Sunteți pe pagina 1din 71

Fuck toute!

collectif de débrayage

FUCK TOUTE!

quelques flèches décochées du printemps 2015

collectif de débrayage FUCK TOUTE! quelques flèches décochées du printemps 2015 Sabotart

Sabotart

©Sabotart, 2016

1

FUCK TOUTE!

Un phénomène historique connu dans sa pureté et sa totalité, liquidé en phénomène de connaissance est pour celui qui l’a connu, mort, car il a connu ce qu’il y a en lui de délire, d’injustifiable, de passion aveugle, en général tout son horizon d’obscurité terrestre, et donc aussi sa force historique. Cette force est maintenant devenue sans force pour lui, savant ; peut-être pas encore pour lui, vivant.

- Friedrich Nietzsche Considérations inactuelles II

On remet ça, pendant que c’est encore chaud, que les plaies ne sont pas refermées, que ça frémit encore, que les articu- lations sont raides, que l’on désire retourner sur le terrain pour les délier. Nous délier la langue également, encore une fois, après avoir essayé de transmettre l’intensité du mou- vement de 2012 dans On s’en câlisse. 1

À son déferlement gréviste devait succéder le ressac. En- traînée par un courant d’arrachement et de déchirure, la houle a fini par se retirer au grand large, jusqu’à ce que la convergence sociale dégorge les eaux vives et agitées dans les fosses de l’oubli. En toute apparence, l’accalmie a res- tauré le calme, l’anti-cyclone et la dépression ont repris l’air du temps.

1. Collectif de débrayage. On s’en câlisse. Histoire profane de la grève. Québec. 2012. Montréal/Genève, Sabotart/Entremonde, 2013.

22

fucK toute!

D’autant plus que dans l’intervalle séparant les printemps 2012 et 2015, ce sont de sales eaux, usées de redondance et lourdes d’amertume, qui se sont remises à couler sous les ponts. L’intrusion des péquistes, s’efforçant de convertir leurs coups de casserole mal placés en « appel de la race » à peine voilé dans une Charte des valeurs introuvables, fut de courte durée. Il aura suffit d’un an et demi pour restituer le trône à la sempiternelle mafia légalo-libérale, avide des retombées d’un énième plan d’austérité. Cependant que les pétroculteurs fédéraux continuaient à répandre leurs évan- giles fossiles, pulvérisant Lac Mégantic au passage : le cours normal de la catastrophe reprenait ses droits en toute quié- tude.

De la grève, il ne semblait alors rester à la surface qu’une poignée de têtes représentantes, débarquées tout juste avant le chavirement pour larguer leurs amarres à bâbord. Elles y furent accueillies du reste comme une vague ra- fraîchissante, une fontaine de jouvence dont on s’asperge pour refaire le plein d’audace. Il n’y aurait certes pas de mal à introniser une livrée de viande fraîche au panthéon des rebelles télévisés, s’il ne fallait pas toujours étamper la moindre idée d’une binette homologuée. La corde que fait vibrer le représentant n’aura souvent pas plus de résonance:

ce qui est procuré par procuration se suffit à soi-même. Rien là pour secouer l’individu et la société hors du repos réciproque où ils demeurent bien campés.

Il fallait s’y attendre: après le déluge, le moi revient au galop. L’événement produit de concert par une multiplicité d’initiatives, une fois passé à la moulinette commémorative sous le silence des trahis, se laisse facilement réduire à la volonté unique d’un démiurge rénovateur. Précisément, la

fucK toute!

33

force d’un événement se reconnaît à ce qu’on cherche par tous les moyens à désamorcer ce dont il a été porteur, soit en le minimisant, soit au contraire en le prolongeant sur un mode symbolique, sauce étirée au capital médiatique. On est alors en mesure d’apaiser ses peurs, en tenant la figure de proue cernée sous les projecteurs. Mais il n’est rien:

qu’une écume des grèves. Et à trop croire aux apparences, on en vient à oublier l’eau qui dort.

Car, évacuée dans les profondeurs, dérobée aux regards, la grève se condense dans les tréfonds obscurs, invisibles et anonymes, pour y entasser ses matériaux et y affiner ses complicités. Elle se reconnaît, et ça lui suffit pour l’heure, à stratégiser la sédition qui refera surface.

On a l’orgueil de ses cicatrices. Et Dieu sait comme celles de 2012 sont profondes: ce sont celles du Québec même, de sa mauvaise conscience historique, sublimée bon an mal à coup de Bye byes. C’est cette irrépressible envie de dévoi- ler sa marque, de sortir de sa cachette et d’en revenir à ses amours de 2012 qui a donné au Printemps 2015 son carac- tère d’aveu. Une vitesse folle charriait les référents, rendant le mouvement trop fulgurant pour toucher bon nombre de celles et ceux qui s’étaient laissé.e.s emporter par lui quelques années plus tôt; comme s’il fallait, pour com- prendre le déroulé des événements, être déjà affecté.e par la lutte. Telle une re-prise, une réactivation des complicités diffuses, des sourires partagés, comme on se rappellerait une histoire secrète : « Enfin, on n’a plus besoin de faire semblant, de nouveau… ».

Mais le risque de tout aveu est d’être retourné à son désa- vantage par des esprits malhonnêtes. Avec tout ce qui a

44

fucK toute!

gravité autour de 2012, il n’en manquerait pas pour repous- ser toute résurgence comme impropre, voire illégitime. Dès mars 2015, bien avant que les bourgeons printaniers n’apparaissent, les médias se sont mis à produire des ta- bleaux comparatifs avec 2012 pour rassurer les majorités du bon droit de leur indifférence. En 2012 nous aurions été l’« avenir », aujourd’hui nous ne serions que des têtes brûlées. Le mythe de 2012, devenu l’étalon de mesure du mouvement social, s’est alors retourné contre la rupture à son origine. En instaurant le plus grand et le plus long mouvement étudiant de l’histoire nord-américaine comme nouveau standard, on se destine à bien des déceptions.

On crée de nouveaux standards comme on crée des sym- boles : en retirant à l’original toutes ses « impuretés » pour en façonner une forme généralisable à toutes les situations, vidée de tout ce qui faisait sa singularité. Reste la recette du mouvement parfait, avec ses ingrédients et ses étapes détaillées, comme celle d’un soufflé dont on se demandera pourquoi il ne lève jamais. Car on a omis de sonder la concré- tude des forces en présence, du composé de la bataille qui s’y déroule - alors que ces forces n’existent jamais que les unes par rapport aux autres.

Qu’« on » se le tienne pour dit: le Printemps 2015 était le prolongement direct de 2012. Ce sont deux émergences d’un même plan de consistance : celui du mouvement. De son point de vue, la « victoire » proclamée pour se donner bonne figure après 2012 n’était qu’un petit bonbon arraché en passant, qui n’abolissait en rien le différend fondamental, pour lequel il en va de la vie même, telle qu’elle est animée par une guerre livrée entre positions radicalement oppo- sées. C’est donc dire que ces mêmes qui se gargarisaient

fucK toute!

55

contre le jusqu’au-boutisme du Printemps 2015 avaient peut-être entrevu un fond de vérité : il y en allait effecti- vement d’une lutte assumée entre des modes d’existence irréconciliables.

C’est d’ailleurs parce qu’il se fondait sur la rupture que le mouvement est apparu si opaque et chaotique aux canaux de diffusion massifs: profondément inintelligible pour les posés en haut poste, il a prêté flanc à toutes les traînées de boue médiatiques. Parce qu’un tel mode de déploiement par contagion s’explique mal à la télévision et ne se résume pas dans quelque lettre d’opinion ou entretien de surface: il se vit, s’éprouve dans la lutte même.

Du mépris à peine voilé aux déclarations béates sur leur incapacité de comprendre ce qui se tramait malgré eux, les vautours médiatiques ont peu à peu dévoilé, au rythme croissant de l’intensité des affrontements, leur fonction de bras armé du pouvoir symbolique. Véritables forces d’inté- gration et de normalisation, les médias ont échafaudé de toutes pièces un délire paranoïaque, allant jusqu’à agiter l’épouvantail de l’État islamique. Manifestation grossière de démocratie immunitaire, qui doit constamment traquer les voyous, les ennemis intérieurs, afin d’affirmer sa sécu- rité constituante. La démocratie est cet étrange régime politique qui ne peut garantir son unité qu’en conjurant une menace, soit étrangère (barbares, meutes de loups) soit en son sein même (révolutionnaires, terroristes, loups solitaires). 2 Dans cette ère où le repli identitaire généralisé

2. L’épisode de la Charte des valeurs constituait une tentative malhabile d’immunisation à l’interne; les bombardements de l’aviation canadienne au Moyen-Orient, les programmes de chasse aux terroristes internes et le « problème » des migrants en sont autant d’illustrations. Cf. « Loup y est tu? », dans le présent recueil.

66

fucK toute!

s’effectue au nom du maintien de la démocratie, la multi- plication sur les ondes de ces visages masqués défiant la loi et l’ordre sert une opération immunitaire bien réglée. Une répression à la fois physique et juridico-politique visant à produire l’ennemi de la démocratie institutionnelle afin de mieux assurer son règne.

Renforcées elles aussi par les apprentissages de 2012, les tac- tiques policières 2.0 ont rendu difficiles, voire impossibles dès le départ certains coups comme les manifs-actions ciblées et les occupations du territoire urbain. La force et le caractère systématique de ces techniques d’épuration en sont venus à faire tourner toute l’actualité du mouvement autour de l’intensité répressive, acculant la grève à une po- sition défensive. Jusqu’au point où il devenait difficile de prendre le temps de vivre cette grève, d’élaborer les ambiances communes permettant d’éprouver une joie collective. Freiné dans son déferlement, le mouvement a été poussé vers une défense rapide qui intensifiait son caractère furtif, et par le fait même le rendait encore plus insaisissable pour qui n’avait pas suivi les déplacements soudains de la ligne de front. C’est peut-être là que l’opération répressive, tant dans son versant médiatique que juridico-politique, a le plus réussi: en imposant une temporalité défensive au mouvement.

Or cette impression d’évaporation prématurée ne doit pas occulter ce qui s’est passé malgré tout. Un mouvement d’une audace inouïe, le premier depuis des décennies appelant à une grève sur la base d’un refus total d’une vision d’un monde à mourir, qui se lançait sans l’assentiment des orga- nisations censées assurer la bonne marche vers la victoire, une grève humaine en somme, pour quiconque en a marre

fucK toute!

et veut clamer : Fuck toute!

77

Alors que ceux qui avaient « tenu tête » en 2012, sans doute obnubilés par leur nouvelle appartenance au cortège média- tique, se sont gardées de se mouiller en commentaires sur le Printemps 2015, leurs larbins successeurs à l’ASSÉ fomen- taient de bien plus désastreux larcins. C’était le bon vieux coup du repli stratégique, pour mieux revenir s’agglutiner au front commun syndical à l’automne. Mais la question du nombre cache le vrai noeud de l’affaire : pour ces tenants du néo-populisme qui colonisent l’espace spectaculaire, il

y a longtemps que l’espoir ne réside plus dans le mouve-

ment lui-même. Voilà la résignation inavouable qui devait habiter le conseil exécutif de l’ASSÉ, lorsque, au moment même où des camarades s’en prenaient plein les dents à

bloquer l’UQÀM, il a appelé au retour en classe. N’arrivant

à considérer la grève qu’à travers la lorgnette médiatique,

force était d’admettre qu’il ne pourrait capitaliser sur les cendres de 2012 : son beau plan d’un automne syndical était saccagé par une irresponsable dépense improductive.

C’est qu’après 2012, la relation entre les ex-grévistes et l’ASSÉ prit deux tangentes. La première fut celle d’une désertion de la machine, préférant se dégager de ses structures forma- listes d’ici à ce qu’un nouveau mouvement surgisse. Pour

la seconde posture, l’exceptionnalité de 2012 a au contraire

confirmé la justesse du modèle de l’organisation étudiante

nationale. Ses tenant.e.s se sont donc attelé.e.s à diffuser

la bonne nouvelle, ayant foi que la démocratie directe et le

syndicalisme de combat alimenteraient toujours plus de mouvements sociaux. Entre la fin 2012 et 2015, l’ASSÉ n’a cessé de grossir jusqu’à dépasser en membres ses éternelles

88

fucK toute!

ennemies, les fédérations. Au grand dam des efforts de la tendance « massiviste », les fruits récoltés - à savoir les énergies pour mobiliser sur le terrain - ne furent pas ceux escomptés.

Confrontées à cette machine en perte d’efficacité - sem- blant vouée à être noyautée par des néo-socialistes - des forces en présence, s’inscrivant dans la première tendance, ont senti la nécessité de créer des structures alternatives. La naissance de l’ovni Printemps 2015 (P15) découle donc, sur le plan organisationnel, de la difficulté conjoncturelle de faire usage de la machine ASSÉ alors que les attaques pleuvaient de toutes parts. Les comités P15, flexibles, sans adhésion formelle, sans structure bureaucratique lourde, se proposaient comme réponse aux culs-de-sac habituels des mouvements sociaux québécois : corporatisme, cooptation, formalisme débilitant, lenteur bureaucratique… Passons.

Ici se dessine une rupture entre ceux qui soutiennent qu’un mouvement doit se fonder sur des conditions objectives, sur la recherche de la bonne convention collective, et d’autres qui plongent dans l’expérience vive, prenant le mouvement au pied de la lettre: comme rupture de la fixité. Les uns, obsédés par la représentation, ne voient que des causes et des effets – des décisions et des exécutions –, alors que les autres ne voient qu’un seul processus vital, où la pensée et l’acte coïncident. Pour autant, l’essentiel demeure que les premiers ne sont rien sans les seconds: le Printemps 2015, malgré l’abandon des bureaucrates, a bel et bien eu lieu.

Et c’est précisément cet avoir lieu que le pouvoir s’acharne désormais à ne plus jamais concéder. Le monde est sien pour détruire: et jamais plus il ne pourra se permettre de

fucK toute!

99

reculer. Là où il ne peut être en permanence, il laissera des infrastructures faire le guet sur le vide qu’il a dû, rappelons- le, préalablement construire. La stratégie du Printemps 2015 concernait ce pouvoir-là : le froid molosse de béton et d’acier, avec lequel il est ridicule d’espérer négocier. La lar- gesse des revendications du mouvement – contre l’austérité et les hydrocarbures - était en ce sens bien intentionnelle, en vue non pas d’un quelconque interlocuteur, mais du mouvement lui-même: comme moyen d’assumer son irré- ductible autonomie. À plus forte raison, il n’y avait déjà plus personne en 2012 pour prendre note des graphiques et nombres virgulés que la CLASSE persistait à produire pour convaincre l’ennemi de la viabilité de ses alternatives. Prenant note du gaspillage, le Printemps 2015 a résolu de faire l’économie de l’économie, mettant un terme aux appa- rences de bonne volonté. Mais loin de jeter le mépris sur l’entièreté de l’existant, son « fuck toute » ainsi prononcé comme sentence face à l’exigence de fournir ses titres à lutter accusait la totalité même qui calfeutre ce qui importe. Le Printemps 2015 n’était pas pour tout et rien, mais contre le rien du Tout. Contre l’hégémonie du néant, pour tous ces mondes morts-nés dans ses très libérales entrailles.

Partant de là, comment s’étonner que le Printemps 2015 n’ait rien eu à voir avec les formes d’organisation auxquelles nous a accoutumé le syndicalisme. Au lieu d’organes fonc- tionnant en homéostasie, chacun à leur place, pour garantir la reproduction du plan prémédité en quatre étapes vers le « gain », l’organisation sans organes est un pur moyen qu’au- cune tête ne saurait centraliser. Il ne s’agit pas d’opposer la spontanéité à l’organisation: on ne saurait accuser le Prin- temps 2015 de spontanéité qu’à condition d’occulter toutes les formes d’organisation qui l’ont traversé. La question

1010

fucK toute!

devient plutôt: comment faire en situation avec les formes d’organisation – toutes désorganisées qu’elles sont – qui accompagnent spontanément le surgissement? Plutôt que d’inverser le rapport de priorité entre la spontanéité et l’or- ganisation tout en laissant intacte leur polarisation, il s’agit d’en désactiver la binarité pour se placer sur un autre plan de partage qui tiendrait ensemble, comme indissociables, les formes et le processus.

Partir de l’ici et du maintenant pour saisir les formes immanentes à la vie nous situe sur un terrain qui relève plus de l’empirisme que de la pensée critique. L’évalua- tion des formes de résistance qui se déploient à même la lutte ne saurait se faire à partir d’un surplomb théorique et de catégories toutes faites, mais à même l’enchaînement des événements. Il importe alors de suivre les formes que prend tendanciellement le cours des choses, et de limiter nos interventions à accompagner leur formation. En ce sens, on pourrait définir l’apogée de l’efficacité organisationnelle comme son cours spontané: là où se passe de phrases une organisation tacite. Ce n’est qu’en vertu de cette « implici- té » qu’on peut se jeter à l’eau, confiant qu’à ses arrières des camarades sauront nous couvrir.

Or c’est la confiance, matière première de l’accord tacite, qui exige alors d’être construite dans la durée, avec toute la patience et le tact que cela suppose. Ce travail s’applique à l’existence courante – indissociable de la vie politique –, comme sa prise de confiance, où l’émancipation signifie d’abord l’affranchissement. C’est dire que l’organisation de la confiance est une affaire de purs moyens – de construc- tion de l’autonomie.

fucK toute!

1111

Avec l’appel du Printemps 2015 à la formation diffuse de comités autonomes, on retrouve une riche tradition de résistance, incarnée notamment par les Comités d’action politique qui ont parsemé le territoire au tournant des années 1970. L’intérêt révolutionnaire de tels comités était d’offrir de multiples points d’entrée - les CAPs pouvant regrouper autant des résident.e.s de tel quartier que les étudiant.e.s de tel département, les ouvrier.ère.s de telle usine, les mères de tel village, etc. La coordination de ces groupes permet ensuite de croiser différents modes de po- litisation, les sortant les uns des autres, et les multipliant par là même en une puissance commune. Il va sans dire que cette drôle de bête est autrement plus difficile à mater qu’un parti ou syndicat classique, dont les organes ne fonc- tionnent que chacune à leur place – puisqu’elle se rapproche dangereusement du beau bordel qu’est la vie telle quelle.

Si nous rejetons la posture adoptée par la sociologie face aux mouvements, c’est parce qu’elle analyse ceux-ci par le biais des formes visibles et énonçables qui s’y déploient :

elle parlera de types de démocratie et/ou de syndicalisme, de statistiques, de discours, de ressources mobilisables, de structures, d’opportunités politiques, d’inclusivité ou d’exclusivité, excluant précisément ce qui fait le cœur d’un mouvement : le tissage sous-jacent à l’organisation, la texture de la vie qui s’y partage. Une trame qui se joue par les relations qui s’y trouvent et s’y éprouvent, qui sont potentialisées par l’événement, par une manière que nous avons de nous raconter et d’ainsi de ne pas cesser de nous rencontrer. Ces amitiés, cette camaraderie, consistent en l’organisation dans une organisation, ce par où le courant passe pour ensuite prendre forme dans des actions, des coalitions, des manifestations

1212

fucK toute!

Les comités P15 ont fait le pari que la camaraderie décou- lant de 2012, l’habitude politique, un langage commun, des façons de se mouvoir ensemble, resteraient ré-actualisable trois ans plus tard. Ce pari engageait aussi la question du possible, de ce qui ne s’était pas joué jusqu’au bout à la fin du mouvement de 2012 (débrayage illégal des profs de cégep, comités de quartier, profs contre la hausse, etc.), de ces colères et envies de se rencontrer qui pourraient croiser un nouveau momentum pour faire quelque chose d’inconnu jusque là. 3

Quelle étrange situation : à discuter du Printemps 2015, on se retrouve à le défendre de milles accusations avant de pouvoir le considérer comme tel. Mais c’est peut-être là un passage obligé pour saisir la nouveauté qu’il a représentée, en donnant à voir comment sa singularité a mis les conven- tions en crise – permettant du même coup une répression

3. Les questions à poser a posteriori sur l’expérience du printemps doivent donc s’articuler à la lumière de ce pari, et non à partir de critères venant de l’hégémonie du discours syndicalo-paternaliste. Questions qui se portent dès lors sur deux plans : d’un côté, quels sont les types de rencontres, de circulations, d’implications, que la perspective du Printemps 2015 a permis? Et quelles difficultés à la rencontre a-t-il posé, à quelles impasses s’est-il buté? D’un autre côté, les propositions organisationnelles du Printemps 2015 ont-t-elles été bien comprises, ne furent-elles pas rapidement rattrapées par le fétiche démocratique hérité de l’ASSÉ et des milieux associatifs desquels provenaient nombre de participant.e.s aux comités P15? Ces réflexions soulèvent une question plus large : comment faire usage des structures dont on se dote pour arriver à créer des liaisons qui prennent? Sans prétendre y répondre, nous pouvons affirmer que la justesse d’une organisation n’est pas à rechercher dans sa forme, mais dans ce que cette forme permet; que l’on ne peut se passer d’une machine sans s’assurer d’avoir déboulonné ce qu’elle pourrait enrayer, ou avoir récupéré ce qui nous alimentait en son sein.

des plus féroces.

fucK toute!

1313

Accusation d’illégitimité, d’abord: sous le couvert d’un démocratisme protecteur des pauvres masses étudiantes bernables, beaucoup ont calomnié le mouvement en marche comme émanant d’obscurs comités issus d’affinités non-élues. Ils abondaient ce faisant dans le sens parlemen- taire de la démocratie, définie comme représentation de la majorité, alors que pour la perspective révolutionnaire, le concept de démocratie n’a d’intérêt que dans la mesure où il signifie une prise en charge directe de la vie par ses prota- gonistes. Or les initiatrices et initiateurs du Printemps 2015 sont protagonistes de leur propre volonté au même titre que n’importe qui. Et qui irait emmerder un comité auto- constitué d’ouvriers assemblés pour partager leur situation et prendre en charge leur résistance? Qui, sinon le chef syn- dical, ou le patron?

Il est vrai que cette grève a renoncé à la légitimité, entendue dans le sens d’un affect de bureaucrate. Cette jouissance propre à la représentation – jouissance proprement admi- nistrative –, souvent accompagnée en milieux militants d’une procédurite aigüe, ne dit cependant jamais son nom. C’est même sa distinction, sinon la source de son plaisir, ce qui permet à de chevronnés technocrates de vilipender l’illégitimité de l’organisation affinitaire qu’ils savourent pourtant, en secret, que ce soit par les opérations concertées en AG, les stratégisations de fond de bar ou simplement le partage d’une haine viscérale pour toute élaboration poli- tique qui ne serait pas de leur ressort. Mais si cela peut aller – et cela va souvent – jusqu’à réprimer un élan trop soudain de la « base », celle-ci peut tout autant mordre en retour, comme c’est arrivé. Et il n’y a rien de pire pour un bureau-

1414

fucK toute!

crate que d’être destitué par ses propres procédures

On peut considérer la puissance destituante comme le versant offensif de l’autonomie du Printemps 2015, une fois éclaté le dernier verrou tenant la « société » ensemble comme projet nécessitant constitution. Devant la fin du « projet de société » et des alternatives possibles 4 , soit on invoque le retour du pouvoir constituant pour une gestion résiliente du désastre, soit on élabore une puissance des- tituante pour se réapproprier une existence passablement mutilée.

C’est parce que la puissance destituante est la condition de possibilité du pouvoir constituant qu’elle en constitue l’unique condition d’impossibilité : elle peut refonder le pouvoir parce qu’elle peut le révoquer. L’enjeu est alors, pour la puissance destituante, de « retenir » la constitution, de s’en tenir à endurer le « moment destituant » comme définitif. 5 Tâche difficile s’il en est, l’hégémonie faisant ses avances si tôt qu’il faille d’une certaine manière installer fixement l’inexécutabilité, pour que ce soit le non-appli- cable même qui soit en vigueur. Tâche pourtant à portée de la main, que celle de se déprendre des complications repré- sentatives. 6

Pour y voir clair, il faudra peut-être se résoudre à se départir

4. Abandon inauguré par la double affirmation de Margaret Thatcher:

« There is no alternative » et « There is no such thing as society ».

5. Cf. Giorgio Agamben. L’usage des corps. Homo Sacer, IV, 2. Paris, Seuil, 2015.

6. Une fois déchargés de l’infrastructure de la superstructure (la société) et de la superstructure de l’infrastructure (l’économie), on se retrouve avec la vie d’une connaissance intime.

fucK toute!

1515

– en bons termes s’il le faut – du dernier projet constituant en date: la reprise du pouvoir par les « travailleurs ». D’une certaine manière à remplir d’effroi, les « travailleurs » ont triomphé avec la démocratie de masse - qui fut aussi la perte du mouvement ouvrier. À l’heure où les fonds de soli- darité syndicaux sont devenus des actionnaires majeurs de l’ingénierie du réel - des mines aux cimenteries, en passant par les datacenters de trading algorithmique –, on ne peut plus douter de leur intérêt pour la catastrophe. 7 À ce titre, si le Printemps 2015 n’a pas accompli la grève sociale, il a certainement ouvert la voie à une grève de la société.

Il importe évidemment d’éviter de rabattre ses espoirs sur les seuls syndiqué.e.s, laissant en plan tous les chômeur. euse.s et précaires dont l’exploitation n’est pas encore noyée en dividendes et congestionnée de cogestion. Et pourtant le Printemps 2015 a vu plusieurs initiatives autonomes et locales de travailleurs et travailleuses œuvrer avec plus ou moins de succès contre leurs chefs syndicaux locaux et les mots d’ordre des grandes centrales gardant jalousement la main sur leur magot. On se rappellera que bon nombre des éléments ayant répondu à l’appel, comme les profs de cégeps ou les infirmier.ère.s du CSSS de Laval, furent abandonné.e.s par leur propre centrale syndicale pour avoir fait grève illégalement le Premier mai.

Il n’en demeure pas moins que l’hypothèse de l’autonomie des travailleur.euse.s plane et échoue sur le Québec depuis

7. En un sens, le souhait du social-nationaliste Ernst Jünger, déclarant dans Le Travailleur (1932) que « le sens secret de toute lutte économique de notre temps aboutit a élever aussi l’économie dans sa totalité au rang de construction organique », s’est bel et bien réalisé comme Domination du monde par la Technique, qui est « l’art et la manière dont la Figure du Travailleur mobilise le monde ».

1616

fucK toute!

plus de quarante ans, sans que son sens historique et éty-

mologique – la torture du tripalium, origine du « travail »

– n’en soit le moindrement affectée. Loin d’un égoïsme of-

fensif, où la quête de concessions pécuniaires pourrait en venir à menacer le culte du travail, la répétition cyclique de la grève étudiante appelant à son dépassement par les tra- vailleur.euse.s n’en finit plus de constater son impossibilité. Il aura fallu le Printemps 2015 pour enfin faire un pas vers tout autre chose, en amenant la combattivité sur un terrain où la vie même est en jeu – seuil nécessaire pour réactiver la lutte à un niveau sensible.

Le Printemps 2015 est le premier mouvement étudiant ayant mis résolument de l’avant la lutte contre l’extraction et le transport des hydrocarbures, en cette phase termi- nale du progrès vers le néant et d’arnachement total du monde comme ressource par la mise à sac de territoires entiers. L’audace du mouvement fut de réorienter sa force de frappe vers un ennemi nouveau : non seulement l’État extractiviste, mais ses myriades de lobbies et d’entreprises forcenées de pompage du réel. Conversion menaçante s’il en est, au vu du caractère fondamentalement nécessaire des matières premières pour tout l’édifice économique. Reven-

diquer l’arrêt pur et simple de l’austérité et de l’exploitation des combustibles fossiles – le beurre et l’argent du beurre

– risque fort de briser force tympans. Et c’est là son pari :

de pousser une revendication dont l’obtention rime avec la ruine de tout le système d’interdépendance entre écono- mie, extractivisme et État.

Suites logiques, la campagne Occupe toute puis l’Appel de l’est ont constitué une poursuite immédiate du mouvement par-delà la grève officielle. C’est cette nécessité irréfragable

fucK toute!

1717

de laisser couler le mouvement de manière diffuse et sou- terraine qui a été nommée « grève rampante », en référence au « mai rampant » du 1968 italien qui se sera étalé sur dix ans. La grève rampante trace en rétrospection un héritage sans cesse en marche : une recomposition discontinue de formes offensives décantées jusque dans le quotidien le plus infime. Au point où ces micro-grèves de tous les ins- tants submergent dans leur durée ses éclatements visibles – comme 2012 –, pour tracer le fil qui les lie tous en une tan- gente stratégique.

Le présent recueil regroupe des textes rédigés à chaud au cours du Printemps 2015 et déposés sur la plateforme web Littor.al, avec des intentions parfois immédiatement polémico-stratégiques. Quelques notes adjointes et légers remaniements ne pourront pas cacher les heureux hasards comme les maladresses d’une prose collective à l’oeuvre dans le vertige de l’action. Loin d’une anthologie, il s’agit seulement de rassembler quelques textes qui nous ont paru transmettre autant que faire se peut l’intensité propre au mouvement. Des phrases pour tenter de mettre bout à bout cette enfilade d’événements dans lesquels nous étions pris.e.s, pour faire part de ce qui se déroulait sous nos yeux, en et entre nous. Des textes écrits à plusieurs mains, pour porter la rage et les tremblements d’une passion commune.

D’une manière détonante par rapport à 2012, le Printemps 2015 a été l’occasion d’une prolifération d’écritures de grève:

il ne se passait pas une manif sans qu’un obscur collectif n’y diffuse sa prose anonyme en catimini. De Cache-Cou à Trombe en passant par Volte et Hos Me, un immense flot de

1818

fucK toute!

poésie, d’appels, de brûlots et autres sublimes délires de buées rouges ont traversé la grève. Comme si nous nous étions passé.e.s le mot: « Et qu’est-ce que ça te fait, toi? »

Dans cette optique, les présents textes de Littor.al sont loin d’épuiser ce qui a été pensé à l’intérieur du Printemps 2015. Mais comme il n’y a pas de révolutions élues, ces textes sont

à eux-mêmes leur propre légitimité. Sans procuration autre

que celle fournie par une lecture commune de l’époque, ils s’écrivent - comme toute prose politique - pour intervenir, soutenir et dénoncer, autant que pour conjurer le bout de

la phrase qui les suffoque. Un entraînement à l’intuition et

à la riposte: inspiration conspirative qui nous meut au plus

profond. Puisqu’il ne s’agit que de défendre mordicus l’ex- périence immédiatement partagée du faire-grève comme d’une vérité éprouvée, comme une ligne dans le réel, une fêlure au corps.

Collectif de débrayage octobre 2015

21

PRÉPARATIFS

à moyen terme

La reprise de l’initiative aux mains de l’ennemi n’est pas

qu’une question de savoir quel agenda prime. De toute évidence nous sommes dans l’obligation de résister, en toute réactivité, à des menées bien concrètes sur un ter- ritoire dont nous savons encore peu de choses. Mais il est clair que si la résistance se cantonne à la simple réactivité, le quantum des forces nous demeure brutalement défavo- rable, au point où beaucoup n’oseront même pas en faire usage, de peur d’être anéanti.e.s sur le champ. Quoiqu’au niveau des raisons, nous n’ayons plus rien à démontrer,

tant il est devenu clair que l’ennemi se complaît au mépris

du monde. Négliger les justifications, d’autant plus qu’elles

s’énoncent rarement hors des critères définis par l’enne-

mi pour sa propre mesure, c’est déjà un pas au-delà de la

réactivité. Celui qui suit, cependant, est d’une toute autre teneur, tenant du surcroît affirmatif qui porte nos aspira- tions à surpasser l’ennemi en réalité, afin que du domaine mythique la synthèse révolutionnaire se transporte au plus petit dénominateur commun, qui est le dénominateur du

commun des plus petits.

Il faudra donc, pour reprendre l’initiative, que l’opposition (aux austères pipelines par exemple), malgré son écrasante légitimité, se ramène à l’état de prétexte, de contexte ou d’incipit à une transformation irrémédiable. Non pour en

2222

préparatifs

dévaluer l’importance, mais au contraire pour la rattacher à ses implications, la porter à conséquence, en faire la clé d’un texte qui devra nécessairement en être déduit. C’est faire en sorte, pour ainsi dire rétroactivement, que l’ennemi nous ait même rendu service en nous chargeant d’une telle lutte, dont les expédients tracent les contours d’un portrait de monde d’où il est absent. Dans le cas qui nous concerne, cela signi- fie de reprendre à notre compte les aveux du pouvoir sur sa prérogative, pour ne pas dire son essence extractiviste, inflationniste, aménagiste et circulatoire, autant que son incompatibilité avec toutes les conceptions (héritées pour une bonne part des cosmologies autochtones) du bien- vivre comme laisser-être, déflation, mise en commun et à l’arrêt. Que ces caractères éthiques – qui sont aussi bien les caractères de l’éthique, en tant qu’ils disposent à l’habitude d’habiter – portent la résistance, et celle-ci les portera au monde en retour. À voir la pharmacopée que la population « active » doit s’administrer pour « passer à travers » l’inexis- tence actuelle, il y a fort à parier que cette proposition d’une grande détente n’interpelle pas moins le commun que de s’adresser aux amateurs de hockey. 1

La détente du monde, le relâchement de ses liens, sa réou- verture aux poches d’opacité, à la discontinuité qui seule pourra renverser le temps du monde fini et rapetissé, se joue dans la possibilité de se défaire du temps de crise de l’état d’urgence, de l’urgence d’État qui, sous couvert de la gestion de l’apocalypse, nous confine à nous presser vers les sorties d’urgence sous son contrôle, si ce n’est de relever la compression par la dépression et l’auto-sabordage. En circuit fermé, il y a peu d’alternatives à l’ampérage élevé sinon de péter une fuse. D’où l’impérieuse nécessité de prendre

1. Patrick Lagacé. « Avec GND, au hockey ». La Presse, 15 décembre 2014.

fucK toute!

2323

le temps, de lui restituer sa durée, contre son abrogation par l’urgence du progressisme qui, persistant comme téléolo- gie une fois vidé de sa fin, n’accélère plus que l’approche du néant. C’est dire si tenir au temps consiste aujourd’hui

à tenir à la contenance et à la consistance spatiales du

monde : si la multiplication des ZAD 2 doit nous apprendre quelque chose, c’est bien qu’il faut des espaces pour durer dans le temps.

Si à première vue tout semble séparer, d’une part les tenants de la réaction immédiate - pour ne pas dire d’un ajustement

aux inflexions de l’état d’urgence et, d’autre part, les appa- ratchiks de la planification éternellement différée du grand soir (le plus souvent électoral), ces deux pôles du militan- tisme se rejoignent dans une commune oblitération de la durée qui inscrit le temps dans l’espace et l’espace dans le temps. Qu’on enjoigne frénétiquement tout le monde

à « détruire ce qui nous détruit » en tous lieux et en tout

temps, ou qu’on repousse la lutte à l’hypothétique époque où les « conditions gagnantes » seraient réunies pour une victoire assurée, dans les deux cas on rate l’élaboration d’une stratégie dans le monde. Soit on agit sans se soucier de ses effets en situation, ni de la possibilité de leur engran- gement stratégique, soit on s’attend à ce qu’une situation apparaisse d’elle-même, sans se soucier de la tactique de sa construction. L’ennemi garde tout le temps et l’espace pour ses propres élaborations stratégiques, qui pour leur part visent le monde avec précision, précisément parce qu’elles cherchent à nous le dérober pour l’asservir à sa guise.

Contre cette décadence des stratégies « militantes », où les

2. Zones à défendre, comme celle qui lutte contre l’aéroport de Notre- Dame-des-Landes, en France.

2424

préparatifs

fucK toute!

2525

intelligences du court et du long terme s’annulent dans un mépris mutuel, une coupe transversale de moyen terme peut apparaître comme une voie de recours, dans la mesure où elle indique à la fois la possibilité de raisonner en termes de moyens et au moyen de termes. Ceux-ci peuvent notam- ment remédier à l’aphasie stratégique en la ponctuant de marqueurs qui délimitent des avants et des après comme autant de phases, dont la succession indique une ligne de montée en puissance traversant des contextes différents, tout en assurant l’acquisition définitive de résultats des escalades internes aux blocs, cristallisés dans les événements-charnières. Or, plutôt que des fins, les termes, en tant qu’événements- charnières, y sont autant de moyens d’entraîner des phases subséquentes, tout comme elles font office d’horizons temporaires pouvant lier performativement des volontés disparates en un effort commun. En cela, le moyen terme implique de penser en termes de moyens potentiellement sans fin, la fin (le terme) de la phase étant le moyen par lequel il se réalise, réalisant par là même une autonomie de sens par laquelle elle suffit à rendre la vie révolutionnaire plus désirable qu’autrement. Car un « monde meilleur » ne pourra sortir que de la composition de mondes à chaque fois meilleurs.

qu’autrement. Car un « monde meilleur » ne pourra sortir que de la composition de mondes

Paul Petit

février 2014

Que nous le voulions ou non, nous sommes d’ores et déjà au beau milieu d’une phase, dont il reste à définir le moyen terme, conformément à nos dispositions pour une vie assez bonne pour en susciter de meilleures. Une fois situé.e.s dans cette perspective, l’initiative nous échoit tout à fait d’habiter l’entre-temps qui partage le temps imposé de l’urgence et le temps abstrait du nihilisme : fêlure abondamment chargée s’il en est, mais hors de laquelle aucune décision ne saurait rompre la continuité du désastre.

2626

préparatifs

loup y es-tu ?

Exsudant la fougue et l’enthousiasme, Loup y es-tu constitue une enquête sémiologique sur la figure qui servit de centre gravitation- nel symbolique au mouvement de 2015 : le loup dans la meute. Déjà quelques mois avant son déclenchement, les affiches arborant une tête de loup abondaient. Avec le recul, l’élection de cette figure par le Printemps 2015 ne paraît pas arbitraire, présageant plutôt l’obs- cure et tragique image que véhiculeront les médias de masse. Le relatif aniconisme du Printemps 2015 a-t-il été son talon d’Achille? Ce texte tente de saisir l’entrelacement entre la figure du loup et la structure de la souveraineté, plongeant ainsi dans l’opacité vitale du mouvement. Il suivait des intuitions, des affections qui nous étaient propres et qui ont été ratifiées à de multiples occasions au sein du mouvement de grève.

le loup dévoré et la subversion du pouvoir souverain.

La « mondanité » se distingue de la « socialité » parce qu’elle est plus proche d’une meute, et l’homme social se fait du mondain une certaine image envieuse et erronée, parce qu’il en méconnaît les positions et hiérarchies propres, les rapports de force, les ambitions et les projets très spéciaux.

- Gilles Deleuze & Félix Guattari Mille plateaux

Les mesures d’austérités qui frappent le Québec n’ont de corrélat que notre triste pauvreté en monde. Elles sancti-

fucK toute!

2727

fient notre indéfectible indifférence à l’événement de la vie, érigent en monde sa privation, élèvent le rempart de l’actualité contre toute présence vitale. En effet, le moderne n’hésite pas, dans un servile hochement inlassablement re- produit, à substituer la vulnérabilité extatique d’un monde commun par la paisible sécurité d’un environnement social totalement fonctionnalisé et prévisible. Envoûté par une mystique du travail, il ne peut répondre à la néantisation toujours plus grande des possibilités de vie que par une requête timidement adressée à l’État: « Revitalisez les ca- davériques lambeaux du keynésianofordisme! ». C’est que, du point de vue de son existence pacifiée, celui-ci préfère, comme l’écrivait déjà Nietzsche deux siècles auparavant, « vouloir le néant, plutôt que de ne rien vouloir du tout ». 3 À l’époque où la vie tend à se confondre avec le travail, où n’importe quel désir, n’importe quelle affection doit être en mesure de se traduire en termes d’intérêts et d’utilité, les mesures d’austérité attestent d’une domination sans précédent des impératifs de production, des injonctions à s’autoproduire, à qualifier sa vie, à justifier son existence au risque d’être confiné.e.s à la catégorie des « matériaux superflus ». Or des meutes se rassemblent, des résistances prennent forme, des luttes se concrétisent quotidienne- ment contre l’asservissement de nos vies à l’économie. Nous traçons, à l’instar des loups, des territoires enclavés dans l’espace quadrillé et homogène du pouvoir. La politique qui s’annonce devra être attentive à cette poreuse frontière qui sépare encore l’humanité de l’animalité, à la fiction méta- physique qui purifie l’humain à partir de « l’inhumain », afin d’éventuellement la désactiver par des usages subver- sifs.

3. Friedrich Nietzsche. Généalogie de la morale. Paris, Gallimard, 1964 [1887], III, §28.

2828

préparatifs

Dans notre imaginaire politique, la relation entre la figure du loup, le pouvoir et sa mise en récit fait planer une ambi- valence prédatrice. Depuis des siècles, le pouvoir nous initie à son langage par des contes qui produisent un arsenal propre au loup, imprégné par son caractère sylvestre et redoutable. Cette habile captation de l’indomptable, de l’animal, justifie le rôle de grand protecteur attribué à l’État et à tous les papadocs de ce monde. Le loup menace, il rôde, marquant son territoire, son dehors et résistant aux assauts du Souverain. Il menace, dévore, lupulle, trace, pisse et hurle. Sa gueule vorace, ses dents longues, sa faim de loup produisent la frayeur dont l’efficacité réelle se traduit par l’instauration d’un protecteur qui garantit la sécurité aux mortel.le.s. La menace du loup est celle de la dévoration :

être mangé par cette bête imprévisible, animée d’une force naturelle – celle de sa faim qui la porte à agir, à frapper in- distinctement, instinctivement ou, ce qui peut être aussi vrai, à se régaler des faibles, des sujets qui réclament pro- tection. Piègée dans les rets du discours, la figure du loup est originairement frappée d’ambivalence. Elle peut revêtir une valeur négative ou positive sans s’extraire un seul instant de la scène de la souveraineté. Cette tension consti- tutive du pouvoir d’État est présente dans la fable politique du loup imbue d’une tentative de capture qui vise à conju- rer la force bestiale, force extérieure à la Loi. Les contes populaires nous rappellent à l’ordre en présentant le loup comme un prédateur intrépide, affamé et mangeur d’hu- manité, de mère-grand et de petit Chaperon rouge. Mais la civilisation, et en particulier sa technologie, finit toujours par triompher de la menace : Pierre et le loup, les armes, les fusils, ont raison de l’« animal », qui finit dans un zoo. La bête est piégée, mise en cage, mais surtout intégrée au récit

fucK toute!

2929

du pouvoir, qui, par un habile coup de force, structure son imagerie de façon à engendrer l’identification à un ordre hiérarchisé. Trône sur celui-ci le Souverain, qui revendique la capacité de trancher en toute certitude sur la valeur de la vie et de ses formes. Décisionisme politique qui réduit tous les vivants (humains et animaux) à une austère mise en scène au sein de laquelle le loup joue le rôle de la menace constituante, à la manière de ces « loups solitaires » qui ont frappé tour à tour des symboles militaires du pouvoir poli- tique canadien. La possibilité même de leur existence suffit à activer des mesures sécuritaires, débridées, folles, bêtes … austères. Le loup que narre le Prince est un loup pauvre, un loup austérisé.

Les mailles tissées entre le loup et le pouvoir montrent que l’animal ne se situe pas seulement à l’extérieur du monde politique duquel il est repoussé. Cette position d’extériorité qu’il occupe bien malgré lui a pour effet de l’inclure dans les fondements de la souveraineté. Le présupposé narra- tif de son exclusion représente une façon de l’inclure dans l’imagerie dominante, dans sa façon de se mettre en récit. Le loup est terrorisant et, comme pour le terroriste, il est inclus sous la forme d’une menace à conjurer, à endiguer, placé de fait au centre d’une fascination et d’une mobilisa- tion générales. L’ambivalence du loup vis-à-vis du monde politique n’est pourtant que l’affaire du loup. Celui-ci se trouve dans une position analogue à celle du chef d’État :

tous deux sont présupposés hors-la-loi. Tout comme le Souverain peut se situer au-dessus des lois en suspendant momentanément l’ordre juridique – en décrétant l’état d’exception – le loup marque son territoire à la périphérie de cet ordre. Il se déplace en meute étrangère et hostile qui doit être domptée, domestiquée, emprisonnée parce qu’elle

3030

préparatifs

met en forme une menace impolitique. Les coups de filet narratifs de la souveraineté encagent le loup dans l’incarna- tion du moment négatif nécessaire à l’érection du domaine de l’État. Pour le dire autrement, il est du registre de la sou- veraineté de « crier au loup », de laisser planer la menace d’un « retour à l’état de nature » afin de mieux consolider son ordre. Le règne du pouvoir s’opère en premier lieu par ce qu’il intériorise, ce qu’il incorpore. Ses restes, ce qu’il ne peut pas digérer, se trouvent relégués dans l’obscurité de ses marges, « mis au ban ». La menace d’un retour à un état pré-civilisationnel que laissent planer les politiciens pro- fessionnels, ou encore la crainte qu’actualisent nombre de brebis lorsqu’elles tressaillent devant la peur souvent hallu- cinée du loup, traduisent une polarisation entre l’humain et l’animal caractéristique de la « conception du monde » occidentale. L’exclusion de l’état de nature, la séparation de la vie entre animal et homme est l’acte fondateur de la souveraineté, et c’est par ce geste dissecteur que peut appa- raître quelque chose comme une humanité opposée à une animalité, un.e citoyen.ne opposé.e aux loups.

Ici illustrés par le schéma, les deux pôles de la machine dévorante. L’un intériorisant, captant les attributs du loup, l’autre extériori- sant, expulsant l’animalité hors de l’espace nomologique et, entre les deux, l’oscillation qui permet au récit de la souveraineté de passer discrètement d’un pôle à l’autre. En-deçà et au-delà de cette oscillation, l’hétérogénéité de la meute qui affirme sa différence à travers une autre expérience du langage que celle que commande la souveraineté.

Si le solipsisme cartésien se résume par « je pense donc je suis », alors celui du pouvoir souverain correspondrait

fucK toute!

3131

plutôt à « je protège donc j’oblige ». 4 En garantissant une immunité face à l’imprévisibilité naturelle, l’État se saisit de la peur générée par une certaine représentation des ly- canthropes afin d’en inciter l’affect structurant sa force. En mobilisant la peur du loup, cette machine dévorante s’in- corpore le vivant. Il suffit de lire Les trois petits cochons, récit fondamental de notre imaginaire, pour s’en convaincre. Dans ce conte, la faim de loup qui anime l’État est exposée dans ses grandes lignes. Le loup, symbole de la nature sauvage et indomptée, et le cochon, symbole d’un purita- nisme protestant et de l’acharnement au travail, s’y livrent une lutte à mort. Le loup, arrivé au bout de sa quête, se trouve confronté au dernier petit cochon. Rusé comme un renard, celui-ci réussit, au terme de mille astuces, à attirer le loup dans sa cheminée et à le plonger dans une marmite bouillante remplie de navets et de carottes. Par un renver- sement du rapport de prédation, le cochon se retrouve à manger le loup, signalant par là le triomphe de la culture sur la nature, du cuit sur le cru : le dévorant devient dévoré, la menace menacée, le goinfre Souverain et la porcherie Royaume. Le cochon symbolise le triomphe de la biopoli- tique : la civilisation et la technique (il possède une maison en brique et sait cuisiner) auront raison de la force natu- relle. La machine biopolitique dévore la menace naturalisée. Encore plus, la menace du loup devient alors le piège de la machine dévorante étatique : la protection est une manière d’incorporer le vivant. À trop craindre les loups, on se fait manger par l’État. Les décideurs et simples citoyen.nes actualisent constamment l’image d’un pouvoir-berger qui dévore le vivant pour mieux le gérer, le catégoriser, bref :

pour le nier. En cela, ils sont les bergers de la dévoration étatique.

3232

préparatifs

La plupart des corpus juridiques occidentaux sont hantés par une créature qui met en jeu la ligne séparant le règne humain du règne animal, une créature qui affirme une effrayante perméabilité : le loup-garou. Ce corps banni qui se place dans l’indistinction entre l’humanité et l’animalité pointe une zone à la frontière du droit, où la vie du condamné peut être supprimée en toute impunité. Autant la loi salique et l’ancien droit anglo-saxon que l’ancien droit scandinave et germanique attribuent à l’exclu un caractère lycanth- ropique. La terrible formule d’excommunication sacer esto diris devotus (sacré pour être maudit) qu’employaient les Romains pour bannir un corps du contrat social trouve, au Moyen Âge, son héritier dans une autre formule tout aussi effroyable : wargus sit, wargus habeatur, c’est-à-dire « qu’il soit loup, que loup il soit considéré ». On raconte même que, dans certaines régions d’Europe, le supplice auquel étaient destinés les criminels impliquait directement le loup comme animal :

la tradition attribue au roi scandinave Fröde VII une loi qui condamne le voleur à être attaché à une potence, avec un loup vivant à ses côtés, destiné à le dévorer, pour indi- quer la rapacité de l’un comme de l’autre. 5

Un loup-garou qui quémanderait son intégration à la hié- rarchie physiologico-sociale qui l’avait rejeté en tant que menace ne prendrait pas acte de l’éclipse durable que subit toute « dialectique de la reconnaissance », obsèques festives de l’homo dialecticus. Au contraire, son exclusion est l’oppor- tunité de détruire la structure de l’exclusion elle-même: la souveraineté qui l’a produit, par l’usage de sa lycanthropie.

5. Joseph-Pierre Chassan. Essai sur la symbolique du droit. Paris, Videcoq fils aîné, 1847, p. CVIII.

fucK toute!

3333

S’il est vrai que la dangerosité et l’imprévisibilité attri- buées au loup sont l’adage d’un dispositif narratif lié à la souveraineté, rien n’indique que l’usage de cette figure soit nécessairement réservé au pouvoir souverain. Ses lupul- lements tracent justement un point de fuite à partir de la sphère dialogique d’où nous interpelle la figure du Souve- rain. Adresser la parole ou attendre quoi que ce soit du côté des papadocs, c’est s’adonner au jeu du pouvoir : se piéger comme les loups des contes populaires. Loup y es-tu ? Le loup imposerait plutôt une dynamique politique qui ne relève en rien d’une dialectique à deux faces. C’est pour cette raison que le pouvoir tente, de peine et de misère, de s’approprier sa figure en le mettant constamment en scène. L’épouvante du loup sert qui sait en faire usage. Ce redoublement d’ef- fort pour gouverner l’ingouvernable – ce qui échappe –, est l’aveu de son incapacité à soumettre la totalité de la réalité à sa Loi souveraine. La subversion de la figure du loup, que l’on voit à l’œuvre dans le Printemps 2015, marque une réou- verture symbolique et nous indique la piste à suivre pour contrer l’appauvrissement en monde qu’impose la forme du pouvoir souverain. Le monde où règnent les papadocs est un monde austère. Un monde d’austérité où la totalité des vivants humains comme animaux sont réduits à des produits biopolitiques d’extraction. Dans ce monde, vivre c’est être in-corporé à la structure de la souveraineté. La pauvreté en monde signifie aussi que nous devrions tous être « les mêmes », tous animés par le désir de l’identique, de l’homo- gène. Vouloir étudier pour travailler, travailler pour avoir des vacances, avoir un plan de carrière et du financement, réussir à se démarquer en performant, désirer une retraite plutôt qu’un retrait, bref… aplatir les expériences possibles d’être-au-monde, les possibilités de vie, sous la pression de

3434

préparatifs

l’entrepreneuriat généralisé qui ravage nos jeux de loups, notre puissance furtive de meute. La menace ce n’est donc plus la force naturelle qui rôde de l’extérieur de la sphère du pouvoir étatique. Les trois petits cochons nous indiquent bien que la peur du loup est instrumentale : elle est la doudou adorée des entrepreneurs du politique. Le piège à brebis, si Dieu vous parle… La menace résulte aujourd’hui de la destruction en monde que génère la machine à capturer les vivants : l’État. Le loup devient, justement à cause de sa fonc- tion d’extériorité, la figure à s’approprier; celle qui marque l’éveil de chacun, qui ouvre dans l’espace nomologique la ligne de fuite tant attendue, la brèche de l’événement.

Wargus sit: faire-grève et devenir-meutes

L’heure est grave, les loups hurlent. Ils sont plusieurs, ils font meute. L’attente est terminée. Le printemps annonce à pas de loup la réouverture des mondes possibles. Les loups se libèrent des arcanes de la souveraineté, ils n’ont aucune attente envers un quelconque papadoc. Ils sont leur moyen sans fin. Le printemps 2015 est notre lieu à-venir, notre tanière. Un événement débridé qui actualise une puis- sance hibernante, celle du langage que nous redécouvrons à travers les usages subversifs de la figure du loup. L’actua- lisation de notre puissance est un cri annoncé, longtemps refoulé dans le mur du silence de notre pauvreté en monde. Un hurlement de terreur devant la destruction des mondes possibles. Nous proliférons en autant de métaphores et de métamorphoses qui cassent les pièges austérisants. Nos cris, nos hurlements sont inaudibles pour les oreilles bienveillantes, pour les esprits biens passants et pour les gauchistes à prétention souveraine qui se servent de la ri-

fucK toute!

3535

tournelle gréviste pour se mettre pathétiquement en quête d’un chef-d’orchestre. Qui parle pour qui? Entre nous et la masse citoyenne, aucune communication n’est possible, car il faudrait pour cela que nous ayons quelque chose en commun. Une grève irrémédiable répond à cette exigence de se retrouver, de vivre effectivement et affectivement le communisme, de se rencontrer et de briser, ce faisant, l’isolement dans lequel l’époque nous confine. L’extériori- sation des loups rompt le charme fantastique du confort protégé, de l’immunité. C’est bien connu: le fait invalide le droit. Ils auront beau multiplier leurs lois spéciales, clamer notre illégitimité, lâcher leurs sales chiens sur nous, il n’en demeure pas moins que la grève ne cesse de venir. En réalité, aucune procédure juridique ne réussira à diminuer l’efficacité de nos gestes, à annuler l’expérience du faire- grève, à enrayer le foisonnement gréviste. Ce printemps signe le passage à l’acte d’un cri annoncé, l’éclosion de voix inaudibles, jusqu’alors refoulées dans les affres banlieu- sardes, berceaux de notre pauvreté en monde. Leur projet consistait à se saisir de nos vies pour nous livrer à une existence austère, une valse mortifère entre travail et phar- macie, à l’asepsie. Vouée à la faillite, cette mutilation des mondes possibles périclite au son de la grève humaine, là où l’Homme se dissipe dans la meute.

En filigrane du conflit en cours se tisse, d’une manière insoupçonnée, une solidarité entre grévistes et une figure malmenée de l’histoire: le loup-garou. Cet être qui se situe à la frontière séparant l’humanité et l’animalité pointe un lieu extérieur à la loi. Longtemps identifié au brigandage des contes populaires, à un monde magique à désenchan- ter, voire à une créature ensauvagée, le loup-garou inquiète l’ordre établi et la Loi de l’intérieur. Dans un jeu de miroir

3636

préparatifs

presque parfait, la prescription de la loi trouve son exten- sion dans la proscription du loup-garou.

Les bannis arborant la tête de loup, caput lupinum gerentes, dont parle l’ancien droit anglo-saxon, sont assimilés à des animaux nuisibles, bêtes à anéantir pour que règne la néan- tise, vermine à éliminer pour que resplendisse la Couronne. Le secret politique que trahit l’exclusion de cette figure énigmatique est la relative impuissance du pouvoir à sou- mettre la totalité du vivant à son emprise. Excommuniées de la protection de l’État, nous nous trouvons, à l’instar du loup-garou, hors de la parole du monarque, livrés dans le dénuement à la terrifiante thanatopolitique de sa police. « Adaptez-vous ou mourrez! », voilà le mot d’ordre qui guide autant les mesures d’austérité que l’économie extractiviste.

De l’extérieur, dans la forêt, la chasse se trame, nous guet- tons le regard plein, les oreilles tendues. Devant nous, la machine dévorante. Image de guerre, de destruction qui n’est perceptible que depuis un extérieur, d’un ailleurs, d’un dehors qui nous abreuve et nous nourrit en puissance. Assumer notre être-hors-la-loi implique de s’abreuver de cet extérieur, de ce dehors que le pouvoir tente de captu- rer pour l’intégrer, pour l’annihiler. Nous devenons meutes, c’est-à-dire que le pouvoir souverain, bien qu’il tente de nous happer de son glaive, bien qu’il tente de nous inclure dans ses mécanismes, nous chasse jusque dans notre ingou- vernabilité, jusque dans notre imperceptibilité. Toujours là à vouloir nous attraper sans jamais nous saisir, nous nous situons dans cette ambivalence, dans cette oscillation entre possibilités de captations et possibilités d’échapper aux mailles du pouvoir. Depuis l’orée, sourions à grandes dents. C’est tout ce qu’il nous reste, nous les loups sans logos

fucK toute!

3737

ni figure titulaire. Des corps affectés de la tâche à venir, obligés de briser le joug des protecteurs carnassiers.

Amies, amis, le festin commence. La carcasse de la machine de mort gît à l’horizon. Le régal marque l’éveil des appétits dormants. La traque aux animaux austérisants-morts- vivants débute. Sortons les crocs, il nous faut mordre, sans quoi c’est nous qui serons dévorés par le monstre, le Leviathan. Notre meute rôde, guette les déplacements de l’ennemi, de ses chiens de chasse, feignant, jouant, détour- nant, veillant à l’accroissement d’une puissance destituante qui sera à même de révoquer la loi pour laisser les mondes être, et nous laisser les habiter.

Une meute quelconque mars 2015

3838

préparatifs

austère extraction

On le savait bien. Que sitôt la grève ajournée, la majorité silencieuse s’empresserait de ramener l’habituelle mafia libérale au gouvernail. Qu’elle ne perdrait pas une minute pour profiter du lest et réorganiser son offensive. Quant il s’agit de nous faire chier, ces gens-là ne chôment pas. Sou- tenus par le ressentiment des contribuables envers tous les « privilégiés » et leurs « avantages sociaux » obtenus à la sueur des luttes passées, toutes les niches où se cachent des moyens de vivre à l’écart de la concurrence perpétuelle seront traquées sans pitié. Avec la saignée générale comme unique prescription, on peut se demander si notre neuro- chirurgien en chef n’a pas acquis sa légendaire couillardise en sectionnant des lobes saoudiennes. 6

Mais il ne faut pas se leurrer : le risque que les coupes tous azimuts provoquent un large front commun à leur encontre est sans doute compris dans le plan initial. Stratégie de prédation classique, où plus le spectre d’attaque est large, plus augmentent les chances de récupérer des proies. Ils pourront ensuite lâcher des miettes prévues d’avance, les faisant passer pour des concessions suffisant à nous fermer la gueule. Ce à quoi se prépare déjà une batterie d’exécu- tants syndicaux.

Comme si ce n’était pas assez, alors qu’on se prépare à défendre les restes des luttes des trente glorieuses, une opération autrement plus brutale vient confirmer nos pires craintes quant aux tendances psychopathes du pouvoir en

6. Le Premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a longtemps travaillé comme neurochirurgien en Arabie saoudite, avant d’y devenir conseiller du ministre de la Santé.

fucK toute!

3939

place. Sans gêne aucune, les projets d’extraction pétrolière à Gaspé et sur l’île d’Anticosti, de même que les oléoducs devant acheminer les sables bitumineux albertains vers la côte Atlantique, n’hésitent pas mettre en péril l’eau potable, c’est-à-dire la possibilité même de la reproduction de l’es- pèce humaine, pour en tirer d’éphémères dividendes pour un club sélect de nihilistes déséquilibrés.

Le combat simultané contre l’austérité et l’extraction nous situe sur deux plans qui semblent inconciliables au premier regard. C’est du moins ce qui motive l’argument du « beurre et l’argent du beurre », qu’on pressent déjà au bout des langues gouvernantes : comment pourrait-on à la fois maintenir les coûteux programmes sociaux et se priver de leurs sources de financement pétrolières? S’il est impé- ratif de renoncer de répondre à une telle intimation, c’est parce qu’elle feint de nous mettre dans la peau des gouver- nants, comme ses vigilants et compatissants conseillers. Mais le « on » du « Qu’est-ce qu’on doit faire à la place? », ce on n’est pas nous. Il ne concerne que les gestionnaires du désastre, qui perpétuent leur propre cercle vicieux comme seule manière concevable de vivre. Ce point de vue où le pire – l’austérité comme manière d’être et l’extraction/ consommation comme manière de faire – apparaît comme une nécessité inéluctable, ce point de vue n’est pas le nôtre, mais celui de l’administration, du pouvoir, de l’économie.

Dans la perspective des gens du commun que nous sommes, du point de vue simple d’une vie qui tente de se réaliser malgré l’asservissement auquel « on » l’accule, l’austérité et l’extraction apparaissent comme deux facettes d’un seul et unique processus. Ce qui est fait aux cadavres liquéfiés des dinosaures – l’extraire de son repos, l’acheminer vers

4040

préparatifs

des centres où on en raffine la force active, pour ensuite la brûler au profit d’un mouvement qui n’est autre que celui de ressources elles-mêmes en acheminement – n’est en rien différent de ce que nous fait subir l’austérité. Nous sommes tous autant des ressources humaines, extraites de notre dé- sœuvrement, déplacées vers des centres de formation où l’on raffine notre employabilité, pour être lentement consu- mées au travail.

L’austérité est aux ressources humaines ce que l’extrac- tion est aux ressources naturelles: une mise en demeure à fournir un rendement consumant l’essentiel des énergies. Et ce circuit n’admet aucun reste, l’austérité nous poussant à nous chercher un revenu dans l’extraction des ressources naturelles, qui ne servent en retour qu’à déplacer les res- sources humaines vers leurs lieux d’extraction. Jusqu’au point où employé.e devient l’analogue du carburant : aussi précaire et fluide qu’un gallon d’ordinaire. Rien n’est laissé au dehors de ce réseau à flux tendus qui consomme la matière jusqu’à l’épuisement. L’austérité extractive est cette mauvaise conscience qui, obsédée par sa propre mort, ne peut y échapper qu’en la précipitant. Tendue vers sa propre fin – la retraite dorée suivant l’épuisement des stocks –, elle ne peut que prendre pour ennemie toute vie qui persiste dans l’intervalle. En revanche, c’est à cette vie qu’il importe que nous accordions une puissance. L’existence menacée demande des barricades.

Afin de se faire une idée des postures les plus aptes à s’op- poser frontalement à l’austérité extractive, il importe de se saisir de ses lignes directrices, en opérant un coup de sonde jusqu’aux profondeurs de sa conception du monde. Comme nous le verrons, celle-ci a partie liée avec la complicité ori-

fucK toute!

4141

ginaire du capitalisme et du protestantisme. Considérant que c’est bien une clique d’évangélistes qui mettent actuel- lement le Kanada entier en gage pour réaliser l’entreprise la plus polluante de tous les temps, cette complicité mérite d’être envisagée à nouveaux frais. D’autre part, il apparaît que les affinités du socialisme vert (de gris) avec l’austérité extractive sont trop flagrantes pour s’autoriser à la conce- voir autrement que comme une voie alternative pour faire passer des lignes de fond similaires.

lignes de fond et ripostes

L’austérité extractive est enivrée de progressisme, par lequel l’appel d’une fin inéluctable l’entraîne à endetter les temps présents au profit d’une hypothétique œuvre ultime: plein rendement et rationalisation complète, pourtant éter- nellement repoussée, quitte à s’inventer des secteurs supplémentaires, (tertiaires, quaternaires, etc.) pour pro- longer le chemin de croix. / Par opposition, l’ethos en résistance assume une tempora- lité contractée, misant sur l’éternel retour de la différence, faisant fuir la vie vers des directions toujours insoup- çonnées. Se départir de la bride progressiste implique de s’émanciper à la fois de la fin (telos) et du principe (archè) dont il serait la réalisation, cercle vicieux faisant du monde un objet extérieur qu’un s’agit de transformer en vue d’une idée. Contre cet idéalisme nihiliste, il s’agit de déployer un jeu anarchique – joyeux bordel –, visant une imprégnation du monde préalable à tout partage des moyens et des fins.

En outre, sous ses oripeaux libéraux, l’austérité cache une doctrine de la prédestination toute calviniste. La poursuite

4242

préparatifs

de la richesse par le truchement d’une psychopathie sans remords ne fait sens qu’en tant qu’elle vise à fournir les preuves d’un mérite inné qui, par le biais d’une logique ré- trospective, accorde place au paradis. De même, les « sables tarés » de l’Athabaska sont conçus par l’extractiviste comme un cadeau du ciel, intentionnellement mis à disposition des foreuses, comme partie d’un dessein manifeste du Kanada dans l’énergétique mondiale. / L’ethos en résistance considère au contraire la disposition du monde comme absolument dénué d’intention, et l’être humain comme absolument dénué de destin, sinon celui d’assumer sa propre absence, son propre désœuvrement. S’il n’y a pas de tâche spécifiquement humaine, c’est parce que l’humain les peut toutes – omne animal… Par là, il ne peut y avoir de plus ou de moins qu’humain, seulement des ma- nières différenciées de l’être.

Cela ouvre à la question du biais anthropocentriste des aus- tères extractivistes. L’Homme, maître et possesseur de la nature, seul garant de l’idée morale, seul porteur de conscience… Cet Homme se porte aux nues comme oc- troyant la mesure des choses, ce qui suppose de tout passer en revue pour y accoler une dénomination dénombrable, valeur-refuge pour procéder à la transformation du vivant à sa mesure. Notons que la délimitation d’un domaine de pure nature, la wilderness des parcs naturels – qui exige souvent d’en expulser les ingrates populations indigènes –, n’est que la contrepartie de la centralité de l’Homme, le produit de sa souveraine séparation. / Il n’est donc pas possible d’opposer à l’anthropocentrisme une idée de nature immaculée, entendu que celle-ci ac- compagne historiquement la venue de l’âge industriel et le triomphe de la technique humaine. C’est bien au contraire

fucK toute!

4343

en accordant au monde entier et dans toutes ses parcelles l’animation jadis réservée à l’âme humaine que l’humanité peut perdre son privilège exclusif. Paradoxalement, cela revient à combattre l’anthopocentrisme par un anthropo- morphisme généralisé. Nombre de cosmologies autochtones abondent dans ce sens, en présentant les animaux comme ayant émergé d’une commune humanité originelle, par la cristallisation de certains tempéraments en espèces, souvent le résultat d’espiègleries propres au jeu du chaos. 7

Une conception du monde d’une telle vivacité qu’elle en devient opaque constitue en elle-même une menace pour les plans d’austérité extractive. Car celle-ci, en tant qu’hé- ritière de l’universalisme monothéiste-positiviste, ne peut admettre aucune interposition entre l’Homme, mandataire de l’universalisation, et ses ressources. Il ne peut admettre qu’un seul processus, dévoilant une unique matrice du vivant – quantum énergétique, code génétique, relation algorithmique –, sans quoi la marche du progrès vers la to- talisation, processus terminal se confondant avec sa propre néantisation, ne pourrait jamais être absolue. À terme, c’est le monde même qui se révèle comme l’ennemi de l’austérité extractive, en tant que ses éléments n’y sont jamais consi- dérés que comme carburants à consommer ou comme barrières à cette consommation. / Il n’y a pas qu’un seul monde pouvant s’opposer à cet austère nihilisme, mais une pluralité de mondes singuliers, hétérogènes et pourtant compossibles. Correspondant à la multitude de conceptions et de perspectives par lesquelles le monde se donne à voir, les mondes comprennent l’en- semble des moyens de les comprendre et de les habiter.

7. Voir à ce sujet Viveiros de Castro. « L’Arrêt de monde ». Collectif. De l’univers clos au monde infini. Bellevaux, Éditions Dehors, 2014.

4444

préparatifs

fucK toute!

4545

Il s’agit alors de renverser la totalisation universaliste au profit d’une fragmentation, dissolution ou division poten- tiellement infinie, restituant les distances d’intervalle qui restituent la possibilité de la découverte. Opaque est le nid du visible.

De toute évidence, la fragmentation des mondes contredit

a) en arrachant la terre à sa paresse sauvage pour la mettre

grippe-sou, du Scrooge sans scrupules, veillant sur son dominium cravache au poing, l’austère endosse résolument l’implacable logique de l’économie, où le gain engrange le gain, et la perte n’attire que d’autres pertes. Ainsi l’austère ne fait jamais que sauver les meubles, en vue d’une guerre

si c’est pour mieux travailler qu’on est austère ou si l’on ne

Il en ressort que l’austérité partage avec l’extractivisme

la prérogative principale de l’austérité extractive : l’exigence de la valorisation. Trahissant par là ses origines puritaines, l’austérité extractiviste s’attribue la tâche prométhéenne de mettre en valeur la totalité du monde, et cela en deux sens :

en forme (humaine) et la faire fructifier (l’intimer à donner son plein rendement); b) en apposant sur le moindre phé- nomène une valeur définie, permettant de l’incorporer au règne de l’échangeable. / Encore une fois, la riposte à la valeur de la valeur, dont les racines puisent dans les sources intarissables du mono- théisme occidental, est exemplairement formulée par les peuples autochtones, lorsqu’ils réclament frontalement que les hydrocarbures soient laissées à même le sol. Cette idée, simple mais rare, qu’on puisse laisser-être les choses du monde là où elles sont, est complètement intolérable pour les apôtres de la valorisation. Car laisser paître en place ce qui pourrait être mis à contribution du progrès humain provoque un véritable décentrement galiléen, où la Terre n’apparaît plus comme un cadeau du ciel à l’intention des capacités transformatrices de l’Homme, mais comme un vivant simple, en soi et pour soi.

de tous contre tous, toujours imminente et toujours repous- sée. Entre temps, il doit s’assurer que la moindre activité contribue à l’effort de conjuration de la guerre : le travail. C’est le travail lui-même qui est austère, en tant que mortifica- tion des sens. Au point où il est impossible de déterminer

travaille que pour le demeurer. /

une haine du vivant, non seulement en tant qu’il préfère la matière morte, plus docile à l’arrachement, mais aussi parce qu’il ne redoute rien plus que la figure du « bon vivant ». Thématisé comme buen vivir par la résistance au- tochtone au développement dans les Andes, la vie simple que le bon vivant oppose au culte du travail peut égale- ment être rapprochée la farniente méditerranéenne, cible actuelle de l’austère troïka nord-européenne. Il s’agit, pour le bon vivant, de tenir et de s’en tenir à une conception du bonheur qui ne dépende plus des monstrueuses logistiques extractives, sans rien céder au chantage du développement, dont l’envers est toujours le bidonville. Ce n’est qu’armé d’une telle confiance envers notre idée du bonheur, toute simple, que nous saurons sortir de l’austère extractivisme qu’est l’économie, et habiter le monde qui nous est imparti, ce joyeux bordel qui n’en finit plus d’exister.

Enfin, l’austérité en elle-même, ce singulier mélange de sévé- rité, d’abnégation et d’avarice, semble appartenir en propre

 

Paul Petit

à l’ethos capitaliste. Tempérament nordique de l’insatiable

mars 2015

47

CHRONIQUES

on sen contre-câlisse semaine 1

23 au 29 mars 2015

C’est que nous l’attendions ce printemps. À l’opposé de tout le reste de la planète, le Québec a vécu le pire hiver de l’his- toire recensée, avec une moyenne de -15°C en février et de fréquentes pointes de -40°C. L’envers du réchauffement climatique c’est ce vortex polaire, que la fonte des glaciers repousse par-delà les plateaux arctiques, pour s’installer comme par malédiction dans notre pauvre patelin.

Il ne faut donc pas s’étonner que dès sa lancée 1 , le mou- vement a montré des signes d’exaspération. Cette fois, et contrairement à 2012, il n’y a plus d’illusions à perdre, pas plus qu’il n’y a de réclamations à décevoir. On n’entend plus ces éternels slogans qui visent la tête pour l’enjoindre à prendre conscience de son erreur : plus de « Charest hou hou! » ni de Couillard du tout. Cette fois personne ne s’étonne de l’absence de réponse du gouvernement. La grève n’a rien à lui demander. Sinon de se résigner à la dispersion, après l’avoir dérobé de ce qui fait son pouvoir :

son infrastructure. Non pour l’administrer autrement, ne serait-ce que de manière autogérée, mais pour la désactiver et s’en passer, tout simplement.

1. Le 21 mars 2015, 28 associations étudiantes regroupant 60 000 étudiants déclenchent une grève reconductible pour au moins deux semaines.

4848

chroniques

Ce n’est pas tant que le mouvement n’a pas de revendications que l’idée même lui apparaît déplacée. Comment pourrait- on demander quoi que ce soit à une poignée de gloutons

forcenés qui fraye sans gêne avec la mafia sicilienne? Et si la population du Québec a voté pour eux, qu’est-ce qu’on peut

y faire, sinon s’en câlisser? Les bannières « Fuck toute » et

« Mangez toute de la marde » en tête de cortège ne laissent place à aucun équivoque: l’ennemi du mouvement, c’est la

totalité. Celle qui, sociale, récuse toute division. Celle qui, économique, refuse toute gratuité. Celle qui, symbolique, refuse toute magie. Pour le coup, le mouvement présent s’accommode bien de l’absence de porte-parole s’affairant

à traduire ses remontrances dans le langage majoritaire,

puisqu’il est précisément question d’assumer le différend qui l’oppose irréductiblement à la totalité totalitaire. Il se débarrasse du même geste des instances syndicales et de ses procédurites, entremetteuses qui apparaissaient indis- pensables jadis. Même l’ASSÉ, qui s’accorde la paternité de 2012, est complètement dépassée, et peine à cacher sa volonté de refréner sa base. Or rien n’y fait, les grévistes s’en sont retournés joyeusement à leur état originel, à leur pauvreté en espèces – mais richesse en monde –, où il fait bon vivre en bon vivant.

D’autant plus qu’après six mois de congélation, le printemps apparaît en soi comme une revendication suffisante. Car nul n’est dupe de la cause du vortex polaire: le Canada actuel carbure entièrement sur les sables bitumineux albertains, la catastrophe environnementale du siècle. Les évangélistes conservateurs sont prêts à tout pour sortir leur boue toxique du continent. En attendant les pipelines prévus pour longer le fleuve Saint-Laurent et empoisonner à terme ¼ de l’eau

fucK toute!

4949

potable de la planète, une pléthore de trains-blocs, souvent longs d’une centaine de wagons, grincent les rails à toute allure. La déflagration chthonienne qui avait décimé 47 per- sonnes à Lac Mégantic en juillet 2013 n’y a rien changé : en cinq ans la quantité de pétrole acheminé par rail a augmen- té de 28 000%. 2

L’austérité qui, comme partout, sert de prétexte « légitime » au mouvement, doit être comprise à l’aune de cette entre- prise apocalyptique. Sans quoi la prévisible démission des syndicats à l’appel de « grève sociale » ne saurait rendre justice au caractère exceptionnel de cette grève étudiante déclenchée pour des raisons strictement politiques, sans intérêt corporatif. En termes macroéconomiques, le Canada se compare davantage aux pays extractivistes comme la Chine ou le Brésil qu’à l’Espagne indignée. C’est du moins l’opinion du Premier ministre Couillard, dont le livre de chevet – The Fourth Revolution – conçoit l’austérité comme un moyen de rattraper en compétitivité les pays « émer- gents », en travaillant à désensibiliser la population face à l’écocide, le travail forcé et les répressions potentiellement fatales. L’austérité, c’est l’absence de scrupules dans le massacre du monde. Et lorsque l’hégélien Couillard se reprend pour dire que l’austérité n’existe pas, qu’elle n’est « qu’une vue de l’Esprit »�, cela ne s’applique qu’aux austères eux-mêmes, ceux-là qui ont perdu leur âme.

C’est dire que nous avons affaire à des psychopathes.

Partout, derrière le moindre cubicule de la moindre boîte, c’est toujours le psychopathe qui règne. Cause psycholo-

2. M. Brewster & B.Shingler. « Le transport de pétrole par train augmente de 28 000% ». La Presse, 7 juillet 2013

5050

chroniques

gique des détresses opposées – de la dépression qui, froid aidant, accable les sensibles à une copieuse pharmacopée – la psychopathie s’avère l’ennemi commun de tous les gens du commun. Quant au mouvement actuel, son assaillant immédiat – la police – semble en être pétrie jusqu’à la moelle. Et la première semaine de grève a fourni la preuve définitive de la nécessité de donner une leçon d’humilité aux flics pour les tenir en respect et défendre nos manifs. Avec la loi spéciale de 2012, la police de Montréal avait déjà acquis une autonomie considérable en termes de pouvoir discrétionnaire, provoquant l’entrée en scène des casseroles pour dénoncer leurs bastonnades aveugles et arrestations de masse – jusqu’à 700 en une soirée. Depuis, l’austérité tous azimuts ayant visé leurs régimes de retraites, les flics n’ont pas hésité à menacer la municipalité en laissant leurs frérots pompiers saccager l’Hôtel de ville de Montréal. Mais ils ne se sont pas débarrassés pour autant de leur vieille haine des grévistes. Pour ces porcs, il en va de leur orgueil insatiable : il leur faut venger toutes les humiliations subies aux mains de ces « p’tits culs » sans défense qui forment la masse gréviste, et qui vont en se multipliant.

Alors ils sont venus en force, dès le début. Sans la moindre gêne ni sentiment d’honneur, ils mettent le paquet à chaque rendez-vous gréviste en envoyant des effectifs monstrueux, à la hauteur de leurs 640 millions de dollars de budget annuel. Nonobstant cette stratégie honteusement suprématiste, les manifest-actions matinales de lundi et de mardi, qui se sont heurtées aux souricières policières dès qu’elles ont pris la rue, ne se sont pas laissées intimider. Si la police a repris sa hargne de 2012, avec sa loi municipale P6 interdisant les manifs sans itinéraires dans la foulée de la loi spéciale, les grévistes ne se retrouvent pas moins

fucK toute!

5151

où ils s’étaient laissés alors, avec la même détermination et la même intelligence intuitive. Renvoyant aux flics leur slogan syndical autocollé sur leurs casques et boucliers – « Nous, on a rien volé! » -, les grévistes ont assumé de défoncer les lignes porcines, brisant leur nacelle bovidée et libérant leurs camarades sous-numéraires. Le mot a dû se passer, la facilité du stratagème a dû se raconter, puisque les jours suivants la rupture des souricières est devenue systématique. Mardi 3 , la première Ostie de grosse manif de soir d’une série qui risque d’être longue a défoncé nombre de barrages de flics à coups de gourdins et de caillasses, serrant les rangs pour empêcher les flics d’entrer, dans une joyeuse ambiance de camaraderie retrouvée – plus de 10 000 ami.e.s, ça fait chaud au coeur!

Par contre, le soir même à Québec – ville gangrenée par les douchebags qui forment le type majoritaire du Québécois, forme-de-vie souveraine que protège la police –, la manif de soir s’est soldée par 274 arrestations. Mais c’est jeudi que ces mêmes porcs ont complètement capoté, lorsqu’ils ont foudroyé Naomie Tremblay-Trudeau, 18 ans, en lui tirant une bombe lacrymogène directement dans le visage, à bout tout à fait portant. Ajoutant l’insulte à l’opprobre, le maire de Québec en a rabattu la faute sur les manifestants en déclarant que « vous choisissez qu’il y ait de la pagaille si vous ne donnez pas votre itinéraire ». 4 Une poignée de fascistes a même monté un groupe Facebook en appui au porc en question, immatriculé 3143, intitulé « Je suis 3143 », et réclamant d’éborgner plus d’étudiants. C’est de tels abus que présageait le collectif Armes à l’oeil, lorsqu’il lançait en

3. Le 23 mars 2015.

4. Jean-François Racine. « Un policier tire un projectile en plein visage

d’une manifestante ». Journal de Québec, 27 mars 2015.

5252

chroniques

début de semaine une campagne de financement pour per- mettre au camarade Maxence Valade, éborgné par un fusil ARWEN à l’émeute de Victoriaville en mai 2012, de pour- suivre la Sûreté du Québec en justice :

À bien y penser, l’argument récurrent selon lequel les armes à « létalité réduite » remplaceraient l’utilisation probable des « vraies » armes à feu est fallacieux. La police oserait-elle vraiment tirer à balles « réelles » dans une manifestation? Le scandale qui s’ensuivrait serait dévastateur. Dans les faits, c’est plutôt la matraque qui est remplacée par les armes à létalité réduite. Ce qui revient à dire que ces armes réinstaurent, après quelques décennies d’accalmie « sociale-démocrate », le droit pour la police de « tirer dans le tas. 5

C’est bien ce droit que s’arroge la police dans sa lâcheté sans cesse croissante. Bientôt ce seront les drones et les canons à micro-ondes qui s’occuperont de nous lessiver à risque nul. Mais pour l’heure, les grévistes sont plus que jamais résolu.e.s à mettre en échec la terreur qui veut les acculer à cesser d’attendre quoi que ce soit de l’existence. Vendredi 6 , la deuxième manif de soir, pourtant appelée à trois jours d’intervalle, ne s’est pas laissée intimider par la quincaillerie policière – flashbangs et balls, gaz CS, etc. – qui l’intimait à déguerpir. Plutôt que de retourner chez soi, les 5000 camarades ont profité de la dispersion pour se séparer en plusieurs dizaines de cortèges aussi mobiles qu’imprévi- sibles, trimballant le mobilier urbain, dans un joyeux bordel à peine entaché par les 84 arrestations. Le lendemain, nous étions encore 5000 au rendez-vous pour la manif d’après- midi, avant de se déplacer en chœur aux confins de la ville

5.

Collectif

Armes

à

l’oeil.

«

armesaloeil.com/ 6. Le 27 mars 2015

Pour

entraver

l’impunité

».

http://

fucK toute!

5353

pour tuer dans l’œuf une faction québécoise de Pegida qui voulait défiler dans le Petit Maghreb.

Il est pourtant difficile de dire ce que nous réservent les prochaines semaines. Certains (toujours les mêmes) s’éver- tuent à semer la zizanie parmi les troupes, soulignant l’aventurisme, le manque de réalisme politique et l’effronte- rie adolescente qu’indiquerait l’absence de revendications. Ça compare avec les chiffres de 2012 (tassant sous le tapis tous les efforts déployés alors pour conjurer ce qui est pré- senté aujourd’hui comme la référence ultime du « bon » mouvement), ça estime que le mouvement ne se généralise- ra jamais au sein de la « société québécoise » s’il se maintient dans cet esprit railleur. Ainsi soit-il : nous assumons.

Mais il n’en demeure pas moins que, sans répondre à cette injonction à la généralisation, il faut reconnaître que bien des remous guettent leur heure sous le couvert des mouve- ments institutionnalisés. Bien des leaderships syndicaux, malgré leur tranquillisation responsable, sont en passe de perdre leur souveraineté : votes de grève sauvage chez les enseignants collégiaux pour le 1er mai, piquetage hors-né- gos dans les écoles primaires, grève inversée dans le CSSS de Laval, résistance aux expulsions auxquelles font face nombre de centres communautaires de quartier, simple impossibilité d’implanter les mesures débiles votées en trombe dans les services publics et au-delà… Les attaques sont si flagrantes, les têtes de mouvement si évidemment molles et incapables de faire politiquement face à l’urgence qu’il ne reste plus qu’à prendre en main le refus du saccage. Par-ci, par-là, des gens s’activent hors cadre pour se joindre à ce mouvement qui se veut définitivement sauvage. Et c’est peut-être à ces gestes que le printemps peut servir

5454

chroniques

de creuset. En autant qu’il assume pour seule finalité et seul horizon stratégique celui, joyeux et déjà victorieux, de l’élaboration de nos forces révolutionnaires en vue des refus présents et des combats à venir. C’est un printemps rampant qui s’élabore au Québec, et il s’agit de s’affairer au tissage des liens assumés et des tactiques effectives qui lui permettront de tenir, de lutte en lutte : voilà peut-être l’horizon de cette grève, aux deux pieds bien plantés dans une conflictualité qui dépassera de loin sa parenthèse tem- porelle.

Le spectre de la grève est donc bel et bien revenu hanter le Québec – et Dieu sait qu’il y a des squelettes dans son placard. Mais ce débrayage ne sera pas une répétition, ni la reprise de 2012 en farce, ni la répétition générale d’une grève sociale où le Travailleur daignera nous sauver ex machina. Les choses qui devaient être apprises et dites l’ont été en 2012 – se fendre le cul à fouler le pavé une demi-an- née durant, c’est tout un laboratoire. Et l’élection qui y a mis fin nous a appris qu’un pur affrontement entre la plèbe avec le souverain peut difficilement survivre à la substitu- tion du dernier. Il nous faut désormais trouver le moyen de transcender tous les remaniements possibles du personnel politique, ce qui suppose de les rendre impossibles. Rega- gner la capacité d’immobilisation, de l’occupation d’espace et de la prise de terre – ce que 2012 avait négligé par la succession innombrable de défilés mobiles –, pourrait assu- rément contribuer à inscrire le mouvement dans la durée, débordant la grève instituée par un faire-grève infini. Nous serons bien obligés, considérant la psychopathie permise et l’apocalypse promise, de mettre à bas le pouvoir institué, en faveur d’un monde qu’il reste à penser, mais dont la grève nous donne à tout coup une expérience indélébile.

fucK toute!

5555

Collectif de débrayage

5656

chroniques

on sen contre-câlisse semaine 2 30 mars au 5 avril 2015

Vous mourrez de modestie, osez désirer, soyez insatiables, délivrez les forces terribles qui se font la guerre et tournent en rond sous votre peau, ne rougissez pas de vouloir la lune :

il nous la faut.

-Jean-Paul Sartre Préface Aden Arabie (de Paul Nizan)

C’est avec aplomb qu’a été donné le coup d’envoi de cette deuxième semaine de grève: la reprise des hostilités a pris la forme d’un blocage tous azimuts de la plus grande univer- sité publique de la province. 7 Masques à l’appui, quelques centaines de grévistes ont effectué sur place une grève que les administrations et le pouvoir en place refusent tou- jours de reconnaître, à l’encontre de sa factualité même. Une grève boudée par l’association étudiante de l’École des

« sciences » de la gestion, qui dès lors s’est vue retirer ce

« service » auquel elle prétend avoir droit. La grève s’impose,

rappelle encore au droit son caractère fictif et illusoire. Le blocage de l’UQAM a tout de même permis de rappeler la hargne des anti-grévistes, appelant à une intervention policière musclée, à une répression systématique de toute initiative pouvant les priver de leur rapport commercial à

l’éducation. Les flics, qui ont mis plusieurs heures avant de se déplacer, n’ont pas dispersé les lignes de piquetage dures dressées par les grévistes : une sorte de rétention formelle semblait s’être déposée sur l’appareil répressif, comme si la

7. Occupation de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), le 30 mars 2015.

fucK toute!

5757

mauvaise presse des derniers jours à l’égard des blessures subies par les manifestant.e.s avait forcé l’alignement de la police sur les demandes institutionnelles d’interventions qui semblaient se faire attendre.

En effet, le soir même, la première Ostie de grosse manif de soir de la semaine n’a pas reçu l’accueil répressif que les évé- nements du matin auraient pu laisser présager : une foule massive a écumé la ville pendant plusieurs heures, dans une ambiance énergique, mais plutôt contenue. Les flics avaient encore une fois mis le paquet, escortant la manif de leur cavalerie et de cordons semi-soudés qui accompa- gnaient la déambulation comme pour rappeler la ligne à ne pas franchir. Et elle ne le fut pas, confirmant l’état de flotte- ment des événements, où combativité de rue et répression aveugle semblaient se tenir à égale distance, question de voir comment la situation orienterait le cours des choses. On a tout de même pu remarquer les nombreuses effusions de sympathie envers le mouvement : des automobilistes qui klaxonnent en appui aux applaudissements aux balcons et fenêtres, le mouvement se fait remarquer et soutenir; on a même entendu quelques casseroles résonner rue Laurier, en écho à 2012.

Pourtant, les ardeurs persistantes de début de semaine ont été marquées par la diffusion mass-médiatique des réserves du conseil exécutif de l’ASSÉ quant à la poursuite du mouve- ment ce printemps. La division implicite, palpable depuis le début des hostilités, a alors éclaté au grand jour. Gênée par son propre dépassement par une « base » qu’elle voudrait solide mais obéissante, la tête structurelle de l’organisation étudiante nationale a explicité son désaveu du printemps en faveur d’un repli « stratégique », question d’économi-

5858

chroniques

ser les forces pour l’automne, et d’attendre les syndicats nationaux, dinosaures d’une mobilisation à prévoir, mais sans cesse repoussée. Des structures syndicales qui en savent davantage sur l’art de réfréner les ardeurs de la base que sur celle d’organiser un mouvement combatif. Alors qu’un « repli » implique une offensive future, du moins un certain dépliage prochain, les petits chefs d’État-major se rabattent sur une éventuelle grève syndicale qui donnerait plus d’ampleur au mouvement, ce qui revient à promouvoir sa clôture définitive jusqu’au coup d’envoi officiel. Ironie du sort, la dernière page du Devoir qui annonçait le repli de l’ASSÉ vers l’automne syndical stipulait en première page qu’il n’y a « pas de grève imminente dans le secteur public ». 8

Quiconque traînait dans le milieu étudiant avant la grève savait bien que ces deux stratégies s’affrontaient plus ou moins directement : riposte directe devant les attaques (printemps) et attentisme concerté avec la « société civile » (automne). Pourtant, que le conseil exécutif ait le culot de s’exprimer ouvertement contre le mouvement qui a lieu ne fait que confirmer sa crainte de voir son plan relégué aux oubliettes, et sa ferme volonté de le saboter, quitte à aller à l’encontre d’une sacro-sainte démocratie directe qui a entériné le plan du printemps. Une prise de position qui témoigne de la proximité, voire des affinités, entre repré- sentants – qu’ils soient syndicaux et étudiants –, souvent plus près de leurs comparses qui trônent « au sommet » que de la « base » qu’ils prétendent représenter.

L’Ostie de grosse manif de soir féministe du lendemain tombait à point pour rappeler aux pseudo-éclairés des ins-

8. Robert Dutrisac. « Pas de grève imminente dans le secteur public ». Le Devoir, 1er avril 2015

fucK toute!

5959

tances qu’ils ne contrôlaient rien de ce mouvement. Les pancartes contre l’exécutif ou contre la notion même de

« repli stratégique » fusaient de toutes parts, au gré des nou- veaux slogans concoctés pour l’occasion afin de mettre de

l’avant la colère des femmes contre l’austérité, le patriarcat et plus particulièrement les effets qu’auront les réajustements structurels du gros Barrette 9 sur l’accès à l’avortement. Le lendemain, en guise de poisson d’avril, une fausse manif

« pour l’austérité » a concrétisé l’ironique « grève inversée », sous l’égide de slogans implacables comme « Fermons les régions », « Éborgnez-les tous! », « Darwinisme social : la seule solution » et « Le travail rend libre! ».

Or si, encore une fois, on se câlisse bien des directions syndicales, il semblerait que nombreux sont ceux et celles qui se laissent encore impressionner par les indications des « représentant.e.s » qui prétendent avoir une vue d’en- semble sur la situation. Si bien qu’une rumeur de doute envers le mouvement du printemps a commencé à circu- ler, une rumeur amplifiée par des anti-grèves bien trop contents de pouvoir enfin sonner le glas d’un mouvement qui leur rappelle qu’ils ne règnent pas en maîtres sur le cours des choses.

L’angoisse constitutive de la démocratie directe – qui subordonne toute initiative effective à la pseudo-néces- sité d’un « plan clair », de « procédures fonctionnelles et transparentes », etc. – rappelle la foi que ses fidèles ont envers les structures organisationnelles dites « légitimes ». Lorsqu’elles manquent à l’appel, un manque de confiance s’installe soudainement. L’imprévisibilité fait peur, l’ab- sence de discours clair et éclairant laisse entrevoir le fond

9. Ministre de la Santé et des Services sociaux du Québec.

6060

chroniques

sombre de la colère qui inonde, mais qui grouille aussi de potentiel. Car c’est de leur propre capacité d’agir « sans mandat » que ces gens ont peur. C’est peut-être ce qu’il faudra combattre le plus fortement ces prochains temps :

cette crainte du mouvement envers sa propre puissance, qui le pousse à s’assurer les arrières de l’organisation formelle, de l’appui populaire mobilisé par un discours raisonnable et intelligible. Car la grève est débâcle – elle ne demande pas de permission, elle ne s’explique pas, elle prend, elle survient et impose sa propre parole. Une parole affective, chargée des heurts contre ce monde aussi médiocre qu’étendu, laissant place à une présence sensible aux interstices, aux sourires complices de la lutte partagée.

Il y eut pourtant une marée monstre pour faire taire les angoisses. Paradoxalement organisée par l’ASSÉ – laissant entendre les conflits internes qui traversent l’organisa- tion – la manifestation nationale du 2 avril a montré que le grand nombre était là pour le printemps. Aussi timide et humoristique que la manif de soir de mercredi – qui a donné son « itinéraire » aux flics sous la forme d’une distri- bution massive du magazine itinérant du même nom – c’est une gigantesque marée humaine, rappelant les plus grands rassemblements de 2012, qui a déferlé sur la ville ce jour-là pour dire que c’est là que ça se passe, qu’il ne faut pas lâcher. Au-delà des contingents opportunistes des partis d’oppo- sition, les défilés syndicaux et leurs chorales nationalistes parmi la masse de monde rassemblée là, les multiples ten- tatives de prendre les rues fermées par les flics, la barricade et l’occupation – même momentanée – du parc Émilie- Gamelin en fin de manif ont tout de même montré que le mouvement n’était pas qu’une gentille procession. Qu’il ne laisserait pas cadrer dans une marche à suivre déterminée.

fucK toute!

6161

Pourtant, les affrontements internes au sein du milieu étu- diant semblaient tout de même en avoir ajouté au retour du froid pour calmer les ardeurs. Après la manifestation de jeudi, une pause semblait nécessaire : tous les regards se sont tournés vers le Congrès de l’ASSÉ. Congé sacré aidant, la manif populaire de samedi, ridiculement peu nombreuse, se contenta de tourner en rond au sein du péri- mètre érigé par la police avant de se transformer en sit-in improvisé, marquant l’attente du mouvement envers la suite des choses.

Le congrès tant attendu – les médias bourdonnant autour des portes en l’attente de faits saillants – a donné lieu à un renversement d’une importance cruciale pour l’histoire du mouvement étudiant québécois. Alors que l’ASSÉ a consi- dérablement étendu son membership depuis la grève de 2012, l’organisation semblait prendre la pente traditionnel- lement réservée aux partis en croissance : modération du discours pour incorporer les franges moins radicales, copi- nage institutionnel, etc. Son appel à rentrer en classe, alors que la mobilisation ne cessait de croître, a été senti comme une trahison. En appelant à reporter la grève aux calendes grecques dans son cahier de congrès, il était prévisible que les vautours médiatiques s’en saisiraient pour accuser la perte de souffle du mouvement. Par modestie ou pour sauver sa peau, l’exécutif a ouvert le congrès en annonçant qu’il démissionnerait en bloc à son issue. Mais son agenda rencontra aussitôt le silence des délégué.e.s présent.e.s :

ce n’est pas vous qui démissionnerez, mais nous qui allons vous destituer. Une fois que ce fut fait, l’exec déchu quitta précipitamment les lieux. C’en fut fait des tergiversations. Une semaine perdue pour passer outre l’abandon. De retour

6262

chroniques

à la grève, celle-ci sera transfigurée : la machine de l’ASSÉ réouverte aux possibles, par-delà sa sclérose en plateforme, pourrait se révéler un atout crucial lorsque viendra le temps de tout bloquer.

Les loups désirent la lune : chaque soir hurlée en hordes, rameutée en meutes. Mais la lune n’est pas l’os : nul maître n’en a la mainmise. La lune gît là comme la fleur : sans pourquoi, à son heure. Ce que nous voulons est déjà là : suffit de lever la tête.

Collectif de débrayage

fucK toute!

6363

on sen contre-câlisse semaine 3

6 au 12 avril 2015

C’est la direction de l’UQAM qui a sonné le tocsin en s’en prenant à neuf étudiant.e.s soupçonné.e.s d’avoir participé à diverses « perturbations » depuis l’hiver 2013. Purement et simplement voué.e.s à l’expulsion, pour des gestes somme toute routiniers de l’activiste uqamien moyen : éteindre des néons pour lever un cours tenu par des malséants en dépit du débrayage, chahuter la conférence d’un ministre en ayant l’indiscrétion de s’enquérir sur ses investisse- ments pétroliers, etc. Bref, selon le réquisitoire, il suffit de « bloquer un corridor » ou de « hausser le ton » pour se voir révoquer des années de cursus. Et Monsieur Blais, le por- celet – philosophe analytique, de surcroît –, qui fait office de ministre de l’éducation, de renchérir en invitant les rec- teurs à « expulser deux ou trois étudiants par jour »�, parce qu’une personne « qui porte une cagoule ne mérite pas de s’appeler un étudiant » 10 . Décidément, pour le triumvirat du principe de réalité (en sus de Blais, le cybernéticien Proulx, recteur de l’UQAM et le neurochirurgien Couillard, Premier ministre), l’heure de la purge a sonné. On dégotte un demi-million pour l’embauche de nouveaux agents de sécurité à l’UQAM, en pleine austérité budgétaire. Et quels cabots! Pour un salaire de Starbucks, ils s’exposeront les semaines à venir aux coudées franches de camarades très réellement en tabarnak. Car il en va maintenant de la possi- bilité de grèves futures, et nous comptons bien ne pas nous en priver.

10. Philippe Orfali, Marie-Andrée Chouinard et La Presse Canadienne « Le ministre Blais dit non à l’encadrement du droit de grève ». Le Devoir, 9 avril 2015.

6464

chroniques

Pour saisir l’ensauvagement actuel, il faut bien com- prendre ce que représente la levée de cours dans notre tradition de grève. Car c’est ce geste, profondément ancré dans le rituel gréviste, qui en est progressivement venu à être contraint, marginalisé puis criminalisé par les admi- nistrations, ministères et médias de concert. La levée de cours, c’est littéralement le nerf de la grève. À tout coup, connards et connasses s’arrangent pour contourner les votes de grève, arrangeant des rendez-vous pour dispen- ser la matière, faisant fi des grévistes qui écopent de leurs convictions. Ces cours en catimini, il faut les lever. Cela ne posait pas problème jadis : la diplomatie suffisait; à force les scabs entendaient raison. Mais la surveillance a changé la donne, et on a fini par ne plus pouvoir déambuler en toute innocence à visage découvert, sous peine de se faire appeler par son petit nom par les gros gardas. Il a fallu se masquer ; il a fallu avoir quelque chose à cacher. Et en ces temps de la fin, les sots ont le terrorisme facile. À la moindre grogne, ça crie au loup dans la bergerie. Et pour défendre les moutons de « l’intimidation », il faudra sortir les chiens.

Mardi le 7 avril, suivant l’injonction 11 , les médias ont passé la journée à ressasser à satiété les images des grévistes masqués, des scabs pris de panique et des autorités indi- gnées. La comparaison à l’EI semble brûler les lèvres de chaque annonceur télé. Les grévistes se le tiennent alors pour dit : la table est mise pour dépasser les bornes. Le lendemain, les levées de cours du matin sont ardues. Des

11. Injonction provisoire accordée par le juge Mongeon de la Cour supérieure du Québec interdisant à quiconque de « bloquer l’accès à l’université et d’empêcher la tenue des cours et des activités de l’établissement » sous peine de sanctions judiciaires. Christiane Desjardins. « Accès aux cours : injonction accordée à l’UQAM ». La Presse, 1er avril 2015.

fucK toute!

6565

colonnes de molosses privés bloquent systématiquement l’accès des grévistes aux cours à lever ; geste ridicule s’il en est, car les cours ainsi bloqués du blocage sont levés par le fait même. Comment, en effet, enseigner dans une telle pagaille? Il n’en demeure pas moins que les petits groupes d’une trentaine d’encagoulé.e.s qui assurent, à corps dé- fendant, le respect de la grève, sont dans une situation précaire, avec la quantité de moyens répressifs que l’univer- sité mobilise à leur encontre. D’autant plus qu’il suffit d’un appel pour que la flicaille psychopathe rapplique, avec à sa disposition des moyens virtuellement illimités. La semaine précédente, une camarade avait déjà été immobilisée par une agente de sécurité et remise aux flics lors d’une levée de cours. Leur arrivée en masse n’était qu’une question de temps.

Mercredi matin, les levées de cours reprennent là où elles s’étaient terminées la veille : dans l’impasse. Mais des appels d’urgence réussissent tout de même à rapatrier un nombre considérable de camarades pour les cours de l’après-midi. Fort d’une bonne centaine de grévistes, le cortège se met en branle à travers l’UQAM. Et nonobstant les vigiles en psy- chose qu’il fallait ponctuellement tasser du chemin, le défilé allait bon train… jusqu’à ce que l’antiémeute débarque sour- noisement. Flashballs et bâtons télescopiques au poing, ils saisissent leurs proies avec une violence inouïe, les proje- tant par terre avec l’aide des chiots privés, au beau milieu d’un espace de cantine où des équipées non-grévistes dé- gustaient leurs sandwichs, rivés sur leurs macbooks. Dans les classes autour, les séances de cours à lever le seront plutôt violemment, poivre de cayenne aidant. Il fallait y penser :

la police n’est pas là pour assurer la sécurité de qui que ce soit. Faites intervenir ces psychopathes dans un bâtiment

6666

chroniques

public et c’est l’hécatombe assurée pour tous les corps en place – anti-grévistes inclus. La souricière alors déployée au sous-sol du pavillon J.-A. de Sève a fait dans la surpêche. Parmi les 22 arrêté.e.s, une bonne partie n’avait strictement aucun rapport avec les levées de cours en cours. Qu’à cela ne tienne, illes seront détenu.e.s dans une salle de classe durant plusieurs heures avant d’être conduit.e.s au centre opérationnel. Au final, ne sachant trop quoi leur reprocher, illes seront simplement accusé.e.s de méfait – c’est-à-dire d’avoir résisté à leur arrestation –, et d’attroupement illégal, chef absurde s’il en est pour une université dont chaque cours pourrait tomber sous sa définition.

Il va sans dire que l’évènement a provoqué l’ire non seulement des camarades estudiantins, mais du corps en- seignant à qui l’on demande de donner cours dans pareil gâchis. 12 Une troupe considérable s’est peu à peu aggluti- née autour du cordon canino-porcin, débordant le long des escaliers roulants et à l’étage; des barricades de fortunes se sont levées. Une poignée de profs avec un minimum de décence ont fait don de leur présence pour s’installer devant les flics, assurant aux grévistes qu’illes contacteraient l’ad- ministration pour négocier leur départ et la libération des camarades. Un vice-recteur, dit-on, serait en route à cet effet. Nous saurons plus tard que ce dernier s’est contenté d’un aller-retour en ascenseur. Les flics partiraient bel et bien, c’est l’évidence, mais en ce qui concerne les arrêté.e.s, l’admin n’en glisse pas mot.

Devant l’inflexibilité des bureaucrates suite à cet épisode

12. Le dérapage policier du 8 avril 2015, capté dans le feu de l’action par un camarade du Guet des activités paralogiques, propagandistes et anti-démocratiques (GAPPA) : https://gappasquad.wordpress.

com/2015/04/08/8-avril-2015-le-spvm-provoque-un-chaos-a-luqam/

fucK toute!

6767

monstrueux, le mot commence à circuler parmi les étudiant.e.s resté.e.s sur place les invitant, justement, à rester sur place. Une occupation! Ce qui ne fut pas pos- sible en 2012, l’occasion nous en est donnée sur un plateau d’argent. Et cette fois, elle serait habitée par une colère bien palpable. Des vagues successives de camarades inondent peu à peu le pavillon, tandis qu’une assemblée informelle assure une logistique minimale. Ce soir, la direction de l’UQAM recevra la monnaie de sa pièce, si elle ne s’engage pas à mettre de l’eau dans son venin.

l’occupation : spring breaK 4ever

Il faut dire que ça a commencé dans une atmosphère bon enfant et, aussi bien, bon vivant. Une première chose, semble-t-il, fut de transformer le comptoir qui fait norma- lement office de guérite aux gardas en un habitacle à l’usage de qui voulait bien s’improviser DJ. Le luxe d’un système de son juste assez puissant a vite été rehaussé de l’ajout d’un stroboscope laser, et plus tard d’une machine à fumée, déni- chés Dieu sait où afin de donner à l’occup’ la tonalité de fête qu’elle désirait, pour son plaisir comme pour son courage.

Il était ensuite temps de manger et par on ne sait trop quelle sollicitude anonyme, cinq ou six tables où une corne d’abondance avait déversé une chère des plus variées sont apparues. Ce banquet se déployait sous le regard hébété d’une poignée de soupeurs du Bistro Sanguinet, que des portes vitrées séparaient étanchement du reste du pavillon. À n’en point douter, nous avions là affaire à des étudiant.e.s de l’École des sciences de la gestion, dont l’essentiel de la pédagogie consiste à anesthésier tout être-au-monde em-

6868

chroniques

pathique. Et comme de fait, le seul réflexe que la situation leur arracha fut celui de dégainer leur caméra iphone comme par tourisme existentiel. Aussi, la foule, vite lassée par ce marasme, s’est-elle plus tard avisée, à l’aide de bannières, de faire tomber le rideau sur ce mauvais spectacle.

La trame sonore était entrecoupée de mic check vocaux par lesquels une assemblée générale intermittente, libérée de toutes ses lourdeurs narcissiques habituelles, était rendue possible du fait d’une propagation de la parole en écho, comme si en l’absence d’un micro on pouvait enfin s’en tenir à l’essentiel. Alors que les assemblées générales habi- tuelles mettent six heures à voter la simple reconduction d’une grève, l’occupation spontanée organise le party de la décennie en quelques phrases bien placées.

La soirée était encore jeune alors que l’amplificateur réqui- sitionné a fait retentir, à la suite d’un bon beat de Dead Prez, « Wilderness » de Joy Division 13 , en écho à l’ambiance à proprement parler mythique qui régnait déjà. On espérait encore à ce moment-là une issue favorable aux négociations qui se déroulaient à huis-clos entre profs, représentant.e.s étudiant.e.s et rectorat : négociations pour lesquelles l’oc- cupation était censée avoir le poids d’un « pensez-y bien ». À court d’utopie, les parties étudiantes et professorales se bornaient humblement à demander la levée des expul- sions, de l’injonction et des arrestations de l’après-midi, et que les flics ne pénètrent plus dans l’enceinte de l’UQAM :

demandes nées exclusivement d’une répression inédite. Mais la partie rectorale, qui avait pourtant accepté de négo- cier, plie bagage vers les 21 heures, comme s’il s’était agi,

13. « I travelled far and wide through many different times / What did you see there? ».

fucK toute!

6969

tout au long, de les narguer. C’est la présidente du syndicat des professeur.e.s qui est venue l’annoncer. Peu de temps après, le recteur diffuse un communiqué où il s’exprime dans la prose algorithmique pour laquelle il a été program- mé. Outre les nombreuses coquilles, rien de plus à se mettre sous la dent qu’un remix désobligeant de ses missives pré- cédentes. Retour à la case départ. Rien n’a bougé, malgré le drame des arrestations et de la police dans l’université, la médiation des profs, puis la négociation, et, enfin, en dépit même de l’occupation. Sans même évoquer une prochaine rencontre, la direction vient de débouter la communauté universitaire avec l’impassibilité d’une intelligence artifi- cielle. Et bien sûr elle s’attend des centaines d’étudiant.e.s qu’illes s’en retournent la mine basse chez eux et elles. Au contraire, c’est à cet instant que la foule chatoyante se voile de noir.

Au lieu de tergiverser à l’infini sur les modalités de l’oc- cupation ou sur la nécessité même de mener celle-ci, un agencement pour le moins hétéroclite et imprévu se met en branle; chaises et bureaux commencent à s’empiler devant les portes d’entrées alors que certains se préparent à exé- cuter leurs meilleurs pas de danse. Peu importe ce qu’on en dit, l’occupation a lieu. Il n’en fallait pas plus pour que la colère engrangée suite aux arrestations de la journée se déverse sur deux pauvres gardes de sécurité qui, au gré de leur témérité, ont eu le malheur de se prendre pour Batman. Neutralisés par quelques bénévoles, leur fuite apeurée sous une pluie de chaises contraste avec la hardiesse qu’ils avaient initialement affichée.

Tout au long de la soirée, des éclaireur.e.s se succèdent de manière erratique au micro humain pour divulguer la

7070

chroniques

position des flics. Décidément, de telles réjouissances ne sauraient rester impunies. Dans les salons à la grandeur de la province, les téléspectateurs se font promettre une intervention musclée : des ambulances supplémentaires auraient été affrétées en prévision du massacre. Les ondes radio de la police le martèlent : « On veut des arrestations ». Mais le party perdure et les paniers à salade poireautent encore dans les rues adjacentes. À l’évidence, les protocoles porcins pour évacuer 300 fêtards barricadés dans une en- ceinte universitaire vitrée ne semblent pas au point.

Au rez-de-chaussée, la foule invente toujours une fête populaire qui rend caduc n’importe lequel de ces soi-di- sant festivals qui confisquent bon an mal an une partie du centre-ville pour mener la traque à quiconque s’amuse. Aux étages se déroule une scène rappelant celle des Tuile- ries dans L’éducation sentimentale. Ici, une inconnue fait d’un monte-charge sa trottinette. Là-bas, une bande trans- forme en balançoire une caméra de surveillance exorbitée, avec ses nerfs optiques mis à nu. Plus loin, une singularité quelconque s’ingénie artistement à couvrir un mur du fond de sa pensée. À quelques pas de là, des badauds penauds promènent le marteau pour émietter au hasard quelques machines. « Voyons donc! Elles n’existaient pas v’là dix ans. Un peu de nostalgie destructrice ça fait pas de mal! ». Un peu partout, des ninjas s’en prennent systématique- ment aux dispositifs de surveillance, comme autrefois les premiers prolétaires ciblaient les horloges. Écrans plasma, distributeurs de numéros, serveurs des Sévices à la vie étu- diante : le pain quotidien de la bureaucratie se voit dans la joie restitué à son néant constitutif.

Alors que la foule du rez-de-chaussée négocie à l’unisson

fucK toute!

7171

le virage rhapsodique « easy come easy go », le party pogne jusqu’au sous-sol. Des distributrices éventrées versent leur joyeux butin : orangeades, chips et jujubes à foison! Quelques langues amères invitées par des écoliers gestion- naires s’en indigneront le lendemain, à l’occasion d’une veillée aux lampions en hommage à ces babioles sacrifiées. Des camarades ironiseront : « Je suis la machine distri- butrice ». Aussi bien dire : « Je suis la marchandise ».

Lorsqu’enfinlespsychopathesontentaméleursmanœuvres, ce ne fut qu’avec l’assurance d’une suprématie absolue. Ils devaient être au moins 300 en formation serrée, ces lâches, flashballs bien en vue, toutes brigades confondues. Pour le coup, par les bons soins de camarades, seulement deux portes avaient été laissées libres des barricades de mobilier scolaire amoncelé. Qui plus est, l’entrée souterraine, liée par des escaliers roulants, avait été brillamment colmatée par l’immense banderole « Oser lutter, c’est oser vaincre », garantie contre les lacrymos tirés du sous-sol. Néanmoins, la cervelle n’est pas le fort du porc, et les officiers ont di- rectement dirigé le gros du bétail vers l’entrée principale, considérablement renforcée. À coup de bélier, ils ont brisé la première vitrine d’entrée de peine et de misère, avant d’attaquer la seconde au pied-de-biche. Entretemps, les occupant.e.s ont eu le loisir de gober une dernière boîte de smarties avant de filer, peinards, par la porte arrière, où les attendaient une poignée de fourgons vides et des pan- neaux de signalisation. Or la basse-cour ayant été réunie en troupeau de l’autre côté, rien n’a empêché les grévistes de résoudre l’équation, en enfonçant les uns dans les autres.

Et ça s’est poursuivi dans les rues, tard encore, sans jamais que les expulsé.e.s ne soient pris.e.s en défaut, malgré les

7272

chroniques

fantasmes d’arrestations massives. Au total, il n’y aura qu’une seule prise pour la police. Dispersion victorieuse donc, où l’essaim se fond dans la nuit, préférant, avec la prudence du moment, faire faux bond aux bœufs sous sté- roïdes qui étaient venus lui chercher noise. Dans leur fuite, les ensauvagé.e.s prennent soin d’enduire le sol de savon ; en quoi ils ne prêtent pas plus d’intelligence à leurs as- saillants qu’aux deux nigauds cambrioleurs de Maman j’ai raté l’avion. Les petits débrouillards ne négligeront pas non plus d’asperger les policiers du contenu d’un extincteur, comme d’autres mettent le glaçage sur un gâteau. Et le len- demain, illes libèreront moult sauterelles dans les pavillons, répétant avec brio l’opération « Plaies d’Égypte » qui avait infesté les HEC en 2012. 14

Collectif de débrayage

14.Le 5 avril 2012, les pauvres types qui fréquentent le HEC-Montréal constatent avec stupeur que des salles de classes et des toilettes sont envahies par une nuée de sauterelles. L’opération « Plaies d’Égypte » a parlé, mobilisant un lexique théologico-littéraire qui marquera les esprits :

« Au moment où ces lignes échoient à votre curiosité, sachez que la vermine se propage inexorablement et fera bientôt du HEC une infecte masure où grouillent les plus hideuses bestioles. Or, face à la violence de vos big boss, dont vos locaux portent l’infâme signature, ce châtiment est une douceur, cette prudente calamité, une politesse. »

fucK toute!

7373

on sen contre-câlisse semaine 4

13 au 19 avril 2015

la grève, mère de l’uqam

Devant ces attaques ignobles, il a fallu assumer que la grève devrait concentrer ses forces sur son bastion prin- cipal : l’UQAM. La démesure des moyens investis par l’administration pour y traquer la moindre perturbation ne peut s’expliquer que comme une offensive concertée pour enrayer l’éternel retour de la grève qui hante ses murs depuis l’origine. Qu’à cela ne tienne : les caméras auront beau éliminer tout angle mort, les gardas pourront bien ficher et suivre les activistes à la trace, la garnison militante uqamienne n’en sera que décuplée. Si la grève entraîne une baisse drastique des inscriptions, entachant la cote de l’UQAM sur les marchés mondiaux du diplôme, les arts et les sciences humaines ne fléchissent pas pour autant. Bien au contraire : la jeunesse enragée, ce produit dérivé du dé- sastre, ne manquera pas pour garnir derechef les inflexibles cohortes du QG de la révolte. Car il en va de l’essence même de l’UQAM : née de la grève (de 1968), elle finira toujours par y revenir, tel un mioche aux jupes.

Ce n’est certainement pas la coquetterie d’une injonc- tion qui pourrait y changer quoi que ce soit. Il n’en faut pas beaucoup pour maintenir les ordonnances magis- trales dans le tiroir. Quelques corps bien placés, quelques coups bien portés, et la portée pompeusement performa- tive du décret juridique se voit matériellement reportée à sa matérialité respective : simple bout de papier avec

7474

chroniques

lequel confectionner des avions, allume-feu ou torche-cul. Qu’un.e croyant.e se mette à l’invoquer, à l’occasion d’une levée de son cours chéri, à coup sûr le fait brut aura soin de trancher : si le cours n’a bel et bien pas lieu, eh bien c’est qu’elle n’existe tout simplement pas, votre injonction. « Une vue de l’esprit », en somme. C’est là une constante, depuis 2012 et bien avant, les injonctions ne sont pas seulement anticonstitutionnelles en dernière instance – on se gardera même d’investir le moindre kilojoule d’énergie à le prouver – elles ne sont pas applicables. Car l’application, c’est l’affaire de la police. Et comme l’ont démontré des camarades avec une force éloquente, ramener les flics à l’UQAM, ça peut te réduire un pavillon en miettes. Le droit est chose très rela- tive, que supporte rarement l’épreuve des faits…

À bien y penser, si la levée de cours est partie prenante du faire-grève, c’est parce qu’elle relève du faire-faire-grève.

En cela elle est nécessairement obligeante. Les blocs de réel qu’elle soustrait à l’effectivité économique, elle les renvoie

à leur possibilité même – les potentialise au possible, et

révoque leur achèvement. Cette remise en question des cours (comme des rues, des banques, des ports ou des pipe- lines) produit en retour une nouvelle intelligence du monde.

Une connaissance, déjà, de l’infrastructure du pouvoir, prise

à même l’expérience de son blocage. Une esquisse, ensuite,

des rencontres et des complicités possibles. Une confiance, enfin, dans l’expérimentation de nouvelles formes en l’ab- sence de repères.

Mais s’en remettre à la situation demande beaucoup de courage. Aussi ne faut-il pas s’étonner de découvrir, dans l’expérience des levées de cours, des gens pour lesquels il n’y a plus grand chose à faire. Quand on ne porte rien, on ne

fucK toute!

7575

s’emportera sans doute jamais, pas plus qu’on ne se laissera porter. Ceuze qui, sous l’égide des magistrats, soutiennent l’injonction du possible : sus à ceuze-là! Qui sont prêt.e.s à s’égosiller le crayon pour arracher leur misérable avenir au milieu du champ de bataille! Il y a de petites personnes que rien ne répugne tant que d’être affectées par le cours du monde. À ce qu’il paraît, l’adaptation au désastre fait rage chez les douches. Et rien de plus douche qu’un militaire. Poussé peut-être par les effets secondaires de sa médica- tion contre le stress post-traumatique, l’un d’eux a pris sur lui de faire le garda en leur absence, bloquant la levée de cours des grévistes, filmés comme dans un zoo humain. Un zoo où le droit citoyen à étudier affronte le sylvestre fuck toute inaliénable au régime langagier juridico-moderne. On ne cesse de s’étonner de l’ardeur avec laquelle quelques ploucs prennent littéralement sur eux la défense de l’ordre dominant, étendant leur « pouvoir d’achat » (et le « droit au service » qui en découle) jusqu’à gueuler et tasser qui- conque entrave leur accès privilégié aux jouissances de la consommation.

Comme si on en avait pas assez avec les 500 000 piasses de goons qui ramènent à l’UQAM leurs méthodes des Foufounes électriques 15 . Il y a là tout un bestiaire dont il fau- drait dresser l’inventaire : de la hiérarchie implacable entre grades de gardas, de vaches maigres cote A, bonzes AAA et viandes primées, vaches folles exportables à la tonne. Certains repêchés pour leur bovine docilité, d’autres pour leur allure de motard ou leur carrure de malabar. D’autres qui sirotent leur défaite en tentant d’asphyxier ce qui reste de vital sur ce campus qui roule sur l’odeur mortifère d’un

15. Bar agité du centre-ville de Montréal, aux doormen légendairement intraitables.

7676

chroniques

registrariat laissé à lui-même. Sans compter ceux qui pro- voquent des crises de panique chez des écoliers séquestrés avec leur groupe-cours par les deux bouncers débiles de 300 livres qui prennent leur droit à l’éducation un peu trop à cœur.

Mais les loups ont le flair pour les sous-fifres. C’est qu’ils demeurent tout de même territoriaux, et lorsque le bruit court qu’un cours a cours malgré la grève, ils s’en lèchent les babines. Non pour manger l’ennemi, mais par amour du chemin qui y mène : de la ligne qu’elle trace sur le sol, ligne de partage autour de laquelle les rôles sont redistribués, ac- cusant les conspirations de part et d’autre. Des profs qui se targuent d’être neutres, bref dépassé.e.s, des doctorant.e.s qui s’entraînent pour élever le prestige de l’UQAM lors des colloques estivaux, des étudiant.e.s qui cochent les choix multiples de leur examen à réponse unique, malgré les affrontements qui se déroulent sous les yeux, ne les levant pas des feuilles mobiles sur leurs pupitres. Un amphithéâtre rempli à craquer de psychologues qui traiteront bientôt les pauvres névrosés que produit à la tonne l’organisation malade de ce monde pour 90$ l’heure et qui semblent se satisfaire de leur propre dépression, insensibles aux vitres qui volent en éclats autour, rivé.e.s sur la copie d’examen, comme si tout dépendait de la prochaine question à laquelle on s’accroche en espérant que tout reprenne comme avant. D’intarissables enseignant.e.s l’ont ajouté aux consignes d’examen : « Il pourrait y avoir du bruit, alors apportez des bouchons d’oreilles! ». Les écoliers les plus consciencieux, leur avenir en tête et rien dans le crâne, se sont coiffés de casques de chantier. À quand les évaluations en combinai- son phytosanitaire et masque à gaz CS? En attendant, la pomme pour l’enseignant.e reste la meilleure option pour

fucK toute!

7777

s’assurer une place dans le palmarès estudiantin.

Cela suppose que la levée de cours ne vise pas simplement l’application de mandats – ça, c’est l’affaire de la police. Elle exprime plutôt le choc entre des réalités irréconciliables, dont l’une assume la charge, et l’autre feint de l’ignorer. La grève permet leur reconnaissance mutuelle, comme son énergie cinétique cherche à se propager à tout le ridi- cule, rampant partout, prenant de nouvelles formes dans les idées qui surgissent. L’UQAM devrait être occupée en permanence et pas seulement jusqu’à la victoire, pas seu- lement pour la victoire, mais simplement pour que la fête laisse toujours place au printemps. Le soir, on revient exténué.e.s, prêt.e.s à recommencer le lendemain, on cana- lise notre puissance, on repense aux rencontres, au pauvre type qui nous parlait des sacrifices qu’il a fait pour venir à son examen, lui, au gardien de sécurité qui touchait les fesses d’une camarade blackblockée, incarnant son rôle trop humain et stroboscopique de gros tabarnak à la chaîne. Cette guerre on la sent, simplement cette-fois ci, ça y est, elle nous investit pour de bon et les meutes conspirent d’in- telligence. Sourires complices qui complotent contre cette condamnation des mondes, sourire malicieux du tragique qui nous impose une prise de parti dans les événements. Partout déjà, l’idée stratégique d’investir toutes les brèches ; partout déjà, nous avons compris qu’il n’y a plus rien à attendre, qu’il faut, dès maintenant, se rameuter pour se fondre à la situation. Cette grève n’est en vérité qu’une enquête, la première fuite d’une grève rampante, qui tisse de proche en proche des événements qui ne s’ignorent pas mais s’alimentent.

7878

chroniques

la revanche des journaflics

Un revenant, Bernard Landry 16 , ardent défenseur de notre économie bien de chez nous, est allé pleurnicher à la télé- vision pour faire remarquer combien il était plus gentil à l’époque, lui-même syndicaliste étudiant, parce qu’il voulait en arriver à la « table des négociations ». Il a fini par y rester toute sa vie, à sa foutue table des ministres, à se goinfrer le bide de comptabilité. Quand il n’y a pas colonnes de chiffres, il en perd son latin, ce Landry. Que les grévistes peuvent préférer ne pas l’y rejoindre, il ne peut l’admettre. À voir ce que sont devenu.e.s plusieurs militant.e.s de sa génération – député.e.s-ministres, blablateux au service des médias de masse, gestionnaires convertis au new mana- gement et autres business(wo)men à la con… –, on ne peut que se réjouir de voir la coupure aussi clairement énoncée. Révélant la nature même de l’homogénéisation libérale et sa démocratie policière, l’enseignant au département de « stratégie, responsabilité sociale et environnementale », ce nationaleux économe, souligne que dans notre « démocratie extrêmement avancée », quand il y a du trouble, « Qu’est-ce qu’on fait ? On appelle la police. » Effectivement Bernard, « on » appelle la flicaille pour qu’elle vienne patauger dans l’huile question d’être bien apprêtée, mais de toute façon, les loups n’ont que faire des poulets sans ailes, ils préfèrent bien plus destituer une vieille perdrix de ton espèce.

On aimerait bien les ignorer, mais force est de constater que les médias de masse font un travail de sape halluci- nant pour capter les imaginaires de celleux qui ne vivent le conflit qu’à travers leurs télés ou les minces pages des

16. Premier ministre du Québec de 2001 à 2003.

fucK toute!

7979

quotidiens. De quoi se parker et attendre d’être convaincu par des arguments rationnels et des chiffres chiffrés. Mais on s’épargnera bien de l’encre sur ces informateurs à l’am- plification sournoise. Sinon pour remarquer le contraste entre le fruit de leur labeur – le fait de pointer la poignée d’étudiant.e.s masqué.e.s qui lèvent les cours comme le sca- breux ennemi de tout le public – et leur farouche volonté de risquer leur peau pour dénicher leurs clichés au beau milieu des bastons. C’est une façon comme une autre de chercher le scandale. Et une raison de plus d’ignorer l’essentiel : alors que les ondes s’indignaient qu’un photographe téméraire ait reçu une taloche lors d’une bousculade entourant une levée de cours à l’UQAM – avec multiples gros plans sur sa micro-blessure de guerre – des grévistes de l’Université Concordia occupaient le pavillon 17 de l’une des administra- tions universitaires les mieux rémunérées de la province. Le blocage, qui a duré plusieurs heures, s’est terminé en street party avec bouffe gratuite et musique, lieu de rencontres inespérées, et effectuation d’une puissance qui n’attend pas de reconnaissance pour agir.

négocier avec un algorithme?

Un comité de négociation s’est improvisé, entre étudiant.e.s, chargé.e.s de cours et enseignant.e.s, soucieux de partager le désir de ne plus laisser cette administration calviniste administrer ce qui devrait rester hors de son emprise. Mais comment négocier avec une intelligence artificielle qui se parle seul à son bureau? Cette autruche partisane de ses dossiers, ce flan mou qui ressemble à une pie qui se fait sermoner par son supérieur analytique, incapable de sou-

17. Le 15 avril 2015.

8080

chroniques

tenir son propre regard, ce canon n’arrive même pas à se redresser afin de reconceptualiser la distance de tir selon le feedback. Incapable de cesser de se tirer dans le pied, il se contente de regarder allègrement le trou qui l’aspire, incapable d’entrer en relation avec autre chose que le mi- cro-processeur inséré dans son lobe frontal.

Avec le résultat prévisible des négos : le renouvellement du non-lieu. Au mépris de la longue tradition de collégialité à l’UQAM et de toutes les instances participatives qui en ont marqué le fondement, l’administration refuse la proposition de la Commission des études visant à prolonger le semestre pour reprendre les heures de cours perdues. Alors que le règlement stipule qu’il faut réaménager le semestre si plus de trois semaines de cours sont perdues, la Direction mise tout sur son voile de l’ignorance 18 : « Puisque la grève étu- diante, ça n’existe pas, les cours ont bel et bien dû avoir lieu ». Elle se prend à croire à ses propres mots, poussant la non- reconnaissance de la grève jusqu’à l’auto-envoûtement. Et il y a quelque chose de l’ordre du bogue informatique dans son décret stipulant qu’il n’y aura aucune reprise de cours, que le semestre se terminera à la date habituelle. C’est que la direction engage là une guerre aux chargé.e.s de cours, refusant de payer leur travail supplémentaire, tout en les chargeant de la responsabilité d’enseigner et de tenir des évaluations, comme si rien ne s’y opposait. Son inflexibilité rappelle celle des matières inorganiques des circuits inté- grés – sous l’excitation, le silicium vibre à peine, avant de livrer sa réponse toujours identique.

N’ayant rien à envier aux meilleurs scénarios conspiration- nistes, la semaine a également été le théâtre de la prise en

18. Concept fondamental du philosophe libéral John Rawls.

fucK toute!

8181

flagrant délire d’une insolite rencontre entre Lise Bisson- nette, écrivaine ratée qui a troqué sa plume blafarde contre un poste de gestionnaire sur le conseil d’administration de l’UQAM, et l’analytique ministre Blais. Il faut croire qu’il n’y pas que les grévistes qui conspirent en minorités agis- santes. Ce dîner de concertation dont Blais n’est pas sorti indemne – ce dernier allant même jusqu’à confesser le profond sentiment d’épouvante qui l’a habité alors qu’une poignée d’activistes scandait des slogans à quelques mètres de la cène –, se déroula au lendemain de la publication d’une lettre d’opinion écrite par la gestionnaire Bissonnette elle- même.

Dans cette lénifiante dépêche dont le but avoué était de justifier la profanation de l’UQAM par les porcs, l’ancienne directrice du Devoir proclame sans gêne « le retrait des dieux » et son corrélat le plus direct : la désacralisation de l’Univer- sité. Toutefois, malgré les précautions prises par l’auteure, la substitution du terme « sanctuaire » par le terme « lieu » ne diminue en rien le caractère foncièrement théologique de son épître. Bien au contraire, un bref coup d’œil à l’his- toire des idées nous apprend que la principale question qui concerne les dieux n’est pas tant celle, ontologique, de leur existence que celle, topologique, de leur localisation, du lieu de leur séjour. 19 Si le sacré s’est tranquillement extrait des temples du savoir, ce n’est pas simplement afin de s’éva- porer et de disparaître définitivement, mais bien plutôt pour trouver sa niche ailleurs, dans le brouillamini ordonné des centres commerciaux qui charpentent leurs cultes au rythme des black fridays et des boxing days. Contre toute attente, le problème que pose au mouvement la baudruche

19. Cf. Olivier Chiran et Pierre Muzin. Signes Annonciateurs d’orages, nouvelles preuves de l’existence des dieux. Rennes, Pontcerq, 2014.

8282

chroniques

Bissonnette est celui, éminemment stratégique, de l’espace. L’occupation du 8 avril nous en a donné un rapide aperçu :

pour que le mouvement soit effectif, pour qu’il ait lieu, il doit retrouver, au détriment parfois de la mobilité ondulatoire des manifestations, sa capacité de prendre terre, d’immo- biliser les flux incessants de l’économie.

Décidemment, ces cathares des temps modernes ne sont pas les seuls à y aller de propositions loufoques. Alors que des camarades s’efforçaient de lever les derniers cours encore rétifs à la grève, quelques psychologues en herbe inquièt.e.s à propos de leur avenir en anesthésiologie ont eu l’idée saugrenue de réclamer la souveraineté de chaque groupe-cours. Chaque classe aurait donc le pouvoir déci- sionnel de poursuivre ou de mettre fin à la grève. Or, cette pirouette réactionnaire, tentative désespérée de la part de formes-de-vies fatiguées pour que leur précieuse session ne s’envole pas en fumée comme leur propre vitalité, nous rap- pelle que le véritable nerf de la guerre n’est non pas le droit et la légitimité des représentant.e.s, mais le déploiement sensible d’une puissance qui s’éprend des singularités en mouvement, devenues communes, révoquant leur condi- tion juridico-factuelle d’individus pour investir le champ de bataille et fracturer l’entente d’un monde pacifié.

D’ailleurs un groupe d’étudiant.e.s allié avec des chargé.e.s de cours et des prof.e.s a résolu de prendre l’espace et le temps pour se réancrer au cœur de l’agora de l’UQAM, la dérobant aux mains des cerbères, en lançant un « espace d’éducation populaire ». Attirant une meute de lycanthropes animée par la question guerrière rendue effective dans cette grève « qui préside au contact de puissances hétérogènes », le partage a été traversé par le plan d’actualité d’une UQAM

fucK toute!

8383

plus que jamais investie par cette conflictualité qui se dif- fractait déjà dans l’enceinte de l’université du peuple. Cette fois-ci, c’est le peuple-politique dans le peuple-universitaire qui semble se révéler dans ce rapport de force entre techno- crates serviles et bandes ensauvagées.

« pour en finir avec la fin du monde »

Il fallait aussi, après la grosse parade écolo du week-end précédent, ramener la question du désastre écologique, écartée par l’éternelle rengaine médiatique des violences proscrites, à l’avant-scène. C’est ce que quelques camarades firent en organisant une manif « Pour en finir avec la fin du monde ». Loin du centre-ville, le rassemblement à Saint- Henri avait de quoi ralentir les ardeurs des flics, qui n’ont vraisemblablement pas les nerfs aussi sensibles que leurs collègues du centre-ville. La petite foule a pris la rue – au son d’une cornemuse aux pipes écartées entre le tragique et le comique du moment – en multipliant les slogans qui clenchaient avec la bonhommie du développement durable : « Harper évangéliste, fuck ton apocalypse! », « Mégantic partout, justice nulle part! ». L’humour ne manque pas dans la catastrophe annoncée… Et tant qu’à y être, pourquoi ne pas passer par la track de chemin de fer qui transporte l’or noir à des allures folles, question de leur foutre une petite frousse et de tester quelques bonnes idées… Les hydro- carbures ne figurent pas au chapitre des revendications comme un simple syntagme. Il en va du sort du monde. Le tract diffusé à l’occasion de la manif l’a rappelé, tout simple- ment, en citant les faits :

En 2013, lorsque le centre-ville de Lac Mégantic a explosé, le pétrole transporté par train avait augmenté

8484

chroniques

de 28 000% en cinq ans. Depuis, ça n’a fait qu’augmen- ter. Ces bombes à retardement continuent de circuler à toute allure dans Montréal et à travers tout le pays, chaque jour. Comme si ce n’était pas assez, les déséqui- librés au pouvoir veulent construire des pipelines le long du fleuve, une promesse assurée d’empoisonnement de l’eau potable. Leurs plans prévoient de doubler l’extrac- tion de sables bitumineux en moins de dix ans. Ce qui signifie que, même avec les pipelines, le transport de bitume par train ne ferait qu’augmenter. Sachant cela, l’inaction est criminelle. Tirons le frein d’urgence!

Il ne s’agit donc plus, en nos temps de la fin, de réclamer qu’un « autre monde est possible », mais d’assumer que la lutte, la grève seule est condition de possibilité du monde; et qu’en cela, la grève est de fait le seul monde possible. En face, il y a le pouvoir, absolument unilatéral, de l’infrastruc- ture : avec ses camions, ses lignes haute tension, ses fibres optiques, ses pipelines, et les mots et les affects qui viennent avec. De même, l’austérité n’est pas une mesure de gouver- nement parmi d’autres, comme les 103 millions de 2005 et la hausse de frais de 2012, mais une manière même de mesurer, sinon la seule. Régler son compte à une telle affaire – en finir avec l’économie –, cela ne se boucle pas en un tournemain. Cela demande a minima de s’organiser à la hauteur de l’échelle du pouvoir à morceler.

On aurait pu s’attendre à ce que la grève désespère à l’heure où quelques assos votent le retour en classe, mais il n’en est rien. Elle est déjà projetée vers son avenir, confiante en la possibilité de surpasser l’expiration des votes et ses assos attitrées. Relayé par Printemps 2015, l’Appel de l’est vise un tel débordement dans la période estivale, où s’échouent trop souvent les grèves hélas, en déplaçant la lutte à même l’itinéraire des vacanciers: « leur transformation du monde

fucK toute!

8585

en dépotoir ne connaît pas de vacances; saisissons les nôtres comme occasion de résister joyeusement. » D’ici là, on pourra se rabattre sur un Premier mai à tout casser, avec plus de 500 actions de blocage prévues par les syndicats à la grandeur du Québec. Et qui nous pousse à croire en un automne chaud, pour peu que le mouvement en alimente l’étincelle. Avec les expulsions d’une demi-douzaine de centres communautaires à la fin mai, on n’a pas la berlue à s’imaginer un front commun entre les étudiant.e.s, les syn- dicats et les milieux associatifs. 20 C’est même une nécessité impérieuse. Seulement faut-il prévoir qu’à cette échelle, le statut n’importe plus : la lutte ne sera commune que si elle parvient à percer la gaine qui sépare les étudiant.e.s des travailleur.euse.s, et qui retient chacun.e à n’exister qu’« en tant » que soi-même.

Collectif de débrayage

20. Sans doute pour repousser une telle alliance, les expulsions de centres communautaires ont été suspendues pour l’année à venir.

8686

chroniques

on sen contre-câlisse semaines déferlantes 20 avril au 8 mai 2015

Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse.

Le Seigneur, à Paul (1 Cor 1, 27)

à commencer par le premier mai

Nos porcs locaux n’ont pas su répéter leur prouesse de l’an passé, lorsqu’ils s’étaient classés bon deuxièmes dans le pal- marès mondial des arrestations de masse au 1er mai, entre Istanbul et Téhéran. Le May Day s’apparente au baromètre du mouvement ouvrier, donnant à voir la vaste gamme de dispositifs mondialement élaborés pour mater le refus du travail, un peu comme les Olympiques de la contre-ré- volution. À La Havane ou à Moscou, il y a beau avoir 100 000 personnes dans les rues, l’icône du souverain régnant à leur tête gâche un peu le spectacle. En France, les gros ballons cégété-cfdtistes suffisent à refouler tout honnête révolutionnaire chez soi. Enfin aux USA, Oakland et Seattle exceptés, il n’y a pas grand chose qui vaille. Mais quand vient le temps de mesurer l’hypocrisie de la paix du travail, il semble bien que Montréal se compare davantage aux si- nistres despotismes orientaux.

La FTQ 21 avait annoncé son premier rendez-vous de la

21. Fédération des travailleurs du Québec, syndicat le plus important de la province.

fucK toute!

8787

journée à 4h30 pour bloquer le chantier du CHUM 22 , et après ça n’a pas dérougi : Centre du commerce mondial, sections des agents de stationnement à Montréal, place Ville-Marie, bureaux de Québecor, siège social de la Banque nationale mais aussi de nombreux cégeps, CSSS 23 et hôpitaux, ainsi que la route 117 en Abitibi, la 132 en Gaspésie, 600 personnes sur le pont Dubuc à Chicoutimi, manif de centaines à Carle- ton-sur-mer, occupation de la SAQ 24 à Rimouski, etc., etc…. avec près de 900 organisations et réseaux en grève sociale – un record historique! – même Granby n’a pas été épargnée! De ces innombrables actions, les médias ne souffleront mot. Eux qui s’étaient pourtant empressés de marteler l’illé- galité de la grève des profs de cégep à sa veille, suite à une ordonnance de la cour qui mènera à la suspension de six profs du collège Rosemont. Rien sur le fait qu’étudiant.e.s et travailleur.e.s se soient indistinctement côtoyé.e.s tout au long de la journée, coude à coude, pour bloquer l’éco- nomie. Rien sur la multitude de CPE 25 , écoles primaires et centres communautaires ralliés à la grève sauvage malgré l’interdit, ni sur la visite de la manif matinale de la coalition « Main rouge » à la cour municipale pour supporter un ca- marade emprisonné. Un peu plus et la manif de soir serait également passée sous silence, si les flics ne s’étaient avisés de la réprimer d’une manière aussi outrancière.

L’appel de la CLAC pour une manif de soir visait à rassem- bler les diverses manifs qui devaient sillonner les quartiers de Montréal l’après-midi. Reprenant la tactique fluviale éprouvée par les casseroles en 2012, où des cortèges dis-

22. Centre hospitalier universitaire de Montréal, en construction tout

près de l’UQAM.

23. Centre de santé et de services sociaux.

24. Société des alcools du Québec.

25. Centre de la petite enfance.

8888

chroniques

tants fusionnent en chemin comme autant de rivières en leur fleuve, le Square Phillips a été sélectionné comme lieu de convergence, à défaut de la place Émilie-Game- lin, policièrement prélevée d’accès jusqu’à nouvel ordre. Cette tactique de déferlement s’inscrit à même l’écologie territoriale de Montréal, comme la subversion de sa circula- bilité rectiligne, de son quadrillage sécuritaire déversant les secteurs résidentiels vers les gratte-ciels. Aussi ne manque- t-elle pas d’effrayer les poulets, incapables de laisser passer le moindre dérèglement sans en châtier les responsables. Ajoutez-y un match des séries éliminatoires de hockey ac- compagné par ses masses d’intarissables douchebags, couplé d’une journée de canicule et d’une nuit de pleine lune, et vous obtenez l’alignement des astres susceptible de porter un coup potentiellement fatal à leurs dispositifs : on ne balaie pas une poussière d’étoiles sous le tapis.

Voulant à tout prix éviter une redoutable osmose des cor- tèges avant le dévalement des hordes de sainte-flanelle, les flics n’ont pas hésité une seconde avant de foncer dans le tas. La manif du sud-ouest, malgré sa quiétude toute familiale, a été lâchement attaquée sans raison aucune – un officier devant même rappeler à l’ordre ses troupes enragées d’assaillir les passant.e.s. Celle d’Hochelag’ 26 fut agressée encore plus violemment, mais les camarades n’en sont sortis que plus vaillamment colériques, défonçant commerces et bagnoles porcines à la pelletée. Surinvestis sur tous les fronts, les flics ont dû délaisser le contingent nordique, qui a pu s’accaparer le fleuve Saint-Denis – artère historique des casseroles. Amassant en route les groupes de Rosemont et du Plateau – où une bonne centaine de cama-

26. Hochelaga-Maisonneuve, quartier populaire de l’est de Montréal.

fucK toute!

8989

rades avaient coulé douce leur après-midi au bbq de l’IWW 27 –, le cortège parti de Villeray a ensuite emprunté Sher- brooke pour atteindre le square Phillips. Lorsque soudain débarque jambes au cou – et à contresens – une flopée de manifestant.e.s pourchassés par des porcs bave aux lèvres. Des lacrymos sont projetés au fond du cortège ébahi, avant même que les flics ne soient visibles. Il aurait sans doute suffi d’un petit surcroît de combativité pour que les nou- veaux arrivant.e.s brisent la dispersion, et débarquent en renforts au square. Mais ils ont plutôt été emportés dans la fuite, se dispersant en petit groupes dans les rues adja- centes, avant de se faire courser par des petites brigades de porcs vélocipédiques. C’est dire qu’il ne manquait peut-être qu’un poil de plus pour que l’alignement tombe pile : si le contingent abandonné par les flics en avait profité, si le CH avait gagné sans tarder en prolongations, etc. Mais il faut parfois se satisfaire d’éclipses partielles.

C’est que tout de même, au Square Phillips, ça bardait en ta- barnak. Déterminés à gâcher le party dès le départ, les flics avaient entrepris de bloquer l’accès au parc. C’était sans compter le débarquement soudain de 200 blackblockés, se liguant aux maoïstes pour défoncer la barrière bovine – et là, la débandade: fumigènes pro-chinois contre fumures lacrymogènes, 2X4 et banderoles plastifiées contre ma- traques et vélos d’assaut… Mais la dispersion chaotique a les défauts de sa vertu : nous savons d’expérience qu’une grosse manif bien ordonnée peut en générer des centaines qui, bien que petites, sont d’autant plus survoltées. Rien n’y fit – malgré la SQ appelée en renforts, l’éternel retour des manifs après dispersion a laissé passer bon nombre d’entre

27.Chapitre québécois de la refonde du mythique Industrial Workers of the World de la belle époque.

9090

chroniques

eux sous le radar. Suivre tel groupe impliquait d’abandon- ner tel autre, et certains ont pu sillonner Sainte-Catherine des demi-heures durant sans porcs en vue.

Les flics avaient pourtant mis le paquet, mobilisant la tota- lité du mobilisable, ne rechignant devant aucune violence, poivrant sans discernement le moindre rassemblement de coin de rue. Les médias ont eu beau feindre l’ignorance, ils ont dû se résoudre à offrir une couverture minimale du carnage qui a affecté le centre-ville en plein « magasinage du vendredi soir ». Un gars tranquille assommé à coups de poing, une pauvre dame en quadriporteur arrosée de poivre avec le reste, ou cette famille de trois enfants prise dans le trafic au sortir du Costco, recevant une bombe lacrymo dans leur char, cognant en panique et en vain à la porte de commerces à qui les flics avaient interdit d’ouvrir. La justice est aveugle, dit-on. Du moins lorsqu’elle est acculée à ses derniers retranchements. Car l’usage si manifestement excessif de la force au Premier mai révèle surtout l’insuffi- sance des dispositifs plus softs pour le contrôle d’une foule aussi flexible, mouvante et résiliente. Les porcs avaient beau déployer leurs effectifs maximums, varger à bras raccourcis et employer toute leur quincaillerie de guerre – la manif ne cessait pas de se reformer comme un ver monstrueux. Or si leur dispositif s’était brisé à ce moment là, ce qui était bel et bien sur le point d’arriver – on aurait eu droit à un mémo- rable free for all. Transis de peur, les flics ont été obligés de prendre la méthode forte – à l’israélienne, devrait-on dire – en considérant la totalité du périmètre de sécurité comme un ennemi, quitte à pousser d’innocents consommateurs dans une détresse désillusionnée dont notre parti pourrait, à terme, tirer avantage.

fucK toute!

9191

Mais si ce Premier mai en fut tout un, ce n’est certaine- ment pas en tant que « Fête des travailleurs ». À part les pancartes « refusons l’austérité », brandies comme un gage de civisme, on peinait à distinguer les salarié.e.s des autres, étudiant.e.s ou BS 28 . Le fantasme de la renaissance ouvrière que porte l’horizon de la grève sociale, une fois plongé dans l’événement même, découvre qu’il faut plus que des soupers spaghetti pour faire reculer un gouverne- ment. Tout compte fait, les centrales syndicales n’ont pas agi à la hauteur de leurs promesses de blocage général. Et à force de miser sur l’épiphanie du Travailleur, on ne s’assure que d’une éternelle déception. Dans les faits, le syndicaliste québécois moyen prêche encore la figure du « gros bras » de la FTQ – le goon des métallos – qui pourrait quand bon lui semble « bloquer la province ». Feu l’exécutif de l’ASSÉ n’a jamais cessé d’en réitérer la centralité… mais à quoi bon les contredire? Voyons voir ce que donnera la « colère des travailleurs-travailleuses » dans sa prise de relais d’un jour, nous verrons bien si elle s’avèrera historique. Or, sur le terrain syndical, il aurait effectivement fallu ba- tailler dur à l’interne pour avoir un Premier mai digne de ce nom. Rappelons que le Conseil central de la CSN s’est vu obligé d’appeler ses membres à participer à la manif antica- pitaliste de la CLAC 29 suite à de courageuses initiatives de quelques syndiqué.e.s. Les nombre de profs de cégep qui ont voté pour une journée de grève « illégale » a aussi de quoi enthousiasmer. Mais face à ce bouillonnement, les centrales n’ont cessé d’être égales à elles-mêmes et au lymphatique statu quo qu’elles promeuvent : alors que le Commission des relations du travail intimait l’ordre aux profs de ne pas

28. Prestataires du « Bien-être social ».

29. Convergence des luttes anticapitalistes.

9292

chroniques

débrayer, la CSN 30 se pliait lamentablement aux ordres et appelait, la veille au soir, à respecter l’injonction. Et quand bien même les centrales promettaient ne pas organiser de défilé plate cette année, elles n’ont pas manqué de bassesse en organisant un « gros show » au National pendant qu’aux alentours grondait un bordel sans nom. Car la grève n’est guère friande des climatisations : tenir au monde exige d’abord de se tenir dehors, là où ça se passe. Et c’est bien ce qui est en passe de se produire, si la stratégie élaborée pour la suite estivale se concrétise.

sous la plage les pavés

Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps.

-Giorgio Agamben Qu’est-ce que le contemporain

À peine étions-nous attablé.e.s pour savourer l’éclosion printanière, et voilà-t-y pas que c’est l’été qui a dévalé, tout d’un coup, exécutant le grand écart de -20°C à +30°C entre avril et mai. Le Printemps 2015 n’aura-t-il été que l’éphé- mère incipit d’estivités étendues? À en croire l’Appel de l’Est, nos jours au soleil pourraient se charger de salutaires initiatives. On se souviendra des préparatifs militaires à l’état d’urgence, mis en branle dès l’été 1970 pour faire face à l’enthousiasme insurrectionnel felquistement brassé à la Maison du pêcheur de Percé, la ferme du Petit Québec libre des Cantons-de-l’est et les fêtes hippyques armées

30. Confédération des syndicats nationaux, deuxième syndicat en importance au Québec.

fucK toute!

9393

de Val-David 31 . Car l’alliance de la lutte et du plaisir, si elle ne manque pas de renforcer l’une par l’autre, produit en outre la réalité qu’il s’agit de protéger – dans la rencontre du lointain pourtant si proche, et l’immersion dans une situation inédite, capable de projeter une lumière nouvelle sur un quotidien blafard. Certaines expériences suffisent

à prouver qu’au sein de ces mécaniques journalières où

l’on enligne les mêmes nécessités contingentes, tout était, demeure et sera toujours possible. Le déroulement des der- nières semaines le prouve bien assez : l’expérimentation engendre l’expérimentation. Ce n’est que parce que nous avons osé le Printemps 2015 – une grève sans revendication, sans syndicat, sans tête – que nous pouvons maintenant oser l’Appel de l’Est, et espérer enfin faire déborder la grève hors du mouvement étudiant, où elle fut trop longtemps confinée.

La crise uqamienne s’est soldée par une situation pa- radoxale. Après avoir balayé du revers de la souris la proposition de la Commission des études pour rallonger la session en proportion des cours levés, « La Direction » a résolu d’opter pour un accommodement plus économique, en se résolvant à ne rien résoudre. Tirant à sa conséquence

le déni de la grève, le semestre a pris fin à la date initiale- ment prévue, comme si de rien n’était, et sans indication supplémentaire, sinon qu’une date aléatoire à la fin juin comme limite de remise des travaux. Aucune modalité n’a été précisée aux profs et étudiant.e.s qui se retrouvaient

à devoir autogérer leurs ententes d’évaluation au cas par

cas, à la bonne et moins bonne franquette. Bien qu’un tel

31. Il s’agit de trois lieux établis en campagne par des sympathisants du Front de libération du Québec à l’été 1970 pour sortir le mouvement révolutionnaire de l’Île de Montréal.

9494

chroniques

délaissement risque de créer de petites pagailles dans les groupes-cours où se côtoient des tangentes divergentes, cela vaut toujours plus que de se faire chier à rater les pré- cieuses chaleurs entre quatre murs de brique brune sans fenêtres. Du coup, on s’évite le châtiment qui avait neutra- lisé les forces de 2012, en les obligeant à payer de leur temps les cours perdus, en deux sessions condensées back à back.

Le 21 avril, à la réunion de la Commission des études de l’UQAM, ce n’était plus une métaphore que de dire que la grève emmerde le recteur Proulx. Il fut cocasse de constater que le cyborg Proulx ne s’est pas encore tout à fait délesté du versant psychosomatique de la vie, qui, comme on le sait, se manifeste à coup de saillies intempestives. Alors qu’une as- semblée essentiellement constituée d’étudiant.e.s, de profs et de chargé.e.s de cours s’efforçait de voter des motions de blâme à l’endroit de la haute direction, le plus illustre repré- sentant de cette dernière était contraint de multiplier les menées vers le petit coin… Il faut croire qu’à vouloir gouver- ner les autres, on risque de perdre la gouverne de ses tripes.

Souvenons-nous de Gargantua, écrit entre autres pour ridi- culiser séditieusement les hautes directions universitaires de l’époque, toujours disposées aux contorsions les plus diverses pour louer en de doctes laïus le Dieu de l’ordre établi. À bien y penser, la cybernétique dont Proulx et ses confrères se réclament est-elle autre chose qu’une nouvelle scolastique? Ceuzes qui doutent encore de l’influence de ce monothéisme du 0 et du 1 n’ont qu’à prêter l’oreille aux ondes de la police de Montréal. Pour peu qu’il soit question de manifester, l’ordre est donné d’établir un « bac à sable » pour contenir les manifestant.e.s, qui du coup seront contraint.e.s à tourner en rond dans un quadrilatère res-

fucK toute!

9595

treint. Or, de même que le soulignait un.e anonyme dans une lettre envoyée à littor.al, ce concept de bac à sable – sandbox – est celui même qui, pour l’heure, fournit à la cy- bernétique son dispositif le plus opérationnel. L’ouverture prochaine d’un « beer garden » en pleine place Émilie-Game- lin participe pleinement de cette logique à mi-chemin entre la prison et le parc d’amusement. Or notre jardin à nous, camarades, c’est la ville entière !

occupe toute

Les choses faibles et ayant peu d’importance prévaudront sur celles que le monde considère comme fortes et importantes.

-Paul (1 Cor 1, 27)

Répression policière et intransigeance administrative aidant, la lente dissipation de la grève aura forcé le mou- vement à puiser dans la plasticité de sa forme pour se réinventer. Passant du Fuck à l’Occupe toute, les cama- rades du cégep Saint-Laurent ont donné le coup d’envoi à une campagne d’occupation des campus québécois dont les ramifications s’étendront du cégep du Vieux jusqu’à Terrebonne, en passant par Bois-de-Boulogne et Sher- brooke. Loin des caméras et du battage médiatique, ce sont des complicités qui se tissent entre deux tentes. Les occupations permettent de laisser à découvert un espace qui est déjà là, sous nos pieds, comme une désoccupation de la fonctionnalité propre aux enceintes scolaires - qui ne servent en temps normal qu’à accumuler un peu de savoir pour mieux crisser son camp. Ici, au contraire, on crisse un

9696

chroniques

camp pour aller à la rencontre, pour se découvrir tout en résistant dans un temps qui nous ancre entre-nous contre l’épave institutionnelle qui se dresse en face.

Si certain.e.s ont critiqué naguère l’occupation de l’UQAM

pour son « manque d’organisation à long terme », illes admettront tout de même que cette occasion extatique

a effectivement mordu par le goût de détourner notre

environnement et de se le réapproprier à l’image de ce que nous devenons – en lutte. Cette image, c’est celle de manifestant.e.s qui s’entremêlent dans les rues, hurlant, déambulant et visitant des recoins insoupçonnés du fasti- dieux béton citadin.

Ceci étant dit, toute entorse à l’ordre, aussi lilliputienne que celle d’une bande de jeunes qui campe sur une parcelle de cégep, doit cependant vexer au plus profond de leur être ceuze dont la vocation est apparemment de décider de tout.

À ceuze-là de procéder par lettres de menaces, comme à

leur habitude. À Saint-Lau, les parents des campeuses et campeurs ont à cet égard reçu une missive aux tonalités sacerdotales, sertie de pointes antiterroristes. Avec le bill C-51 32 qui vient de passer, sans doute faudra-t-il s’habituer à ce que les cégepien.ne.s se fassent amalgamer en douce avec l’EI, conformément au baratin de la « radicalisation ». En attendant, d’autres parents et enseignant.e.s de Saint- Lau ont répondu à l’appel de La Direction en déversant des montagnes de nourriture sur le campement, offrant un peu de fraîcheur aux estomacs dumpster divés. C’est également imbibé.e.s de cette ambiance que les campeur.euse.s se sont

32. Loi sur la communication d’information ayant trait à la sécurité du Canada, proposé par le gouvernement conservateur avec le but explicite d’empêcher tout blocage d’infrastructures et de permettre aux services du renseignement d’opérer dans l’illégalité.

fucK toute!

9797

présenté.e.s devant l’administration du cégep pour tout exiger. Accablé.e.s de questions journalistiques du genre : « Que demandez-vous? », « Quand partirez-vous? », leur réponse fût aussi brève qu’efficace : « La fin des mesures d’austérité et de l’économie extractive. » La transgression des lieux et des normes qu’offrent les oc- cupations ne prendra donc fin uniquement que lorsque les éléments putrescibles du cadavre royal et de tout ce qu’il suppose auront périclité. Lorsqu’il ne restera « de la dé- pouille qu’un dur et sain squelette incorruptible. » 33

grève et journalisme

Qui songerait à réfuter un son?

-Friedrich Nietzsche Le Gai savoir

Il a finalement pu revoir le soleil, ce camarade qui avait été arrêté pour avoir rendu la pareille aux gardiens qui le moles- taient, lui et ses ami.e.s de l’UQAM – si tant est qu’on puisse se fier à la Couronne, « plaignante » dans cette affaire. Un juge de bas étage de la cour municipale lui avait refusé sa libération alors même qu’il était présumé innocent, hallu- cinant volontiers en lui le chef d’une grève qui précisément est réputée n’en avoir aucun. Au bénéfice de l’absurde encore, la couronne n’a pas non plus trouvé de problème à considérer des serpentins pour fêtes d’enfants comme une « arme ». On n’a plus les objets contondants qu’on avait.

33. Roger Caillois. L’Homme et le sacré. Paris, Gallimard, 1950, p.X?

9898

chroniques

Par chance pour notre quidam en grève, un juge de grade supérieur a trouvé opportun de rabrouer un subordonné en renversant sa décision. Soyez donc averti.e.s si jamais vous êtes de passage à la cour municipale : des petits juges cheaps y sévissent, apparemment prêts à « errer en droit » et à sacrifier une perspective d’avancement pour vous garder en taule deux semaines. Pour ce faire, ils n’auront qu’à vous servir leurs élucubrations de la veille sur le « décourage- ment » de « l’opinion publique »; le texte du jugement ne sera pas même digne du blogue de Richard Martineau. On comprend alors tout l’enjeu des campagnes de lettres, car il s’agit de donner autre chose à entendre aux prisonnier. ère.s que le jargon paternaliste des flics à perruque.

Il aura vraiment suffi à cette grève-ci de retirer aux jour- nalistes leur joujou GND pour que la mauvaise presse s’abatte sur elle plus systématiquement encore qu’en 2012. Parallèlement aux salves policières, la guerre à la grève s’est jouée sous forme de lettres ouvertes, que les jour- naux se sont contentés de citer in extenso à la une, comme la lettre dite « des 184 profs ». 34 Il a fallu attendre qu’un.e bon.ne samaritain.e en grève mène enquête à la place des journalistes, afin d’en colliger le « qui est qui ». Ce n’est pas que ses cosignataires aient été masqué.e.s, mais bien que leur signature même, s’autorisant simplement de la notion de « professeur.e », masquait leurs véritables affilia- tions. Anonymat de l’équivoque, comme si « professeur.e » suffisait à faire équivaloir un dixneuvièmiste désabusé spécialiste de Gogol et un de ces comptables obséquieux dont l’enseignement préside aux cauchemars imaginés par ce même auteur. Dépouillement, donc, en bonne et due

34. Philippe Orfali. « 184 professeurs se dissocient des positions du syndicat ». Le Devoir, 13 avril 2015.

fucK toute!

9999

forme effectué, pour que soit ôtée à cette masse signataire un anonymat certes relatif, mais dont elle ne pouvait être qu’indigne. De sorte que, ce qui se laissait déjà deviner à la lecture fut vérifié, bottin des profs en main. Outre quelques égaré.e.s, les signataires ressortissent de manière décisive à l’École de gestion (55%) et à la Faculté des sciences natu- relles (25%). Du coup, une lettre écrite par des gestionnaires militants et des technocrates (ce qui dans la lettre se mue en « nous, professeurs ») se réclamant ni plus ni moins de « la vraie UQAM » est promue aux unes comme le nec plus ultra de la performativité politique. Lorsqu’enfin, quelques jours plus tard, la Commission des études de l’UQAM – la plus haute des instances collégiales de l’université – adresse à la direction trois motions de blâme, on peut ne pas en parler, tout simplement. Rien de plus capricieux et opiniâtre, à tout prendre, que les muses Objectivité, Impartialité et Neutralité.

Mais puisque l’objectivité n’est jamais que la subjectivité abordée sur le mode du déni, journaliste pourrait aujourd’hui être le nom de celui qui communique l’événement à condi- tion seulement de l’oblitérer. C’est une propagande par la platitude qui perd en mots-clés tout ce qui s’est joué. « Inti- midation, grabuge, casseur, masque » : le grotesque de ces termes dont le journaliste fait un recel d’année en année plus précaire congédie chaque subtilité, milite contre les menus détails qui seuls rendent raison de l’inoubliable. Il faut pourtant plus que jamais se pencher sur la question du journalisme. Ces récits ont voulu être l’ébauche d’une démarche en ce sens : journalisme des petites histoires in- congrues au pouvoir, qui prend part au carnaval et s’y fait des ami.e.s. Journalisme au plus loin des mystères d’Ob- jectivité. Journalisme stratégique – marqueur des phases

100100

chroniques

dans l’immanence de leur enchaînement, assumant que « ce n’est qu’à partir d’un point de vue partial – unilatéral et anti-universel – que l’on peut connaître le tout ». 35 Enquête, ensuite, sur les modes d’existence, en tant qu’ils sont né- cessairement modes de résistance. Journalisme qui exige d’abord de se déprendre de la binarité entre l’information « de terrain » inavouablement partiale, et les éditoriaux de salon, chroniques d’opinion éperdument déconnectées. Tout compte fait, nous avons été et sommes toujours à la recherche d’un anti-journalisme.

Collectif de débrayage

35. Mario Tronti. Nous opéraïstes. Le « roman de formation » des années soixante en Italie. Paris, L’Éclat/d’en bas, 2013, p.X?

APPENDICES

101

appel à la grève illégale

Rappel à l’ordre des quelques syndicalistes en faveur de la grève, invitations à dépêcher les flics sur les lignes de pi- quetage, menaces d’expulsions politiques à l’UQÀM : nous voilà déjà sur la ligne de front, là où nous essuyons les coups de leur légalité, là où nous résistons à leurs ordres, là où nous encaissons les sentences de leurs lois. Nous voilà déjà là où nous convoient irrémédiablement nos devenirs révolutionnaires. Nous voilà déjà au seuil de l’illégal, en ce lieu de rupture où s’entrechoquent les irréconciliables volontés, où chaque grève, chaque piquetage ou blocage, chaque manifestation déclarée illégale, nous oblige non seulement à l’expérience de la mise en jeu, à la crainte du coup de matraque, mais aussi à la fierté de la résistance, au courage physique de celles et ceux qui font corps contre la force policière.

Illégale, notre grève l’est déjà. Et leur légalité, elle s’abat déjà sur nous, se décline déjà en plusieurs séquences répressives. Leurs injonctions s’abattent sur nous, légalement. Leurs directions nous menacent d’expulsions, légalement. Leurs flics nous piègent dans leurs souricières, légalement. Nous sommes devenus illégaux par le fait même de leur répres- sion et de leur condamnation. « Grève illégale, occupation illégale, manifestation illégale », qu’ils beuglent sans cesse çà et là. C’est dorénavant limpide de clarté, et même lumi-

102102

appendices

fucK toute!

103103

neux de vérité: toute grève est dorénavant illégale, et tout ce que la grève promet, tout ce qu’elle propage de puissance aussi.

construit même, dans la durée, contre elle et contre le cou- peret attendu de sa loi spéciale. Oui, appelons à la grève illégale.

L’idée même de grève légale fait rire les plus lucides tant elle est devenue un mariage de force, tant elle est l’artifice d’une réconciliation forcée entre deux idées antagonistes. Une grève en tout point légale n’est plus qu’une impossibi- lité : une impuissance dont le pouvoir se délecte. Une grève légale ne peut rien, et n’a jamais rien pu, contre l’ère réac- tionnaire, contre sa déferlante qui nous engloutit jusqu’à l’effacement. Car vouloir combattre l’ère réactionnaire, lui survivre par-delà ses ordres, c’est déjà s’installer dans l’illé-

Si bien qu’un appel à la grève légale n’est doué d’aucun

Assumons nos devenirs révolutionnaires jusqu’à leurs termes irrémédiables, le devenir prédateur, le devenir meute, le devenir illégal. Grève étudiante ou grève du travail, grève humaine ou grève inversée, toute grève deviendra il- légale quand elle affectera la cohérence de leur monde. Et toute grève gagnera en puissance en persévérant dans l’illé- galité, en l’apprivoisant comme sa situation la plus intime et la plus naturelle.

La grève étudiante n’aura de sens qu’en endossant de tels

galité. C’est déjà se risquer aux coups de matraque. C’est déjà s’exposer à l’arbitraire de leur répression. C’est l’évi- dence de celles et ceux qui luttent, de celles et ceux qui se font coffrer manif après manif, de celles et ceux sur lesquels s’abattent les menaces d’expulsions politiques.

potentiel révolutionnaire. D’aucune puissance qui s’élève contre leur répression. D’aucune faculté à abattre le monde existant. Et n’a pour seule vocation de répéter le cycle bien connu de nos défaites passées.

devenirs révolutionnaires, illégaux, prédateurs. Seulement ainsi, nous gagnerons contre la direction de l’UQÀM et an- nulerons ses expulsions politiques. Seulement ainsi, nous nous solidariserons vraiment avec les rares travailleurs et travailleuses qui braveront l’interdit de grève. Et seulement ainsi, nous nous rassemblerons autour d’enjeux qui feront survivre la grève par-delà ses deux premières semaines.

 

Beauvoir Papineau

Cessons, ma foi, de nous raconter des histoires, de vivre dans l’illusion légaliste. Soyons réalistes et stratégiques. Et faisons preuve d’intelligence politique. Une grève au poten- tiel révolutionnaire échappera sans cesse aux impératifs de l’ordre, et tombera sinon dans l’illégalité la plus réprimée, du moins en dehors des critères de la légalité. Une grève au potentiel révolutionnaire est une lutte, un combat, une déclaration de guerre au monde existant. Une grève révo- lutionnaire ne se meut en vertu d’aucune légalité, et se

 

mars 2015

104104

appendices

mise au point : en faveur du printemps 2015

Voici que la division entre groupes « affinitaires » et « re- présentatifs », l’éternelle répartition tendue pour exprimer l’éternelle tension interne au mouvement étudiant, prend un dénouement inédit : après avoir appelé publiquement au report du débrayage en cours, l’exécutif de l’ASSÉ a offert sa démission au Congrès, retrait qui a été transformé en destitution par les délégué.e.s des associations étudiantes membres. 1

À l’origine de ce volte-face, on montre du doigt un certain « Comité Printemps 2015 », dont plusieurs militant.e.s craignent le potentiel « autoritaire ». Qui sont ses membres? Qui écrit ses textes? Qui a choisi ses « porte-paroles »? Mais surtout : qui représente-il?

Avec cette grève printanière entreprise en dépit des réti- cences de l’ASSÉ, dont le membership a considérablement gonflé depuis 2012, il n’est pas étonnant qu’une certaine confusion s’installe. Nous ne sommes que trop habitué.e.s à ce qu’un syndicat fortement structuré tienne la tête du mouvement. Le comité médias, qui bénéficie d’une certaine autonomie dans la prise de parole spontanée – comme en avait témoigné l’attitude spectaculaire de GND en 2012 – demeurait malgré tout « redevable » envers ses instances. Il ne pouvait pas déroger de certaines lignes, ultimement votées par sa « base », dans les assemblées générales locales.

1. Le congrès de l’ASSÉ, tenu les 4 et 5 avril à Valleyfield, a fini par voter une motion stipulant « que le Congrès condamne les agissements du conseil exécutif contraires aux structures de démocratie directe », tout en appelant « à la continuation de la grève et de la mobilisation étudiante contre les mesures d’austérité, la lutte aux hydrocarbures et la répression politique ».

fucK toute!

105105

Mais avec le Printemps 2015, c’est tout autre chose. Après avoir négligé toute intervention médiatique au début de la grève, des « porte-paroles » (comme les appellent les médias) sont apparus ces derniers jours pour diffuser l’argumentaire pro-grève. Or ces figures ne sont le fruit d’aucune élection et ne représentent officiellement aucun corps étudiant. Pareillement, des textes publiés par un des comités Printemps 2015, tels que « L’ASSÉ ne fait pas le Printemps » 2 n’ont pas été signés, et n’ont pas été entérinés en assemblée générale. En vertu de quelles procédures ce comité s’arroge-t-il le droit de parler « au nom » du mou- vement étudiant? En vertu de quel mandat ces positions sont-elles prises?

Le fait est que les comités Printemps 2015 n’attendent pas les « mandats » pour aller de l’avant. Ils ne sont pas, ni ne se sont jamais targués de représenter qui que ce soit. Les comités Printemps 2015 ne sont que des regroupements, extrêmement mouvants et éphémères, de gens, étudiant.e.s et non-étudiant.e.s, qui désirent aider à l’organisation de la présente grève.

En cela il ne faut pas s’étonner que le Printemps 2015 prenne position contre l’ASSÉ pour la poursuite de cette grève : il n’existe qu’en vue de cette poursuite.

Ce type d’organisation non-représentatif, s’il nous semble saugrenu au Québec, n’est pas né d’hier. La Révolution fran- çaise a été initiée et mise en mouvement par une multiplicité de clubs, dont la rivalité interne et externe contribuait au

2.

printemps

https://aedllm.wordpress.com/2015/03/31/lasse-ne-fait-pas-le-

106106

appendices

foisonnement. Il en va de même pour toutes les révolutions européennes du XIXe siècle, menées à travers d’obscures sociétés secrètes comme la Charbonnerie de Blanqui, la Société des droits de l’Homme de Büchner, etc. En 1968 encore, le Mouvement du 22 mars ne représentait pas qui que ce soit. Cela ne l’empêchait pas de coexister avec des groupes représentatifs, nommément les syndicats, pour des objectifs communs.

Le sentiment qu’un mouvement social est ouvert et que chacun peut y trouver une place pour agir et s’exprimer ne vient pas de l’application stricte de règles de transparence (qui de toute façon seront toujours déjouées par les guerres intestines, comme vient de le démontrer feu l’exécutif de l’ASSÉ). Ce sentiment « démocratique » s’agrandit lorsque le mouvement multiplie les lieux de discussions et d’orga- nisations (AG, conseils de grève, occupations), lorsque une multitude de groupes, comités, tendances, s’emparent de la parole, diffusent des tracts, journaux, poèmes, de façon à ce que plus aucun lieu ne soit LE centre de la décision, et qu’aucun porte-parole ne puisse s’approprier la parole du mouvement.

Et à l’éternelle objection que le fonctionnement affinitaire non-représentatif mènerait nécessairement à « la tyran- nie de l’informel », il faut répliquer que chaque mode de fonctionnement vient avec sa tyrannie. La « tyrannie du formalisme démocratique » n’est pas plus enviable. L’impor- tant est que chacun de ces modes d’organisation est associé à une stratégie de contre-pouvoir. On conteste un pouvoir bureaucrate par les alliances et le vote, alors qu’on conteste une tendance politique par le discours et les influences.

fucK toute!

107107

Toutefois, il ne faut pas croire que la différence entre ces deux types d’organisation est mutuellement exclusive. Il est même extrêmement rare que les groupes représentatifs soient exempts de toute influence affinitaire. En l’occur- rence, il est bien connu que l’exécutif de l’ASSÉ récemment destitué partageait de nombreuses affinités avec le Front d’action socialiste (FAS), dont plusieurs membres ont fait partie de l’exécutif de 2012. En retour, le FAS est imbriqué dans un réseau d’influences qui va de l’IRIS 3 à Molotov Communications et Ricochet. À bien regarder les liens forts profitables de ces groupes avec Québec solidaire comme avec les centrales syndicales, leur attitude n’est pas surpre- nante.

Néanmoins, la réalité amère qu’affronte la grève présente la porte au-delà de tout intérêt : il en va maintenant de la poursuite du monde. Peu importe qui, quoi et comment, il faut s’opposer corps et âme, maintenant comme demain, à la catastrophe de l’austérité extractive. C’est pourquoi nous nous réjouissons de ne pas connaître l’identité des membres du Comité Printemps 2015. Et pourquoi nous appelons à la multiplication de tels comités : Comité des louves affamées, des grévistes acharnés, de comités cen- traux et périphériques, collectifs de débrayage, de grévage et peu importe. Et que l’on s’entre-destitue à notre gré. Que personne ne représente plus quiconque. Le problème n’est pas là : peu importe qui l’on est et d’où l’on vient, ce qui importe est bien de faire échec à la répression du mou- vement, de contrer les injonctions et de lever les sanctions aux expulsé.e.s de l’UQAM. Le mouvement est là et il faut le poursuivre : il en va maintenant de la capacité même des mouvements de grève d’avoir lieu.

3. Institut de recherche et d’informations socioéconomiques.

108108

appendices

Alors trêve de bavardages : le mal est fait, passons outre pour en revenir à la lutte. Devant nous il y a la grève en marche, et les enjeux cruciaux qu’elle affronte. Faisons front commun du multiple, peu importe où nous nous trouvons, peu importe dans quel comité. Nous ne sommes redevables qu’à la joie de faire grève face à un monde qui nous la refuse. Et le Printemps 2015 aussi.

Le mouvement c’est vous: multiplions les comités d’action, et que vive la grève!

Institut de louvetisme printanier 5 avril 2015

(C’est la débâcle…)

Quelques parts

fucK toute!

109109

110110

appendices

« ça y est, ils sont là »

Ça y est, ils sont là, aux portes de l’UQAM, les douchebags en armes. Ceux que les séries télé humanisent à la petite semaine, avec leurs collègues de la prison. Au rythme des radios-poubelles comme de la proverbiale tiédeur du devoir.

Il arrive dans nos couloirs. L’ennemi entre les lignes de n’importe quelle chanson de Nirvana, de Joy Division ou de Sonic Youth. L’ultime gardien de la texture Tim Hortons du monde, de la terreur des Jean Coutu et du tintement TVA des choses.

Ils débarquent pour dévoiler la vérité de l’université. Ce qu’on méprend encore pour une ultime enclave, une zone à défendre, ils nous feront la démonstration qu’elle n’est qu’un pylône parmi d’autres, un point nodal à sécuriser. Comme, du reste, chaque parcelle de planète et — l’idée s’en fait de plus en plus pressante — du cosmos.

L’université n’a plus que la consistance d’une coquille vide où seul compte le flux, le mouvement circulaire infini qui nous arrache à la théorie ou à la grève, c’est pareil. Aussi né- vralgique qu’un aéroport, il convient de la sécuriser comme tel, avec une gêne sans cesse décroissante. Sur ce constat s’accordent les éléments les plus éclairés de l’université, qui continuent cependant d’y exécuter, mélancoliques, leurs caracoles. Ils le font dans le petit carré de sable (pour reprendre le paradigme le plus opérant de la cybernétique actuelle) qu’on leur a bien balisé et avec une superbe chaque jour un peu plus contrefaite. Excentriques ou dissidents de service, ils fournissent au désastre son alibi critique. Les plus aimables desquels nous enjoignent derrière les

fucK toute!

111111

portes closes à ne pas faire l’erreur qu’ils et elles ont faite. Les autres, au mépris de tout style dans l’art de vivre 4 se plaisent à incarner les personnages pathologiques de la Grande Roue Universitaire (GRU), obsédés de reconnais- sance, debout chaque jour à l’heure du laitier pour s’affairer comme les premiers de classe qu’ils ne peuvent s’empêcher d’être à l’écriture de textes ouvertement insipides. Ceci dit, ils laissent aux autres la tâche de se coltiner leurs affreux symptômes. Ces derniers, ça et là, culminent dans les étreintes déplaisantes que l’on sait. 5

Quoi de plus conséquent, pour le coup, que l’expertise du recteur se situe précisément dans le domaine de l’intel- ligence artificielle? Car l’université se réduit à ce que les cybernéticiens appellent un « réseau neuronal ». Et elle va appeler les flics pour qu’ils viennent le déboguer. Au gaz s’il le faut.

La Révolution tranquille se parachève donc avec l’Austérité. Et nous serions contraints d’ajouter : en toute logique. Ses prétentions à la laïcité se résument en cette image de l’église éventrée qu’est bel et bien l’UQAM. Mais où l’on vient tout juste de faire de l’Ubiquité Générale une réalité, avec une caméra au détour de chaque couloir, jusqu’à la dernière rangée de la bibliothèque. Un endroit où devra être pris en filature quiconque ne se tient pas pieusement en rang, une inquisition avec l’anathème en toile de fond.

Fuck, je sais pas quoi écrire d’autre. Je m’en vais me black

4. Geörg Simmel. Philosophie de l’argent. Paris, PUF, 1987 [1900].

5. Il doit s’agir de l’affaire des harcèlements sexuels dénoncés. Cf. «

Dénonciations d’agressions sexuelles : l’UQAM dans la tourmente », La Presse, 13 nov. 2014.

112112

blocker.

appendices

Lettre anonyme 8 avril 2015

fucK toute!

la grève rampe

113113

La grève rampe elle fait sa taupe aveugle mais marche au flair plus là elle est sous terre creuse des tunnels retape les tanières et déjà loin elle ressurgit fondant sur les outrages elle s’agrippera comme une tique elle ne nous lâchera plus ramper ce n’est pas s’écraser mais passer par en dessous entre leurs yeux rivés sur le trou et ressortir ailleurs

Plonger au ras du sol, c’est tout sauf un repli, il y a là des nuées subtiles à flairer du sauvage à foison qui invite à guetter sentir ses signes poindre partout, déjà chez l’inconnu cette fois où l’audace est venue ce geste a porté et imperceptibles ont fendu l’expérience, crissées là les béquilles lâchetés condescendances dégoûts et autres réalismes un passage enfin défriché un peu de foi qui s’ancre de nouvelles connexions nerveuses

notre mission :

épier faire fuser ces inflexions, les aider à prendre forces comme on affûte des armes

c’est pas qu’une question de bonheur

114114

appendices

fucK toute!

115115

l’avoir tenu, ne plus le lâcher c’est aussi stratégie, le comment de la guerre

c’est dans la rampance dans notre rampance

nos terrains :

où nous rampons, ils ne guettent pas, eux ne voient que les soldats debout droits armes posées sur table pour un combat sans risques ils voudraient bien qu’à chaque guenille passée sur les soldats tombés

dans le visqueux qui déborde la digue, qui passe entre ouvre ses propres chemins sans leurs machines, asphalte aplatisseuses ainsi nous passons sous le radar

l’on recommence,

les bas-fonds

que chaque bataille soit la dernière et l’équivalente, qu’on ne construise rien de rien épuise le cas tourne la page puis qu’on compare des images en faisant la moue

c’est par la bande que les longues guerres se gagnent les pièges trous béants recouverts de broussailles et nous autres guettant, invisibles sur la branche

nous oublions leurs stratégiques leurs face à face épuisés finales enflées de comités centraux

et puis les communs tentés dans les moindres offensives perches tendues avec l’attention qui permet de se saisir noces qui partout tissent nos forces, nos formes

des recettes il y en a peu, pas ou pan pan pan

tendent des fils en travers du réel un courant silencieux qui électrise en rhizomes, comme un spectre latent

ce n’est pas ça qui les vacille

et donc on ne parle même pas de tenir

nos armes :

c’est ailleurs que ça se passe c’est d’autre part qu’ils frémissent peut-être pas non plus il faut bien se le dire face à nous

non

de bataille en bataille mais bien de la bataille, une genre de guérilla

autres fonçant tout droit mais beaux en plein sur la grand route, à découvert

nous avons le désir nous avons la mémoire et puis nous communions nous sommes immunisés à la bêtise du temps nous avons cette ardeur qui se révèle dans la durée, s’en saisissant

116116

appendices

si nous aimons mieux ramper que nous tenir debout c’est que tout ça n’est pas le vertueux projet d’un autre monde à nos corps incarnant nous assumons la guerre nous collons au mouvement épousons nos puissances

nous avons devant nous la joie à frayer les passages souterrains, celle dans la patience par laquelle nous creusons relions les tunnels fondons les alliages

déblayons les chemins entrevus vers la source vive

à tenter les jeux qui feront de nous menaces

à fouiller désenfouir mettre les doigts aux plugs

cachées sous les regards, celles-là qui s’appellent, grésillent de se toucher lorsque nous nous penchons les uns dans les autres

et rampants nous répandre

près du sol nous trouvons nos grèves allongées en mille lambeaux épars et chatoyants

- sapristi - 24 avril 2015

fucK toute!

117117

peut-on se permettre la police? essai de statistique

Plus, plus, plus qu’ils coupent, plus qu’ils mettent de flics. – Adage plébéien

Qui s’est permis de prendre part aux manifestations des derniers mois n’aura pas manqué d’étonnement devant l’ampleur des moyens policiers mis en place pour lui imposer le silence. Depuis la grève de 2012, il semble bien que la police soit déterminée à ne plus jamais se faire prendre par surprise, quitte à perdre toute mesure dans son évaluation des effectifs nécessaires pour « maintenir l’ordre ». La Broken window theory, sur laquelle se fonde la doctrine de la tolérance zéro – avec l’exemple de la vitrine brisée qui incite à en briser d’autres –, se voit appliquée à la moindre contestation. L’incident le plus banal, le rassemblement le plus infime ne peut être admis sans que la police lui signifie, en lui imposant un dispositif nettement supérieur, qu’elle reste en contrôle. C’est dire que l’enjeu est d’abord de visibi- lité: la prise de courage d’une manif ayant perdu de vue ses « superviseurs » est le mal qu’il s’agit de couper à la racine. Pour se prémunir d’un échec toujours plus facile à obtenir, il faudra donc systématiquement noyer la moindre manif dans une marée policière. À preuve, le rassemblement du 15 mars 2015 contre la brutalité policière, qui a mobilisé 550 flics contre une centaine de manifestant.e.s, pris en nacelle sous une loi municipale systématiquement déboutée devant les tribunaux. Or ce « suprématisme » du SPVM 6 , s’il n’est plus pour nous étonner, mérite tout de même d’être questionné à nouveaux frais, non plus pour ce qu’il produit – on peut se

6. Service de police de la Ville de Montréal.

118118

appendices

lasser de s’indigner de son impuissance – mais par ce qui le rend possible. Le questionner dans ses moyens, donc, qui sont d’abord financiers. Là alors, la démesure atteint de tous autres sommets, de ceux dont même les « payeurs de taxes » devraient à leur tour se préoccuper.

les nouveaux riches de laustérité?

Ce qui frappe d’abord dans l’augmentation exponentielle des budgets policiers est qu’elle n’accroît pas simplement la masse des effectifs, mais profite considérablement aux flics en tant que personnes. Il a été récemment attesté que le SPVM comprend désormais 1127 flics (sur un total de 4464) ayant retiré plus de 100 000$ en salaires et bonus, contre seulement 86 en 2006 7 . Depuis la grève de 2012, les manifs apparaissent comme une opportunité sans pareil pour tirer des bénéfices en heures supplémentaires grasse- ment bonifiées par le danger de blessures au « travail ». En 2014 encore, sans mouvement social d’ampleur, le SPVM a reçu 98 millions en heures supplémentaires, 42% de plus ce que prévoyait le budget initial. C’est à croire que le supré- matisme policier émane moins d’une nécessité stratégique que d’une entente tacite de la Fraternité – sans conteste le syndicat le plus combatif au Québec – pour enrichir ses membres. N’étant pas comptés dans le budget initialement déposé à la municipalité, les mouvements sociaux sont l’occasion d’obtenir des subventions supplémentaires du ministère de la Sécurité publique (14,4 millions pour 2012), afin d’obtenir le petit voyage dans le Sud, la piscine hors- terre, le Dodge RAM, le cinéma maison ou le chalet qui fait

7. Pierre-André Normandin. « SPVM en 2014: le quart des policiers a gagné plus de 100 000$ ». La Presse, 24 avril 2015.

fucK toute!

119119

la différence entre la classe moyenne et la haute. C’est là où les petites hausses comptent, comme celle de la prime

à la métropole (passée de 1,5% en 2010 à 4%). Il y a malgré

tout encore du chemin à faire pour rejoindre Toronto, où plus de la moitié des flics fait dans les six chiffres. À défaut des manifs, c’est par la location de leurs services au privé que les flics torontois se font la piasse. Une avenue que leurs collègues montréalais commencent tout juste à explorer, question de s’autofinancer un peu et d’éponger les déficits de Papa Coderre.

Il y a de quoi démentir le citoyen qui – d’Occupy à Podemos

– intègre le corps policier dans son mythique 99%, alors

que seulement 4,8% de la population du Québec empoche au-delà de 100 000$. Certainement, moins encore n’ont même pas eu à finir un baccalauréat pour y arriver, sans

parler du port d’armes et du license to kill qui vient avec – ça, c’est l’apanage d’un tout autre 1%. De même pour le soutien

à leur « lutte » 8 pour leurs retraites: car elles sont dorées pas

à peu près. En moyenne, les flics prennent leur retraite à 53 ans, et de là pourront empocher 59 000$ chaque année jusqu’à leur mort – malgré tout, ce n’est pas éternel, un flic. En estimant leur durée de vie, ils peuvent plutôt opter pour un cashdown unique de 1 000 000$, suffisant pour permettre l’achat d’un yacht plutôt costaud. Un slogan du Printemps 2015 scandait : « Pas de retraites pour la police : un vieux flic ça court moins vite ». Pour les contribuables qui four- nissent 70% de ces fonds, il y a de quoi sonner l’alarme. Il s’avère que l’austérité ne fait pas qu’épargner les forces constabulaires (dont la masse salariale augmente à raison de 2% par année, contre une baisse de 5% pour les autres

8. Gabriel Nadeau-Dubois. « Lettre d’un étudiant aux policiers qui manifestent ». La Presse, 20 juin 2014.

120120

appendices

employés municipaux), mais leur fournit même un coquet complément de salaire : en 2014 seulement, avant le Prin- temps 2015, le SPVM s’est mis 600 000$ dans la poches pour avoir couvert les manifs anti-austérité de leurs collègues syndiqués.

Il faudrait toute une étude psycho-sociologique pour

évaluer les effets de cette ascension sociale sur le compor- tement policier. On y verrait sans doute une corrélation entre l’embourgeoisement et la lâcheté – connivence vieille comme le monde, ferment du suprématisme. On n’acquiert que des choses à perdre, comme l’argent exige de défrayer davantage pour le garder. D’autre part, nous pourrions

y déchiffrer la solide solidarité liant la police aux classes

dominantes : qui de mieux, pour protéger les riches, que d’autres riches? Et qui plus est des riches parvenus, alliant l’acharnement glacial des possédants avec la bête docilité des majorités silencieuses.

les moyens de réprimer

À bien y penser, la cause des difficultés récemment éprou-

vées dans la prise des rues montréalaises par le parti gréviste pourrait être purement technique. Une pure question de moyens : d’entraînement, d’armes, de financement… Parce qu’en face des pauvres bénévoles que nous sommes, le SPVM dispose de rien de moins que 691,6 millions de dollars. Notons qu’il s’agit de la prévision budgétaire pour 2014, certainement appelée à être bonifiée par la suite selon

la vigueur des camarades – mais il s’agit tout de même d’un

petit 6 millions de plus qu’en 2012, l’année de la plus longue

grève étudiante de l’histoire nord-américaine ayant coûté

fucK toute!

121121

685,7M au final. En répartissant cette enveloppe entre ses 5 695 employés (civils compris), on s’aperçoit bientôt que chaque salarié du SPVM vaut près de 121 439$. Et si l’on compte le fait qu’il y a 1 678 837 personnes à Montréal, enfants compris, la police finit par coûter plus de 400$ par habitant. Pour ce prix là, il y a des achats plus intéressants que de financer une brigade de psychopathes qui risquent de vous poivrer la famille au sortir du magasinage du ven- dredi soir, dont on avait oublié que c’était celui du Premier mai.

Un économiste saurait-il dire si c’est la rareté de l’ordre qui en fait grimper le prix? En 2003, nous n’en étions encore qu’à 414,8 millions pour le SPVM. Et en dix ans, avec à peine 500 flics supplémentaires, le budget a augmenté de 66%. Tout cela à coup de hausses constantes : un petit 5,1% de 2006 à 2007, suivi d’un autre 6,8% de 2007 à 2008, et les années de vaches maigres, comme le 0,5% d’entre 2009 et 2010, sont sitôt rattrapées par un 8% l’année suivante. On ne lésine pas avec la sécurité, vous dites? Sauf qu’elle a changé de camp : maintenant ce sont les flics qui frayent avec les Hells, volent des iphones ou tuent impunément des gamins en leur fonçant dedans à 120 km/h dans une zone de 50 9 . Pourtant, la criminalité de la population, elle, est en chute libre – en baisse de 6% en 2014, pour un total de 51% en 20 ans. On aimerait bien connaître le budget de la police de jadis… À voir comment les flics avaient été lessi- vés par la foule en liesse d’avoir raflé la coupe Stanley en 1993, ça ne devait pas être mirobolant. Alors qu’en 2014, plus d’un million de dollars en heures supplémentaires ont « dû être injectés pour assurer la bonne tenue » des séries du CH. Décidément, quand vient le temps de gâcher le party,

9. Tragédie du 13 février 2013 à Longueuil.

122122

appendices

on ne compte plus les dépenses. C’est aussi ça, l’austérité.

Néanmoins, la politisation exceptionnelle de la jeunesse du Montréal métropolitain reste sans doute la cause principale des prodigalités policières. Si Montréal arrive au troisième rang des villes canadiennes avec le plus haut taux de poli- ciers par habitant (186 par 100 000 habitants, après Thunder Bay (187) et Winnipeg (191) – qui compte 25% plus de crimes que Montréal), il y a fort à parier qu’elle trône fin seule au chapitre des effectifs anti-émeute. C’est que l’éternel retour de la grève ne manque pas de brusquer les flics hors de leur quiétude, exigeant des investissements massifs. À chaque 15 mars, à chaque 1er mai, à chaque (vraiment) grosse manif

de soir, il faut sortir l’hélico, et là c’est d’emblée 1762$ qui partent en fumée à chaque heure de vol. Il n’y a presque plus

à se casser la tête pour cibler des blocages à haut dégât éco- nomique : chaque fois que des camarades prennent la rue par surprise, la police doit débourser 100 000$.

Alors peut-on même se la permettre, la police? Lorsqu’on

sait que le SPVM s’accapare 13,7% du budget total de la ville de Montréal, c’est-à-dire plus que la collecte, l’élimination des déchets, les mesures environnementales et le transport en commun combinés, il y a de quoi en douter! À Longueuil, c’est près d’un tiers du budget municipal qui est consacré

à protéger le sommeil du dortoir contre d’hypothétiques

malfrats. Il y a quelque chose d’injustifiable dans le fait de refiler autant d’argent aux flics – qui s’en mettent 91% directement dans les poches – alors que partout aux alen- tours les ceintures se serrent jusqu’à la moelle. Après tout, la police en uniforme n’existait tout simplement pas avant le XVIIe siècle, et le terme lui-même, sans réel ancrage éty-

mologique, ne désigne rien de plus que la politesse policée

fucK toute!

123123

dans la politique de la polis – autant dire que la police est foncièrement vide de sens. Autant faire sans! Dans le budget de Montréal, il n’y a que le service de la dette – les dons aux banques – qui coûtent plus cher que la police… S’il faut se consoler, on peut en tirer une assez bonne image de qui règne sur le monde actuel – à qui profite l’austérité, et de qui il faudra se débarrasser.

Paul Petit 20 mai 2015

125

RÉFÉRENCES

Agamben, Giorgio. L’usage des corps. Homo Sacer, IV, 2. Paris, Seuil, 2015.

Agamben, Giorgio. Qu’est-ce que le contemporain? Paris, Payot & Rivages, 2008. Caillois, Roger. L’Homme et le sacré. Paris, Gallimard, 1950.

Chassan, Joseph Pierre. Essai sur la symbolique du droit. Paris, Videcoq fils aîné, 1847.

Chiran, Olivier et Pierre Muzin. Signes Annonciateurs d’ora- ges, nouvelles preuves de l’existence des dieux. Rennes, Pontcerq,

2014.

Comité invisible. À nos amis. Paris, La Fabrique, 2014.

Deleuze, Gilles & Félix Guattari. Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2. Paris, Minuit, 1980.

Junger, Ernest. Le Travailleur. Paris, Christian Bourgois,

2001.

Nietzsche, Friedrich. Considérations inactuelles II.

Nietzsche, Friedrich. Le Gai savoir. Paris: Hachette, 1987

[1887].

126126

références

Nietzsche, Friedrich. Généalogie de la morale. Paris, Galli- mard, 1964 [1887].

Sartre, Jean-Paul. « Préface ». P. Nizan. Aden Arabie. Paris, Maspero, 1960.

Schmitt, Carl. La notion de politique. Paris, Flammarion, 1992

[1932].

Simmel,

Geörg.

Philosophie

de

l’argent.

Paris,

PUF,

1987

[1900].

Viveiros de Castro, Eduardo. « L’Arrêt de monde ». Collectif. De l’univers clos au monde infini. Bellevaux, Éditions Dehors, 2014, pp.X-X.

TABLE

fucK toute!

 

1

préparatifs

 

à moyen terme

 

21

loup y es-tu ?

 

26

austère extraction

 

38

chroniques

 

on sen contre-câlisse semaine 1

 

23

au 29 mars 2015

 

47

on sen contre-câlisse semaine 2

 

30

mars au 5 avril 2015

 

56

on sen contre-câlisse semaine 3

 

6 au 12 avril 2015

 

63

on sen contre-câlisse semaine 4

 

13

au 19 avril 2015

 

73

on sen contre-câlisse semaines déferlantes

 

20

avril au 8 mai 2015

 

86

appendices

 

appel à la grève illégale

 

101

mise au point : en faveur du printemps 2015

104

« ça y est, ils sont là »

 

110

la grève rampe

 

113

peut-on se permettre la police? essai de statis- tique

117

références

 

125

Sabotart

www.sabotart.info

sabotart@riseup.net

cet ouvrage a été achevé dimprimé en février 2016 par limprimerie transnumérique à maschouche pour le compte des éditions sabotart

à m aschouche pour le compte des éditions s abotart www.transnumerique.com isbn : 978-2-924425-00-8 imprimé au

www.transnumerique.com

isbn: 978-2-924425-00-8

imprimé au québec