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ANTOINE LAURENT

PORTFOLIO

2014

Ce portfolio regroupe différents articles réalisés lors des deux dernières années. Le ton et le sujet de chac un sont adaptés au média dans lesquels ils ont été publiés.

PORTRAITS

Scylla, un brise - glace au plat - pays (p. 3, 4, 5) Daniel, le « M. Propre » de Vals, range définitivement son balai (p. 6, 7)

INTERVIEWS

Pour les sourds, Holly rappe avec le s mains (p. 8, 9, 10, 11) « J’aimerais que le ‘street art’ n’existe pas » (p. 12, 13, 14, 15)

CHRONIQUES

Pourquoi Travi$ Scott peut changer le jeu (p. 16, 17) Veerus est prêt pour la pandémie (p. 18, 19)

REPORTAGES

Earl Sweatshirt, le faux clown des Nu its Sonores (p. 20, 21) Dans une bourgade du Nord, 3000 Anglais pleurent leur poète disparu (p. 22, 23)

ENQUÊTES

Le Puy : les tanneries changent de dirigeant, et ça ne sent pas très bon (p. 24, 25, 26) Surcouf, du caprice au désastre (p. 27, 28, 29)

P ORTRAIT

Scylla, un brise - glace au plat pays

Alors que le rap français ne cesse de s’affirmer comme un courant musical majeur de l’hexagone, la scène belge peine à trouver sa place . Scylla, 32 ans et Bruxellois, fait résonner ses rimes dans l’ensemble du m onde francophone.

A l’image d’autres artistes, il aurait aimé porter un masque dès le début de sa

carrière. C’est trop tard, il le regrette. Ça lui aurait permis de parfaire son personnage, mais aussi d’établir une barrière physique entre l’homme et le ra ppeur. Mais voilà, c’est bien son visage qui incarne aujourd’hui l’une des forces du rap belge. Scylla , 32 ans, rimeur bruxellois, brise les carcans du genre dans son pays en exportant son débit lyrique râpeux au delà de ses frontières.

Il serait injuste de ne le voir que comme « rappeur belge ». Aujourd’hui, Scylla séduit l’ensemble du public francophone avec Abysses , son premier album solo, sorti en février dernier. Nous avons rendez - vous à la sortie d’une bouche de métro, à une centaine de mètres du lie u où il travaille à plein temps dans la gestion de projets. Il rentre tout juste d’une date au Poste à Galène, à Marseille. Les médias, il ne les démarche « presque jamais », il préfère « les laisser venir ». D’un sourire, il nous emmène casser la croute d ans une petite chaîne de bouffe bio. Devant un bol de soupe, le Bruxellois nous entraine dans ses abîmes.

« Être fier de nos particularités aussi, sans tomber dans un nationalisme à la con »

Il pourrait vivre uniquement de son rap. Il a fait le choix de conserver un emploi et travaille dans la gestion de projet depuis trois ans. Diplômé d’un master en Sciences politiques et d’une étude complémentaire en Droit International, il a besoin de séparer son gagne pain de ses rimes. « L’artistique est une zone de liberté, l’une de mes rares zones de liberté avec la spiritualité. » C’est une zone dans laquelle il fait ses choix, sans contrainte. Une zone qui lui permet d’écrire chaque jour, de créer presque constamment, mais sans avoir à redouter d’éventuels dél ais fixés par une maison de disque. « A partir du moment où tu rentres dans une machine, un cadre, tu rentres dans la contrainte. Pour garder cette liberté, il ne faut pas que j’aie de chaînes financières par rapport à la musique. »

Il ne veut pas de cont rat, d’enclos : « Je sais vers quelle voie je me dirigerai. Je veux

avoir carte blanche. » Une carrière en indépendant, en somme, c’est quelque chose qu’il a dans un coin de sa tête. Scylla s’appuie sur les enseignements de l’histoire : les gens ne vivaien t pas toujours bien de leur art au moment où il s’exerçaient, c’était souvent une activité complémentaire. La reconnaissance, c’est quelque chose de postérieur, voire de post - mortem. « Quand tu ne fais plus que de la musique, tu es enfermé dans ta bulle et tu te nourris plus des discussions, des problèmes des gens. J’ai besoin de me nourrir. »

Abysses , Thermocline , Immersion . Trois projets, trois raisons de retenir sa respiration pour plonger dans l’univers du bonhomme. « J’ai grandi en écoutant du rap bel ge et du rap français, mais plus de rap français. C’est normal, d’un point de vue quantitatif, il y en a beaucoup plus. Et puis j’étais un inconditionnel d’IAM, de la FF, d’Arsenik. C’est par la suite que je me suis mis à écouter davantage de rap belge, qu e j’ai découvert des mecs que je trouvais forts. » Notamment quatre d’entre eux avec qui il forme le groupe OPAK au début des années 2000. Deux albums plus tard, en 2004 et 2006, le collectif s’est fait un nom. Individuellement, ses membres aussi. C’est en 2009 que Scylla entame son bout de chemin en solo, qu’il commence à scruter les profondeurs, ses abysses à lui. Son rap introspectif séduit. Il nous explique ne pas trop aimer se confier, qu’il est bien plus à l’aise quand il le fait en musique.

« Ils nous prennent tous pour des gogols, donc pour percer faut des couilles grosses comme les boules de l’Atomium » – BX Vibes, 2009

Il y a beaucoup à savoir sur celui qui disait fièrement, il y a quelques années, vouloir porter le drapeau de sa ville quitte à se prendre le plus gros râteau de sa vie (« BX Vibes », 2009) : « J’suis qu’un Belge, j’devrais faire marrer leur fils / Limite ils me verraient bien en feat avec Manneken Pis », rappait - il alors sur ce même titre. « Avec le temps, je remarque que c’est dommage. C’était une sorte de cri identitaire, je viens d’un endroit peu représenté au niveau rapologique. Quand j’ai eu des sollicitations de labels français il y a quelques années, certains d’entre eux m’avaient dit : “T’es belge, c’est très bien, mais attends pour le dire.” J’ai grandi ici et je pense que l’on doit être fier de nos particularités aussi, sans tomber dans un nationalisme à la con. » Du coup, il a voulu taper du poing et l’a crié haut et fort.

Avec le temps et en voyant les réactions d’un e partie du public belge à « BX Vibes », il comprend que les choses dérivent. Le morceau devient un symbole d’identité nationale et rap belge et rap français sont mis en concurrence par une partie de l’auditoire du plat pays : « Ce sont des guerres qui n’o nt pas lieu d’être. Un artiste de rap francophone doit être reconnu comme tel, sans se soucier qu’il vienne de Belgique, de Suisse ou de France. Et c’est d’ailleurs ce qui se passe en France. » Contrairement à ses craintes, alors qu’il pensait que le publi c français le « snoberait » en le fichant comme une vaste blague belge, il est simplement apprécié et reconnu comme un rappeur de talent. Il plait par son timbre de voix, sa technique et la sincérité de ses propos.

Pas question de lui parler de costume d’ ambassadeur, de « numéro un » que l’opinion belge l’obligerait à enfiler. « Le concept même du numéro un n’existe pas. Il est purement subjectif, c’est un produit du système actuel compétitif. » Des places à prendre, il y en a énormément, mais pas besoin d ’ambassadeur : « Tu fais du rap francophone et ça doit rentrer dans la culture sans qu’il y ait une zone géographique d’appartenance donnée. » Il n’est pas naïf au point d’oublier que de défendre sa ville, sa zone ou son quartier reste une constance histor iquement indémontable dans le rap, il insiste sur la nuance : « Faut assumer d’où l’on vient sans lancer des chauvinismes à deux balles. »

Scylla arrive finalement à jongler assez bien entre ses deux vies. Ses dates de tournée, il les cale sur ses congés. Une conception saine d’exercice de la discipline

qui lui permet de nager avec sérénité dans une industrie à vagues. « Je veux pouvoir arrêter ce combat du jour au lendemain si je le veux. »

PORTRAIT

Daniel, le « M. Propre » de Vals, range définitivement son balai

Après 31 ans passés à rendre Vals - près - Le - Puy étincelant de propreté, le légendaire cantonnier n’en balaiera plus les rues. Daniel Bay a pris sa retraite le 31 décembre dernier.

C’est certain, les rues de Vals - près - Le - Puy ne seront plus jamais les mêmes. Le 31 décembre dernier, leur célèbre gardien et cantonnier rangeait balai et brouette pour la dernière fois. Plus jamais il ne les reprendra, et pour cause : Daniel Bay, le légendaire adjoint technique valladier, vient de partir en retraite apr ès 31 ans au service de la collectivité.

Daniel, 61 ans, est un monument à Vals. C’est simple, tout habitant de la commune qui se respecte le connaît. Tous ont une histoire à raconter à son propos, tous ont en mémoire une courte discussion partagée avec le balayeur. Courte oui, parce que Daniel ne chômait pas dans l’exercice de ses fonctions ; exemple de ponctualité et de rigueur, le sexagénaire n’était pas du genre à flâner. Les réunions du matin autour d’un café, très peu pour lui. « J’aime bien quand c ’est propre, je ne laisse pas une miette. » Une chose l’a toujours horripilé durant ses trente années de loyaux services : les tire - au - flancs. « Une fois, j’ai eu le malheur de blaguer en lui disant que je faisais le travail d’un autre , se rappelle Romain Sagnard, directeur du Centre culturel André Reynaud, il s’est empressé de dire au maire qu’il fallait le licencier ! »

« Daniel a marqué son temps »

Chacun des interlocuteurs que nous avons croisé parle de Daniel avec beaucoup d’affection. Il faut dire qu’il a vu grandir un bon nombre d’entre eux. C’est le 1er septembre 1982 qu’il est recruté en mairie de Vals comme manoeuvre stagiaire, après avoir travaillé comme ouvrier pendant quelques années au Centre d’aide par le travail (CAT) « Les Horizons ». Né le 15 novembre 1952 à Coubon, il est le troisième enfant d’une fratrie de six. Dans la vie, son handicap n’aura jamais été une faiblesse, pour la simple et bonne raison qu’il se donnait toujours à 100% dans ce qu’il entreprenait. Sous une carrure modeste, pas particulièrement imposante, Daniel cache de larges bras façonnés par des années de labeur. « C’est le seul qui nous ramenait des balais usés jusqu’à la monture ! Il frottait le sol tellement fort qu’il rongeait les poils durs jusqu’au bois ! », s’étonn e encore Laurent, responsable technique du Centre culturel.

« Daniel est une figure dans la commune de Vals », pour le maire, Alain Royet. « Il a fait plus que la nettoyer pendant toutes ces années, il l’a embellie. » Souvent, depuis quelques mois, Daniel est venu voir le maire – en le tutoyant, bien sûr – pour lui dire qu’il ne trouverait jamais quelqu’un comme lui pour garder la commune aussi propre. « Daniel a marqué son temps et son passage sur Vals. » Alain Royet l’a décoré,

au moment de son départ en retraite, de la médaille d’honneur de la commune. Une juste récompense pour l’homme qui en connaît chaque recoin par cœur.

Et maintenant ? « On m’a proposé de faire de la randonnée et de jouer aux boules quand il fera beau. » Dans tous les cas, il ne se ra pas très loin. Il ne l’a jamais été. Les Valladiers le recroiseront probablement en train de se balader comme il aime tant le faire, notamment autour des chibottes, son coin préféré. Dorénavant, il pourra se contenter d’apprécier le paysage et d’être té moin de la lente chute des feuilles à l’automne, mais sans se soucier de devoir les ramasser.

INTERVIEW

Pour les sourds, Holly rappe avec les mains

Comment traduire "motherfucker" en langage des signes ? Holly Maniatty a un métier un poil fou : elle re transcrit avec ses mains, en live, des concerts de rap. Et elle ne censure jamais .

« J’asservis les masses avec mes tactiques de rap draconien, l’étalage graphique [de ma vie] est tellement chaud qu’il fait fondre l’acier comme si j’étais un forgeron. » Vingt minutes pour franciser une phrase de quatorze mots : les lyrics du Wu - Tang (en l’occurrence Inspectah Deck dans « Triumph ») sont réputés pour être alambiqués et rendent complexe leur traduction. Le 13 juin dernier, au Bonnarro Music Festival, dans l e Tennesse, Holly avait la lourde charge de retranscrire les paroles du groupe, en temps réel… avec les mains. Une histoire dont on a appris l’existence en lisant le très beau portrait de Slate , mais une histoire qu’on a voulu compléter. Entretien avec Holly Maniatty, une américaine de 33 ans qui partage la scène avec les rappeurs pour interpréter l eurs phases, même les plus dégueulasses, en langage des signes.

Holly, comment tu définirais ce que tu fais ? Je suis interprète. Dans un sens purement métaphorique, je suis un pont entre deux mondes : celui des gens dont les oreilles fonctionnent et les autres. Dans la vie de tous les jours, je suis en freelance : ça peut être pour des rendez - vous médicaux, des rendez - vous d’affaire et plus d’autres trucs du genre. J’aime que ça ne soit jamais la même chose. Les concerts, c’est quelque chose que je fais dans le courant de l’année, surtout de mai à octobre pendant les festivals. Être interprète de concert, c’est une spécialisation : ça demande beaucoup de préparation, beaucoup de bachotage. En fonction du genre musical et de ma connaissance de l’artiste, l a préparation d’un show peut me prendre entre 10 et 90 heures.

Tu pourrais nous donner une idée des rappeurs pour lesquels tu as signé ? La liste est longue : Jay Z, Lil Wayne, Eminem, les Beastie Boys, Killer Mike, Wiz Khalifa, The Roots, le Wu Tang Clan , Kendrick Lamar, Macklemore and Ryan Lewis… Pour ne citer que des « gros » noms.

Et le plus dur à assurer ? Celui du Wu Tang Clan que j’ai fait avec Jenn Abbot au festival de Bonnaroo, l’été dernier. C’était un vrai challenge. Ça faisait longtemps qu’ils n’avaient pas fait de show tous ensemble donc on ne savait pas vraiment quels membres seraient présents ou quels morceaux ils allaient jouer. On ne savait pas ce qui allait se passer, c’était une réunion historique tellement c’est rare qu’ils soient tous là. Ça a demandé beaucoup, beaucoup de préparation. Beaucoup de leurs morceaux ont été écrits il y a plus de quinze ans et étaient liés au marasme social de l’époque. Il a fallu se replonger sur les évènements dont ils faisaient référence tout en s’acclima tant du langage utilisé à l’époque pour les aborder. Et les mecs rappent très, très vite.

Beaucoup trouve paradoxal qu’un malentendant aille à un concert, surtout un concert de rap. C’est une idée préconçue ? C’est surtout une forme d’ignorance. Croire qu ’un sourd ne peut pas apprécier un concert est une idée fausse qui reflète l’ignorance de l’opinion sur le monde des malentendants. J’ai demandé à Jo Rose Benfield, consœur sourde, de répondre à cette question selon la perspective d’un malentendant. Elle m ’a expliqué que les « entendants » avaient une vraie méconnaissance du monde dans lequel évoluent sourds, de leur culture et de leurs capacités. Beaucoup de malentendants adorent sentir les basses d’une musique, les vibrations. Les concerts avec des interp rètes représentent une chance d’apprécier les musiques comme tout le monde, ou presque, selon la qualité des interprètes. Tu n’es pas obligé d’entendre un morceau pour l’apprécier.

Tu as signé pour beaucoup d’artistes différents, pas que des rappeurs. Le rap a quand même ta petite préférence ? Le rap, c’est un vrai challenge. Et j’adore ça. J’aime faire mes recherches, demander à des malentendants quels signes ils utiliseraient pour traduire tel ou tel mot. Ce n’est vraiment pas facile, mais ce n’est pas f orcément le plus dur. Au final, je dirai que ça dépend surtout de l’artiste, pas du genre musical. Bon Iver, par exemple, chante très lentement, à l’inverse des rappeurs, mais les métaphores et les références philosophiques qu’il emploie rende l’interpréta tion de ses morceaux très complexe. La difficulté repose dans ce que l’artiste essaie de communiquer.

« Tu n’es pas obligé d’entendre un morceau pour l’apprécier »

Dans la vie de tous les jours, tu écoutes du rap ? Oui. J’en écoute beaucoup même si c e n’est pas le seul genre musical que j’apprécie. Je suis plus old school en ce moment, j’ai mis Run DMC dans mon iPod, l’album Paul’s Boutique des Beastie Boys et du Public Enemy – c’est le prochain groupe que je vais signer.

Le rap est réputé pour const amment créer de nouveaux mots, dans un vocabulaire qui lui est déjà propre. Comment tu arrives à suivre ? Je fais mes devoirs : je lis les lyrics, je m’informe sur leur signification et sur le contexte. Je me renseigne sur l’artiste, d’où il vient, son bac kground, comment il est entré dans l’industrie de la musique. Je regarde aussi toutes les interviews que j’ai à portée de moi pour m’imprégner sur leur manière de communiquer sans micro. Souvent, ça m’aide à comprendre le sens de ces nouveaux mots.

Tu arr ives donc à interpréter, avec tes mains, des mots comme « bizzle », « wanksta », « mulla », « lean » ? Quand tu interprètes, ton but est de trouver une équivalence au sens de ces morts. Tu dois comprendre ce qu’ils veulent dire dans le contexte du couplet où ils sont prononcés. Après tu dois te renseigner auprès de la communauté des malentendants, bien sûr, pour savoir s’il y a un argot ou un signe vernaculaire donné pour ce terme là. Mais l’interprétation en langage des signes, comme la traduction linguis tique en général, ne donne pas du mot pour mot.

Tu as été interprète pour les Beastie Boys et pour Killer Mike. Tu dois avoir ta propre appréciation de l’évolution lyricale du rap, au fil des époques ? C’est une question difficile. En tant qu’auditrice, j ’adore le fait que jeux de mots et blagues puissent être utilisés pour faire référence à des faits sociétaux. La complexité lyricale des rappeurs est quelque chose qu’on devrait toujours applaudir. L’ingéniosité linguistique passe souvent au second plan, d errière les idées fausses qui entourent la culture hip hop et qui rebutent certaines personnes. Je vois dans le hip hop la passion, l’énergie, la lutte qu’il représente tout en étant consciente de l’intelligence qu’il y a derrière. Ceux qui rejettent cette idée passe à côté de quelque chose. Ce n’est parce qu’un message ne vient pas de quelqu’un avec un pull Gap et une Prius dans son garage que ça amoindrit son impact ou sa valeur intrinsèque en tant que commentaire social.

« Si quelque chose me dérange , en tant qu’interprète, ça veut juste dire que je perds la neutralité »

Le rap est parfois décrié pour ses dérives misogynes. Ça ne t’embête pas de traduire certaines phases dégradantes pour les femmes ? J’estime qu’être interpréteur, c’est avoir la respo nsabilité de transmettre tout ce que l’artiste veut transmettre. Un malentendant a le droit d’être offensé – ou non – comme tous ceux qui entendront le lyric. Donc je leur traduirait tel quel. Ce n’est pas mon job de censurer un artiste ou priver une perso nne sourde d’une tranche de concert. Je fais tout ce que je peux pour incarner l’artiste, physiquement, je veux que quand un malentendant me regarde, il ressente la voix, la vibe et la personnalité de l’artiste. Si Kendrick Lamar ou Ghostface Killah appell e une femme une « bitch », qui suis - je pour me permettre de le censurer ?

Tu as déjà été interprète pour une rappeuse ? Ça doit être anatomiquement plus simple. Non, pas encore. Mais j’ai hâte ! Nicki Minaj et Lil Kim sont sur ma « interpreting bucket lis t ». Je pense franchement que c’est la même chose. Ce n’est pas plus simple, c’est même plus dur : les détails de l’anatomie féminine sont plus complexes à décrire, parce qu’ils ne sont pas visibles [trompe de fallope, etc.]. Mais il y a aussi des signes e t de l’argot pour tout ça.

Pendant combien de temps tu penses pouvoir faire ça ? Pendant le plus longtemps possible. Ça m’a pris plus de dix ans de travail pour être techniquement capable de traduire du rap, de le faire correctement. Je veux continuer à l e faire durant toute ma carrière d’interprète. La musique, c’est quelque chose qui évolue constamment, je ne pense pas m’en lasser.

« My pussy is a rose. Come a little closer. I wanna fuck ya nose. » Tu ne serais pas gênée de signer un concert de Trina, p ar exemple ? Ça ne me dérange pas. Si quelque chose me « dérange », en tant qu’interprète, ça veut juste dire que je perds la neutralité que je suis professionnellement engagée à respecter. Donc non, ça ne me dérange pas. Une rappeuse a tout autant le droi t d’exprimer ses désirs sexuels et de vanter ses conquêtes. La personne sourde qui a payé sa place pour un show l’a fait parce qu’elle aime la musique et le message de

l’artiste. Si un interprète frissonne dès qu’il doit traduire quelque chose d’obscène ou de sexuel, le rap n’est pas fait pour lui. »

INTERVIEW

« J’aimerais que le ‘street art’ n’existe pas »

Jadis décriées, aujourd’hui acclamées. Peintures à l’aérosol et collages sont les nouveaux habitués des galeries qui adorent les expo ser s ous l’étiqu ette ‘street art’. Un tagueur nous parle de son dégoût pour l’existence même de ce terme.

C’est quoi le street art ? « Je sais pas. J’aimerais que ce mot n’existe pas. C’est une notion fourre - tout qui me déplaît beaucoup et c’est faire peu de cas des gens qui sont impliqués dans le pochoir, dans le collage ou dans la peinture. » Le concept et l’appellation « street art » dérangent beaucoup de monde, notamment ce tagueur repenti d’une trentaine d’années qui a accepté de discuter avec nous sur le sujet, sous anonymat.

Nordiste depuis toujours, lui est arrivé au graffiti très jeune, à l’école, quand il n’était encore qu’un gamin. « J’ai arrêté quand je me suis fait arrêté, quand les sanctions étaient si importantes que je ne pouvais plus me permettre de cont inuer. » Il fait partie des rares tagueurs jamais condamnés à de la prison de ferme, via l’article 322 - 1 du code pénal et du fait de son statut de multi - récidiviste.

L’existence du mot ‘street art’, il y voit une origine commerciale, n’y plus n’y moins. « Ca dérange pas les mecs des galeries, ça dérange pas les mecs qui n’y connaissent rien, qui profitent de ça et qui se font des mailles à mort . Ca dérange des gens intègres. » En clair : ce n’est pas parce que ‘street artistes’ et graffiteur/tagueur utili sent les mêmes outils qu’il faut pousser l’analogie plus loin. « C’est [un terme] valise et ça crée une forme de confusion dans l’esprit des gens : moi je vais te faire un tag, un autre va te faire une affiche, on aurait pas les mêmes techniques ni les mêm es buts et on va nous mettre dans le même moule, dans le même sac. On aura peut - être même rien à se dire. » Lui n’a pas commencé en gribouillant sur des cahiers, il s’est directement attaqué aux murs. « Les cahiers, c’est pour les artistes. »

Le graffiti , c’est pas un truc d’artiste ? Le graffiti, c’est pas du street art. Le street art, déjà, c’est une notion très vague. C’est fourre - tout, ça sert à rien. Demain, je prends une photo de mon cul et je la colle sur un mur et c’est du street art. La différenc e est fondamentale : dans le graffiti tu ne cherches pas à embellir alors que dans le street art, la plupart des gens veulent faire quelque chose de beau. Nous on s’en fout. Il y a un côté revendicatif sans message, le geste est le message et ce message, c ’est de faire un pied de nez à la propriété. Les gens n’en sont pas forcément conscients mais c’est l’appropriation sans consentement ultérieur, sans consentement d’autrui. Le fait de taguer, en soi, constitue le message. Il y a pas besoin de reprendre la tête de je ne sais pas quel catcheur à la con et de faire passer un message ironique. N’importe qui peut faire du graffiti, il suffit d’écrire en lettre capitale sur un mur.

Il y a quand même, parfois, un esthétisme recherché. Après ça vient. Le délire ca lligraphique rentre en compte, les gens cherchent à faire des trucs beaux, à bien assembler les lettres, à avoir un équilibre, etc. Mais à la base non. Beaucoup se limitent à écrire sur des murs de la manière la plus basique

possible, puis de fil en aiguil le ça s’améliore. Le résultat est pas vraiment important, c’est l’action qui compte. Le résultat compte pour les autres, mais pas pour toi. Le seul moment où tu prends vraiment du plaisir c’est quand tu le fais, c’est pour ça que tu le répètes à l’infini, c’est pas une fois que tu as le résultat en face de toi ou en photo. Ca, tu t’en fous.

Les deux ne peuvent pas être liés ? Le geste et le résultat ? Ca dépend si tu parles du tag en lui - même ou, de manière plus élaboré, du graffiti. Le tag, c’est juste un e signature. Un graff, c’est quelque chose de plus construit. Avoir une photo de son graff, c’est vrai que c’est pas désagréable mais c’est juste un souvenir, une trace. C’est dans la réalisation que tu prends le plus de plaisir.

Mais du coup il y a une r evendication différente ? Non, pas vraiment.

Mais s’il y a de l’esthétisme derrière ? Ca dépasse le simple geste. Les personnes lambda peuvent visuellement apprécier un graff, alors qu’ils apparentent un tag à un simple acte de vandalisme via aérosol. Pas forcément, si tu vois un graff en blanc et noir sur le volet d’un magasin, les gens vont dire que c’est moche. Alors que si la même personne réalise la même chose avec un peu plus de couleur dans un endroit autorisé, ils vont dire que c’est beau. Non, il n’y a pas de différence de démarche. Il y a une différence de démarche dans la transgression : si jamais tu le fais de manière autorisée, légale, sur un terrain vague ou quoi que ce soit, et que tu cherches vraiment le pur côté esthétique. Là ok, il y a un e différence de démarche. Mais quand tu veux mettre ton nom quelque part, de manière illégale et de manière à ce que les autres graffeurs le voient, c’est complètement différent du mec qui va sur les murs proposés par la ville.

« Demain, je prends une photo de mon cul, je la colle sur un mur et c’est du street art »

Justement, dans cette notion de compétition entre graffeurs, la question du « territoire » est vraiment importante ? Non, il n’y a pas de question, en tant que telle, de territoire. Il y a une notion d’appropriation de l’espace urbain. Après, on n’est pas des gangs de Los Angeles à aller se taper dessus parce qu’on a mis MS13 quelque part. Il y en a qui le voient comme ça, qui le perçoivent de cette manière là. Je suis de tel arrondissement , j’y tague mais ne vient pas y taguer et si je te croise, je te défonce. Mais à la base non, tu fais ce que tu veux. L’appréhension de la chose est aussi différente en fonction de chaque mec. Moi j’ai aucun inconvénient à ce que quelqu’un vienne taguer dans mon quartier comme quelqu’un pourrait avoir un problème avec moi qui viendrait taguer dans le sien.

Du coup, tu t’en fous si deux jours après ton tag est effacé par les agents de la municipalité ? C’est la règle du jeu, en somme. Non, tu t’en fous pas parce que tu en as un de moins qui est visible des autres graffeurs, dans la compétition. Mais oui, c’est la règle du jeu.

A l’inverse, un « street artiste » rage quand il voit ses collages arrachés un ou deux jours après leur pose, probablement parce qu’ il estime que son oeuvre mériterait un traitement différent. Ce sont deux choses complètement différentes, limite opposées parfois. Dans le tag, il n’y a pas de volonté de faire passer un message, d’être compris par les autres, il n’y a pas de volonté de s ’adresser à un public si ce n’est les gens de sa propre communauté, les autres tagueurs. La plupart des graffeurs ont du mépris pour les gens qui font du street art. Déjà, les « street artistes » n’hésitent pas à coller leur connerie sur les tags et les ge ns qui taguent n’hésitent pas à taguer sur des trucs de street art à la con.

Mais tu arrives, avec ton oeil de graffeur, à apprécier un truc qui s’apparente à du street art ? Tu arrives à le trouver chouette ? Pas avec mon oeil de graffeur mais avec mon o eil de… (il réfléchit) de personne à qui l’on soumet quelque chose dans la rue et d’apprécier l’esthétique de la chose. Ouais, il y a quand même des trucs qui me plaisent, que je trouve intelligent. Mais la plupart du temps, c’est à chier. Dans le film de Banksy , par exemple, regarde comme il s’occupe de Mr Brainwash. Il se fout de la gueule des mecs qui font ça, il montre que presque tout le monde peut le faire avec un peu de moyen.

B anksy reste donc une vraie référence, même pour un tagueur ? Le message est beau, c’est intelligent, c’est bien référencé. Les gens n’ont pas de culture artistique ou de culture populaire en général, et c’est normalement de ça dont on parle quand on parle de street art : on détourne des codes de la culture populaire. Dans le cas de Banksy, c’est bien fait, c’est bien réalisé, c’est culotté.

« Il vaut mieux militer au sein d’organisations politiques plutôt que de faire passer des messages à la con »

En F rance, il y a, selon toi, une référence comparable ? Non, il y a pas de référence comparable. Après, le travail de certains pionniers est intéressant à voir. Blek le rat, Mystic, tous ces gens là qui étaient là au début dans les années 80, tous les gens qu i trainaient dans les milieux anarcho - punk parisiens. C’est des gens qui voulaient faire passer quelque chose.

Et un mec comme O’Clock ? C’est du graff, mais il y avait un côté marrant aussi, inventif. C’est pas bête et méchant. Dans l’utilisation de l’es pace, au niveau de la taille de ce qu’il fait, le culot qu’il a… Il peut te faire un truc hyper classique, parisien, années 90, comme il peut te faire un truc hyper imaginatif avec de la couleur et des petits détails qui font rire la grand - mère et la gamin e qui passent à côté.

Les initiatives des municipalités pour mettre en lumière le « street art », tu estimes que c’est quelque chose qui ne devrait pas exister ? Je ne vais jamais reprocher à quelqu’un d’embellir les murs. Quand on arrive à s’éloigner des clichés street art non - référencés, c’est toujours intéressant.

Tu n’as jamais voulu transmettre quelque chose à travers ta peinture, dans tes années de tagueur ? Tu n’as jamais voulu transmettre autre chose que le message du geste ? Non. J’estime qu’il v aut mieux militer au sein d’organisations politiques plutôt que de faire passer des messages à la con qui vont faire rire les gens et qu’ils vont mettre en cover sur Facebook. Le street art, ça sert à ce que le gens prennent en photo avec leur iPhone des p ièces qui sont réalisées par des « street artistes » pour que ça finisse sur Insragram. Ni plus ni moins, dans 90% des cas.

CHRONIQUE

Pourquoi Travi$ Scott peut changer le jeu

Secoué par l’inattendu. En sortant l’excellent Days Before Rodeo à l’improv iste , Travi$ Scott a plongé la scène rap dans le désarroi : et si le poulain de Kanye West était en fait bien plus que ça ?

En cage, à l’ombre des regards. Caché du monde, un bronco attend son heure pendant que les montures stars se pavanent dans l’arène. Cette même arène qui lui est interdite, ou presque, depuis qu’il a intégré cette écurie de renom qui se nourrit et s’inspire pourtant de sa fougue. Mais le rodéo, c’est son truc : il ne vit que pour ça. Il cogne les barreaux de son enclos, s’enivre des qu elques particules de poussières qui se faufilent jusqu’à ses nasaux et réalise qu’il ne peut plus attendre. Après deux années de patience à jalouser ses pairs, ce pur - sang texan veut en découdre par tous les moyens. Avec Days Before Rodeo, Travi$ Scott, mu se de T.I. et de Kanye West, remet Houston au centre de la carte.

Un mesclun à la sauce texane

Un 18 août qui fera date. Quand DBR arrive sur la toile en fin de soirée, les Internets s’enflamment. Personne ne s’y attend, tout le monde prend une baffe : Y oung Thug, Peewee Longway, Migos, T.I., Rich Homie Quan ou encore Big Sean sur des productions de Wondagurl, Metro Boomin et DJ Dahi. Surtout, l’obscur Travi$ Scott en chef d’orchestre de cette brochette de premier choix. Des bangers à la pelle, entre le p lanant « Skyfall », l’énergisant « Sloppy Toppy » ou l’enivrant « Mamacita ». On restreint volontairement une énumération qui pourrait être très, très longue. DBR a quelque chose de nouveau sans vraiment l’être, une étrange mixture novatrice avec des ingré dients connus du grand public, un gratin de reste au foie gras. « It’s like good Kanye and good Cudi had a son and taught him how to use bass », résume assez fidèlement un nouvel adepte sur Twitter, sous le charme, le soir de sa sortie.

Pas un tsunami – l a mix tape cumule quelques centaines de milliers de téléchargement – , mais une grosse secousse qui ne laisse personne insensible. Au final, une certitude : dans les profondeurs, celui qui s’est auto - surnommé La Flame trimait en silence, les yeux pointés sur la surface, dans l’ombre des gros poissons. Scott attendait juste le bon moment pour quitter les abîmes et, surtout, révéler à l’ensemble de la faune hip - hop qu’il avait sa part de responsabilité dans les différents courants de ces deux dernières années.

« Houston is so fucked up right now, musically »

« I feel like my whole life’s like a rodeo. […] I made this album for Houston. It’s like, Houston is so fucked up right now, musically. Who do you listen from Houston, other than me? » [ Complex Interview ] Sûr de lui, Travi$ Scott prépare son étrange hommage. A l’exception de « Backyard » où le rappeur aborde la période sudiste de son existence, les all er - retours à l’hôpital pour aller voir sa mère et ses jobs alimentaires, et le bonus track « BACC*** » qui reprend en demi - teinte les sonorités crunk/trap d’H - Town, le reste de l’album n’a rien à voir avec la ville de la NASA –

d’un point de vue sonorité. Un poil de screwed and chopped , notamment sur « Quintana pt.2 » avec un remodelage du « Finessin » de Future , mais pas de plongée dans le passé vers un son brut de Houston qui aujourd ’hui paraitrait dépassé. Juste une adaptation actuelle des codes texans à travers une trap très dark, des effets vocaux trippy et une utilisation excessive des percus. Oh, et du Kid Cudi aussi : le prodige déchu de Cleveland est toujours, à l’heure actuel, le rappeur préféré de Scott. Son influence sur l’ensemble du projet est, à l’oreille, plus qu’évidente. « How many rappers not from Houston use the culture and are poupin’ of that suit? I feel that’s unfair to my city. » A$AP Rocky, I see you .

The best kept secret. Quand Kanye West et T.I. découvre ce quasi - SDF qu’est Travi$ Scott, tous deux savent qu’ils sont tombés sur un géni e comme il y en a peu. « Génie » , ce terme surutilisé po ur qualifier des mecs plutôt bons dans leur domaine respectif mais que le Texan porte si bien. Oui, Travi$ Scott fait partie des créateurs, des mecs qui apportent quelque chose de nouveaux à leur discipline de prédilection, qui l’enrichissent. A la lecture de ces lignes, certains doivent crier à l’hyperbole ; c’est ne pas réaliser la place du bonhomme dans la réussite artistique de ses ainés. Bien plus qu’Owl Pharaoh, son précédent projet, Days Before Rodeo met en exergue la proximité sonore et lyriciste qu ’il existe entre Travi$ Scott et son mentor, Yeezy. Mais DBR est troublant au point de tout remettre en question : et si Kanye était davantage sangsue que tuteur ? Certains, notamment le poète/rappeur Saul Williams, n’ont pas peur de le dire haut et fort : « Travi$ Scott mixtape is pretty much him admitting that he produces & ghostwrites for Kanye. » La bombe est lancée.

L’album de la consécration ?

Et ce n’est que le début : Days Before Rodeo est un douze - titres offert par Scott à sa fan - base pour lui pe rmettre de patienter jusqu’à la sortie de son premier album studio, Rodeo. Mais un douze - titres qui dépasse de loin le simple cadre de l’amuse - bouche et qui vient poser quelques questions, notamment celle du fonctionnement de l’énorme machine qu’est G.O.O. D Music. Et si l’homme crédité sur les productions de cinq des dix titres de Yeezus était le vrai fuel du label de Kanye ? Certains l’affirment dès aujourd’hui ; on se contente de garder l’hypothèse en tête. Nul doute que le premier vrai LP de La Flame app ortera son lot de réponses. Doit - on s’attendre à une suite de DBR ? « Fuck no. It’s like the opposite of what a rapper should be doing, which is awesome. » On est prévenus.

En tout cas, le Texan a réussi sa Grand Entry : dans l’arène, plus personne ne sem ble pouvoir le remettre en cage et le priver des spotlights. Avec le sourire narquois qu’on lui connait, Travi$ Scott, en indomptable bronco qu’il est, cultive le mystère.

CHRONIQUE

Veerus est prêt pour la pandémie

Une petite péniche lilloise comme théâ tre d’un soir. Pour présenter son dernier projet, Minuit , Veerus a préféré faire les choses simplement. Mais contrairement à la scène qu’il occupe ce vendredi soir, sa musique ne cesse de grandir.

En sortant APEX en mai 2012, Veerus laissait entrevoir de belles choses. Le rappeur

de Dunkerque montrait, avec ce deuxième projet solo, qu’il avait les armes pour

rivaliser avec les rimeurs de cette nouvelle vague dont il est lui aussi issu. Moins en vogue – ou moins pressé - , celui qui a « zéro fan » (« Mauvai se Nouvelle ») ne peut cependant pas se targuer de cumuler les centaines de milliers de vues son compte Youtube. Pendant deux ans, il s’est fait (très) discret et n’a que peu profité de l’exposition que lui offraient son projet et ses collaborations avec Nemir ( « Chaque jour » ) ou Alpha Wann ( « Où on vit » ). Mais tout vient à point à qui sait attendre, et Veerus aime prendre son temps. Avec le dix - titres Minuit qui sort le 16 juin prochain, le Nordiste a tout pour remettre les pendules à l’heure.

« J’dois collaborer avec Veerus, qui est très fort »

Première raison qui nous pousse à garder un oeil sur le bonhomme : il sait s’entourer. Ses collaborations artistiques passées ne lui ont pas fait défaut ; ceux qui sont aujourd’hui ses amis n’ont rien perdu de ce qui les avait poussé jadis à featur er avec lui. C’est donc en toute logique qu’on retrouve Philly Phaal ( notre dernière interview ), Espiiem ( notre interview ) ou encore Perso Le Turf sur la tracklist de Minuit . Mieux encore : Veerus a la chance de compter dans son proche entourage

des beatmakers de renom – et de talent – qui font de plus en plus parler d’eux sur la

scène française. I kaz Boi en tête de file, le mec qui a mis sa griffe sur l’énormissime prod du banger « On est sur les nerfs » de Joke ( notre interview ). Un million de vues en deux semaines, tout de même. Attention, Ikaz n’en est pas à son coup d’essai :

Deen Burbigo nous vantait les qualités de celui qui a aussi produit pour Smoke DZA

de TDE lors de notre dernier entretien . D’ailleurs, pour en revenir à Joke , ce dernier

a annoncé une collaboration avec le Dunkerquois dans une récente intervi ew :

« J’dois collaborer avec Veerus, qui est très fort. »

Avec « Les Étoiles », Veerus nous montre une toute autre facette de sa musique, et

l’on se demande même si ce n’est pas sur cette dernière qu’il excelle vraiment. Sur

un beat accrocheur et mélodi eux comme Ikaz sait très bien les faire, le rappeur y

pose la prose lente qu’on lui connait. À une exception près : sur les quatre petites minutes du morceau, lenteur se transforme en puissance et l’impact du phrasé, exprimé via une diction parfaite, n’en est que transcendé. « Tellement d’avance j’ai vu les pyramides en chantier, tellement d’avance j’ai vu naitre celle qui m’a enfanté. » Le

rap

de 2014 est un rap entrainant où les prouesses phoniques ne suffisent plus, où

les

acrobaties techniques et les je ux de verbes ne garantissent plus, à eux seuls, le

succès d’un morceau. Le poids des mots est presque relégué au second plan, derrière

la mélodie. On ne décompose plus la musique comme avant en jugeant la qualité du

MC d’un côté et celle de la production d e l’autre. Seul compte le ressenti global de fin

d’écoute.

Sur certains morceaux, rien à envier aux plus grands

Veerus réussit, comme peu savent le faire, à combiner les deux. Après, bien sûr, tout n’est pas parfait. Cette soirée du 6 juin nous a permis de confirmer ce qu’on pensait de lui : le rappeur n’est jamais aussi bon que sur une production qui envoie du pâté. Vendredi, en terminant son live avec « Les Étoiles », il a pu s’en rendre compte lui - même. L’énergie qu’il développe sur ce morceau le class e dans la haute sphère des rimeurs de l’hexagone. Sur des titres plus nonchalants, moins punchy, se prestation perdait un peu d’entrain et son audience semblait moins absorbée.

On le sait bon, très bon même, stylo en main. « Entre la purple, les écarts, l es mêmes projets. Et même fauchés on prie pour que Dieu nous épargne. » Mais on est convaincus qu’il le serait encore davantage en s’éloignant des beats boom - bap lassants, et que sa force d’écriture n’en serait que mise à valeur – à sa juste valeur. D’ici la fin de l’année, on doute que le Nordiste puisse encore se targuer d’avoir « zéro fan ». Et quand on sait qu’un virus peut survivre jusqu’à 17 jours sur un simple billet de banque, on vous laisse imaginer le potentiel de propagation d’un bon disque infec té.

REPORT AGE

Earl Sweatshirt, le faux clown des Nuits Sonores

Le jeune prodige Earl Sweatshirt était la tête d’affiche rap de cette édition 2014 des Nuits Sonores , à Lyon . Tous s’étaient faits une joie de vivre ce concert et de partager un moment avec ce performeur de renom. Tous sauf l’artiste, en fait.

Depuis ce mercredi 28 mai et comme chaque année depuis 2003, le peuple gone a déréglé ses montres de l’heure d’été d’Europe centrale. Les lyonnais ne se réveillent plus avec le coq et ne se couchent pl us quelques heures après le crépuscule. Pendant quatre jours, les notes de synthé font office de sonneries de réveil et les apéros remplacent tasses de café et chocolatines : jusqu’au 1er juin, Lyon vit au rythme des Nuits Sonores 2014.

Le rap a droit à s on traditionnel traitement de faveur

La tradition veut que ce « festival de cultures électroniques, indépendantes, numériques, visuelles et décodeur des cultures innovantes » inclue chaque année un rappeur dans sa programmation, pour contraster un peu ave c les 250 Berlinois, Roumains, et autres Nicolas Jaar. Après MF Doom en 2012 (qui avait annulé sa venue au dernier moment, pour changer) et Mos Def en 2013, l’organisation avait décidé de taper dans le jeunot cette année en invitant le talentueux Earl Swea tshirt. Un choix qu’on ne peut qu’applaudir sur le papier, surtout au prix auquel le concert est proposé : trois petits euros. Un double cheese. Un demi. Trente minutes au parcmètre.

Première mauvaise surprise, qui justifie en partie la bassesse du tarif proposé : il faudra aller voir le prodige d’Odd Future à Feyzin, à une petite quinzaine de kilomètres du centre - ville lyonnais. Et comme le concert tombe en plein jeudi de l’Ascension, la traditionnelle ligne de bus qui amène les curieux devant la salle de concert (l’Épicerie Moderne) n’est pas en service. Un combo métro, tram , bus et baskets la remplace. L a spécificité des Nuits Sonores est d’investir des lieux originaux et emblématiques de Lyon : rues, musées, friches industrielles. Il n’est pas étonnant d’aller s’ ambiancer sur un chantier ou de faire la queue devant un immense garage Citroën désaffecté. Pas pour le rap, du coup : l’Épicerie Moderne est une salle tout ce qu’il y a de plus classique, bien trop grande pour cet évènement et d’une configuratio n tout sauf intimiste. Dommage pour un show où la sensation de cocon nous paraissait essentielle.

Une scène locale oubliée

Deuxième mauvaise surprise : la première partie. Sans jouer les connards de puristes qui s’insurgent contre le mélange des genres, faudra quand même nous expliquer l’intérêt d’aller caler un obscur groupe de musique « minimaliste, oscillant entre un hip hop alternatif grinçant et électro ambiant, faisant parfois des

embardées furtives vers la musique industrielle », dixit le site officiel du duo, avant un concert d’Earl Sweatshirt. Le rap est une musique parlée qui repose sur l’enchevêtrement de rimes et la puissance des (jeux de) mots. Pour chauffer une salle avant le passage d’un rappeur, il faut du postillon sur micro, il faut de la rime. Il ne faut pas un batteur et un joueur de claviers qui se font face pendant qu’un de leur pote, en slip avec un masque de zèbre sur le crâne, se dandine en fond de scène. Ultime froid dans une salle pas du tout préparée à ce genre de performance. De tête, on doit pouvoir citer une dizaine de groupes de rappeurs canuts qui se seraient faits u ne joie de poser quelques 16 , à l’oeil, pour ambiancer comme il se doit tout ce beau monde.

Passons. Lucas Vercetti, le mec que vous pouvez voir sur la cover de l’Odd Future Tape Vol. 2 , arrive sur scène et balance deux - trois morceaux pour rappeler aux gens qu’ils sont bien venus voir un concert de rap. On s’interroge d’ailleurs toujours sur la véritable fonction de ce garçon au sein du collectif, tantôt gérant du Odd Future Store à Los Angeles, tantôt homme à tout faire en tournée. Bref, Earl débarque enfin. Quarante secondes après le début du show, une meuf grimpe sur scène. Le regard aguicheur et la démarche langoureuse, elle se trémousse en s’approchant de sa p roie du soir. Tout le public sourit en anticipation de la réaction de l’artiste. « Bitch, get out of my way. » Dédaigneux au possible, il la calcule à peine, s’écarte pour éviter tout contact physique et attend que la sécurité intervienne. C’est bien connu , les Européennes ont la gale et s’en approcher, c’est prendre le terrible risque d’être souillé à jamais. D’un truc rigolo dont il aurait pu s’amuser, se servir même pour lancer son set et montrer à tous qu’il était venu se marrer le temps d’un jeudi soir en banlieue lyonnaise, Earl en a fait un tout autre symbole : celui du mec venu prendre son cachet et qui te rappelle que multiplier les scènes, c’est son boulot routinier.

« California is better than here »

On mettra ça sur le dos de son extrême jeunes se. À vingt piges, le mec ne se rend pas compte de la portée de ce genre d’attitude : les gens font vite la différence entre un kainri qui assimile sa tournée en Europe à une obligation contractuelle et celui qui se réjouit d’avoir face à lui des non - anglo phones qui bougent sur ses morceaux. Earl Sweatshirt, à grands coups de private joke avec son pote Lucas, nous a bien fait comprendre qu’il n’était pas aussi fun qu’il le parait sur les Internets. « Calfiornia is better than here. » Non, c’est pas très coo l de se foutre de la gueule de la (majeure) partie de son audience qui ne comprend pas ce que tu baragouines avec ton pauvre anglais mâché. Après, bien sûr qu’on a globalement passé un bon moment, mais ce n’était pas grâce à lui et c’est ce qui est triste. Les pieds cloués au centre de cette large scène qui s’offrait à lui, Earl n’a pas pris la peine de chérir les mecs qui gueulaient ses sons. C’est pourtant bien eux qui ont construit sa célébrité, qui lui ont apporté des millions de vues sur Youtube et qui lui permettent de faire des concerts en dehors de sa Californie natale.

Pas un mauvais show pour 80% des personnes présentes, mais un très b on show pour personne. Être blas é à vingt ans de devoir enchaîner les scènes, c’est quand même bien dommage.

REP ORTAGE

Dans une bourgade du Nord, 3000 Anglais pleurent leur poète disparu

Wilfred Owen, l’Apollinaire anglais, est enterré à Ors, petit village de 600 habitant au Nord de la France. Depuis l’Albion, des milliers de pèlerins s’y recueillent chaque année , à la grande surprise de la commune qui a dû s’adapter.

« Où est la tombe de Wilfred Owen ? » Cette question, Jacky Duminy, le maire d’Ors, petit village du Nord, n’a cessé de l’entendre de la part de touristes anglais au cours de ses deux mandats. Intrigu é par leur insistance, il lance ses recherches et réalise que le deuxième poète britannique le plus populaire après Shakespeare est enterré dans son cimetière communal. Mieux, la maison forestière où l’aède a passé les derniers jours de son existence est i ntacte, entre la forêt domaniale de Bois l’Evêque et le camp militaire d’Ors. Il est abattu à un kilomètre de là, le 4 novembre 1918 à 5h45 dans la bataille du canal de la Sambre : il posait des flotteurs de liège pour assurer la traversée. Cinq jours avan t la mort d’un autre grand poète, un français, Guillaume Apollinaire. Une semaine avant la signature de l’armistice.

Alors qu’elle passait inaperçue jusque là, aujourd’hui on ne voit plus qu’elle. Immaculée - elle devait être visible depuis les bois, sa f orme est particulièrement atypique : on y entre et en ressort via une demi - couronne qui abrite en son centre un amphithéâtre à ciel ouvert, espace de recueil pour les passants et d’inspiration pour les artistes. Avec la volonté de répondre aux attentes des touristes anglais, Jacky Duminy, aidé par les associations françaises et britanniques dédiées à Wilfred Owen, en a fait un mémorial le 1er octobre 2011. L’artiste Simon Patterson et l’architecte parisien Jean - Christophe Denise étaient en charge de donner à la bâtisse la résonnance qu’elle méritait. « Simon la voulait vraiment toute blanche, avec le toit en forme de livre ouvert… Il voulait en faire un lieu de recueil. » Les Anglais, dans le livre d’or, en sont reconnaissants. « Thank you, thank you. »

« C ’est la belle vie. Il n’y a aucun danger ici »

Dans sa partie inférieure, une cave au bas plafond vouté – « la cave enfumée de la Maison forestière », comme il la désignait lui - même dans ses derniers écrits. Ils étaient entre dix et quinze à s’y être réfu giés au début du mois de novembre 1918. Dans chaque coin de la pièce, de discrets haut - parleurs récitent la dernière lettre écrite par Wilfred Owen à sa mère, tour à tour en anglais et en français. Les mots, pleins d’optimisme, d’un poète qui ne se doute p as que le mort l’attend à quelques jours de là résonnent sur les quatre murs de briques rouges. Dur d’imaginer que dans cette pièce où même seul l’on s’y sent étroit – l’on doit se courber pour ne pas se cogner le crâne, ils étaient alors si nombreux à y v ivre, à y dormir, à s’y réchauffer d’un hiver glacial. Pour le poète, « c’est la belle vie. […] Il n’y a aucun danger ici, ou s’il y en a, il sera passé depuis longtemps lorsque vous lirez ces lignes. »

La partie haute de la maison a été vidée de son cont enu, à l’inverse de la cave, restée authentique. Tout oppose ces deux pièces : là où l’une est oppressante, l’autre parait

immense. En son centre, on lève la tête pour lire les poèmes de Wilfred Owen qui y sont projetés. Les murs sont couverts d’inscriptio ns, de griffonnages, de mots et de vers, comme s’ils se déversaient du plafond, des pages centrales de ce livre ouvert symbolique de l’œuvre d’un poète mitraillé avant de la terminer.

ENQUÊTE

Le Puy : les tanneries changent de dirigeant, et ça ne sent pa s très bon

Dans le plus grand secret, le dirigeant des Tanneries du Puy - en - Velay, Denis Lemercier, a été écarté le 15 mai. L’arrivée prochaine de son successeur, un spécialiste des entreprises en crise, ne présage rien de bon.

Nous aurait - on menti ? Deux ans et demi après le rachat des Tanneries du Puy par la famille Descours (EPI), le président de la société, Denis Lemercier, annonçait une hausse de 30% du chiffre d’affaires avec un bond de 20 à 26 millions d’euros en un an. “ On est en bonne voie même s' il faudra plusieurs années pour redresser cette entreprise et retrouver des bénéfices à un niveau satisfaisant ”, assurait - il en novembre .

Il n’aura pas eu le temps de faire ses preuves : le 15 mai, les propriétaires lui ont montré la porte, ont racheté ses parts et les ont vendues à Daniel Lebard, un proche des Descours. L’entreprise refuse pour l’instant de confirmer notre information et D aniel Lebard, contacté, n’a pas donné suite à nos demandes d’interview. Les salariés ont tout lieu d’être inquiets, car ce dernier est réputé pour faire le “ sale boulot ”, à savoir restructurer une entreprise… ou la fermer.

Daniel Lebard, « plus redoutabl e » que Bernard Tapie

"Je viens rendre service à un ami. […] Je ferai le point à la fin de l’année." Ces mots, c’est Daniel Lebard, qui les aurait prononcés lors de sa venue aux Tanneries du Puy, il y a quelques semaines, selon l’une de nos sources internes. Son arrivée n’est pas un bon signe pour l’entreprise de Haute - Loire. "Redresseur d’affaires ", " liquidateur intelligent " : les formules ne manquent pas pour décrire Daniel Lebard. Le passé du chef d’entreprise parle pour lui : après une longue carrière dans la chimie et la distribution, notamment chez Michelin, Lebard s'est spécialisé à partir des années 1980 dans l'intérim de luxe, à savoir " présider pendant une courte période des entreprises, juste le temps de les restructurer, ou les fermer ", écrit Nicolas Cori de Libération en 2005 . À 74 ans, il collectionne les titres de PDG.

Les sociétés Radar (reprise par Lebard en 1984) , Primistère (1988), Disco (1994) ou encore Félix Potin (1995) ont toutes connu de lourds plans de restructuration peu après son arrivée. Pire : certaines ont mis la clef sous la porte. " Je suis là en tant que gestionnaire, pour éviter le gâchis ", glissait - il aux salariés de Félix Potin à son arrivée comme directeur opérationnel, le 13 mars 1995 ( Libération , 14 mars 1995 ). Le 22 décembre de cette même année, neuf mois après son arrivée, l’enseigne était mise en liquidation judiciaire. " Moins célèbre que Tapie mais probablement beaucoup plus redoutable ", écrivait à son sujet Bruno Abescat du Nouvel Observateur , en 1986, après que Lebard a racheté la majorité de Nasa Electronique avant de revendre… une semaine plus tard.

Du côté de la mairie, c’est l’apathie. L aurent Wauquiez nous renvoie vers Pierre Robert, adjoint au maire chargé de la Qualité de vie, lequel n’a pas rencontré le nouveau président des tanneries mais a confirmé son arrivée et même apporté un nouvel élément : le 24 juin prochain, Lebard n’arriver a pas seul. Un certain Jean - Luc Ferlicchi prendra les fonctions de directeur général. Contacté, ce dernier n’a pas souhaité confirmer l’information. Spécialiste " en restructuration et redressement de sociétés en difficulté " ( selon son propre profil Linkedin ), Jean - Luc Ferlicchi est ce qu’on appelle un manager de transition. En 2003, Michel Revol du Point dédiait un article à ces " intermittents du management " qui sautent d’une entreprise à une autre, article dans lequel figure le nom de Ferlicchi. En d’autres termes, des hommes de la dernière chance.

Pourquoi les tanneries n’y arrivent pas ?

Dans l’entreprise, c’est la douche froide. Avec l’arrivée de Lemercier, le nombre de peaux traitées était passé de 700 à un millier par jour. Après une première vague d'investissements de près d’un million d'euros, l'entreprise en annonçait même une seconde, évaluée à 2,5 millions d'euros, d’ici le début de l’année 2015. Autant de raisons qui poussaient à croire au regain de forme de la société, d’autant plus que l’hexagone est le premier producteur mondial des cuirs finis de veau. Grâce au savoir - faire "Made in France", le cuir français ne connaît pas la crise : le chiffre d’affaires des acteurs de cette filière est en progression depuis 2012. Au bout de la chaîne, les marques de maroquinerie de luxe doivent satisfaire une demande en plein boom. Hermès, Louis Vuitton ou Cartier, clients des tanneries ponotes, exigent des peaux haut de gamme.

Les Tanneries du Puy sont confrontées à un handicap majeur : " Depuis 2012, la filière fait face à des difficultés d’approvisionnement e n peaux de veau en raison de la baisse de la consommation de viande ( - 4 % par an) et a pour conséquence l’augmentation des prix des peaux brutes ", explique Aurélie Matharam du Conseil national du cuir. En outre, la société a du mal à valoriser son cuir de moyenne qualité et à le vendre. Et quand l’on sait que sur les 800 000 peaux transformées chaque année en France, seuls 10% sont convoités par les maisons de luxe, on imagine qu’il leur reste beaucoup de cuir sur les bras.

Huit millions et demi d’euros d e perte en 2013

Pendant ce temps là, les pertes s’accumulent : des sources syndicales internes à l’entreprise indiquent que les Tanneries du Puy auraient perdu huit millions et demi d’euros en 2013. L’entreprise ponote accuserait un déficit de trois millions d’euros sur les six premiers mois de l’année 2014. Des résultats en berne qui inquiètent les 121 salariés. " Ils sont perdus, ils ont tous peur ", insiste une source interne. Et personne ne peut vraiment les rassurer : depuis l’éviction de Denis Lemerci er, parti " du jour au lendemain " il y a un mois et demi, l’entreprise se retrouve sans réel dirigeant. En attendant l’arrivée du redouté Daniel Lebard, plusieurs consultants remplacent la direction et Denis Lebret, directeur général chargé de mission depuis deux ans, a mis la casquette de gestionnaire.

Une lueur d’espoir demeure : Pierre Robert croit savoir qu’un " technicien italien " arrive pour remplacer Éric Degache, directeur industriel des tanneries dont le contrat a été rompu “de manière conventionne lle”. Pourquoi aller chercher un

technicien étranger ? " Les Italiens sont plus inventifs que nous pour valoriser ce qui est difficile à vendre ", se rassure l’adjoint au maire. La famille Descours n’a pas encore tout à fait abandonné le navire.

Sollicités à plusieurs reprises, Denis Lemercier et la famille Descours (EPI) n’ont pas souhaité répondre à nos questions.

ENQUÊTE

Surcouf, du caprice au désastre

Quand Hugues Mulliez rachète Surcouf, n i sa riche famille, n i les syndicats de la société ne croien t aux chances de survie de la société. Deux ans plus tard, des centaines d’employés se retrouvent à la rue sans le sou. Chronique d’un échec annoncé.

« J'ai mis tout mon coeur, mes tripes et toutes mes ressources. C’est très difficile aujourd’hui d’en ar river là. » Le jour de l’annonce de la liquidation de l’enseigne Surcouf par le tribunal de commerce de Lille, le 10 octobre 2012, Hugues Mulliez, PDG de la société, se confie dans les colonnes de la Voix du Nord. « J'ai une pensée pour tous les salariés q ui ont tout donné, eux et leur famille, et qui ont eu de l'espoir jusqu'au bout. Je les remercie pour leur implication, pour le travail que nous avons fait ensemble. » En guise de cadeau de départ, le fils de Stéphane Mulliez, créateur de Picwic, et petit - neveu de Gérard Mulliez, fondateur d’Auchan, offre au 379 employés de la chaîne de magasins un plan social « au ras des pâquerettes », comme le qualifie Olivier Chagnoux, délégué syndical CFE - CGC de la société.

1000 euros pour changer de vie

Les 379 sala riés français, dont 80 lillois où est implanté le siège de Surcouf inauguré en grande pompe en 2010, quittent l’enseigne sans indemnités supra- légales et sans aide au retour à l’emploi minimale. « Nous partons avec 1/5e du salaire mensuel par année de prés ence », regrette Esther Bouphavanh, déléguée CFTC, en octobre 2012. Un cinquième du salaire mensuel par année de présence, cela ne représente pas grand chose pour la majorité des employés du Nord - Pas - de - Calais qui sont entrés dans Surcouf au moment de son implantation rue du Molinel, deux ans avant la liquidation. Mais il leur reste tout de même 1 000 euros de prime par personne, pour financer un cabinet d’out - placement ou une formation ; pratique quand l’on sait qu’une de ces formations coûte « entre 4 000 à 5 000 euros » en moyenne, comme le rappelle Olivier Chagnoux.

Une rapide recherche sur Linkedin et Viadeo permet de mesurer une réalité : le nombre de profils d’anciens employés de Surcouf toujours en « recherche active » d’emplois pullulent, près de d eux ans après la fermeture de la société. La faute au contexte de crise et à un PSE qui ne favorisait guère les espoirs de reconversion. Aurait - il pu en être autrement ? Les employés de Surcouf n’auraient - ils pas pu être reclassés dans une autre enseigne d e l’empire des Mulliez, Boulanger par exemple ? L’article L1233 - 4 du Code du travail le prévoit pourtant : « Le licenciement pour motif économique d’un salarié ne peut intervenir que lorsque tous les efforts de formation et d’adaptation ont été réalisés et que le reclassement de l’intéressé ne peut être opéré dans l’entreprise ou dans les entreprises du groupe auquel l’entreprise appartient. » Problème : la galaxie Mulliez n’est pas un grand groupe.

Une galaxie n’est pas un grand groupe

« Depuis mars 2012 , il y a une procédure en cours pour que l’empire Mulliez soit

reconnue comme grand groupe, procédure engagée par les syndicats de Pimkie de Tapis Saint - Maclou, deux entreprises de l’Association familiale Mulliez (AFM) », précise Bertrand Gobin, journalist e indépendant derrière « LeBlogMulliez.com ». Bien que cette procédure ait été lancée au moment où le redressement judiciaire de Surcouf se précisait, les syndicats de la chaîne n’étaient pas partie prenante de cette action. Ils avaient conscience que leur cas n’était pas dans le même sac que celui de Pimkie : c’est Hugues Mulliez seul qui a racheté la société en 2010, et non l’AFM. Dans les entreprises de l’empire Mulliez, il y a deux catégories de sociétés : celles qui sont contrôlées par l’AFM et celles qui sont contrôlées à titre individuel par tel ou tel membre de la famille. Auchan, Leroy - Merlin ou Boulanger sont des entreprises contrôlés par l’AFM. En revanche, Surcouf ou Cultura, par exemple, sont ou étaient contrôlées à titre individuel. « Hugues Mu lliez peut très bien, sans aller frapper à la porte des membres de sa familles, se payer une entreprise comme Surcouf avec son argent de poche », explique Bertrand Gobin. « Il faut bien distinguer ce qui est fait dans le cadre de l’actionnariat collectif d es entreprises qui sont développées par des membres de la famille, à titre personnel. »

Si le groupe Mulliez était reconnu, un comité de groupe pourrait être créé entre les employés des différentes enseignes. En cas de liquidation d’une des sociétés du g roupe, les salariés bénéficieraient des avantages sociaux prévus par le Code du travail (reclassement, indemnités supra - légales, primes diverses, etc.). Mais ça ne concerne pas Surcouf : même si deux ans auparavant, l’AFM avait été reconnue comme groupe pa r le tribunal de grande instance, ça n’aurait rien changé à la nature du PSE proposé aux salariés de la chaîne de magasins high - tech. Hugues Mulliez avait décidé tout seul de se lancer dans cette malheureuse aventure. D’autres Mulliez le lui avaient d’ailleurs déconseillé : « Au sein de l’AFM, il y a plein d’autres enseignes qui étaient concurrentes de Surcouf, notamment Boulanger ou Grosbill », rappelle Bertrand Gobin. « Ils n’ont pas bougé le petit doigt pour sauver Surcouf [contactées par mail, les deux sociétés ne nous ont pas répondu à ce jour, ndlr]. Ça illustre le côté indépendant des entreprises : il n’y a aucune solidarité entre eux de ce côté là. »

« On ne s’improvise pas patron d’une grande boîte »

Hugues Mulliez avait donc les moyens financiers pour racheter et s’occuper de Surcouf, mais il n’avait pas « les compétences pour gérer une grande enseigne », estime le journaliste. « On ne s’improvise pas patron d’une grande boîte quand on avait jusque là 15 salariés à gérer [il dirigeait Youg’s, un m agasin de vente de matériel informatique à Villeneuve - d’Ascq, ndlr]. » En avril 2009, avant qu’Hugues Mulliez ne rachète Surcouf à PPR, un membre du CE – qui souhaite rester anonyme –

a eu l’occasion de le rencontrer. « Il m’avait dit qu’il voulait redynam iser la société, en faire un géant de l’informatique. Il m’avait fait tout un laïus de bonne facture. » Les membres CE l’informent que pour remonter Surcouf, il ne fallait surtout pas faire n’importe quoi et « ouvrir des magasins à tort et à travers. » Hug ues Mulliez aurait alors acquiescé en assurant ne pas vouloir suivre l’exemple de « tous ces ethnarques qui font ce qu’ils veulent ». Un mois après son acquisition de Surcouf, le neveu du fondateur d’Auchan ouvrait un flagship store de 11 000 mètres carrés en plein centre - ville de Lille et déménageait une partie du siège parisien dans la capitale des Flandres. Coût de l’opération : huit millions d’euros.

Le point de départ d’une série d’erreurs stratégiques dont Surcouf ne se relèvera pas. Considérant que l’argent de poche d’Hugues Mulliez est d’une manière ou d’une autre lié aux revenus de l’AFM, les syndicats de la société auraient pu se mêler à ceux de Pimkie et de Saint - Maclou dans leur lutte de reconnaissance de la galaxie Mulliez en tant que grand gro upe, pour obtenir un meilleur PSE. « On en n’avait pas forcément l’envie, c’est des années de procédure », confie Olivier Chagnoux. « Je crois que tout le monde voulait passer à autre chose. »