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Champ pénal / Penal field,

nouvelle revue internationale


de criminologie
Numéro Vol V  (2008)
Vol V

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Jean Danet
La dangerosité, une notion
criminologique, séculaire et mutante
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Référence électronique
Jean Danet, « La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante »,  Champ pénal / Penal field,
nouvelle revue internationale de criminologie [En ligne], Vol V | 2008, mis en ligne le 07 octobre 2008. URL : http://
champpenal.revues.org/6013
DOI : en cours d'attribution

Éditeur : Association Champ pénal / Penal field


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Document généré automatiquement le 03 novembre 2009.
© Champ pénal
La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante 2

Jean Danet

La dangerosité, une notion criminologique,


séculaire et mutante
1 La dangerosité n’est pas un concept juridique. Ni l’origine de la notion, ni son histoire, ni ses
définitions ne peuvent la rattacher au droit pénal. C’est bien une notion criminologique, et
c'est dire qu’elle est née avec la criminologie, qu’elle prend source du côté de l’aliénisme et
qu’elle a servi à définir une politique criminelle. Elle a mis quelque temps à être repérée, elle
n’a pas été immédiatement dénommée « dangerosité » alors même que le contenu de la notion
était là. Elle a pu ensuite connaître des éclipses au moins partielles, c'est-à-dire qu’à certaines
périodes, elle ne fut plus totalement visible dans le champ pénal.
2 Mais on voudrait tenter de démontrer ici qu’elle est demeurée constamment présente en tout
cas dans ce champ, depuis le positivisme, notamment depuis 1890 avec les écrits de Garofalo
jusqu’à aujourd’hui, en passant bien sûr par la phase des États autoritaires des années trente,
mais aussi, après guerre, par le courant de la défense sociale nouvelle.
3 La voici aux premières loges dans les réformes d’aujourd’hui après qu’elle ait muté  ; non
pas tant peut-être en raison des évolutions de la psychiatrie qu’au regard des dispositifs de
normalisation et nous y reviendrons. Plutôt que de s’attacher à repérer ce qui la fonde ou
non au plan scientifique, tâche qui revient aux psychiatres et sûrement pas aux juristes, il est
ici proposé de repérer comment cette notion est devenue depuis un peu plus d’un siècle un
opérateur externe au droit mais constamment présent dans le champ pénal (I). Rendre compte
ensuite si possible de ses éclipses et de ces mutations (II) avant de conclure brièvement sur
les défis qu’elle pose aujourd’hui à la défense. Car nous ne pouvons pas faire comme si la
loi du 25 février 2008 avait soulevé en France des vagues d’indignation. Ce ne fut pas le cas.
Ses opposants ont, de toute évidence, eu quelque mal à se faire entendre. Il faut tenter de
comprendre pourquoi.

1. Un opérateur externe au droit


4 En cette première partie, nous nous proposons de lire ou relire deux auteurs. Les deux sont
juristes. L’un est aujourd’hui un obscur magistrat du XIXe siècle. Il s’est pourtant battu contre
les thèses de l’école positiviste. L’autre, dont le nom demeure très connu plus d’un demi-
siècle après la parution de son livre, est cité comme le théoricien de l’école qui a inspiré le
législateur français d’après 1945. Il n’est pourtant pas inutile de le relire avec nos yeux de
2008. Cette relecture va nous aider à réaliser que nous avons vécu insouciants dans un monde
où la dangerosité (c’est de la notion criminologique qu’on parle ici) rôdait toujours et encore,
jusqu’à resurgir tel le virus mutant de la grippe.

1.1. Une notion criminologique séculaire


5 Cherchez dans le Littré, cherchez dans le dictionnaire « Trésor de la langue française » édité
par le CNRS, le mot dangerosité n’existe pas. Les grands dictionnaires boudent ce néologisme.
En revanche, chez les juristes, depuis la fin du XIXe siècle, vous trouvez deux mots qui
semblent bien des synonymes de « dangerosité » : la nocuité et la périculosité. Le « TLF »
connaît la notion de nocuité. C’est, nous dit-il, un synonyme rare de nocivité, et la nocivité
est définie comme le caractère de ce qui est nuisible à la santé, avec un sens figuré, et c’est
alors le caractère de ce qui est dangereux pour la santé intellectuelle ou morale de l’individu2.
À l’évidence, nous approchons. En criminologie, la nocuité pourra désigner tout aussi bien le
caractère de ce qui est dangereux pour la société ou pour les individus qui la composent sur
la base d’un métaphore de la société, pensée comme un corps vivant. Quant à la périculosité,
c’est la traduction littérale, par création d’un néologisme, de la periculosità italienne, notion

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employée en 1890 par Garofalo, magistrat, l’un des trois auteurs-clés de l’école positiviste
avec Lombroso et Ferri. La périculosité n’est rien d’autre que la dangerosité.
6 Ni chez les auteurs du XVIIIe siècle, les réformateurs tels Beccaria3, Bentham4, ni du côté
de ceux qui leur résistent, Muyart de Vouglans, Jousse5, on ne trouvera la moindre trace de
ces notions. Pas davantage chez les juristes de l’école de l’Exégèse. C’est à la fin du XIXe
siècle qu’il faut se porter pour découvrir que cette notion, sous les dénominations diverses
évoquées plus haut, nocuité, périculosité, et enfin, état dangereux, dangerosité, surgit au cœur
d’un enjeu politique essentiel : le combat entre ceux qui en tiennent pour le droit pénal néo-
classique et ceux qui se posent comme le camp du Progrès, les positivistes. Jusque vers 1914,
le combat doctrinal fit rage. Dès 1885, le camp positiviste enregistra en France une traduction
législative de ses théories avec la loi sur la relégation, mais cette victoire demeura isolée. C’est
entre 1914 et 1940 que les victoires de l’école positiviste et de la défense sociale vont marquer
les législations de très nombreux pays, en Europe et bien au-delà.
7 Il n’est peut-être pas inutile de retracer ce que furent les termes du combat des juristes néo-
classiques contre l’école positiviste parce que nous avons là, nous semble-t-il, de quoi réfléchir
sur les termes du débat actuel et sur ses enjeux. On a ici choisi un héros discret de ce combat, un
magistrat, conseiller à la Cour d’Aix-en-Provence. Il avait, lorsqu’il écrit le livre sur lequel on
va s’appuyer, occupé les fonctions de juge d’instruction, de procureur et, en tant que conseiller
à la Cour, il avait présidé la Cour d’assises. Il se nomme Louis Proal et son livre s’intitule
sobrement Le crime et la peine6. C’est un gros livre de 540 pages, écrit par un homme très
cultivé, d’une culture classique et contemporaine, philosophique et scientifique, très au fait
des évolutions de la pensée pourtant foisonnantes à cette époque, et qui se revendique des
Lumières et du camp républicain si l’on en croit les citations mises en exergue de l’ouvrage :
l’une est tirée de Diderot7 et l’autre de Jules Simon8. Ce livre est un livre de combat : il est
publié chez Félix Alcan dans la collection même où les auteurs qu’ils critiquent, Lombroso,
Garofalo, Maudsley et d’autres, sont publiés. L’introduction intitulée « La crise actuelle du
droit criminel » campe une opposition entre, d’un côté le législateur, un législateur qui croit
au libre arbitre mais qui est peut-être trop oublieux, dit l’auteur, des liens entre « l’âme » et
le cerveau et, de l’autre, les théories déterministes qui expliquent le crime par l’organisme, le
tout sur fond de progrès des sciences naturelles, du positivisme et du darwinisme. Proal, sous
la réserve faite à l’instant, se range dans le premier camp, celui des notions de responsabilité
morale, de culpabilité et de peine, et ce qu’il critique c’est le caractère systématique des
théories déterministes mais sans nier toutefois l’intérêt des sciences à condition qu’elles ne
servent pas une théorie toute faite, un a priori. Position nuancée donc, mais ferme. Lorsqu’il
publie la seconde édition, Proal peut penser que son combat sera victorieux : le second Congrès
d’anthropologie criminelle n’a-t-il pas, après tout, vu l’échec de Lombroso dont la doctrine
n’a pas convaincu ?
8 En tout cas, il ne masque pas son objectif et dès l’avant-propos de la première édition, il écrit
(V et VI) :
Puisque personne ne s’était encore présenté9 pour montrer la fausseté et le danger des théories
qui font du crime une fatalité physiologique ou sociale, et qui veulent remplacer la pénalité par le
traitement10ou l’épuration, magistrat, ne devais-je pas essayer de le faire moi-même ?
[…] Ayant acquis dans mes fonctions successives de juge d’instruction, de procureur de la
République et de conseiller, la conviction que la responsabilité n’est pas une illusion, ayant en
quelque sorte fait l’expérience du libre arbitre des criminels, je me décidai à défendre ces vérités
morales qui me sont chères, et sans lesquelles il n’y aurait plus ni culpabilité, ni justice pénale.
[…] Mon travail se divise en deux parties ; dans la première j’examine les théories modernes
de la criminalité ; dans la seconde les théories modernes de la pénalité. Les secondes dépendent
des premières. En effet, si le criminel est une bête malfaisante, privée de la personnalité, on peut
l’éliminer. Si c’est un malade, son placement dans un asile est la seule mesure qu’on puisse

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prendre à son égard. Si on ne voit en lui qu’un ignorant, il faut l’envoyer à l’école. Enfin s’il
est démontré que c’est un coupable, on a le droit de le punir, dans le cas où l’intérêt social et la
justice le commandent.
9 Proal va donc passer en revue pour les réfuter ces théories.
10 L’atavisme d’abord qui, selon Lombroso, fait revivre chez les criminels des sociétés modernes
les instincts de l’homme préhistorique. Voilà bien une affirmation péremptoire dit Proal qui
reproche vivement à Lombroso d’avoir bâti sa théorie sur une hypothèse que Darwin avait,
dit-il, posé de façon très prudente. Il la réfute donc et se posant lui aussi en homme de progrès,
il en appelle à Claude Bernard sur les exigences de la science expérimentale auxquelles les
théories de Lombroso ne satisfont pas.
11 L’hérédité ensuite. Proal veut bien accepter qu’elle pèse sur le criminel mais il refuse d’en
faire l’explication unique du crime. Pour conclure son chapitre par une justification de l’idée
qu’il se fait du travail du juge lorsqu’il apprécie la culpabilité (104) :
L’observation établit aussi que, malgré la différence des prédispositions héréditaires, il n’y a pas
d’hommes n’ayant que des tendances au crime, de même qu’il n’y a pas d’hommes n’ayant que
des penchants pour le bien… Par suite le devoir du magistrat est de tenir compte aux accusés de
ces inégalités de responsabilité, et de rechercher dans les prédispositions héréditaires tout ce qui
peut atténuer la culpabilité.
12 C’est peut-être le chapitre suivant qui nous approche le plus du débat contemporain sur la
dangerosité au moins par la description qu’il contient du public de criminels en cause. Il y est
question de l’anomalie morale. Ici, c’est à un auteur français que Proal répond, le Dr Despine
(105-126).
Le moment est venu d’examiner la théorie de M. le Dr Despine, qui a été adoptée par l’école
italienne d’anthropologie criminelle et combinée avec l’atavisme. D’après cette théorie, les
criminels sont atteints d’une insensibilité morale qui les place dans un état psychique analogue à
celui de la folie ; ils ne sont ni libres ni responsables parce qu’ils sont privés du sens moral. Cette
insensibilité morale, incompatible avec le libre-arbitre n’est point le résultat de la maladie ; elle
doit être attribuée à l’organisme qui n’est point malade mais incomplet.
[…]
L’intelligence, ajoute M. le Dr Despine, ne manque pas aux criminels, mais le sens moral leur fait
défaut ; ils n’ont pas de pitié pour les victimes, ils n’éprouvent pas de remords. Cette absence de
sens moral rend le criminel irresponsable, comme elle affranchit l’aliéné de toute responsabilité.
[…]
Pour justifier cette assimilation, M. le Dr Despine et après lui MM. Lombroso, Garofalo, E. Ferri
invoquent l’absence de sens moral constatée chez les grands criminels, la fréquence des récidives,
l’imprévoyance et le défaut de pitié des criminels.
13 Proal réfute encore la théorie d’une anomalie morale innée. Pour ce faire si, in fine, il en
appelle à Kant et à J. Stuart Mill11, c’est d’abord à son expérience de magistrat qu’il se fie :
Le criminel n’est pas une brute, un monstre à face humaine, incapable d’un bon sentiment, faisant
le mal pour le mal, n’ayant ni conscience, ni liberté morale. La conscience peut s’obscurcir en
lui, la volonté peut se dépraver, mais cet abrutissement est le résultat d’une perversité acquise,
progressive dont il est responsable et non d’une perversité congénitale et fatale. Le plus souvent,
12
la conscience n’est pas encore éteinte, elle peut se réveiller.
14 On voit bien ici la ligne de défense du juriste : le libre arbitre existe et il n’est de perversité
qu’acquise dont le criminel est au moins pour partie responsable. Il est responsable, coupable
et justifiable d’une peine qui pourra le plus souvent servir à la réinsertion, réserve faite tout
de même d’une fonction de neutralisation de la peine que la mort ou la perpétuité peuvent
servir. Nous y reviendrons.

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15 Mais évidemment ce qui émeut plus encore Proal, et ici, on voit à quel point la conjoncture
a changé en un siècle, c’est la solution préconisée par le Dr Despine : le remplacement de la
privation de liberté par des soins.
16 L’enjeu est ici institutionnel : de qui vont relever les criminels ? Sous quelle tutelle vont-ils
tomber, celle du juge ou celle du médecin ? La peur d’une déjudiciarisation est ici évidente
chez notre président d’assises qui convoque aussitôt un argument sécuritaire : nous sommes
meilleurs gardiens des criminels que vous, dit-il aux médecins, voire mieux armés, au sens
littéral du terme, pour les neutraliser. La peine est ici avancée comme une meilleure réponse
à l’insécurité que le « traitement ».
17 Et Proal d’ajouter  : Il serait peut-être sage de penser un peu plus aux victimes qui sont
assassinées, volées, outragées, et de ne pas renoncer si facilement aux moyens d’éviter aux
honnêtes gens les douleurs que les crimes leur imposent.
18 L’assimilation du crime à la folie, par d’autres médecins cette fois, est également réfutée
en des termes d’ailleurs à mi-chemin entre modernité et représentation classique de la folie.
L’énormité des crimes n’est pas une preuve de folie écrit Proal, en titre d’un paragraphe. Et
il poursuit (133) :
Lorsqu’un crime monstrueux est commis, on se demande quelquefois s’il n’est pas l’acte d’un fou.
La folie, en effet, inspire des actes horribles de férocité et de lubricité. Toutes les fois qu’un de ces
actes sera commis, faut-il supposer qu’il ne peut émaner d’un homme sain d’esprit ? L’expérience
judiciaire nous apprend que les crimes les plus odieux, les plus répugnants peuvent être accomplis
par des hommes qui ne sont pas aliénés.
19 De même Proal réfute-t-il l’assimilation des dégénérés aux criminels, c'est-à-dire l’explication
du crime par la dégénérescence, théorie de Morel. Erreur, dit Proal, tous les dégénérés ne sont
pas des criminels, et tous les criminels ne sont pas des dégénérés. Au passage d’ailleurs, il
nous livre une représentation classique pour l’époque des « populations dangereuses » quand
il explique qu’il n’a rencontré pour sa part de dégénérés que chez les vagabonds mais ajoutant
aussitôt : tous ne le sont pas.
20 On voit bien ce qui se joue dans cette partie du livre : maintenir les notions de culpabilité, de
responsabilité, de libre arbitre, de peine contre les notions de déterminisme, de folie, de folie
morale et de traitement.
21 Proal ne laisse pas un argument sans réponse. Ainsi, brocarde-t-il l’étrange démonstration
des déterministes lorsqu’ils s’attachent à l’aveu ou au déni. Il écrit ici encore de manière très
moderne au regard des pratiques actuelles dans les prétoires (302-303) :
Les déterministes font encore deux objections  : 1° les criminels, en général, nient leur
culpabilité ; « leurs dénégations tenaces, obstinées sont la meilleure preuve qu’ils n’ont pas de
repentir » (Lombroso, L’homme criminel, 398 ; Ferri, Bulletin de la société des prisons pour
1886, 27) ; 2° le remords qu’ils expriment n’est pas sincère ; il est inspiré par la peur du châtiment
et le désir d’apitoyer le juge.
[…]
Si l’accusé nie le fait qui lui est reproché, pour échapper à la peine il est atteint d’une insensibilité
morale, résultat de son insensibilité physique  ; il est comme le sauvage qui ne connaît pas le
remords (L’homme criminel, 413) Si, au contraire, l’accusé fait des aveux, il montre par là qu’il
n’a aucune répugnance à parler des crimes qu’il a commis ; il manque de sens moral. Ne sont-
ce pas là des reproches contradictoires ?
22 Proal répond aussi à l’argument statistique et sur deux fronts. Au plan théorique, il entend
démontrer que la régularité statistique des crimes que Quételet affirma le premier, se
concilierait avec le libre arbitre et qu’il n’y a pas là comme le croient Lombroso ou Stuart Mill
de contradiction. Reprenant Quételet, et d’autres scientifiques, il rappelle d’abord le sens d’une
statistique qui portant dit-il sur le corps social gomme l’action du libre arbitre qui demeure
au plan individuel.

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23 Mais Proal a mieux à opposer à ses adversaires. Car il écrit précisément à une époque où
cette fixité statistique est démontrée fausse et il a beau jeu de rappeler que sur les principaux
crimes, on constate une augmentation jusque vers 1855-1860 et une diminution depuis lors
jusqu’en 1890, date à laquelle il écrit. La fixité statistique n’existe pas : l’argument statistique
des déterministes tombe de lui-même.
24 La seconde partie du livre traite de la peine. Elle convainc d’abord de ce que stratégiquement
la question du jugement des fous et celle du traitement des criminels sont intimement liées13.
Elles touchent toutes deux la notion de responsabilité morale.
25 Contre Stuart Mill qui a, selon lui, résumé la pensée des déterministes en disant Avec ou sans
libre arbitre, la punition est juste dans la mesure où elle est nécessaire pour atteindre le but
social, de même qu’il est juste de mettre une bête féroce à mort, Proal défend farouchement
les causes d’irresponsabilité pénale ; il défend les jurés quand l’école italienne veut les exclure
pour ne conserver que des professionnels, juges et médecins ; il se prononce en faveur d’une
question spéciale à la Cour d’assises sur l’irresponsabilité pour démence  ; il est en faveur
de l’irresponsabilité civile du dément, c’est à l’époque le droit positif, et en faveur enfin de
l’atténuation de responsabilité du malade mental qui n’a pas perdu tout discernement.
26 Il ne méconnaît pas la nécessité de l’expertise psychiatrique mais se bat contre les
revendications sournoises de toute puissance, d’annexion des criminels par les médecins. Il
écrit (362) :
Est-il besoin de dire que l’expertise médico-légale doit avoir lieu avant le jugement ? Cependant
on a écrit qu’elle doit se faire après le jugement. « Que peut vous faire, à vous juges, qui êtes
appelés à réparer le préjudice causé à la société par le crime, que le criminel ait agi sous l’influence
des causes morbides ou non  ? Tâchez de savoir s’il a commis son crime et s’il l’a vraiment
commis  ; qu’il soit malade ou fou, sous l’influence de l’atavisme ou dégénéré, cela ne vous
regarde pas ». Rechercher la responsabilité morale des accusés avant le jugement est une curiosité
intempestive ; une fois qu’ils sont condamnés, l’examen se fera, le médecin reconnaîtra les siens :
« Les cas incurables motiveront un traitement à vie et les malades guéris seront sur le champ remis
en liberté. » (Revue de philosophie positive, septembre-octobre 1890, 225). L’écrivain qui place
ainsi l’appréciation de l’état mental des accusés après le jugement, suppose que tous les criminels
sont des malades. Mais alors je me demande à quoi sert le jugement.
27 Il tient donc à une nette distinction entre peine et traitement, distinction qui n’allait pas de soi
à une époque où le nombre des aliénés enfermés à l’hôpital atteignit les 100 00014 et où les
traitements pouvaient recouvrir certaines pratiques disciplinaires qui suivaient de peu celles
du monde carcéral (391-394)15 :
Assurément la société a le droit de mettre le criminel dans l’impuissance de nuire aux autres,
même quand il est porté à nuire par un penchant irrésistible, par l’instinct naturel d’un organisme
naturel ou incomplet. C’est ce qu’elle fait à l’égard des aliénés et des idiots. Mais une chose est le
placement d’un aliéné dans une maison de santé, autre chose la détention d’un criminel dans une
prison. M. le Dr Maudsley a beau dire que les deux choses se ressemblent (Le crime et la Folie,
25), la différence qui les sépare est immense : c’est pour le soumettre à un traitement que l’on
place l’aliéné dans un asile ; c’est pour lui infliger une peine que l’on détient un criminel dans
une prison, après avoir déclaré sa culpabilité.
28 Ici, Proal mesure bien que sa ligne de défense devient fragile lorsqu’à la notion de
responsabilité morale certains voudraient substituer une notion de « responsabilité légale »
qui revient à penser, en pénal, une responsabilité pour risque. Ici, selon lui deux solutions
sont possibles : soit, comme Proal le lit dans le dictionnaire de médecine (13e édition, 385),
les positivistes préconisent de traiter les criminels comme des malades et les criminels très
dangereux comme des malades très dangereux, et il peutbien sûr agiter l’effroi de l’impunité
des malfaiteurs, mais que dire
Lorsque d’autres criminalistes déterministes veulent rassurer la société contre les conséquences
de leur théorie et tombant dans un excès contraire16, proposent de punir les criminels non à raison

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de leur culpabilité, qui disparaît avec le libre arbitre, mais à raison de leur nocuité. Il faut se
débarrasser des criminels, sans se préoccuper de leur responsabilité morale ; il faut les éliminer.
Ce sont des êtres nuisibles, cela suffit ; en les éliminant, on épurera la société. C’est la théorie de
l’école italienne d’anthropologie criminelle, de M. Lombroso, Garofalo et Ferri.
29 Proal commence par répondre sur les aliénés en disant sa « surprise » de voir des médecins
vouloir punir les aliénés, c’est dit-il « vouloir supprimer l’article 64 du code pénal » et s’ensuit
une longue démonstration de l’impossibilité de punir les fous, parce que séparer libre arbitre et
culpabilité n’a pas de sens. Il conclut en disant : La morale n’a pas d’autres bases, la pénalité
non plus n’en a pas d’autres.
Mais il lui faut encore répondre à ce qu’il perçoit bien comme le plus choquant : certaines des
propositions de l’école italienne d’anthropologie criminelle qui fondent l’usage de la peine de
mort contre les criminels sur une nécessaire sélection qui serait selon ceux-là aussi bénéfique que
la sélection biologique. Le passage est important et mérite une citation assez longue (435-436) :
L’école italienne d’anthropologie criminelle… veut remplacer la responsabilité morale par les
lois naturelles de la sélection et de l’adaptation. À ses yeux, le droit de punir est une fonction
sociale, ayant pour but l’élimination des éléments antisociaux. La société est un organisme qui
réagit contre le crime par la pénalité… La société ne punit pas, elle élimine les hommes dangereux,
qui ne sont plus nos semblables, mais de véritables monstres à face humaine.
La peine de mort, étant le moyen d’élimination le plus efficace, a toutes les préférences de l’école
italienne. Elle sera appliquée aux criminels entièrement privés du sentiment de pitié (Garofalo,
235) ... Par ce moyen, le pouvoir social produira artificiellement une sélection analogue à celle qui
se produit spontanément dans l’ordre biologique par la mort des individus non assimilables aux
conditions particulières du milieu ambiant où ils sont nés ou au sein duquel ils ont été transportés
(idem, 232). La peine de mort sera un moyen d’épurer l’humanité ; on fera de l’échafaud un moyen
de sélection artificielle... L’échafaud auquel on conduisait chaque année [au temps d’Henri VIII
et d’Elisabeth] des milliers de malfaiteurs, dit M. Garofalo, a empêché que la criminalité ne soit,
de nos jours, plus répandue dans la population… (Garofalo, 269-270).
30 Proal a beau être partisan de la peine de mort, il est par principe opposé à cet usage « prodigue »
de cette peine. Il écrit :
Sans doute, la peine de mort a pour effet de purger la société des grands malfaiteurs ; mais ce
résultat utile ne doit pas être confondu avec le but que se propose le législateur. Ce but est la
protection de la société et non l’épuration de la race. Pour maintenir la sécurité publique, dans
quelques cas exceptionnellement graves, la justice sociale a le droit d’enlever la vie à de grands
coupables. Mais est-il nécessaire de dire que la peine de mort ne doit pas être prodiguée, qu’il faut
la réserver pour un petit nombre de crimes très graves, que tous les criminels privés du sentiment
de pitié ne sont pas incorrigibles ?
31 Proal critique encore les peines indéterminées que les positivistes italiens réclament contre les
mineurs délinquants et, habilement, il exploite les écrits de Tocqueville pour démontrer que
la récidive des mineurs n’a rien d’inéluctable. Dans une prescience assez claire des folies où
mènent les théories de Garofalo, Proal critique aussi la transportation comme étant une peine
de mort déguisée.
32 C’est en fin de chapitre que Proal envisage un instant le pire pour un juriste attaché à la notion
de responsabilité : les mesures ante delictum. À l’époque où il écrit, l’école italienne ne les a
pas encore proposées mais le Dr Despine lui n’a pas hésité à envisager l’arrestation préventive
(451-452).
Séquestrer, dit-il avant le crime le passionné qui devient dangereux et menaçant, ou bien l’éloigner
forcément de la personne qu’il menace, n’est-ce pas plus rationnel que de la séquestrer après
l’accomplissement du crime ? (Despine, De la folie, 663). M le Dr Despine oublie seulement que
les lois s’appliquent aux faits accomplis, car les faits de l’avenir sont incertains… le châtiment
suit le délit (Tacite, Annales, I, III, §69) ; il ne le précède pas.
33 En 1890, la question des mesures ante delictum ne se pose pas encore de façon très aigue et
Proal, on le voit, peut se contenter d’y répondre en citant les classiques.

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34 En fin d’ouvrage, au dernier chapitre, Proal revient sur les fondements de la justice pénale.
C’est là qu’est pour lui la ligne de partage entre ce qu’il nomme déjà l’idée de défense sociale17
et la Justice (504-516).
Si dans la création et l’application de la sanction pénale, le législateur et le juge doivent tenir
grand compte du degré de danger que le délit fait courir à la société, il ne faut pas en conclure
que la peine n’est « qu’une mesure de précaution sociale, un acte de défense sociale ». L’idée de
défense, isolée de l’idée de démérite, n’aboutirait qu’au placement des criminels dans des asiles,
où ils seraient mis dans l’impuissance de nuire ; elle n’autoriserait pas l’application d’une peine.
Pour trouver la justification de la pénalité, il faut arriver à l’idée de faute, de démérité ; la peine
ne peut être infligée qu’à un coupable.
[…]
La punition des coupables n’est pas seulement un acte de défense sociale, mais un acte de justice ;
elle n’est infligée qu’à ceux qui la méritent.
35 La cause de la peine, dit-il encore, c’est la violation de la loi et le but de la pénalité, la
prévention des crimes.
36 Mais alors, comment après avoir posé ces principes, Proal donne-t-il des gages, à ceux
qui craignent l’accroissement de la criminalité, crainte qu’il semble partager en dépit des
statistiques qu’il a lui-même citées ?
37 Après avoir tout de même approuvé la diminution du nombre de cas où la peine de mort est
encourue par rapport au code Napoléon, il écrit :
Aujourd’hui, l’accroissement de la criminalité et de la récidive impose au législateur le devoir
d’édicter des peines plus sévères à l’égard des malfaiteurs d’habitude, même quand la première
condamnation n’est pas supérieure à une année d’emprisonnement. La persévérance dans le délit
ou le crime n’aggrave pas seulement le danger que le criminel fait courir à la société, mais
elle constitue aussi une aggravation de perversité morale, de telle sorte que la justice s’accorde
avec l’intérêt social pour demander une protection plus efficace de la sécurité publique par une
répression plus énergique.
38 Il en appelle enfin à une police plus efficace, un châtiment plus certain, un usage moins
fréquent du droit de grâce, l’isolement et le travail en prison, bref le programme de Beccaria
auquel s’ajoute la réforme des prisons. Pour le reste Proal tout à la fin de son livre veut rester
optimiste parce que dit-il, les vieilles vérités morales restent toujours jeunes parce qu’elles sont
éternelles, tandis que les nouveautés paradoxales, même revêtues d’apparence scientifiques,
vieillissent vite. C’est tout de même, on le sent bien, une position très défensive, voire un
peu facile. Il dénie le caractère scientifique des théories déterministes et c’est son meilleur
argument pour contester une défense sociale qui ne serait que fondée sur l’appréciation
médicale du danger. Il tient enfin à la responsabilité morale, à la culpabilité mais pour
maintenir leur caractère central, il est contraint d’accepter une inflation des peines pour
répondre à l’argument de la récidive et de la dangerosité.

1.2. Permanence et mutation de la dangerosité au XXe siècle


39 Portons-nous maintenant en 1966 pour relire la seconde édition de La défense sociale nouvelle
de Marc Ancel (1966). La première était parue dix ans plus tôt. Marc Ancel est à l’époque
conseiller à la Cour de Cassation et Vice-président de la Société Internationale de Défense
Sociale. L’ouvrage eut, on le sait, un important succès. Il a représenté la synthèse de cette
école criminologique qui a dominé l’après-guerre et à laquelle nous associons un humanisme
qui a teinté l’ordonnance de 1945 sur les mineurs et affirmé la nécessaire réforme des prisons.
40 À relire aujourd’hui ce livre, on a le sentiment que des pans entiers de cette école sont demeurés
un peu masqués aux yeux de certains de ses lecteurs des années soixante et soixante-dix par le
contexte même de cette lecture, celui d’une époque antérieure à la remontée d’une politique
criminelle sécuritaire. Sa relecture aujourd’hui met clairement en lumière cette évidence : la
défense sociale nouvelle a moins rompu qu’on ne l’a dit avec la défense sociale qui avait pris

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La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante 9

le relais de l’école italienne d’anthropologie criminelle. La défense sociale nouvelle construit


aussi la réponse de la société à la délinquance sur la notion de traitement face à une dangerosité
qui justifie des mesures de sûreté. L’école d’après-guerre n’a pas même rompu, malgré le
souvenir des états autoritaires, avec l’idée de mesures anté-délictuelles. Bien plus, Ancel
anticipe l’hybridation de la peine et de la mesure de sûreté pourvu que les formes, la procédure
satisfassent aux principes de l’état de droit. Voilà qui nous amène très exactement au débat
soulevé par la loi du 25 février 2008 en France.
41 Sommes-nous alors jamais vraiment sortis de la logique de la dangerosité  ? Une réponse
négative à cette question semble s’imposer. La notion a certes connu une éclipse du côté de
la politique criminelle et de ses traductions législatives, mais elle était toujours là, présente
en arrière-fond des débats de la doctrine mais présente aussi dans les pratiques judiciaires.
On essayera d’abord de le montrer en relisant certains des passages de « la défense sociale
nouvelle ». On dira pourquoi elle a subi cette éclipse et comment il faut alors penser la mutation
qu’a faite pendant son éclipse la dangerosité.
42 La première édition de l’ouvrage en 1956 s’ouvre par une introduction reprise dans la seconde
et Ancel commence par s’arrêter sur les « inquiétudes » et les « interrogations » que susciterait
la « défense sociale nouvelle » (13).
Sans doute cette défense sociale nouvelle suscite-t-elle des inquiétudes ou des oppositions
multiples : celles tout d’abord des Néo-classiques attachés à restaurer ou à maintenir le principe
de la responsabilité morale et de la peine-châtiment ébranlé à la fin du siècle dernier par la révolte
positiviste ; celle des Éclectiques du début de ce siècle, qui se croyaient à bon compte libérés
de l’inquiétude positiviste pour avoir fait la «  part du feu  » en admettant quelques-unes des
positions de la science criminologique ; celle des tenants du Technico-juridisme, soucieux avant
tout de reconstituer un système de droit pénal et une technique juridique pure se suffisant à elle-
même ; celles aussi des Positivistes, dans le mesure où il en subsiste encore, inquiets peut-être
d’une concurrence possible et désorientés de voir une doctrine, issue en partie du Positivisme de
Lombroso, de Ferri et de Garofalo se détacher, sur des points essentiels de cette doctrine première ;
celles enfin, dans bien des cas, de beaucoup de criminalistes et de criminologues dont l’adhésion
à la doctrine de la Défense sociale nouvelle semblerait toute naturelle mais que dérange encore,
dans leurs habitudes de pensée comme dans leurs habitudes de langage, un mouvement qui ne se
laisse pas enfermer facilement dans une formule simpliste qui n’accepte pas, malgré ses réactions
contre les abus de la technique juridique, de supprimer le droit pénal au bénéfice de la biologie
de la médecine ou de la science sociale, et dont on devine, au surplus l’étonnant dynamisme.
43 Les « inquiétudes » ne portaient donc pas, selon lui, du côté de l’héritage de la défense sociale
mais plutôt du côté de la distance prise avec elle. Il est vrai qu’il va commencer par retracer
la remise en question du droit pénal par la criminologie depuis la fin du XIXe siècle et insister
sur le nécessaire ménage à trois que droit pénal, criminologie et politique criminelle sont
désormais tenus de faire (15).
44 Le chapitre premier répond à une question simple «  Qu’est-ce que la défense sociale  ?  ».
Ancel assume donc pleinement l’héritage. Après avoir rappelé les liens entre l’école positiviste
et la défense sociale, Ancel reconnaît que, pour beaucoup, le concept de défense sociale
n’impliquerait pas autre chose que la systématisation des mesures de sûreté.
Prévention, admission de l’état dangereux, mise en vigueur de mesures de sûreté applicables à
des individus en raison et dans la mesure de leur périculosité individuelle, telle serait alors la
signification propre du terme de défense sociale. On peut observer en effet que ces mesures de
sûreté se sont peu à peu cristallisées en droit positif autour de ces deux pôles d’attraction que sont
les délinquants d’habitude et les délinquants anormaux. On pourrait alors être tenté de croire que
le contenu du terme de défense sociale se trouverait tout à la fois précisé et limité par ces deux
ordres de mesures. Ainsi l’a d’ailleurs entendu la récente loi belge de 1930 précisément appelée
loi de défense sociale18.
[…]

Champ pénal / Penal field, nouvelle revue internationale de criminologie, Vol V | 2008
La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante 10

Mais le critérium de la périculosité se trouvant naturellement distinct de celui de la responsabilité


morale, certains en arrivent alors à se demander si le terme de défense sociale ne recouvre pas
une théorie selon laquelle le délinquant ne serait plus recherché qu’en raison de cette seule
redoutabilité.
45 On voit donc ici que dangerosité et mesures de sûreté sont au cœur de la conception initiale
de la défense sociale. Et Marc Ancel, c’est de bonne guerre, veut positionner cette théorie en
soulignant qu’elle se voit accabler de reproches contradictoires.
Le Procureur Général Léon Cornil avait fait ainsi parfois en Belgique à la défense sociale le
reproche de prétendre considérer tous les délinquants « comme des malades irresponsables » à
l’égard desquels on déciderait de ne plus prendre que des mesures purement curatives.
Ainsi alors que, comme on vient de le voir, certains reprochaient à la défense sociale, dans
sa signification étroite, de sacrifier l’individu à l’État et la liberté de la personne à la rigueur
de la répression, alors que aujourd’hui encore, quelques-uns même ne veulent retenir d’abord
de la défense sociale que la prétendue instauration d’un système général et discrétionnaire de
mesures de sureté ante delictum, d’autres, comme on le voit (et ce sont quelques fois les mêmes),
l’accuseraient volontiers de sacrifier la répression, l’intimidation collective et la protection des
honnêtes gens à la prise en considération des besoins maladifs du criminel.
46 Mais Marc Ancel doit aussi d’emblée introduire une conception moins problématique de la
défense sociale au regard de l’État de droit, et de l’histoire du droit pénal des Etats autoritaires.
47 Il soutient l’idée que tout comme la pensée de Beccaria et des Lumières sont une réaction
aux supplices de la justice de l’Ancien Droit, la défense sociale serait une réaction contre un
système de peine uniquement rétributif. Bref, la défense sociale serait dans le camp du progrès.
48 Il peut alors évoquer deux conceptions fondamentalement différentes de la notion de défense
sociale :
a) la conception ancienne encore défendue par beaucoup, qui la limite à la protection de la Société
par la répression du crime ;
et
b) la conception moderne, qui trouve son expression dans l’excellente formule adoptée par les
Nations Unies lors de la création en 1948 de leur Section de Défense sociale : la prévention du
crime et le traitement des délinquants. Prévention et traitement, ce sont pourrait-on dire les deux
dimensions qui manquaient à la conception traditionnelle (29).
49 Il existerait même à l’intérieur de cette seconde conception, un courant quasi antiautoritaire,
anti pénal, quasi libertaire, celui de Gramatica :
Pour M. Gramatica, par exemple, la défense sociale se situerait résolument dans une réaction
contre le droit pénal répressif ; elle viserait même à remplacer le droit criminel, entendu stricto
sensu par un système non punitif de réaction contre l’antisocialité ; son but propre consisterait
alors à établir un ensemble cohérent de remèdes choisis pour atteindre à l’harmonie sociale.
50 Deux observations importantes à ce stade : il n’est pas si sûr que cela et même il n’est pas sûr
du tout que les deux conceptions isolées par Ancel soient « fondamentalement différentes ».
Il est même permis de penser que la lecture de son livre démontre exactement le contraire.
51 Nous sommes en présence d’un courant de pensée, la défense sociale, qui prend sa source dans
le positivisme, s’en écarte certes ou, à tout le moins, s’autonomise puis se diversifie. Après
guerre, l’obligation de prendre des distances avec l’usage fait du positivisme par les États
autoritaires conduit à penser la défense sociale « nouvelle ». Mais pour un certain nombre de
concepts centraux, celle-ci ne rompt pas avec le courant initial. Alors « nouvelle » la défense
sociale ? Par le contexte certainement, et le contexte, c’est cette référence aux Nations Unies,
mais c’est toujours, et nous allons le voir, la défense sociale.
52 Il faut en second lieu bien comprendre qu’après guerre, dans le mouvement de la défense
sociale nouvelle, cohabitent des penseurs et des acteurs qui, au plan concret des choix de
politique criminelle, auront des orientations très diverses et Ancel ne manque d’ailleurs pas de

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La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante 11

le souligner. Les positions des uns et des autres sur la peine de mort seront très différentes et
Ancel donne pour exemple Graven, dont il rappelle le rôle important lors des premiers congrès
de défense sociale, qui n’hésite pas au début des années soixante à se déclarer en faveur du
rétablissement de la peine de mort en Suisse.
53 Quelles sont alors les idées phares de la défense sociale nouvelle, « moderne », comme le dit
Ancel ? Il en énonce six. On peut en résumer brièvement cinq :
•  Il ne s’agit pas seulement de faire expier une faute mais de protéger la société.
•  Il convient d’attacher une importance particulière à la prévention individuelle.
•  L’action de resocialisation ne peut se développer que par une humanisation toujours
croissante du droit pénal nouveau.
•  Il faut s’appuyer sur l’étude scientifique de la personnalité du délinquant.
•  « Elle se distingue du totalitarisme en ce qu’elle considère que la Société n’existe que
par l’homme et pour l’homme ». « Elle s’appuie donc en définitive sur une philosophie
politique aboutissant à ce que l’on peut appeler un individualisme social ».
54 Les lecteurs des années soixante qui ne pouvaient d’ailleurs douter de l’authenticité des
engagements démocratiques et humanistes des acteurs de la Défense sociale nouvelle auront
attaché la plus grande importance à ces cinq idées en négligeant peut-être le poids de concepts
conservés de la défense sociale originelle et qui étaient repris par Marc Ancel en seconde place.
55 Car, après avoir dans le premier temps rappelé que la défense sociale nouvelle qui « se souvient
de la « révolte positiviste » contre le système classique », « se développe grâce à un effort
résolu de discussion et, s’il le faut de révision systématique des valeurs », il énonce ainsi la
seconde idée centrale :
2° Cette protection sociale, la Défense sociale entend la réaliser grâce notamment à un ensemble
de mesures extra-pénales, au sens strict du mot, destinées à neutraliser le délinquant, soit par
élimination ou par ségrégation, soit par l’application de méthodes curatives ou éducatives ; et l’on
retrouve ici les rapports évidents entre les idées de la défense sociale et la notion de périculosité
telle que l’avait dégagée notamment l’Union Internationale de droit pénal.
56 La dangerosité, l’objectif de neutralisation du délinquant par élimination ou ségrégation et
ceci par des mesures extra-pénales, sont là, explicitement visées, en 1966.
57 Ancel s’en va ensuite à la rencontre de ce qu’il dénomme « les origines du mouvement de
défense sociale ». Ceci nous intéresse car nous allons voir la place qu’il consacre dans cette
histoire à certaines des notions qui nous préoccupent. Partant du mouvement positiviste qui
mettait au premier plan non plus le fait punissable, c'est-à-dire le délit entité juridique, mais
le délinquant envisagé dans sa personnalité individuelle, dans son entité biologique et dans
sa réalité d’être social profondément dépendante du milieu dans lequel il a vécu, il va poser
bien vite les ponts existants, selon lui, entre le positivisme et la défense sociale. La prise en
compte de la dangerosité y figure en bonne place (83-87).
58 C’est au sein de l’Union Internationale de droit pénal créée en 1889 que la première doctrine
de la défense sociale fut constituée et Ancel va accorder une place importante à son premier
théoricien Adolphe Prins, un belge. Sans pouvoir nous livrer ici à une étude de ses écrits19,
rappelons que Prins publie en 1910 un livre qui énonce les thèses de la Défense sociale. C’est
un haut fonctionnaire du ministère de la Justice en Belgique. Il nous intéresse car au plan des
positions personnelles de politique criminelle, il est un abolitionniste « de cœur et de doctrine »
de la peine de mort et très critique de la prison et notamment de la prison cellulaire.
59 Or, que dit Prins et que Ancel nous rappelle ? Il critique la responsabilité morale et veut lui
substituer le critère de l’état dangereux sur les bases suivantes rappelées par Ancel (93).
En pratique [la théorie de la responsabilité morale] aboutit à multiplier les courtes peines
d’emprisonnement et à faire une place sans cesse grandissante à la notion de responsabilité
atténuée, qui laisse la Société sans défense contre les criminels dangereux. Ainsi, la loi pénale
et la justice criminelle fondées sur la responsabilité morale n’assurent pas la protection efficace
de la communauté sociale. Mais le régime pénitentiaire classique, inspiré des mêmes idées ne

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le protège pas davantage ; car l’isolement cellulaire et l’action prétendument thérapeutique de la


prison traditionnelle ont fait faillite : l’augmentation considérable des chiffres de la récidive à la
fin du XIXe siècle suffirait à le démontrer20.
Le mal vient, suivant les premiers partisans de la défense sociale, de ce que les doctrines de la
responsabilité morale ont voulu attribuer à la justice pénale un but absolu et d’ailleurs irréaliste :
punir, dans le plein sens du mot, le criminel en proportion exacte de la faute morale qu’il avait
commise. Or la justice pénale, œuvre essentiellement humaine ne peut jamais avoir qu’une portée
et qu’une valeur relatives. Elle a pour seul objet d’assurer, de la meilleure façon possible, la
protection de la personne, de la vie, du patrimoine et de l’honneur des citoyens. C’est bien là
comme on le verra, une des positions essentielles du mouvement de défense sociale. Mais, selon
Prins, ce but ne peut être atteint vraiment que par la substitution, à la notion de responsabilité
morale, du critérium de l’état dangereux du délinquant.
60 Les conséquences qu’en tire Prins ? Elles sont très proches de notre rétention de sûreté (Ancel,
1966, 93).
Contre cet état dangereux, une action nouvelle devra être entreprise. Elle sera fondée, non sur
l’acte passager, mais sur l’état permanent de l’individu. Elle devra même, selon cette première
doctrine, pouvoir au besoin se traduire par une prolongation de la privation de liberté infligée
au délinquant, lorsque cette prolongation paraîtra indispensable pour assurer la sécurité de la
Société. À cet égard, il importe avant tout de prendre en considération, les deux catégories
essentielles d’individus dangereux, c'est-à-dire les anormaux et les déficients mentaux, d’une part,
les récidivistes ou délinquants d’habitude d’autre part. L’action entreprise exigera donc, pour sa
réalisation, la création d’établissements nouveaux en particulier pour les anormaux.
61 Mais Prins en juriste, veut « juridiciser » et même « judiciariser » les mesures de sûreté et
les peines indéterminées, et d’autre part il se prononce aussi en faveur d’une politique de
prévention (Ancel, 1966, 94), débat que nous retrouvons aujourd’hui !
Mais cette action, ou tout au moins l’action post-délictuelle la plus importante, doit être
réservée à l’autorité judiciaire  : la notion d’état dangereux est, en effet, pour Adolphe Prins,
une notion juridique, par opposition à la notion des responsabilité atténuée, qui lui paraît être
essentiellement une notion médicale. Ainsi se trouve garantie la liberté individuelle en face de
mesures nouvelles différentes des peines classiques, les mesures du sûreté, et même en face
des sentences indéterminées. L’indétermination apparaît en effet à Prins comme souhaitable,
voire même comme normale dans le nouveau système fondé, non sur une justice rétributive
et distributive, mais sur une protection bien étudiée de la Société  ; car cette protection, pour
être efficace, doit être maintenue aussi longtemps que l’état dangereux lui-même21. Enfin, cette
action judiciaire devra être complétée par une action préventive, de caractère administratif ou plus
exactement même de caractère social, qui s’efforcera de lutter contre l’état dangereux avant le
délit en essayant par tous les moyens d’empêcher cet état dangereux de naître. Il en sera ainsi
notamment grâce à des mesures d’urbanisme, à une lutte contre le taudis, à une législation sociale
destinée à empêcher certains déshérités de tomber dans la misère et le désespoir et surtout peut-
être par un traitement préventif et une éducation appropriée des défectueux.
62 Prins trouve de quoi conforter sa conviction dans la relégation française ou dans l’Act anglais
de 1908, tandis que, Ancel le rappelle, Saleilles voyait là, quant à lui, les excès de l’École
positiviste italienne.
63 Voici donc les éléments de la doctrine de la première défense sociale qu’Ancel tient à nous
rappeler. Or, non seulement Ancel ne prend guère de distance avec l’essentiel de cette doctrine
mais il la défend même explicitement (99).
Le mérite de Prins est sur le plan moral, de ne pas tomber dans les excès de l’élimination brutale et
de se souvenir que celui que Tarde appelle -déjà ! - un être antisocial est, et reste un homme. Prins
a également le mérite, éminent pour l’époque de chercher, sur le plan scientifique, à incorporer
la mesure de ségrégation ou de neutralisation dans un système pénal d’ensemble et dans une
politique criminelle raisonnée.
En fait, le mouvement législatif des premières années du XXe siècle ou des dernières années
du XIXe siècle, semblait donner raison à cette manière de voir. Les mesures de défense sociale
qui s’introduisaient dans les lois étaient uniquement dictées par l’idée de mettre à part certains

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La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante 13

délinquants incorrigibles et dangereux pour les soumettre à une peine prolongée, voire perpétuelle.
Il importait dès lors assez peu que la mesure prise à leur égard fût techniquement une peine ou une
mesure de sûreté. La loi française qualifiait la relégation de peine complémentaire et coloniale
(sic !).
64 À partir de 1914, rappelle Ancel, si la controverse doctrinale se calme, la défense sociale
inspire de nombreuses lois un peu partout dans le monde, en Europe et en Amérique Latine,
dans le système de la Common Law, avec, aux États-Unis, sans qu’il soit là question de
mesures de sûreté, des mesures de défense sociale qui apparaissent.
… et c’est ainsi que s’est développée, à la suite du Baumes Act promulgué à New-York
en 1926, toute une série de lois américaines prévoyant un internement à vie des délinquants
d’habitude après un certain nombre de condamnations, avant qu’à la veille de la dernière guerre un
nouveau mouvement législatif analogue ne vienne instituer l’internement des délinquants sexuels
psychopathes, tour à tour adopté en Californie, en Illinois, au Michigan, au Minnesota, puis dans
un certain nombre d’autres États encore.
65 Il est évident que ce lien noté avec insistance par Ancel entre les législations européennes et la
loi américaine n’est pas anodin, encore moins lorsqu’il nous amène à la délinquance sexuelle.
Dans les années trente, la multiplication de législations qui consacrent l’idée d’une peine de
neutralisation, d’une peine de défense sociale, en rupture avec la responsabilité pénale et en
lien avec la dangerosité, est sans doute soulignée à dessein par Ancel, car il nous éloigne du
cadre européen et du glissement vers les États autoritaires (Allemagne et Italie).
66 Si Ancel, veut sans doute ici détacher le mouvement de la défense sociale de tout lien avec les
expériences totalitaires des années quarante, il n’en demeure pas moins que nous aurions tort
quant à nous de ne pas noter le succès général de la doctrine en cause.
67 Marc Ancel va ensuite soutenir une thèse contestable et qui nous semble en tout cas contredite
par Henri Donnedieu de Vabres dans son ouvrage célèbre La crise du droit pénal moderne,
La politique criminelle des États autoritaires22. En effet si Donnedieu de Vabres constate le
succès des thèses positivistes et leur reprise dans les législations allemandes et italiennes des
années trente en particulier pour ce qui est des mesures de sûreté, de la notion de dangerosité,
Ancel quant à lui le minimise. Il soutient que les États autoritaires auraient «  préféré  » la
peine rétributive et intimidante aux mesures de défense sociale et que le succès des mesures
de sûreté auprès de ces régimes, constatable en effet dans les lois ne serait qu’apparent et il
conclut (109) : Le droit pénal autoritaire tend par une pente naturelle à proclamer les droits
de la répression.
68 On voit bien ce que cette appréciation peut avoir pour Ancel de nécessaire lorsqu’il écrit
en 1956 ou en 1966. Foncièrement démocrate, humaniste affirmé, Ancel, comme tous les
membres de son mouvement, ne peut accepter quelque lien, quelque cousinage que ce soit
avec le droit pénal des États totalitaires, qu’il s’agisse de l’Allemagne nazie, de l’Italie fasciste
ou de l’URSS.
69 Il préfère donc penser la défense sociale comme sortant de l’ombre sitôt après la guerre et
lier son renouveau en « défense sociale nouvelle » à l’action de l’ONU qui, dit-il, prend la
direction de ce mouvement en ce qui concerne « la prévention du crime et le traitement des
délinquants ». L’usage du mot « traitement » est ici jugé essentiel par Ancel. Il permet de céler
la nouvelle alliance entre le mouvement de défense sociale nouveau et la pensée onusienne,
la pensée des droits de l’homme.
70 Ancel ne masque pas que tout cela survient dans un climat nouveau :
… on avait bien compris que cette expression de «  défense sociale  » ne pouvait plus
servir seulement à désigner une fonction de la justice pénale comme avec Ferri, ni à
caractériser les mesures extra-pénales que la législation pénale édictait, empiriquement ou même
systématiquement, pour assurer la protection de la Société comme entre les deux guerres, ni même
à définir, comme avec Prins, la doctrine qui s’efforçait d’incorporer ce souci de protection dans
une politique criminelle scientifiquement élaborée.Les réformes pénales scandinaves qui, à cette

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La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante 14

époque, s’imposaient à tous les esprits soucieux d’humanisme pénal s’inspiraient expressément
d’un idéal de défense pénale souvent invoqué comme tel…
… Ainsi dans le climat particulier de l’après-guerre, par delà les excès inhumains qui venaient de
déshonorer ce siècle, les hommes de science de tous les pays qui se sentaient en même temps des
hommes de bonne volonté s’efforçaient de retrouver la grande tradition humaniste et de repenser,
dans un esprit nouveau, le problème criminel, envisagé comme un problème social.
71 La sincérité d’Ancel n’est pas en cause bien entendu, mais on n’est pas obligé de croire qu’il
y ait là de quoi fonder une rupture épistémologique, et l’expression est ici employée en son
sens parfaitement littéral. Bien sûr, le lecteur d’Ancel, celui des années soixante, serait tenté
d’admettre une rupture profonde entre la défense sociale et la défense sociale nouvelle lorsqu’il
retrouve sous la plume d’Ancel la description des traits marquants de ces législations d’après-
guerre que le second mouvement approuve ou même inspire (page 145) :
Rappelons, … que tous les systèmes contemporains, en tant qu’ils ont évolués et représentent,
au sens des comparatistes du début du siècle, le « droit des pays civilisés », ont accueilli, plus
ou moins spontanément, et plus ou moins complètement, au moins trois des réformes essentielles
postulées par cette politique criminelle moderne  : ce sont, historiquement, l’élaboration d’un
régime spécial de l’enfance délinquante, la mise au point d’une gamme d’individualisation
comprenant, pour certains délinquants au moins, une série de mesures extra-pénales ou du moins
extra-répressives, et poursuite résolue d’une réforme pénitentiaire orientée vers la rééducation et
la réinsertion sociale du condamné.
72 Mais au coin de ce socle commun, demeurait, discrète, la référence un peu vague, pour certains
délinquants au moins, à des mesures extra-pénales ou du moins extra-répressives  . Une
référence noyée parmi celles, majeures, au droit pénal des mineurs et à la réforme pénitentiaire.
73 Après avoir mené une brillante analyse comparatiste, Ancel peut, en 1966, résumer le constat
en soulignant d’une part la place grandissante de la défense sociale nouvelle et en montrant
comment elle a investi le champ pénal (190) :
… l’évolution du droit pénal moderne, du triple point de vue de la formation législative, de
l’analyse doctrinale et de l’application pratique, fait une place grandissante, explicite ou implicite,
mais nécessaire, aux notions comme aux exigences de la politique criminelle moderne de défense
sociale.
La seconde conclusion réside dans ce qu’on pourrait appeler le paradoxe de la défense sociale. La
doctrine, en tant que telle, apparaît comme un produit naturel du système romano-continental ;
car elle suppose à la base un régime de droit où légalité et individualisation, responsabilité et
périculosité, peine et mesure de sûreté et jusqu’à la notion de politique criminelle elle-même sont
d’abord analysées, confrontées et structurées en fonction de la science pénale par les juristes ;
d’où le contre-courant inévitable du néo-classicisme traditionnel. Malgré ces contre-courants,
c’est dans ce système que la défense sociale trouve ses expressions successives et jusqu’à son
vocabulaire propre ; mais il faudra ce qu’on pourrait appeler le néo-humanisme nordique pour
lui donner enfin toute sa force.
[…]
Enfin, le système longtemps considéré comme le seul rival du système romaniste, le système de
Common Law, est, à première apparence, le plus éloigné de telles préoccupations doctrinales,
autant par sa continuité historique et le particularisme de ses méthodes que par sa technique
juridique naturellement fermée aux catégories de la Politique criminelle comme à celles du
dogmatisme continental. Cependant, avant même que le vocabulaire de la défense sociale
ne reçoive droit de cité chez les criminalistes anglo-américains,… le développement d’une
Criminologie orientée vers les données de la vie sociale, le souci de l’efficacité pratique de la loi
et de la réalité judiciaire… prédisposaient les pays de Common Law à s’imprégner de l’esprit de
la défense sociale et à en réaliser les revendications essentielles.
74 Et suivait un appel à s’inspirer loyalement de leurs réalisations comme de leur idéal (191).
Sur ce dernier point, Ancel sera largement entendu. Sans doute, fait-il preuve d’un optimisme
naïf à croire qu’un jour le mouvement romaniste de défense sociale sera « repris dans son

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vocabulaire  » par la Common Law et l’on sourira de cette naïveté européocentriste, mais
ce n’est pas là l’important. L’essentiel, c’est ce qu’il a bien vu  : la défense sociale et la
criminologie anglo-saxonne ne sont nullement incompatibles.
75 Ancel revient ensuite sur la rupture entre droit pénal classique ou néo-classique et la défense
sociale nouvelle ou ancienne : rejet d’abord de toute métaphysique, la justice pénale n’a pas
pour but d’instaurer une justice absolue exactement proportionnée dans l’abstrait au mal
causé (201-202).
La défense sociale, d’autre part, se refuse à construire le délit comme une notion de pur droit
et la sanction comme la conséquence, juridiquement nécessaire, de la violation de l’ordre établi.
Elle refuse de donner à la peine, ou à la sanction, la mission de rétablir abstraitement cet ordre
juridique. Les doctrines de le défense sociale moderne prétendent - et qui pourrait ici sérieusement
les contredire ? - que cette théorie classique se fonde à proprement parler sur des mythes, dans la
mesure où elle ne relève pas d’une conception purement mystique de la peine. Par quels moyens
et sur quelles balances le juge pénal pourrait-il peser l’atteinte portée à l’ordre juridique abstrait
et le degré de volonté malicieuse de l’agent ?
[…]
La justice - humaine - a donc pour mission, non pas de rechercher la dose de peine qui, dans
l’absolu, pourrait compenser une faute appréciée en soi ou serait censée rétablir le droit, mais de
déterminer la sanction efficace qui permette aussi bien de redresser, et plus tard de réhabiliter si
possible le délinquant, que de protéger la Société.
76 Mais surtout, en ce qui regarde la mise en œuvre du système, … la théorie nouvelle conçoit la
justice pénale avant tout comme une action sociale. Qu’est-ce à dire ? Sans doute les lecteurs
des années soixante auront-ils lu pour beaucoup cette expression avec les lunettes du contexte
de l’époque : celle des politiques sociales du Welfare, de l’assistance. Mais on ne peut pourtant
pas reprocher à Marc Ancel d’avoir masqué en quoi que ce soit les implications de la défense
sociale nouvelle, lorsqu’il écrit (204) :
Elle [la défense sociale nouvelle] ne considère pas davantage que tout est dit lorsque le juge a
appliqué ce texte à une infraction légalement qualifiée telle. Elle n’estime pas enfin que tout est
terminé à l’égard du délinquant lorsque, les voies de recours étant épuisées, la procédure ayant
été régulièrement suivie et la sanction correctement appliquée, le délinquant condamné a exécuté
sa peine et, suivant la vieille formule, « payé sa dette ». Le problème du crime, problème humain
et problème social, ne se laisse pas si facilement enserrer dans le cadre d’une réglementation
légale. Nous ne prétendons pas pour autant que le juge pénal ne doive pas statuer selon la loi
ou puisse refuser d’appliquer la sanction légale. La défense sociale affirme au contraire - nous y
reviendrons - que c’est là pour lui une tâche essentielle, mais elle conteste que le problème social
et humain du crime concret puisse être entièrement résolu par le seul jeu, dans l’abstrait, de cette
justice distributive ; et elle accuse la doctrine néo-classique d’avoir délibérément ignoré cet aspect
essentiel - et inévitable du problème.
77 L’avertissement était là, en clair.
78 Alors bien sûr, la défense sociale nouvelle repousse le déterminisme positiviste en tant que
système (206), le fatalisme biologique de Lombroso (207) et la nécessité sociale de Ferri, mais
dit Ancel, elle met au premier plan, la sériation et la classification des délinquants, l’analyse
de la dynamique du crime (208).
79 Certes, la défense sociale nouvelle ne rejette pas a priori dit Ancel, les notions de libre arbitre
et de responsabilité mais dit-il (page 210-211) :
Ce sentiment de la responsabilité, du devoir et de la faute ne pèse pas cependant de façon
unilatérale sur l’individu. La défense sociale nouvelle cherche à réaliser un équilibre entre
l’individu et la Société, grâce à une politique criminelle rationnelle fondée sur l’idée que
la Société a elle-même des devoirs envers le citoyen. Le respect de la dignité humaine, la
nécessité de garantir la liberté de l’individu, condition première de l’exercice de ses droits
et du développement de sa personnalité, conduit ainsi au maintien d’un régime de légalité, à
l’établissement d’une procédure judiciaire et à une défiance instinctive envers l’établissement
de tout régime de mesures de sûreté administratives ou de mesures préventives qui pourraient

Champ pénal / Penal field, nouvelle revue internationale de criminologie, Vol V | 2008
La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante 16

être établies discrétionnairement ante delictum. Les mesures de sûreté, dans les doctrines de la
défense sociale nouvelle, ne peuvent donc être considérées, ainsi que le soutenait encore Grispigni,
comme étant de leur nature, administratives et comme n’étant légales ou judiciaires que pour des
raisons de commodité pratique. Elles doivent au contraire être désormais soumises, non seulement
à un régime de légalité, mais, par essence en quelque sorte, à une intervention judiciaire. Elles
constituent ainsi les instruments d’action d’une politique criminelle inspirée sans doute par les
données de la science, mais envisagées avant tout comme un art social de lutte contre le crime,
dont le droit pénal lui-même est un moyen.
80 Ce sont là les arguments que l’on retrouvera avancés en faveur de la constitutionnalité de la
loi du 25 février 2008.
81 Parce qu’il faut envisager la dangerosité de manière dynamique, ce n’est plus d’état dangereux
inné qu’il s’agit, mais d’une personnalité en évolution dont il faut appréhender la dangerosité,
évolutive elle aussi. Si l’examen pré-judiciaire de personnalité est donc une conquête dont
Ancel se réjouit (217), ce n’est pas une victoire suffisante, car, dit-il, ce sont toutes les phases
du procès et de l’exécution de la peine qu’il faut soumettre à l’observation. Nous pouvons dire
en 2008 qu’en droit français, nous y sommes23 !
82 C’est donc de diagnostic dont on a besoin et quant aux remèdes, la défense sociale n’en exclut
aucun, pas même les courtes peines de prison, n’en déplaise à Prins. Ancel trouve d’ailleurs
dans la loi anglaise de 1948 la justification de ce remède que les criminologues anglais avaient
appelé « le choc psychologique ».
Le « traitement » sera donc très diversifié et peu importe à Marc Ancel, l’étiquette que l’on mettra
sur ce « traitement », que ce soit celle de peine ou de mesure de sûreté. Ici encore l’écho avec le
débat récent sur la constitutionnalité de la loi du 25 février 2008 est frappant (265) :
… une politique criminelle rationnelle de « prévention du crime et de traitement des délinquants »
au sens où nous l’entendons désormais, devra prendre principalement pour guide de son action
anti-criminelle l’efficacité de la sanction à l’égard de l’individu qui en fait l’objet ou du groupe
d’individus dont il peut faire partie. C’est ainsi que l’on passera du crime à la mesure, non pour des
considérations de dogmatique juridique ou pour des commodités administratives, mais en raison
de considérations biologiques, médicales, psychologiques ou sociologiques, en raison encore une
fois de la prise en considération de la personnalité du délinquant et des réactions de son milieu.
Peine et mesures de sûreté ont ainsi cessé de s’opposer. Si les juristes veulent, pour la satisfaction
de leur esprit, comparer entre eux ces deux concepts en tant que tels, la politique de défense
sociale n’y fera pour sa part aucune objection ; elle pensera même que, sur le plan pédagogique
et pour initier les esprits à la technique des institutions pénales, la comparaison est profitable ;
mais elle considèrera qu’il s’agit là d’un point de vue doctrinal étranger, à proprement parler, à
cette action sociale de lutte contre la criminalité qui est l’objectif et la raison d’être d’une saine
politique criminelle24. Selon cette politique criminelle, on devrait presque pouvoir employer un
procédé ou un autre sans avoir à le qualifier « peine » ou « mesure », car ce qui importe, c’est le
contenu et la coloration de la sanction, beaucoup plus que sa dénomination formelle.
83 Après avoir trouvé la justification de ces propos dans diverses législations du Nord de
l’Europe, Ancel conclut (267) :
… dans la doctrine nouvelle de la défense sociale, il y a, non pas unification, mais intégration de
la peine et de la mesure de sûreté dans un système unitaire de sanctions pénales fondé sur des
critères à la fois physiques sociaux et moraux et ordonné par une politique criminelle où le droit
pénal joue uniquement son rôle normal, mais essentiel, de technique appelée à servir de garantie
nécessaire à la liberté individuelle.
84 Un dernier point mérite encore d’être cité si on conserve à l’esprit que Marc Ancel écrit en
196625, et qu’il est un haut magistrat :
La position prise à l’égard des mesures de sûreté soulève cependant un dernier problème qu’il faut
aborder également en toute franchise comme en toute lucidité. Si en effet la mesure de sûreté est
considérée, non sous son seul aspect juridique, qui l’oppose à la peine, mais comme l’instrument
d’une réaction sociale rationnelle contre le crime, on peut se demander si cette politique criminelle

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nouvelle n’est pas conduite, par une sorte de logique interne, à préconiser des mesures de sûreté
ante delictum.
85 Depuis l’ancien droit, des états dangereux ont pu faire l’objet de mesures spécifiques destinées
à protéger la société. Pour Ancel, si le critère de l’état dangereux, posé par les sciences
criminologiques et décelé par la clinique criminologique, présentait une sécurité absolue, le
juriste qui saurait que tel sujet va inéluctablement commettre un délit, pourrait et devrait
prendre la mesure préventive appropriée. Ets’il faut écarter la généralisation des mesures de
sûreté, c’est parce que «ni la science ni l’art criminologique n’en sont là26.
86 Pour autant la mendicité, la prostitution, l’alcoolisme et la toxicomanie doivent selon lui faire
l’objet de dispositions législatives d’ensemble qui peuvent comme la loi du 15 avril 1954 sur
les alcooliques dangereux prendre des mesures préventives pour ces états dangereux. Les
conditions en sont pour lui très simples (270-271) :
L’équilibre à garder entre le principe de légalité, qui joue pour les mesures de sûreté comme
pour les peines, et l’instauration d’une législation de prévention sociale au stade pré-délictuel
se réalisera en réalité assez facilement, à condition que soit assuré le respect des précautions
suivantes : 1) détermination et définition rigoureuses d’une variété spéciale, nettement précisée
d’état dangereux ; 2) délimitation de cette notion d’état socialement dangereux au moyen d’une
formule légale soigneusement et strictement libellée  ; 3)reconnaissance par la loi d’un droit
d’intervention préventive de l’État uniquement dans les limites légalement et strictement fixées ;
4) instauration de conditions précises relatives à ce droit d’intervention par un système comportant
des garanties d’ordre juridique et procédural qui devront même en principe être celles du droit
commun.
Sous ces réserves et dans ces limites, une législation inspirée de la politique criminelle moderne
peut admettre pour certains cas particuliers, un système de mesures de sûreté pré-délictuelles.
87 Il n’y a aucune ambiguïté. Et on pourrait donc tout à fait soutenir à partir de ces citations que
la loi du 25 février 2008 est une loi de défense sociale que Marc Ancel aurait pu approuver
comme l’approuvent aujourd’hui d’éminents juristes27.

2. Éclipses et mutation, dangerosité et risque


88 De 1890 à aujourd’hui, l’école positiviste puis la défense sociale, et encore la défense sociale
nouvelle ont explicitement développé un discours sur l’intérêt de la notion de dangerosité en
politique criminelle. Mais, comme au début du XXe siècle, le débat théorique autour de ces
questions s’était un peu éteint depuis quelques décennies28. La défense sociale nouvelle ne fut
guère discutée de ce point de vue dans les années 1970 et 1980. Elle a même pu paraître en
rupture avec les années vingt et trente, elle l’était en termes de politique criminelle avec les
États autoritaires. Il faut en tout cas dire clairement qu’elle n’a pas suscité durant cette période
l’instauration de telles mesures.
89 Plus tard, ce thème ne fut guère présent au temps de la rédaction du nouveau code pénal.
Jusqu’à ce que le législateur s’en empare et l’impose autour de la question de la récidive
comme un enjeu essentiel des réformes en cours avec (en point d’orgue ?) la loi du 25 février
2008.
90 Peut-on alors analyser le contexte général dans lequel la notion prend un nouvel envol  ?
Expliquer son succès ? Évaluer ses dangers ? Et tenter de penser une stratégie en réplique ?

2.1. Éclipses et mutation


91 Nous pouvons dire que la notion de dangerosité n’a plus été remise en cause depuis le XIXe
siècle et qu’elle est demeurée un opérateur de la politique criminelle et même du droit positif.
92 Certes, la notion a connu des éclipses partielles. Ancel en voit une avec le droit des États
autoritaires. On peut y voir plutôt une superposition qui laisse bien visibles et la peine
rétributive dans ses versions les plus répressives en effet, et des « mesures de sûreté» (et quelles
mesures de sûreté, quand il s’agit de camps d’extermination !) prises contre les populations

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La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante 18

estimées dangereuses pour la race. Peut-on manquer le lien entre ces « politiques » et les folles
théories de Garofalo qui pensait la pénalité en termes de sélection ?
93 Il est possible de soutenir qu’en France, entre 1914 et 1939, l’effet législatif de l’École
positiviste ou de la défense sociale fut moindre qu’ailleurs. Moindre qu’en Allemagne, en
Italie, en Belgique, ou que dans d’autres pays plus lointains. On doit certes citer la loi sur
la relégation prise en 1885. Et en 1936, juste avant la constitution du cabinet Blum mais
après les élections, un décret avait institué un Conseil de prophylaxie criminelle qui avait
pour objet de développer la prévention contre le crime. Vichy le supprimera, trouvant le mot
« suspect » dit Ancel. Il avait été au surplus constitué de juristes pénalistes dont un en tout
cas, H. Donnedieu de Vabres qui n’était point et ne sera pas pétainiste29. La relégation fut
réformée mais non pas supprimée en 1954 et, en 1960, des textes sont pris sur les « fléaux
sociaux » au rang desquels on avait ajouté l’homosexualité qui relèvent, on peut le penser
d’une logique de défense sociale. Certes la loi sur les toxicomanes du 24 décembre 1953, et
celle sur les alcooliques dangereux du 15 avril 1954 sont revendiquées par la défense sociale
(Ancel, 1966, 230) mais on le sait, la seconde est restée lettre morte. Au moment même où la
défense sociale nouvelle est la mieux organisée et représentée au plan doctrinal, la notion de
dangerosité semble régresser dans les préoccupations du législateur.
94 Ici, il est certain que plusieurs phénomènes se conjuguent pour expliquer cette éclipse : la
situation politique nationale et internationale d’une part avec la faiblesse de l’extrême droite
et du thème de l’insécurité jusque vers la fin des années 1970, la critique de la répression
et des mesures de sûreté dans le bloc soviétique, la dimension libertaire du mouvement de
1968, et d’autre part la prévalence dans les cercles du pouvoir de juristes bien plus nourris
de droit néo-classique que de criminologie30. Il suffit d’aller relire un ouvrage comme Raison
pour la justice, signé Solon (pseudonyme de trois hauts magistrats) et préfacé par J.-C. Soyer,
publié en 1986 aux éditions Dalloz, alors que les préoccupations liées à l’augmentation de la
délinquance sont déjà affichées, pour comprendre que la peine, la prévention de la récidive
sont pensées là dans le cadre du droit néo-classique. L’intérêt de certains pour ce qui se passe
aux États-Unis (on pense à Alain Peyrefitte, promoteur de la loi sécurité et liberté qui propose
déjà des peines planchers) n’ira pas jusqu’à la proposition, sur le fondement de la dangerosité,
de mesures de sûreté, privatives de liberté.
95 Si la notion de dangerosité n’a guère occupé le législateur entre 1958 et la décennie 1990, il
n’en fut pas de même du juge. C’est là, dans le prétoire qu’elle va se transformer au travers des
expertises psychiatriques et médico-psychologiques. C’est par ces expertises que le débat sur
la peine va être systématiquement lié à l’appréciation de la dangerosité de l’accusé. C’est ici
que les experts vont apprendre aux juges la nécessité de distinguer dangerosité psychiatrique
et dangerosité criminologique31.
96 Et c’est ensuite, à propos des crimes sexuels commis sur des mineurs que la dangerosité
commença sa lente émergence dans la politique criminelle des législateurs successifs32.
97 Par les peines d’abord. Alors que la peine de mort avait été abolie depuis 1981, en 1994,
le meurtre et l’assassinat sur mineur de quinze ans précédés ou accompagnés d’un viol, de
tortures ou d’actes de barbarie peuvent donner lieu à une peine perpétuelle assortie d’une
période de sûreté indéterminée sauf commutation de peine. La perpétuité réelle était née. On
voit bien que cette peine est cependant plus en référence avec la notion de dangerosité des
positivistes qu’avec celle à l’œuvre dans la loi du 25 février 2008. Pourquoi ? Parce qu’elle
est décidée une fois pour toutes, sur l’appréciation d’une dangerosité pensée comme fixe,
qui pourrait être innée, et en tout cas exclusive de tout traitement. La commutation de peine
renvoie à la grâce et n’est pas une véritable procédure de réévaluation de la dangerosité.
98 Depuis 1994, le lien entre les questions de réitération, récidive, dangerosité, peine et mesure
de sûreté n’a plus cessé d’apparaître dans de multiples débats : 1997, loi sur la surveillance
électronique, loi de 1998 sur les infractions sexuelles et la protection des mineurs, loi du 15

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La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante 19

juin 200033 sur la présomption d’innocence et depuis lors les multiples textes qui, directement
ou non, abordent la question de la récidive. On ne reprendra pas ici les analyses que l’on
peut faire de l’importance de nouveaux dispositifs tels le suivi socio-judiciaire, couplé avec le
bracelet électronique mobile comme nouvelle pénalité, axée essentiellement sur la surveillance
et fixée, organisée en fonction de la dangerosité et du risque de récidive. Est-il nécessaire de
rappeler la polémique sur la sous-utilisation de la libération conditionnelle dans la prévention
de la récidive ? Faut-il revenir sur la loi du 10 août 2007 qui a institué les peines planchers et
quasiment généralisé l’injonction de soins ?
99 Tous ces textes se caractérisent par la volonté de prévenir la récidive. Ils se sont appuyés sur les
peines et à ce titre, on pouvait les lire encore comme participant de l’ensemble des fonctions de
la peine telles que l’article 132-24 du Code pénal dans sa rédaction de 2005 les synthétise. Et
pourtant le suivi socio-judiciaire visait très principalement pour ne pas dire exclusivement la
protection effective de la société se voulant dissuasif d’une récidive dont la découverte serait
facilitée, et donc préventif de la commission de nouvelles infractions. Cependant le choix d’en
faire une peine prononcée par la Cour d’assises, même si ensuite son contenu est décidé par
l’application des peines, reliait ce suivi au fait commis et jugé. Et comme il était décidé en
même temps que la peine de prison, il pouvait passer pour une alternative à une part de cette
peine : le suivi socio-judiciaire plutôt qu’une peine plus longue, voire une perpétuité réelle.
Or, la peine de prison était pensée au moins pour partie comme rétributive et contaminait en
quelque sorte le suivi socio-judiciaire, dont la nature de peine rétributive ne va pourtant pas
de soi.
100 Avec la rétention de sûreté, presque tous les liens entre la privation de liberté et le fait criminel
sont rompus si ce n’est un rapport de causalité indirecte  : le fait criminel crée la situation
qui peut amener à décider une rétention de sûreté, mais ce sera à partir d’un seul critère : la
dangerosité, définie comme la probabilité très élevée de récidive. Même avec la relégation,
en tout cas dans sa version initiale, l’automaticité de la mesure la reliait au fait commis et à la
pénalité. Désormais, la dangerosité comme opérateur de la politique criminelle apparaît dans
une autonomie qu’elle n’avait jamais eue.

2.2. Dangerosité et risque


101 Si l’on veut prendre la mesure de l’importance, de la profondeur de ce qui se passe là, c’est
à la mutation de cette notion de dangerosité et au contexte dans lequel il se produit qu’il faut
maintenant s’attacher.
102 Michel Foucault, au début de son cours intitulé « Les anormaux » au collège de France en 1975,
a ironisé sur les expertises des années cinquante et expliqué qu’elles ont moins à voir avec le
savoir psychiatrique qu’avec la nécessité de dire si les accusés sont dangereux suivant en cela
les recommandations de la circulaire prise pour l’application du code de procédure pénale de
1958. C’est là, dit Foucault, une technique et un pouvoir de normalisation qui dépasse le strict
champ du droit pénal.
103 Il écrit :
… ces techniques de normalisation et les pouvoirs de normalisation qui y sont liés, ne sont pas
simplement l’effet de la rencontre, de la composition, du branchement l’un sur l’autre du savoir
médical et du pouvoir judiciaire mais [qu’]en fait, à travers toute la société moderne, c’est un
certain type de pouvoir - ni médical, ni judiciaire mais autre - qui est arrivé à coloniser et à refouler
et le savoir médical et le pouvoir judiciaire ; un type de pouvoir qui finalement débouche sur la
scène du tribunal en prenant appui, bien sûr, sur l’institution judiciaire et sur l’institution médicale,
mais qui, en lui-même, a son autonomie et ses règles.
104 Il nous semble que c’est tout de même une partie de la question que nous posons les uns et
les autres lorsque par exemple Jean-Louis Senon (Senon 2008) nous explique que le lien entre
dangerosité et récidive ne va pas de soi, lorsqu’il dénonce certaines ambiguïtés entre la peine
et le soin et rappelle la nécessité de deux expertises distinctes, l’une menée par le psychiatre

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La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante 20

et l’autre menée de façon pluridisciplinaire lorsqu’il s’agit de dangerosité criminologique.


C’est encore la question que nous posons les uns et les autres quand nous relevons le risque
d’instrumentalisation réciproque de la justice et de la psychiatrie, l’absence quasi-totale de
pouvoir de décision du juge sur la rétention lorsque l’expert aura retenu une probabilité très
élevée de récidive34.
105 Pour aller plus loin, et mieux comprendre le contexte dans lequel resurgit la notion de
dangerosité, l’article déjà cité de Robert Castel et intitulé De la dangerosité au risque (1983)
est aujourd’hui utile à relire. Le titre laisserait à penser qu’il tourne le dos à notre propos, il
n’en est rien. Il nous oblige à un détour très productif.
106 Castel l’écrit en 1983. Il y réfléchit les nouvelles stratégies préventives qui se développent
actuellement, particulièrement aux États-Unis et en France et qui lui paraissent profondément
novatrices par rapport à la tradition de la médecine mentale et du travail social. Il les résume
ainsi : ces nouvelles stratégies passent par la dissolution de la notion de sujet ou d’individu
concret, qu’elles remplacent par une combinatoire construite de facteurs, les facteurs de
risque.
107 Castel rappelle d’abord les apories de la dangerosité dans son acception classique en
psychiatrie  : le diagnostic du sujet dangereux n’est pas sûr, la technologie préventive sur
laquelle elle débouche est fruste : enfermer ou stériliser. Il explique comment Morel au XIXe
et ensuite les politiques eugénistes du début de XXe ont tenté de raisonner en termes de
risque plutôt que de danger, de risques objectifs plutôt que de danger d’un individu donné.
Comment, faute de disposer des techniques d’intervention adéquates, Morel fut rabattu sur la
relation directe au sujet. Castel évoque ensuite l’école américaine de Psychiatrie préventive
pour montrer notamment au travers des écrits de Caplan, dans les années soixante, cette
école pense autrement l’intervention du psychiatre, qui devient le conseiller des décideurs,
intervenant sur une large gamme de problèmes sociaux. Il expose que là aussi les limites tenant
aux conditions du rôle classique du psychiatre empêchent la démultiplication à l’infini de ce
rôle sauf si on dissocie franchement le rôle technique du praticien et le rôle gestionnaire de
l’administrateur et que ce saut est possible si on autonomise la notion de risque par rapport
à celle de danger  ». «  Un risque, écrit Castel, ne résulte pas de la présence d’un danger
précis, porté par un individu ou même par un groupe concret. Il est un effet de la mise en
relation de données abstraites ou facteurs qui rendent plus ou moins probable l’avènement
de comportements indésirables.
108 De là, Castel affirme de façon très prémonitoire au regard de notre actualité : Ces politiques
préventives promeuvent ainsi une nouvelle modalité de la surveillance  : le dépistage
systématique… Ce dont ses politiques préventives traitent d’abord, ce ne sont plus des
individus, mais des facteurs, des corrélations statistiques d’éléments hétérogènes.
109 Au titre de leurs conséquences, Castel en retient deux, très importantes à son sens  : la
dissociation du diagnostic et de la prise en charge et la transformation de l’activité soignante
en activité d’expertise avec la subordination complète des techniciens aux administrateurs.
110 On a pu montrer comment la notion de risque irrigue aussi profondément notre nouveau code
pénal la construction de nouvelles infractions et le choix des peines encourues (Danet, 2007).
On n’y reviendra donc pas ici. Il n’est pas non plus besoin de souligner à quel point les
nouvelles formes de la surveillance anticipées largement par Castel en 1983 sont entrées dans
notre vie quotidienne.
111 Revenons plutôt à notre dangerosité en matière criminelle. Elle s’inscrit bien dans ce nouveau
paysage anticipé par Foucault comme par Castel.
112 Comment décrire la mutation qu’elle a subie ? On peut le faire autour de trois points : elle
est judiciarisée plus que juridicisée, elle est articulée au risque et non plus à un déterminisme
quelconque, elle est hybride et elle hybride la peine.

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2.2.1. Elle est judiciarisée plus que juridicisée


113 Le législateur n’a confié à la police ou au préfet ni la surveillance nouvelle, ni la rétention
de criminels dangereux. L’originalité du suivi socio-judiciaire, est même d’être judiciaire et
non plus policier comme autrefois lorsque, de manière informelle, la police avait à l’œil ses
« bons clients » sortis de prison. La justice, on l’a dit, se voit confier la charge de l’après
prison. La rétention de sûreté est envisagée par la cour d’assises, décidée et remise en cause
par une juridiction spéciale mais constituée comme les juridictions de droit commun. Elle est
collégiale, constituée de magistrats professionnels, et la décision est entourée de toutes les
garanties processuelles (recours, défense, publicité, etc.).
114 À partir de là, choisir de la dénommer peine comme le suivi socio-judiciaire ou mesure de
sûreté comme la rétention n’a plus la même importance. Ancel avait de ce point de vue raison.
Le législateur espère bien que les garanties dont elle est assortie et tenant à cette judiciarisation
lui épargneront toute censure des juges constitutionnels et conventionnels. Pour l’instant la
première étape est franchie. Mais au delà de cette nécessité d’une judiciarisation garantiste,
l’opération possède un autre effet nous semble-t-il : emporter le pouvoir judiciaire vers une
autre culture, une autre conception de son pouvoir de normalisation dirait Foucault. La justice
qui prononce ces peines de suivi socio-judiciaire assortie de surveillance électronique ou cette
mesure de rétention de sûreté les pense au seul regard de la défense de la société.
115 La victoire relative des positivistes sur les juristes classiques ou néo-classiques est là. Au
paradigme de la peine rétributive, toujours présent, s’est ajouté de la manière la plus nette celui
de la peine ou de la mesure de sûreté destinées à assurer la défense sociale et ce paradigme a
ses instruments propres, identifiés en droit.

2.2.2. Elle est articulée au risque et non plus à un quelconque déterminisme


116 La dangerosité ne consiste plus en un état dangereux d’un sujet donné, tenant à ce qu’il est et
qui serait donc l’effet d’un déterminisme quelconque qui annonce un fatalisme de la récidive,
mais elle est la mesure du risque, de facteurs de risque dans lequel on n’enferme pas (jamais ?)
le sujet.
117 Du coup, la dangerosité dont il est désormais question est indéterminée dans sa durée
et graduable, mesurable, relative. Elle permet au législateur d’esquiver le débat sur la
responsabilité que nous avons vu se tenir au XIXe. Dès lors que le criminel a été jugé
responsable pénalement, la dangerosité qu’il présente n’étant pas l’effet d’un déterminisme,
il lui appartient, ainsi qu’à la société dirait Ancel, d’en réduire les facteurs de risque. Nous
sommes bien dans le « traitement » mais un traitement responsabilisé du côté de celui qui
doit s’y soumettre. Le conseil constitutionnel ajoutant dans sa réserve d’interprétation qu’il est
aussi responsabilisé du côté de la justice et de la pénitentiaire dès lors qu’on ne peut décider
une rétention de sûreté qu’autant qu’on a proposé pendant la peine une prise en charge.
118 Indéterminée dans sa durée, cette dangerosité contemporaine semble bien rendre obsolète la
peine de perpétuité réelle du moins quant à l’objectif de défense de la société. Ce ne serait
pas alors la dangerosité, toujours susceptible d’évolution qui justifierait la peine de perpétuité
réelle, mais la rétribution sous réserve bien entendu de ce que cette peine ne tombe pas sous
le coup de la prohibition fulminée par l’article 3 de la CEDH des traitements inhumains.
119 La dangerosité s’affiche désormais comme la mesure d’une probabilité de récidive. Le
législateur sort alors de l’alternative enfermer/ « laisser sortir la dette payée » et il gradue les
réponses35 : 1) punition et traitement avec injonction de soins pour tous ceux qui encourent
un suivi socio-judiciaire, 2) punition, traitement et surveillance par le suivi socio-judiciaire ou
par la surveillance de sûreté, et enfin 3) punition, traitement, rétention et traitement jusqu’à
abaissement de la dangerosité susceptible de justifier le retour à la situation précédente, mais
aussi retour à la rétention en cas d’augmentation de la dangerosité, de la probabilité de récidive.
La dangerosité, pensée comme évolutive et dans les deux sens, trouve une réponse dans tous
les cas.

Champ pénal / Penal field, nouvelle revue internationale de criminologie, Vol V | 2008
La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante 22

120 La légitimation est à la fois scientifique : aujourd’hui, on sait mieux qu’au XIXe apprécier et
expliquer la dangerosité, la traiter aussi36. Elle est politique au sens d’une politique criminelle :
le risque présenté par le criminel dangereux ne saurait être pris alors qu’il est identifiable
et mesurable. Il ne le saurait d’autant moins que le droit pénal se donne désormais pour
objectif de réduire des risques infiniment moins graves que la récidive des criminels via
de nombreuses infractions obstacles ou infractions formelles, via la notion de risque causé
à autrui. Cette articulation générale au risque peut permettre de justifier que les réponses
finalisées dont on vient de parler ne soient pas du tout découpées sur la classification tripartite
(crimes, délits contraventions) et que, par exemple, le suivi socio-judiciaire puisse être encouru
pour des délits punis d’un an d’emprisonnement seulement (l’exhibitionnisme), en vertu du
« développement possible d’un risque » comme on dirait en droit civil.
2.2.3. Elle est hybride et elle hybride la réponse, et la peine
121 La dangerosité telle qu’entendue par le législateur est hybride et la leçon des expertises a été
retenue. Oui, elle peut être de nature psychiatrique et aussi de nature criminologique et peut-
être même les deux à la fois. Et l’on note que les établissements destinés à recevoir ceux qui
font l’objet d’une rétention de sûreté sont des « centres socio-médico-judiciaires de sûreté »
où il est proposé une prise en charge médicale, sociale et psychologique. Un traitement donc
qui serait plus qu’un soin ?
122 Elle est encore hybride parce qu’on croit comprendre qu’elle relève de l’appréciation de
facteurs de risque, autonomisés par rapport au sujet, construits à partir d’études statistiques,
mais tout de même mesurés par une expertise qui suppose en l’état actuel une rencontre entre
l’expert et le condamné, et même une observation sur une période de quelques semaines. Alors
mi-clinique, mi-actuarielle ?
123   La réponse à la dangerosité ainsi posée est elle-même hybride et elle hybride la peine.
L’injonction de soins quasi-généralisée pour tous ceux qui encourent le suivi socio-judiciaire
modifie la peine, son contenu. Il la colore de traitement pour les tenants de ces textes, et on
pourra dire que la peine sera ainsi plus utile. Reste à savoir si pour certains des condamnés,
le châtiment ne prendra pas une nouvelle dimension rétributive par le fait de devoir subir des
soins, des traitements, des prises en charge qu’ils refuseraient si la possibilité leur en était
laissée.

Conclusion
124 Le seul mérite de ce qui précède, s’il en est un, serait de nous convaincre s’il en est besoin
que nous sommes devant une politique criminelle qui, à la faveur d’une période répressive,
réaménage le rôle, l’importance, la place de l’opérateur «  dangerosité  » au sein du champ
pénal. Ce réaménagement a commencé depuis plusieurs décennies déjà si on veut prendre
en compte le rôle des expertises dans la mutation de la notion criminologique, mais sans
que grand monde n’en ait eu conscience. Le contexte sécuritaire, l’intention répressive est
moins le moteur que le carburant du moteur qui mène cette évolution. Bien sûr, il nous
faut relever le contexte qui sollicite le durcissement de la politique criminelle, les causes
sociales, économiques, médiatiques, politiques de cette évolution, et encore penser le déficit
pédagogique et démocratique des médias, mais cela ne suffira pas. La nouvelle économie du
pouvoir de punir ne s’évanouira pas. Pas plus qu’elle ne le fit en 1945, on l’a vu, à propos de ce
que le positivisme et la défense sociale avaient apporté de nouveau dans la pensée sur le crime.
125 À partir de là, du côté de la défense pénale si elle veut remplir sa tâche critique37, il apparaît
que plusieurs niveaux de débats demeurent ouverts et sur lesquels les avocats mais aussi tous
ceux qui sont concernés par ces questions peuvent travailler. Contentons-nous pour conclure
de les énoncer schématiquement :
126  La question de la scientificité du pronostic de récidive, de l’évaluation de la probabilité de
récidive et la question du contrôle de ce pronostic, de ses méthodes, de sa connaissance par

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La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante 23

ceux à qui il est opposé est essentielle. Elle doit être posée fortement. Au plan théorique comme
pratique. Comment s’organiser pour éviter que l’expert ne soit dispensé de tous comptes ?
Que cette évaluation de dangerosité ne devienne un art soustrait à tout contrôle ?
127  La question de la fonction de la peine doit être reposée et retravaillée à la faveur de cette
rupture épistémologique. On doit peut-être poser des questions qui fâchent, ou qui gênent :
Qu’est-ce que la défense sociale après l’abolition de la peine de mort  ? Des questions
surgissent : quelle est la plus sévère, la peine perpétuelle réelle ou la rétention de sûreté, quelle
hiérarchie entre ces peines et sur quels critères ? Comment faire pour que nous n’ayons pas à
déplorer demain l’arbitraire de la défense sociale comme au XVIIIe on déplorait l’arbitraire de
peines ? La peine rétributive peut-elle être défendue ? La mesure de la responsabilité pénale
pour choisir et fixer une peine peut-elle encore faire sens ? Ou, au contraire, la dangerosité
couplée au « but de défense sociale » vont-ils tout emporter et devenir le paramètre essentiel
voire exclusif de la peine ?
128 À la marge, la question de la responsabilité est encore posée. Un constat de total échec au
traitement laisse-t-il encore place pour un sens à la décision de responsabilité pénale ? Ou
l’échec est-il toujours imputable au condamné qui subira encore et encore la rétention de
sûreté ?
129  Le juge de la rétention demeure-t-il un juge et comment lui garantir qu’il juge en son âme et
conscience, qu’il n’est pas devenu un décideur avec, lorsque l’expertise est en faveur d’une
probabilité très élevée de récidive, une appréciation liée, une obligation de résultat et une
responsabilité si jamais la récidive se produit. Comment, autrement dit, éviter le glissement
repéré par Foucault d’une instrumentalisation à la fois de la psychiatrie et de la justice ?
130 Comment éviter que par un mouvement descendant, le schéma qui se met en place pour les
crimes les plus graves ne justifie, par un glissement de la dangerosité présumée à partir d’un
crime vers le dépistage de facteurs de risques ante délictuelle et ante criminelle, un contrôle
social toujours plus étroit  ? La probabilité qui justifie après la peine, la perte de la liberté
pourrait demain justifier le contrôle avant le délit ou le crime.
131 Enfin, question de société induite par ces nouveaux modes de normalisation : entre la peur
de l’insécurité et la crainte des abus de la surveillance et du contrôle, quel espace libre pour
y construire du lien social ?

Bibliographie
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La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante 24

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Notes
1  Ce texte est issu d’un rapport présenté au XXVIIe colloque de défense pénale du Syndicat des Avocats
de France tenu à Marseille les 17 et 18 mai 2008.
2  Le « TLF » donne un usage du mot au sens figuré qui est intéressant : Je considère Hugo et Michelet
comme deux pervertisseurs d’intelligence, d’une nocivité presque égale à celle de Rousseau (Léon
Daudet, Le stupide XIXe siècle).
3  Beccaria est, on le sait, opposé à la peine de mort mais il est en revanche tout à fait favorable à la
privation de liberté et aux travaux forcés à perpétuité en assurant que cette peine peut être juste et utile
quoiqu’elle soit plus douloureuse selon lui que la peine de mort parce qu’elle dure et s’il écrit sans doute
le plus beau des réquisitoires contre la torture et les supplices, il n’en pense pas moins que le frein le plus
puissant pour arrêter les crimes n’est pas le spectacle terrible mais momentané de la mort d’un scélérat,
c’est le tourment d’un homme privé de sa liberté, transformé en bête de somme et qui paie par ses fatigues
le tort qu’il a fait à la société… Ainsi donc les travaux forcés à perpétuité, substitués à la peine de mort
ont toute la sévérité voulue pour détourner du crime l’esprit le plus déterminé… On m’objectera peut-
être que la réclusion perpétuelle est aussi douloureuse que la mort et par conséquent tout aussi cruelle ;
je répondrai qu’elle le sera peut-être davantage si on additionne tous les moments malheureux qu’elle
comporte alors que la mort déploie toute sa force en un seul instant ; et c’est l’avantage de la peine de
réclusion d’épouvanter plus celui qui la voit que celui qui la subit, parce que le premier considère la
somme de tous les moments pénibles et que le second est distrait par le malheur présent de la pensée
des peines à venir (Traité des délits et des peines, GF Flammarion, 128-130).
4  On trouve chez Bentham le mot danger employé en un sens très précis, celui du risque qu’un délit
n’appelle la commission d’autres délits du même genre. En revanche lorsque Bentham fait l’inventaire

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des circonstances tenant à ce qu’il appelle « la sensibilité » et qui vont modifier « la force et l’impression
des peines » sur les délinquants, il n’évoque rien qui de près ou de loin évoque notre dangerosité (J.
Bentham, Traités de législation civile et pénale, publié en français par Dumont, Paris Bossange Masson
et Besson, 1802). C’est plutôt au travers de sa théorie des « remèdes préventifs » que Bentham décline
toute une série de dispositifs destinés à détourner le cours des désirs dangereux  comme le dit Françoise
Tulkens (1987, 639) et on peut citer par exemple en matière sexuelle, la réglementation de la prostitution.
5  Chez Muyart de Vouglans, les circonstances qui peuvent « servir à faire augmenter la peine », on
trouve notamment la qualité de repris de justice, de vagabond, la récidive ou le crime commis par un
grand nombre de personnes mais rien qui évoque une notion de dangerosité énoncée en tant que telle.
Chez Jousse (1766), la notion n’est pas plus présente.
6  L’édition utilisée ici est la seconde datée de 1893. La première parue en 1887 fut primée par l’Académie
des sciences morales et politiques à l’occasion d’un concours anonyme.
7   Jeune homme prends et lis… Aie toujours présent à l’esprit que la Nature n’est pas Dieu, qu’un
homme n’est pas une machine, qu’une hypothèse n’est pas un fait. Pensées sur l’interprétation de la
Nature. Préface.
8  Ôtez la liberté et la Société s’écroule (Le Devoir).
9  Il fait en note référence aux ouvrages de Messieurs Joly et Guillot parus entre la conception de son
livre et sa publication.
10  Nous soulignerons ce que Proal a écrit en italique dans son ouvrage.
11  Que par ailleurs il attaque vivement.
12  En gras, c’est nous qui soulignons.
13  Dans la loi française du 25 février 2008, en organisant pour les fous une « vraie audience » on les
juge « comme s’ils étaient responsables » gommant ainsi au maximum la différence entre responsabilité
et irresponsabilité pénale au plan du traitement judiciaire et, en tenant enfermés après la peine sur le
fondement de la seule dangerosité, on affaiblit aussi le principe de la responsabilité pénale au plan de
son lien exclusif à la privation de liberté. La notion de responsabilité sort affaiblie de cette stratégie
mais la tactique, bien différente de celle de la fin du XIXe siècle consiste aujourd’hui à ne pas l’attaquer
frontalement, ni dans l’un ni dans l’autre cas.
14  Chiffre cité par R. Castel (1983).
15  Voir sur ce point, M. Foucault, (2003).
16  C’est nous qui soulignons.
17  Empruntant à Lévy-Bruhl.
18  Ce qui est ici souligné est placé en italique dans le texte d’Ancel.
19  C’est ce qu’Ancel rappelle de Prins qui nous intéresse ici, ce sont les thèses de Prins qu’il estime
devoir rappeler et approuver.
20  Ancel renvoie sur ce point à l’ouvrage de Prins et aux affirmations de celui-ci.
21  Ancel ajoute en note : Prins s’interroge même sur le « devoir d’intervention de l’État »contre l’état
dangereux pré-délictuel.
22   H. Donnedieu de Vabres, 1938  ; et sur les développements de notre point de vue, nous nous
permettons de renvoyer à notre article(Danet, 2006).
23  Cf notre analyse (Saas, Danet, 2007) .
24  Le ton ironique de ce passage fait penser à celui de certains discours politiques de ce début de siècle.
Le discours juridique, les principes de droit y sont « ringardisés » ; le tout est pourtant écrit en 1966 !
25  Jean Foyer est garde des Sceaux.
26  Marc Ancel cite ici R. Vienne, L’état dangereux, Revue internationale de droit pénal, 1951, 495.
27  Pradel, 2008 ; Matsopoulou, 2008.
28  Même si l’on doit citer les importants travaux de l’école de Louvain avec notamment Debuyst 1981.
29   De Gaulle en fera le juge français de Nuremberg tandis que son fils faisait partie du cabinet du
général de Gaulle.
30  Qui au surplus ne dispose en France d’aucun statut disciplinaire à l’université.
31   Donnant ainsi les deux visages de son évaluation  : sa dimension individuelle et sa dimension
situationnelle et environnementale (Debuyst 1981). La demande de la justice faite aux experts psychiatres
d’évaluer l’une et l’autre dans leur rapports d’expertise a pu susciter une vive critique y compris de la

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part d’experts eux-mêmes. On citera notamment sur cette question J. Sutter, 1997, 588 ; J.‑P. Olie, W. de
Carvalho, C. Spadone, 1995, 19. La demande d’une distinction nette entre l’expertise psychiatrique à
évaluer par le psychiatre en prenant en compte les facteurs évolutifs de la maladie mentale, l’adhésion
aux soins, les connaissances actuelles de la thérapeutique et la dangerosité criminologique à évaluer de
façon multidisciplinaire à la façon d’une criminologie confrontant les données du droit, de la sociologie
comme de la clinique (Senon, Manzarena, 2008) est encore à l’ordre du jour puisque formulée par la
Haute autorité de la santé lors d’une récente audition publique en 2007 (Expertise psychiatrique pénale,
Audition publique des 25 et 26 janvier 2007, Fédération Française de Psychiatrie et Haute Autorité de
Santé, 2007, John Libbey éd.).
32   On se souvient des lois américaines sur les criminels sexuels citées par Ancel. Le parallèle est
intéressant même si le phénomène ne surgit ni à la même époque, ni dans le même contexte.
33  Avec toute la discussion sur la nécessité ou non d’une détention provisoire lorsque la dangerosité
n’est pas là.
34  Cf. Danet, 2008.
35   Voir sur ce point le nouveau schéma de pénalité que nous avons proposé in «  La frénésie
pénale » (Danet, 2008a).
36  En ce sens J. Pradel, 2008.
37  Cf. J. Danet, 2004.

Pour citer cet article


Référence électronique
Jean Danet, « La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante »,  Champ pénal /
Penal field, nouvelle revue internationale de criminologie [En ligne], Vol V | 2008, mis en ligne le 07
octobre 2008. URL : http://champpenal.revues.org/6013

Jean Danet
Avocat honoraire, Maître conférences à l’Université de Nantes. Laboratoire Droit et changement
social CNRS UMR 3128. Faculté de droit, Chemin de la censive du tertre, BP81307 Nantes cedex.
jean.danet@wanadoo.fr

Droits d'auteur
© Champ pénal

Résumé / Abstract

 
La dangerosité n’est pas un concept juridique, ni à définir, ni en devenir. C’est en revanche et
depuis un siècle, une notion criminologique, notion pérenne de la politique criminelle même si,
depuis son apparition sur la scène criminologique à la fin du XIXe siècle, elle a muté. Opérateur
majeur de la politique criminelle aujourd’hui, il nous faut sans complaisance, tenter de cerner
les défis qu’elle pose aux juristes mais aussi à tous les citoyens attachés aux Droits de l’homme.
Après avoir analysé à partir d’un ouvrage de la fin du XIXe siècle, ce que fut le combat mi-
perdu, mi-gagné des juristes néo-classiques contre l’école positiviste, ce texte veut démontrer
à partir d’une relecture de l’ouvrage de Marc Ancel, « la défense sociale nouvelle » que nous
ne sommes en tout cas jamais sortis du paradigme de la dangerosité dans lequel le positivisme
nous a fait entrer. Mais, depuis 1945, la notion de dangerosité a muté et l’analyse de ces
mutations est essentielle si nous prétendons proposer une autre politique criminelle qui puisse
être entendue.
Mots clés :  politique criminelle, dangerosité, traitement, mesures de sûreté

Champ pénal / Penal field, nouvelle revue internationale de criminologie, Vol V | 2008
La dangerosité, une notion criminologique, séculaire et mutante 27

 
Dangerousness isn't a juridical concept. It is not to be defined as one nor is it to ever become
one. However, it has been a criminological notion for a century. It has been a perennial notion
of criminal policy even if it has mutated since it first appeared in the criminological vocabulary
at the end of the 19th century. As it has become a major tool of today's criminal policy, we
have to try to define precisely and uncomplacently the challenges it poses not only to jurists
but also to all the citizens who value the Rights of man. After commenting _through a work
dating from the end of the 19th century_ on the undecided fight of neo-classical jurists against
the positivist school this text aims at demonstrating _with a new reading of Marc Ancel's "la
defense sociale nouvelle"_ that we have never actually left the paradigm of dangerousness
into which positivism led us. But, since 1945, the notion of dangerousness has mutated and
an analysis of these very mutations is essential if we intend to offer an acceptable alternative
criminal policy that can be understood by all.
Keywords :  criminal policy, dangerousness, treatment, penalties and security measures

Champ pénal / Penal field, nouvelle revue internationale de criminologie, Vol V | 2008