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ENTRETIEN AVEC PIERRE MANENT

Tocqueville, ou la démocratie face à ses limites


FRANCE CATHOLIQUE N° 2413 -23 JUILLET 1993

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Aujourd'hui les prévisions de Tocqueville sur la victoire inéluctable de la démocratie semblent se
réaliser. Personne n'oserait s'en plaindre. Mais qu'en est-il des faiblesses que Tocqueville décelait
dans le modèle démocratique d'organisation de la société ?

• Après la chute du bloc communiste, le libéralisme a-t-il définitivement remporté la victoire ?

Tout dépend de ce qu'on entend par libéralisme. Le libéralisme n'est pas, à mon sens, une doctrine parmi
d'autres, mais la doctrine fondatrice de la politique moderne. A partir de cette "basse continue", des
variations ont lieu, pouvant aller jusqu'à des révoltes radicales. Mais le libéralisme me semble avoir défini
les grandes orientations du monde social et politique dans lequel nous vivons. J'en citerai quatre :

- Le principe fondamental de la légitimité qu'est le consentement individuel et collectif, reçu


explicitement par les institutions. Même les pires régimes totalitaires se croient obligés d'organiser des
élections censées recueillir le consentement.
- Le rôle essentiel du travail que depuis Locke - bien avant Marx - on pense explicitement comme un
producteur de la valeur.
- La séparation de la société civile et de l’Etat.
- L'Etat conçu comme instrument représentatif de la société civile et dont le rôle prioritaire consiste à
garantir les droits des individus.

Ces quatre principes constituent le bien commun de la politique moderne. Alors que l'idée libérale paraît
triompher de tous ses ennemis, la question est de savoir si cette idée ne va pas se heurter désormais à ses
propres limites internes.

• Pour le savoir, sans doute ne faut-il pas cesser de réfléchir sur la démocratie et à cette fin, s'aider de l'un
de ses plus célèbres enquêteurs, Tocqueville.

Tocqueville est, en effet, un guide indispensable pour celui qui entend penser le phénomène
démocratique. Ni apologiste naïf, ni critique aveugle, il en a examiné la réalité et les enjeux avec lucidité
et impartialité, sensible aux bons comme aux mauvais aspects.
Les lecteurs contemporains de Tocqueville - beaucoup aristocrates comme lui - pouvaient avoir des
raisons valables de s'inquiéter du développement démocratique. Tocqueville leur explique
audacieusement que la démocratie n'est pas une convulsion mais un ordre véritable dont la majorité de la
population peut attendre de larges bienfaits, comme la préservation des droits et une prospérité croissante.
Ceci, c'est l'aspect positif. L'autre aspect nous intéresse davantage aujourd'hui. Nous vivons en démocratie
et ses avantages nous semblent si manifestes qu'il nous paraît inconcevable de développer une critique de
l'idée démocratique. Pourtant, Tocqueville n'entendait éluder aucune difficulté. Dans la République,
Platon dressa un portrait d'homme pour chaque régime politique. II y a le timocrate, l'oligarque, le
démocrate et l'homme tyrannique. Comme le philosophe grec, Tocqueville fait correspondre un type
d'humanité à chaque système politique. Seulement, au lieu d'en distinguer quatre, il en envisage
seulement deux, l'aristocratique et la démocratique. L'aristocratie embrasse selon lui l'ancien monde
politique, des républiques grecques et romaines aux vieilles monarchies européennes. La démocratie
désigne le nouveau monde politique fondé sur le principe du consentement

Or, l'irréversible triomphe de ce système produit selon Tocqueville des effets si profonds dans l'âme
humaine, qu'il en modifie les plus secrets ressorts.
C'est la source de son anxiété devant les périls spécifiques de la démocratie. Bien sûr, on objectera que
seule la démocratie laisse les hommes libres de réaliser leur nature. Mais Tocqueville répond en montrant
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que les principes démocratiques fondamentaux - l'égalité des conditions, le consentement populaire - ne
laissent pas seulement la nature libre d'être elle-même ils induisent des institutions, des sentiments, des
perspectives et des pensées. Ce n'est pas le même homme qui jadis vivait jadis dans une aristocratie et qui
vit désormais dans une société démocratique. II y a maintenant un homme nouveau, incomparable à celui
des générations précédentes : "l'homme démocratique". Ainsi, selon lui, la démocratie ne libère pas
simplement la nature, elle la transforme, elle suscite une forme nouvelle d'intelligence et de sensibilité
dont les effets se font sentir dans les comportements moraux, artistiques et même religieux de l'homme.
Ceci est capital, et révolutionnaire pour la conscience même de la démocratie, car si les militants de
l'ordre politique libéral ont combattu pour la libération de la nature humaine face à une règle oppressive,
Tocqueville révèle le fait inattendu que la démocratie apporte une nouvelle règle.

• Si l'auteur juge irréversible l'avènement démocratique, il semble aussi nous dire que cet événement a ses
périls et ses précarités spécifiques. Comment comprenez-vous le paradoxe ?

Ce qui est irréversible, selon lui, c'est l'égalité des conditions. Il n'y aura plus jamais d'aristocratie. En
revanche, ce qui n'est pas fixé, ce sont les institutions politiques, qui peuvent être despotiques ou
libérales. L'expérience du XXe siècle apporte malheureusement une confirmation de cette thèse que
Tocqueville ne pouvait imaginer.
Quand il pensait au despotisme, il imaginait quelque chose de comparable au régime de Napoléon III, où
le pouvoir est le monopole d'un seul homme, tandis que la société vit normalement, anime une économie
convenable et même prospère, mais reste privée de liberté politique. Il ne pouvait naturellement envisager
le totalitarisme. Or, si les totalitaires ont prétendu renverser l'ordre libéral, c'est en se réclamant, du moins
les communistes, de l'égalité des conditions.
Je voudrais pourtant insister sur cette "irréversibilité" qui est probablement l'idée la plus troublante de
Tocqueville. II faut relire l'introduction célèbre de La Démocratie en Amérique où l'auteur exprime sa
"terreur religieuse" devant "cette révolution qui marche depuis tant de siècles à travers tous les obstacles"
au point que les desseins de la Providence s'y laissent reconnaître. Si dans l'ouvrage cité il ne rattache pas
explicitement cette loi de l'histoire au message évangélique, en réalité - sa correspondance en témoigne -
comme ses contemporains Chateaubriand et Hugo, il pense que la démocratie réalise l'essence du christia-
nisme.
Comment comprendre alors que les doctrinaires de la politique moderne fussent si nettement anti-
chrétiens ? Comment la démocratie peut-elle apparaître comme la réalisation du christianisme et, en
même temps comme un ordre où l'homme se donne à lui-même la loi, c'est-à-dire un ordre opposé au
christianisme ? Il faut bien avouer que Tocqueville ne résout pas la difficulté.

• Comment Tocqueville appréhende-t-il la question religieuse à partir de ce qu'il perçoit aux Etats-Unis ?

Il convient de distinguer les niveaux et les publics. Le premier concerne l'aspect strictement politique et
son public immédiat, les catholiques français pour lesquels Tocqueville écrit en premier lieu. Il leur dit :
vous n'avez pas à voir un ennemi dans la démocratie; les points communs existent. Il affirme même -
contre toute apparence - que le catholicisme est plus égalitaire dans les principes que le protestantisme.
Symétriquement, il s'adresse aux partisans de ta démocratie pour leur signifier que le combat contre le
catholicisme est un immense malentendu historique qui tient aux conditions du développement de l'Eglise
en Europe et à l'attachement contingent de la monarchie à l'institution catholique.
Dès lors, pour se garantir contre toute forme de compromission de l'Eglise avec une société particulière, il
importe, comme en Amérique, de séparer l'Eglise et l'Etat. Dans ces conditions, l'Eglise peut gagner en
impartialité et liberté et, aussi, devenir la première institution politique du pays, sans être une institution
autoritaire.
L'autre phase de son argumentation expose et dénonce tout à la fois l'ambiguïté de la religion américaine
dans son rapport à la démocratie.
Au moment où il écrit, le christianisme ne ressemble pas au puritanisme des pionniers de la démocratie
américaine; il est devenu une religion sociale à vocation strictement utilitaire. Le sérieux théologique en
est absent au profit du seul service social.

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On peut alors se demander si' une telle religion peut être encore un remède à la maladie spécifique de la
démocratie. Selon Tocqueville, l'idée démocratique élève l'homme à une telle souveraineté sur lui-même
que chaque individu absorbe toute l'humanité en son être même. II tend à assimiler le monde entier dans
la solitude de son propre coeur. II lui faut donc sortir de lui-même et la religion lui rend un service in
comparable en lui rappela ns cesse l'existence de quelque chose hors de lui. Une telle religion capable
de réveiller l'homme démocratique de son sommeil dogmatique ne peut être qu'une religion révélée,
comme le catholicisme traditionnel. En revanche, la religion américaine, sociale, utilitaire, ne permet pas
à l'homme de sortir de son panthéisme dogmatique, où l'homme est à lui-même sa propre mesure, où
l'homme est son propre dieu.

• Vous écrivez que le christianisme et la démocratie sont solidaires tout en considérant que l'installation
de la démocratie requiert la sécularisation. Comment est-ce conciliable ?

Il est courant de dire qu'on doit au christianisme d'avoir inspiré et développé l'idée d'égalité, comme celle
de la présence en chaque homme d'une identique et inaliénable humanité. On ajoute ordinairement que
cette idée n'a cessé de rencontrer des obstacles parmi lesquels l'Eglise catholique elle-même. On se
souvient de la célèbre formule de Renan : "on attendait le Royaume de Dieu, c'est l'Eglise qui est venue".
La démocratie alors parachève la prise de conscience de cette vérité pure et douloureuse que l'homme est
seul, sans garantie extérieure pour son accomplissement. C'est par exemple la thèse de Marcel Gauchet
dans Le désenchantement du monde.
Cette thèse ne me satisfait pas. Certes, dans la démocratie, c'est en principe l'homme qui se donne son
humanité et son ordre social, alors que, dans le christianisme, il les reçoit de Dieu. Mais il s'agit de savoir
si la démocratie, une fois construite, peut se suffire à elle-même. Le combat de la démocratie contre la
religion n'a pas cessé. Qu'un tel antagonisme perdure indique peut-être que la liberté moderne demande à
chaque fois, pour s'éprouver elle-même, de s'émanciper de la loi religieuse. Comme si le principe de
légitimité démocratique ne suffisait pas à construire un corps politique. II n'est pas déraisonnable de
penser que la démocratie ne se pose qu'en s'opposant, ne vit qu'en tension avec ce qui n'est pas elle. Une
fois sortie d'un espace social défini par des critères religieux la liberté risque de se découvrir vide puisque
n'existera plus ce grâce à quoi elle prend conscience d'elle-même.

• La démocratie aurait donc besoin du christianisme ?

Du point de vue du chrétien, le contenu religieux est premier. Ce n'est donc pas la démocratie qui a besoin
du christianisme mais la personne humaine, qui y trouve le sens de sa vie et son salut.
Du point de vue du citoyen, il importe de savoir si cotte liberté démocratique. qui a triomphé de tous ses
ennemis recèle des ressources spirituelles Suffisantes pour réaliser et maintenir le lien social. A mon sens,
ni l'ordre démocratique, qui est formel, m e pur échange économique ne sauraient y suffire.

• Inversement, le christianisme est-il soluble dans la démocratie ? Plusieurs exemples contemporains


montrent qu'il est surtout prospère dans un contexte d'absence de liberté.

Des critères purement sociologiques indiquent en effet un recul du christianisme dans les sociétés
démocratiques. Mais que savons-nous du fond de la conscience d'une personne'? Je suis surtout frappé par
ce sentiment, maintes fois éprouvé au cours de l'histoire, de la prochaine disparition de l'Eglise. A chaque
fois, l'Eglise surprend par la vitalité imprévue de ses renaissances.
L'Eglise est affaiblie aujourd'hui, mais ses grands antagonistes le sont aussi (la nation, la Révolution...).
Par rapport à toutes les forces morales de la société, le poids relatif de l'Eglise ne me paraît pas en déclin.
Je suis plus inquiet pour la cité que pour l'Eglise.

Propos recueillis par Guillaume TABARD et Philippe COURNARIE

Pierre Manent, Tocqueville et la nature démocratique, Fayard 1993, L'esprit de la Cité