Sunteți pe pagina 1din 16
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations Les tribus privilégiées en Algérie dans la première moitié du XIXe

Citer ce document / Cite this document :

Les tribus privilégiées en Algérie dans la première moitié du XIXe siècle. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 21année, N. 1, 1966. pp. 44-58.

Document généré le 19/11/2015

http://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1966_num_21_1_421348 Document généré le 19/11/2015

Les tribus privilégiées en Algérie

dans la première moitié du XIXe siècle

Le système turc.

En Algérie, on ferait fausse route si l'on croyait à une succession de régimes sociaux déterminés par des modifications de l'organisation économique depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours. L'influence de puissantes familles arabes a toujours été primordiale, et cependant il est difficile, tant à l'époque turque qu'à l'époque française, de parler de régime féodal. Quant au capitalisme moderne, étant donné le faible développement industriel, il n'a pas les caractères qu'on lui trouve dans les pays d'Europe. A la campagne, on peut distinguer des classes sociales : grands propriétaires de biens fonciers individuels ou familiaux ; fellahs des propriétés collectives ; khamès, c'est-à-dire métayers qui ne gardent pour eux que le cinquième de la récolte ; ouvriers agricoles temporaires ou permanents (ces derniers très peu nombreux au temps des Turcs) ; esclaves noirs pour le service domestique dans les familles riches, jusqu'à l'abolition de l'esclavage sous la Seconde République. Dans les villes, il y a des bourgeois et des artisans groupés (jusqu'à l'époque française) en corporations selon le métier ou l'origine ethnique (juifs, biskris, mozabites, etc.). Mais on constate que, dans la campagne, le régime de la propriété collective des tribus empêche la constitution de classes sociales conscientes de leurs intérêts, et que, dans les villes, la division du travail est trop peu marquée pour engendrer un capitalisme et un véritable prolétariat. Dans l'ensemble, la structure sociale de l'Algérie est plutôt constituée par des groupes privilégiés ou ordinaires (raias) plutôt que par des classes sociales : tribus maghzen à l'époque turque, chargées de lever l'impôt et de surveiller les tribus raïas, colons européens à l'époque française, sont les soutiens du régime politique et défendent leurs privilèges contre toute tentative de refonte du sytème de domination. Si on se place à ce point de vue, il n'y a pas de contraste entre le régime turc et le régime français :

ce dernier continue dans une certaine mesure le système des tribus privilégiées et de gouvernement par l'aristocratie militaire ou religieuse jusqu'à l'occupation de la totalité du pays et la fixation d'importants

44

TRIBUS EN ALGÉRIE

groupes européens constituant dans les régions fertiles une puissante armature de nature politique et économique. Pendant trois siècles, les Turcs ont gouverné l'Algérie. Ils ont formé une classe dominante à la tête de laquelle se trouvaient les janissaires, recrutés dans l'Empire ottoman, et quelques renégats, secondés par des métis de Turcs et d'Arabes, les Coulouglis. On est étonné de constater le petit nombre de ces dominateurs. Ils semblent n'avoir jamais dépassé une vingtaine de milliers d'hommes. Si, en temps de guerre, on pouvait mobiliser 10 à 12 000 soldats turcs ou coulouglis, en temps de paix les garnisons étaient squelettiques. Nous avons un recensement des troupes permanentes en 1829 : il indique un total de 3 661 hommes x. Bien des témoignages et le spectacle de la révolution qui fut, dans l'intérieur, la conséquence immédiate du débarquement français, nous indiquent que la domination turque était détestée. Et cependant la faiblesse numérique des dominateurs prouve que leur pouvoir était d'ordinaire accepté sans opposition grave (sauf dans certaines régions montagneuses) par l'ensemble de la population arabe de l'Algérie. De 1956 à 1962, une armée française de plus de 400 000 hommes, pourvue d'une supériorité écrasante en armes et en matériel, n'a pas réussi à obtenir les résultats dont jouissaient les Turcs avec 3 661 hommes. Il est vrai que les petites garnisons d'autrefois (noubas) étaient plutôt des « bureaux arabes ». Les chefs devaient connaître les personnages influents sur lesquels ils pouvaient compter, les changer au besoin, conserver un bon service de renseignements et faire preuve dans leur action politique d'une activité incessante. Les Turcs avaient la même religion que les autochtones (le rite seul était un peu différent) et ils n'étaient pas tracassiers à condition que l'impôt fût régulièrement versé. Ils étaient perfides et féroces en cas de résistance, mais ils avaient rarement l'occasion d'exercer directement leur fureur. Les Arabes, très divisés, comprenaient que l'ordre ne pouvait se maintenir dans la Régence d'Alger que par l'arbitrage de ces rudes musulmans, qui parlaient une langue étrangère et ne cherchaient pas à accaparer les terres ou à coloniser le pays. Un Turc était un soldat orgueilleux, qui vivait de sa solde et ne se mêlait pas aux détails de l'administration. Le dey laissait même une indépendance complète aux régions qui auraient été difficiles à conquérir : Kabylies et territoires sahariens.

Les appuis de la puissance turque : les Coulouglis.

Les janissaires turcs établis dans la Régence d'Alger épousaient des femmes arabes. Il se forma ainsi une population de métis, les Coulouglis, qui formaient un groupe ethnique bien différencié. On les reconnaissait à leur type physique (carrure massive et long nez busqué). Us affectaient

1. A. de Voulx, Tachrifat, pp. 34-36.

45

ANNALES

de ne parler que le turc, la langue des maîtres. Très orgueilleux, ils ne se mêlaient guère aux autres musulmans et ils avaient des mosquées de leur rite. Leur ambition était de se faire considérer comme des Turcs de pure race et d'accéder aux plus hautes fonctions militaires et administratives. Leurs révoltes autrefois avaient valu à beaucoup d'entre eux d'être parqués dans des régions peu hospitalières et ils étaient très peu nombreux à Alger. Cependant au xixe siècle, nous en connaissons qui sont parvenus aux plus hautes charges, tel Had] Ahmet, qui fut le dernier bey de Constantine. Le dey utilisait leurs grandes capacités guerrières pour leur faire tenir garnison dans les villes, où ils occupaient un quartier spécial et où on leur confiait la charge de garder la citadelle. En guerre, ils formaient une partie de l'infanterie. En paix, ils n'étaient que des miliciens, qui pour vivre pratiquaient de petits métiers et cultivaient leurs jardins. Sur les soixante-trois familles de Coulouglis de Tlemcen qui se réfugièrent à Oran en 1847, l'état nominatif indique les professions de huit d'entre eux :

quatre cordonniers, un boucher, un fabricant de haiks, deux marchands de tabac. Cinq d'entre eux sont sans doute dans l'aisance puisqu'ils ont à leur service des esclaves nègres des deux sexes 1. Le général Boyer écrit

en

100 000 piastres fortes d'Espagne et de grandes valeurs en diamants et perles » 2. Ils protègent les Juifs, qui fabriquent les bijoux pour leurs femmes. Les hadars, fabricants de tissus ou vendeurs des cuirs de Fès, voudraient bien se débarrasser de leur tutelle et sollicitent le soutien du Maroc. Us les croient en possession de grands trésors, qu'ils rêvent de s'approprier. Il est certain que ces Coulouglis sont aisés, propriétaires de maisons 3, et c'est grâce à leurs libéralités que les Turcs asiatiques ont pu vivre, après 1830, en attendant de pouvoir émigrer 4.

Grâce à ces soldats braves et disciplinés, la Régence tenait des points d'appui solides.

Le principal dans l'Ouest était Tlemcen, avec son mechouar entouré de hautes murailles. Cinq cents Coulouglis en assuraient la défense. A Mostaganem il y avait en 1832 (en ne comptant que les hommes), cent cinquante-sept Turcs célibataires, quatre-vingt-neuf Turcs mariés et chargés de famille, et cinq cent quatre Coulouglis armés. Dans la banlieue de cette ville on comptait cent Turcs à Chendah ; dix Coulouglis à Beledd-

1832

:

«

On

m'assure

que plusieurs d'entre

eux

ont plus

de

1. Archives historiques du Ministère de la Guerre, à Vincennes (indiquées par la suite par l'abréviation AMG) Algérie H 255.

2. AMG,

3.

Alg.

32.

A Tlemcen et même à Oran. Boyer, rapport du 1er mars 1832, AMG, Alg. 12.

Liste de leurs maisons dans Archives du Gouvernement général de l'Algérie (indiquées par la suite par l'abréviation AGG) 12 X 80.

4.

Le général Boyer au Ministre de la Guerre, Oran, novembre 1832, AMG, Alg. 18.

46

TRIBUS EN ALGÉRIE

jerid, cent Turcs à Matmar. Les miliciens étaient cafetiers, barbiers et jardiniers x. Mazouna, important centre religieux et stratégique, n'était pas fortifié, mais il était gardé par cinq cents Coulouglis 2. Ils y cultivaient de beaux jardins, irrigués par l'oued Kadous. Dans les montagnes au sud du Chélif, on trouve la petite ville fortifiée de Kalaa des Béni Rached, habitée par quatre vingts familles de Coulouglis et seulement deux cents familles maures. Ces derniers fabriquent des nattes et des tapis très recherchés. Les Coulouglis sont jardiniers et soldats. Après le massacre de la garnison turque, ils resteront dans la ville, mais Abd-el-Kader les obligera à aller camper à Cacherou 3. Dans le Titteri, on compte aussi de nombreux Coulouglis. A Médéa, ils forment la majeure partie de la garnison 4. Leurs familles habitent surtout à Dagkala, dans la banlieue 6. Dans la région d'Alger, ils forment la majorité de la population de Coléa 6, grand centre religieux. A Blida, il semble qu'ils aient été nombreux. La ville, surnommée par les Arabes « l'impudique », était le rendez- vous d'amour des riches Turcs ou Maures d'Alger, qui y possédaient des villas ou de petites maisons discrètes pour abriter leurs ardeurs sentimentales. A l'arrivée des Français, la ville, aux trois quarts détruite par le tremblement de terre de 1824, était devenue bien triste. Les Turcs avaient entrepris de construire à proximité, sur la route de Coléa, une ville nouvelle, mais celle-ci, mal ravitaillée en eau, se réduisait à une muraille sans intérêt militaire. Blida restait donc la capitale régionale, ceinte d'un mauvais mur en pisé derrière lequel Turcs et Coulouglis protégeaient leurs moulins et leurs silos 7. A Alger même, ils étaient peu nombreux. On se rappelait qu'une révolte de Coulouglis, au xvne siècle, avait fait trembler le Pouvoir établi. Les descendants de ces insurgés, devenus des ruraux, formaient la tribu d'El Cachena, parquée sur l'oued Zeitoun. Elle y cultivait l'olivier. Exempte d'impôts et soldée en temps de guerre, elle pouvait fournir au dey un maghzen de 3 000 soldats 8, chargés de surveiller une région mon-

1. Le général Boyer au Ministre, Oran, 10 janvier 1832, AMG 32, et rapport sur Mostaganem, AMG, 42.

2. Notes

sur

la ville

Ms. AMG, 74.

de Mazouna,

par Saint-Hypolite, Paris, 20 mars 1841,

3. Abdallah Dasboune au Gouverneur général, Mostaganem, 28 août 1836, AMG, 39.

Voir aussi la notice ms. sur El Kalaa dans AGG, n° 10 H 53, p. 74 sq. Cf. aussi Mustapha ben Ismaïl au Gouverneur général, septembre 1836, AGG, n° E 98.

4.

5. Ibid., et AGG 12 X 89.

6. Le sous-intendant Duplantier à l'intendant Bondurand, Oran, 18 juin 1834.

9453 ; et

7. Journal du capitaine de vaisseau Leps, Bibl. Nat., Ms. Fr. NA, n°

Le général Rapatel au Ministre, Alger, 6 décembre 1835, AMG, Corr. Alg., 35.

Mémoire sur Alger (en 1833) par le commandant du Génie militaire, ibid., Ms. Fr. NA,

1273. 8. État descriptif des tribus qui bordent la plaine de la Mitidja (1832), AGG,

12 X

83.

47

ANNALES

tagneuse et de protéger à la fois la Mitidja et la route vers la province de Constantine. En 1838, Abd el-Kader triompha de leur résistance et les traita durement. 1 600 d'entre eux se replièrent sur la Mitidja et demandèrent asile au Commandement français. Valée donna des vivres et des terres à 1 600 d'entre eux et en embaucha 700 dans ses troupes auxiliaires *. Ces Coulouglis repeuplèrent la région du Cap Matifou et de Fort-de-1'Eau. On loua pour eux la grande ferme de Codja Berry s.

Nous sommes plus mal renseignés sur le rôle qu'ils jouaient dans la province de l'Est. Ceux de Constantine ont sans doute été dispersés par Hadj Ahmet en 1830, quand ce bey a mis fin à. la puissance des janissaires qui avaient conspiré contre lui. Ils vinrent grossir la garnison de Bône, où leur méchouar jouait un certain rôle militaire 3. On sait que leurs déceptions les poussèrent à collaborer avec les Français.

Dans cette région constantinoise, la plus grosse colonie de Coulouglis c'est Mila, ville bien située, au confluent de deux rivières. Elle était ceinte d'une muraille longue de 2 400 mètres et haute de 3 à 5 mètres, en partie construite avec les matériaux d'une ancienne ville romaine, dont les thermes étaient encore bien conservés. La ville était vaste, mais ses maisons, à un seul étage, disposées le long de rues tortueuses, s'entouraient de jardins. En 1838, on évaluait la population à 2 000 habitants, qui depuis longtemps ne jouaient plus un rôle militaire important 4.

Tebessa avait aussi une garnison de Coulouglis, issus de la garnison turque installée là depuis 1650. Ces Turcs étaient relevés chaque année mais laissaient dans la ville leur descendance. Elle jouissait sans impôt des azels de l'État, qu'elle faisait cultiver par des fellahs venus du

Sud6.

Cette caste des Coulouglis constituait donc l'un des éléments de la puissance turque ; mais elle était trop peu nombreuse pour pouvoir jouer un rôle eminent dans la Régence d'Alger. C'était surtout une milice chargée de garder quelques petites places fortes. Au cours des opérations militaires, les Turcs préféraient utiliser d'autres fantassins moins exigeants, des Kabyles alliés ou mercenaires. La campagne terminée, ces montagnards ne revenaient pas toujours chez eux et cherchaient à s'embaucher dans les plaines fertiles. Il est impossible d'évaluer l'importance de ces infiltrations.

1. Valée au Ministre de la Guerre, 20 février 1838, AGG, n° E 134 (2).

2. Valée au capitaine Pélissier, AMG, Alg., n° 54, Alger, le 22 janvier 1838.

3. Berthézène au Ministre de la Guerre, Alger, 13 juin 1831, AMG, n° 54.
4.

Ibid. Reconnaissance faite sur Milah les 10, 11, 12, 13 février 1838, par le

Étude dans AGG, n° 10 H 12.

capitaine Thomas.

5.

48

TRIBUS EN ALGÉRIE

Le grand maghzen de l'Ouest.

Si nous quittons ces petits groupes de dominateurs, qui conservent un esprit de caste encore vivant de nos jours, nous trouvons des organisations arabes privilégiées, à des niveaux différents, qu'on appelle le maghzen. Ce sont des cavaliers bien armés et disciplinés, élément essentiel de la puissance des Turcs. D'abord ce que nous pouvons appeler le « grand maghzen », tribus formées d'éléments très divers mais fortement intégrés. Ils sont usufruitiers de terres de l'État, moyennant service militaire. Comme ces terres sont destinées à l'entretien des guerriers, ils ne peuvent les louer ou en céder la jouissance à des étrangers. Elles sont inscrites au registre des mechtas du dey (tefter). Quand un chef de famille meurt, son fils aîné hérite du droit de possession. La concession des terres ne peut être retirée que pour félonie ou trahison. Généralement l'exploitation est collective : le chef de la mechta partage chaque année entre les familles les terrains de labour. Cependant certains membres du maghzen ont acheté des meïks, terres qu'ils détiennent en toute propriété. L'État s'est aussi réservé quelques domaines qu'il fait exploiter par des métayers (khammes), sans doute pour mieux exercer sa surveillance sur le maghzen. D'autres terres sont destinées à des tenanciers raïas, c'est-à-dire à des paysans qui ne sont pas des guerriers, mais dans ce cas l'État prélève un loyer, la guetia, tandis que les soldats du maghzen ne payent que la dîme coranique *. Dans la province d'Oran, les tribus du grand maghzen sont les Douairs et les Smelas, installés à proximité de la capitale. Quand Oran appartenait aux Espagnols c'était en somme le maghzen de Mascara, destiné à protéger la province de l'Ouest contre les incursions possibles des

chrétiens. Depuis qu'Oran est redevenue la capitale du bey, le rôle des Douaïrs et des Smélas a changé, mais ils continuent à être très liés avec Mascara. La plupart des maisons de cette ville leur appartiennent. Leurs récoltes

y sont entreposées, sous prétexte que les silos y sont bien gardés par les

janissaires. En réalité, c'est un moyen de s'assurer la fidélité de guerriers

bien armés, qui occupent souvent de hautes fonctions dans le gouvernement de la Province de l'Ouest et qui pourraient être tentés de renverser

à leur profit le gouvernement des Turcs. Qui tient Mascara tient donc le ravitaillement du grand maghzen et l'essentiel de la fortune de ses chefs.

Dans ces conditions, on comprend l'hésitation du grand maghzen après le débarquement français, En 1832, les Douaïrs et les Smélas ont fait des avances au général Boyer, commandant la division d'Oran.

Voici ce qu'écrit le général français : «

Plusieurs chefs arabes des Smélas,

1. Pour l'organisation et la vie du maghzen d'Oran, on se reportera aux études du général Esterhazy et de Robert Tinthoin.

 

49

Annales

(21« année, janvier-février 1966, n°

1)

4

ANNALES

des Garabas, des Bordias et des Hachems sortent de chez moi et viennent de m'assurer qu'ils savent que j'attends des troupes, qu'ils sont informés que j'ai des ordres pour entrer en campagne et m'emparer de Maskara pour y mettre une garnison française. Ils me déclarent qu'ils sont prêts à me fournir les chameaux et les mules nécessaires aux transports de vivres et de munitions. Ils m'offrent, dans le cas où j'effectuerai quelque projet soit sur Mascara, soit sur Tlemcen, de faire entrer à Oran leurs femmes et leurs enfants pour otages. J'ai appris par eux que Belhammery

est dans l'intention de partir de Mascara, que Mustapha aga, grand cheik des Douaïrs, désire vivement qu'il effectue sa retraite le plus tôt possible.

Mais les habitants de Mascara s'y opposent

débarrasser de l'armée marocaine qui occupe leur pays, mais ils attendent, pour prendre leur décision, le retour d'une délégation qu'ils ont envoyé au Maroc et qu'on pourrait retenir comme otage. Ils restent donc dans l'expectative. Bien qu'Abd el-Kader se soit posé plutôt comme chef des raïas, l'émir n'a pas osé se passer de leurs services : en 1835, la plupart de ses officiers sont encore des Douaïrs et des Smélas 2. C'est seulement après la défaite d'Abd el-Kader à Mascara et la destruction d'une partie de la ville, que les chefs du maghzen, n'ayant plus rien à perdre, sentent qu'il est de leur intérêt de servir la France. Leurs anciens silos ont été vidés, et les nouvelles récoltes seront désormais conservées sur leur propre territoire. Alors ils reprennent les négociations avec le Commandement français à Oran et peu à peu se rapprochent de la côte. El Mazáni, neveu de Mustapha ben Ismaël, se rallie à la France et groupe devant Mostaganem les femmes, les enfants et les troupeaux de la tribu. D'autres vont camper à Misserghin. Abd el-Kader, abandonné par cette élite guerrière, réussit toutefois à rallier une partie de la grande tribu des Borgias et, avec le concours de fidèles Hachems et des Garabas, attaque les Smélas avec 600 cavaliers 3. Bientôt la démarcation est faite entre les deux camps. En 1835, Trézel signe un traité d'alliance avec les Douaïrs et les Smélas, qui deviennent les précieux auxiliaires des Français. Le maghzen de Mascara est devenu un maghzen d'Oran. Il est exempt d'impôts et soldé en période d'opérations. En 1842, Bugeaud déclare qu'il faut bâtir à Oran une belle maison pour le grand chef des Douaïrs, Mustapha ben Ismaël, porter son traitement à 24 000 francs, auquel il ajoutera 6 000 francs par an sur les fonds secrets pour rémunérer les fonctions de police permanente qui vont être confiées à ce chef, et douze rations de vivres et de fourrage, les autres

» 1. Ils sont pressés de se

1. Le général Boyer au Ministre de la Guerre, Oran, le 20 mars 1832, AMG, Alg. Correspondance, n° 12.

Ibrahim bey à l'intendant militaire d'Alger, 1er octobre 1835. AMG, Corr., n° 34.

3. Le commandant Lamoricière au général Rapatel, Oran, le 2 janvier 1836, AMG, n° 36.

2.

Alg.

50

TRIBUS EN ALGÉRIE

officiers Douaïrs et Smélas auront aussi leurs maisons à Oran. « Le meilleur moyen de les attacher irrévocablement, c'est de les rendre propriétaires dans les villes de la côte г. » Le maghzen d'Oran comprend alors 3 200 cavaliers soldés, dont la fidélité est assurée par des otages. La solde n'est pas permanente et seuls les Douaïrs et les Smélas sont exempts d'impôts 2. L'alliance était-elle irrévocable ? Dans la lutte contre Abd el- Kadeř, qui avait voué une terrible haine à ces hommes qu'il considérait comme des traîtres abjects, le grand maghzen dépensa son courage au service de la France, et, après bien des prouesses, Moustapha ben Ismaël, promu général, tomba sur le champ de bataille. Mais, pendant la révolte de Bou Maza, il faut remarquer l'attitude passive et presque hostile du maghzen, qui appartenait, comme les insurgés du Dahra, à la confrérie des Taïbia, moteur principal de l'insurrection. Au demeurant, cette troupe, bonne pour les grandes opérations, n'était pas suffisante pour assurer une domination permanente sur toute la province d'Oran. Bugeaud a pensé à créer un nouveau maghzen de Mascara. A l'Ouest, il a offert au chef saharien des Ouled Sidi Chiqr de le nommer bey de Tlemcen, avec mission de dominer tout le pays, de l'Isser à la frontière du Maroc. Mais c'est en définitive la tribu des Béni Amer qui devint le véritable maghzen de Tlemcen. Bedeau lui donna un chef investi par la France, Zin, qui fut comblé d'honneurs et d'argent 3. On lui rattacha les Béni Matar et les Ouled Balag 4. Bugeaud aurait voulu trouver des tribus aussi actives pour assurer les communications entre les régions de Mascara et de Miliana. Mais il rencontra les mêmes difficultés que le dey d'Alger autrefois. La domination de cette zone pose le problème des tribus sédentaires pourvues de privilèges moins étendus.

Les tribus privilégiées du Centre.

Il y a d'autres tribus maghzen, qui, elles, ne sont pas artificielles et qui exploitent soit des terres de l'État, soit leur domaine collectif, avec le droit de posséder des armes et l'obligation de servir le dey ou les beys quand ceux-ci ont besoin d'elles pour lever les impôts ou réprimer les révoltes des raïas. Elles sont exemptes de l'impôt d'État que les Turcs appellent le Kharadj et qui porte en Algérie divers noms suivant les régions. Il est actuellement assez difficile d'en dresser la liste complète à

1.

2.

3.

4.

Bugeaud au Ministre de la Guerre, Alger, 4 mars 1842, AMG, Alg., n° 81.

Bugeaud à Lamoricière, Alger, 7 juillet 1842, AMG, n° 81.

Bugeaud à Bedeau, Alger, 1er juillet 1842, AMG, n° 84.

Bedeau à Bugeaud, Tlemcen, 31 juillet 1842, AMG, n° 84.

51

ANNALES

l'époque turque. Une liste établie pour la subdivision de Mostaganem indique les tribus suivantes : Abid Cheraga, Bordjia, Akerma, Ghoraba, Chetafa, Oulad bou Kamel, Makahlin, Sahari, Mochal, Oulad Ahmed, Oulad ben Abdallah, Akouna Cheraga. Et, dans la division de Mascara :

Habra et Chareub-er-Reh x. Le général Boyer, dans un rapport de 1832, nous donne la liste suivante, où certains noms sont un peu écorchés :

les Ouled Sidi Laribi et les Ouled Abbas de la vallée du Chélif ; les

Ouled Ali, Garaba Hemmichen, Borgias, Béni Schugran, Béni Gaddou, Zegerara el Gariz, Flita, Ouled Cherif el Hassanih, Ouled bou Ali, Meka- litsch (peut-être les Makalia de la Mina ?) ; El Meheleek (?), Akerma, Ouled Achmet (sans doute les Ali ben Ahmet, du cours supérieur de l'Habra), Ouled Angad, Ouled Lyamen (sans doute Ouled den Hamel) et Scheik el Goumehri. (AMG. 18.)

Si on les reporte sur la carte, on voit qu'elles forment deux lignes

parallèles : la première suit la bordure des montagnes du Tell depuis la sebkhra d'Oran jusqu'à la vallée moyenne du Chélif. La seconde va de Saïda à Sebdou en bordure du désert. Elles surveillent les tribus raïas situées dans l'intervalle, et contrôlent la route Royale qui unit Oran à Alger par la vallée du Chélif. Sur cette route, nous notons les tribus maghzen suivantes : les Zmoul (formées d'éléments divers artificiellement soudés par les Turcs), les Bou Halouan, les Soumata, les Béni Menad, auxquels il faut ajouter les Béni Ferrah. D'autres surveillent des régions montagneuses propices aux insurrections : une partie des Béni Zoug Zoug, les Ouzagha, surveille l'Ouarsenis. A la lisière du Sersou, ce sont les Ouled Ahmed ben Saad (qui se disant Chorfa) et les Ouled Aziz, d'origine marocaine ; ils dépendent de l'aga d'Alger, tandis que (sans doute pour éviter de dangereuses coalitions) les Ouled Halal et les Ouled Anter au Nord de Boghar dépendent du

bey d'Oran 2. Dans le Titteri, au sud du camp de Berrouaghia, on trouve un maghzen, les Douaïrs de la région de Médéa. La région de Bouira est particulièrement importante : c'est par là qu'on passe de la vallée de Tisser à celle du Sous et dans la province de Constantine. On y trouve le Bordj Hamza, gouverné par un caid. Il se garde au Nord par les Nezlioua et les Harchaoua ; à l'Est par les Oulad Bellil ; et au Sud par d'autres tribus maghzen : longtemps ce furent les

Arib, mais, lorsque les Abid, aidés par les Oulad Bellil, les eurent refoulés vers le Titteri, il y eut un renversement des rôles ; Abid et Oulad Bellil devinrent le maghzen, chargé de percevoir l'impôt au nom du bey de Constantine.

A l'Ouest, les Béni Sliman, quoique en territoire du Titteri, sont

1. D'après une enquête de 1865. Arch. Nat., F'° 524.

2. AGG, 21 H 19.

52

TRIBUS EN ALGÉRIE

rattachés à l'aga d'Alger, à qui ils fournissent des spahis — encore une précaution, semble-t-il contre les coalitions, dans un pays agité. La région du Djebel Dira, au sud du camp de Sour Ghozlan (appelé plus tard Aumale) était particulièrement instable. L'ancien maghzen turc des Arib, formé d'Arabes turbulents, ayant semé la haine chez ses voisins, perdit ses privilèges. Les tergiversations de ces Arib ont plus tard lassé Abd el-Kader et ils ont fini par se rallier aux Français. Quant aux plaines désertiques du Sud, elles sont surveillées par un maghzen de nomades composé des Ouled Abdallah et des Ouled Ali ben Daoud. En réalité, c'est une noblesse militaire, qui se contente d'envoyer un cheval par an à Alger et qui fait ce qu'elle veut 1. Du côté de Boghari, le pouvoir des Turcs est aussi peu respecté. Comptent comme maghzen les Ouled Ahmed ben Saad et les Aziz. Ces derniers, qui dépendent de l'aga d'Alger, lui envoient de bons cavaliers. La province d'Alger avait une organisation particulière. Les Turcs y avaient organisé une administration directe, dont le chef était l'aga des Arabes. Ils avaient de petites garnisons dans les cinq villes : Alger, Blida, Coléa, Cherchell et Dellys. Leurs moyens de défense étaient disposés le long de la côte : la place d'Alger et les forts voisins protégeaient le pays contre les attaques venues de la mer ; mais à l'intérieur, il n'y avait qu'une petite redoute, à Douera. Le territoire était partagé en onze divisions administratives, appelées outhans, chacun sous le commandement d'un caid turc et comprenant des subdivisions confiées à des cheiks. Parfois plusieurs de ces subdivisions étaient groupées en canton confié à un cheik des cheiks servant d'intermédiaire entre les cheiks ordinaires et le caid. Il n'y avait donc pas de tribus à proprement parler dans ce territoire, suffisamment surveillé par de grands personnages turcs, résidant d'ordinaire à Alger et propriétaires de haouchs, vastes domaines bien exploités, tandis que le reste de la population de la Mitidja et du Sahel cultivait, suivant un système de propriété indivise, les terres des « djemmaa ». Dans l'ouest de la plaine, les Hadjoutes étaient établis sur des azels

1. Ces renseignements sont tirés des AGG, 22 H 19. M. P. Boyer, dans un livre sur L'évolution de VAlgérie médiane (Paris, 1960, 8°) nous brosse un tableau assez clair et complet de l'administration turque. Il est fâcheux que cet archiviste ait eu surtout la préoccupation de montrer que l'Algérie était un pays pauvre et barbare avant la conquête française et que tout ce qu'il y a de bon dans ce pays vient de nous. L'Algérie, avant les dévastations de la guerre, n'était pas plus pauvre que les autres pays méditerranéens à la même époque, et l'instruction primaire y était très répandue (M. Boyer affecte de n'avoir pas lu nos travaux sur ces questions). La liste des tribus maghzen qu'il nous donne pour les territoires qui constituèrent plus tard la province d'Alger, diffère un peu de la nôtre. Nous serions renseignés plus sûrement si le Gouvernement et l'Université d'Alger avaient bien voulu confier à un spécialiste connaissant l'arabe et le turc les moyens d'explorer les archives du dey, qui dorment sous la poussière de leurs rayons depuis cent trente-quatre ans.

53

ANNALES

appartenant à l'État ou à de grandes familles turques, Maures ou cou- louglies, comme fermiers ou métayers 1.

Il n'y avait donc pas à proprement parler de maghzen. Cependant quelques colonies militaires, chez les Krachna, les Isser, les Béni Jdaad, les Zouatna, étaient chargés d'assurer l'ordre. Des Arib chassés du Titteri avaient été réorganisés par les Turcs, qui leur avaient concédé quelques terres, fourni des chevaux et des armes et les utilisaient comme troupes

auxiliaires. La seule

tribu qui pourrait mériter la qualification de maghzen

est celle des Zmoul, qui fournissait 700 cavaliers en temps de guerre et ne payait pas de contributions 2. Il est possible que les Hadjoutes aient joué autrefois le rôle de grand maghzen. Ces Arabes établis à l'ouest de la Chiffa, ont été grossis d'éléments sahariens (les Ouled Hamidan, les Béni Allai, les Zenakhra) et forment l'outhan de Sebt. Fiers et belliqueux, ils fournissent des spahis à l'aga. Mais ils ne constituent pas un groupe armé permanent comme le maghzen d'Oran 3. En Mitidja, le danger c'était la convoitise des montagnards berbères, tentés de quitter leurs montagnes pour s'établir dans la plaine fertile.

C'est pourquoi les outhans de la lisière étaient composés moitié de territoires de plaine, moitié de territoires montagneux. Ainsi des populations différentes, Kabyles en haut, Arabes en bas, se surveillaient mutuellement, échangeaient leurs produits, et le Gouvernement turc exerçait son arbitrage en cas de conflit. En 1830, les Arabes de la Mitidja n'ont pas accepté la domination française. Si les Turcs ont consenti souvent à vendre leurs haouchs aux chrétiens, les paysans des Djemmaa ont refusé de se dessaisir de leurs droits et, quand ils se sont sentis incapables de résister aux violences de l'armée française, ils ont émigré en emportant tout ce qui pouvait être transporté et se sont réfugiés chez les Hadjoutes formant ainsi dans l'ouest de la plaine un important môle de résistance. Pendant ce temps les Kabyles de l'est effectuaient des coups de main dans le bas pays et c'est à eux surtout que se heurtèrent les colonnes françaises. Au moment du débarquement, les Turcs avaient obtenu un contingent du chef des Flittas, Ben Zamoun, et s'en étaient peu servi. Mais Ben Zamoun continua la guerre d'escarmouches contre les chrétiens. C'est lui qui, en novembre 1830, attaqua la garnison française de Blida. Il ne rentra dans ses

en Mitidja pour

s'opposer efficacement à ses incursions. Il accusait d'ailleurs les Arabes

de ne pas coordonner leur action avec la sienne 4.

montagnes que lorsqu'il y eut assez de postes

français

1. AGG, 22 H 19, étude du capitaine Pesme.
2.

Rapport du capitaine Joseph (le futur général Yusuf), envoyé en mission en

février 1831.

3. AGG, 22 H 14.

4. AGG, 21 H 18.

54

TRIBUS EN ALGÉRIE

Les abords de la Kabylie indépendante étaient surveillés par quelques forts avec des colonies militaires. On les composait d'Arabes à qui le Gouvernement du dey abandonnait des terres moyennant le service militaire et un faible impôt en nature. Les rapports français nous disent que c'étaient des éléments médiocres, plus bandits que soldats. Du côté de Bou Hami on signale deux tribus privilégiées, les Chabel el Ameur et les Houchaoua, qui surveillent la route de Bor'ni et les tribus voisines. Pour renforcer le poste de Bor'ni, le caid du Sebaou a casé une colonie d'Abids, nègres affranchis transportés de la région de Boghar en Mitidja puis dans les confins de la Kabylie г. Les Turcs ont essayé de diviser les Kabyles, mais ils n'ont pu organiser en maghzen que les Nezlioua, l'une des fractions des Flissa.

Province de Constantine.

Le même système a existé dans la province de Constantine, mais il est tombé peu à peu en désuétude. Quelques années avant 1830 le bey Ahmet l'a presque complètement aboli. En effet, dans cette Province de l'Est, l'État disposait de terres très étendues et fertiles, qui étaient affermées à des familles arabes moyennant redevances et service militaire à titre individuel. D'autre part, les revenus du bey étaient assez importants pour qu'il pût se constituer une armée de mercenaires kabyles. Enfin il existait sur le pourtour de la province de véritables grands fiefs que les chefs traditionnels géraient à leur guise et qui fournissaient des contingents en temps de guerre. Le bey était lié par des liens matrimoniaux à plusieurs de ces grandes familles et détenait en fait des otages. S'il existe un maghzen, il ne joue qu'un rôle très réduit. Les Bab Trouch, les Béni Hamidou, les Karkara fournissent des spahis, mais aussi un impôt assez lourd. Seuls les Zmoul, au sud de Constantine, sur la route de Batna, peuvent être considérés comme tribu maghzen, depuis que le bey Helcim Kassein, au début du xvine siècle, a pris ces Sahariens à son service. Campés sur des terres de l'État et exempts d'impôts, ils jouent un rôle analogue à celui des Douairs d'Oran, mais beaucoup plus modeste 2.

Le magbzen sous Bugeaud.

Les Français ont été tentés d'appliquer le système. Comme il leur était impossible de s'appuyer sur une classe sociale, ils essayèrent de reconstituer dans chaque province un groupe de tribus privilégiées rattachées au nouveau Pouvoir par des privilèges financiers et les profits de la guerre contre leurs compatriotes. C'était déjà pratique courante quand le général Boyer, admirateur

1. AGG, 21

H 18.

2. AGG, 10

H 10.

55

ANNALES

des Turcs, gouvernait Oran, en 1831. « Nous sommes en paix avec nos dehors par une bonne raison, écrivait-il. J'ai fait naître la guerre parmi les Arabes entre eux. C'est un résultat qui obligera ceux qui vivent dans

notre voisinage à se mettre dans nos intérêts et dépendance

A Alger, on avait été un peu plus long à adopter la méthode, parce qu'on crut d'abord pouvoir dominer en embauchant des mercenaires du pays. Mais zouaves et spahis recrutés tant bien que mal, formèrent au

début des unités peu sûres, et Rovigo, en 1832, proposait déjà de les supprimer. « Ce bataillon auxiliaire d'Afrique ne peut jamais être compté comme une troupe. C'est un dépôt de vagabonds qui vendent leurs effets

en donner

davantage. Ils vendraient leurs fusils sans les précautions que l'on prend

à mesure qu'on les leur donne et auxquels ón a renoncé à

pour ne pas les laisser dans leurs mains

2

»

Force était donc de revenir au système des tribus maghzen, avec des Arabes fortement incrustés au sol, capables de surveiller en permanence une région déterminée. Outre les goums fournis par les caids inféodés à la France, Bugeaud fut vite enclin à utiliser des tribus auxquelles il rendrait ou conférerait des privilèges pour prix de leur fidélité. Il veilla à ce qu'elles fussent judicieusement choisies pour dominer des parties importantes de l'Algérie. Tout d'abord la tribu des Garabas vint étoffer le grand maghzen utilisé, comme nous l'avons vu plus haut, depuis Trézel. « J'ai ordonné que tous les cavaliers bien montés et bien armés fussent inscrits au maghzen de Mustapha. Au moyen de ce renfort et de la rentrée récente des Douairs et des Smélas, dernière fraction de cette tribu, ce chef, qui nous a montré tant de fidélité et de dévouement, se trouvera à la tête de 1 600 à 1 800 des meilleurs cavaliers de la province d'Oran. Avec cette force si mobile, nous tiendrons en respect tout le pays entre l'Habra et la frontière du Maroc. Le maghzen de Mostaganem, qui sera au moins de 1 200 chevaux, jouera le même rôle dans le gouvernement du bey de Mostaganem et de Mascara 3. » Lamoricière, qui commande la province, est du même avis. Il faut réorganiser le maghzen comme au temps des Turcs. Moustapha fera payer la dîme, le zekat et les autres impôts, rendra la justice, imposera des amendes et surveillera toute la région d'Oran avec ses cavaliers. Pour dominer la région de Tlemcen jusqu'au Maroc ( à l'exception des Kabyles chez qui on ne peut récolter « que des horions ») on s'adressera à Sidi Abdallah, chef important 4. Il est fâcheux, écrit Lamoricière en février 1842, qu'il se soit fait battre par Abd el-Kader et qu'il ait laissé razzier

1.

2.

no 11.

Boyer au Ministre de la Guerre, Oran, le 29 novembre 1831, AMG, Alg., n° 9.

Le général Rovigo au Générale Pelet, Alger, 6 janvier 1832, AMG, Alg. Cor.,

3. Bugeaud au Ministre de la Guerre, Oran, 20 février 1842, AMG, Alg. n° 80.
4.

Ibid. Lamoricière : Instructions à Bedeau. Mascara, 25 février 1842.

56

TRIBUS EN ALGÉRIE

les tribus qui ont eu confiance en lui ; mais l'armée française l'aidera à rétablir son prestige. Sous sa direction, les Angad reprendront les fonctions de maghzen qu'ils avaient au temps des Turcs, et les Coulouglis l'appuieront x. Un effort du même genre est tenté dans le Centre. Le général de Bar réussit à embaucher les Abid et les Douaïrs du Titteri, en tout une centaine de cavaliers, à qui il remet des drapeaux 2. Encouragé par ces expériences, Bugeaud dresse un plan général d'organisation du Maghzen. Ces tribus recevront une solde de 1 franc par jour en période d'opérations. Tous les combattants musulmans auront droit aux prises comme les Français : Ils recevront une prime pour chaque prisonnier : 10 francs pour un homme, 5 francs pour une femme, 3 francs pour un enfant de moins de 15 ans ! Il faut donc penser que ces « prisonniers » ne sont pas tous des combattants, mais plutôt des paysans arrachés à leur village 8. Le revenu principal du maghzen sera la chasse à l'homme. En 1842 et 1843, Bugeaud a essayé de développer ce système, supérieur, pense-t-il à l'emploi des régiments indigènes, qui sont de « mauvaise volonté, s'insurgent, désertent et coûtent cher » 4. C'est ainsi qu'il confie la garde de la Mitidja orientale à la tribu des Aribs. Depuis qu'on l'y avait recasée, elle s'occupait de la police de la région et fournissait des moyens de transport. Elle disposait de 150 cavaliers, qui eurent des pertes considérables puisque, en 1846, Bugeaud indiquait que 52 d'entre eux avaient déjà trouvé la mort au service de la France 5. Ils n'avaient pas de point d'appui fortifié et constituaient essentiellement une cavalerie très mobile e. Aux points stratégiques, il était nécessaire d'établir des fantassins. On pouvait compter sur les Coulouglis de l'oued Zeitoun, soustraits à la dure domination de l'émir. Dans l'ouest de la région du Chélif, le commandement français utilisa les Coulouglis de Mazouna, qui continuaient de défendre leur ville 7. En juillet 1842, pour chasser Abd el-Kader du Sersou, Lamoricière donna les privilèges de tribu maghzen aux Harar. L'émir, après la destruction de Tagdempt, avait transporté ses fidèles Hachems à Gourgilah et dans le pays des Ouled Krelif. Il avait fait cultiver la plaine et installé des silos dans cette bourgade de Gourgilah, où il avait recueilli ce qu'il

1. Ibid.

2. Le général de Bar au Gouverneur général, Médéa, 19 juillet 1842, AMG, Alg. Corr., n° 84.

3. Projet d'organisarion du maghzen, par Bugeaud, Paris, 16 août 1842, AMG, Alg. Cor., n° 85.

4.

5.

6.

7.

Bugeaud au Ministre de la Guerre, Alger, 1er avril 1843, AMG, Alg., n° 88.

Bugeaud au Ministre de la Guerre, Alger, 25 février 1846, AMG, Alg., n° 111.

Bugeaud au Ministre de la Guerre, Alger, 29 octobre 1842, AMG, Alg. Cor., n° 86.

Bugeaud au Ministre de la Guerre, Alger, 6 mars 1843, AMG, n° 88.

57

ANNALES

avait pu sauver de sa capitale ruinée. Cette position centrale entre Tag- dempt, Taza et Bou Grar, située à distance presque égale de Mascara, Miliana et Médéa, lui permettait d'agir, suivant le besoin, dans la province d'Alger ou celle d'Oran. Pour chasser Abd el-Kader de cette position, Lamoricière confia à Changarnier une colonne en lui prescrivant d'utiliser le mieux possible la grande tribu nomade des Harar, qui disposait de 4 000 cavaliers et de 30 000 chameaux. Ces Harar ne produisant pas de blé et ne pouvant venir en acheter dans le Tell, seraient tentés par les silos de l'émir. On leur permettrait au besoin de moissonner les blés des Ouled Krelif *. Dans cette région aussi le système turc est en honneur. Les succès remportés par Bugeaud après 1843 lui ont permis de renoncer au système. La soumission des tribus, leur gouvernement par des chefs contrôlés par la France, la surveillance permanente des bureaux arabes permettaient de stabiliser la conquête. Nous constatons cependant que, même en 1852, il en reste des traces. Quand une tribu a rendu des services à la France, le Gouvernement local demande pour elle un dégrèvement d'impôts : achour ou zekat. Par exemple le général commandant la division de Blida dégrève la tribu des Cheurfa « en considération des services que cette tribu nous a rendus pendant les différentes sorties de nos goums, de sa position périlleuse comme poste avancé et des secours qu'elle est appelée à prêter au commandement des Béni Mançour 2. » Peu à peu la multiplication des postes de surveillance et des centres de colonisation européenne rendaient inutiles les maghzens. Les Douaïrs et les Smélas virent leur fertile plaine d'Oran livrée à la colonisation et exprimèrent souvent leur amertume en constatant combien vite étaient oubliés les services rendus aux vainqueurs. Cependant la répartition des charges fiscales fut en fait très variable suivant les tribus, et l'administration française s'arrangeait pour favoriser celles qui marchandaient le moins leur collaboration. Des études locales permettront sans doute plus tard de préciser quelle fut en réalité cette politique de division, particulièrement à l'époque des grandes insurrections.

Marcel Emerit.

1. Rapport Lamoricière, Mascara, 25 juillet 1842, AMG, Alg. Cor., n° 84.
2.

Le général commandant la division de Blida au Gouverneur général, Blida,

18 août 1852, Arch. Nat., F80 936. Le bey Hadj Ahmed, dont nous avons publié les mémoires (Revue Africaine, tome XCIII, ier_2e trimestres 1949) disait qu'il était de bonne politique d'entretenir les rivalités entre les tribus d'origine et de force différentes. M. Boyer (ouvr. cité, p. 45, note 63) dit que « notre politique a toujours été à l'opposé de celle-ci. » On voit ce qu'il faut penser de l'affirmation de cet auteur. M. Boyer a entrepris de publier la correspondance de Bugeaud. A notre grand étonnement nous constatons, en lisant l'introduction (Revue Africaine 1960) que ce chartiste ignore ce qui a été publié dans ces vingt dernières années sur le vainqueur de l'Isly.

68