de bouillon.
qui ne peut s’étayer du nom de per- Tant qu’on se bornera à emprisonner
sonne, aussi il y a dans Paris des gens qui ceux qui imploreront la commisération

164
TULLE

du public, la question ne sera pas rager les amis de l’humanité, mais l’ins-
résolue. titution de M. de Belleyme fut malheu-
L’honorable M. de Belleyme, qui ne reusement accueillie avec cette indiffé-
put faire durant sa courte administra- rence qui n’accompagne que trop sou-
tion tout le bien qu’il méditait, eut vent les œuvres du véritable
cependant le temps de fonder un éta- philanthrope.
blissement qui devait servir de refuge à * TULLE s. f. Détention, réclusion.
tous les individus appartenant aux
TURBINER v. a. Travailler honnêtement.
classes pauvres, et dans lequel ils
devaient trouver les moyens d’employer TURBINEUR-EUSE s. Travailleur, travail-
utilement leurs facultés. leuse; ouvrier, ouvrière.
Les heureux effets que cet essai ne
tarda pas à produire auraient dû encou-

165
VADE

V-Z

VADE s. f. Foule, multitude, rassemble- de Paris, aussi ils savent disparaître


ment. comme l’éclair.
VACQUERIE (ALLER EN) v. a. Sortir pour Si l’on ne veut pas être volé par les val-
aller voler. treusiers, il ne faut se servir que des
commissionnaires spécialement atta-
VALLADE s. f. Poche de derrière d’un chés à l’administration des voitures que
habit. l’on vient de quitter, ou, ce qui vaut
VALTREUSE s. f. Valise. Terme des roulot- mieux encore, prendre un fiacre.
tiers parisiens. VANAGE (FAIRE UN). Faire gagner
VALTREUSIER s. m. Voleur de porteman-
d’abord celui qu’on veut duper plus
teau, valise et malle. tard. Ce terme n’est employé que par les
voleurs et joueurs de province.
Les étrangers qui arrivent à Paris par la
VELO s. m. Postillon.
malle-poste, les diligences ou toutes
autres voitures publiques, ne sauraient VELOSE s. f. Poste aux chevaux.
trop se méfier de ces individus qui ne VERMINE s. m. Avocat, défenseur.
manqueront pas de venir leur faire des
VENTERNE s. m. Fenêtre.
offres de services à leur descente de la
voiture, car il est rare qu’il n’y ait parmi VENTERNIER s. m. Voleur qui s’introduit
eux quelques valtreusiers. Les valtreu- dans l’intérieur des appartements par les
siers, comme les commissionnaires dont croisées laissées ouvertes.
ils ont emprunté le costume, se chargent Les premiers vols à la venterne furent
de porter à l’hôtel les malles et bagages commis, à Paris, en 1814, lors de la ren-
du voyageur qui a bien voulu les charger trée en France des prisonniers détenus
de ce soin. Pour se mettre à l’abri de sur les pontons anglais; ceux de ces pri-
leurs atteintes, il ne faut pas perdre de sonniers qui précédemment avaient été
vue un seul instant celui que l’on a envoyés aux îles de Ré et de Saint-
chargé de ses bagages, surtout au détour Marcou, étaient pour la plupart
des rues, et s’il survient un embarras de d’anciens voleurs; aussi, à leur retour, ils
voitures. Les valtreusiers connaissent se formèrent en bandes et commirent
toutes les sinuosités, tous les passages une multitude de vols; dans une seule

166
VERBE (SALIR SUR LE)

nuit plus de trente vols commis à l’aide et qui entendait, sans en comprendre le
d’escalade vinrent effrayer les habitants sens, les paroles que prononçaient les
du faubourg Saint-Germain, mais peu voleurs, eut assez de prudence et de
de temps après cette nuit mémorable, je courage pour feindre de toujours dormir
mis entre les mains de l’autorité judi- profondément; aussi il ne lui arriva rien.
ciaire trois bandes de venterniers Le receleur de la bande dont Del-
fameux; la première, composée de zaives, dit l’Écrevisse, était le chef, se
trente-deux hommes, la seconde de nommait Métral, et était frotteur de
vingt-huit, et la troisième de seize; sur l’impératrice Joséphine. On trouva chez
ce nombre total de soixante-seize, lui des sommes considérables.
soixante-sept furent condamnés à des J’ai fait aux voleurs de la bande de
peines plus ou moins fortes. Delzaives une guerre longue et inces-
Il serait facile de mettre les venterniers sante, et je suis enfin parvenu à les faire
dans l’impossibilité de nuire; il suffirait tous condamner.
pour cela de fermer à la tombée de la
VERBE (SALIR SUR LE) v. a. Vendre à
nuit, et même durant les plus grandes
crédit.
chaleurs, toutes les fenêtres, pour ne les
ouvrir que le lendemain matin. VERDOUZE s. f. Pomme.
Les Savoyards de la bande des fameux VERDOUZIER-ÈRE s. Fruitier, fruitière.
Delzaives frères étaient pour la plupart
VERGNE s. f. Ville.
d’adroits et audacieux venterniers.
VERGNE MEC s. f. Ville capitale.
Un vol à la venterne n’est quelquefois
que les préliminaires d’un assassinat. VERSIGOT s. Versailles.
Des ventemiers voulaient dévaliser un VERT EN FLEURS. Voir EMPORTEUR,
appartement situé à l’entresol d’une p. 40, EMPORTAGE À LA CÔTELETTE,
maison du faubourg Saint-Honoré; l’un p. 39.
d’eux entre par la fenêtre, visite le lit, ne
voit personne, bientôt il est suivi par un * VERVER v. a. Pleurer.
de ses camarades, et tous deux se met- * VEUVE s. f. Potence.
tent à chercher ce qu’ils espéraient
VICELOT s. m. Petit vice, défaut de peu
trouver, mais bientôt ils aperçurent une
jeune dame endormie sur un canapé; d’importance.
elle avait au col une chaîne et une VIGIE. Les conducteurs de diligences ou
montre d’or; « elle roupille », dit à son de voitures publiques ne sauraient
compagnon, l’un des venterniers Del- exercer une trop grande surveillance
zaives, surnommé l’Écrevisse, « il faut lorsqu’ils auront sur l’impériale de leur
pesciller le bogue et la bride de jonc » (il voiture des sacs d’argent et en même
faut prendre la chaîne et la montre temps des voyageurs; car les individus
d’or); « mais si elle crible » (crie), qui, par goût ou par raison d’économie,
répond le second venternier, le nommé veulent toujours y être placés, sont très
Mabou, dit l’Apothicaire; « si elle souvent des voleurs à la vigie, qui ne lais-
crible », dit encore l’Écrevisse, « on lui sent pas échapper, si elle se présente,
fauchera le colas » (on lui coupera le col). l’occasion de s’emparer des objets ou du
La jeune dame qui paraissait endormie, numéraire placés près d’eux.

167
VILLOIS

Voici comment procèdent ordinaire- ou aux environs. Voici comment procè-


ment les voleurs à la vigie. dent les voleurs qui emploient ce truc.
L’un d’eux retient une place sur la voi- L’un d’eux se met en embuscade sur
ture qu’il veut débarrasser d’une partie l’une des grandes routes qui conduisent
de son chargement, et un complice qui à Paris, et il reste au poste qu’il s’est
sait à quel endroit et quel moment il assigné jusqu’à ce qu’il avise un voya-
exploitera, se rendra à l’avance au lieu geur doué d’une physionomie conve-
convenu, et lorsque la voiture y arrive à nable, et porteur d’un sac qui paraisse
son tour, il attend pour se mettre à son lourd et bien garni. Lorsqu’il a trouvé ce
poste que la vigie lui ait fait un signal; si qu’il cherchait, le voleur s’approche.
les voleurs désirent s’emparer d’un sac Tout le monde sait que rien n’est plus
d’argent, celui d’entre eux qui est placé facile que de lier conversation sur la
sur l’impériale de la voiture attache le grande route.
sac, le laisse couler jusqu’à terre, puis il « Eh bien! camarade, dit-il au pauvre
lâche la corde; si au contraire ils ont jeté diable qui chemine vers la capitale,
leur dévolu sur des valises ou des petits courbé sous le poids de son havresac,
paquets, il les jette tout simplement sur vous allez à Paris, sans doute.
la route, le complice les ramasse, et tout — Oui, monsieur, répond le voyageur.
est dit. — Il est, dit-on, bien facile d’y faire
Deux vols à la vigie viennent d’être fortune, aussi je fais comme vous.
commis aux environs de Paris. Connaissez-vous Paris?
Les vols à la vigie ont été inventés, dit- — Ma foi non, je n’y suis jamais venu.
on, par le nommé Salvador, célèbre — Absolument comme moi, je ne
voleur du Midi, guillotiné au bagne pour connais ni la ville ni ses habitants; aussi,
avoir blessé un argousin. comme il n’est pas très agréable de vivre
VILLOIS s. m. Village. tout à fait seul, nous nous logerons dans
VINGT-DEUX s. m. Couteau. Terme des le même hôtel. »
voleurs flamands et hollandais. Cette proposition, faite par un
étranger, ne surprend pas un étranger,
VIOCQUE s. m. Vieux.
aussi, elle est ordinairement acceptée
VIOCQUIR v. a. Vieillir. avec empressement. Les deux nouveaux
VIOLON (SENTIR LE) v. a. Être sur le camarades s’arrêtent au premier cabaret
point de devenir misérable. qui se trouve sur leur chemin, boivent
une bouteille de vin, que le voleur veut
VIOLONÉ-ÉE s. Celui ou celle qui est
absolument payer, et continuent à mar-
misérable, mal vêtu.
cher de compagnie.
VISE AU TRÈFLE s. m. Apothicaire. « Vous avez un sac qui paraît diable-
VOL AU VENT s. f. Plume. ment lourd, dit le voleur.
VOLANT s. m. Pigeon. — Il n’est effectivement pas léger,
répond le voyageur; il contient tous mes
** VOLANT s. m. Manteau.
effets et une petite somme d’argent.
* VOUZAILLES p. p. Vous. — J’ai mis mon bagage au roulage; on
VOYAGEUR (VOL AU). Les vols au voya- voyage plus commodément lorsque l’on
geur se commettent tous les jours à Paris n’est pas chargé.

168
VRIMALION

— J’aurais dû faire comme vous, qui connaît parfaitement Paris, fait faire
répond le voyageur à cette observation, à son compagnon mille tours et détours,
en donnant un léger coup d’épaule. de sorte que celui-ci croit être à une
— Vous paraissez fatigué, permettez- lieue au moins de l’hôtellerie lorsqu’il
moi de porter votre sac un bout de n’en est qu’à cent ou cent cinquante
chemin. pas. « Je viens enfin de trouver mon
— Vous êtes trop bon. oncle, lui dit enfin le voleur, ayez la
— Donnez donc. » bonté de m’attendre dans ce cabaret, je
Le voyageur, charmé de pouvoir ne fais que monter et descendre. »
alléger un peu ses épaules, quitte son Lorsque le voyageur est installé devant
sac, qui passe sur celles du voleur, qui une bouteille à quinze, le voleur, au lieu
paraît ne pas s’apercevoir du poids qui de monter chez son oncle, court bien
les surcharge. Enfin, on arrive à Paris; vite à l’auberge, s’excuse auprès de
on ne sait où descendre, mais avec une l’aubergiste de ce qu’il ne loge pas chez
langue on arriverait à Rome. Aussi les lui, et demande le sac, qu’on lui remet
deux nouveaux habitants de la capitale sans difficulté, puisque c’est lui qui l’a
ont bientôt trouvé une hôtellerie. Le apporté.
voleur y dépose le sac qu’il n’a pas VRIMALION s. f. Ville.
quitté, et, comme il faut, dit-il, qu’il aille
ZIG s. m. Camarade.
chercher de l’argent chez un parent ou
un ami de sa famille, il sort et prie le ZIF s. m. Voir S A N S - C A M E L O T E ou
voyageur de l’accompagner. Le voleur, SOLLICEUR DE ZIF, p. 125.

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