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numéro spécial

Novembre 2008 - n° 373 w w w. pou r las cien c e. c om


Édition française de Scientific American

SONS & MUSIQUE


De l’art
à la science

Maths et musique
Des liens privilégiés
Musique de synthèse
Le virtuel à notre portée
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POUR LA
ÉDITO
de Françoise Pétry rédactrice en chef

www.pourlascience.com
8 rue Férou, 75278 PARIS CEDEX 06
Standard : Tel. 01 55 42 84 00

POUR LA SCIENCE
Directrice de la rédaction - Rédactrice en chef:Françoise Pétry
Pour la Science :
Rédacteurs en chef adjoints : Maurice Mashaal, Loïc Mangin
Rédacteurs : François Savatier, Philippe Ribeau-Gésippe,
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Dossiers Pour la Science :
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La science mélomane
Rédacteur : Guillaume Jacquemont
Génies de la Science :

L
Rédactrices : Marie-Neige Cordonnier et Bénédicte Leclercq es muses grecques ne se préoccupaient pas seulement
Cerveau & Psycho : de musique, mais elles ont pourtant donné leur nom à
Rédacteur : Sébastien Bohler
Directrice artistique : Céline Lapert
cet art. Les dieux de l’Olympe étaient musiciens : Apol-
Secrétariat de rédaction/Maquette : Annie Tacquenet, lon jouait de la lyre, Athéna de l’aulos (une sorte de flûte).
Sylvie Sobelman, Pauline Bilbault, Raphaël Queruel, Ingrid Leroy
Site Internet : David Martin
Au VIe siècle avant notre ère, Pythagore a exploré les relations entre
Marketing: Philippe Rolland, assisté de Heidi Chappes mathématiques et musique, entre consonance et rapports de fré-
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Direction du personnel : Marc Laumet quences, entre harmonie et structure musicale. Deux siècles plus
Fabrication : Jérôme Jalabert, assisté de Marianne Sigogne tard, Aristoxène de Tarente a rédigé le premier traité d’harmonie.
Presse et communication : Susan Mackie
Directeur de la publication et Gérant: Marie-Claude Brossollet D’autres après lui – Euclide, Plutarque, Ptolémée – ont posé les
Conseillers scientifiques : Philippe Boulanger et Hervé This bases d’une conception scientifique de la musique.
Ont également participé à ce numéro : Anne Boulomié,
Arnaud Basdevant, Françoise Combes, André Nel. Les Pythagore des temps modernes ne sont pas en reste : la
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musique est devenue un de leurs terrains de recherche privilégiés.
Directeur de la Publicité : Jean-François Guillotin Les instruments classiques livrent aux physiciens des secrets sur
(jf.guillotin@pourlascience.fr), assisté de Nada Mellouk
Tél. : 01 55 42 84 28 ou 01 55 42 84 97 • Fax : 01 43 25 18 29 leur fonctionnement, dont on ignorait
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Ginette Grémillon. Tél. : 01 55 42 84 04
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celui qui en joue. mathématiciens explorent les struc-
Abonnements pour la Suisse: EDIGROUP SA - 39 rue Peillonnex CH 1225 tures formelles de la musique. Ces cher-
Chene Bourg - Tel 022/860 84 01 - abonne@edigroup.ch
cheurs dissèquent sons et instruments, et les assemblent pour
Commande de dossiers ou de magazines :
08 92 68 11 40 (de l’étranger, (+33) 2 37 82 06 62) obtenir des arrangements originaux, voire de nouveaux instruments.
De l’art à la science, mais aussi de la science à l’art.
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Canada : Edipresse : 945, avenue Beaumont, Montréal, Les neuroscientifiques étudient également comment le cerveau
Québec, H3N 1W3 Canada. traite la musique et s’interrogent sur ces liens privilégiés que l’homme
Suisse: Servidis: Chemin des châlets, 1979 Chavannes - 2 - Bogis
Belgique: La Caravelle: 303, rue du Pré-aux-oies - 1130 Bruxelles. a tissés avec la musique. Le langage musical semble universel, et
Autres pays: Éditions Belin: 8, rue Férou - 75278 Paris Cedex 06. même le tout-petit est sensible à la musique. Naît-on prêt à être ému
SCIENTIFIC AMERICAN Editor in chief: John Rennie. Editors: Mariette Di-
par la musique, à se sentir gai ou triste selon les morceaux, tout
Christina, Ricky Rusting, Philip Yam, Gary Stix, Mark Alpert, Steven Ashley, comme on naît prédisposé à parler ?
Peter Brown, Graham Collins, Mark Fischetti, Steve Mirsky, George Musser,
Christine Soares, Kate Wong. Chairman : Brian Napack. President : Steven Rares sont ceux que la musique indiffère. Les émotions sus-
Yee. Vice president : Frances Newburg. Chairman Emeritus: John Hanley. citées par la musique sont riches, mais jamais stéréotypées,
Toutes demandes d’autorisation de reproduire, pour le public français ou systématiques, reproductibles. Selon les circonstances, elles sont
francophone, les textes, les photos, les dessins ou les documents conte-
nus dans la revue «Pour la Science», dans la revue «Scientific American», plus ou moins vives, et elles évoluent avec le temps. Mais elles sont
dans les livres édités par « Pour la Science » doivent être adressées par toujours présentes, et la communication émotionnelle renforce les
écrit à « Pour la Science S.A.R.L. », 8, rue Férou, 75278 Paris Cedex 06.
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d’adaptation et de représentation réservés pour tous les pays. La marque Dans cette exploration du monde de la musique, les instruments
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propriété de Scientific American, Inc. Licence accordée à
« Pour la Science S.A.R.L. ». Aujourd’hui, il reprend sa prééminence, ce qui n’est pas sans poser
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de de nouvelles difficultés aux scientifiques qui s’interrogent : com-
reproduire intégralement ou partiellement la présente revue
sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français de ment ajuster les modèles pour tenir compte du fait qu’un virtuose
l’exploitation du droit de copie (20, rue des Grands-Augus- à qui l’on confie un instrument de piètre qualité le fait vibrer mal-
tins - 75006 Paris).
gré ses défauts, tandis qu’un débutant jouant sur un Stradivarius
fait frissonner – d’effroi – les auditeurs ? ■■■

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Édito [1


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SOMMAIRE

1
4
ÉDITO
BLOC-NOTES
42 La musique en action
Victor A. Stoichita et Bernard Lortat-Jacob
Didier Nordon

PHYSIQUE
Actualités
6 Mélamine, bisphénol :
vive l’allaitement
46 Faire vibrer l’air
avec une corde
8 Être sourd et bien parler François Gautier, Jean-Loïc Le Carrou
et Vincent Doutaut
11 La ola des abeilles
12 Un disque de matière noire
dans notre galaxie ?
52 Les cuivres : le son et la forme
Joël Gilbert, Jean-François Petiot
et Murray Campbell
17 Comment Listeria
infecte le placenta
24 Les prix Nobel 2008
...et bien d’autres sujets
dans la même rubrique.
29 ON EN REPARLE

Opinions
32 POINT DE VUE
Vous prendrez bien des
pesticides pour le dessert ?

33
Céline Marchand
ÉCONOMIE
58 Le rythme des anches
Jean-Pierre Dalmont et Jean Kergomard
Le dos vert
après le billet vert ?
Ivar Ekeland
64 De la bouche artificielle...
au musicien artificiel ?
Christophe Vergez et Didier Ferrand
34 DÉVELOPPEMENT DURABLE
La révolution bleue
Jeffrey Sachs MATHÉMATIQUES ET INFORMATIQUE
36 COURRIER DES LECTEURS

38 VRAI OU FAUX
70 Des instruments
de musique... virtuels
Un cafard peut-il Thomas Hélie et Christophe Vergez
vivre sans tête ?
Charles Choi

40 GLOSSAIRE MUSICAL
Sur la totalité des numéros : deux encarts d’abonnement pages 48 et 49,
encarts commande de livres et abonnement pages 112 et 113.
Un encart jeté Saffar Universalis
En couverture : © Shutterstock/Neo Edmund

2] Sommaire © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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n° 373 - Novembre 2008

Regards
140 HISTOIRE DES SCIENCES
La circulation des savoirs
astronomiques dans l’Antiquité
Micah Ross

144 LOGIQUE & CALCUL


84 Représenter
les sons musicaux
Bricoles, babioles...
et surprises numériques !
Jean-Paul Delahaye
Laurent Daudet
Les amateurs de jeux mathématiques
90 Indexer la musique
Geoffroy Peeters
formulent certaines énigmes aussi
difficiles que les conjectures
sérieuses de l’establishment.

92 La musique mise en algèbre


Moreno Andreatta et Carlos Agon
150 ART & SCIENCE
La gravure anachronique
100 La spatialisation du son
Olivier Warusfel 152
Jean Souchay
IDÉES DE PHYSIQUE
Des lignes à courant
continu ou alternatif ?
SCIENCES COGNITIVES Jean-Michel Courty
et Édouard Kierlik

108 Entendre dans un monde virtuel


Isabelle Viaud-Delmon
155 SCIENCE & GASTRONOMIE
Distillations
Hervé This
116 L’organisation des sons,
de l’illusion à la perception
156 SAVOIR TECHNIQUE
L’encre électronique
Daniel Pressnitzer coule à flots...
François Savatier
158 À LIRE

Grand jeu
Science & Musique
organisé en
partenariat avec

124 La musique,
un langage universel ?
Gagnez une croisière musicale
pour deux personnes, sur le Danube
Pour participer
Barbara Tillmann rendez-vous en page 30 et
tentez votre chance !
132 Les émotions musicales
Emmanuel Bigand

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


Bloc-notes 373 13/10/08 18:33 Page 4

BLOC-NOTES
de Didier Nordon

➜ QUE VOUS SOYEZ PHILOSOPHE à pratiquer. Les scientifiques se dispensent X pour cent des Français se disent croyants
OU SCIENTIFIQUE... d’étudier de près leurs prédécesseurs, mais et comparant ce pourcentage avec celui
se privent ainsi du plaisir de les critiquer. trouvé quelque temps auparavant est

Q uand une copie d’étudiant le mérite,


un scientifique n’hésite pas à mettre
la meilleure note. En philosophie, une
copie ne mérite jamais le maximum.
Quand un scientifique en cite un autre,
Les philosophes se débinent mutuellement
avec une joyeuse férocité, mais sont
contraints, pour ce faire, de se lire soigneu-
sement les uns les autres. Aucune profes-
sion n’a que des bons côtés !
plus objective, mais moins instructive,
qu’une analyse de la naissance ou de la dis-
parition des représentations qui mènent les
individus à se dire croyants ou non. Une telle
analyse ne s’explicite pas en faisant
cela ne sous-entend pas qu’il l’ait lu de près. répondre à un questionnaire, mais en inci-
Lorsqu’un philosophe en cite un autre, il tant à une introspection longue, subtile.
est supposé l’avoir lu attentivement. Le questionnaire est adapté aux trivia-
Bizarrement, ces deux oppositions ➜ ÉLECTIONS... PILE OU FACE ? lités : « Préférez-vous les yaourts X ou les
de pratiques ont une même explication : la petits-suisses Y ? » La richesse de la socio-
science est censée progresser, pas la
philosophie. Expliquons-nous.
Remettre en question un résultat inté-
resse peu les scientifiques (sauf en cas d’er-
reur à rectifier). Ils préfèrent s’appuyer dessus
L orsque A et B sont candidats à une élec-
tion, il est rare que les électeurs en
soient satisfaits. L’un considère que C
aurait été beaucoup plus apte, l’autre estime
D bien plus honnête, un troisième ne jure que
logie est de percevoir des mouvements
avant même qu’ils soient conscients chez
les acteurs. Là comme ailleurs, une intui-
tion, même peu ou mal quantifiable, a des
chances d’être plus éclairante qu’une bat-
pour aller plus loin. Étudier les méthodes qui par E... Mais, pour diverses raisons, pas terie de chiffres.
ont permis de l’obtenir est utile si on veut toujours bonnes, seuls A et B sont parve-
s’en inspirer et les raffiner. Mais si on veut nus à se porter candidats et, quoi qu’on pense
construire sur le résultat, bifurquer ailleurs, d’eux, c’est entre eux qu’il faut choisir.
c’est une perte de temps. L’usage est de faire Pour ce faire, la plupart des électeurs ➜ PARCE QUE J’AI RAISON
confiance aux résultats publiés dans les ne connaissent de près ni A ni B. Ils dispo-
revues ayant pignon sur rue. Quand un point sent de ce que ceux-ci veulent bien donner
à voir en public. Quant à ce que les candi-
dats cherchent à dissimuler, les électeurs
«É noncer une vérité générale est
plus intéressant qu’étaler ses
goûts personnels.» Ce précepte
n’ont à peu près aucun moyen de savoir a un effet pervers. Il mène les auteurs à
précisément quels renseignements don- déguiser leurs goûts en théories. L’un,
nés par les médias sont exacts et lesquels par exemple, au lieu de dire : « Je n’aime
sont manipulés. pas regarder la télévision », propos qui
Ainsi, la conjonction du système média- risque de passer pour capricieux ou rin-
tique et du suffrage universel nous entraîne gard, démontre que la télévision est abru-
à nous fonder sur des données non fiables tissante. Il se donne ainsi un air de penseur:
afin de répondre à des questions mal posées. c’est mieux ! Un autre explique que lire des
livres ouvre l’esprit et le forme, alors que
surfer sur internet est un papillonnage
superficiel et stérile. Etc. À peu près toutes
➜ L’INTUITION CONTRE les innovations sont, à mesure qu’elles
est acquis, revenir dessus pour le plaisir apparaissent, l’objet de théories prou-
n’a pas de sens. Il n’y a rien à y reprendre : il LES CHIFFRES
est bon, de même qu’une copie d’étudiant,
le cas échéant, est bonne.
En philosophie, s’appuyer sur un auteur
ne consiste pas à lui faire confiance. Il n’y
a pas de résultat qu’on puisse retenir en
L e magnétophone et le question-
naire sont plus utiles aux socio-
logues qu’à la sociologie. Ils
permettent à celui qui est à court
d’idées de sauver la face. Il peut tou-
faisant abstraction de la manière dont il a jours établir un questionnaire, interro-
été obtenu: résultat et démarche sont insé- ger des gens et en déduire des résultats
parables. Aller plus loin qu’un auteur consiste objectifs – mais peu intéressants. Si
à revenir dessus ! Il faut le rediscuter, car la sociologie ne va pas au-delà de
toute pensée garde de l’imperfection. l’objectivité, elle se contente de «faire
Hélas, ces remarques n’aident pas à pléonasme avec la réalité ». Par
dire quelle discipline est la plus agréable exemple, une enquête montrant que

4] Bloc-notes © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


Bloc-notes 373 13/10/08 18:33 Page 5

vant par a+bqu’elles sont appauvrissantes.


De telles théories, dont le but réel, quoique
non avoué, est de justifier les goûts per-
sonnels de leurs auteurs, ont peu de
chances d’être pertinentes.
Mieux vaut faire état de ses goûts que
les dissimuler sous de fausses généralités.
Celui qui se borne à constater qu’il n’aime
pas telle ou telle pratique n’a aucune raison
de vouloir en dégoûter les autres. En
revanche, celui qui croit pouvoir démontrer
que la pratique est mauvaise a le devoir de
se battre contre elle et d’essayer d’en détour-
ner ceux qui l’apprécient. Gare aux dégâts !

➜ LE MYTHE DU CRIME PARFAIT

C e n’est certes pas avoir perpétré un


crime parfait que de vivre pendant
10 ou 20 ans dans l’angoisse d’être
arrêté à cause de lui. Un crime que les
autorités finissent par classer sans avoir
réussi à l’élucider n’est donc pas parfait.

Un crime parfait est tellement bien maquillé


en accident, en mort naturelle ou en suicide,
que les autorités n’ouvrent aucune enquête
judiciaire. Là, l’assassin est tranquille.
Le crime parfait existe-t-il ? Vu la défi-
nition ci-dessus, personne ne peut en être
certain. Personne ? Erreur. Si le crime par-
fait existe, il faut bien que les auteurs de
crimes parfaits existent aussi. Et eux savent!
Ainsi, la réponse à la question si natu-
relle de savoir si le crime parfait relève du
mythe ou de la réalité est réservée aux
assassins les plus talentueux. La connais-
sance n’est pas morale.

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Bloc-notes [5


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ACTUALITÉS

Biochimie

Mélamine, bisphénol :
vive l’allaitement
De la mélamine dans le lait, du bisphénol A dans le plastique des biberons :
la sécurité alimentaire des tout-petits est d’actualité.

B. Mills
C’ était le 11 septembre 2008 :
les autorités chinoises ont
annoncé que du lait mater-
nisé était contaminé par de la méla-
mine. Depuis, le scandale a pris des
muleraient et formeraient des
calculs rénaux.
Le lait est souvent servi
dans un biberon en plas-
tique. Or l’innocuité de ces réci-
proportions internationales. Le der- pients contenant un composé nommé
nier bilan, du 9 octobre, fait état de bisphénol A est désormais en ques-
Hadakimasu

quatre décès, 53 000 enfants malades tion. David Melzer, de la Faculté de


dont 47 000 hospitalisés pour des pro- médecine Peninsula, à Exeter, au
blèmes rénaux, 10 666 le seraient La molécule de mélamine (en haut) Royaume-Uni, et ses collègues vien-
contient trois atomes de carbone (en
encore, huit dans un état grave. Au noir), six atomes d’azote (en bleu) et nent de montrer que des concentra-
cœur de l’affaire, des grands groupes six atomes d’hydrogène (en blanc). Cer- tions élevées de ce composé
laitiers dont plusieurs dirigeants ont tains bonbons contenant de la méla- augmentent le risque de maladies
été arrêtés, ainsi que des responsables mine ont aussi été retirés de la vente cardio-vasculaires, de diabète et de
locaux et régionaux. Plus d’une ving- dans de nombreux pays. dérèglements hépatiques. Élaboré
taine d’entreprises chinoises, dont à la fin du XIXe siècle comme estro-
plusieurs exportent en Asie et en tifiées (le Formica), est une molécule gène de synthèse, le bisphénol A
Afrique, sont accusées. où l’azote représente 66 pour cent de est aujourd’hui utilisé dans la fabri-
Mais pourquoi de la mélamine la masse. Or l’azote est l’élément uti- cation de plastiques dont on fait
dans le lait ? Ce composé, utilisé lisé pour mesurer une teneur en pro- notamment des biberons. Ces der-
depuis les années 1950 comme retar- téines. Quand du lait est coupé avec niers libèrent le composé lorsqu’ils
dateur de feu et dans les feuilles stra- de l’eau, et que l’on ajoute de la méla- sont remplis avec un liquide chaud.
mine, les tests ne distinguent pas Ces résultats alimentent une
En raison des risques associés à la consommation un lait pur et un lait coupé qui controverse internationale sur la toxi-
de lait coupé contenant de la mélamine, contient de la mélamine. Ce composé cité de ce composé. En mai dernier,
plusieurs produits laitiers ont été retirés augmente artificiellement la concen- le Canada a interdit la commercia-
des grandes surfaces chinoises. tration apparente de protéines. lisation des biberons contenant du
Les mécanismes de la toxicité de bisphénol A. En revanche, aux États-
la mélamine ont été mis au jour lors Unis, l’autorité sanitaire (la FDA)
d’un précédent scandale, celui de la défend la thèse selon laquelle de
contamination d’aliments pour chiens petites quantités ne sont pas toxiques.
et chats vendus en Amérique du Nord, De son côté, l’autorité européenne
en 2007. Brent Hoff et Grant Maxie, de sécurité des aliments procède à
de l’Université de Guelph, au Canada, une réévaluation des taux d’expo-
ont montré que la mélamine s’associe sition acceptables... Les fabricants
à un de ses sous-produits métabo- ont pris les devants et proposent des
liques, l’acide cyanurique, pour for- biberons sans bisphénol A. Reste à
M. van der Chip

mer des cristaux où six molécules de choisir le lait.


chaque type s’associent par des liai- .➜ Loïc Mangin .
sons hydrogène. Ces cristaux s’accu- JAMA, vol. 300(11), pp. 1303-1310, 2008

6] Actualités © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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A c t u a l i t é s

Biologie animale

Du rouge dans le grand bleu


D ans les récifs, à quelque dix mètres de pro-
fondeur, la lumière rouge ne pénètre pas,
car elle est absorbée par la colonne d’eau
qui les surplombe. Aussi croyait-on les poissons
de ces milieux insensibles à cette couleur. C’était
a

sans compter avec la fluorescence, c’est-à-dire la b


restitution de photons par des molécules qui les
ont absorbés. Nico Michiels, de l’Université de
Tübingen, en Allemagne, et ses collègues ont iden-
tifié 32 espèces de poissons de récifs (de 15 genres
et 5 familles) et montré qu’ils émettent une lumière
fluorescente rouge. Les organes les plus efficaces
pour cette réémission de lumière sont la tête, et c
© Michiels et al. BMC 2008

particulièrement les yeux, ainsi que les nageoires.


Selon les ichtyologues, ce phénomène serait utile
aux communications intraspécifiques, par exemple
pour attirer des partenaires. On ignore si les
poissons voient la vie en bleu, mais il est avéré
qu’ils voient... rouge ! Certains poissons de récif émettent une fluorescence rouge (à
.➜ L. M.. droite). C’est le cas de Eviota pellucid (a), Enneapterygius pusil-
BMC Ecology, à paraître, 2008 lus (b) et Enneapterygius destai (c).

Astronomie

Le mouvement illusoire des céphéides


L a Voie lactée tourne-t-elle rond ? Le mouvement « anor-
mal » de certaines étoiles dites céphéides suggérait jus-
qu’ici que non. Mais Nicolas Nardetto, de l’Institut Max
Planck de radioastronomie à Bonn, et ses collègues ont montré
que cette anomalie est une illusion liée à des propriétés intrin-
lons de distance. Les mesures de la vitesse des céphéides de la
Voie lactée permettent en particulier d’étudier le mouvement de
rotation de la galaxie. Cependant, les céphéides du voisinage
solaire ont un mouvement « anormal » : elles ont une vitesse
radiale (le long de la ligne de visée) résiduelle de deux kilomètres
sèques de ces étoiles : le mouvement d’ensemble des étoiles de par seconde en moyenne par rapport à un mouvement d’en-
la Voie lactée est bien circulaire. semble circulaire des étoiles de la galaxie. Ce mouvement est-il
Les céphéides sont des étoiles variables dont la période est réel ou est-ce un artefact dû à la méthode ?
liée à la magnitude intrinsèque, ce qui en fait d’excellents éta- Pour le savoir, N. Nardetto et ses collègues ont observé en
détail plusieurs raies d’absorption dans le spectre de huit
Voie lactée 1000 années-lumière céphéides. L’élargissement de ces raies par effet Doppler lorsque
l’étoile s’approche ou s’éloigne indique sa vitesse radiale.
Ces observations ont révélé que la vitesse radiale résiduelle
est fonction de la raie étudiée. On en déduit que la vitesse
Soleil apparente reflète des phénomènes qui se déroulent dans les
couches externes de l’étoile ; il ne s’agit donc pas d’un mouve-
ment d’ensemble de l’astre. Le modèle d’un mouvement circu-
laire reste valable.
.➜ Philippe Ribeau-Gésippe.
Vitesses Mouvement à paraître dans Astronomy & Astrophysics. arXiv : 0804.1331v1
résiduelles d'ensemble
des céphéides Les étoiles variables – les céphéides – au voisinage du Soleil sem-
blent tomber vers le Soleil (flèches bleues). Cette anomalie serait
ESO

un artefact lié à des propriétés intrinsèques de ces étoiles.

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Actualités [7


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A c t u a l i t é s

Neurobiologie
Être sourd et bien parler
L es personnes qui deviennent
sourdes durant l’enfance ne
peuvent parler de façon intel-
ligible. Incapables d’entendre, elles ne
peuvent imiter la voix des autres et
correctement. Une machine déformait
leur articulation en exerçant une pres-
sion sur leur mâchoire inférieure. Les
sujets devaient répéter 300 fois une
suite aléatoire de quatre syllabes cor-
les signaux sensoriels produits par
chaque « geste articulatoire » crée-
raient un souvenir associant sensa-
tions et sons. Selon une autre théorie,
la théorie phonologique acoustique,
apprendre à contrôler la leur. En respondant chacune à une position fondée sur le concept de « modèle
revanche, les personnes devenues précise de la mandibule. Les cher- interne », le cerveau calculerait les
sourdes à l’âge adulte continuent à cheurs ont constaté que les sourds ordres moteurs nécessaires à l’arti-
bien articuler. Pour quelles raisons ? corrigeaient progressivement leur culation de sons intelligibles à partir
Selon l’équipe de David Ostry, de articulation aussi bien que les autres. d’une représentation des réponses du
l’Université McGill, à Montréal, des Ce serait la preuve que les signaux conduit vocal et de la mandibule
mécanorécepteurs (des récepteurs sen- sensoriels issus du conduit vocal aux commandes motrices. Ce modèle
sibles à la pression) associés au conduit contrôlent l’articulation. La différence serait acquis durant l’enfance au fil
vocal (du pharynx aux lèvres) déli- entre sourds adultes et jeunes tien- des rétroactions des systèmes auditif
vrent des signaux sensoriels qui sont drait aux capacités d’apprentissage et articulatoire, et serait utilisé à l’âge
autant de repères pour l’articulation. associatif supérieures des premiers. adulte spontanément, sans partici-
Les Canadiens ont étudié la parole Cette interprétation se rattache pation de l’audition.
de cinq sourds profonds, et l’ont com- à la théorie phonologique articula- .➜ Jean-Jacques Perrier.
parée à celle de sujets qui entendent toire proposée dans les années 1980: Nature Neuroscience, vol. 11, pp. 1217-1222, 2008

570 MILLIONS D’ANNÉES, c’est l'âge des plus vieilles traces de pas
découvertes : celles d’une sorte de mille-pattes.

Archéologie

Une caravelle sur la côte des squelettes


L e brouillard la hante. Le soleil l’écrase. Le désert la cerne.
La côte des squelettes, en Namibie, est un cimetière de
marins européens disparus à jamais. Enfin presque : en
avril dernier, le mineur Bob Burrel, de la Namdeb Diamond Cor-
poration, arrête les énormes machines qui s’apprêtent à draguer
de bord et le fait que seuls les Portugais s’aventuraient le long
des côtes Sud de l’Afrique vers 1500 suggèrent qu’il s’agit d’une
caravelle du début du XVIe siècle.
Peut-on l’identifier? En 1497, Vasco de Gama est le premier
Occidental à parvenir aux Indes, après que, en 1488, Bartolomeu
une zone qu’il vient de conquérir sur la mer. Là, à 1000 mètres Dias a doublé le cap de Bonne-Espérance. En 1500, Bartolomeu
de la côte, un curieux caillou l’intrigue. Après l’avoir exa- Dias commande l’un des navires de la flotte de Pedro
miné, il constate que c’est un boulet de canon. Álvares Cabral qui, cherchant à contourner l’Afrique,
Les machines cèdent la place à une équipe d’ar- découvre le Brésil avant de revenir vers l’Afrique
chéologues dirigée par le Namibien Dieter Noli. Six et les Indes. Il disparaît avec son navire au cours
mois plus tard, 100 millions de dollars en pièces de ce voyage. C’est pourquoi les archéologues nami-
d’or, lingots, défenses d’éléphant, lingots d’étain biens pensaient avoir retrouvé son navire, jusqu’à
et de cuivre, d’armes, etc., ont été rassemblés non ce qu’un numismate établisse que certaines des
loin du récif où un navire a fait naufrage. pièces d’or emportées à bord ont été pressées
De quel bateau s’agissait-il ? L’ar- quelque 25 ans après la disparition de Dias. Dès
murerie de bord est à la fois du XVe lors, qui étaient ces marins intrépides qui,
et du XVI e siècle. Christophe vers 1525, tentaient de faire le tour du monde
Colomb, on le sait, a découvert dans un bateau trop vieux et équipé d’armes
l’Amérique en1492 avec une flot- dépassées? Des marchands portugais.
tille de caravelles. L’âge des armes .➜ François Savatier.
Na

de
m

b di
amond Corp.

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A c t u a l i t é s

Physique Biologie
Faire bouger D’où vient la graisse ?
les grains
A ujourd’hui, savoir comment se
forment les cellules graisseuses
– ou adipocytes – est une ques-
tion essentielle dans la lutte contre
l’obésité et le diabète, car ces cel-
tage de graisse apparaîtraient. Et on
ne sait pas ralentir cette croissance,
notamment parce qu’on ignore d’où
viennent les cellules graisseuses.
Jusqu’à présent, on savait seu-
lules participent à la satiété et régu- lement que le tissu graisseux appa-
lent le métabolisme. La biologie des raît en même temps que les vaisseaux
adipocytes est un enjeu de santé sanguins lors du développement
publique. Wei Tang et ses collègues, fœtal. En fabriquant une souris géné-
© Shutterstock/Joseph Calev

de l’Université du Texas à Dallas, ont tiquement modifiée chez laquelle


identifié et localisé, chez la souris, les ils visualisent une molécule spéci-
cellules dites progénitrices des adi- fique des adipocytes, W. Tang et ses
pocytes, c’est-à-dire les cellules collègues ont trouvé les progéniteurs
souches qui se multiplient et se dif- graisseux. Ils se situent dans la paroi
férencient en adipocytes. des vaisseaux sanguins qui irriguent

S on terrier de sable s’étant effondré sous


les pas d’un estivant, un petit crabe de
plage voudrait s’exhumer. Quelle force
doit-il déployer pour faire bouger le sable qui
l’ensevelit ? Une équipe américaine dirigée par
La plupart des spécialistes de
l’obésité pensent que le nombre
d’adipocytes n’est pas fixé durant
toute la vie ; quand on grossit (sous
l’influence de facteurs nutritionnels
le tissu graisseux et ne sont pré-
sents qu’avant et juste après la nais-
sance. Reste à les identifier chez
l’homme et à savoir si ces cellules
souches sont présentes chez l’adulte.
Peter Schiffer, à l’Université de l’État de Penn- notamment), de nouvelles cellules .➜ Bénédicte Salthun-Lassalle.
sylvanie, apporte des éléments de réponse. graisseuses emmagasinant davan- Science, en ligne, 18 septembre 2008
Ces physiciens ont conçu un dispositif qui
mesure la force requise pour déclencher le mou-
vement d’un matériau granulaire. Il s’agit bien
ici de la force de démarrage, et non de la force
nécessaire à entretenir le mouvement – aspect Biologie animale
qui a déjà fait l’objet de nombreuses études.
L’expérience de P. Schiffer et ses collègues
consiste à soulever, à l’aide d’un petit moteur,
Ponte et survie sous contrôle
un petit plateau circulaire immergé dans un
cylindre rempli de petites billes de verre de
diamètre uniforme. La force requise à l’amorce
du mouvement se révèle dépendre de la taille
des grains, pour un même poids total de maté-
D ans un monde changeant, cer-
tains animaux ajustent le
nombre et la taille de leur pro-
géniture aux conditions extérieures
– les jeunes sont moins nombreux,
riau granulaire surmontant le plateau. Plus les mais plus gros, donc plus à même de
billes sont grosses, plus la force est élevée. Par survivre, quand les conditions se
exemple, celle-ci est doublée quand on passe de détériorent. Les collemboles, un
0,54 millimètre de diamètre à 4,94 millimètres. groupe d’arthropodes primitifs étu-
Autrement dit, mieux vaut être enseveli par diés à Paris par T. Tully et R. Ferrière,
du sable que par du gravier si l’on veut sortir à ne font pas exception. Toutefois, leurs
l’air libre… Cette dépendance vis-à-vis de la capacités d’adaptation varient selon
T. Tully

taille des grains n’apparaît pas dans les mou- les familles. Importantes dans cer-
vements entretenus au sein d’un matériau gra- taines lignées génétiques, elles sont
nulaire, et est donc une surprise. Selon l’équipe presque nulles chez d’autres. Mais Cette femelle collembole en train
de P. Schiffer, cette propriété résulte en partie les lignées incapables de s’adapter de pondre est programmée
du fait que, pour que le mouvement s’enclenche, bénéficient d’un avantage inattendu : génétiquement pour ajuster
le nombre et la taille de ses œufs
les grains à la périphérie du plateau doivent quand les adultes survivent, leur en fonction des conditions
d’abord s’écarter les uns des autres. espérance de vie est supérieure ! environnementales.
.➜ Maurice Mashaal. .➜ B. S. L.. Cette capacité a un prix :
Physical Review Letters, vol. 101, article 108001, 2008 PLoS One, en ligne le 15 septembre 2008 elle mourra plus jeune.

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En bref Biologie point tout un arsenal de


CHOCS À GRANDE VITESSE
La ola défenses, dont l’une consiste à
replier et à déplier l’abdomen,
Les collisions à grande vitesse entre
galaxies inhibent la formation d’étoiles des abeilles ce comportement se propa-
geant d’une abeille à sa voi-
au sein de celles-ci. C’est ce
qu’affirment des astronomes
américains, qui ont mis en évidence
des filaments de gaz chaud
témoignant d’une collision
entre deux galaxies de l'amas
L a « ola » est un phénomène
fréquent dans les tribunes
des stades où les specta-
teurs se dressent, en levant les
bras, avec un tout petit déca-
sine. Ainsi, les abeilles créent
une sorte de chatoiement qui
parcourt la surface du nid et
surprend les prédateurs. En
enregistrant plusieurs cen-
de la Vierge (ci-dessous). Leurs lage par rapport à leur voisin, taines de ces phénomènes, les
analyses suggèrent que créant ainsi une vague. Les avis entomologistes ont mis en évi-
les perturbations engendrées
divergent sur sa naissance. La ola dence les caractéristiques de
par cette collision auraient échauffé
serait née en 1983, au Michigan cette vague face à un frelon :
le gaz de l’une d’elles au point
de l’empêcher de s’effondrer et Stadium, lors d’un match de foot- par exemple, elle recrute d’au-
de former de nouvelles étoiles. ball américain, et aurait conquis tant plus d’individus que l’in-
Jusque-là, on expliquait la baisse le monde en 1986, pendant la trus est éloigné (pour être
de la natalité stellaire par la présence Coupe du monde de football, visible de plus loin). La vitesse
d’un trou noir supermassif central. au Mexique. Pourtant, elle est du prédateur influe également
sans doute plus ancienne, car des sur la ola. Ce comportement,
Tomer Tal et Jeffrey Kenney / Université de Yale et NOAO / AURA / NSF)

abeilles l’utilisent pour faire fuir qui requiert la coordination


leurs prédateurs, tels les frelons précise de plusieurs centaines,
et les guêpes. C’est ce qu’ont voire milliers d’individus, est
montré Gerald Kastberger, de un exemple unique de com-
l’Université de Graz, en Autriche, munication rapide au sein
et ses collègues en étudiant des d’une société.
abeilles géantes (Apis dorsata) du .➜ L. M..
Sud-Est asiatique. PLoS ONE, vol. 3(9), e3141, 2008
Ces insectes vivent dans des

Gerald Kastberger
La galaxie M86 (à droite) a été Des abeilles géantes repous-
nids peu élaborés, ouverts sur sent leurs ennemis en faisant
percutée par la galaxie NGC4438
(à gauche). l’extérieur et donc vulnérables. une ola. La forme qui se dessine
Pour les protéger, ils ont mis au fait fuir les prédateurs.

Médecine
Hygiène et diabète
L e diabète de type 1 est caractérisé
par la destruction des cellules bêta
du pancréas, qui normalement pro-
duisent l’insuline, l’hormone qui régule
la concentration du sucre dans le sang.
en même temps que les maladies infec-
tieuses se raréfiaient. Certains micro-orga-
nismes auraient-ils un effet protecteur ?
Parmi des souris dites NOD qui déve-
loppent spontanément une pathologie
Ces résultats sont confirmés par les tra-
vaux de l’équipe de Nathalie Thieblemont,
à l’Hôpital Necker (CNRS UMR 8147), qui
démontrent, en particulier, l’effet protec-
teur de molécules extraites de micro-orga-
Le système immunitaire s’attaque à l’or- proche du diabète de type 1 humain, cer- nismes, pathogènes ou non, vis-à-vis du
ganisme qu’il est supposé protéger, mais tains animaux génétiquement modifiés sont diabète chez des souris NOD. Ils plaident
la cause d’une telle réaction auto-immune résistants à la maladie. Les chercheurs ont en faveur de l’«hypothèse de l’hygiène »,
est inconnue. On sait qu’elle est sous le examiné si cette résistance était liée à la pré- selon laquelle un environnement trop asep-
contrôle de facteurs génétiques et envi- sence de micro-organismes dans l’envi- tisé augmente le risque de pathologies d’ori-
ronnementaux. Aujourd’hui, plusieurs ronnement. Ils ont soit détruit la flore gine immunitaire. L’exposition à des
groupes américains confirment que des intestinale des souris à l’aide d’un anti- micro-organismes « éduquerait » le sys-
facteurs bactériens protègent contre le dia- biotique, soit élevé des souris sans flore tème immunitaire en activant des méca-
bète, du moins chez la souris. intestinale. Dans les deux cas, les ani- nismes régulateurs qui participent au bon
Les épidémiologistes ont en effet maux ont développé un diabète de type 1. fonctionnement de la tolérance immuni-
constaté que les maladies auto-immunes En revanche, la recolonisation de l’intes- taire vis-à-vis des molécules du soi.
se sont multipliées dans les pays indus- tin par des bactéries du tube digestif humain .➜ J.-J. P..
trialisés, au cours des 40 dernières années, les a protégés de la maladie. Nature, sous presse

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A c t u a l i t é s

Astrophysique

Un disque de matière noire dans notre galaxie ?


Des simulations révèlent que l’absorption de petites galaxies satellites
aurait engendré un disque de matière noire au sein de la Voie lactée.

U ne galaxie spirale comme la Voie lac-


tée est un assemblage complexe de
plusieurs structures : un disque
d’étoiles, un bulbe central, des bras spiraux,
et un gigantesque halo sphérique de matière
liards d’années de l’Univers. J. Read et ses
collègues ont tout d’abord caractérisé ce
processus de cannibalisme à l’aide de simu-
lations détaillées. Ils ont ainsi déterminé
le nombre de petits satellites qui tombent
d’étoiles (environ 80 000 années-lumière
pour la Voie lactée). La densité de ce disque
de matière noire varie entre 0,02 et 0,1 fois
celle du disque d’étoiles.
Avec une densité si faible, le rôle de ce
noire – une forme de matière mystérieuse sur une galaxie durant sa croissance et les disque dans la dynamique galactique est
dont seuls les effets gravitationnels sont caractéristiques dynamiques de ces colli- modeste. Néanmoins, son existence pour-
décelables – englobant l’ensemble. sions. La matière noire représente une rait avoir des conséquences importantes
Les travaux de Justin Read et de ses grande partie de la masse des galaxies satel- pour la détection de la matière noire. En
collègues, de l'Université de Zurich et de lites: que devient-elle dans ces collisions? effet, contrairement au halo, le disque de
l'Université de Central Lancashire, sug- Pour le savoir, les chercheurs ont mon- matière noire tourne avec la galaxie, de
gèrent qu’il faut ajouter un élément à ce tré à l’aide d’autres simulations que sorte que son mouvement relatif par rap-
tableau : un disque de matière noire exis- lorsque l’angle d’incidence ne dépasse pas port aux observatoires terrestres est très
terait au sein même du disque galactique 20 degrés (ce qui arrive dans un tiers des faible. Il en résulte que le signal émis par
d’étoiles. Il résulterait de l’absorption de cas environ), les galaxies satellites sont la désintégration de particules de matière
galaxies satellites, de petites galaxies disloquées par les frottements avec le noire potentielles serait alors plus fort que
proches de la Voie lactée. disque galactique et intégrées à ce dernier. le bruit de fond galactique, ce qui per-
Selon le modèle hiérarchique commu- La matière noire qu’elles renferment se mettrait sa détection.
nément admis, les galaxies ont grandi par répartit elle-même en un disque. .➜ Ph. R.-G..
fusion et absorption successives de galaxies L’absorption de satellites entraîne ainsi Monthly Notices of the Royal Astronomical Society :
plus petites. Elles ont acquis l’essentiel de la formation d’un disque de matière noire Letters, vol. 389 Issue 3, pp. 1041-1057.
leur masse durant les sept premiers mil- d’un diamètre de l’ordre de celui du disque http://lanl.gov/abs/0803.2714 (ou arXiv:0803.2714)
2MASS/ J. et O. Lire Agertz

Un disque de matière noire


(contours rouges) existerait
au sein de la Voie lactée.

e n b r e f e n b r e f e n b r e f e n b r e f e n
DOUZAINE MORTELLE RÉVOLUTION ÉGALITAIRE PRÉHISTORIQUE OVULE INÉQUITABLE
Grippe aviaire, babésiose (due à un protozoaire), Comment les premiers hommes sont-ils parvenus L’ovule naît d’une division cellulaire asymétrique
choléra, fièvre due à Ebola, parasitoses intestinales, aux sociétés égalitaires de chasseurs-cueilleurs? au cours de laquelle l’une des cellules filles
maladie de Lyme (causée par une bactérie Des chercheurs ont suivi l’évolution d’un groupe dégénère. Des chercheurs ont montré, chez la
transmise par des tiques), peste, toxicoses où les individus sont en compétition, ont tendance souris, que le mécanisme moléculaire implique une
alimentaires, fièvre de la vallée du Rift, maladie à intervenir dans les conflits qui opposent d’autres protéine, la formine 2, qui stimule la polymérisation
du sommeil, tuberculose, fièvre jaune : ce sont membres du groupe, et se souviennent de l’issue d’une protéine parente, l’actine. Les filaments
les 12 pathologies dont la Société américaine des conflits. Ils ont constaté que, dans ces formés par celle-ci poussent les chromosomes
pour la conservation de la faune (WCS), conditions, de grandes coalitions apparaissent d’un côté de la cellule mère et orientent la ligne
prédit l’expansion géographique spontanément. Elles regroupent parfois tous les de division de façon à ce que le cytoplasme ne soit
sous l’effet du changement climatique. membres du groupe: ainsi naît une société égalitaire. conservé que du côté du futur ovule.

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A c t u a l i t é s

Géophysique

Le Vésuve, un volcan strombolien ?


Le régime éruptif du volcan napolitain a changé
depuis Pompéi. La reconstitution en laboratoire
des magmas du volcan l’atteste. O 2 4 6 8 10 12 14 16 18

On ne savait de quelle montagne subie par les magmas vésuviens en


le nuage sortait ; on sut depuis que c'était les reproduisant dans un autoclave sous
du Vésuve. De tous les arbres le pin haute pression dans le cas des magmas
est celui qui en représente le mieux anciens ou en déduisant sa valeur des
la ressemblance et la forme. inclusions de substances volatiles dans La dernière éruption du Vésuve, en 1944
Pline le Jeune, dans sa lettre sur la le cas des magmas récents. Ce travail (ci-dessus), fut plinienne, c’est-à-dire
effusivo-explosive. Le graphique (en bas
mort de son oncle Pline l’Ancien à Tacite a montré que, jusqu’à la destruction de à gauche) indique l’évolution au cours
Pompéi, les magmas provenaient d’une des millénaires de la pression dans

E n 79 de notre ère, une éruption


explosive détruit cinq villes
autour du Vésuve. Aujourd’hui,
un million de Napolitains vivent au
pied du volcan, de sorte que l’un des
chambre magmatique située à sept kilo-
mètres de profondeur (au moins); mais
depuis 472, ils proviennent d’un réser-
voir profond de moins de trois kilo-
mètres. En outre, depuis cette date, le
les chambres magmatiques successives.

En bref
plus grands défis de la volcanologie volcan a changé de comportement : il
européenne consiste à maîtriser le s’exprime de plus en plus souvent, tout CERVEAU SCHIZOPHRÈNE ?
risque qu’il représente. Or une équipe en expulsant des volumes inférieurs de Des chercheurs français et anglais
franco-italienne attire l’attention sur magmas bien plus chauds. ont montré que le cortex du lobe
un détail qui change tout : de plinien Selon B. Scaillet, la chambre mag- temporal du cerveau d’adolescents
qu’il fut, le Vésuve serait en train de matique profonde de sept kilomètres schizophrènes présente des anomalies
devenir strombolien. aurait cessé de s’exprimer après la anatomiques, notamment au niveau
L’histoire du Vésuve est balisée par catastrophe de Pompéi et une nouvelle d’une structure nommée sillon collatéral:
ce dernier est situé à proximité
des dates d’éruption : –18000, –7800, chambre située entre trois et quatre kilo-
de l’hippocampe, région impliquée
–3600, 79, 472, 1631, 1944… À chaque mètres de profondeur aurait pris le
dans la mémoire, l’apprentissage,
fois, une chambre magmatique, c'est- relais. Moins volumineuse, elle s’est les émotions et la reconnaissance
à-dire une sorte de grosse éponge vidée en moyenne tous les sept ans des visages. Or ces facultés sont altérées
rocheuse saturée de magma plus ou depuis 1631, et serait donc plus sou- chez les personnes schizophrènes.
moins visqueux, a expulsé son contenu. vent alimentée en magma d’origine En outre, la maladie se développe
Or la richesse en eau et autres sub- profonde. En termes volcanologiques, souvent à l’adolescence, période
stances volatiles du magma vésuvien le Vésuve évoluerait d’un type pli- où le lobe temporal subit de profonds
produit de dangereuses éruptions nien (volcan explosif peu actif, mais remaniements.
explosives accompagnées de nuées très dangereux) vers un type strom-
ardentes et d’immenses panaches de bolien (volcan explosif très actif, mais
bien moins dangereux). ACCÉLÉRATION RECORD
cendres et de ponces : on les qualifie de
pliniennes. Bruno Scaillet, de l’Insti- Pour que les Napolitains puissent Qu’est-ce qui se déplace à 25 mètres
tut des sciences de la Terre d’Orléans, continuer à dormir sur leurs deux par seconde avec une accélération
et ses collègues ont évalué la pression oreilles comme ils le font depuis Pom- de 180 000 g ? Les spores
péi, il faudrait être certain qu’aucune d’un champignon ! Le détenteur
chambre magmatique active ne se de ce record est Ascobolus immersus,
un champignon ascomycète fréquent
trouve encore à sept ou huit kilomètres
magmatique (en atmosphères)

dans les selles des herbivores.


Pression dans la chambre

de profondeur. Or l’exploration par


3 000 Grâce à un dispositif fondé sur
Pompéi (79) tomographie sismique du volcan révèle la pression hydrostatique, l’organisme
2 000 une anomalie à cette profondeur. Mais envoie ses spores à plus de deux mètres
il pourrait s’agir d’un réservoir d’eau de distance, là où elles ont le plus
1 000 hydrothermale… À préciser ! de chances d’être absorbées
1944 .➜ F. S.. par des herbivores.
18000 10000 Aujourd'hui Nature, vol. 455, pp. 216-220, 2008

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A c t u a l i t é s

Neurobiologie

Le cerveau vieillissant
apprécie moins les récompenses
C hez l’animal, on sait que l’activité
des neurones dopaminergiques
(qui libèrent de la dopamine) du
mésencéphale – une région profonde du
cerveau – est liée au traitement des récom-
deux techniques d’imagerie cérébrale chez
20 personnes d’une vingtaine d’années et
chez 13 sexagénaires. La première, l’ima-
gerie par résonance magnétique fonc-
tionnelle, mesure l’activité de certaines
qu’il ne s’active pas chez les sexagénaires.
C’est l’anticipation du gain qui active le
système de la récompense chez les jeunes.
En revanche, la production de dopa-
mine est similaire dans le cerveau des
penses. Des indices indirects existaient zones du cerveau ; la seconde, la tomo- jeunes et des personnes âgées, et l’on
chez l’homme, mais rien ne le prouvait graphie par émission de positons, estime constate que l’activité du cortex pré-
directement. C’est désormais chose faite. la production de dopamine. Pendant les frontal – une aire également impliquée
Qui plus est, on découvre que cette acti- séances d’imagerie, les participants obser- dans la sensibilité à la récompense – est
vité dopaminergique, et par conséquent vaient des images de machines à sous, plus importante chez les personnes âgées.
celle du circuit de la récompense, se modi- suivies ou non d’une image montrant Ainsi, il existerait un mécanisme de com-
fie au cours du vieillissement. un gain d’argent. pensation dans le cortex préfrontal des
C’est le travail réalisé par Jean-Claude On observe que le striatum ventral sexagénaires qui régule la fabrication de
Dreher, du Centre de neurosciences cogni- – une aire du circuit de la récompense – dopamine.
tives à Lyon, avec des Américains de l’Ins- s’active chez les jeunes avant même qu’ils .➜ B. S.-L..
titut pour la santé mentale. Ils ont utilisé sachent s’ils ont gagné ou non, mais PNAS, en ligne, septembre 2008

Biologie moléculaire

Comment Listeria infecte le placenta


V oici peut-être une bonne nouvelle pour les femmes
enceintes qui ne doivent plus manger de fromages
au lait cru ou de viande saignante au risque de
contracter la listériose : le groupe de Marc Lecuit à l’Ins-

© Shutterstock/shahar choen
titut Pasteur, dans l’Unité INSERM 604 dirigée par Pas-
cale Cossart, a découvert comment la bactérie Listeria
monocytogenes traverse le placenta pour infecter le fœtus.
La listériose, l’infection bactérienne causée par Lis-
teria, ne concerne pas seulement les femmes enceintes
et leur bébé: les personnes âgées et dont le système immu-
nitaire est déficient sont aussi des sujets à risque, la lis- in vivo ? Ils ont utilisé deux modèles animaux de l’in-
tériose provoquant septicémies, méningites et fection : la gerbille, un rongeur sensible à Listeria, et
encéphalites. Chez la mère, l’infection entraîne une gas- une souris génétiquement modifiée exprimant une pro-
tro-entérite, une fièvre (parfois sans aucun symptôme). téine humaine présente à la surface des cellules épi-
Mais pour l’enfant à naître, elle est très grave, car Liste- théliales de l’intestin et du placenta, nommée
ria traverse le placenta, infecte le fœtus, risquant de pro- E-cadhérine. Grâce à ces modèles ils ont montré que
voquer un avortement ou un accouchement prématuré. deux protéines de la bactérie, InlA et InlB, interagis-
Or Listeria est présente dans le sol, l’eau, les fruits, sent avec leurs récepteurs spécifiques, la E-cadhérine et
les légumes, le lait et les fromages. Pour éviter tout risque Met (naturellement présente dans la paroi intestinale),
de contamination, la femme enceinte évite de consom- pour adhérer au placenta et le traverser. Ces deux récep-
mer des viandes crues, des fruits de mer, du lait cru, cer- teurs existent naturellement chez l’homme : Listeria les
tains fromages et des fruits et légumes mal lavés. Un reconnaît, s’y fixe, infecte la mère, puis le fœtus. Connais-
traitement antibiotique existe, mais il n’est efficace sant ces molécules, peut-être pourra-t-on mettre au point
que dans deux tiers des cas. des molécules interdisant l’interaction redoutée.
Comment les biologistes ont-ils déterminé la façon .➜ B. S.-L..
dont Listeria traverse la barrière intestinale et le placenta Nature, en ligne, septembre 2008

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Biologie
En bref
LES PRIX NOBEL DE L’HUMOUR
De nouveaux prions nés in vitro
Chaque année, en marge des prix Nobel,
les prix Ig Nobel sont décernés aux chercheurs
dont les résultats publiés « font d’abord sourire,
puis font réfléchir ». Cette année, le prix de biolo-
gie a été décerné à des chercheurs ayant montré
L es encéphalopathies spongiformes transmissibles, telles que la maladie de
Creutzfeldt-Jakob, impliquent un mécanisme moléculaire au cours duquel
une protéine cérébrale normale, la PrP, change de conformation spatiale au
contact de prions, les protéines PrPsc, et tend alors à s’accumuler pour former
des amas responsables de la maladie. Or certains prions sont connus pour pou-
que la puce du chien saute plus haut que celle voir franchir la barrière d’espèces: c’est le cas du prion de la « vache folle » qui se
du chat ; celui de chimie à des chercheurs ayant
transmet à l’homme, le condamnant. Claudio Soto et ses collègues de l’Univer-
trouvé que le Coca-Cola a un effet spermicide
sité du Texas ont reproduit à vitesse accélérée le mécanisme moléculaire en cause
et à d’autres qui ont publié le résultat inverse ;
celui de médecine pour avoir mis en évidence que à l’aide d’une technique in vitro. Des prions de la souris ont ainsi converti des prions
l’effet des substances placebo augmente avec leur normaux de hamster en prions pathogènes, et inversement. De surcroît, ces
prix ; celui d’archéologie pour avoir révélé que transformations ont produit deux souches de prions inconnues jusqu’alors, patho-
le tatou perturbe l’arrangement des vestiges gènes l’une pour le hamster, l’autre pour la souris. Ainsi, en théorie, la propaga-
archéologiques ; ou encore celui de la paix au tion de prions d’une espèce animale à une autre pourrait faire apparaître de nouveaux
Comité helvétique pour l’éthique qui a adopté une prions potentiellement pathogènes pour le bétail ou pour l’homme.
résolution reconnaissant la dignité des plantes. .➜ J.-J. P..
Cell, vol. 134, pp. 757-768, 2008

200 MILLIONS DE FOIS PLUS LUMINEUX que la galaxie lointaine où il s'est


produit, le sursaut gamma GRB 080319B est le plus puissant jamais observé.

Biologie animale
La fourmi de Mars
L ’ ancêtre de toutes les fourmis était-
il aveugle ? Christian Rabeling du
Muséum de Karlsruhe et des col-
lègues allemands et américains ont décou-
vert une nouvelle espèce de fourmi dans
gérait que la diversification des fourmis
se serait faite sur la base d’énigmatiques
fourmis aveugles ayant un mode de vie
souterrain. Pour autant, les plus anciennes
espèces fossiles, découvertes récemment,
suggèrent que l’ancêtre de toutes les four-
mis était proche de Martialis heureka.
Pour C. Rabeling, cela n’implique pas que
cette espèce primordiale était aveugle et
souterraine, mais que ces caractères sont
le sol de la forêt amazonienne, dont la ne sont pas du tout aveugles… apparus très tôt dans l’évolution des four-
forme serait proche de celle de la toute pre- La nouvelle espèce est nommée Mar- mis et se sont maintenus depuis.
mière fourmi. tialis heureka. Le choix du nom (fourmi .➜ F. S..
Issues des guêpes, les fourmis évoluent venue de Mars) traduit la combinaison PNAS, vol. 105, pp. 14913-14917, 2008
depuis 120 millions d’années. Dès leur inhabituelle de ses caractères externes.
apparition, elles se sont probablement Longue de deux à trois millimètres, Mar-
diversifiées très vite pour s’adapter à la tialis heureka est adaptée à une vie souter-
vie dans divers milieux : sol, litière fores- raine ; elle est aveugle et dotée de fortes
tière, arbres, etc. Il en existe aujourd’hui mandibules, qu’elle utilise sans doute pour
21 sous-familles, dont les liens de parenté la prédation. Une nouvelle sous-famille
sont mal connus. Si les études morpholo- a été créée pour Martialis heureka. Un tel
giques s’accordent depuis longtemps sur événement ne s’était pas produit pour une
le fait que les fourmis ont un ancêtre unique espèce vivante de fourmis depuis 1923.
C. Rabeling et M. Verhaagh

(elles sont monophylétiques), elles s’op- Les analyses génétiques pratiquées à


posent sur son identité. Cependant, deux partir d’un matériau prélevé sur l’une de
études génétiques récentes ont fait de la ses pattes prouvent par ailleurs qu’elle se
sous-famille Leptanillinae la parente de trouve près de la base de l’arbre phylo-
toutes les autres sous-familles, ce qui sug- génétique des fourmis. Ces deux indices

18] Actualités © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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A c t u a l i t é s

a
Astronomie

Déluges sur Mars


Les réseaux de vallées martiens résulteraient
d’inondations répétées sur une période de plusieurs
dizaines, voire centaines, de milliers d’années.

b
200 km

O n pensait que les réseaux de val-


lées de la planète rouge avaient
été creusés, il y a 3,5 milliards
d’années, par de brusques déluges
concentrés sur une courte période. C’est
sent à une surface topographiquement
proche des réseaux de vallées obser-
vés, ces derniers se seraient formés
lorsque le climat de la planète rouge était
semi-aride, voire aride. Des inondations
un tout autre scénario que proposent périodiques auraient alterné avec de
Charles Barnhart, de l’Université de Cali- longues périodes de sécheresse, et ont
fornie, et ses collègues : selon eux, les creusé les vallées. Le processus aurait
vallées se sont formées sous l’effet opéré pendant plusieurs dizaines ou cen-
d’inondations récurrentes étalées sur taines de milliers d’années.
une longue période. Ce scénario s’oppose à celui qui
Afin de parvenir à leur conclusion, décrit la constitution de réseaux de
les chercheurs ont réalisé plus de vallées à partir de déluges massifs et
200 km 70 simulations numériques de l’évolu- brefs provoqués par des chutes d’asté-
tion de la surface de Mars sous diverses roïdes. Les collisions de ces corps avec
c conditions climatiques. Or si l’on se Mars auraient créé un climat chaud et
fonde sur les simulations qui aboutis- humide, qui se serait traduit par des pré-
cipitations abondantes, mais celles-ci
n’auraient duré que quelques centaines
Des réseaux de vallées sont observés ou milliers d’années. Ch. Barnhart récuse
dans la région de Parana Valles, cette explication. Si c’était le cas, argu-
sur Mars (a). Les simulations mente-t-il, l’eau se serait accumulée dans
d’épisodes répétés de pluie suivis les cratères et aurait fini par rompre leurs
de longues sécheresses reproduisent remparts. Or aucune trace de telles rup-
bien les observations (b), ce qui tures n’est observée.
n’est pas le cas des simulations faisant
Ch. Barnhart

200 km intervenir des déluges intenses .➜ Stéphane Fay.


pendant de courtes périodes (c). Journal of Geophysical Research - Planets, à paraître

DERNIÈRE minute ...


LE SEXE DES DAUPHINS blement plus de cicatrices que ceux des femelles. équipe de l’Institut Curie vient d’identifier un gène
Difficile de déterminer le genre d’un dauphin Des photographies suffiraient ainsi à distinguer qui, lorsqu’il est muté, prédispose à ce cancer:
au premier coup d’œil : les zoologistes recou- le sexe. Les zoologistes s’en réjouissent… et il s’agit du gène Alk. Il code un récepteur exposé
rent souvent à des biopsies, une méthode trau- les dauphins y gagnent ! à la surface des cellules qui, dans les cellules
matisante pour les cétacés ! Grâce à des tumorales, leur ordonne de se multiplier sans
biologistes néo-zélandais, cette procédure GÈNE ET CANCER cesse. Des médicaments utilisés dans d’autres
appartient peut-être au passé. En effet, avec un Chaque année, en France, on diagnostique un cancers bloquant ce type de récepteurs pour-
groupe de dauphins déjà connu, ils ont mon- neuroblastome (un cancer) chez 150 enfants, raient être efficaces contre le neuroblastome.
tré que les ailerons des mâles auraient nota- dont 50 pour cent ont moins de deux ans. Une Pour le savoir, des études débuteront bientôt…

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A c t u a l i t é s

Biologie Ectoderme

Un moteur
à apoptose
L ’ apoptose, ou mort programmée des
cellules, est un processus essentiel
au développement de l’embryon,
par exemple dans la formation du cerveau

Flybase
ou la désolidarisation des doigts. Dans ces Amnioséreuse
deux cas, il s’agit d’un remodelage des
organes. Yusuke Toyama et ses collègues le grossissement des cellules de l’ecto- La fermeture dorsale chez un embryon
de l’Université Duke, à Durham, aux États- derme concomitant avec le rétrécissement de drosophile : l’ectoderme recouvre
Unis, ont mis en évidence chez la droso- de celles de l’amnioséreuse, mais la liste peu à peu l’amnioséreuse.
phile un autre rôle : elle fournit une force n’était pas exhaustive.
mécanique qui favorise le mouvement À l’aide d’un laser, l’équipe de Y. Toyama Des modèles physiques en ont précisé
de tissus voisins. a procédé à plusieurs microdissections dans les modalités. L’apoptose des cellules de
Dans l’embryon de l’insecte, les l’embryon de la mouche et étudié leurs l’amnioséreuse fournirait de un tiers à la
organes en cours de formation sont pro- effets. Premier résultat: aucun site unique moitié des forces nécessaires à la ferme-
tégés par un tissu, l’ectoderme. L’une des de dissection n’empêche la fermeture, d’où ture dorsale. Dans ce tissu, où les cellules
étapes du développement consiste à enfer- la conclusion que les forces mises en jeu sont sont solidaires grâce à des jonctions, la
mer dans ce tissu l’amnioséreuse, une réparties dans l’ensemble des tissus. Dans mort de l’une d’elles contracterait le tissu
annexe embryonnaire équivalente à l’am- une autre expérience, les biologistes ont neu- et entraînerait le rapprochement des bords
nios des mammifères, lors d’un proces- tralisé ou au contraire favorisé les proces- de l’ectoderme. Le rôle moteur de l’apop-
sus nommé fermeture dorsale où sus apoptotiques: dans le premier cas, la tose intervient peut-être dans d’autres
l’ectoderme se referme à la façon d’une fermeture est retardée alors que dans le étapes du développement.
fermeture Éclair. On connaissait quelques second elle est accélérée. La mort des cel- .➜ L. M..
moteurs de ce phénomène, par exemple lules participe donc bien au mouvement. Science, vol. 321, pp. 1641-1642, 2008

Géologie

Les plus vieilles roches terrestres


O n estime aujourd’hui l’âge de la Terre à
4,55 milliards d’années. Des roches presque
aussi âgées viennent d’être mises en évi-
dence dans le Nord-du-Québec, le long de la côte
Est de la baie d’Hudson.
cédent, détenu par les gneiss d’Acasta, au Canada
également, dans les Territoires du Nord-Ouest.
Des dates plus anciennes, allant jusqu’à 4,36 mil-
liards d’années, étaient connues, mais elles ne
concernaient que des grains minéraux de zircon
La ceinture de Nuvvuagittuq,
Science/AAAS

où ont été trouvées des roches Jonathan O’Neil, de l’Université McGill, à trouvés en Australie, et non des roches entières.
de 4,28 milliards d’années. Montréal, et trois collègues de Montréal et de Les roches étudiées par l’équipe canado-amé-
Washington ont analysé des échantillons de la ricaine seraient ainsi des vestiges de la croûte ter-
formation rocheuse nommée ceinture de Nuv- restre originelle. De tels vestiges sont très rares,
vuagittuq. Ils ont estimé l’âge des roches par radio- le matériau de la croûte ayant été généralement
datation, en analysant de façon détaillée les recyclé plusieurs fois dans l’intérieur de la Terre
concentrations en isotopes des éléments néodyme depuis sa naissance, sous l’effet de la tectonique
et samarium (le samarium 146 se désintègre par des plaques. Par ailleurs, la composition chimique
radioactivité en néodyme 142 avec une demi- des roches anciennes de Nuvvuagittuq ressemble
vie de 103 millions d’années). Moyennant cer- à celle de roches volcaniques présentes dans des
taines hypothèses, l’équipe de J. O’Neil est contextes géologiques où des plaques tectoniques
parvenue à la conclusion qu’une partie des échan- se rejoignent, et fournit donc des indices sur la
tillons, ceux provenant de roches nommées faux- façon dont s’est formée la croûte terrestre.
Science/AAAS

L’une des roches les plus âgées,


des « faux-amphibolites ». amphibolites, ont 4,28 milliards d’années. C’est .➜ M. M..
250 millions d’années de plus que le record pré- Science, vol. 321, pp. 1828-1831, 2008

22] Actualités © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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P r i x N o b e l 2 0 0 8

Médecine

ro
Sg
s
ve
-Y

Deux virus au pilori Papillomavirus


Je
an

Un prix pour les découvertes du virus du sida et du rôle

3D science
du papillomavirus dans le cancer du col de l’utérus. VIH

I l y a un siècle, le prix Nobel de médecine allait à Ilya


Mechnikov et Paul Ehrlich pour leurs travaux révélant com-
ment le système immunitaire combat les maladies. Cette
année, en décernant la moitié du prix à Luc Montagnier et Fran-
çoise Barré-Sinoussi, le jury récompense l’identification d’un
immunitaire, ce qui les distingue d’une autre catégorie de virus,
les HTLV, un temps incriminés notamment par l’Américain
Robert Gallo, leur découvreur. L’attribution du prix à L. Mon-
tagnier et F. Barré-Sinoussi met définitivement fin à la querelle
qui opposa les deux équipes. Rappelons que le sida a tué plus
virus, celui de l’immunodéficience humaine (le VIH), qui met de 25 millions d’individus depuis le début de la maladie en 1981
en déroute cette défense. et qu’aujourd’hui, plus de 33 millions seraient porteurs du virus,
En 1981, aux États-Unis, un syndrome inconnu est décrit, dont beaucoup en Afrique subsaharienne.
puis nommé par le CDC (les centres américains de contrôle des Le corécipiendaire du prix Nobel est l’Allemand Harald zur
maladies) syndrome de l’immunodéficience acquise (le sida). Hausen pour la découverte du rôle des papillomavirus
La nouvelle pathologie est aussi repérée de ce côté de l’Atlan- humains (HPV) dans le déclenchement du cancer du col de l’uté-
tique et, en 1983, en étudiant avec Jean-Claude Chermann un rus (le deuxième cancer le plus fréquent chez les femmes après
échantillon de tissu prélevé sur un malade, les deux lauréats celui du sein), un rôle qu’il a postulé dès les années 1970. Aujour-
mettent en évidence l’activité d’une enzyme, la transcriptase d’hui, on connaît plus d’une centaine de virus HPV, les HPV-16 et
inverse, caractéristique des rétrovirus (virus à ARN). Un nou- HPV-18 entraînant 70 pour cent des 500 000 cas de cancer du col
veau micro-organisme est alors isolé et nommé LAV (il prend de l’utérus détectés chaque année. Depuis 2006, un vaccin contre
le nom de VIH en 1986). Peu après, des expériences montrent plusieurs HPV est disponible; on attend encore celui contre le VIH.
qu’ils tuent les lymphocytes CD4, des éléments clefs du système .➜ L. M..

Économie
L’AMÉRICAIN PAUL KRUGMAN reçoit le prix d’économie
pour sa contribution à la nouvelle théorie du commerce international.

Chimie
L’arc-en-ciel cellulaire
Une protéine fluorescente pour la biologie. © 2005 Kunitomo et al. ; licensee BioMed Central Ltd.

C olorer les cellules pour mieux les repérer et comprendre


ce qui s’y passe : l’idée a pris une nouvelle dimension
après la découverte de la protéine fluorescente verte, la
GFP, dont les découvreurs ont reçu le prix Nobel de chimie.
En 1962, Osamu Shimomura, jeune chercheur japonais recruté
laires dans le ver Caenorhabditis elegans (ci-dessus, la GFP met en
lumière l'expression de gènes dans ses neurones). C’est le coup
d’envoi de son utilisation généralisée pour marquer des cellules,
étudier l’expression de gènes ou pour localiser les protéines
qui ont été fusionnées avec elle.
à Princeton, isole cette protéine d’une méduse du Pacifique, Au même moment, le troisième nobélisé, Roger Tsien, de
Aequorea victoria. Éclairée dans l’ultraviolet, la molécule émet l’Université de Californie, commence à créer, en changeant cer-
une fluorescence verte. Dans les années 1970, il lui découvre tains acides aminés, une palette de variants de la protéine, et
une propriété intéressante : la fluorescence se produit sponta- autant de couleurs qui vont diversifier ses utilisations. Entre
nément, en présence d’air, alors que les autres protéines lumi- autres applications récentes, le Français Jean Livet a inventé la
nescentes exigent des cofacteurs. technique du Brainbow (l’arc-en-ciel cérébral) avec laquelle des
Au début des années 1990, le deuxième lauréat, Martin Chal- circuits de neurones peuvent être caractérisés par différentes
fie, de l’Université Columbia, utilise la protéine comme un couleurs chez la souris grâce à des combinaisons aléatoires de
marqueur lumineux, grâce à des constructions génétiques incluant protéines fluorescentes.
le gène de la molécule. Il peut suivre ainsi des processus cellu- .➜ J.-J. P..

24] Actualités © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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En bref
UN CHAMPION TOUTE CATÉGORIE
P r i x N o b e l 2 0 0 8
La Chine fête son taïkonaute et sa récente
sortie dans l’espace, mais il était protégé
par une combinaison. Les tardigrades n’en Physique
ont pas besoin. Déjà connus pour résister
à une dessiccation poussée, à des
températures extrêmes (de –272 à 151°C) Brisures de symétrie
et à des pressions énormes, ces petits
animaux (moins de un millimètre) survivent
aussi au vide spatial auquel ils ont été
chez les particules
exposés, à partir d’une fusée russe Des travaux au fondement du modèle
Soyouz-U. Reste à découvrir standard de la physique des particules.
les mécanismes de cet exploit.

E n physique des particules,


diverses symétries inter-
viennent de façon essen-
tielle. Certaines ne sont pas
complètement respectées par les
tence d’un gap d’énergie élec-
tronique. Y. Nambu a ensuite pro-
posé un mécanisme analogue en
physique des particules. Notam-
ment, il a conçu un modèle où la
particules élémentaires et leurs brisure spontanée d’une symétrie
interactions, mais ces « brisures dite chirale expliquerait la masse
de symétrie » jouent néanmoins du proton ou du neutron. Ces tra-
un rôle crucial, dont témoigne vaux pionniers ont ouvert la voie
le choix du comité Nobel. Amé- à d’autres, notamment ceux de
ricain d’origine japonaise, Yoi- Peter Higgs, qui ont abouti à la
chiro Nambu reçoit la moitié du prédiction du boson de Higgs,
prix de physique pour « la décou- particule que l’on espère bien
Bob Goldstein

verte du mécanisme de brisure découvrir au collisionneur LHC


spontanée de la symétrie en phy- du CERN – lequel ne redémarrera
sique subatomique », tandis que qu’au printemps 2009, en raison
l’autre moitié est partagée par les d’une fuite d’hélium.
TOMBE HUARI À LIMA Japonais Makoto Kobayashi et Les travaux des deux autres
Toshihide Maskawa pour « la lauréats portent sur la violation
Une tombe inviolée vient d’être retrouvée
au milieu d’un quartier résidentiel de Lima
découverte de l’origine de la de la symétrie CP par l’interac-
au Pérou. Un masque de bois révèle que symétrie brisée qui prédit l’exis- tion faible, CP désignant la trans-
la défunte était une femme. Installée dans tence d’au moins trois familles formation particule-antiparticule
sa tombe, empaquetée dans des tissus, de quarks ». combinée avec une symétrie
en position assise, le menton entre Un exemple simple de « bri- miroir. Cette (très faible) viola-
les genoux qu’entourent les bras, elle a sure spontanée » de symétrie tion a été observée en 1964 sur
1300 ans. C’est la période où les Huari, est fourni par un ensemble les désintégrations des mésons K.
un peuple andin pré-incaïque, avaient fondé d’atomes magnétiques dont En 1972, alors que le modèle stan-
une civilisation occupant toute la côte l’énergie est minimale quand dard de la physique des parti-
et les hauts plateaux du centre du Pérou.
tous les moments magnétiques cules était né et que l’on
sont parallèles. La direction prise connaissait trois quarks (un qua-
par ces moments peut être quel- trième était prévu), M. Kobaya-
MASSE LIMITE DES TROUS NOIRS
conque – il y a initialement symé- shi et T. Maskawa ont montré que
Les trous noirs supermassifs qui se cachent trie par rotation –, mais le système pour rendre compte de la viola-
au cœur des galaxies grossissent-ils sans en choisit spontanément une, et tion de CP dans le cadre du
limite en engloutissant de la matière ? Selon l’état fondamental ainsi obtenu modèle standard, il fallait au
P. Natarajan, de l’Université Yale, il existerait
brise la symétrie de rotation. moins six espèces de quarks. Les
une limite : environ dix milliards de masses
Y. Nambu a développé vers 1960 découvertes des années suivantes
solaires. Connaissant les relations entre la
masse de trous noirs centraux – les plus l’idée de brisure spontanée de leur ont donné raison: on connaît
massifs avoisinent un milliard de masses symétrie dans la théorie BCS de la aujourd’hui trois familles de deux
solaires – et la luminosité du bulbe de leurs supraconductivité proposée en quarks, et les mesures récentes
galaxies hôtes, l’astrophysicien 1956. C’est la symétrie dite de de la violation de CP par les
les a extrapolées à une vaste population jauge de l’électromagnétisme qui mésons B sont conformes au
de galaxies abritant potentiellement était en jeu, et sa brisure sponta- schéma de Kobayashi-Maskawa.
des trous noirs. Il en a déduit cette limite. née élucidait notamment l’exis- .➜ M. M..

26] Actualités
actu_kiosque_sept.xp 14/10/08 16:34 Page 1

Dans l’imaginaire collectif, les Gaulois


sont barbares. Et si leur civilisation avait été
sous-estimée ? L’archéologie moderne nous
fait remonter de 2 500 ans dans notre passé.

Pourquoi les jeunes s’adonnent-ils au « binge


drinking », à la recherche d’une ivresse aussi rapide
que possible ? Comment l’alcool modifie-t-il les
comportements ? Autant de questions auxquelles
répondent psychologues et neurobiologistes.

Théorie des nombres, géométrie, géodésie,


électromagnétisme, optique : Gauss éclaira tous
les domaines qu’il aborda. Découvrez la vie
et l’œuvre de cette figure majeure du XIXe siècle.

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ON EN REPARLE
L’actualité des sujets déjà traités dans Pour la Science

➜ UN VERRE COULANT fixaient sur cette séquence en formant une Comme la prochaine pandémie grip-
boucle nommée kissing complex. Désor- pale devrait suivre une évolution simi-

P lusieurs types de solides peuvent


couler comme des liquides (voir Des
solides coulants, Pour la Science,
juillet 2000). Il en est certains que l’on
qualifie d’amorphes: ce sont des liquides
mais, ils déterminent la structure précise
de ce complexe et les conditions néces-
saires à sa stabilité – pour que le blocage
de la réplication soit efficace ( PNAS ,
juillet 2008). Ils espèrent trouver les ARN
laire, A. Fauci et ses collègues appellent
au stockage massif d’antibiotiques (The
Journal of Infectious Diseases, octobre 2008).

qui ne coulent pas, c’est-à-dire qu’ils pos- de synthèse bloquant au mieux la multi-
sèdent une structure non organisée, mais plication du VIH. ➜ VOIR DES ATOMES
sont quand même solides. Les verres, les
mousses, la mayonnaise en sont des
exemples. Toutefois, à l’état de repos, on sait
qu’un verre peut se déformer avec le temps. ➜ LA GRIPPE INFECTIEUSE
Des physiciens français ont montré
,
L e graphène est une feuille de carbone
dont l’épaisseur ne dépasse pas un
diamètre atomique. Il permet aux
électrons de se déplacer comme s’ils
que ces verres mous se déforment et s’écou-
lent aussi par un mouvement collectif
des particules les constituant (résultats L épidémie de grippe espagnole a
tué 40 à 50 millions de personnes
dans le monde entre 1918 et 1919.
parus en juillet 2008 dans la revue Nature). Confirmant ce que des chercheurs pen-
Dans une émulsion (par exemple, saient (voir Sur les traces d’un tueur, Pour la
allaient à la vitesse de la lumière, et ce,
avec une masse nulle (voir Le graphène, pre-
mier cristal bidimensionnel, Pour la Science,
mai 2008) ! Mais le graphène n’a pas livré
tous ses secrets.
une mayonnaise), l’arrangement Science, février 2005), l’équipe Des physiciens de l’Université de Cali-
des gouttelettes la composant d’Anthony Fauci, aux États- fornie l’utilisent désormais pour voir et
est désordonné, mais elle Unis, montre, à partir de étudier des atomes et des molécules au
ne coule pas, sauf quand comptes rendus d’au- microscope (Nature, juillet 2008). On sait
on applique une forte topsies et de l’analyse observer des atomes lourds depuis plu-
contrainte. Les physi- de tissus pulmo- sieurs années par microscopie électronique,
ciens ont constaté que naires, que la majo- mais pas les atomes légers, tels l’hydro-
l’écoulement du maté- rité des décès ont été gène et le carbone. Quand ces derniers sont
riau dépend de son causés non par le adsorbés sur des feuillets de graphène, on
confinement : si on le virus de la grippe lui- sait maintenant les détecter par une tech-
contraint à s’écouler même, mais par des nique de microscopie électronique à trans-
dans un canal étroit, le Ge
orge
Retseck
bactéries infectieuses du mission. Les physiciens ont même vu de
matériau devient fluide ; il système respiratoire se mul- longues molécules probablement hydro-
existe donc un mouvement col- tipliant secondairement sur le carbonées, qui avaient contaminé la sur-
lectif à grande échelle des particules, « terrain » préparé par le virus. face du graphène. ■
mais cet effet est différent de celui observé
dans les verres au repos.
➜ ET SI REMBRANDT AVAIT VU CLAIR ?
Rembrandt souffrait probablement de strabisme divergent, ce qui l’empêchait
➜ ARN CONTRE VIH de voir correctement le relief (voir Le strabisme de Rembrandt, Pour la Science,
juillet 2008). Ce handicap est en fait un avantage pour un peintre qui projette le

P our lutter contre le sida, on cherche


à bloquer la multiplication du virus
VIH chez le patient (voir le Dossier :
Le combat contre le sida, Pour la Science, sep-
tembre 1998). Pour ce faire, on déve-
monde tridimensionnel sur sa toile. Mais cela engendre une amblyopie, c’est-à-
dire une diminution de la vision sans lésion de l’œil. L’amblyopie devient irré-
versible après l’âge de huit ans si elle n’est pas traitée. Toutefois, des chercheurs
québécois annonçaient dans la revue Current Biology (juillet 2008) qu’ils ont réussi
à améliorer la vision d’adultes atteints d’amblyopie. Pour ce faire, ils ont appli-
loppe des ARN de synthèse capables qué pendant 15 minutes une stimulation magnétique transcrânienne sur la tête
d’empêcher la réplication du virus en se de ces personnes. Cela leur a permis de retrouver une vision normale pendant
fixant sur une séquence dite régulatrice au moins 30 minutes.
de l’ARN viral. Les chercheurs ignorent pourquoi cela améliore la vision, mais ils pensent qu’un
Des chercheurs de l’Institut euro- traitement répété augmenterait les performances plus longtemps. Rembrandt
péen de chimie et de biologie à Grenoble aurait-il peint les mêmes toiles s’il avait bénéficié d’un tel traitement ?
avaient trouvé plusieurs ARN qui se

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 On en reparle [29


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OPINIONS
POINT DE VUE

Vous prendrez bien des pesticides


pour le dessert ?
L’harmonisation européenne des taux de résidus de pesticides dans les aliments
n’est pas illogique, mais elle soulève d’importantes questions de santé publique.
Céline MARCHAND

A
urons-nous bientôt plus de pes- quatre directives pour les remplacer par une article 25 assure également que les limites
ticides dans nos assiettes ? législation unique. Celle-ci repose sur le prin- maximales de résidus provisoires «sont fixées
La question se pose depuis le cipe des couples aliment-pesticide. Pour au niveau le plus faible que tous les États
1er septembre 2008 suite à chaque couple, elle fixe la quantité de rési- membres peuvent atteindre sur la base des
l’harmonisation de la réglementation euro- dus qui ne peut être dépassée. Par exemple, bonnes pratiques agricoles ».
péenne sur les résidus de pesticides. Depuis les fraises ne peuvent contenir plus de 0,1 mil- Mais pour fixer de telles limites, il faut
lors, les limites maximales de résidus de ligramme d’abamectine par kilogramme, ni trouver un équilibre entre la dose de pesti-
pesticides (LMR) sont les mêmes dans tous plus de 1 milligramme d’azadirachtine. cide nécessaire pour qu’il soit efficace et la
les États membres de l’Union européenne. De nombreuses associations se sont éle- protection de la santé du consommateur. Or
La nouvelle réglementation couvre environ vées contre l’entrée en vigueur de cette régle- les types de culture, les techniques utilisées
350 produits frais (fruits, légumes, viande) et mentation. Si elles approuvent en général le et le climat sont différents selon les pays
produits transformés, ainsi que 1100 pesti- principe de la simplification du système, elles de l’Union ; on ne cultive pas en Picardie
cides. Au total, elle fixe près de 150000 limites en contestent les modalités. Selon elles, l’har- comme en Roumanie. L’harmonisation
maximales de résidus de pesticides. monisation s’est faite « par le haut », en pre- implique que l’on tienne compte du pays
Jusqu’à présent, le système était où, compte tenu des spécificités locales,
fort complexe : certaines limites étaient
fixées au niveau national par les 27 pays
SELON LE RÈGLEMENT DE 2005, les taux de résidus de pesticides sont
les plus élevés et ne peuvent être réduits,
européens, d’autres étaient détermi- la santé passe avant l’intérêt nous dit-on, sans causer un risque éco-
nées par la Commission européenne ; de la protection des cultures. nomique. C’est pourquoi le niveau « le
dans certains cas, les pays pouvaient plus faible que tous les États peuvent
s’affranchir des limites communautaires. La nant souvent les limites nationales les plus atteindre » n’est pas le niveau le plus bas
législation sur les résidus de pesticides en hautes pour les appliquer à l’ensemble de auquel un État en particulier – la France,
Europe était donc peu lisible et les entre- l’Union. Cela contredirait l’assurance donnée par exemple – peut parvenir.
prises ayant une activité d’import-export ali- par l’Union en 2005 selon laquelle ces limites Dans ces conditions, il n’est pas illogique
mentaire ne savaient plus à laquelle des devaient être fixées au niveau le plus faible. que l’harmonisation se fasse, pour certains
27 listes européennes se vouer. Les asso- Effectivement, quoi qu’en disent les auto- pesticides et pour certains pays, « par le
ciations de consommateurs pouvaient rités européennes, la nouvelle réglementa- haut », et pour d’autres, « par le bas ». Par
également se poser des questions: que pen- tion sert plus les intérêts des partenaires exemple, selon le Mouvement pour le droit
ser de l’innocuité d’aliments importés de économiques que ceux des consommateurs. et le respect des générations futures, 12 des
pays dans lesquels la législation était moins Si les professionnels avaient besoin de lisi- limites nouvellement fixées pour les pommes
stricte que la leur? Il était nécessaire de sim- bilité dans le labyrinthe de l’ancienne légis- sont plus élevées que les anciennes limites
plifier la législation. lation, les consommateurs avaient-ils vraiment françaises, mais neuf sont plus basses et
Ce fut fait par l’adoption de deux règle- besoin d’une harmonisation? Le règlement neuf sont identiques.
ments – « lois européennes » qui s’appli- européen du 23 février 2005 affirme un cer- Toutefois, l’augmentation de certaines
quent automatiquement dans les États tain nombre de principes dont celui selon de ces normes soulève le problème de la
membres –, en 2005 et 2008. Ces textes ont lequel « la santé publique doit passer avant dose de pesticides qu’une personne peut
supprimé les 27 législations nationales et l’intérêt de la protection des cultures ». Son ingérer sans risque pour sa santé. Plusieurs

32] Point de vue © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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Opinions

associations indiquent que ces doses seront, Certains seront tentés d’invoquer le prin- tion des risques liés aux pesticides 2006-
sous les nouvelles règles, dépassées. cipe de précaution. Or il couvre les cas où les 2009 envisage la réduction de 50 pour cent
Elles demandent donc une législation plus risques sont hypothétiques ou potentiels, des quantités de substances actives vendues
stricte. Or ce n’est, juridiquement, pas pos- et non les cas où, comme en matière de les plus dangereuses d’ici la fin 2009. Cet
sible : les limites maximales de résidus de pesticides, les risques sont avérés. Les pou- objectif est désormais complété par le plan
pesticides s’appliquent à présent dans tous voirs publics se doivent de limiter ces risques, Écophyto 2018 qui vise à appliquer les enga-
les États membres. Il existe cependant une ce qui relève non de la précaution, mais de gements du Grenelle de l’environnement en
exception : si un État détient de nouvelles la prévention. Pour cela, il est possible d’agir la matière. En attendant l’adoption ou la mise
informations selon lesquelles certaines sur les pesticides utilisés et sur leurs modes en œuvre de ces textes, le règlement de 2005
limites peuvent menacer la santé humaine d’utilisation. Deux textes européens en cours constate que « seul un petit nombre de
ou animale, l’article35 du règlement de 2005 d’élaboration visent à diminuer les risques consommateurs a conscience des risques
prévoit qu’il puisse prendre des mesures liés aux pesticides. Le premier est un règle- liés aux pesticides » et qu’il « serait particu-
d’urgence qui s’appliqueront jusqu’à ce ment qui durcirait les critères d’autorisation lièrement opportun que ces risques
que la Commission se prononce sur leur per- des produits phytosanitaires et mettrait en soient pleinement expliqués au public».
tinence. Il est cependant regrettable que la place un mécanisme de remplacement des Ce serait le moins!
réglementation européenne ne dise rien des pesticides les plus toxiques par des solutions
risques posés par l’absorption simultanée moins dangereuses. Le second est une direc- Céline Marchand, Conseil juridique,
de résidus de plusieurs de ces produits. L’in- tive (une loi européenne devant être trans- Gordon S. Blair Law Offices, Monaco.
teraction entre pesticides n’est pas neutre, posée en droit national) qui conduirait à réduire
Base de données sur les résidus de pesticides
et les effets de ces « cocktails » auraient les risques grâce au bon usage des pesticides. http://ec.europa.eu/sanco_pesticides/
dû être envisagés. En France, le plan interministériel de réduc- public/index.cfm

ÉCONOMIE

Le dos vert après le billet vert ?


Le dos vert est un type de maquereau (aux deux sens du terme) qui remplace le dollar dans
les prisons américaines. Une monnaie d’avenir en ces temps de dévaluation du dollar ?
Ivar EKELAND

P
ourquoi le capitalisme est-il au des actionnaires : comme le nombre
bord du gouffre ? Parce qu’il d’actions augmente, la valeur des
regarde le socialisme qui est actions existantes diminue. Cela a le
en bas. Voilà ce que l’on disait du mérite de la clarté.
temps de Reagan et de Brejnev. Quant au gouvernement améri-
Depuis, le capitalisme a fait un grand cain, personne ne comprend ce qu’il
pas en avant, comme en témoigne la crise veut faire: s’il rachète les actifs pour-
bancaire internationale. Le gouvernement ris au prix du marché, il n’améliore pas
islandais vient de racheter 75 pour cent de le bilan des banques, et ne restaure
la Banque Glitnir pour 600 millions d’euros pas la confiance; s’il les rachète plus
Jean-Michel Thiriet

– ce qui, à l’échelle de l’Islande, est un effort cher, c’est un cadeau sans contrepar-
financier supérieur aux 700 milliards de dol- tie, et le risque politique est considé-
lars que le gouvernement américain se pro- rable. Un des arguments américains
pose d’investir dans le rachat de créances contre la politique islandaise est idéo-
douteuses. Deux réponses différentes à logique : l’équipe au pouvoir ne sou-
une même situation. Le gouvernement islan- haiterait pas s’engager dans la voie d’un
dais apporte de l’argent frais, au détriment socialisme à la française en faisant

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Économie [33


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Opinions

de l’État fédéral un actionnaire trop important puisse se la procurer par le biais de l’ordi- que certains sont contraints de louer une part
dans les banques américaines. naire) tout en étant relativement rare. d’armoire à un codétenu pour entreposer leur
Quoi qu’il en soit, il semble bien que la La guerre de succession a été difficile. fortune. Ils payent en maquereau, bien sûr.
planche à billets soit promise à fonction- Tour à tour, le carnet de timbres, la barre de Le marché du maquereau n’échappe pas
ner, et le résultat le plus probable est un chocolat et le thon en boîte ont eu leur aux fluctuations de l’économie mondiale :
nouvel affaiblissement du dollar. Et quand heure de gloire, mais c’est finalement le le maquereau, comme tous les poissons, se
le dollar ne vaudra plus rien, qu’est-ce qui maquereau en conserve qui s’est imposé. fait rare, et le prix du paquet, qui était de
le remplacera ? Pas n’importe lequel : la boîte en métal, que un dollar, a augmenté, ce qui impose un
Le maquereau en conserve, bien sûr. Cela les gardiens suspectent d’être une arme réajustement des prix relatifs. Il présente
a déjà commencé. Depuis 2004, il est inter- potentielle, a disparu au profit de la poche en aussi des particularités intéressantes, dont
dit de fumer dans les prisons américaines, plastique. Les prisons américaines en les marchés financiers pourraient s’inspi-
et la monnaie d’échanges traditionnelle, le consomment pour un million de dollars par rer. Les autorités de la prison limitent la
paquet de cigarettes, a disparu. Les détenus an – si l’on peut dire, car il ne vient à l’idée place qu’un détenu peut occuper, ce qui
n’ont pas droit à l’argent liquide ; certes, ils de personne de les manger. On s’en sert pour limite physiquement ses stocks, comme si
travaillent, au tarif de 40 cents de l’heure, rémunérer des services plus ou moins les autorités de la place limitaient le volume
mais les dollars laborieusement accumulés avouables, depuis la coupe de cheveux jus- des portefeuilles boursiers. Mieux encore,
sont versés sur un compte spécial. Ils peu- qu’à la drogue. On peut même s’offrir un petit le maquereau n’a pas cours hors de la pri-
vent le débiter pour améliorer leur ordi- gueuleton, préparé par d’autres prison- son, si bien que lorsqu’un détenu est libéré,
naire, mais ils ne peuvent pas en retirer niers avec les moyens du bord, et le payer en il doit s’en débarrasser, soit en les mangeant,
d’argent. Devant la disparition de la cigarette, maquereaux. Les gardiens voient ce trafic de ce que l’on évite plutôt, soit en les donnant.
la population carcérale a donc dû se donner poisson d’un très mauvais œil, et essaient Bref, c’est le contraire du parachute doré :
une autre monnaie. Comme toute monnaie, de le réprimer – mais après tout il n’est pas on laisse sa fortune derrière soi.
elle se devait d’être liquide, donc aisément illégal d’avoir du maquereau d’avance, même
accessible (ce qui imposait en pratique qu’on si les stocks sont parfois si considérables Ivar Ekeland est professeur d’économie.

DÉVELOPPEMENT DURABLE

La révolution bleue
Grâce à l’aquaculture, on pourrait à la fois offrir un bon niveau
de vie à certaines populations et éviter la ruine des océans.
Jeffrey SACHS

A
ujourd’hui, la protection de consommation de chacun pour éviter une
l’environnement pose pro- catastrophe écologique ?
blème avec une population Pas nécessairement. On peut imaginer pour certains, les stocks mondiaux de
de 6,6 milliards d’individus développer de nouvelles techniques qui aug- poissons auront disparu en 2048 si l’effort
et une production économique moyenne menteraient le niveau de vie tout en dimi- de pêche se poursuit au rythme actuel.
d’environ 6 000 euros par personne. Qu’en nuant l’impact des activités humaines sur Ces dernières années, l’essor rapide de
sera-t-il en 2050 quand la Terre comptera l’environnement. L’une de ces techniques l’aquaculture a été comparé à une « révolu-
plus de neuf milliards d’individus, chacun est l’aquaculture : elle satisferait la consom- tion bleue», l’équivalent de la révolution verte
produisant l’équivalent de 15 000 euros ? mation toujours croissante de poissons et à qui l’on doit l’augmentation notable des ren-
Dans ce contexte, comment réduire les d’autres espèces aquatiques tout en sou- dements agricoles depuis les années 1950.
pressions exercées sur les écosystèmes ? lageant les écosystèmes océaniques grâce En un demi-siècle, les quantités pêchées
La seule solution est-elle de réduire la à la baisse des prélèvements. Rappelons que sont passées de 20 à près de 95 millions

34] Développement durable © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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Opinions

de tonnes. Ce bond résulte de l’augmenta- la pression sur les océans, car d’énormes
tion à la fois de la demande mondiale en pois- quantités de poissons (qui sont pêchés) sont
sons, favorisée par l’amélioration des nécessaires pour les nourrir. Les poissons
conditions de nombreuses populations, et herbivores (carpes, tilapias et poissons-chats)
de l’offre par des navires toujours plus effi- seraient plus intéressants, même si dans
caces à pêcher plus profond et plus long- ce cas, l’aquaculture pose encore de sérieux
temps. On peut aussi blâmer les subventions défis écologiques. En effet, elle peut favori-
généreuses de certaines flottes de pêche, ser la propagation de maladies vers les pois-
reflétant le pouvoir politique de quelques sons sauvages. Elle peut aussi polluer en
communautés ou industries, géographi- rejetant les excès de nutriments, entraîner
quement cantonnées. Aujourd’hui, les éco- la destruction de l’habitat (par exemple, les
systèmes océaniques sont dévastés. mangroves dans le cas de l’élevage de cre-
Depuis 1950, les rendements de l’aqua- vettes), et enfin, menacer la diversité géné-
culture ont été multipliés par 25 pour atteindre
tique via la libération d’individus d’élevage
50 millions de tonnes et ont favorisé l’aug- dans la nature. Toutefois, les techniques
mentation de la consommation de poissons, d’aquaculture évoluent rapidement et pour-
bien que les captures mondiales de poissons ront probablement faire face à ces défis.
Néanmoins, le pillage des
océans continuera faute de
L’ÉLEVAGE DES POISSONS HERBIVORES règlements tels que les per-
réduit la pression exercée sur les océans, mis de pêche négociables. Ainsi,
mais pose plusieurs défis écologiques. le 17 septembre 2008, le com-
missaire européen chargé de la
aient atteint leur pic à la fin des années 1980. pêche, Joe Borg, a proposé de réduire encore
La Chine fournit aujourd’hui les deux tiers des les capacités de pêche des 27 pays membres,
poissons d’élevage par le poids, et environ la c’est-à-dire le nombre de bateaux. Il s’agit pour
moitié pour la valeur marchande. lui de mettre en place une pêche durable dans
Dans ce pays, la pisciculture est une acti- les eaux de l’Union. Simultanément, des
vité ancienne : depuis des milliers d’années, écologues ont étudié le rôle des quotas et la
on y élève plusieurs espèces de carpes dans façon dont ils peuvent aider à préserver les
les rizières. L’association de l’agriculture et ressources halieutiques. Christopher Cos-
de l’élevage de poissons, plutôt que de bétail, tello, de l’Université de Californie, à Santa Bar-
est plutôt sensée d’un point de vue écolo- bara, et ses collègues ont montré que
gique dans un pays à forte densité de popu- l’attribution de quotas de pêche individuels,
lation. De fait, une vache requiert environ sept soit à des pêcheurs, soit à des coopéra-
kilogrammes de céréales pour chaque kilo- tives, freine l’effondrement des stocks. Res-
gramme de viande produit, pour au plus trois ponsabilisés, les pêcheurs prendraient mieux
kilogrammes pour la carpe (la carpe est soin de la ressource que lorsque la gestion
herbivore). L’élevage de poissons économise est collective. La France étudie la mise en
donc les céréales fourragères et la superfi- place expérimentale de ce dispositif.
cie des terres nécessaires pour les produire. D’autres mesures sont possibles. Ainsi,
En avril 2007, l’écologue espagnol Car- les subventions pour la pêche en haute mer
los Duarte a montré que sur plus de devraient être réduites. Enfin, diverses pra-
400 espèces marines d’élevage, 106 ont tiques telles que le chalutage sur les hauts
été « domestiquées » au cours de la der- fonds sous-marins devraient être interdites.
nière décennie. En revanche, le nombre d’es- La révolution bleue a plusieurs avantages
pèces d’eau douce est resté inchangé. Par pour l’humanité : elle améliore son ali-
conséquent, il y a des progrès à faire. mentation, son bien-être économique et elle
Cependant, l’aquaculture ne résoudra pas préserve son environnement.
seule les crises que subissent les écosys-
tèmes marins. Par exemple, l’élevage du sau- Jeffrey Sachs dirige l’Institut de la Terre,
mon et d’autres espèces piscivores maintient à l’Université Columbia, à New York.

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Développement durable [35


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COURRIER DES LECTEURS


Pour nous écrire : tribune@pourlascience.fr

.✔ UNE COQUILLE UNIQUE ?. Ou bien un même ADN permet-il d’être .✔ CONJECTURE GÉNÉRALISABLE.
tantôt mâle, tantôt femelle selon la façon
Dans l’article Des secrets dans la coquille dont il s’exprime ? Dans son article Le carré de Gaudí (Pour la
(Pour la Science n° 372, octobre 2008), Sylvie Pommier, par courriel Sciencen°371, septembre2008, p.96), Robert
les auteurs présentent les propriétés Ferréol propose une conjecture: «Étant donnés
particulières de la coquille du lambi, bien n nombres, la somme S rendant maximal le

Peter Parks/imagequestmarine.com
plus dure que des substances synthétiques. nombre de combinaisons de ces n nombres
Tous les gastéropodes marins ont-ils ce dont la somme est S est égale à la moitié de
type de coquille ? Et pourquoi diffère-t-elle la somme de ces n nombres. » J’en ai trouvé
des coquilles des autres mollusques une preuve élémentaire.Supposons que S soit
marins, tels les bivalves ? l’unique somme maximisant le nombre de
Georges Genpierre, Gonfaron (83) combinaisons (sinon, les nombres 1 et 3
forment un contre-exemple). Notons A la
➜ RÉPONSE DE CHRISTIAN MILET, ➜ RÉPONSE DE MARC-ANDRÉ SELOSSE, somme des n nombres. Pour toute somme
Maître de conférences, Muséum Professeur à l’Université Montpellier II extraite des nombres valant S, j’en trouve
national d’histoire naturelle, Paris une autre par complémentation qui vaut A–S:
Mâles et femelles, comme larves et adultes, il suffit de choisir les nombres absents dans la
Les auteurs le rappellent, la résistance et la sont des individus morphologiquement dif- somme. Le nombre A–S peut être obtenu au
dureté sont des concepts différents en férents coexistant dans l’espèce. Une hybri- moins aussi souvent que S. Donc A–Sest aussi
science des matériaux. Ces deux paramètres dation n’est pas nécessaire ! Il s’agit d’une une somme maximisant le nombre de
sont le reflet de la microarchitecture de la même espèce (les femelles comptent des combinaisons. Par unicité de S, j’ai donc S=A–S,
coquille. Ainsi, dans le cas du lambi, cette mâles parmi leurs descendants et vice versa) d’où S = A/2. Sur le même modèle, on peut
structure s’appelle lamellaire croisée et et l’on imagine mal les espèces parentes ! généraliser au cas où S n’est pas unique, et le
explique que des microfissures amortissent Divers processus conduisent aux différences résultat est: la moyenne de toutes les sommes
et dissipent l’énergie et évitent la rupture entre mâles et femelles. Ils sont parfois géné- S maximisant le nombre de combinaisons
de la structure. Chez d’autres gastéropodes, tiques : les femmes possèdent deux chro- permettant de les obtenir vaut A/2. Avec les
tels les ormeaux, il existe une autre structure mosomes X , alors que les hommes ont nombres 1 et 3, aucun nombre ne peut être
dissipative de l’énergie mécanique: la nacre. un X et un Y, dont la transmission déter- obtenu de deux façons, et il existe une façon
Cette microstructure dite en «briques et mor- mine le sexe des descendants. D’autres d’avoir 0, 1, 3 et 4. Ces quatre nombres sont ex
tier » possède des propriétés comparables sont physiologiques: chez certaines plantes aequo et leur moyenne vaut 8/4 = 2 = A/2.
à celles de la coquille du lambi. Toutes deux et poissons, des hormones fixent le sexe Quand la somme est unique, elle est sa propre
sont des réseaux cristallins de carbonate et autorisent des changements de sexes moyenne, et on retrouve la conjecture.
de calcium. La nacre est largement répan- dans l’existence. Enfin, beaucoup d’espèces On peut encore généraliser : soit k un
due chez les mollusques bivalves (huîtres, sont bisexuées, des plantes notamment ! entier et E l’ensemble de tous les nombres
etc.) et on retrouve la structure lamellaire Comme pour les larves, des expressions pouvant être obtenus de kfaçons différentes
croisée chez les moules par exemple. différentes du même génome engen- comme somme de termes pris parmi les
drent des aspects (et des fonctionnements) nombres. Si E est non vide, alors la moyenne
différents. Dans les deux cas, un méca- des nombres de E vaut A/2. Les éléments de
.✔ UNE FEMELLE DEVIENT MÂLE. nisme évolutif, la sélection disruptive, favo- Ese présentent par paires complémentaires
rise deux morphologies différentes ayant de moyenne A/2, car si xest obtenu de kfaçons
Dans l’article Les larves, nées d’une fusion? autant de descendants chacune, de sorte alors A – x aussi, et (x + A – x)/2 = A/2.
(Pour la Science n° 371, septembre 2008), qu’aucune ne l’emporte sur l’autre. Nicolas Trotignon, par courriel
les auteurs indiquent que l’hybridation
de deux êtres pourrait engendrer non pas
un être intermédiaire, mais l’expression À la suite de la publication de l’article Pastilles et soda, une rencontre explosive (Pour
de l’un, puis de l’autre au cours de la vie... la Science n° 372, p. 112), Philippe Delsate nous propose son article Coca, Mentos...
Qu’en est-il des animaux qui sont femelles et compétences paru dans la revue de l’Union des professeurs de physique et de chi-
une partie de leur vie, puis mâle l’autre mie en France. Cet article est consultable sur notre site (www.pourlascience.com).
partie ? Sait-on ce qui « choisit » l’ADN ?

36] Courrier des lecteurs © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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technologie
créativité
ingénierie
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Opinions

VRAI OU FAUX

Un cafard peut-il vivre sans tête ?


Les caractéristiques physiques d’un insecte font que sa tête
n’est pas un organe aussi vital que pour un mammifère.
Charles CHOI

O
n dit souvent que les cafards quant à lui un système vasculaire beaucoup chaque segment. Ces « ganglions » exé-
– ou blattes – seraient les plus restreint, dépourvu de capillaires ; la cutent les fonctions nerveuses fonda-
seuls survivants d’une éven- pression interne est faible. Si on lui coupe mentales responsables des réflexes. Sans
tuelle catastrophe nucléaire. la tête, le cou se ferme simplement par coa- cerveau, le corps fonctionne toujours ; le
Ils répugnent. Ils sont tenaces. Vous n’en gulation du sang; tous les saignements sont cafard peut rester debout, réagir au tou-
doutez pas s’ils ont déjà infesté votre contrôlés, quels qu’ils soient. cher et se déplacer.
logement ! C’est tellement difficile de s’en Qui plus est, le cafard respire grâce à de La tête du cafard isolée survit aussi.
débarrasser... petits trous d’aération, nommés spiracles, Elle fonctionne pendant quelques heures
Quelques spécialistes des cafards pré- situés dans chaque segment de son corps. et agite ses antennes dans tous les sens
tendent même que ces insectes peuvent Les neurones de sa tête ne contrôlent pas jusqu’à ce qu’elle n’ait plus d’énergie. Si
vivre sans tête. Cela est vrai : leur corps sur- la respiration et le sang ne transporte pas on lui donne des substances nutritives et
vit ainsi plusieurs semaines. d’oxygène dans le corps. qu’on la conserve au frais, elle survit plus
Comment les cafards – et d’autres longtemps.
insectes – survivent-ils à une décapitation? Le cafard respire Cependant, Nicholas Strausfeld, neu-
Pour répondre à cette question, il est néces- robiologiste à l’Université d’Arizona, pré-
saire de comprendre pourquoi l’homme ne par le corps cise que le corps du cafard fournit
peut pas vivre sans tête. Ce sont les spiracles qui véhiculent l’oxy- beaucoup d’informations sensorielles au
D’abord, la décapitation d’un homme gène dans tous les tissus à l’aide de tubes cerveau, qui ne fonctionne pas correcte-
entraîne une perte de sang et une dimi- nommés trachées. ment de façon autonome. Par exemple,
nution de la tension artérielle, qui empê- La blatte est aussi un animal à sang quand la tête est séparée du corps, le cer-
chent l’approvisionnement en oxygène froid. Par conséquent, elle ne dépense pas veau ne mémorise plus rien.
et en nutriments des différents tis- d’énergie pour se chauffer et a besoin de La décapitation du cafard semble un
sus et organes vitaux. moins de nourriture que l’homme. sujet macabre, mais les scientifiques ont
En outre, l’homme res- Elle peut survivre des semaines obtenu des résultats intéressants en tra-
pire par la bouche ou avec un seul repas ; si elle n’est pas vaillant avec des corps sans tête ou des
le nez, et c’est le système nerveux dérangée par un prédateur, elle ne têtes sans corps. Par exemple, la perte
central qui contrôle les mouve- bouge presque pas pour écono- de la tête prive le corps d’hormones qui
ments des poumons ; sans miser ses ressources. contrôlent la croissance ; c’est ainsi que
tête, pas d’inspiration ni d’expiration L’entomologiste Christophe Tip- les biologistes ont mieux compris la méta-
possibles. Sans tête, pas de nourriture ping, du Collège Delaware Val- morphose et la reproduction des insectes.
non plus : l’homme mourrait de faim si ley aux États-Unis, a décapité Ils ont aussi montré comment fonction-
tant est qu’il survive aux autres consé- des blattes (Periplaneta americana)sous nent les neurones d’insectes – répartis
En bas : © Shutterstock/Mau Horng, en haut : © Shutterstock/Sergey Toronto

quences d’une décapitation. un microscope et a fermé la blessure avec le long du corps sous forme de ganglions.
Il en est autrement pour les cafards. de la cire afin qu’elles ne se dessèchent pas; En conséquence, le cafard n’est pas
Leur système circulatoire est différent. Chez un couple de cafards a ainsi vécu plu- immortel ; mais, sans tête, il peut sur-
l’homme, pour que le sang circule dans le sieurs semaines dans un bocal. vivre quelques semaines.
vaste réseau de vaisseaux, et notamment En outre, les cafards et d’autres
dans les petits capillaires, il faut qu’il soit insectes ont des amas de cellules ner- Charles Choi est journaliste scientifique
maintenu sous forte pression. Le cafard a veuses distribués le long du corps, dans à New York.

38] Opinions © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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Glossaire
musical Quelques rappels de solfège pour mieux se repérer dans ce numéro.

.➜ Gamme. entre la troisième note et la quatrième (mi et fa) et


Une gamme est une succession de notes disposées entre la septième et la huitième (si et do). Dans la
dans l’ordre des fréquences croissantes (ou décrois- gamme de la mineur, les demi-tons sont situés entre
santes). Pour former une gamme diatonique, on uti- la deuxième note et la troisième (si et do), entre la cin-
lise sept notes (do, ré, mi, fa, sol, la, si) de noms quième et la sixième (mi et fa) et entre la septième
différents, la huitième étant la répétition de la pre- et la huitième (sol dièse et la).
mière à l’octave supérieure (do dans cet exemple). Les
notes – ou degrés – de la gamme diatonique ne sont .➜ Rythme.
pas séparées d’un même intervalle. La mesure, le rythme et le mouvement fixent le
déroulement temporel d’un morceau. La mesure est la
.➜ Tons et demi-tons division en parties égales d’un morceau de musique.
Les intervalles qui séparent les notes de la gamme dia- Une mesure contient plusieurs notes et des silences ;
tonique sont soit des tons, soit des demi-tons. Les notes elle est délimitée par des barres de mesure. Une mesure
do et ré sont séparées d’un ton ou de deux demi-tons se subdivise généralement en deux, trois ou quatre
(un demi-ton de do à la note intermédiaire et un demi- temps. Tous les temps d’une mesure n’ont pas une égale
ton de cette note intermédiaire à ré). Cette note inter- importance. Dans une mesure à deux temps, le pre-
médiaire est nommée do dièse quand elle est obtenue mier est un temps fort, le second un temps faible. Dans
en élevant la note inférieure ; obtenue en abaissant la une mesure à trois temps, le premier est fort, le
note supérieure, elle se nomme ré bémol. deuxième et le troisième sont faibles. Dans une mesure
à quatre temps, le premier et le troisième sont forts,
.➜ Degrés de la gamme les deux autres faibles. Le rythme est caractérisé par
Chaque son peut être la première note d’une gamme. les durées des notes et des silences dans une phrase
Chaque degré, quelle que soit la note qui le représente, musicale. La multitude des combinaisons possibles
a un nom qui caractérise la position qu’il occupe dans est une des principales richesses de la musique. Le
la gamme. À cette position correspond une fonction. mouvement est la vitesse à laquelle on doit exécuter
Ainsi, le premier degré se nomme tonique, le deuxième un morceau : c’est le tempo.
sus-tonique, le troisième médiante, le quatrième sous-
dominante, le cinquième dominante, le sixième sus- .➜ Tessiture.
dominante, le septième sensible et le huitième La tessiture est l’étendue moyenne des hauteurs de
octave ou tonique. notes que l’instrumentiste (ou le chanteur) couvre
avec aisance. Ce terme suppose l’absence de prouesse
✔ Interprétation .➜ Accords et ensembles de notes dans la formulation de la note. L’étendue complète d’un
Outre sa terminologie
Un tétracorde est une succession de quatre sons instrument ajoute à la tessiture des notes extrêmes
technique, l’écriture (do, ré, mi, fa). Par extension, un hexacorde est une dans le grave ou dans l’aigu.
musicale utilise aussi succession de six sons. Un accord est un ensemble
des expressions spécifiques de sons entendus simultanément. Un accord, par .➜ Timbre.
indiquant aux musiciens
comment interpréter exemple do-mi-sol, peut subir ce que l’on nomme des Un son a quatre qualités : la durée, la hauteur, l’inten-
l’œuvre. Les termes, renversements. Ainsi, dans le premier renversement, sité et le timbre. Le timbre traduit la perception que
généralement indiqués mi devient la note la plus basse (mi-sol-do), et dans l’on a des sons. Il fait que l’on perçoit un son sourd, sec,
en italien sur les partitions,
sont expressifs : affettuoso, le deuxième renversement, c’est le sol (sol-do-mi). moelleux, doux, métallique, cristallin, etc.
agitato, con anima, con
expressione, con spirito .➜ Mode. .➜ Fréquence.
(avec esprit), grazioso, Le mode indique une disposition particulière des inter- Dans une onde sonore, la fréquence correspond au
maestoso (majestueux),
moderato, vivace, voire valles de la gamme. La musique tonale s’organise en nombre de périodes par unité de temps. Elle se mesure
vivacissimo. Ces termes deux modes, le majeur et le mineur. La gamme de do en hertz. Elle correspond à la perception auditive de la
évoquent les émotions majeur est le modèle des gammes majeures, la gamme hauteur. Plus la fréquence est élevée, plus le son est
que le musicien doit
transmettre à l’auditeur. de la mineur, celui des gammes mineures. Dans la aigu. L’oreille humaine perçoit entre 20 et 20000 hertz.
gamme de do majeur, les demi-tons sont situés Le la du diapason a une fréquence de 440 hertz.

40] Glossaire © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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anthropologie.lma1010.xp 13/10/08 12:00 Page 42

Anthropologie

Victor A. Stoichita et Bernard Lortat-Jacob

La musique ne peut pas être étudiée isolément, eux sont d’une autre espèce. Les Pygmées Aka de la
forêt centrafricaine utilisent des formes complexes
car elle est indissociable du contexte social de jodel (l’équivalent des yodels des Alpes) pour com-
où elle est pratiquée. muniquer durant la chasse, mais n’y voient de la
musique que lorsqu’une pulsation régulière sous-
tend la polyphonie. En Roumanie, les lamentations

C e qu’est la musique relève apparemment de


l’évidence. On le sait par intuition et même les
scientifiques les plus exigeants ne semblent pas
s’inquiéter de sa définition. Mozart, c’est de la musique
bien sûr. Le bruit du TGV, non. Qu’en est-il du « free
funéraires ont beau être versifiées selon un rythme
régulier et portées par des courbes mélodiques bien
identifiables, elles ne sont pas classées parmi les chants
(cântece), mais plutôt parmi les pleurs (bocete).

jazz », de la techno ou du rap? Dans les journaux et


dans la rue, certains n’y voient que du bruit, et les
Les limites de l’intuition
avis commencent à diverger. Face à ce problème, certains spécialistes proposent
Le problème est ancien, par exemple, Berlioz d’abandonner purement et simplement le concept de
comparait la musique chinoise à des hurlements de musique ou d’en restreindre l’usage aux traditions
chats. Obsessionnellement attelée à la tâche géné- où les acteurs eux-mêmes l’emploient (dans la tra-
reuse de réconcilier tout le monde, la science mit un dition classique occidentale et dans certaines musiques
certain temps à lui trouver une réponse. La plus com- populaires d’Europe, d’Amérique du Nord, de
munément admise, celle proposée par l’anthropologue l’aire latino-américaine, pour l’essentiel). D’autres,
britannique John Blacking (1928-1990) en 1973, consiste au contraire, proposent de redéfinir la notion, et de
à considérer la musique comme du « son humainement l’aborder comme une forme d’action.
LES AUTEURS organisé ». Mais cette définition n’exclut pas la langue. Dans la tradition classique occidentale, il est cou-
Elle n’écarte pas non plus les cloches des vaches, les rant de distinguer les « œuvres » (matérialisées par des
klaxons, les sonneries des téléphones portables, les indi- partitions écrites) de leurs «interprétations». Les appren-
catifs radiophoniques, ni même le TGV , dont les tis musiciens (et les musicologues) étudient les pre-
acousticiens travaillent à aménager les propriétés mières comme des objets finis, dûment référencés. Mais
sonores pour qu’elles satisfassent l’oreille d’un son ras- lorsqu’on la rapporte à l’ensemble des pratiques musi-
Victor A. STOICHITA est chargé surant, confortable, plaisant enfin. Si le son musical se cales observables dans le monde, cette manière de sépa-
de mission à la Cité définit de cette façon, il nous faut revoir nos pratiques rer les choses devient un cas particulier. Ce qui se donne
de la musique, à Paris. scientifiques, qui accordent une place dès lors dispro- à voir est le plus souvent une interaction, en partie
Bernard LORTAT-JACOB est
directeur de recherche au CNRS. portionnée à ses manifestations les plus prestigieuses! sonore, dans un système de vastes échanges impliquant
À peine suffisante pour reconnaître notre propre les sons bien sûr, mais aussi des objets, d’autres humains,
musique, l’intuition l’est encore moins pour abor- des animaux, des divinités, etc.
der et définir celle des autres. Dans une grande par- Dans le Haut Atlas marocain par exemple, l’ah-
tie du monde arabe, peut-on parler de musique wash est non seulement une forme musicale exécu-
dans une situation où le chant est essentiellement tée collectivement, mais aussi la fête dans laquelle
un embellissement de la parole, et la musique ins- elle s’inscrit. Il est en fait bien difficile de séparer la
trumentale une imitation du chant ? Dans le Nord du musique, comme objet, de la fête, comme proces-
Canada, les « jeux de gorge » sont, pour les Inuit, sus. Lorsque celle-ci « ne prend pas », on dit com-
des jeux, au même titre que les jeux de balle, mais munément non pas que l’ahwash n’a pas réussi, mais,
sans rapports avec les chants des chamanes, qui pour plus radicalement, qu’il n’a pas eu lieu. Les tambours

42] Anthropologie © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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© Shutterstock
résonnèrent pourtant, et l’on chanta. Ici, la musique soit autonome. L’anthropologie a précisément pour
n’apparaît pas comme un « objet », posé au milieu vocation de relever les liens profonds qu’elle entre-
de la collectivité, mais comme une forme d’interac- tient avec les autres réalités de la vie sociale. S’y incar-
tion qui l’infuse tout entière. D’autres exemples indi- nent des normes et des valeurs collectives, mais aussi
quent qu’à l’échelle du monde, cette façon de voir (et, surtout), elle est un moyen d’action. Le champ
les choses n’est nullement anecdotique. musical se dote ainsi d’une grande extension, qui
Dans la forêt tropicale de Nouvelle-Guinée, les recouvre toutes les organisations impliquant le sonore
Kaluli chantent leurs émotions (surtout les plus tristes) et auxquelles les humains attribuent des effets sur
en imitant le chant de certains oiseaux qui les d’autres humains, des animaux, des divinités ou
entourent. Aux yeux des Kaluli, ces derniers reflè- l’ordre cosmique. 1. L’AHWASH,
dans le Haut Atlas
tent les âmes des morts, en chantant eux aussi leur D’une façon générale, l’anthropologie musicale
marocain, est une forme
nostalgie à proximité de certains lieux marquants de s’attache à montrer les liens qui unissent les expres- musicale collective,
la vie collective (près du village, de certains cours sions sonores d’un groupe à des événements rituels, mais aussi la fête
d’eau, de certaines clairières, etc.). Dans un écosys- à des périodes de l’année, à des occasions festives, à où elle s’inscrit.
tème sonore et spirituel aussi étroitement imbri- des pas de danse, etc. Présentée ainsi, sa démarche
qué, aucun ensemble ne se prête à être isolé comme semble fondamentalement distincte de celle des
« de la musique », au sens que le terme recouvre habi- sciences exactes. L’expérimentation implique au
tuellement. L’anthropologue Steven Feld, de l’Uni- contraire de mesurer et contrôler avec minutie
versité du Nouveau-Mexique, propose donc les paramètres sonores et la manière dont les sujets
d’abandonner cette notion, et de suivre plutôt la façon interagissent avec eux. En d’autres termes, les
dont les Kaluli construisent et ressentent leurs sciences exactes paraissent étudier la musique
émotions, en s’appuyant sur l’acoustique, la topo- « hors contexte », tandis que les sciences humaines
Bernard Lortat-Jacob

graphie et l’ornithologie vernaculaires. et sociales la verraient « en contexte ». Mais cette


D’autres anthropologues préfèrent conserver opposition est fallacieuse, car – la sociologie des
l’usage du concept de musique, en s’appuyant sur
l’idée que l’homme dispose d’une capacité à détacher
les sons de leurs causes physiques manifestes. Cette
capacité serait à la fois commune et propre à l’es-
pèce humaine. Comme le rappelle le philosophe
britannique Roger Scruton : « Pour entendre la
musique, il faut être capable d’entendre un ordre
qui ne nous informe pas sur le monde physique, qui
se tient à l’écart de l’enchaînement habituel des causes
et des effets, et qui est irréductible aux réalités qui
lui ont donné physiquement naissance. » Une telle
aptitude est exploitée dans toutes les sociétés
humaines, et il est improbable que les animaux la par-
tagent (alors même qu’ils sont eux aussi sensibles aux
Bernard Lortat-Jacob

sons et aux informations qu’ils véhiculent).


Toutefois, le fait que la musique soit une repré-
sentation mentale, requérant des aptitudes haute-
ment spécialisées, n’implique pas pour autant qu’elle

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Anthropologie [43


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C. Guillebaud, 2008
dessins de sol représentant les serpents grâce à du
sable coloré. L’efficacité du rituel repose sur l’intime

C. Guillebaud, 2008
fusion de l’ensemble, dont la musique est un élément
essentiel, mais qui ne déploie ses effets qu’en lien
avec les autres. Elle ne se prête donc pas à être iso-
lée comme un « stimulus » auquel correspondraient
2. CERTAINS RITUELS sciences l’a montré – une expérience de laboratoire des effets spécifiques. Un tel découpage ne permet-
du Kerala, en Inde, est elle aussi saturée de déterminants. Elle met en œuvre trait de comprendre ni pourquoi ni comment les
associent des dessins des réseaux complexes d’humains et de machines formes sonores varient, et il ne rendrait pas non plus
au sol (à gauche), des
–appareils de mesure, opérateurs, outils statistiques, compte du pouvoir dévolu aux rituels où elle inter-
offrandes et de la musique
(à droite). locaux, revues, crédits, etc. – qui chacun participe à la vient. Pour comprendre ces aspects fondamentaux
construction du fait de science. de la musique, il est nécessaire de la considérer comme
Ce que sait en tout cas l’anthropologue, c’est un mode de relation et d’action.
que la musique – sa production, son audition et toute
opération qui vise à en appréhender la structure –
mobilise toujours un ensemble d’humains et souvent
Un mode de relations
aussi d’objets. Postuler une autonomie du son musi- En Transylvanie non plus, la musique ne peut être
cal est une vue de l’esprit – selon nous étroite –, et ce réduite à un simple stimulus : les musiciens profes-
d’autant plus que l’anthropologie contemporaine sionnels tsiganes de la région savent qu’il est possible
aspire à s’ouvrir à des pratiques nouvelles, centrées de faire pleurer l’assistance, dans un enterrement, avec
sur les techniques de reproduction elles-mêmes des mélodies de danse destinées en principe aux
✔ BIBLIOGRAPHIE facilitées par l’utilisation du son numérique. Aisé- occasions festives, comme les mariages. Au chevet d’un
F. Bonini-Baraldi, All the joy ment dupliqué, réutilisable de multiples façons, un mort, l’allégresse et les souvenirs évoqués par une mélo-
and pain of the world même enregistrement peut alors se prêter à un jeu die des jours heureux peuvent provoquer une nostal-
in a single melody.
A Transylvanian case-study d’expériences esthétiques théoriquement illimité, cha- gie bien plus grande que les airs lents et tristes que
on musical meaning and cune de ses écoutes offrant un cadre de compréhen- l’on associe normalement à ce genre d’événement. Si
emotion, Music perception, sion renouvelé. La musique techno par exemple, selon la même forme musicale provoque des réactions à ce
à paraître, 2009. Mark Butler, de l’Université de Pennsylvanie, à Phi- point contrastées, c’est que son efficacité dépend, là
C. Guillebaud, Le chant ladelphie, s’écoute aussi bien sur une piste de danse encore, autant du réseau où elle apparaît et qui lui donne
des serpents. Musiciens qu’en voiture ou chez soi. La soumettre à une ana- un sens (ici le mort, ses proches, la communauté vil-
itinérants du Kerala, lyse musicologique n’est jamais qu’une façon parmi lageoise, le souvenir des autres morts...), que de ses
CNRS éditions, 2008.
d’autres de l’écouter et de la comprendre. Cette diver- caractéristiques structurelles intrinsèques.
V. A. Stoichita, Fabricants sification des contextes d’écoute fait écho aux pra- Fondée sur des cas particuliers, l’hypothèse se
d’émotion. Musique tiques de mixage des disc-jockeys –les DJ – qui donnent prête à être généralisée. Elle stipule que la musique
et malice dans un village à écouter conjointement des disques différents, fai- est une construction active, dotée d’une forme
tsigane de Roumanie,
Publications de la Société sant émerger des propriétés musicales nouvelles. d’efficacité au sein d’un ensemble de relations
d’ethnologie, Nanterre, 2008. Du fait des interactions complexes dans lesquelles sociales. Cette façon de voir les choses est commune
elle s’inscrit, il est souvent difficile de déterminer les à de nombreux travaux menés actuellement par des
R. Scruton, The Aesthetics
of Music, Clarendon Press, effets que la musique aurait en propre. Au Kerala anthropologues. Ils prennent acte des difficultés à
Oxford, 1997. par exemple, en Inde, les rituels propitiatoires des- rechercher des universaux dans une musique arbi-
tinés aux divinités serpents combinent des offrandes trairement isolée, et tendent à explorer les rela-
B. Lortat-Jacob, Musiques de nourriture et de musique (textes, chants et musique tions que cet objet, sous toutes ses formes et avec
en fête, Publications
de la Société d’ethnologie, instrumentale) jouée par des musiciens spécia- tous ses sens, entretient avec les pratiques sociales
Nanterre, 1994. listes, qui réalisent également à cette occasion des et l’imaginaire des Hommes. ■

44] Anthropologie © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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373-Harpe-Gautier.ata_10_10.xp 13/10/08 19:54 Page 46

Physique

Faire vibrer l’air avec


François Gautier, Jean-Loïc Le Carrou et Vincent Doutaut

Du frottement d’une corde


u
jusqu’au rayonnement acoustique de l’instrument entier,
les physiciens élucident les propriétés de la harpe
pour développer des outils d’aide à la facture instrumentale.

© Shutterstock/Glauco
L e 9 mars 1967, un étrange instru-
ment de « musique » est inventé…
par Gaston Lagaffe dans le journal
Spirou. Ce gaffophone tient plus de l’en-
gin de démolition par les nombreux dégâts
objectifs, d’autres reposent sur la per-
ception subjective de l’instrument par
l’auditeur. Pourtant, les implications éco-
nomiques font de la qualité un enjeu
majeur, car elle justifie souvent des dif-
nous détaillerons les spécificités de la
harpe. Enfin, nous verrons en quoi la com-
préhension de la physique de l’instrument
est utile au luthier.

que ses vibrations ont entraînés que de férences de prix établis.


la harpe dont il est pourtant une sorte Les instruments de musique résultent
Un modèle à cordes
d’avatar. À l’occasion d’un concours, d’un processus d’optimisation, par approxi- Les instruments à cordes sont classés
quelques amateurs se risquèrent à mations successives, sur lequel les con- selon la façon dont le son est produit : on
construire de vrais gaffophones, mais traintes économiques pèsent en permanence. distingue ainsi les instruments pour les-
aucun n’a intégré d’orchestre sympho- Par exemple, aujourd’hui, les accords inter- quels des sollicitations sont entrete-
nationaux de protection de nues (la corde frottée du violon) et ceux
la faune et de la flore contrai- à cordes libres qui peuvent être frappées
TOUT GENTILHOMME DOIT AVOIR gnent la production d’instru- (le piano) ou pincées (la harpe ou la
ments nouveaux, en limitant guitare). Dans ce dernier cas, les oscil-
un coussin sur sa chaise, une femme par exemple les prélèvements lations résultent d’une perturbation de
vertueuse et une harpe bien accordée. de pernamboucs (un bois bré- l’état initial et constituent un phénomène
Proverbe irlandais du XIIe siècle silien) pour les archets ou de quasi périodique, s’amortissant avec le
palissandres pour les guitares temps. Rappelons que les vibrations
et les percussions. d’une corde sont la superposition de
nique, les harpistes préférant sans doute Ces contraintes entraînent un besoin contributions élémentaires, nommées
des instruments dont la qualité a fait ses de matériaux alternatifs et d’innovations modes, dont les fréquences sont des mul-
preuves, notamment ceux de facteurs qui ne peuvent venir que d’outils scienti- tiples entiers d’une fréquence dite fon-
renommés, tel Camac en France. fiques. Ils sont aussi nécessaires pour amé- damentale. Chaque mode de vibration
Ces instruments haut de gamme sont liorer la compétitivité des entreprises est doté de caractéristiques, tels sa fré-
le plus souvent fabriqués de façon arti- artisanales. Cela place l’étude de la phy- quence propre et son coefficient d’amor-
sanale. Mais comment définit-on la qua- sique des instruments de musique au cœur tissement qui traduit la rapidité avec
lité d’un instrument ? Il s’agit d’une d’un processus conduisant à une facture laquelle la corde retrouve son état initial
notion globale qui recouvre le rendu performante. Nous prendrons comme (avant pincement).
sonore, l’expressivité ou la facilité de jeu, exemple un instrument à cordes pincées, Le rôle du luthier est de concevoir un
et associe des critères d’ergonomie, de la harpe. Peu étudiée, elle a néanmoins fait dispositif mécanique robuste qui trans-
solidité, de tenue dans le temps, notam- l’objet d’analyses récentes dans notre labo- forme en son la vibration de la corde. En
ment en ce qui concerne l’accord de l’ins- ratoire. Ainsi, après avoir rappelé com- effet, la corde est, seule, quasi incapable de
trument. Certains de ces attributs sont ment fonctionne un instrument à cordes, mettre en mouvement l’air, et donc de créer

46] Physique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


373-Harpe-Gautier.ata_10_10.xp 13/10/08 19:54 Page 47

c une corde
© Shutterstock/Glauco

un son audible. Elle est donc associée à un cordes. La grande harpe, ou harpe de
système vibrant plan, une plaque nommée concert, utilisée dans l’orchestre sympho-
table d’harmonie (voir la figure 1). Cet élé- nique, est constituée de 47 cordes, fixées
ment a un rôle essentiel, celui du rayon- entre la console, en haut, et la table d’har-
nement acoustique, mécanisme par lequel monie, en bas. Cette dernière est constituée
la structure vibrante (principalement la d’une plaque faite de plusieurs couches, en L’ E S S E N T I E L
table) transmet son mouvement à l’air envi- bois et en fibres de carbone, dont la com- ✔ Le nombre
ronnant, mouvement ensuite propagé de position exacte est à la discrétion du luthier. de cordes d’une harpe
proche en proche jusqu’à nos oreilles. et les tensions qu’elles
Cependant, pour une plaque seule,
les rayonnements des deux faces créent
Couplages exercent influent sur
le son de l’instrument.
des contributions presque opposées qui sympathiques
ont tendance à s’annuler. L’introduction Cette plaque, trapézoïdale, est renforcée ✔ Les phénomènes
d’une cavité diminue ce phénomène de par plusieurs raidisseurs et par une barre vibratoires des cordes et
court-circuit acoustique en réduisant le centrale métallique. L’arrière de la table des éléments de la caisse
rayonnement de la face arrière de la est raccordé à une caisse de résonance de résonance sont étudiés
plaque. Enfin, l’aménagement de trous tronconique, tandis qu’une colonne sou- par les physiciens
dans cette cavité, des ouïes ou des évents, tient la console à l’avant. La difficulté d’ac- qui en identifient
produit une résonance des basses fré- corder l’instrument est connue, tant les les caractéristiques
quences qui augmente l’importance du tensions des cordes rendent l’équilibre principales.
champ rayonné dans ce registre de fré- mécanique précaire. Un jeu de sept
quences. La plupart des instruments à pédales reliées à un système de tiges arti- ✔ Les physiciens
cordes sont construits sur ce modèle, dont culant près de 1 500 pièces mécaniques mettent au point des outils
nombre de paramètres sont ajustables par différentes permet de modifier la lon- d’aide à la facture
le luthier. Le choix de l’artisan est un équi- gueur vibrante de chaque corde, et donc instrumentale qu’utilisent
libre entre son intuition et des règles issues sa fréquence fondamentale. les luthiers pour fabriquer
de l’analyse du fonctionnement acous- Autre particularité de l’instrument, des instruments
tique des instruments. les nombreuses cordes créent des réso- plus reproductibles.
Examinons maintenant une harpe. nances par sympathie: la vibration d’une
Connue depuis l’Antiquité sous sa forme corde donnée entraîne, essentiellement par
actuelle (elle est représentée sur un sceau couplage solide, c’est-à-dire via les points
sumérien), elle a néanmoins beaucoup évo- d’insertion des cordes et l’ensemble de l’ins-
lué et donné lieu à de multiples modèles trument, la vibration de ses voisines selon
selon la forme, la taille et le nombre de des amplitudes variables. En effet, le cou-

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Physique [47


373-Harpe-Gautier.ata_10_10.xp 13/10/08 19:54 Page 48

Console

© Shutterstock/Andrew Burns
Fourchette

Table
d’harmonie
Colonne
Caisse de 1. LA HARPE DE CONCERT est constituée de
résonance 47 cordes tendues entre la console et la table
Évent d’harmonie, celle-ci étant adossée à une caisse
de résonance ajourée d’évents. Une colonne
Pédale maintient l’instrument. Les pédales actionnent
© Camac

des fourchettes qui, selon leur position, modi-


fient la longueur vibrante des cordes.

plage entre des cordes est d’autant plus L’analyse de la harpe a montré que, pour
grand qu’il existe des relations simples entre les premiers modes, ceux dont les fréquences propres
les fréquences mises en jeu : une corde excite facile- sont les plus basses, le volume de la caisse de résonance
ment les cordes situées à l’octave (le rapport des fré- reste constant. Ces modes, sans grande importance
quences de vibrations est égal à 2) ou à la quinte de acoustique, correspondent à des mouvements vibra-
l’octave supérieure (le rapport est de 3/2). Ces cou- toires de la caisse autour de ses points de fixation.
plages sympathiques engendrent un phénomène de
halo sonore, qui est une signature acoustique de
l’instrument. Trop important, ce halo est gênant et peut
Les modes de l’instrument
rendre l’instrument injouable. Le luthier doit donc le En revanche, les modes de fréquences plus élevées
maintenir dans une limite raisonnable. entraînent un mouvement de flexion important de la
Du fait de ces couplages sympathiques, parmi table d’harmonie et modifient le volume interne de la
d’autres, les sons produits ont un grand nombre de cavité ; ils engendrent un rayonnement acoustique
composantes spectrales, dont les fréquences sont par- notable. C’est le cas de deux modes nommés T1 (le pre-
fois proches. Un autre type de couplage est dû à l’exis- mier mode de la table, ou mode de table) et A0 (le
tence de deux polarisations pour les cordes, premier mode de l’air, aussi nommé mode d’air ou
correspondant à deux mouvements vibratoires, l’un mode de Helmholtz). Les modes de table mettent en
dans le plan des cordes de la harpe et l’autre dans jeu principalement des vibrations de la table d’har-
un plan perpendiculaire passant par la corde jouée. monie, tandis que les modes d’air correspondent à des
Ces différents couplages donnent lieu à des mouvements importants des masses d’air situées au
phénomènes de battements et de décroissances mul- voisinage des évents; on parle de pistons d’air.
tiples. De quoi s’agit-il ? Les battements sont des fluc- Ces deux modes sont aisément identifiables sur une
tuations lentes de l’amplitude du son dues à des guitare: en bouchant l’évent avec un bloc de mousse,
interférences destructives et constructives entre des le mode A0 disparaît ; en ajoutant un poids sur la
composantes spectrales de fréquences proches. Le table, la fréquence du mode T1 est décalée vers les graves.
phénomène de décroissance multiple apparaît quand Le mode A0 amplifie les basses fréquences, car
plusieurs composantes du son sont amorties diffé- il donne lieu à une résonance qui relève les niveaux
remment : certaines sont dominantes au début du acoustiques autour de sa fréquence. Cet effet, nommé
son, mais s’éteignent plus rapidement que d’autres, bass-reflex, est utilisé dans certaines enceintes acous-
qui perdurent et sont dominantes à la fin du son (le tiques. Son rôle est important dans le cas de la gui-
son est alors dit rémanent). Voyons maintenant le tare classique, où les modes A 0 et T 1 ont des
mouvement vibratoire de la table d’harmonie, élé- fréquences voisines respectivement de 100 et 200
ment essentiel du rayonnement acoustique. hertz. Petite, la table d’harmonie de la guitare

48] Physique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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rayonne mal, c’est-à-dire de façon inefficace, les fré- a b


quences inférieures à environ 100 hertz, cela à cause
du phénomène de court-circuit acoustique. Aussi,
accorder A0 à cette fréquence renforce le rayonne-
ment de la guitare dans une plage de fréquences c

Intensité croissante
où la table seule fonctionne mal.

Un instrument
en cours d’optimisation
Si la résonance du mode A0 est une caractéristique acous-
tique importante pour une guitare, qu’en est-il pour
une harpe? Des expériences lors desquelles on a bou-
ché tous les évents et ajouté des masses sur la table
d’harmonie d’une harpe ont permis d’identifier A0 et T1 2. LA PRODUCTION D’UN SON avec une harpe se déroule
à des fréquences d’environ 170 et 150 hertz. Com- selon plusieurs étapes: le doigt excite la corde (a, en rouge)
ment cela se traduit-il? L’effet bass-reflex est moins mar- qui communique son mouvement à la table d’harmonie (b, en
qué que dans le cas de la guitare, car les phénomènes noir) et crée un rayonnement sonore, visible sur la carte d’in-
d’amortissement sont plus importants et la présence tensité acoustique (c).
d’autres modes que A0 et T1 rend la réaction de la y
table plus complexe et masque l’effet. Et surtout, la x
fréquence de A0 est trop élevée! Dans la harpe, le rôle
attendu de l’effet bass-reflex serait de compléter le rayon- a
nement en basses fréquences de la table, là où le
court-circuit acoustique est important. Pour cela, la fré-
quence de A0 devrait être faible, et au moins infé- Table
rieure à celle de T1. Cette condition n’est pas remplie: d’harmonie
la harpe n’utilise donc pas l’effet amplificateur que l’on
pourrait attendre de A0.
De fait, dans une harpe, les évents sont d’abord
conçus pour faciliter… un accès aux cordes ! En outre,
le voisinage des évents est modifié par la présence du x
corps de l’instrumentiste. Dans une harpe, l’effet bass- z
reflex n’est donc pas encore optimisé, ou plutôt le pro- x
y F. Gautier et al.
cessus, opéré par l’histoire de la musique, est ici z
inachevé. Cela peut s’expliquer par le nombre de
harpes fabriquées, qui est bien moins important que
le nombre de guitares, pour lesquelles le processus
b
d’optimisation est plus abouti. La harpe est donc un
instrument en évolution. Table
Comment les cordes et la table sont-elles couplées? d’harmonie
Une image peut aider à répondre. L’énergie qu’une Intensité croissante
corde transmet à la table est comparable à l’eau d’un
seau que l’on vide dans une mare. Quand le seau est
vidé rapidement, la mare est agitée, ce qui traduit un
couplage fort: la vibration et donc le son produit sont
de grandes amplitudes, mais plutôt brefs. À l’in-
verse, quand le seau est vidé lentement, le couplage
est faible: le son créé est modéré, mais dure longtemps.
Dans une harpe, ce degré de couplage est mesuré
F. Gautier et al.

par l’admittance. Il s’agit du rapport, dans le domaine


des fréquences, entre la vitesse vibratoire en un point
(celle de son déplacement périodique selon un axe
perpendiculaire au plan de la table) et la force appli- 3. L’ANALYSE MODALE d’une harpe consiste à déterminer
quée pour entraîner cette vitesse. Ce paramètre ses modes de vibration, c’est-à-dire les fréquences et les
champs vibratoires associés. On identifie ainsi le champ
dépend de la fréquence de la corde et de sa posi-
vibratoire de l’instrument, associé au premier mode d’air,
tion sur l’axe où sont fixées les cordes : on peut nommé mode de Helmholtz et noté A0 (a). On identifie
donc représenter l’admittance sous forme d’un plan aussi les champs vibratoires correspondant aux premiers
position/fréquence où les cordes sont notées par des modes de la table d’harmonie (b).

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LES AUTEURS points. Pour ces derniers, l’abscisse est la quoi, parmi les « ventres » des différents
position du point d’attache et l’ordonnée, modes de flexion de la table (les régions
la fréquence fondamentale de la corde. pour lesquelles le champ vibratoire de ce
L’ensemble de ces points constitue une mode est maximal), celui qui est dans la
trajectoire (voir la figure 4). partie supérieure de l’instrument (la plus
souple) a une amplitude supérieure à celle
de ses voisins. Ce ventre, plus marqué que
La carte d’admittance les autres, est d’autant plus haut sur l’ins-
Quelles informations en tire le luthier ? trument que l’ordre de ce mode est élevé.
Les variations de l’admittance le long de La carte d’admittance met en évidence
cette trajectoire constituent un indica- ce résultat: quand la fréquence augmente,
teur de l’homogénéité de l’instrument. le nombre de ventres visibles augmente
François GAUTIER est professeur Lorsque le long de la trajectoire l’admit- (un ventre pour une fréquence de 200 hertz
au Laboratoire d’acoustique tance varie trop ou de façon chaotique, les et six à 850 hertz), les régions pour les-
de l’Université du Maine conditions de couplage entre les cordes et quelles l’admittance est la plus élevée
(CNRS UMR 6613) et à
l’École nationale supérieure la table sont alors très fluctuantes d’une (les régions noires de la carte de la figure 4)
d’ingénieurs du Mans. corde à l’autre : certaines cordes sonnent correspondant aux ventres de grande
Jean-Loïc LE CARROU est maître trop, et d’autres trop peu. L’artisan en amplitude. Du point de vue acoustique,
de conférences à l’Institut Jean déduit alors les différences d’amplitude ce phénomène a une conséquence impor-
Le Rond D’Alembert dans l’équipe
Lutheries-acoustique-musique et de décroissance entre les cordes. Grâce tante en termes de directivité.
(CNRS UMR 7190) de l’Université à ces renseignements, il peut diagnosti- En effet, le rayonnement acoustique
Pierre et Marie Curie, à Paris. quer les notes donnant lieu à un son de de l'instrument peut être décrit à l'aide de
Vincent DOUTAUT dirige forte amplitude, mais s’atténuant rapi- sources élémentaires équivalentes nommées
le pôle d’innovation de
l’Institut européen des métiers dement (couplage fort) ou un son d’am- monopoles acoustiques. La répartition dans
de la musique, au Mans. plitude plus faible, mais durant plus l'espace de ces monopoles révèle les zones
longtemps (couplage faible). Cette carac- actives de l'instrument, c'est-à-dire les
téristique, importante pour le musicien, sources acoustiques du système. Les études
est ainsi mesurée objectivement par des menées dans notre laboratoire montrent que
paramètres physiques pertinents. les sources acoustiques équivalentes à l’ins-
Le luthier influe sur la carte d’admit- trument se déplacent vers sa partie supé-
tance, sans le savoir, en modifiant la géo- rieure lorsque la fréquence augmente.
métrie de la table et par le choix des L’ingénierie mécanique a notablement
matériaux. La trajectoire est quant à elle évolué depuis 50 ans grâce aux modèles
fixée par les fréquences de jeu et les posi- numériques qui mettent en évidence les
tions des points d’accrochage. effets de modifications structurelles et évi-
Le physicien Chris Waltham, de l’Uni- tent la construction de prototypes longs et
versité de Vancouver, au Canada, a déve- coûteux à réaliser. La lutherie utilise aujour-
loppé une interprétation physique de cette d’hui ces outils pour guider ses évolutions.
carte d’admittance. La table d’harmonie Les artisans disposent ainsi d’un pro-
est moins épaisse près de la console qu’à totype virtuel dont la conception est assis-
proximité du pied de la colonne. C’est pour- tée par ordinateur. Toutefois, la connaissance

316-400 hertz 400-500 hertz 500-630 hertz

1 000
Intensité croissante
Distance (en millimètres)

800

600

400
F. Gautier et al.
© C. Waltham

200
Fréquence (en hertz)
200 400 600 800

4. LA CARTE D’ADMITTANCE d’une table d’harmonie de harpe décrit le 5. CARTE D’INTENSITÉ ACOUSTIQUE rayonnée par une harpe de
degré de couplage entre cordes et table (plus il est fort, plus la zone est concert pour trois bandes de fréquences (pour chacune, à gauche, la table
noire), qui dépend de la fréquence et de la position sur l’axe de l’instrument. d’harmonie et à droite, les évents). En basses fréquences, le son est sur-
Chaque corde est représentée par un point, dont l’abscisse est la fréquence tout émis par la partie inférieure, la plus large. Quand la fréquence aug-
fondamentale de la corde et l’ordonnée la position de son point de fixation. mente, les régions de forte intensité acoustique se déplacent vers le haut.

50] Physique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


373-Harpe-Gautier.ata_10_10.xp 13/10/08 19:54 Page 51

LE DOIGT ET LA CORDE

P
our émettre un son, le musicien pince la corde de l’ins-
trument. Cette opération modifie l’état initial et met en
oscillation des cordes, ce qui produit un son. Dans
cette première étape, l’interaction du doigt et de la
corde joue un rôle essentiel, car l’instrumentiste contrôle
de nombreux paramètres rendant l’excitation dépendante de sa mor-
phologie. Pour la harpe de concert, le pincement de la corde s’ef-
fectue par la pulpe du doigt et peut se décomposer en deux étapes
avant le lâcher. D’abord, le musicien tire la corde jusqu’à exercer
une tension maximale, puis laisse glisser la corde sur sa première
phalange. Cette façon d’attaquer la corde est caractéristique du
son de chaque harpiste, ce qui rend possible l’identification de l’ins-
trumentiste dès les premières notes jouées. Pour approfondir notre
connaissance sur ce pincement et en caractériser les paramètres
physiques discriminants, nous avons mis au point un modèle de
cette interaction tenant compte de l’élasticité du doigt et du frotte-
ment (similaire à celle d’un archet sur une corde de violon). Le geste
instrumental étant rapide, nous avons obtenu les paramètres d’un
tel modèle à l’aide d’une caméra rapide. Les déplacements du
doigt et de la corde au cours du pincement ainsi mesurés, nous
avons estimé les paramètres de l’interaction : l’élasticité du doigt
et les caractéristiques de frottement, variables selon les instru-
mentistes, rendent compte de certaines différences acoustiques

© C. Luzzati
que l’on peut percevoir entre les musiciens. Là encore, le modèle
physique permet d’éclairer le fonctionnement de l’instrument.

des caractéristiques mécaniques d’un ins- démarche a été entamée au Laboratoire


trument, qui sont les données qu’utilise ce d’acoustique de l’Université du Maine
type de modèle, n’est pas toujours aisée. En (LAUM) depuis plusieurs années, en parti-
effet, les paramètres mécaniques du bois culier grâce à des projets d’élèves de l’École
varient souvent selon les échantillons et nationale d’ingénieurs de l’Université du
dépendent en outre des conditions hygro- Maine (l’ENSIM) en lien avec le pôle d'in-
métriques et thermiques. Les caractéris- novation de l’Institut technologique euro-
tiques des liaisons mécaniques, tels les péen des métiers de la musique (l’ITEMM)
collages, ainsi que les précontraintes intro- et les activités de l’Union nationale de la fac-
duites dans l’instrument lors de la fabrica- ture instrumentale (l’UNFI). Pour le luthier,
tion sont également difficiles à quantifier. quatre applications sont visées. ✔ BIBLIOGRAPHIE
Néanmoins, les informations fournies par D’abord, l’établissement d’une sorte J.-L. Le Carrou, Vibroacoustique
de la harpe de concert,
ces modèles sont riches et révèlent des quan- de carte d’identité technique, qui facilite la Musique et Technique, Ed. ITEMM,
tités physiques difficilement mesurables, traçabilité des interventions tout au long Le Mans, 2008.
comme les transferts ou les couplages entre de la vie de l’instrument. En cas de res-
certaines parties du système. Le prix à payer tauration ou de réparation, les comporte- C. Waltham et al., Vibrationnal
characteristics of harp
pour faire « chanter les équations » est le ments d’origine peuvent ainsi être retrouvés soundboards, Journal of the
temps de calcul. et l’on mesure la qualité d’une interven- Acoustical Society of America,
tion, par exemple le revernissage. Ensuite, vol. 124 (3), pp. 1774-1780, 2008.
l’artisan s’assure de la reproductibilité d’un
L’aide à la facture procédé de fabrication en archivant des fré-
J.-L. Le Carrou et al., Experimental
study of A0 and T1modes of
Les caractéristiques vibratoires et acous- quences modales à différents stades. Les the concert harp, Journal of
tiques d’un instrument sont utiles pour outils métrologiques aident également au the Acoustical Society of America,
vol. 121 (1), pp. 559-567, 2007.
l’analyse de son fonctionnement. Ces carac- choix du matériau. Enfin, on peut confec-
téristiques sont accessibles via nombre tionner des copies d’un instrument de réfé- A. Chaigne, Comprendre la guitare
d’outils, mais il s’agit le plus souvent d’ins- rence, non pas uniquement en copiant sa acoustique, Pour la Science,
Dossier n° 52, pp. 74-75,
truments de laboratoire difficiles à mettre géométrie, ses matériaux et son aspect, mais juillet 2006.
en œuvre chez les artisans luthiers. en reproduisant ses modes de vibration.
Aujourd’hui, des outils métrologiques Si Gaston Lagaffe avait eu vent de ces I. Brémaud, Diversité des bois
dédiés, à coût réduit, portables et robustes outils, son gaffophone n’aurait sans doute utilisés ou utilisables en facture
d’instruments de musique,
sont développés pour répondre aux besoins pas été utilisé pour mettre en déroute des Thèse de doctorat, Université
de la profession. À titre d’exemple, cette chasseurs de baleines ! ■ de Montpellier II, 2006.

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Physique [51


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Physique

Frederick R. Matzen/Shutterstock
M iles Davis, Chet Baker,
Wynton Marsalis… Tous les
grands trompettistes vibrent avec
leur musique. Sous l’effet de la puissance
sonore, ils sentent sous leurs doigts les
su introduire les cuivres
avec brio dans leur musique.
Aujourd’hui, la majorité des instruments
à vent de type cuivre sont constitués de
laiton, un alliage de cuivre et de zinc.
vibrations de leur instrument. À tel point, Les plus courants dans les orchestres sont,
L’ E S S E N T I E L parfois, que le public « vibre » avec eux. outre la trompette, le trombone à coulisse,
De même, dans le registre classique, tous le cor, le tuba, l’euphonium et le sax-
✔ La qualité sonore les auditeurs passionnés d’Aïda, l’opéra horn. Contrairement aux instruments à
des trompettes et autres cuivres de Verdi, connaissent et ressentent le son vent de type bois, ils présentent seule-
tient surtout à leur perce, « cuivré » des trompettes célébrant le ment deux ouvertures, l’embouchure, la
la forme de la colonne d’air triomphe des troupes égyptiennes. Verdi pièce métallique sur laquelle le musicien
qui se trouve dans l’instrument. avait vu juste, car les Égyptiens, probables pose ses lèvres, et le pavillon, qui émet
On pourrait obtenir inventeurs de la trompette voilà 3 000 le son vers l’extérieur. Certains cuivres
des sons similaires avec ans si l’on en croit la découverte de plu- plus anciens, comme le serpent, le cor-
des tubes... en bois. sieurs exemplaires de cet instrument dans net à bouquin et l’ophicléïde, ont égale-
✔ Les physiciens peuvent la tombe de Toutankhamon (1345-1327 ment des trous latéraux.
Au premier abord, on peut penser que
aider à concevoir la perce avant notre ère), faisaient un usage guer-
à l’aide d’algorithmes rier de cet instrument, sans doute en rai- le matériau est la cause principale de leurs
d’optimisation, de simulations son de sa puissance sonore. Comme les qualités sonores. Or les recherches en acous-
numériques, et de descripteurs Grecs, les Romains et les Celtes, qui tique ont montré, au cours du XXe siècle,
sensoriels établis avec aimaient défiler aux sons du salpinx, de qu’il ne joue qu’un rôle secondaire sur le
des musiciens. la buccina et du carnyx. son produit. En adaptant une embouchure
Cet usage militaire s’est transformé de trombone sur un tuyau de plastique
au fil des siècles. Monteverdi et Bach ont de plusieurs mètres, un instrumentiste

52] Physique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


cuivres_fp1310.xp 13/10/08 19:48 Page 53

le son
et la forme
Joël Gilbert, Jean-François Petiot et Murray Campbell

Une meilleure connaissance du fonctionnement intime


des instruments, mais aussi des préférences
des musiciens, donne un souffle nouveau
à l’art de concevoir trompettes et autres cuivres.

UNE TROMPETTE CELTE,


le carnyx.
expérimenté obtient un son « cuivré » sem- facteur – doit donc surtout ajuster la perce
blable à celui d’un instrument ! en fonction du résultat musical désiré.
En réalité, un cuivre se définit, non par Comment y parvient-il ? Les physiciens
son matériau, mais par la façon dont le son acousticiens peuvent-ils l’y aider en opti-
LES AUTEURS
est émis : la colonne d’air à l’intérieur de misant les paramètres qui influent sur
l’instrument – la perce – est mise en réso- les qualités sonores ? Intègrent-ils alors les
nance par la vibration des lèvres du musi- caractères plus subjectifs qui influent sur
cien. Aussi classe-t-on parmi les cuivres les choix des musiciens ? Après avoir
des instruments non métalliques, telle la résumé les caractéristiques de la perce,
ell

conque marine, ou réalisés en bois, comme nous examinerons les méthodes et les
M. Campb

le cornet à bouquin et le serpent. Le lai- recherches grâce auxquelles les acousti-


ton utilisé généralement dans les cuivres ciens contribuent à la déterminer, et son
possède cependant des qualités intéres- rôle essentiel dans la production des
santes : il est notamment très ductile, donc sons cuivrés – la cuivrabilité, qualité spé- Joël GILBERT est directeur
relativement facile à mettre en forme. Lisse cifique des cuivres. Enfin, nous revien- de recherche CNRS
drons sur la contribution des parois de au Laboratoire d’acoustique
et non poreux, il permet d’obtenir une sur- de l’Université du Maine
face d’excellente qualité. l’instrument au rayonnement sonore. (LAUM UMR CNRS 6613), au Mans.
La perce se définit mathématiquement Reprenons notre trompette. Son Jean-François PETIOT est professeur
comme l’évolution du rayon intérieur de registre courant – les notes couvertes du à l’École centrale
de Nantes et à l’Institut
l’instrument en fonction de la ligne grave à l’aigu – s’étend sur deux octaves de recherche en communications
moyenne allant de l’embouchure au et demie, du fa dièse grave au do au-des- et cybernétique de Nantes
pavillon. Elle a une très grande influence sus de la portée. En faisant varier la confor- (IRCCyN - UMR CNRS 6597).
sur le comportement de l’instrument. Indé- mation de ses lèvres, son « masque », et Murray CAMPBELL est professeur
d’acoustique musicale à l’École
pendamment des qualités esthétiques de son souffle dans l’embouchure, le musi- de physique de l’Université
l’instrument, le fabricant de cuivres – le cien expérimenté obtient, pour un même d’Édimbourg, en Écosse.

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Physique [53


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L’o p ti m i sa ti o n d e la p e r c e p a r a lg o r ith m es g é n é ti q u es

L es algorithmes d’optimisation sont des procédures mathé-


matiques ou numériques qui permettent de trouver le ou les
minimums d’une fonction. Parmi eux, les algorithmes géné-
« gènes ». Un codage binaire des rayons de la perce est un exemple
de chromosome possible.
Ensuite, on travaille avec des populations de solutions can-
tiques reposent sur deux postulats de la théorie darwinienne de didates à produire itérativement de nouvelles populations à l’aide
l’évolution : premièrement, dans chaque environnement, seules de trois principes d’évolution : le croisement (les solutions sont
les espèces les mieux adaptées perdurent ; deuxièmement, au sein croisées entre elles et donnent à leur « enfant » une partie de leur
de chaque espèce, le renouvellement des populations est essen- patrimoine génétique) ; la mutation (certains gènes peuvent être
tiellement dû aux « meilleurs » individus de l’espèce, c’est-à-dire modifiés) ; et la sélection (on choisit par exemple de ne retenir
aux individus les mieux adaptés au milieu. que les « meilleures » solutions au sens du critère souhaité pour
Chaque variable d’optimisation (le rayon de la perce à une l’itération suivante). Des milliers d’itérations sont réalisées par
position donnée du tube) est tout d’abord intégrée dans un vec- ordinateur pour produire finalement un ensemble de « bonnes »
teur x dit vecteur d’optimisation. Dans un premier temps, il faut solutions au problème. Une telle méthode donne des perces opti-
coder ce vecteur pour pouvoir le manipuler numériquement. Ce misées parmi lesquelles on retrouve les solutions déjà connues,
codage permet de constituer le « chromosome », composé de mais aussi des perces inédites.

doigté sur les trois pistons de l’instrument, moyen. Lorsque l’on mesure l’impédance,
des notes nommées partiels. Elles sont on constate que son amplitude est maxi-
proches d’une série harmonique, c’est-à- male pour plusieurs fréquences particu-
dire proches d’une suite de fréquences lières, les fréquences de résonance (voir
multiples d’une fréquence fondamentale. la figure 1). Ces dernières correspondent
La colonne d’air intérieure est exci- aux partiels les plus faciles à émettre
tée et mise en résonance par les vibrations avec l'instrument.
des lèvres du musicien, une succession
rapide d’ouvertures et de fermetures de
la bouche. La maîtrise de cette technique,
Jouer sur la perce
Cuivrabilité le buzz (le bourdonnement), nécessite Puisque c’est la perce qui nous intéresse,
et classification des années de pratique. Lorsque le musi- comment faire pour la concevoir au mieux?
✔ Outre son importance musicale, cien y parvient, la pression variable que On peut d’abord considérer qu’elle doit
la « cuivrabilité » est devenue un critère son buzz exerce dans l’embouchure excite être telle que les différentes fréquences
original de classification des cuivres. la colonne d’air dans l’instrument ; celle- de résonance soient très proches d’une série
En collaboration avec le musée ci se met à vibrer, puis rétroagit sur les harmonique. Les facteurs de cuivres résol-
d’Édimbourg, nous avons proposé lèvres, qui excitent à nouveau la colonne vent ce problème empiriquement grâce à
de l’utiliser pour répertorier les cuivres d’air, jusqu’à l’obtention d’un son stable. des ajustements progressifs et à leur savoir-
des collections. Pour caractériser En configurant son masque, le musicien faire. Ils déterminent la forme intérieure
ce paramètre, les organologues produit l’un des partiels correspondant qui minimise globalement l’« inharmoni-
(les spécialistes de l’étude à un doigté particulier. Les physiciens asso- cité » des fréquences de résonance de l’ins-
des instruments de musique) utilisent cient d’ailleurs souvent les cuivres et les trument, mais aussi en tenant compte des
une grandeur calculée selon une formule instruments à anche (clarinette, saxophone, qualités de timbre et d’émission. La perce
mathématique intégrant les dimensions hautbois, basson, etc.), car le buzz a le est ainsi le résultat de compromis réalisés
de la perce et la valeur de la fréquence même rôle que la vibration de l’anche : par le facteur entre plusieurs objectifs tech-
fondamentale jouable par l’instrument. moduler le souffle du musicien, et pro- niques, esthétiques et musicaux.
Cette grandeur, issue de considérations duire un son par « effet valve ». Réaliser une perce afin de fabriquer
d’acoustique non linéaire, est facile Les cuivres fonctionnent donc grâce un cuivre demande bien sûr des compé-
à estimer dès lors que la perce au couplage entre les lèvres du musi- tences sur le travail des matériaux. La mise
de l’instrument est connue. Ainsi, cien, le système excitateur, et la colonne en forme d’un pavillon nécessite en effet
la grandeur en question a été évaluée d’air contenue dans l’instrument, le réso- des dizaines d’opérations, telles que
pour des centaines de cuivres. Par nateur, qui propage et amplifie l’onde découpage, martelage, recuit, repoussage,
ailleurs, il est possible de suivre sonore émise. La première caractéristique etc. Celle des tubes est effectuée généra-
l’évolution de cette grandeur pour du résonateur est son impédance d’entrée lement par étirage du tube sur un man-
un instrument donné au cours acoustique : l’amplitude de sa réponse à drin, puis cintrage. Les dimensions de la
des siècles, de comparer des cuivres une excitation donnée ; autrement dit, le perce sont ajustées au moyen du ou des
d’une même famille ou un type rapport, à l’entrée de l’instrument, entre mandrins sur lesquels le métal est étiré
d’instrument provenant de différents la pression acoustique, la variation de pres- ou repoussé.
pays... Bref, de donner un nouvel outil sion par rapport à la pression atmosphé- Aujourd’hui, les acousticiens peuvent
d’analyse aux spécialistes de l’histoire rique, et le débit acoustique, c’est-à-dire contribuer à la conception de la perce en
des cuivres et de leur facture. la variation de débit par rapport au débit proposant des modèles mathématiques

54] Physique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


cuivres_fp1310.xp 13/10/08 19:48 Page 55

prédictifs et des simulations informatiques. pour corriger la justesse est limité par la
Ces méthodes permettent d’optimiser forme de l’instrument ; par exemple, la
divers paramètres physiques pour obtenir majeure partie de la perce de certains
la réponse souhaitée. Ainsi, si les variables cuivres est cylindrique. Le facteur par-
d’optimisation de la perce sont les rayons 108 viendra difficilement à ajuster tous les doig-
du résonateur à certaines positions, on peut tés avec le même jeu de variables. Il est

Amplitude (en décibels)


modéliser ce dernier comme une suite de contraint de faire des compromis, qui exi-
cônes et de cylindres ayant chacun un rayon gent généralement le « sacrifice » de l’un
particulier. Dès lors que l’on connaît les des doigtés ; sur la trompette, ce sont les
valeurs souhaitées des fréquences de réso- 107 notes do dièse et ré grave de la première
nance, la conception de la perce revient à octave qui restent toujours trop hautes par
rechercher les valeurs des rayons des dif- rapport à la fréquence « juste » ; le musi-
férentes sections du tube qui minimisent cien peut compenser cette imperfection à
l’écart des fréquences de résonance de l’ins- l’aide d’une petite coulisse actionnable avec
trument avec celles souhaitées. L’une des l’auriculaire. Le facteur peut aussi utiliser
106
méthodes d’optimisation utilise ce que l’on des formes évolutives, ni cylindriques ni
0 200 600 1000 1400
appelle les algorithmes génétiques (voir Fréquence (en hertz) coniques, pour « harmoniser » l’instru-
l’encadré page ci-contre). 1. LA CARACTÉRISTIQUE PHYSIQUE ment. C’est le rôle principal du pavillon
Bien sûr, l’approche par optimisation essentielle de la colonne d’air, ou résonateur, et de la branche d’embouchure.
du critère « harmonicité » n’est pas sans qui propage le son dans un cuivre est De plus, les modèles physiques tra-
défauts. D’abord, il existe huit doigtés pos- l’impédance d’entrée acoustique : le rapport duisent le comportement acoustique de
sibles pour obtenir le registre de deux entre la pression acoustique à l’embouchure l’instrument, mais ils simplifient la réa-
octaves et demie d’une trompette. Il est et le débit acoustique. Mesurée sur lité ; certains phénomènes secondaires
une trompette, elle apparaît maximale
difficile d’obtenir une série de résonances pour certaines fréquences, les fréquences ne sont pas encore pris en compte : effet
harmoniques pour tous ces doigtés. En de résonance, qui correspondent aux des soudures et de l’état de la surface
effet, le nombre de variables dimension- « partiels » de l’instrument, c’est-à-dire interne, influence de l’enroulement du
nelles sur lesquelles le facteur peut agir aux notes les plus faciles à émettre. résonateur, vibrations des parois, etc. Autre

QUA N D LE S S ONS DE V IE N N E N T « PAT HOLO GIQU E S »

D
ayton Miller, un acousticien américain, a publié en 1909
un article pionnier étudiant l’influence du matériau 1000
des instruments à vent sur la qualité sonore. Pour cela,
il comparait des tuyaux d’orgue à embouchure de 800
Fréquence (en hertz)

flûte d’épaisseurs et de matériaux différents (bois, zinc).


Dans l’une de ses expériences, Miller remplissait progressivement
d’eau l’espace compris entre la double coque d’un tuyau d’orgue en 600
zinc caréné. Il observait une série de comportements atypiques au
cours du remplissage, notamment des sons qui « roulent », c’est- 400
à-dire non tenus et instables au cours du temps. Ayant récemment
reproduit l’expérience, nous avons mis en évidence des effets simi- 200 1 2 3
laires aisément audibles, et reliés aux vibrations des parois: notes
qui « roulent », mais aussi changements de hauteur de note, etc.
Ces effets sonores ont été analysés et nous les avons modéli- 0,4 0,5 1 1,4
sés. Notre interprétation est la suivante : la colonne d’air de l’ins- Temps (en minutes)
trument peut être très perturbée, au point de modifier les sons émis,
lorsqu’il y a coïncidence, c’est-à-dire égalité des fréquences de réso- CE SPECTROGRAMME montre les fréquences des sons émis par
un tuyau d’orgue en zinc à double coque excité par un flux d’air à
nance, entre une résonance acoustique (celle de la colonne d’air)
mesure que l’espace situé entre ses deux parois est rempli d’eau.
et une résonance mécanique (celle des parois). Dans le tuyau d’orgue,
À chaque instant, on enregistre la fréquence fondamentale (en
cette coïncidence ne se produit que pour une certaine hauteur d’eau, bas) et quatre fréquences harmoniques, multiples de la fonda-
correspondant à des fréquences particulières de résonance méca- mentale. Au début (quand l’espace est plein d’eau), le tube vibre
nique. Or ce couplage est favorisé par une « brisure de symétrie » sur toute sa hauteur. Quand l’espace est rempli à moitié (au bout
du résonateur (le changement de ses caractéristiques physiques), d’une minute environ), seule la moitié supérieure du tube vibre.
due par exemple à une ovalisation d’un tube originellement cylin- Les trois flèches pointées sur l'harmonique de rang 2 indiquent
drique. Dans ces situations « pathologiques », les perturbations respectivement une variation de justesse importante (1), une note
du son ne sont pas la conséquence des ondes émises vers l’exté- qui roule (2) et un silence (3). La note qui roule, dont le régime
rieur par les vibrations des parois, mais une conséquence indi- d’oscillation n’est plus périodique, est obtenue pour une certaine
recte de ces dernières: la colonne d’air de l’instrument est perturbée hauteur d’eau, donc pour une certaine fréquence de vibration des
par les ondes émises vers l’intérieur par les parois, elles-mêmes parois, qui coïncide avec la fréquence de résonance de la
mises en vibration par la colonne d’air. colonne d’air du tuyau d’orgue.

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Physique [55


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2. UN CUIVRE est composé d’une succession de sections à perce plus ou moins


cylindrique ou conique (ci-contre, la perce d’un clairon), dont le facteur peut ajuster
les dimensions pour parvenir au son recherché. Or la cuivrabilité des instruments
dépend de la perce. Plus elle est cylindrique, plus elle propage le son en favorisant
l’amplification des hautes fréquences, un phénomène caractéristique du son cuivré.
B. Bourgeois En traçant le diamètre de la perce en fonction de la distance selon l’axe de symétrie
de l’instrument déroulé, les auteurs ont classé ces cinq instruments par ordre de cui-
vrabilité : le kaiser-baryton, l’ophicléïde, le saxhorn, le trombone basse et le trombone ténor
(de gauche à droite). Le moins « cuivrable » est l’ophicléïde (en orange), puis viennent le sax-
horn, le kaiser-baryton, le trombone basse et le trombone ténor (en violet, le plus « cuivrable »).

250
Ophicléïde

Diamètre (en millimètres)


200 Saxhorn
Kaiser-baryton
Trombone basse
150
Trombone ténor

100

50
M. Campbell

0
500 1000 1500 2000 2500 3000
Distance sur l’axe de symétrie (en millimètres)

inconvénient de l’approche par l’harmonicité, elle ne « brillant » caractéristique. Ce timbre dépend lui aussi
tient pas compte des préférences du musicien. Or la de la perce. En effet, la propagation de l’onde sonore
justesse peut dépendre du contexte musical dans nécessaire à l’effet cuivré est défavorisée lorsque la
lequel il s’exprime, selon ses goûts et sa sensibilité. perce est conique ou évasée, si bien qu’un bugle, à
C’est pourquoi une autre approche de définition de perce majoritairement conique, sonnera avec beau-
la perce, plus récente, s’appuie sur le musicien pour coup moins d’éclat qu’une trompette, dont la perce
déterminer les valeurs « cibles » des fréquences de est plus cylindrique, alors qu’il a la même constitu-
résonance : celles que l’instrumentiste recherche ; tion et couvre la même échelle de sons – la même tes-
ensuite, on établit, à l’aide d’une méthode d’optimi- siture. Ainsi, les « cuivres doux » tels que les bugles
sation, la perce qui correspond aux fréquences de et les saxhorns, instruments typiques des brass bands,
résonance proches de ces valeurs. La détermination orchestres composés uniquement de cuivres et de per-
des valeurs cibles passe par la réalisation d’une éva- cussions, sont de perce à dominante conique, alors
luation sensorielle d’un ensemble d’instruments, com- que les « cuivres clairs », comme la trompette et le
parable aux tests réalisés par exemple en œnologie. trombone, ont une perce à dominante cylindrique.
Des travaux originaux ont été menés à cette fin par
Émilie Poirson au sein de l’équipe de l’un d’entre
✔ BIBLIOGRAPHIE nous (Jean-François Petiot), à l’Institut de recherche
L’origine de la cuivrabilité
E. Poirson et al., Integration of en communications et cybernétique de Nantes. Quelles sont les causes physiques de la cuivrabilité?
user-perceptions in the design Ces mesures sensorielles nécessitent tout d’abord Jusqu’ici, la description du résonateur relevait de l’acous-
process: application to musical
instrument optimisation, de définir un ensemble d’instruments de qualités dif- tique dite linéaire: l’onde de pression ne s’y déforme
J. Mechanical Design, vol. 129, férentes qui sont ensuite expertisés par un panel de pas au cours de sa propagation. Or les sons cuivrés
pp. 1206-1214, 2007. musiciens essayeurs, préalablement entraînés à l’éva- obtenus lorsque le musicien joue fort ont une inten-
luation sensorielle. L’objectif est d’obtenir une mesure sité très élevée à l’intérieur de l’instrument (jusqu’à
J. Gilbert et al., A simulation tool
for brassiness studies, J. Acoust. fiable des instruments selon des descripteurs senso- 170 décibels). Leur propagation est alors non linéaire:
Soc. Am., vol. 123, pp. 1854-1857, riels : la justesse, la facilité d’émission des sons et le maximum de l’onde acoustique se propage plus rapi-
2008. d’autres critères artistiques. Ces descripteurs senso- dement que le minimum, et l’onde distordue peut abou-
G. Nief et al., Influence of wall riels peuvent être ensuite reliés aux grandeurs phy- tir à une « onde de choc », une variation brutale de la
vibrations on the behaviour of a siques caractéristiques de l’instrument, principalement pression acoustique. De la déformation de l’onde, il
simplified wind instrument, l’impédance d’entrée, à l’aide de techniques de modé- résulte un enrichissement spectral par les harmoniques
J. Acoust. Soc. Am., vol. 124, lisation et d’analyse de données. de rang élevé, qui se retrouve également dans le son
pp. 1320-1331, 2008.
Existe-t-il d’autres voies d’optimisation de la perce rayonné à l’extérieur de l’instrument – où l’approxi-
E. Poirson, Thèse de doctorat, des cuivres ? Comme nous l’évoquions à propos de mation linéaire redevient valide. Ces timbres caracté-
8 déc. 2005, disponible sur Aïda, la richesse sonore des cuivres dépend notam- ristiques sont souvent qualifiés de « sons cuivrés » par
https://hal.ccsd.cnrs.fr
ment de leur capacité à émettre un timbre cuivré au les instrumentistes, car perçus comme des sons métal-

56] Physique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


cuivres_fp1310.xp 13/10/08 19:48 Page 57

liques. Toutefois, deux cuivres de perces différentes qui en découle est un sujet de recherche actuel. Des ✔ SUR LE WEB
n’ont pas la même aptitude à la cuivrabilité (voir la expériences spectaculaires appliquées à d’autres ins-
figure 2). Qui plus est, le lien direct entre la perce d’un truments à vent, des tuyaux d’orgue à embouchure LAUM
http://laum.univ-lemans.fr/
cuivre et ses possibilités de créer des timbres cuivrés de flûte, ont été décrites voilà un siècle. Dans certaines
IRCCyN
peut apparaître réducteur. En effet, un musicien che- conditions, que nous qualifions de « pathologiques », http://www.irccyn.ec-nantes.fr/
vronné peut toujours faire sonner son instrument le tuyau d’orgue produit des sons particuliers, notam- École de physique d’Édimbourg
plus ou moins « cuivré » en modifiant subtilement ment une « note qui roule », traduisant un régime d’os- http://www.ph.ed.ac.uk
son masque. Et un instrument donné rendra plus ou cillation quasi périodique, à la place d’une note Tout sur la trompette
moins facilement ce timbre selon l’instrumentiste. tenue et stable, de régime périodique (voir l’encadré http://la.trompette.free.fr/
page 55). Or, à l’occasion de la thèse de Guillaume Nief, Edinburgh University Collection
nous avons pu reproduire ces expériences à l’Uni- of Historic Musical Instruments
Les vibrations de parois versité du Maine. Ce travail nous a permis de décrire,
http://www.music.ed.ac.uk/euch
mi/
Que les cuivres soient caractérisés essentiellement de modéliser et ainsi de comprendre la production
par la perce du résonateur ne doit pas faire négliger de ces sons atypiques. Ils proviennent de la pertur-
le choix du matériau. En effet, celui-ci détermine la bation de la colonne d’air à l’intérieur de l’instru-
méthode de fabrication, le poids et l’équilibre, l’as- ment par le rayonnement interne des parois en
pect et le prix de l’instrument. De plus, la surface vibrations. Le cadre théorique que nous avons décrit
interne du cuivre doit être très lisse pour limiter les convient donc aussi pour ces sons pathologiques.
pertes sonores par frottement contre les parois : un Cependant, une question reste ouverte : le maté-
matériau possédant une surface interne rugueuse riau – au niveau du pavillon – joue-t-il un rôle
ou poreuse rend l’instrument plus difficile à jouer, dans l’émission du rayonnement sonore vers l’ex-
voire injouable. Cette problématique pourrait être liée térieur ? C’est une observation fréquemment rap-
au vieillissement de l’instrument : on ignore encore portée par les facteurs d’instruments et les musiciens.
s’il correspond à une perte de matériau avec le temps, Peut-être mettra-t-on un jour en évidence des
ou s’il traduit un changement des caractéristiques situations expérimentales comparables à celles du
de l’état de surface interne. tuyau d’orgue, des « pathologies » de cuivres qui
En outre, la question du rôle des vibrations des produiront sans ambiguïté des effets sonores inédits
parois des cuivres et du rayonnement acoustique dus aux vibrations de leurs parois... ■

Palais de la Découverte vous invitent


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le mardi 18 novembre 2008 à 18 h 30

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Directeur de recherches à l’Institut national d’études démographiques
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Jean-Pierre Dalmont et Jean Kergomard


Dans les instruments à anche dite faible, l’anche ne vibre
pas à son propre rythme, mais à celui du résonateur
en bois ou en métal dont elle commande l’entrée.
Le fonctionnement physique d’une clarinette est typique
de la production sonore de ce type d’instruments à vent.
L’ E S S E N T I E L
✔Dans un instrument Aux temps de vos lointains ancêtres, double tuyau percé de trois ou six trous
à vent, l’anche, une languette la tibia était fort en usage, et à double anche lui aussi. Ces instru-
vibrante, peut servir soit et les joueurs de tibia furent toujours tenus ments, qui se prolongent au Moyen Âge
à émettre le son, soit en grand honneur : on en jouait dans les nombreux chalumeaux (du latin
à moduler le flux d’air entrant. dans les temples, on en jouait lors calamus pour roseau), attestent de l’an-
✔ Quand elle sert à moduler des jeux, et on en jouait lors cienneté dans la musique occidentale du
le flux d’air tandis que des tristes funérailles. principe de l’anche faible, une languette
la fréquence d’oscillation est Ovides, Fastes, Livres VI de roseau, dont une extrémité est fixe
imposée par le tuyau, il s’agit tandis que l’autre se meut pour com-
d’une anche faible.

✔ La façon dont le son


se développe une fois émis
L a tibia curua évoquée par le poète
romain Ovide (–43 à 17) était le prin-
cipal instrument de musique
romain. Probablement originaire de Phry-
gie (Tibia en latin), mais hérité des
mander l’arrivée d’air d’un résonateur
en forme de tuyau. Les chalumeaux médié-
vaux sont les ancêtres des instruments à
anche faible modernes tels le hautbois, le
basson, le saxophone, et la clarinette…
peut être modélisée de façon
simple dans le cas Étrusques, cet instrument était une sorte Si bien des aspects du son produit
d’une clarinette. de hautbois en roseaux à deux tuyaux et par ces instruments sont compris depuis
anche double. Elle était proche de l’aulos longtemps, curieusement, la compréhen-
grecque, autre hautbois composé d’un sion de leur production sonore n’a vrai-

58] Physique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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Shutterstock
ment commencé qu’il y a une quarantaine biseau. Aucune vibration mécanique n’entre
d’années. Elle est aujourd’hui aboutie et en jeu, de sorte que le son provient des
validée par l’expérience. Cet article vise seules oscillations de la colonne d’air conte- 1. LES INSTRUMENTS À ANCHE com-
à expliquer le fonctionnement de base des nue dans le résonateur. Dans la seconde prennent les orgues, certains bois – clari-
instruments à anche, c’est-à-dire la façon famille, celle des anches, le son résulte de nettes, hautbois, saxophones... –, les
dont le son se développe après avoir été la modulation d’un jet d’air par une lame harmoniums, les harmonicas, et même les
créé par l’écoulement que module l’anche. – l’anche – jouant le rôle d’une valve. Sa cornemuses. On en distingue deux groupes,
vibration modifie la taille d’une ouver- les instruments dont l’anche est dite forte
parce qu’elle impose sa fréquence propre à
Familles ture éventuellement couplée à un résona-
teur acoustique, qui, le plus souvent, est un
tout l’instrument, et les instruments à anche
d’instruments tube. Les notes obtenues avec l’instrument
dite faible, objets du présent article, où le
résonateur constituant le corps de l’instru-
Un instrument à anche est un instrument correspondent aux fréquences pour les- ment impose ses fréquences propres.
à vent, c’est-à-dire fonctionnant à l’aide quelles les vibrations s’amplifient natu-
d’une source d’air comprimé. Le plus sou- rellement lorsqu’on excite le résonateur
vent, cette source est le poumon du musi- en continu : on les nomme fréquences de
cien, mais il peut aussi s’agir aussi d’une jeu. Sur le plan mécanique, on peut consi- LES AUTEURS
poche, comme dans le cas de la corne- dérer l’anche comme une sorte de ressort,
muse ou d’un soufflet comme dans le cas dont la masse et la raideur déterminent la
de l’accordéon ou des orgues anciens. fréquence propre d’oscillation.
L’air alimentant un instrument à vent n’est Les anches sont exploitées dans trois
que légèrement comprimé : la surpres- situations types. Dans la première, l’anche
Jean-Pierre DALMONT est
sion dépasse rarement un dixième de la oscille à une fréquence proche de sa fré- chercheur au Laboratoire
pression atmosphérique, alors qu’elle est quence propre (sa fréquence naturelle d'acoustique de l'Université
de plusieurs pressions atmosphériques d’oscillation), et le résonateur, s’il existe, du Maine (LAUM, UMR 6613).
dans le cas des avertisseurs sonores à ne joue qu’un rôle d’amplificateur : on Jean KERGOMARD est chercheur
au Laboratoire de mécanique
air comprimé… parle alors d’anche forte puisque c’est et d’acoustique de l’Université
On distingue deux grandes familles l’anche qui impose sa fréquence propre d’Aix-Marseille.
d’instruments à vent. Dans la première, la à l’instrument. Les anches fortes sont sou-
famille des flûtes, le son résulte de l’oscil- vent métalliques. On les trouve dans les
lation d’un jet d’air de part et d’autre d’un jeux d’anche des orgues, l’accordéon,

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Physique [59


instrument_anche_fp1310.xp 13/10/08 18:08 Page 60

l’harmonica ou l’harmonium. La voix appartient éga-


➊ lement à cette famille des anches fortes : dans ce cas,
les anches sont les cordes vocales.
Dans le deuxième type de situation, l’anche oscille
à une fréquence proche d’une des fréquences de réso-
nance du résonateur. Ces anches, qui subissent en
➋ quelque sorte la fréquence imposée par le résonateur,
sont qualifiées d’anches faibles. Les instruments à anche
faible comprennent le hautbois, la clarinette, la corne-
muse… Le plus souvent, ils fonctionnent avec une anche


en roseau, même si le roseau est parfois remplacé par
du plastique ou par un matériau composite.
Dans le troisième type de situation, que nous ne
ferons qu’évoquer ici, la fréquence de résonance de
l’anche est accordée sur l’une des résonances du réso-
➍ nateur : dans cette situation, l’anche et le résonateur
imposent tous deux leurs fréquences. C’est le cas
des instruments de la famille des cuivres dans les-
quels les lèvres du musicien jouent le rôle de l’anche,

Bruno Bourgeois
et c’est pourquoi on parle parfois d’anche lippale.

Le résonateur,
2. UNE SURPRESSION (en rouge) se propage depuis le
bec jusqu’au premier trou ouvert (1) situé à une dis-
un amplificateur
tance L. Elle passe devant le premier trou ouvert et une zone Ainsi, les instruments à anche proprement dits sont
de dépression d'amplitude moindre est réfléchie vers le constitués d’une anche faible, simple ou double, cou-
bec (2). Celle-ci se réfléchit dans le bec, puis se propage vers plée à un résonateur, en général un tuyau cylin-
le premier trou ouvert (3). Elle passe devant le premier
drique ou conique percé de trous. En fermant ces trous,
trou ouvert, et une surpression d'amplitude moindre est
réfléchie vers le bec (4). Cette surpression est réfléchie dans on change la longueur effective du tuyau, et, par là,
le bec (5), de sorte qu’au bout d’un temps égal à quatre la fréquence de jeu, soit, en d’autres termes, la note
fois le rapport de la longueur L par la vitesse du son, un cycle jouée. La famille des instruments à anche comprend
recommence... principalement le hautbois, le saxophone, le basson
(de perce conique) et la clarinette (de perce cylindrique).
Nous allons nous concentrer sur cette dernière parce
qu’elle est l’instrument à anche faible auquel les phy-
siciens se sont le plus intéressés, sans doute parce
qu’elle est aussi la plus simple à modéliser.
Ben La clarinette est un instrument à anche simple qui
Sm
ith/
Shu
tter
a des propriétés inhabituelles. En effet, comme le
sto
ck
Incisive hautbois ou la flûte, elle fonctionne sur deux registres.
Toutefois, et c’est en cela qu’elle est particulière, son
Admission dans le bec second registre est à la douzième (une octave, soit huit
Pression tons, et une quinte, soit cinq tons) du premier. Cela
Bec
de l’air implique que les notes de ce second registre sont aux
dans la fréquences triples de celles des notes du registre fon-
Perce bouche
damental, au lieu d’être à l’octave (c’est-à-dire au double
des fréquences de base) comme c’est le cas sur un
hautbois ou une flûte traversière. On dit que la clari-
Chambre nette quintoye. Pour saisir l’origine de cette propriété
Incisive particulière de la clarinette, il faut s’intéresser au réso-
Bruno Bourgeois

Table Anche nateur, puisque c’est lui qui impose à l’anche faible ses
fréquences propres, c’est-à-dire les fréquences qu’il aura
naturellement tendance à amplifier, que l’on nomme
aussi fréquences de résonance.
3. UN JOUEUR QUI SOUFFLE dans le bec y produit un jet Le résonateur de la clarinette est un cylindre que
d’air rapide dont l’élan se dissipe en turbulences dans le
l’on peut considérer, pour simplifier, comme fermé à
bec, ce qui met en mouvement la colonne d’air présente dans
la perce. Une petite fluctuation de pression – surpression ou l’entrée et ouvert à la sortie. Comment obtient-on les
dépression – se propage dans la colonne d’air mobile, et, à fréquences de jeu d’un tel dispositif ? Rappelons
chaque retour, est amplifiée grâce aux mouvements de l’anche. que, dans l’air, le son est une variation de pression qui

60] Physique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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se propage à la vitesse du son, soit environ 340 mètres celle-ci est constituée d’une anche simple fixée sur un
par seconde. Dans un tuyau plein d’air, si une telle bec, dispositif dont on pense que c’est Johann Chris-
onde parvient à une extrémité fermée, elle se réflé- toph Denner qui l’inventa à la fin du XVIIe siècle. L’anche
chit ; en revanche, si elle parvient à une extrémité de clarinette est une lame de roseau plate et effilée,
ouverte – un trou par exemple –, elle est partiellement que l’on pose et fixe sur le bec – un bout de tube biseauté.
transmise vers l’extérieur et partiellement réfléchie, Comme la forme du bec est légèrement courbe à son
mais une surpression devient une dépression. Ainsi, extrémité, l’anche posée sur le biseau ne l’obture pas
on peut déterminer la période d’une note brève, et complètement, et une ouverture d’environ un milli-
par là sa fréquence, en examinant les allers-retours mètre subsiste (voir la figure 3). En fléchissant, l’anche
que fait l’onde associée dans le résonateur, subis- réduit cette ouverture, allant jusqu’à l’obturer.
sant quatre réflexions, dont deux avec inversions au On incurve l’anche soit en la pressant de la lèvre,
cours de chaque cycle (voir la figure 2). soit en soufflant dans le bec, ce qui crée une pression
Pour expliquer complètement le fonctionnement sur la partie supérieure de l’anche et un jet d’air dans
d’un instrument à anche, par exemple d’une clarinette, l’interstice entre l’anche et le bec. Quand on souffle
il importe de considérer aussi l’autre partie de l’ins- dans le bec en augmentant progressivement la pres-
trument, c’est-à-dire l’embouchure. Dans une clarinette, sion, on observe que le débit augmente, passe par un

L’ A N C H E , U N E P O R T E Q U I B A T

Pression a Pression
résultante résultante
Anche non battante
Pmax
7
Dépression
75 7 Pression
3 3 5 moyenne 8
Pression 10 1
dans la bouche 2 Temps Débit entrant
4 2 4
6 Pression 6 8 b Pression
8 Surpression résultante
dans le bec Anche battante
Débit entrant
Pmax
Pm⬎
D ans une clarinette, l’évolution du débit
en fonction de la pression exercée sur
l’anche donne une courbe que l’on nomme
Cette résonance prend de l’ampleur
jusqu’à ce que, sur la caractéristique non
linéaire, les deux points de fonctionnement
Pmax/2

la caractéristique non linéaire de l’instru- extrêmes (ici 6 et 7) aient des débits Débit entrant
ment. Lorsqu’un joueur de clarinette comparables (voir la courbe a). Toute-
c Pression
attaque, il faut qu’il souffle assez fort fois, le point indiquant la phase de dépres- résultante
pour mettre la colonne d’air en mouve- sion (en haut) correspond à un débit
ment, et, par l’intermédiaire des oscilla- légèrement inférieur (la différence dépend Saturation
tions de l’anche, communique de l’énergie des pertes) ; les deux points sont à égale
aux ondes de pression ou de dépression distance du point de départ.
qui vont et viennent entre le bec et la sor- Un équilibre instable s’est installé: l’ins-
tie. Ces ondes sont rapidement amplifiées. trument oscille entre deux états de pres-
Voyons comment. Supposons une dépres- sion et de débit, l’un à anche plus ouverte,
sion dans le bec (point 1). Elle se pro- et l’autre à anche plus fermée. Débit entrant
page jusqu’au premier trou ouvert, et Au-delà d’une pression moyenne exer-
s’inverse en une onde de pression. Quand cée sur l’anche (la pression dans la bouche), produire des sons très intenses. Si la pres-
elle atteint l’anche, elle la repousse, ce qui vaut la moitié de la pression de plaquage, sion sur l’anche croît encore, l’amplitude
qui augmente l’ouverture. Sur la caracté- l’anche se ferme totalement durant la phase de l’oscillation et donc la puissance sonore
ristique non linéaire, on atteint le point 2, de dépression (voir la courbe b). On parle émise augmentent. Toutefois, pendant le
où le débit et la pression dans le bec ont alors de régime en anche battante: l’anche cycle de pression, l’anche passe de plus en
augmenté. Une nouvelle bouffée d’air entre est comme une porte qui bat dans des cou- plus de temps plaquée sur la table, de sorte
dans l’instrument, de sorte qu’une pres- rants d’air. L’anche fonctionne alors presque qu’à partir d’un certain seuil – le seuil de
sion supplémentaire s’ajoute à l’onde de comme une valve qui ne connaîtrait que deux saturation –, la puissance sonore émise
pression revenue de l’entrée de l’instru- états, l’un ouvert et l’autre fermé. Le rôle de stagne, puis décroît. Elle finit par s’éteindre
ment. Le phénomène se reproduit ensuite, cette valve est de transformer la pression complètement quand le seuil d’extinction est
de sorte que les impulsions successives continue dans la bouche en une pression atteint: la pression moyenne exercée par le
(points 3,4,5,6,7,8,...) amplifient l’onde alternative de quasiment la même amplitude, joueur est alors égale ou supérieure à la pres-
sonore associée. ce qui est le moyen le plus simple pour sion de plaquage (voir la courbe c).

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Physique [61


instrument_anche_fp1310.xp 13/10/08 18:08 Page 62

maximum de la caractéristique non linéaire. Au-delà


du maximum, l’anche fléchit, jusqu’au plaquage sur
le bec si la pression augmente assez. Toutefois, l’ap-
plication d’une pression ne fait pas osciller l’anche.
La contribution des ondes sonores qui se propagent
l L
au sein du résonateur est nécessaire.
4. DANS UN INSTRUMENT À ANCHE CONIQUE, tout se passe comme si à la créa-
tion d’une impulsion (une onde de dépression), la moitié allait se réfléchir au début
(imaginaire) du cône à une distance l, tandis que l’autre moitié se propage jusqu’à L’auto-oscillation
la sortie du cône à une distance L. Lorsqu’elles se croisent au niveau du bec, les
Comment la production sonore se déclenche-t-elle ?
deux demi-impulsions échangent leurs rôles : c’est comme si elles se retrouvaient
dans le bec après un aller-retour entre le début (imaginaire) et la fin du cône, après Supposons que le clarinettiste fasse régner dans sa
avoir parcouru une distance de 2(L+ l) en un temps égal à C/(2(L+ l)), où C est la bouche une pression qui nous place au-delà du maxi-
vitesse du son dans l’air. mum de la caractéristique non linéaire. Le jet d’air
qu’il injecte met la colonne d’air en mouvement. Pour
maximum, puis diminue jusqu’à s’annuler lorsque autant, il n’est pas à l’origine de l’onde sonore.
l’anche, plaquée contre le bec, le ferme. Ce verrouillage Celle-ci a pour origine de petites perturbations de
du bec se produit à une pression dite de plaquage. pression – dépression ou surpression – issues de mou-
L’évolution du débit en fonction de la pression exer- vements erratiques de l’air dans la bouche et le bec.
cée sur l’anche donne une courbe que l’on nomme la Supposons par exemple qu’il s’agisse d’une petite
caractéristique non linéaire de l’embouchure (voir l’en- dépression créée juste au-dessus de l’anche. Sur la
cadré page 61). caractéristique non linéaire, l’apparition de cette
Cette courbe n’est pas facile à obtenir expéri- dépression dans le bec correspond à un léger dépla-
mentalement (il faut pour cela éviter que l’anche vibre cement dans le sens d’une plus grande pression résul-
pendant la mesure), mais elle est essentielle, car elle tante sur l’anche, et d’une pression à l’intérieur du
caractérise le fonctionnement de l’embouchure au bec et d’un débit moindres. Une onde de pression se
Ouverture même titre que l’impédance du résonateur – la gran- propage alors jusqu’à la sortie de l’instrument, se
deur qui mesure sa capacité à résonner – caractérise réfléchit, et, revenant, pousse l’anche, ce qui corres-
le fonctionnement du résonateur. En particulier, pond sur la caractéristique non linéaire à un dépla-
tous les états d’une clarinette en fonctionnement cement dans le sens des pressions résultantes sur
sont représentés par des points qui sont situés sur la l’anche moindre et de pression et débits augmentés
Fermeture caractéristique non linéaire. En outre, la plage de jeu dans le bec. Une nouvelle onde de pression augmentée
est encadréeet caractérisée par trois seuils de pres- est alors émise qui se propage vers la sortie. À par-
Accrochage sion : le seuil d’oscillation auquel l’instrument entre tir de là, un équilibre instable s’établit dans lequel
en vibration, le seuil de saturation à partir duquel la les allers-retours de l’onde sonore s’accordent à
puissance sonore émise n’augmente plus, et le seuil ceux de l’anche tout en amplifiant les surpressions
d’extinction pour lequel le son s’éteint. ou les dépressions qui reviennent dans le bec. Notons
Tant la caractéristique non linéaire que ces trois que l’énergie nécessaire à cette amplification est four-
Glissement seuils fondamentaux peuvent être calculés à l’aide d’un nie seulement par le souffle de l’instrumentiste.
modèle physique simple, dans lequel on considère l’ins- Ainsi, dans le bec, des oscillations de pression ont
5. LE SIGNAL DE PRESSION
dans les instruments à anche trument comme un simple tube, dans lequel le débit lieu autour d’une valeur moyenne qui correspond à
(en haut) est similaire au signal d’entrée est contrôlé par l’ouverture d’une valve la pression dans la bouche du joueur. Tout se passe,
de vitesse du contact oscillante (l’anche). Les expressions algébriques comme si, sur la caractéristique non linéaire, le sys-
corde-archer (en bas) issues de ce modèle révèlent que les paramètres tème anche-colonne d’air oscillait entre un point à
des instruments à cordes essentiels sont la longueur du tube, la raideur de l’anche, débit et pression dans le bec inférieurs situé au-delà
frottées (violon, violoncelle, l’ouverture au repos (en l’absence de pression) et le du maximum, et un point à débit et pression dans le
etc.). Étudié dès le XIXe siècle
par le physiologiste et physicien
coefficient de perte dans l’instrument (l’amortissement bec supérieurs situé en deçà du maximum. Pendant
allemand von Helmholtz, de l’onde). Au plan expérimental, tant la caractéris- cette oscillation, à chaque période, une partie de l’éner-
ce type de signal conduisant tique non linéaire que ces seuils sont difficiles à mesu- gie introduite dans la clarinette par le souffle du joueur
à une production sonore porte rer lorsqu’un musicien joue, mais ils peuvent l’être à est rayonnée sous forme de son à partir du pavillon,
pour cette raison le nom de l’aide d’une bouche artificielle, un banc de mesure conçu à l’extrémité de l’instrument.
mouvement de Helmholtz. à cet effet. Exploitée pour mesurer les caractéristiques Cette émission sonore ne s’établit qu’à partir
non linéaires et les seuils de plusieurs instruments, la d’une pression minimale dans la bouche qui définit
bouche artificielle a montré la bonne adéquation du le seuil d’oscillation. Dans le modèle physique qui
modèle avec la réalité physique. Dès lors, nous allons nous guide ici, les calculs situent le seuil d’oscilla-
maintenant nous appuyer sur ce modèle (qui s’exprime tion aux environs d’un tiers de la pression de pla-
dans la caractéristique non linéaire) pour expliquer le quage, ce que les mesures ont validé. Si le clarinettiste
fonctionnement d’une clarinette. augmente assez la pression dans sa bouche, la pres-
Considérons ce qui se passe lorsque la pression sion maximale résultante sur l’anche – qui, sur la
exercée sur l’anche augmente jusqu’à atteindre le caractéristique non linéaire, correspond au point à

62] Physique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


instrument_anche_fp1310.xp 13/10/08 18:08 Page 63

débit et pression minimales – atteint et dépasse la tels le hautbois et le basson. Leur embouchure n’est
pression de plaquage. L’anche se comporte alors pas fondamentalement différente de celle d’une cla-
comme une porte qui bat dans les courants d’air : elle rinette, mais ils fonctionnent avec une anche double.
se plaque sur la table, y reste un moment, puis s’ouvre Les travaux d’André Almeida et de ses collègues de
avant de recommencer. On parle alors de régime à l’IRCAM et du LMA ont montré que leurs caractéris-
anche battante. Si, alors qu’on est entré dans le régime tiques non linéaires ne sont pas fondamentalement
à anche battante, la pression dans la bouche aug- différentes de celles de la clarinette. Quant au saxo-
mente encore, on observe qu’à partir d’un certain phone, il est muni d’un bec semblable à celui d’une
seuil de pression – le seuil de saturation –, la puis- clarinette. Récemment, une entreprise américaine a
sance sonore rayonnée n’augmente plus, puis décline. commercialisé un bec pour basson à anche simple
En effet, quand, enfin, la pression dans la bouche sur le modèle d’un petit bec de saxophone, mais
dépasse le seuil de saturation, l’anche bat de moins donnant vraiment des sons de basson ! Ce n’est donc
en moins, puis cesse de battre jusqu’à ce que plus pas dans le principe de l’anche (simple ou double) que
aucun son ne soit émis : la clarinette a atteint son seuil réside la différence entre bassons et clarinettes, mais
d’extinction. dans la forme de leurs résonateurs, cylindrique pour ✔ SUR LE WEB
Peu de clarinettistes ont conscience de l’exis- la clarinette et conique pour le basson. Une analogie Des informations
tence du seuil d’extinction, mais ils le perçoivent avec le cas des instruments à cordes (voir la figure 5) complémentaires se trouvent
sans doute. En effet, une fois le seuil de saturation montre que la réponse impulsionnelle d’un cône peut sur le site du Laboratoire
atteint, tout effort supplémentaire est inefficace, tan- être schématisée d’une façon voisine de celle d’une d'acoustique de l'Université
du Maine :
dis que la fermeture du clarinette. La différence http://laum.univ-lemans.fr
canal anche-table pro- principale est que l’im-
voque une sensation plu- PEU DE CLARINETTISTES pulsion initiale est divi- Ce site contient en particulier
une page consacrée
tôt désagréable. Jouer au ont conscience de l’existence sée en deux : tout se à la physique des instruments
voisinage du seuil d’ex- passe comme si la moi- de musique :
tinction est toutefois un du seuil d’extinction... tié de l’impulsion était http://laum.univ-lemans.fr/spip/
exercice instructif, et cer- réfléchie peu après la spip.php?rubrique107&lang=fr.
tains clarinettistes, tel Pierre-André Taillard, le font sortie de l’embouchure, à l’entrée du cône, et l’autre On pourra aussi consulter :
pour obtenir une nuance pianissimo. moitié au bout de l’instrument (voir la figure 4). http://www.phys.unsw.edu.au/
En pratique, le jeu est compliqué par le fait que En régime permanent, un modèle simplifié du music/clarinet/
le musicien peut modifier l’embouchure (en pinçant même type que celui de la clarinette donne le même
l’anche de la lèvre), ce qui permet de varier consi- régime à deux états, avec cette nuance que les durées
dérablement la dynamique de jeu. Ce n’était pas le des deux états sont différentes. Précisons que lors-
cas avec les ancêtres de la clarinette que sont le cro- qu’un saxophoniste ou un bassoniste monte une
morne (un instrument à anche double de la Renais- gamme, la durée de l’épisode de fermeture est inva-
sance) ou les chalumeaux de certaines cornemuses. riable alors que la durée de l’épisode d’ouverture
L’alimentation en air à l’aide d’une poche empêche dépend de la note. Il semble que la constance de l’épi-
les nuances. Lorsque le musicien pince l’anche pour sode de fermeture confère à l’instrument une carac- ✔ BIBLIOGRAPHIE
modifier l’ouverture, cela diminue le débit maximal, téristique de timbre commune aux différentes notes, A. Chaigne et J. Kergomard,
et donc la valeur du seuil d’extinction. Notons que permettant ainsi de distinguer un instrument d’un Acoustique des instruments
la lèvre a également pour rôle d’amortir la vibration autre. Comme dans le cas de la clarinette, il est pos- de musique, collection Échelles,
propre de l’anche, ce qui évite les couacs. L’expé- sible de calculer l’amplitude du signal en fonction Belin, novembre 2008.
rience montre que le seuil d’oscillation dépend des différents paramètres, ainsi que les seuils d’os- J.-P. Dalmont et C. Frappé, Oscil-
peu de l’embouchure : quels que soient l’ouverture cillation, de saturation et d’extinction. Toutefois, un lation and extinction thresholds
et donc le seuil d’extinction qu’il a choisi, le musi- phénomène nouveau apparaît lorsque l’on passe le of the clarinet : Comparison
cien peut attaquer la note avec à peu près la même seuil de saturation : au lieu de s’éteindre, comme c’est of analytical results and
experiments, J. Acoust. Soc. Am.,
pression, ce qui est confortable dans l’interprétation. le cas pour la clarinette, le signal change de forme et vol. 122, pp. 1173-1179, 2007.
Cette remarquable propriété résulte de la façon dont semble même parfois s’inverser. Signalons une
les becs sont construits, et tout l’art du facteur d’anche autre différence importante : au voisinage du seuil S. Ollivier, J.-P. Dalmont et
J. Kergomard, Idealized models
et de bec – les deux sont indissociables – est juste- d’oscillation, il ne peut y avoir de petites oscilla- of reed woodwinds. Part I : ana-
ment de l’obtenir. tions, ce qui explique la difficulté à attaquer pianis- logy with the bowed string,
Le clarinettiste, lorsqu’il joue, a donc deux façons simo au saxophone, en particulier dans les graves. Acustica-acta acustica,
de faire varier l’amplitude de l’oscillation : la pres- Ces modèles simples de clarinette ou de saxophone vol. 90 (6), 1192-1203, 2004.
sion dans la bouche et l’ouverture de l’anche. Mais suffisent pour comprendre les bases du fonctionne- Jean-Pierre Dalmon et
quelles que soient la puissance sonore choisie et la ment des instruments à anche. Pour autant, la réalité Joël Gilbert, Des instruments
façon de l’obtenir, toute sa plage de jeu s’étend entre physique de ce qui s’y produit est bien plus com- à vent harmoniques, Pour la
Science, n° 238, août 1997.
le seuil d’oscillation et le seuil d’extinction, et passe plexe. Aujourd’hui, les acousticiens travaillent notam-
par un seuil de saturation ! ment sur la mécanique de l’anche, ainsi que sur le Suzanne et Franck Laloë,
Le principe régissant le fonctionnement des cla- rôle du conduit vocal dans le jeu ou encore sur l’opti- La clarinette, Pour la Science,
n° 91, mai 1985.
rinettes s’applique aussi aux instruments coniques, misation de la forme des résonateurs… ■

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Physique [63


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Technologie

De la bouche artificielle... a
Christophe Vergez et Didier Ferrand

Une machine qui souffle dans une trompette permet duction sonore: l’une demandant une action
directe du musicien, qui doit souffler dans
d’étudier la production de notes. Si l’on équipe une telle un tube, pincer une corde, frapper une peau,
bouche artificielle d’un système d’asservissement, etc., et une autre où il lui suffit de donner,
en général sur un clavier, un signal à une
l’analyse des phases dynamiques du jeu devient possible. machine conçue pour produire le son. Dans
l’orgue de Barbarie, ou dans toute boîte à
musique, cette dernière stratégie est pous-
sée encore plus loin, puisqu’un programme
– codé par des trous dans une bande car-

L’ E S S E N T I E L
A vez-vous déjà écouté un orgue de
Barbarie dans les rues de Paris? Les
notes s’égrènent, mais quelle que soit
la verve du joueur de manivelle, son inter-
prétation reste à des années lumière du
tonnée dans le cas de l’orgue de Barbarie –
remplace le musicien qui n’a même plus à
donner de signal. Une bouche artificielle est
un dispositif de ce genre, mais construit
pour reproduire et mesurer l’action phy-
phrasé si unique d’un Miles Davis jouant sique de la bouche du musicien qui crée une
✔ Les bouches de la trompette ! Pourquoi ? Parce que le note avec un cuivre (trompette, trombone,
artificielle servent
génie du trompettiste, comme le talent de etc.) ou un bois (clarinette, hautbois, etc.).
à mesurer et à figer les
tout musicien, réside dans sa façon de
paramètres qui contrôlent
l’émission d’une note.
réaliser les transitions entre les notes (dites
transitoires). Après que les physiciens ont
Les deux vertus d’une
✔ Dans une bouche construit une machine – une bouche arti- bouche artificielle
artificielle asservie, ficielle – qui fait fonctionner des instru- La caractéristique première d’une bouche
le débit d’air à l’entrée ments à vent, ces transitoires ne pouvaient artificielle est de reproduire de façon sim-
est régulé en fonction qu’être leur prochaine cible. plifiée les fonctions essentielles de l’ins-
de la pression souhaitée. Nous expliquerons ici pourquoi et trumentiste : son souffle bien sûr, mais
On étudie ainsi comment nous avons développé une aussi l’action de sa bouche et plus parti-
les transitions entre bouche artificielle asservie, première étape culièrement de ses lèvres. Cela exige une
les notes. vers l’analyse et la reproduction du jeu interface mécanique adaptée. Ainsi, pour
instrumental. Ce banc de mesure est les cuivres, une bouche artificielle doit
aujourd’hui avant tout un moyen pour disposer de lèvres artificielles qui vont
aborder enfin l’étude scientifique des vibrer sous l’effet du couplage avec l’ins-
phases dynamiques du jeu. trument. Pour les instruments à anche,
En musique, il existe depuis la fonction de « pince », assurée par les
longtemps deux stratégies de pro- lèvres, doit être reproduite.

64]
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... au musicien artificiel ?


La deuxième caractéristique d’une
bouche artificielle est de faire jouer l’ins-
trument en figeant tous les paramètres de
contrôle, qui sont normalement modifiés
par le musicien en cours de jeu – par
exemple la pression avec laquelle il souffle,
la raideur des lèvres, la configuration du
conduit vocal… Plusieurs grandeurs phy-
siques sont mesurées simultanément : la
pression d’alimentation en air comprimé,
le débit d’air résultant, la pression dans la
bouche et dans l’instrument, l’oscillation
des lèvres ou de l’anche…
Pour un chercheur qui étudie la pro-
duction sonore des instruments à vent, les
mesures avec une bouche artificielle
sont préférables à toutes celles qu’il pour-
rait mettre en place directement, mais avec
difficulté, sur un musicien. Contrairement
à un musicien, un tel banc de mesure est
toujours disponible, rend les mesures
reproductibles à volonté, accepte des cap-
teurs dans sa bouche, ses lèvres ou son
conduit vocal…
Par ailleurs, concevoir une bouche arti-
ficielle est aussi une façon de se concentrer
sur l’essentiel du phénomène de produc-
tion des sons. Un musicien en train de jouer
module simultanément une multitude de
paramètres. Avec une bouche artificielle, au

© Shuttestock/Chris Harvey (têtes)/Neo Edmund (trompette)

1. LE MUSICIEN ARTIFICIEL est encore loin, mais


la mise au point d’une bouche artificielle capable
de reproduire les transitoires entre notes consti-
tue une étape importante pour s’en approcher.

Technologie [65
pls_373_vergez_bouche_artif_fp_13_10 13/10/08 19:55 Page 66

UNE BOUCHE AU SOUFFLE ASSERVI

D ans la bouche artificielle asservie, un flux d’air sous une pression comparable à celle régnant dans la bouche d’un musicien
(moins de 0,5 bar en plus de la pression atmosphérique) est contrôlé par une électrovanne (en bleu). On envoie de l’air vers
la bouche et l’on mesure la pression en avant des lèvres. Cette dernière est transmise à l’ordinateur qui la compare à celle que l’on
veut appliquer à l’instrument (la consigne). Toutes les 40 microsecondes, l’ordinateur envoie à l’électrovanne une correction des-
tinée à ramener la pression dans la bouche à une valeur proche de cette consigne. De cette façon, les évolutions de la pression au
cours des phases dynamiques du jeu peuvent être simulées.

Électrovanne

Piston
Bouche
artificielle
Arrivée d’air

Clari
nette

Lèvre Mesure
de la pression

t
semen
le d’asser vis
Ordinateur Bouc

Bruno Bourgeois
contraire, l’acousticien ne mesure plitude de la note). Ainsi, si le son station-
que les quelques paramètres dis- naire (le régime établi) des cuivres et des
ponibles sur son dispositif, ce qui instruments à anche est bien connu aujour-
é du
Main
e simplifie l’étude – une démarche d’hui, leurs transitoires ne le sont pas.
ersit
Univ habituelle en physique. Les transitoires jouent un rôle majeur
Les bouches artificielles construites dans l’expression musicale, mais ils ne
jusqu’à présent ont eu pour principale peuvent être étudiés à l’aide des bouches
vocation de servir à valider et à amélio- artificielles que nous avons décrites: celles-
rer des modèles physiques utilisés pour ci, en figeant les paramètres de contrôle,
décrire la production sonore des instru- privent le scientifique de la possibilité
ments de musique. Toutefois, elles sont d’étudier le pilotage fin exercé par le musi-
aussi utiles pour inventer des instruments, cien. Il fallait donc développer un appa-
tel ce saxophone cylindrique créé au Labo- reil dédié à l’étude des transitoires : la
ratoire d’acoustique de l’Université du bouche artificielle asservie.
Maine, au Mans, ou encore un nou-
LES AUTEURS veau type de clarinette développé dans
notre laboratoire…
Asservir le dispositif
Pour le moment, les bouches arti- à une consigne
ficielles n’ont servi qu’à étudier le De quoi s’agit-il ? Comme son nom l’in-
« régime établi » de la production sonore, dique, c’est une bouche artificielle classique
en d’autres termes le moment où la note augmentée par un système d’asservisse-
sonne. Une note commence par une attaque, ment du son à émettre. Rappelons qu’un
Christophe VERGEZ et s’éteint de façon plus ou moins longue asservissement est un dispositif de cor-
et Didier FERRAND sont ou abrupte. Pendant qu’elle sonne, la rection conçu pour que le système com-
chercheurs au CNRS et membres note peut être enrichie d’effets divers, par
du Laboratoire de mécanique mandé se comporte conformément à une
et d’acoustique exemple un vibrato (on fait varier légère- certaine consigne. L’une de ses formes les
de l’Université d’Aix-Marseille. ment et rapidement la fréquence et l’am- plus simples, pour laquelle nous avons

66] Technologie © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


pls_373_vergez_bouche_artif_fp_13_10 13/10/08 19:55 Page 67

opté, est la régulation en boucle fermée. tion peut produire de dangereuses insta- ✔ BIBLIOGRAPHIE
Dans ce principe, l’un des plus connus et bilités dans le contrôle, ce qui obligera à D. Ferrand et Ch. Vergez,
des mieux éprouvés de l’automatique, la multiplier les corrections sans parvenir à Blowing machine for wind musical
grandeur à réguler agit sur la grandeur coup sûr à réduire l’écart à la consigne. instrument : toward a real-time
control of the blowing pressure,
régulante au sein d’une boucle fermée (dans L’instrumentiste évite ce genre d’inconvé- 16th Mediterranean Conference
une régulation en boucle ouverte, une gran- nient grâce à un asservissement ultraper- on Control and
deur perturbatrice supplémentaire agit formant, son oreille et sa sensibilité tactile Automation, juin 2008.
en plus sur la grandeur régulante). lui permettant de percevoir finement le M.J. Newton, M. Campbell
Conduire une voiture, par exemple, retour d’efforts sur sa bouche et ses doigts. et J. Gilbert, Mechanical response
consiste pour l’essentiel à corriger en Nous ne pouvions prétendre imiter measurements of real and
permanence sa direction pour la mainte- une telle finesse de contrôle, aussi avons- artificial brass players lips,
J. Acoust. Soc. Amer. , vol. 123,
nir parallèle à la trajectoire définie par la nous opté pour un algorithme très utilisé n° 1, 2007.
médiane de la route. La consigne à laquelle dans l’industrie, qui a fait ses preuves dans
le véhicule doit se conformer est donc de de très nombreuses situations : le régula- Ph. Guillemain, A digital synthesis
model of double-reed wind
maintenir « une direction parallèle à la teur proportionnel intégral dérivé. instruments, EURASIP Journal on
médiane de la route ». Pour effectuer les Connu sous son acronyme PID, ce régu- Applied Signal Processing, numéro
réglages nécessaires, le chauffeur mesure lateur combine trois actions de corrections spécial Model-based Sound
en permanence l’angle entre la direction à partir de la mesure de l’erreur par rap- Synthesis, vol. 4, n° 7,
pp. 990-1000, juin 2004.
de la voiture et la médiane à l’aide de ses port à la consigne (ici un écart de pres-
capteurs (les yeux), puis déduit de la valeur sion) : une action dite proportionnelle
trouvée la correction angulaire requise, (l’erreur est multipliée par un gain), une
qu’il impose ensuite à l’aide d’actionneurs action intégrale (l’erreur est intégrée sur
(ses mains) agissant sur la direction de la
voiture (la grandeur à contrôler).
Dans le cas qui nous intéresse, la gran- LA RÉGULATION EN BOUCLE FERMÉE,
deur à contrôler est la pression de l’air à
l’entrée de l’instrument. Pour ce faire, le principe de régulation parmi les plus
moyen le plus simple consiste à régler le
débit d’air entrant dans la bouche. Nous simples, suffit à asservir le débit
avons utilisé pour cela une électrovanne,
un actionneur commandé électriquement
d’entrée à la pression d’alimentation.
qui modifie le débit par une action méca-
nique. On intercale cette électrovanne entre un certain intervalle de temps) et une action
la bouche artificielle et le dispositif d’ali- dérivée (la dérivée de l’erreur par rapport
mentation en air (voir l’encadré page ci- au temps est calculée à l’instant de mesure). Fréquence
contre), un détendeur qui produit, à partir Même si ce principe de régulation a des
de la source d’air comprimé (sept bars), limites, il a suffi pour reproduire une
une pression plus faible en amont de l’élec- grande variété de transitoires.
trovanne (deux bars). C’est enfin par Ainsi équipés d’un système de mesure
l’action de l’électrovanne qu’on obtient asservi à la pression dans la bouche, nous
une pression comparable à celle qui règne avons commencé à explorer les produc-
dans la bouche d’un musicien. Pour sa tions sonores associées à diverses consignes
part, le signal à contrôler, c’est-à-dire la correspondant à des situations rencontrées
pression régnant dans la bouche, est par les musiciens. Par exemple, pour la
mesuré en permanence à l’aide d’un cap- flûte à bec, nous avons mis en évidence
teur de pression placé en retrait des lèvres. deux caractéristiques importantes de la Pression
Comment agit-on sur la vanne en fonc- production sonore. Nous avons d’abord
tion de la pression d’alimentation mesu- constaté que l’augmentation progres-
rée ? Il faut pour cela un régulateur, Temps
sive de la pression dans la bouche est asso-
c’est-à-dire un dispositif capable de déter- ciée à une modification continue du 2. LE SIGNAL DE PRESSION d’une flûte
miner les ordres à fournir à l’électrovanne timbre, c’est-à-dire de la contribution des à bec Bressan est ici tracé en fausses
en fonction de l’écart entre la pression mesu- différentes fréquences à chaque note. couleurs allant du vert (faible pression)
rée et la pression désirée (la consigne). Une Ensuite, on peut vérifier que, pour au rouge (forte pression) en fonction de
étape essentielle consiste à en choisir le prin- certaines valeurs de la pression, des chan- la fréquence et du temps, lorsque la bouche
artificielle asservie impose à l’instrument
cipe. Un conducteur qui braque trop vite gements brutaux dans le son se produisent.
une pression qui croît, puis décroît
dans un virage risque de produire un Ces « bifurcations » correspondent à la nais- linéairement (trait noir). On constate
écart si dangereux qu’il lui faudra le corri- sance ou à l’extinction de notes ou au chan- des changements de régime, nommés
ger par un nouvel écart en sens contraire, gement de la fréquence d’un son. Elles bifurcations (pointillés), où la répartition en
etc. Ainsi, un mauvais mode de régula- jouent un rôle essentiel dans l’analyse d’un fréquences (le timbre) se modifie brutalement.

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Technologie [67


pls_373_vergez_bouche_artif_fp_13_10 13/10/08 19:55 Page 68

0,15
Pression dans la bouche
(en kilopascals)

0,10

Correction
0,05

0
0 0,05 0,1 0,15 0,2 0,25 0,3 0,35 0,4 0,45 0 0,05 0,1 0,15 0,2 0,25 0,3 0,35 0,4 0,45
Temps (en secondes) Temps (en secondes)
3. UN TRANSITOIRE DE PRESSION (la transition entre deux notes) d’une dans la bouche artificielle est sans cesse ajustée pour se rapprocher de
flûte à bec a été mesuré (à gauche en rouge) et comparé à la consigne la consigne au moyen d’une correction (en noir à droite). Cette correc-
(en bleu). La structure dentée du signal de pression correspond au tion correspond à la commande envoyée à l’électrovanne. Sa forme dif-
bruit parasite qui règne à l’intérieur de la bouche artificielle, nettement fère du profil de pression durant la transition entre notes, ce qui illustre
plus fort que celui qui règne dans la bouche d’un musicien. La pression la non-linéarité de la bouche artificielle.

instrument de musique, puisqu’elles en vers la mise au point d’un robot musicien.


constituent les caractéristiques essentielles. Avec nos collègues de l’IRCAM, nous avons
Ainsi, la confrontation des bifurcations lancé le projet Consonnes, qui vise à pro-
mesurées à celles que prédit le modèle phy- duire un robot capable de contrôler la pres-
sique d’un instrument est un indicateur sion dans sa bouche et de se servir de ses
de la qualité de la modélisation effectuée lèvres. Tandis que nous sommes chargés
pour en décrire la production sonore. de la réalisation des « poumons artificiels »,
les chercheurs de l’IRCAM travaillent à la
Des retombées réalisation de lèvres asservies dont on peut
contrôler indépendamment la masse, la
pédagogiques raideur et l’amortissement. En fin de
Toutefois, la grande application de la projet, il est prévu de construire deux pro-
✔ SUR LE WEB bouche artificielle asservie est l’étude des totypes. Puisqu’ils seront dépourvus de
Robots musiciens ou parlants :
http://www.takanishi.mech. régimes transitoires. Pour cela, on éta- moyens mécaniques d’action sur l’ins-
waseda.ac.jp/research/index.htm blit comme consigne le profil de pres- trument lui-même, ces robots ne sont pas
sion nécessaire pour imiter la façon dont destinés à produire de la musique, mais
un musicien attaque une note, puis passe seulement à étudier en détail le contrôle
d’une note à l’autre. Là encore, l’étude des complexe exercé par le musicien par l’in-
transitoires sera une occasion d’amélio- termédiaire de son souffle et de ses lèvres.
rer les modèles physiques utilisés pour Après des années de pratique, un musi-
décrire la production sonore des instru- cien expert acquiert une maîtrise si com-
ments, les modélisations existantes ayant plexe de son instrument qu’elle en devient
presque toutes été développées dans un extrêmement difficile à analyser, tant pour
contexte quasi statique. les autres musiciens (ses élèves) que pour
Une troisième application de la bouche les physiciens. La bouche de joueur d’ins-
artificielle asservie est l’analyse des stra- trument à vent robotisée que nous déve-
tégies développées par le musicien expert loppons autorisera une telle analyse.
pour piloter son instrument. On peut en En effet, l’étude scientifique des ins-
effet tenter de reproduire avec la bouche truments à vent ne progressera vraiment
artificielle l’évolution de la pression accom- que le jour où l’on pourra spécifier en quoi
pagnant les sons émis par les musiciens. consiste la maîtrise instrumentale parti-
Des retombées pédagogiques sont culière d’un musicien. En effet, dans les
même envisageables: on peut, par exemple, mains d’un piètre instrumentiste, même
l’utiliser pour démontrer à des clarinet- un instrument de très bonne facture sonne
tistes qu’il est possible, sous certaines condi- mal, tandis que même un piètre instru-
tions, de produire un son pianissimo en ment sonne bien dans les mains d’un excel-
soufflant de plus en plus fort dans l’ins- lent instrumentiste !
trument, ou encore pour leur révéler que Ainsi, pour que l’analyse scientifique
4. LE SON ÉMIS PAR UNE CLARINETTE en s’ils n’appliquent pas certaines techniques, du jeu sur cuivres, bois ou flûtes entraîne
fonction du temps est ici représenté lorsque c’est par habitude plus que parce qu’elles des progrès tant en facture instrumentale
la pression dans la bouche croît linéairement sont à proscrire. La bouche artificielle asser- qu’en musique, il faut parvenir à séparer
alors que l’anche est fortement pincée.
On constate que souffler toujours plus fort
vie est autant un banc de mesure qu’un la part de l’homme de celle de l’instrument.
conduit à l’extinction progressive du son, banc d’essai pour musicien. Un robot capable d’imiter finement les
ce qui fournit une technique inattendue La bouche artificielle peut aussi être actions d’un musicien, de façon mesurable
pour produire un son pianissimo. considérée comme une étape préliminaire et reproductible, en est le moyen. ■

68] Technologie © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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Physique

En modélisant les phénomènes physiques


et en utilisant des outils mathématiques
et informatiques, on sait aujourd’hui créer
des instruments de musique virtuels
aux sonorités réalistes.
Thomas Hélie et Christophe Vergez

P ourquoi, lorsqu’on souffle plus


fort dans une flûte, le son produit
est non seulement plus fort, mais
la note ou le timbre changent aussi ?
Quelle est l’influence de la géométrie
son lui-même. Dans ce cas, qui fait
l’objet du présent article, on veut mimer
la réponse de l’instrument à tous les
gestes possibles du musicien: attaques,
transitoires entre notes, évolution du
et du matériau sur l’instrument? Pour- timbre avec la nuance.
quoi un musicien a-t-il besoin d’un Quel est l’intérêt de la synthèse par
apprentissage long et difficile pour don- modèles physiques ? Il est, bien sûr,
ner de l’expressivité à son art? De telles de disposer de versions virtuelles et
questions laissent entrevoir la complexité jouables d’instruments réels, anciens
des phénomènes mis en jeu dans le fonc- ou même disparus. Mais il est aussi de
tionnement des instruments de musique. tester virtuellement des modifications
L’ E S S E N T I E L Cette complexité est à l’origine de de la géométrie et des matériaux de
ce qui rend le son de l’instrument natu- l’instrument, voire d’optimiser la puis-
✔ Scientifiques et rel, unique et vivant. Mais elle n’a pas sance de celui-ci, sa brillance sonore,
ingénieurs conçoivent des empêché les scientifiques de chercher etc. Il est par ailleurs intéressant de
instruments virtuels, dont à comprendre les instruments de concevoir des instruments imaginaires
on synthétise les sons. musique et à reproduire électronique- ou farfelus, mais qui restent physi-
✔ Cette synthèse sonore ment leurs sonorités. Les progrès réa- quement sensés : par exemple des ins-
requiert une modélisation lisés sont tels qu’on sait aujourd’hui truments de taille immense, un conduit
physique de l’instrument simuler sur ordinateur et piloter en vocal de dragon ou de dinosaure, un
qui soit à la fois soigneuse temps réel des instruments de musique hautbois évoluant en saxophone, etc.
et assez simple pour virtuels avec un rendu réaliste. Les travaux pionniers du savant alle-
procéder en temps réel. Dans l’histoire de la synthèse mand Hermann von Helmholtz, à la fin
sonore, qui vise à créer des sons de façon du XIXe siècle, et de nombreux autres,
✔ La prise en compte artificielle (par voie électronique ou en partie rassemblés par les Américains
du jeu de l’instrumentiste, informatique), on peut distinguer deux Neville Fletcher et Thomas Rossing à la
en plus de la physique de types de procédés. Dans la « synthèse fin du XXe siècle, ont permis de com-
l’instrument, reste un défi. par modèles de signaux », on s’attache prendre le fonctionnement élémentaire
à construire directement le signal élec- des instruments de musique. En n’en
trique à envoyer dans les haut-parleurs, retenant que les éléments clefs, plusieurs
pour obtenir des sonorités insolites équipes dans le monde ont proposé dès
qu’on trouve par exemple dans la la fin des années 1980 des premières syn-
musique dite électronique. La « syn- thèses sonores en temps réel, c’est-à-dire
thèse par modèles physiques » s’inté- des synthétiseurs qui calculent suffi-
resse, au contraire, au générateur de samment vite pour que l’opérateur
l’onde sonore, c’est-à-dire à l’instru- humain ne perçoive aucun délai entre
ment et à l’instrumentiste, plutôt qu’au son action et le résultat sonore.

70] Physique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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D’après l’interface du logiciel BRASS commercialisé par la Société grenobloise Arturia

1. UN EXEMPLE D’INTERFACE graphique d’un logiciel permettant


de piloter des modèles de trompette, de saxophone ou de trombone.
La partie grise du clavier virtuel ici figuré correspond aux notes
physiquement réalisables avec une trompette réelle.

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Physique [71


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DES MODÈLES MINIMAUX D’INSTRUMENTS


trou ouvert (situé à une distance L), où elle est réfléchie avec
L es simulations les plus simples du fonctionnement d’un
instrument de musique intègrent deux ingrédients clefs.
D’une part, il faut représenter le mécanisme non linéaire d’ex-
un changement de signe. Cette onde revient donc à l’anche
après un retard T = 2L/c et y modifie les conditions de pres-
citation (modulation du débit d’air par l’anche dans le cas sion. En conséquence, l’anche change de forme, ce qui
d’une clarinette, frottement entre l’archet et la corde dans le modifie le débit d’air entrant et crée une nouvelle perturba-
cas d’un violon, etc.) par un système simple d’équations non tion de pression.
linéaires, bâti à l’aide de fonctions élémentaires. D’autre part, Autre exemple : un violon et son archet. Le frottement entre
on doit prendre en compte les retards des ondes, c’est-à-dire le crin colophané et la corde engendre, par frottement, des
les temps mis par les ondes pour effectuer un aller et retour au ondes de flexion sur chaque partie de la corde. Ces ondes se
sein de l’instrument. Ainsi, une onde acoustique qui se pro- propagent à une certaine vitesse, l’une vers le chevalet,
page d’une distance L dans un tube droit, puis se réfléchit, l’autre vers l’extrémité du manche. Parvenues à l’extrémité,
subit un retard T = 2L/c, imposé par la vitesse du son c. elles y sont réfléchies. Après des temps de parcours diffé-
Considérons l’exemple d’une clarinette. Chaque déplace- rents T1 et T2 (sauf si l’archet frotte la corde en son milieu,
ment de l’anche crée une fluctuation de pression qui se pro- auquel cas les temps de parcours sont égaux), les deux
page à la vitesse c le long de l’instrument, jusqu’au premier ondes reviennent à l’archet et interagissent à nouveau avec lui.

Retour de l'onde Retard T2 Retard T1


avec retard

Excitateur non linéaire Excitateur non linéaire


(modulation du débit (frottement corde-archet)
d'air par l'anche)
Onde de flexion Onde de flexion
se propageant vers se propageant
Onde de pression l'extrémité du manche vers le chevalet

© Shutterstock/Sergey Lavrentev
© Shutterstock/Andrew Duany

En particulier, dans l’équipe de Xavier couple à un résonateur (tuyau, corde, mem- Il a été montré au milieu des années
Rodet, à l’IRCAM, des modèles physiques brane,…). Ce faisant, le résonateur cède 1990 que ces modèles simples et peu
simplifiés au maximum ont permis dans un peu d’énergie sous la forme d’un rayon- coûteux à simuler incorporent assez la
les années 1990 d’expliquer et de reproduire nement acoustique, perçu par nos oreilles. physique de l’instrument pour produire
des comportements caractéristiques de Dans le cas des instruments entretenus des comportements comparables à ceux
chaque famille d’instruments. Depuis, – c’est-à-dire capables d’auto-osciller spon- de l’instrument réel : le son synthétisé est
nos travaux s’attachent à améliorer les tanément à partir d’une excitation statique déjà caractéristique de telle ou telle classe
modèles pour augmenter le réalisme tout telle qu’un souffle constant, par opposition d’instruments. Cependant, il faut raffiner
en préservant le traitement en temps réel. aux instruments pincés ou frappés –, l’émis- les modèles pour réussir à leurrer l’oreille
Un autre défi pour le réalisme reste le sion d’une note résulte d’un couplage com- quant à la nature synthétique du son. Com-
contrôle de l’instrument virtuel: même avec pliqué entre l’excitateur et le résonateur, ment le faire de façon compatible avec une
une excellente modélisation de l’instrument, et requiert en permanence des ajustements synthèse en temps réel, c’est-à-dire en n’al-
le premier son que l’on produit en jouant très fins de la part du musicien. longeant pas trop les temps de calcul ?
sur un instrument virtuel est souvent… Pour la synthèse sonore en temps réel,
un canard! Il s’agit de construire les «réflexes
coordonnés » acquis par le musicien expert
on doit réduire au maximum la complexité
du modèle de l’instrument afin d’avoir
Assimiler des tubes
et qui lui permettent de bien jouer. Parmi des temps de calcul courts. Mais le modèle à des cylindres ?
les pistes explorées, nos recherches portent simplifié doit aussi pouvoir expliquer une L’une des approches est de modéliser de
sur les méthodes d’inversion: elles consis- grande partie du fonctionnement d’un façon simplifiée la forme géométrique
tent à retrouver les gestes de pilotage du instrument. Une telle « formulation mini- du résonateur. Les résonateurs d’instru-
modèle nécessaires à l’obtention d’un son male » peut intégrer des descriptions som- ments, qu’ils soient mécaniques (cordes,
voulu donné. Passons en revue ces diffé- maires de l’excitateur et du résonateur, mais, plaques, etc.) ou acoustiques (tubes) sont
rents aspects successivement. pour expliquer et reproduire le phénomène le lieu où se propagent des ondes. Simu-
Avant toute tentative de synthèse par d’auto-oscillation, elle ne peut faire l’im- ler précisément cette propagation dans
modèle physique, il faut étudier et com- passe sur la nature non linéaire de l’excita- une géométrie tridimensionnelle se révèle
prendre le fonctionnement d’un instru- teur et de son couplage avec le résonateur souvent trop coûteux en calculs. Prenons
ment de musique. Depuis Helmholtz, on (voir l’encadré ci-dessus). L’expression « non le cas d’un résonateur d’un instrument tel
sait que ce fonctionnement repose sur une linéaire » signifie que la réponse (ou « sor- qu’une trompette, qui a la forme d’un tube
boucle de rétroaction où un excitateur tie ») du système n’est pas proportionnelle à section variable – on parle de la « perce »
(anche, archet, lèvre, plectre, jet d’air…) se à l’action (ou « entrée ») qu’on lui applique. de l’instrument. Comment le représenter

72] Physique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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de façon simplifiée? La première idée pour mieux la géométrie du tube. On part d’un
la synthèse sonore était d’approcher cette tube à symétrie axiale, avec une perce
perce par un profil en marches d’escalier, dont le rayon dépend réguliè-
comme si l’on raccordait des tubes droits rement de la coordonnée z
(voir la figure 2). mesurée le long de l’axe. Le cal-
Dans ce cadre, quand une onde acous- cul des sons produits par un tel
tique plane, c’est-à-dire dont les fronts sont tube implique de déterminer la pression
plans et perpendiculaires à l’axe du tube, acoustique régnant en chaque point à l’in-
se propage le long du tube et arrive à une térieur du tube, en réponse à une certaine
discontinuité de section, elle subit une pression appliquée à l’entrée. Ainsi, pour 2. POUR MODÉLISER UN INSTRUMENT

Bruno Bourgeois
réflexion partielle instantanée (comme si chaque position z le long de l’axe, on s’in- à vent en forme de tube de perce (ou profil)
variable, on peut en première approximation
une partie de l’onde rebondissait sur cette téresse à la pression acoustique régnant
l’assimiler à un ensemble de trois tubes
jonction) et se transmet aussi partiellement à la distance r de l’axe. Cette pression obéit droits. À chaque jonction entre tubes,
au tronçon voisin. à une équation, qui décrit la propaga- une partie des ondes acoustiques
En fin de compte, on aboutit à une tion des ondes acoustiques, et dépend à est réfléchie (en bleu) dans le même tube
« structure de guide d’ondes » où, du point la fois de la position et du temps. Dans et une autre transmise (en rouge)
de vue mathématique et informatique, n’in- le plan (z, r) et à un instant donné, les au tronçon voisin. Le modèle
tervient qu’un petit nombre d’opérations points associés à une même valeur de la correspondant, après optimisation,
est nommé structure de Kelly-Lochbaum.
élémentaires : retards de l’onde propor- pression constituent des courbes, nom-
tionnels à la longueur du tube, additions, mées isobares comme sur une carte météo-
multiplications des amplitudes ondula- rologique (voir la figure 3).
toires par des coefficients de réflexion qui
dépendent des sections du tube. Ce modèle
a été utilisé à l’origine dans les années 1960
Réduire la dimension
pour simuler le conduit vocal humain; une du modèle
fois optimisée, la structure informatique Les isobares dessinent en général des
stock/Andrew Duany
correspondante a été nommée, d’après lignes courbes, ce qui traduit le fait que
les deux chercheurs qui l’ont introduite, la pression dépend à la fois de la coor- 3. LES ONDES ACOUSTIQUES qui se
structure de Kelly-Lochbaum. donnée radiale r et de la coordonnée propagent dans un tube symétrique autour
Autour de 1995, diverses équipes ont axiale z. L’idée de notre modélisation uni- de son axe Oz représentent un problème
modélisé un peu plus finement la forme du à deux dimensions, où les coordonnées
dimensionnelle revient en quelque sorte
pertinentes sont z et r (distance à l’axe).
tube. L’idée était de considérer des tron- à construire un miroir déformant qui Les isobares sont ici des courbes.
çons de tubes coniques dans lesquels voya- redresse les isobares, pour les transfor- En effectuant un changement de
gent des ondes sphériques (c’est-à-dire dont mer en lignes droites perpendiculaires à coordonnées dynamique de (z, r) en (a, b),
les fronts sont sphériques). La structure l’axe. Dans cette nouvelle image, la pres- à l’aide de fonctions appropriées f et g qui
de Kelly-Lochbaum finale est identique à sion devient indépendante de la coor- dépendent du temps et du profil du tube,
celle du modèle à tubes droits, sauf que donnée radiale, ce qui réduit la dimension on peut redresser les isobares. Autrement dit,
les isobares deviennent des droites
les discontinuités de pente aux jonctions effective du problème à un et simplifie
perpendiculaires à l’axe de la coordonnée a,
entre tubes rendent les réflexions d’ondes beaucoup les calculs. ce qui signifie que la pression est
non plus instantanées, mais à mémoire avec L’outil mathématique qui effectue cette indépendante de la coordonnée b.
réponse exponentielle – en d’autres termes, transformation est un changement de coor- La dimension du problème se réduit à un,
la fraction d’onde réfléchie laisse une données dynamique : on passe des coor- ce qui simplifie les calculs.
trace qui décroît exponentiellement avec le
temps. Par rapport à la structure à tubes
Profil de l'instrument
droits, ce modèle est à peine plus coûteux Isobares
à simuler numériquement. r
Ces modèles à tronçons de tube droits z
ou coniques sont-ils suffisants pour donner
un rendu réaliste? Pas vraiment. Les dis-
continuités de la section ou de la pente du
profil, aux jonctions des tronçons de tube, {zr == gf (a, b, t)
(a, b, t)
engendrent des sauts de pression audibles
b
dans la réponse de l’instrument. Ainsi, pour
un instrument à perce régulière, la simula-
tion crée des artefacts que l’oreille perçoit.
a
Pour renforcer le réalisme tout en res-
tant compatible avec un traitement en
temps réel, nous avons conçu vers 2002
un modèle à une dimension qui respecte

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Physique [73


helie_vergez.xp_mm_10_10b 13/10/08 16:57 Page 74

190 un effet important sur le son. Reprenons


Impédance (en décibels)

le cas des tubes. La colonne d’air en vibra-


170
tion dans le tube crée un frottement sur
ses parois et échange de la chaleur avec
150
elles. Ces phénomènes viscothermiques
130 dépendent de la texture de la surface du
tube, du type de matériau et de son apti-
110 tude à conduire la chaleur. De plus, leur
0 200 400 600 800 1 000 1 200 effet sur les ondes sonores dépend de la
Fréquence (en hertz) fréquence de celles-ci. Si la modélisation
4. LES PERTES D’ÉNERGIE PAR FROTTEMENTS et échanges thermiques entre l’air en vibra- n’intègre pas bien cet amortissement, le
tion et le tube d’un instrument à vent doivent être prises en compte pour qu’une simulation d’un
instrument soit réaliste. Ces courbes l’illustrent : elles comparent l’impédance d’entrée d’un trom- son produit par l’instrument virtuel
bone telle qu’elle est mesurée (en rouge) avec l’impédance calculée avec les modèles des auteurs semble, à l’oreille, synthétique. Or la prise
(sans pertes viscothermiques, en pointillés bleu clair ; avec pertes, en bleu foncé). en compte du bon amortissement se révèle
délicate sur le plan mathématique. En par-
données z et r à deux autres coordonnées a ticulier, elle fait apparaître une opéra-
et b grâce à des fonctions appropriées f et g, tion étonnante et, en théorie, impossible
qui dépendent du temps t (et de la perce à simuler exactement : une dérivée tem-
de l’instrument). On réécrit ensuite l’équa- porelle fractionnaire.
tion des ondes en termes des coordonnées
a et b, de façon que la pression y apparaisse
comme une fonction de la nouvelle coor-
Pertes
donnée a uniquement, et non de b. viscothermiques
LES AUTEURS Autrement dit, en posant z = f(a, b, t) Pour comprendre de quoi il s’agit, pre-
et r = g(a, b, t), on peut se ramener, connais- nons l’exemple d’une particule en mou-
sant le profil du tube et moyennant vement. La dérivée temporelle d’ordre un
quelques approximations (justifiées lorsque (la dérivée par rapport au temps) de sa
les fréquences considérées sont assez position est sa vitesse. En dérivant une
basses), à la géométrie d’un problème à une fois de plus, on obtient la dérivée tempo-
dimension, comme pour des ondes planes. relle d’ordre deux de la position, qui est
Thomas HÉLIE est chargé de recherche
Nous avons montré que le modèle ainsi l’accélération de la particule. Une dérivée
au CNRS et travaille à l’IRCAM, obtenu suffit pour simuler la contribution d’ordre 1/2 est un opérateur qui, appli-
à Paris (UMR 9912). géométrique de tubes à symétrie axiale dont qué deux fois à la position, donne la vitesse.
Christophe VERGEZ est chargé le profil et sa pente sont continus. Il est difficile de donner une interpréta-
de recherche au CNRS
et travaille au Laboratoire Pour les cordes, coques et plaques, tion simple de cet objet mathématique,
de mécanique et d'acoustique des modèles dits de Reissner permettent de sauf peut-être dans le domaine fréquen-
(UPR 7051), à Marseille. prendre en compte les principales caracté- tiel. Une dérivée temporelle d’ordre un
ristiques géométriques du résonateur. Des appliquée à un signal correspond à un
méthodes de résolution de ces modèles, effi- filtre qui augmente de six décibels par
caces en temps réel, sont en cours d’étude octave les amplitudes des ondes sinusoï-
✔ BIBLIOGRAPHIE avec David Roze et Joël Bensoam à l’IRCAM, dales qui composent le signal (autre-
A. Chaigne et J. Kergomard, et en partenariat avec le LIST (Laboratoire ment dit, une onde de fréquence double
Acoustique des instruments d’intégration des systèmes et des techno- verra son amplitude doublée) et déphase
de musique, Belin, à paraître, 2008.
logies) du CEA, dans la région parisienne. ces ondes de 90 degrés. Pour une dérivée
Th. Hélie et D. Matignon, La géométrie du résonateur n’est pas d’ordre 1/2, on aura alors une augmen-
Representation with poles and cuts le seul aspect à prendre en compte dans tation de trois décibels par octave et
for the time-domain simulation of
fractional systems and irrational la synthèse sonore. Un autre est l’amor- 45 degrés de déphasage… L’influence sur
transfer functions, Journal of Signal tissement. Si l’archet ou le souffle du musi- le timbre du son est manifeste : les déri-
Processing, vol. 86, pp. 2516-2528, cien s’arrête, le son finit par s’éteindre : un vées d’ordre fractionnaire n’agissent pas
2006. instrument de musique est un système de la même façon sur les composantes
Th. Hélie, Mono-dimensional models amorti, où l’énergie perdue par l’instru- graves et aiguës du son.
of the acoustic propagation ment est essentiellement le son émis lui- Avec Denis Matignon et Rémi Mignot,
in axisymmetric waveguides, même. Or les émissions acoustiques des nous avons récemment développé de nou-
J. Acoust. Soc. Amer., vol. 114,
pp. 2633-2647, 2003. tubes, barres, plaques sont connues, et velles méthodes d’approximation (com-
on sait les prendre en compte avec une patibles avec le temps réel) pour résoudre,
Ch. Vergez et X. Rodet, Trumpet and bonne approximation dans les simulations en incluant les pertes viscothermiques, le
trumpet player : a highly nonlinear du fonctionnement d’un instrument. modèle unidimensionnel de tube à sec-
interaction [...], International
Journal of Bifurcation and Chaos, Cependant, d’autres types d’amor- tion variable décrit précédemment. Les
vol. 11(7), pp. 1801-1814, 2001. tissements intrinsèques au résonateur ont résultats sont très satisfaisants. Par

74] Physique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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exemple, si l’on compare l’impédance rendu réaliste. Un troisième est que, dans à l’aide d’une petite coulisse… mais seu-
d’entrée (rapport entre la pression acous- un instrument de musique, les ondes d’am- lement après avoir joué un peu pour chauf-
tique et le débit d’air à l’entrée de l’ins- plitude élevée sont souvent distordues par fer l’instrument. Car plus l’air est chaud,
trument ; cette impédance mesure la des effets non linéaires. plus la célérité du son y est grande et la note
« résistance » acoustique de l’instrument) est haute. Or une surpression d’une onde
d’un trombone réel à celle obtenue avec
notre instrument virtuel, on constate un
Des distorsions sonore échauffe l’air où elle se propage, ce
qui augmente aussi la célérité. Ainsi, comme
comportement presque identique en fonc- non linéaires pour la corde de guitare que l’on pince plus
tion de la fréquence, ce qui n’était pas Voyons comment sur l’exemple de la gui- fortement, souffler plus fort dans la trom-
du tout le cas lorsqu’on négligeait les tare. Pour accorder votre guitare, vous pette distord l’onde sonore produite.
pertes viscothermiques (voir la figure 4). réglez la tension des cordes grâce aux méca- En résumé, modestes à faible ampli-
Pour les résonateurs à cordes, barres niques : plus la tension est élevée, plus la tude, ces effets non linéaires deviennent
ou plaques, les amortissements peuvent célérité de propagation des ondes (et donc décelables aux nuances fortissimo sur cer-
avoir des complexités similaires, selon les la hauteur du son !) l’est aussi. Or pen- tains instruments. Par exemple, le « cui-
matériaux. On devrait pouvoir leur adap- dant que la corde vibre, sa longueur varie vrage », ou « cuivrabilité » (la brillance, ou
ter les méthodes mathématiques utili- par élasticité, ce qui modifie la tension et, renforcement des hautes fréquences par
sées pour le cas des instruments à vent, partant, la vitesse de propagation des rapport aux basses), des sons forts des
ce à quoi nous nous attelons. ondes. Il s’ensuit une distorsion des ondes, trombones et trompettes provient de telles
Comme on l’a vu, la géométrie du réso- effet d’autant plus marqué que l’on pince distorsions. Pour la synthèse sonore, les
nateur et les phénomènes d’amortissement fortement la corde. techniques mathématiques évoquées pré-
viscothermiques sont deux points clefs Autre exemple : pour accorder votre cédemment ne conviennent plus. Pour
pour élaborer un instrument virtuel à trompette, vous réglez la longueur du tube simuler des systèmes entrée/sortie (un

C O N V O L U T I O N E T S É R I E S D E V O LT E R R A

E n traitement du signal et en automatique, on considère sou-


vent deux grandeurs privilégiées relatives au système étudié :
l’entrée u(t) et la sortie y(t), qui sont des fonctions du temps t.
Plus précisément, pour un système causal (dont la sortie ne
dépend pas du futur de l’entrée), excité par l’entrée u supposée
nulle avant l’instant t = 0 et initialement au repos (X(0) = 0), la
L’entrée peut correspondre à un signal électrique à émettre, à relation entre u et y est de la forme :
y(t) = 兰0 h(s) u(t – s) ds

traiter ou à transformer, ou encore à la commande d’un sys-
tème physique (une force appliquée à un système mécanique, le où h(t) est la réponse temporelle du système à une excitation
flux d’un produit chimique à transformer, etc). La sortie corres- infiniment brève, une impulsion idéale. On dit que y(t) est la
pond alors au signal reçu, traité ou transformé, ou encore au convolution de l’entrée u(t) avec la réponse impulsionnelle h(t)
déplacement du système mécanique, à la quantité de médica- du système. L’évolution de h au cours du temps décrit com-
ment synthétisé, etc. Les liens entre entrée et sortie font sou- ment se comporte la mémoire du système. Ainsi, la vitesse à
vent intervenir des grandeurs intermédiaires (les signaux laquelle la réponse h se rapproche de zéro indique à quelle vitesse
électriques de l’ensemble d’un circuit, les concentrations de com- la sortie « oublie » l’influence d’une entrée passée.
posés intermédiaires pendant la réaction chimique…) : l’ensemble Lorsque les fonctions f et g ne sont pas linéaires, on n’a géné-
de ces grandeurs constitue l’état X(t) du système. ralement pas de relation explicite entre l’entrée et la sortie. Tou-
tefois, si f(0, 0) = 0 et si f et g admettent un développement en
séries de puissances entières autour de (X, u) = (0, 0), on peut
Entrée u (t )
Système dont l'état Sortie y (t ) encore trouver une relation explicite. Cette relation met en
est X (t ) œuvre une « série de Volterra » et est de la forme :
y(t) = 兰h1(s1) u(t – s1) ds1
+ 兰兰h2(s1, s2) u(t – s1) u(t – s2) ds1 ds2
Il existe de nombreux cas où l’on ne sait pas écrire directe- + 兰兰兰h3(s1, s2, s3) u(t – s1) u(t – s2) u(t – s3) ds1 ds2 ds3
ment la relation entre u(t) et y(t), mais où les relations qui décri- + …
vent la dynamique du système sont de la forme : Il n’y a plus une seule réponse impulsionnelle h(t), mais
X’ (t) = f(X(t), u(t)) une infinité de fonctions h1, h2, h3,... à une, deux, trois,… variables
y(t) = g(X(t), u(t)). respectivement. Le premier terme, en h 1, correspond à la
Ici, f et g sont des fonctions de l’état interne X du système contribution linéaire du système. Une telle représentation est suf-
et de l’entrée u, et X’ (t) désigne la dérivée temporelle de X(t). La fisamment souple pour mener des calculs explicites.
première équation régit la dynamique de l’état du système, la Mathématiquement, la question de la convergence de ces
seconde fournit la sortie. séries est délicate. Cependant, des travaux récents effectués avec
Quand sait-on trouver une relation explicite entre l’entrée u Béatrice Laroche, à l’IRCAM, ont permis de préciser le domaine
et la sortie y ? Une telle relation existe pour un système linéaire de convergence pour des systèmes dont l’état X est caractérisé
où f et g sont de la forme f(X, u) = aX + bu et g(x, u) = cX + du. par un nombre fini de variables.

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Physique [75


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BIF U R C ATIONS E T R É GIM E S D’ OS CILL ATION

S i un système physique voit son comportement qualitativement


modifié quand on fait varier continûment l’un de ses para-
mètres, on dit qu’il est le siège d’une bifurcation. Pour les instru-
même chaotique)… On peut représenter les différents régimes
d’oscillation dans l’espace des configurations, où les axes mesu-
rent les différentes variables du système. Ainsi, sur la figure ci-
ments de musique, l’exemple le plus commun est la bifurcation dessous, le système considéré est un modèle de trompette, les
dite de Hopf, qui signe l’apparition d’un son correspondant à une variables étant la pression, le débit d’air à l’entrée et l’ouverture
onde périodique : c’est le cas en soufflant de plus en plus fort des lèvres. L’état du système à un instant donné correspond à un
dans un instrument à vent, ou en augmentant la vitesse de l’ar- point dans l’espace des configurations. Au cours du temps, ce
chet sur la corde du violon. Mais les régimes d’oscillation obser- point dessine une trajectoire dont la nature caractérise le régime
vables sur un instrument de musique (ou sur les modèles physiques d’oscillation. En augmentant peu à peu la pression fournie par la
correspondants) ne sont pas toujours périodiques, loin s’en faut. bouche, on passe progressivement du silence au chaos. Cette
Lors d’une bifurcation, un son peut apparaître, disparaître, chan- richesse de comportements est l’une des difficultés auxquelles
ger de fréquence, devenir apériodique (quasi périodique ou on se heurte pour contrôler un instrument virtuel.
Ouverture des lèvres

Ouverture des lèvres

Ouverture des lèvres


Débit d'air Pression Débit d'air Pression Débit d'air Pression

0 Point fixe Orbite périodique Orbite quasi périodique Orbite chaotique Pression
(pas de son) (hauteur stable) (multiphonique ou note rugueuse) (note très rugueuse ou instable) de bouche
1ère bifurcation 2e bifurcation

signal d’entrée, qui représente l’action de l’instru- misé et votre stradivarius virtuels sont là. À vous de
mentiste, donnant un signal de sortie, c’est-à-dire jouer ? Pas tout à fait… sauf si vous êtes trompet-
les sons musicaux produits), nous avons utilisé une tiste, violoniste et que vous disposez des capteurs
généralisation au cas non linéaire d’un outil mathé- électroniques de pression de bouche, d’état des
matique bien connu applicable aux systèmes linéaires: muscles et de position des lèvres, de position et vitesse
la convolution. Cette généralisation de la convolu- d’archet, de sa force d’appui, etc. Il faut en effet
tion prend la forme de séries dites de Volterra, des envoyer les bons gestes de pilotage à l’instrument
sommes d’une infinité de termes où le premier est virtuel pour ne pas faire de canard (au son certes
une intégrale à une dimension, le deuxième une inté- réaliste) ou pour que l’oreille ne s’aperçoive pas que
grale à deux dimensions, etc. (voir l’encadré page 75). le son entendu est synthétique…
Avec Martin Hasler, nous avons mis au point
en 2004 une méthode pour résoudre les équations
de propagation d’ondes faiblement non linéaires à
Calculer les bons gestes
l’aide de cet outil, en ne prenant que les premiers Il existe ainsi pour certains instruments des disposi-
termes de la série de Volterra. Sur le plan musical, tifs électroniques, allant des plus simples aux plus
son application aux tubes droits (avec Vanessa élaborés, qui enregistrent convenablement les gestes
✔ SUR LE WEB Smet) et aux cordes (avec D. Roze) a abouti tout récem- de l’instrumentiste. Et si celui-ci est chevronné, on
Logiciel Modalys de l’IRCAM, ment à des simulateurs en temps réel qui sont réa- arrive à restituer l’expressivité artistique sur l’ins-
développé par R. Caussé,
J. Bensoam, N. Ellis : listes pour l’oreille. Outre la synthèse, grâce aux trument virtuel. Avec Philippe Guillemain, nous avons
http://forumnet.ircam.fr/ algorithmes obtenus, nous avons aussi pu modifier ainsi proposé une méthode non intrusive pour mesu-
701.html de façon naturelle le cuivrage dans l’enregistrement rer les variations du conduit vocal des saxophonistes.
Projet CONSONNES d’un solo de trompettiste, comme on pourrait le On peut ensuite utiliser ces informations pour contrô-
(Contrôle des sons naturels souhaiter en studio de postproduction. ler des modèles physiques d’instrument.
et synthétiques) Maintenant, rêvez un peu et supposez que, grâce Mais pour produire les bons gestes qui sélec-
http://www.consonnes. à la modélisation physique et aux techniques mathé- tionnent une infime partie des régimes acous-
cnrs-mrs.fr/
matiques, votre trompette en or massif au profil opti- tiques possibles de son instrument, le musicien a

76] Physique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


helie_vergez.xp_mm_10_10b 13/10/08 16:57 Page 77

investi des années d’apprentissage… Aussi, nous


explorons une autre démarche que celle consistant
à mesurer les gestes d’un musicien expert : l’inver-
sion. L’idée est la suivante. Enregistrez, en fonction
du temps t, le son s(t) produit par un instrument réel.
Prenez un modèle physique de cet instrument. Com-
ment piloter votre modèle physique pour obtenir le
son voulu s(t) ? C’est la question que pose l’« inver-
sion de système ». Autrement dit, il s’agit, étant donné
le son s(t), de calculer les gestes G(t) qui permettent
de le produire (et non de partir des gestes pour
arriver au son).
L’intérêt de l’inversion est multiple : élaboration
de morceaux expressifs « à la manière de » à partir de
bibliothèques de gestes analysés sur des musiciens
professionnels, aide pédagogique par comparaison
des gestes de l’élève et de son professeur, etc. Mal-
heureusement, comme souvent pour les problèmes
d’inversion, on se heurte à d’importantes difficultés.
Une première raison est qu’il existe une infinité de
gestes possibles conduisant à un son cible donné. Nous
l’avons montré mathématiquement pour des modèles
de cuivres (et cela même si le son cible est un son de
violon… ce qui ne signifie pas qu’un trompettiste pour-
ression rait jouer un son de violon, car on doit se restreindre
aux gestes humainement possibles !).
Pression Une deuxième difficulté de l’inversion est qu’un
de bouche
bruit externe (page tournée par le musicien, réverbé-
ration de la salle) ou une partie non modélisée sur
l’instrument (bruit de souffle, de piston, de clapet,
de crin de l’archet) peut perturber notablement le sys-
tème inverse s’il est sensible à de petites erreurs de
mesure. Enfin, il est difficile de retrouver les gestes de
pilotage sans reconstruire l’état vibratoire et acous-
tique interne (a priori inconnu) de l’instrument, et,
pour les instruments à sons entretenus, on doit faire
face à la grande diversité de régimes acoustiques pos-
sibles (voir l’encadré page ci-contre).
Nos premiers travaux en 1999 ont montré que,
connaissant l’état vibro-acoustique du système, les
gestes de pilotage d’un modèle de cuivre peuvent
être retrouvés, et ce pour tout type de régime acous-
tique (transitoires, notes rugueuses, etc.). Avec Bri-
gitte d’Andréa-Novel et Jean-Michel Coron, nous
étudions aujourd’hui des techniques d’observation
de l’état interne de l’instrument, qui permettraient
de réaliser une inversion complète. Mais pour l’ins-
tant, on peut dire qu’obtenir une inversion com-
plète et robuste est aussi délicat que d’effectuer une
prévision météorologique fiable…
Ainsi, prendre en compte le jeu de l’instrumen-
tiste en plus de la physique de l’instrument pour la
synthèse sonore reste un défi : des techniques doi-
vent être améliorées, explorées ou même inven-
tées. Terminons en soulignant que résoudre ce
problème d’interaction entre l’instrument et l’ins-
trumentiste est encore plus audacieux lorsque les
deux parties sont le plus intimement liées, à savoir
dans le cas de la voix… ■

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Physique [77


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Informatique

1 0
0 1 1
0 1
0
Laurent Daudet

Les scientifiques cherchent


des représentations numériques des sons
qui soient non seulement compactes,
mais aussi porteuses d’information
sur le contenu musical.

Représenter
Kevin Renes

D ans leur version électronique, les


sons musicaux peuvent être stockés
sur disque, transformés par les
ingénieurs du son, écoutés sur de petits
appareils portables, échangés sur le réseau
analyse et extraction d’information, trans-
formations (effets sonores, filtrage, etc.),
compression, débruitage, réduction
d’écho… Nous verrons ici que certains
développements récents des mathéma-
l’amplitude X du signal n’est pas spécifiée
à tout instant, mais seulement à intervalles
de temps réguliers. Plus précisément, le
signal est échantillonné par les valeurs Xn
que prend X aux instants nT, où n décrit
Internet, etc. C’est pourquoi la musique tiques appliquées annoncent des repré- les entiers successifs et où T est la période
est aujourd’hui davantage présente sous sentations numériques dotées de deux d’échantillonnage choisie. Par ailleurs,
la forme de signaux électriques numéri- qualités cruciales : des représentations à les échantillons Xn sont « quantifiés », c’est-
sés, circulant dans des câbles et traités par la fois compactes (mettant en œuvre peu à-dire arrondis avec une précision finie
des ordinateurs, que sous sa forme acous- de paramètres, donc propices à la com- pour être représentés numériquement
tique originelle. pression) et intuitives (les paramètres por- (généralement de façon binaire, c’est-à-dire
De tels traitements nécessitent de choi- tent de façon explicite de l’information sur par des séquences de 0 ou 1). En traitement
sir une « représentation » numérique le contenu sonore). du signal, cette représentation est nommée
appropriée des sons musicaux. Dans un code PCM (pour Pulse Code Modulation, ou
sens littéral, représenter signifie trans-
former un objet de manière à ce que cer-
Numérisation code à impulsions modulées) ; elle a été uti-
lisée pour la première fois durant la
taines de ses caractéristiques apparaissent et code PCM Seconde Guerre mondiale par les Alliés.
le plus clairement possible. L’action de Commençons par rappeler les rudiments Le code PCM est la représentation
représenter désigne ici tout traitement de la numérisation d’un signal. Par rap- numérique des sons la plus simple et la
préalable d’un son qui n’en change pas port à un signal analogique, par exemple plus générique, celle employée par exemple
sa nature. On peut toujours, en théorie, la pression acoustique arrivant au tympan dans les disques audionumériques (CD).
passer d’une représentation à une autre. d’un auditeur, ou le signal électrique sor- Dans ce cas, la fréquence d’échantillonnage
Mais le choix de la « bonne » représenta- tant d’un microphone, un signal numé- (nombre d’échantillons par seconde, soit
tion est essentiel pour l’ensemble des rique a subi deux opérations essentielles. l’inverse de la période T) est de 44,1 kilo-
tâches du traitement du signal musical – Tout d’abord, il a été « échantillonné » : hertz (soit 44 100 échantillons par seconde

84] Informatique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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10
1 0
0 1 0
1

les sons musicaux


de son, pour chacun des canaux droit et quence égale à un kilohertz; les sons dépas-
gauche), et la précision est de 16 bits par sant 100 décibels peuvent provoquer des
échantillon, ce qui autorise le codage de lésions auditives).
216 = 65 536 niveaux différents. Ainsi, la représentation de type PCM
Le choix de ces paramètres d’échan- est particulièrement simple et générique,
tillonnage et de quantification est dicté par ce qui fait sa popularité. Elle est cependant
les caractéristiques de la perception très gourmande en espace mémoire : il suf-
humaine : d’après la théorie classique de fit d’environ six secondes de son stéréo L’ E S S E N T I E L
l’échantillonnage (théorème de Whittaker- pour occuper un mégaoctet. De plus, elle
Kotel’nikov-Shannon, 1949), la fréquence est peu informative sur le contenu du son ✔ La représentation des sons
d’échantillonnage doit être au moins deux codé et n’autorise facilement qu’un nombre par un ensemble de signaux
fois supérieure à la fréquence maximale limité de transformations, telles que fil- purement sinusoïdaux n’est
utile dans le signal – qui est d’environ trage et édition de type « copier-coller ». pas bien adaptée à la musique.
20 kilohertz, la fréquence maximale audible
par l’homme. De même, d’après des résul-
✔ Des ondes élémentaires
tats classiques, chaque bit de quantifica-
Analyse de Fourier d’extension temporelle
tion permet d’augmenter la dynamique de à fenêtre fixe variable permettent
de représenter un son musical
six décibels, la dynamique étant le rapport Or on sait depuis les débuts de l’acoustique
à l’aide de relativement peu
entre l’intensité du son le plus fort et celle musicale que les sons entretenus (par
de paramètres.
du son le plus faible. Une quantification exemple une note tenue créée en souf-
sur 16 bits offre donc une dynamique théo- flant en continu dans une flûte) peuvent ✔ Une telle « représentation
rique d’environ 6 ⫻ 16 = 96 décibels, ce qui être vus comme une somme de compo- parcimonieuse » porte
couvre bien la perception humaine (par santes sinusoïdales (voir l’encadré page 86). de l’information sur le contenu
convention, 0 décibel correspond au seuil L’opération mathématique permettant de musical du son examiné.
absolu d’audition pour un son pur de fré- réaliser cette décomposition est nommée

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Informatique [85


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analyse ou transformation de Fourier, temps-fréquence (voir l’encadré ci-dessous).


d’après le mathématicien français qui l’a C’est une transformation temps-fréquence
introduite au début du XIXe siècle. de ce type (dite « transformée en cosinus
Une représentation du son comme une discrète modifiée ») qui est à la base du
simple somme de composantes sinusoï- succès des codeurs audionumériques à
L’ A U T E U R dales de différentes fréquences ne serait- haut débit, tel le codage MP3. Un des choix
elle alors pas mieux adaptée que le critiques pour une telle représentation est
codage PCM ? Le problème est qu’un mor- celui de la durée de la fenêtre d’analyse :
ceau de musique n’est pas stationnaire: les trop longue et le signal ne peut plus être
fréquences contenues dans le signal se considéré comme stationnaire, trop brève
modifient au cours du temps. Cette évo- et l’on en perd le caractère sinusoïdal (voir
lution temporelle est essentielle et, pour la figure 1). Le compromis à faire dépend
en rendre compte, on doit recourir à des du type de son analysé et de la tâche visée.
transformations de Fourier locales, c’est-

Laurent DAUDET, maître


à-dire en analysant le signal intervalle de
temps par intervalle de temps, la « fenêtre »
Analyse de Fourier
de conférences à l’Université
Pierre et Marie Curie, à Paris, temporelle d’analyse étant suffisamment à fenêtre variable
est membre de l’équipe LAM petite pour que, durant ce laps de temps, Depuis le milieu des années 1990, les scien-
(Lutheries, acoustique, musique) le signal soit bien approximé par une tifiques ont développé des algorithmes
de l’Institut Jean le Rond somme de sinusoïdes. En examinant le susceptibles de résoudre le dilemme d’une
d’Alembert. Il est coordinateur
adjoint du double cursus signal dans sa globalité, on peut ainsi tra- taille de fenêtre d’analyse fixée : il s’agit
de licence « Sciences et cer des « trajectoires » des paramètres fré- des méthodes de décomposition parci-
musicologie », en partenariat quence et amplitude correspondant à monieuse des signaux. Comme l’analyse
avec l’Université Paris 4.
chaque composante sinusoïdale. de Fourier, elles sont fondées sur l’idée
Ce type d’analyse conduit à une repré- intuitive « atomistique » d’une décom-
sentation graphique très informative sur position des signaux en combinaison
le signal, le « spectrogramme », qui visua- linéaire (une somme pondérée par des coef-
lise la répartition de l’énergie dans le plan ficients) de formes d’ondes élémentaires,

LE S R E PR É S E N TATIONS SIN US O Ï DA LE S
Temps
L a plupart des instruments de musique
sont des structures vibrantes dont la
réponse à une excitation peut se repré-
décroît exponentiellement avec le temps.
Si l’excitation est entretenue (souffle du
flûtiste, archer se déplaçant le long de la
1
0
–1
1
senter par une somme de sinusoïdes de corde, etc.), la réponse est stationnaire 0
fréquence et d’amplitude lentement en amplitude et harmonique: les fréquences –1
variables (c’est-à-dire qui varient sur des des sinusoïdes sont des multiples entiers 1
0
échelles de temps bien plus grandes que d’une fréquence unique nommée fréquence –1
les périodes caractéristiques des vibra- fondamentale. 1
0
tions). Pour une excitation ponctuelle, la Ainsi, dans le schéma ci-contre, l’onde –1
réponse de tels systèmes (instruments à parfaitement périodique tracée en bas est
percussion par exemple) est un ensemble obtenue par addition des quatre sinusoïdes 2
0
de sons sinusoïdaux dont l’amplitude tracées au-dessus. –2

O n peut généraliser ce principe pour les sons non strictement pério-


diques, en considérant le signal comme une somme de sinusoïdes
dont la fréquence et l’amplitude varient lentement dans le temps. C’est
le principe de la « synthèse additive », qui a des applications importantes
8000
Fréquence
(en hertz)

pour l’analyse et la synthèse des sons. Dans ce cadre, le signal X(t) s’écrit
6000
4000 sous la forme : X(t) = A1 sin(␻1t + ␸1) + … + AN sin(␻Nt + ␸N), où N est
2000 le nombre de composantes sinusoïdales du signal et où les para-
0 mètres Ai, ␻i et ␸i varient sur des échelles de temps beaucoup plus
1 2 3 4 5 6 7 8
Temps (en secondes) longues que les périodes d’oscillation des sinusoïdes. On peut repré-
8000 senter ces variations par des trajectoires tracées dans le plan temps-
Fréquence
(en hertz)

6000 fréquence. Un exemple est donné ci-contre, avec un solo de trompette.


4000 Le spectrogramme du morceau joué indique la composition en fré-
2000
0 quences en fonction du temps, ainsi que les intensités correspondantes
1 2 3 4 5 6 7 8 (croissantes du bleu au rouge). Le graphique du bas montre les tra-
Temps (en secondes) jectoires décrites par les fréquences.

86] Informatique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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dites « atomes ». La collection d’atomes de


6000 6000
base est nommée « dictionnaire ».

Fréquence (en hertz)


Dans le cas des sons, il peut s’agir par
exemple de signaux oscillants dont l’en- 4000 4000
veloppe est une fenêtre localisée en temps.
Cela signifie que l’amplitude du signal oscil- 2000 2000
lant s’annule rapidement de part et d’autre
d’un instant central (voir la figure 4). De
tels signaux relèvent d’une représentation 0 00
0 0,4 0,8 1,2 1,6 0,4 0,8 1,2 1,6
de type Fourier (analyse fréquentielle) tout Temps (en secondes) Temps (en secondes)
en gardant une notion de localité tempo- 1. CES DEUX SPECTROGRAMMES d’un accord arpégé de trois notes (c’est-à-dire que
relle. La fenêtre d’analyse est maintenant les notes sont jouées avec un léger décalage dans le temps) illustrent la difficulté du choix
de taille (« d’échelle ») variable, et non fixée de taille de la fenêtre temporelle d’analyse. Le spectrogramme de gauche a été réalisé
avec une grande fenêtre d’analyse ; on distingue bien les fréquences fondamentales des
comme dans le cas de l’analyse de Fourier
trois notes (cercle rouge), mais, lors de l’attaque, on ne voit pas que l’accord est arpégé
à court terme. On est donc passé d’une ana- (cercle blanc). Le spectrogramme de droite a été réalisé avec une petite fenêtre d’analyse ;
lyse temps-fréquence à une analyse temps- on distingue bien les événements du début (cercle blanc), mais les fréquences
échelle-fréquence. fondamentales des deux premières notes ne sont plus résolues (cercle rouge).
Dans de telles décompositions, on peut
espérer représenter efficacement les par- de N atomes piochés parmi M… Pour les
ties sinusoïdales des sons avec des atomes valeurs utiles de N et M, le nombre de com-
à grandes fenêtres temporelles (et donc avec binaisons à tester serait très au-delà des
une bonne discrimination des fréquences), capacités de n’importe quel ordinateur.
et les attaques des notes avec des atomes Cependant, il existe depuis quelques
à petites fenêtres temporelles, bien adap- années une grande diversité de méthodes
tés aux signaux impulsionnels tels que les utilisables en pratique pour résoudre ce
sons de percussions (voir la figure 2). Ces problème de façon approchée. Pour sa sim-
approches généralisent aussi des décom- plicité, nous avons choisi d’utiliser l’al-
positions temps-échelle de type ondelettes gorithme dit de Matching Pursuit, qui
(où l’échelle est là aussi variable, mais sélectionne les atomes un à un : on sélec-
dépend de façon rigide de la fréquence). tionne l’atome du dictionnaire qui pré-
sente la plus grande corrélation avec le
La parcimonie : dire signal, puis on soustrait sa contribution
au signal et on répète la procédure jusqu’à 8000
beaucoup avec peu ce que l’on ait sélectionné N atomes.
Une difficulté surgit alors : comment s’as- Une application naturelle du principe 7000
surer que l’algorithme fera ce qui est de parcimonie est la compression audio-
attendu ? Il est en effet possible de repré- numérique : si le dictionnaire est fixé à 6000
Fréquence (en hertz)

senter des parties tonales par des atomes à l’avance, on peut décrire un son d’une façon
5000
petite fenêtre, et des transitoires à grande compacte juste en spécifiant les paramètres
fenêtre… mais avec un très grand nombre temps-fréquence-échelle des atomes de la 4000
d’atomes! On se donne alors une contrainte décomposition parcimonieuse du son, ainsi
supplémentaire de parcimonie : on favorise que leurs poids respectifs. Comme nous 3000
les décompositions qui non seulement l’avons vu, plus le dictionnaire est impor-
Attaques Fréquences
constituent une bonne approximation du tant, moins il faut d’atomes pour représenter 2000 fondamentales
non simultanées
signal, mais contiennent aussi le moins les sons. Mais la transmission des paramètres
d’atomes possible – en d’autres termes, il temps-fréquence-échelle des atomes appar- 1000
s’agit de décrire précisément en employant tenant à un très grand dictionnaire requiert
peu de mots. Comme dans le langage usuel, une grande quantité d’information. Le 0
0,5 1 1,5 2
plus le dictionnaire disponible est volumi- codage du paramètre variable « échelle » Temps (en secondes)
neux, moins nous aurons à utiliser de péri- peut se révéler très coûteux par rapport aux 2. LE MÊME ACCORD de carillon que sur
phrases pour décrire un objet complexe… approches à échelle fixée, moins parcimo- la figure 1 est représenté ici par une
Pour un son donné et un dictionnaire nieuses. De plus, utiliser un énorme dic- décomposition parcimonieuse. Chaque
fixé de taille M, le problème consiste tionnaire est d’un coût calculatoire qui « atome » de la décomposition correspond
donc à trouver la décomposition la plus devient rapidement rédhibitoire. Ici encore, sur le graphique à un rectangle de largeur
parcimonieuse, celle qui s’approche le tout va être une question de compromis! proportionnelle à sa durée (son échelle),
et de hauteur proportionnelle à sa largeur
mieux du signal en utilisant au plus Dans l’expérience menée avec Emma- fréquentielle. Avec cette décomposition,
N atomes. Ce problème n’est en général nuel Ravelli, en collaboration avec Gaël on distingue à la fois la fréquence
pas résoluble d’une manière exacte, car Richard de Telecom Paris Tech, nous avons fondamentale des trois notes et les trois
cela reviendrait à tester tous les groupes considéré un dictionnaire formé d’atomes attaques non simultanées.

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Informatique [87


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Temps (en secondes)


1
0,5
Signal Amplitude 0
–0,5
–1
0 5 10 15 20 25
do
do#

Fréquence

ré#
mi
Chromagramme fa#
fa
sol
sol#
la
la#
si
0 5 10 15 20 25
Grille d’accords fa sol do fa sol do la mi fa mi ré sol
réelle majeur majeur majeur majeur majeur majeur mineur mineur majeur mineur mineur majeur
0 5 10 15 20 25
Grille d’accords fa sol do fa sol do la mi la mi fa sol
estimée majeur majeur majeur majeur majeur majeur mineur mineur mineur
i mineur majeur majeur
0 5 10 15 20 25
3. UNE REPRÉSENTATION PARCIMONIEUSE des sons musicaux per- fréquences correspondant aux demi-tons de la gamme chromatique (inten-
met de reconnaître assez bien la grille d’accords présente dans un mor- sités croissantes en allant du bleu au rouge). On constate que la grille
ceau de musique, ici un extrait d’une chanson des Beatles. Le d’accords déduite du chromagramme correspond assez bien à la grille
«chromagramme» construit à partir d’une représentation parcimonieuse d’accords réelle (deux erreurs seulement) : sur ce type de musique, l’al-
temps-fréquence-échelle représente en fonction du temps le contenu en gorithme identifie correctement l’accord plus de 70 pour cent du temps.

sinusoïdaux de taille allant de quelques avec une définition très grossière, puis avec
millisecondes (temps caractéristique des des détails de plus en plus fins.
transitoires d’attaque) à près d’une demi- Les résultats des tests auditifs démon-
seconde (qui est plus typique de la durée trent la pertinence de notre approche à très
d’une note musicale), avec huit échelles bas débit, au-dessous de 50 kilobits par
augmentant par puissances de 2. La décom- seconde : pour de nombreux sons, la qua-
position, effectuée par l’algorithme Mat- lité auditive est supérieure à celle obtenue
ching Pursuit, est relativement lourde en avec l’approche à simple résolution des
temps de calcul, mais faisable sur un ordi- codeurs actuels (ou, de manière équiva-
nateur courant. Elle nécessite de l’ordre lente, nous obtenons une qualité similaire
avec une taille de mémoire notablement
inférieure, le gain de taille pouvant aller
jusqu’à plus de 50 pour cent). À ces débits,
où l’on ne peut pas en général espérer de
Amplitude

restitution perceptivement parfaite (c’est-


à-dire identique, à l’oreille, à l’original non
compressé), un faible nombre d’éléments
Temps à grande échelle suffisent à donner une
fidélité raisonnable.
En revanche, dans la gamme des hauts
débits nécessaires à un son de très bonne
de 100 fois la durée du morceau de musique, qualité (typiquement 128 kilobits par
pour une qualité parfaite à l’oreille. Nous seconde), le surcoût dû au codage du para-
développons actuellement une version plus mètre d’échelle fait que ces représentations
efficace capable d’obtenir des décomposi- du son n’apportent aucun avantage par rap-
4. DANS UNE DÉCOMPOSITION port aux méthodes classiques. Notre codeur
tions presque en temps réel.
parcimonieuse, un signal complexe
et fortement non stationnaire est approché Un avantage de cette classe de décom- prototype est toutefois loin d’avoir épuisé
par une somme pondérée d’un nombre positions des sons est que les atomes obte- tout son potentiel, et nous espérons des pro-
assez faible d’« atomes » de différentes nus sont classés par ordre d’importance grès notables soit en optimisant le choix
durées, fréquences et positions temporelles. décroissante. On obtient ainsi une qualité du dictionnaire, soit en améliorant les algo-
En général, les atomes de grande taille dite progressive : le début du fichier com- rithmes de décomposition parcimonieuse.
(ou durée) correspondent aux parties pressé contient les informations grossières, Un domaine de recherche en plein essor
les plus stationnaires du signal, tandis que
les atomes de petite taille correspondent aux et la qualité s’améliore à mesure que l’on est celui de l’indexation des bases de
transitoires d’attaque. Si l’on représentait un parcourt le fichier informatique – un peu données musicales. Pour naviguer dans
tel signal complexe par de pures sinusoïdes, comme la consultation de certaines images une énorme base de données de ce type,
il en faudrait un très grand nombre. sur Internet, où l’image apparaît d’abord on peut en effet utiliser d’autres paramètres

88] Informatique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


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que les informations textuelles classiques compressée à l’aide de notre algorithme ✔ BIBLIOGRAPHIE
sur un fichier sonore (nom de l’album, de parcimonieux, pourquoi décompresser les E. Ravelli, G. Richard et L. Daudet,
l’artiste, de la piste, etc.) : navigation par sons pour effectuer ces analyses ? Ne pour- Union of MDCT bases for audio
sonorité (type d’instruments), par rythme rait-on pas exploiter le fait que les repré- coding, IEEE Transactions on
(souvent très lié au genre musical), géné- sentations parcimonieuses fournissent Audio, Speech and Language Pro-
cessing, à paraître, 2008.
ration automatique de listes de lecture, etc. directement un jeu compact de paramètres
pour extraire cette information ? Nous S. Mallat, Une exploration des
signaux en ondelettes, Presses de
Indexer les sons avons récemment montré que c’est en effet
possible. Ainsi, à très faible coût calcula-
l’École Polytechnique, 2000.
compressés toire, nous pouvons obtenir les informa- P. Flandrin, Temps-fréquence,
De nombreux algorithmes sont apparus tions de rythme (reconnaissance de tempo) Hermès (2e édition), 1998.
récemment pour extraire automatique- et d’harmonie (reconnaissance d’accords,
ment ce type d’informations avec une pré- voir la figure 3) avec une précision com-
cision souvent étonnante : on arrive à des parable à celle des algorithmes dédiés.
services du genre : « Vous avez écouté ce Ce type d’études ouvre l’ère de la « com-
morceau, vous aimerez ces suggestions pression intelligente » des sons.
[dont la sonorité est semblable]. » Ces algo- Les représentations numériques des
rithmes effectuent des analyses parfois sons musicaux devront dans l’avenir être
d’une grande complexité, qui combinent capables non seulement de stocker et trans-
des critères temporels pour l’analyse du mettre les sons de manière efficace, mais
rythme et des critères fréquentiels pour aussi de rendre possibles l’analyse et la ✔ SUR LE WEB
l’analyse du timbre et de l’harmonie. manipulation de leurs structures consti- Site du réseau « Music Informa-
L’extraction de ces informations pour tutives. À cet égard, les représentations tion Retrieval » :
une très grande base de données est sou- parcimonieuses offrent une approche cré- http://www.ismir.net/
vent très coûteuse en puissance de cal- dible, car leur complexité calculatoire, bien
Articles récents de L. Daudet :
cul. D’où notre idée : si l’on dispose d’une qu’élevée, est maintenant à la portée de http://old.lam.jussieu.fr/src/
base de données musicales sous forme la plupart des ordinateurs. ■ Membres/Daudet/

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Informatique [89


peeters_ata0710.xp 13/10/08 12:08 Page 90

Informatique

Retrouver un texte
dans une base de données
en saisissant quelques-uns
de ses mots est devenu
une tâche banale.
La recherche automatique
de morceaux musicaux
prend un chemin analogue.
AUJOURD’HUI, ON PEUT
identifier un morceau de musique

John Fraser
à l’aide d’un téléphone portable.
Geoffroy Peeters

Indexer la musique
L e stockage de la musique, sa diffu-
sion et sa consultation sont à l’ère
numérique – une évolution ren-
due possible par le développement de
techniques de compression adaptées (MP3,
donc des techniques d’indexation musi-
cale. On peut bien sûr chercher un mor-
ceau par le nom de l’artiste, son titre ou le
nom de l’album. Mais on souhaite aussi
retrouver un morceau à l’aide d’éléments
tuer une recherche par similarité acous-
tique: « J’aime ce son, donnez-moi des sons
qui sont similaires acoustiquement. »
Cependant, l’indexation automatique
de la musique pose de nouveaux pro-
WMA, AAC ou OGG), qui ont réduit la taille de son contenu, un exemple de requête blèmes. Les descriptions recherchées sont
d’un morceau à seulement quelques méga- étant: « Je recherche un morceau rock de différentes de celles des échantillons: alors
octets, et de réseaux rapides permettant tempo rapide avec un solo de saxophone. » qu’on décrit un échantillon par sa hauteur,
de consulter en quelques secondes des Ces caractéristiques étant contenues dans son timbre ou sa cause (un son de flûte,
catalogues musicaux immenses. En 2008, le morceau de musique, on parle d’in- de porte de voiture, etc.), un morceau de
chacun peut ainsi se déplacer avec plus dexation par le contenu. musique se caractérise par sa mélodie prin-
de 40 000 titres musicaux dans le creux Depuis le milieu des années 1990, de cipale, ses accords, son tempo, les quali-
de sa main et accéder en ligne à plu- nombreux centres de recherche – dont, en tés vocales du chanteur. Les techniques
sieurs millions d’autres. Mais comment France, l’IRCAM, Telecom Paris Tech, l’INRIA d’analyse et de traitement du signal utili-
trouver, dans ces musicothèques de plus et Sony CSL – se sont intéressés à l’in- sées sont également plus complexes, car,
en plus gigantesques, les morceaux dési- dexation automatique de la musique. dans un morceau de musique, de multiples
rés? Tel est le défi auquel l’indexation auto- Les travaux ont d’abord porté sur l’in- sons se superposent. La première applica-
matique de la musique doit répondre. dexation d’échantillons audionumériques, tion publique d’indexation automatique
Grâce à la numérisation massive des courts extraits renfermant un élément a vu le jour en 2003, avec le MusicBrowser
textes et aux moteurs de recherche, on peut musical unique (un son de trompette, un de Sony CSL : on pouvait désormais effec-
depuis plusieurs années retrouver rapi- tintement de verre, etc.) et utilisés pour tuer une recherche de morceaux musicaux
dement un texte, en utilisant le nom de son la composition musicale ou la création de par similarité acoustique.
auteur et son titre, mais aussi en utilisant bandes-son. Dès 1998, l’application Studio Comment réaliser une telle indexation
des éléments – mots ou phrases – de son OnLine de l’IRCAM permettait d’accéder automatique de contenu ? Dans une pre-
contenu. De même, la prolifération actuelle en ligne à un catalogue de 130000 sons. Le mière étape, on extrait du fichier musical
des documents musicaux nécessite des contenu sonore de chaque échantillon ayant des caractéristiques nommées descrip-
moteurs de recherche adaptés à la musique, été préalablement analysé, on pouvait effec- teurs audio. On les choisit afin de mettre

90] Informatique © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


peeters_ata0710.xp 13/10/08 12:08 Page 91

en évidence certaines propriétés du signal vous recommandons cela. » Les nouveaux


liées à la perception du son (le son est-il systèmes de recommandation reposent sur
brillant, terne, aigu, grave, rugueux, lisse?), les statistiques de métadonnées associées
à des concepts musicaux (hauteur des aux morceaux de musique (iTunes Genius,
notes jouées, accords, tempo, métrique) Pandora, LastFM): « Si vous écoutez ce mor-
ou aux sources présentes dans le signal ceau-ci, sachant qu’il a tel type de chant,
(timbre du chanteur ou des instruments de tempo et d’instrumentation, nous vous
joués). Cette extraction repose sur les tech- recommandons ces morceaux-là, qui ont
niques de traitement du signal – en par- les mêmes caractéristiques. » Les méta-
ticulier la transformation de Fourier, données peuvent être saisies manuelle-
opération mathématique qui décompose ment par du personnel spécialisé (iTunes
un signal en éléments purement sinusoï- Genius, Pandora), collectées auprès des uti-
daux. On met ainsi en évidence les fré- lisateurs (LastFM) ou extraites automati-
quences représentées dans le signal à quement du signal audionumérique (FM4
chaque instant, ce qui permet d’extraire SoundPark). La taille des catalogues musi- L’ A U T E U R
par exemple la hauteur des notes ou le caux étant en croissance rapide, on privi-
timbre des instruments. Et avec la varia- légie de plus en plus la dernière solution.
tion du contenu fréquentiel au cours du Lorsque la description à laquelle on
temps, on peut étudier la vitesse d’appa- s’intéresse est absente du contenu du mor-
rition des différentes notes ou percussions ceau – par exemple lorsqu’on cherche le
et en déduire le tempo du morceau. nom de l’artiste, le titre du morceau ou
celui de l’album –, on utilise une autre tech-
nique : l’identification audio. Elle consiste
Des descripteurs à prendre une empreinte numérique du
audio et des modèles morceau, fondée sur ses caractéristiques Geoffroy PEETERS est chargé
statistiques acoustiques. On recherche ensuite cette
empreinte dans une base de données conte-
de recherche à l’IRCAM, à Paris.
Il est responsable de l’indexation
musicale au sein du programme
Après la détermination des descripteurs nant des fiches d’identité pour chaque mor- français Quaero de recherche
audio, la seconde phase de l’indexation ceau. Une fois l’empreinte trouvée, la base et développement sur les
automatique consiste à déterminer les de données fournit les descriptions man- documents multimédias.
valeurs prises par les descripteurs audio quantes correspondant à la fiche du mor-
pour chaque entrée de l’index. Pour ce ceau trouvé. Ainsi, avec la plupart des
faire, on utilise des modèles statistiques. téléphones portables de dernière généra-
Par exemple, si l’on cherche à reconnaître tion, il est possible d’enregistrer de la
automatiquement le genre musical dont musique diffusée dans la rue ou dans un
les entrées d’index sont « rock », « jazz », café et d’obtenir immédiatement les infor-
« classique », on s’intéresse aux hau- mations relatives au morceau entendu. ✔ BIBLIOGRAPHIE
teurs, rythmes et instruments présents D’autres innovations voient le jour. EURASIP Journal on Advances
dans chacun de ces genres. La modélisa- L’une d’elles est l’identification de mor- in Signal Processing,
numéro spécial Music information
tion statistique indiquera alors par exemple ceaux dont on chantonne la mélodie. Par retrieval based on signal
que si le timbre d’une guitare électrique ailleurs, dans le domaine de la consulta- processing (sous la dir. de Ichiro
est observé dans un signal, ce morceau a tion de musicothèques, on développe Fujinaga et al.), vol. 2007, 2007.
une probabilité de 80 pour cent d’être du des algorithmes qui découpent automa- G. Peeters, A generic system
rock, 20 pour cent du jazz et zéro pour cent tiquement un morceau en chapitres (intro- for audio indexing : application
de la musique classique. Le même modèle duction, couplets et refrains), pour fournir to speech/music segmentation
statistique pourra ensuite indexer auto- à l’utilisateur une visualisation du contenu and music genre recognition,
Proceedings of the 10th Int.
matiquement des morceaux nouveaux. temporel du morceau, à la façon du cha- Conference on Digital Audio
Les portails de musique destinés au pitrage d’un disque vidéonumérique. Effects, Bordeaux,
grand public intègrent peu à peu l’in- D’autres algorithmes sont capables de créer 10-15 septembre 2007
dexation automatique. Leurs gestionnaires automatiquement des « résumés audio » (article téléchargeable
sur le Web).
cherchent aussi à présenter aux usagers ou « bandes-annonces musicales » grâce
la partie rarement consultée de leur cata- auxquels l’utilisateur peut écouter rapi-
logue, afin de diversifier et accroître les dement le contenu d’une musicothèque. ✔ SUR LE WEB
ventes. Des systèmes de recommanda- Les performances de l’indexation auto- Communauté Music Information
tion sont utilisés pour cela. Initialement, matique de la musique et les possibilités Retrieval : http://www.music-ir.org/
ils reposaient sur les statistiques de vente qu’elle offre ne cessent de croître, même
(cas de Amazon, notamment) : « Si vous s’il reste bien difficile d’extraire automa- Publications de G. Peeters :
http://recherche.ircam.fr/equipes/
avez acheté ceci, sachant que les clients qui tiquement la partition musicale corres- analyse-synthese/peeters/
ont acheté ceci ont aussi acheté cela, nous pondant à un morceau… ■ ARTICLES/index.html

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Informatique [91


373-Maths&Musique.lma1210.xp 13/10/08 20:03 Page 92

Mathématiques

Moreno Andreatta et Carlos Agon

La musique du XXe siècle se comprend mieux avec


les mathématiques et notamment avec la théorie
des groupes. Ce sont des concepts abstraits, Pourtant,
ces structures seraient inhérentes à notre cerveau.

E n 1739, le mathématicien suisse


Leonhard Euler (1707-1783) publie
son Tentamen novae theoriae musicae
ex certissimis harmoniae principiis dilucide
expositae (Essai d’une nouvelle théorie de
à mettre en évidence les structures mathé-
matiques sous-jacentes. Nous nous inté-
resserons ici plus particulièrement à la
formalisation algébrique de la musique du
XXe siècle. L’utilisation des méthodes algé-
L’ E S S E N T I E L la musique, exposée en toute clarté selon briques en musique met en œuvre trois
les principes de l’harmonie les mieux fon- aspects souvent liés, à savoir les aspects
✔ La musique dés) dans lequel il souhaite expliquer pour- théoriques et analytiques, qui nous inté-
du XXe siècle, notamment quoi la musique apporte du plaisir. Selon resseront ici, ainsi que ceux d’aide à la com-
la musique sérielle, obéit lui, l’élément clef est la perfection, qu’il position, que nous ne développerons pas.
à des règles mathématiques
recherche dans les rapports de nombres
dont la connaissance
facilite notablement
représentant les accords.
Euler est l’un des nombreux mathé-
La « trinité »
l’analyse des compositions.
maticiens qui se sont intéressés à la musique algébrique
✔ Au cœur de ces règles depuis Pythagore jusqu’à nos jours. Depuis Trois compositeurs et théoriciens sont
mathématiques, on trouve une dizaine d’années, l’étude des relations emblématiques de cette réflexion théorique
le concept de groupes et entre mathématiques et musique a connu sur la musique : l’Américain Milton Bab-
diverses transformations, de nombreux développements et la com- bitt aux États-Unis, le Grec Iannis Xena-
notamment des symétries. munauté des mathématiciens et informa- kis (1922-2001) en Europe occidentale et
ticiens et celle des musicologues et le Roumain Anatol Vieru (1926-1998) en
✔ Selon certains, cette musiciens y portent un intérêt croissant. Europe de l’Est. Tous les trois sont arrivés,
structure mathématique Ce nouveau champ de recherche, dont presque au même moment et d’une façon
serait naturelle et l’informatique a été l’un des catalyseurs, a indépendante, à la découverte du carac-
préexisterait dans notre accompagné et parfois accéléré la trans- tère algébrique du tempérament égal, c’est-
cerveau, ce qui ouvrirait formation de la musicologie en une disci- à-dire que dans une gamme, chaque note
de nouvelles perspectives pline systématique, jusqu’à donner est séparée de sa voisine par un demi-ton
pour étudier la perception naissance à un nouveau champ d’études, (do, do#, ré, ré#, mi, fa..., soit une gamme à
musicale. la « musicologie computationnelle ». Il s’agit 12 demi-tons, ce qui diffère notablement
d’analyser les œuvres musicales de façon de la gamme dite diatonique à 7 tons do,

92] Mathématiques © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


373-Maths&Musique.lma1210.xp 14/10/08 12:11 Page 93

0 1
2 3
4 5
6 7
8 9
10 11
Do#
Ré#
Fa#
Sol#
Do La#

Mi
Fa
Sol
La 0
ré, mi, fa..., ce qui correspond aux touches Si
Do 11 1
blanches du clavier). Plus précisément, do
ils ont mis en évidence la notion mathé- si do#
10 2
matique de groupes en tant que concept la# ré
unificateur. Grâce à quelques exemples,
nous verrons comment cette notion aide 9 la ré# 3
à analyser la musique.

© Shutterstock/Orla
Cependant, à mesure qu’elle s’est déve- musicaux distincts, sans répétition, nom-
sol# mi
loppée, la musicologie computationnelle mée série élémentaire. L’œuvre est une 8 4
s’est éloignée d’autres démarches systé- combinaison de cette série et d’autres sol fa
fa#
matiques, en particulier celles orientées séries dérivées par des symétries. 7 5
vers la cognition et la perception musicales. Notons d’abord que chaque nombre, 6
Les deux visions sont-elles compatibles ? représentant une note, est une classe d’équi-
Oui et, plus encore, elles s’enrichissent valence modulo 12, c’est-à-dire que chaque 1. LA GAMME TEMPÉRÉE, c’est-à-dire
mutuellement. Nous montrerons qu’un nombre représente, d’une part, ce nombre, celle où toutes les notes sont séparées
par un demi-ton, correspond à l’octave
dialogue est possible entre mathématiques mais aussi ce nombre additionné d’un mul-
d’un piano. Elle est représentée par un cercle
et cognition, et que les premières peuvent tiple de 12. Par exemple, 1 est équivalent où chaque note est numérotée (le do est
éclairer la seconde. à 49 ou à –11. L’addition de deux nombres noté 0, le do dièse (do#) ou le ré bémol (réb)
devient une addition modulo 12 : par est noté 1, et ainsi de suite). Par convention
exemple, (3 + 8)12 = 11, (5 + 9)12 = 2. et afin de faciliter la lecture des exemples,
De groupe en groupe Examinons maintenant les symétries, on adopte dans cet article la notation
La notion de groupe est née au début du à partir d’une série élémentaire P. La en dièses (#). Dans cette représentation,
un ensemble de n notes, par exemple
XIXe siècle des travaux sur les racines de série rétrograde R est P jouée à l’envers. un accord, correspond à un polygone à n côtés
polynômes, notamment ceux d’Évariste Dans la série renversée I, les nombres de (en rouge). Dans tout l’article, on représente
Galois et de Joseph-Louis Lagrange. Cepen- la série élémentaire P sont remplacés par une série de notes dans ce cercle (leur position
dant, cette structure ne fut utilisée en leurs nombres opposés modulo 12. La série est notée entre parenthèses) et on s’intéresse
musique qu’à partir de la seconde moitié renversée rétrograde RI est obtenue de P aux polygones correspondants, ainsi
du XXe siècle grâce au compositeur amé- en appliquant les deux opérations précé- qu’aux intervalles (en demi-tons) séparant
les notes (dans l’exemple ci-dessus,
ricain M. Babbitt. On lui doit l’observation dentes. Enfin, la série transposée de P
2 demi-tons entre do et ré, 3 demi-tons
fondamentale selon laquelle le système par k demi-tons est obtenue par l’addition entre ré et fa, puis 1, 3 et 3)
dodécaphonique est « un groupe de per- modulo 12 de k à tous les nombres de la
mutations qui est façonné par la structure série P. De même, nous obtenons les trans-
de ce modèle mathématique ». En quoi posées par k demi-tons d’une série rétro-
consiste la musique dodécaphonique ? grade TkR, d’une série renversée TkI et
Elle se distingue de la musique tonale d’une série renversée rétrograde TkRI. LES AUTEURS
où une des sept notes de la gamme diato- La musique sérielle est une extension
nique prédomine sur les autres et leur du dodécaphonisme où l’idée de série
impose une hiérarchie. En 1923, Arnold est appliquée aux notes, mais aussi aux
Schoenberg (1874-1951) veut échapper à rythmes, aux intensités et à tous les para-
ce diktat et établit la méthode de compo- mètres du son.
Moreno ANDREATTA
sition avec 12 sons (d’où le nom dodéca- L’ensemble des entiers modulo 12 offre est chercheur CNRS
phonique), qui donne le même mérite à un premier exemple musical de structure en musicologie
chaque note de la gamme tempérée ou à de groupe, celui noté ⺪/12⺪. Il peut être computationnelle et
tempérament égal. interprété musicalement de plusieurs Carlos AGON est chercheur en
informatique dans l'équipe
Une composition dodécaphonique est façons : soit comme le groupe des inter- Représentations Musicales
fondée sur une séquence de ces 12 sons valles musicaux (avec l’addition modulo 12), de l'IRCAM, à Paris.

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Mathématiques [93


373-Maths&Musique.lma1210.xp 13/10/08 20:03 Page 94

L A STRUCT U R E IN T E R VA LLIQU E
et d’une quinte, tels do, mi et sol) est égale à (4, 3, 5). En effet,
L a structure intervallique est constituée de la suite d’intervalles
(en demi-tons) séparant les notes consécutives d’un ensemble.
Dans la représentation circulaire, elle correspond aux intervalles
quatre demi-tons séparent do et mi, trois séparent mi et sol et
cinq séparent sol et le do supérieur. Les permutations circulaires
entre les sommets du polygone à m côtés correspondant à l’en- de cette structure intervallique – (3, 5, 4) et (5, 4, 3) – corres-
semble de notes. Par exemple, la structure intervallique de l’ac- pondent aux renversements de l’accord. La représentation circu-
cord majeur (constitué d’une fondamentale, d’une tierce majeure laire est identique dans les trois cas.
0
11 1
do
si do#
10 2
la# ré Do à l'octave supérieure Mi à l'octave supérieure Sol à l'octave supérieure

9 la ré# 3
(4,3,5) (3,5,4) (5,4,3)
sol# mi Structure
8 4 intervalique
sol fa
fa#
7 5
6
0
11
si
do
1
do#
LA TRANSPOSITION
ture
a transposition est une addition
L modulo 12
. Elle laisse inchangée la struc-
intervallique d’une gamme ou d’un
10 2
la# ré Do(0) Ré(2) Mi(4) Fa(5) Sol(7) La(9) Si(11) Do(0) accord. Par exemple, imaginons une trans-
position de sept demi-tons (à chaque
9 la ré# 3 note, on ajoute 7 modulo 12) de la gamme
diatonique: ainsi, de do (0) on passe à sol (7)
sol# mi et de la (9) on passe à mi (4), car (9+7)12 =4.
8 4 Structure
sol fa intervallique 2 2 1 2 2 2 1 Dans la représentation circulaire, cette trans-
fa#
7 5 position correspond à une rotation du poly-
6 gone correspondant à la gamme diatonique
0
11 1 T7 de (360/12) ⫻ 7=210°. En d’autres termes,
do la structure intervallique est un invariant qui
si do#
10
la# ré
2 Sol(7) La(9) Si(11) Do(0) Ré(2) Mi(4) Fa#(6) Sol(7) permet d’identifier de façon unique un accord
et ses transpositions d’un nombre donné
de demi-tons, celles-ci étant des rotations
9 la ré# 3
du polygone inscrit dans le cercle : la
Structure structure intervallique est préservée.
sol# mi intervallique 2 2 1 2 2 2 1
8 4
sol fa
fa#
7 5
6
0 0
11 1 11 1
do L’ I N V A R I A N C E T R A N S P O S I T I O N N E L L E do
si do# si do#
10 2
la# ré 2 Hexacorde A Hexacorde B 10 la# ré

9 la ré# 3 9 la ré# 3

sol# mi La La Do Ré Mi Fa Fa Sol Sol


Si Do Ré sol# mi
8 4 (9) (10) (0) (3) (4) (6) (5) (7) (8)
(11) (1) (2) 8 4
sol fa sol fa
fa# 3 1 2 3 1 2 2 1 3 2 1 3 fa#
7 5 7 5
6 Structure intervallique Structure intervallique 6
a structure intervallique met en évidence la symétrie interne vement de la Serenade op. 24 en deux hexacordes (des séries
L de certaines séries de notes, tel un accord ou une gamme.
Par exemple, des accords coïncident avec une, voire plusieurs
de six notes), notés A et B. Ces derniers sont dotés d’une pro-
priété d’invariance transpositionnelle : dans les deux cas, la struc-
de leurs transpositions. Une telle structure se nomme, d’après ture intervallique est « redondante », c’est-à-dire qu’elle se
le compositeur français Olivier Messiaen (1908-1992), un « mode décompose en deux structures intervalliques plus petites iden-
à transpositions limitées ». Tout mode de ce type est donné par tiques, respectivement (3, 1, 2) et (2, 1, 3). Notons que les deux
une structure intervallique ayant des périodicités internes, hexacordes ne sont pas équivalents à une transposition près,
c’est-à-dire des sous-structures intervalliques qui se répètent. car les structures intervalliques correspondantes ne sont pas
On trouve de telles structures par exemple lorsqu’on partage les rotations circulaires l’une de l’autre. En fait, elles sont cha-
une série dodécaphonique de Schoenberg dans le cinquième mou- cune la lecture rétrograde de l’autre.

94] Mathématiques © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


373-Maths&Musique.lma1210.xp 13/10/08 20:03 Page 95

soit comme un groupe de transformations,


celui engendré par les transpositions, l’un
L’ I N V E R S I O N des types des transformations utilisées
Gamme de Do majeur dans la technique dodécaphonique. On
Do(0) Ré(2) Mi(4) Fa(5) Sol(7) La(9) Si(11) Do(0) peut représenter ce groupe par un cercle,
celui-ci correspondant à une octave, divisé
en 12 parties.
L’hypothèse sous-jacente de cette
Structure 2 2 1 2 2 2 1
intervallique représentation circulaire est qu’elle per-
Do La Sol Sol Fa Ré Do Do met de formaliser tout accord musical :
Inversion (0) (10) (8) (7) (5) (3) (1) (0) tout accord de m notes distinctes corres-
(–x)12 Sens de lecture rétrograde pond, d’un point de vue géométrique, à
I Gamme de Fa mineur un polygone à m côtés inscrit dans le
Fa Sol Sol La Do Do Ré Fa cercle (voir la figure 1).
(5) (7) (8) (10) (0) (1) (3) (5) Dans la tradition américaine, la note
do est notée 0, tandis que les compositeurs
sériels européens de la seconde moitié du
Structure 2 1 2 2 1 2 2 XXe siècle, tels le Français Pierre Boulez
intervallique et l’Allemand Karlheinz Stockhausen
0 0
11 1 11 1 (1928-2007), ont privilégié une autre repré-
do do sentation faisant correspondre au do l’en-
si do# si do#
10 2 10 2 tier 1. La différence entre école américaine
la# ré la# ré
et européenne est moins une différence
9 la ré# 3 9 la ré# 3 de notation qu’une distance concep-
tuelle qui sépare les deux traditions théo-
sol# mi sol# mi riques. Dans cet article, nous adopterons
8 4 8 4
sol fa sol fa la notation américaine.
fa# fa#
7 5 7 5 M. Babbitt propose au début des
6 6
années 1950 d’exprimer les opérations
L ’inversion est une opération sur une gamme (ou un accord ou une série dodécapho-
nique) qui associe à chaque nombre x l’opposé (–x) modulo 12, soit (–x)12. Géomé-
triquement, cela se traduit par une symétrie de la structure intervallique associée par rapport
sérielles comme des transformations de
la structure du groupe cyclique ⺪/12⺪.
à un axe. L’exemple le plus simple d’inversion est celui d’une symétrie par rapport au dia- En effet, il remarque que l’on peut inter-
mètre principal (l’axe qui passe par les points do = 0 et fa#= 6). Ainsi, la gamme de fa préter les quatre formes d’une série dodé-
mineur mélodique (en bas) est une inversion de la gamme de do majeur (en haut). caphonique (la série elle-même, la série
rétrograde, la série inversée et la série ren-
L A SYMÉTRIE AXIALE GÉNÉRALISÉE versée rétrograde) comme les quatre trans-
formations suivantes :
0 P : (a, b) => (a, b)
11 1
do I : (a, b) => (a, (12 – b)12)
Inversion si do#
1 10 2 Transposition R : (a, b) => (11 – a, b)
x = (–x)12 la# ré x = (x + 11)12 IR : (a, b) => (11 – a, (12 – b)12)
o#
2 9 la Ici, la série dodécaphonique P est repré-
ré ré# 3
sentée par une suite de couples (a, b), a indi-
ré# 3 sol# mi quant la position de la note dans la série
0 8 4 0 et b, la note (relative à une origine 0).
11 1 sol fa 11 1
do fa# do Ces quatre transformations d’une série
mi si do# 7 5 si do#
4 6 dodécaphonique et, plus généralement,
fa 10 2 10 2
la# ré la# ré
5 d’un profil mélodique constituent les élé-
9 la ré# 3 Symétrie axiale 9 la ré# 3 ments d’une structure algébrique nommée
généralisée groupe de Klein de quatre éléments. Il tient
sol# mi sol# mi compte de toutes les transformations de
8 4 T11I : x = 11 – x 8 4
sol fa sol fa la musique dodécaphonique, alors que le
fa# fa# groupe cyclique ⺪/12⺪ ne rend compte
7 5 7 5
6 6 que des transpositions.
Le groupe cyclique ⺪/12⺪ et le groupe
a symétrie axiale généralisée est la combinaison d’une transposition et d’une inver-
Ldo fa
sion, c’est-à-dire d’une transposition et d’une symétrie autour du diamètre principal
( - #). On obtient alors des symétries génériques qui correspondent à des réflexions
de Klein ne sont pas les seules structures
algébriques intéressantes en musique. Deux
par rapport à des axes qui ne passent par aucun point du cercle de la gamme tempérée. autres groupes sont importants, mais avant
de les décrire, nous devons définir deux

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Mathématiques [95


373-Maths&Musique.lma1210.xp 13/10/08 20:03 Page 96

9 10 11 12
5 7
3 concepts importants, celui de la structure interval-
4 lique – l’énumération des intervalles, en demi-tons, qui
p séparent les notes successives d’un accord – et de la
6 8 Barre de mesure symétrie axiale généralisée, soit la composition d’une
transposition et d’une inversion (voir l’encadré page 94).
B5 1 4 La représentation circulaire de ces deux idées, ajoutées
3 à celles de la transposition et de l’inversion, nous
4
fournira un ensemble d’outils d’analyse qui nous aide-
2 3
ront à comprendre la structure de diverses œuvres.
0
11 1
2. LA SYMÉTRIE AXIALE GÉNÉRALISÉE
permet d’analyser cet extrait d’une 10
si
do
do#
2
Une boîte à outils
polyphonie sérielle (ci-dessus) à deux la# ré Ainsi, la notion de symétrie axiale généralisée nous
voix. Ces deux voix correspondent à deux éclaire sur la composition d’une polyphonie sérielle
hexacordes (l’un en bleu, l’autre en rouge) 9 la ré# 3
constituée de deux hexacordes (séries de six notes) liés
liés par une symétrie axiale généralisée,
comme le montre la représentation par une telle symétrie (voir la figure 2). Le recours à
sol# mi
circulaire (ci-contre). 8 4 une symétrie axiale généralisée dans le sérialisme n’est
T3I : x = (3 – x)12

sol fa
On peut aussi vérifier que si fa# pas étonnant, car cette technique de composition est
on segmente l’extrait en deux parties 7 5 fondée sur une structure mathématique de groupe. En
6
correspondant aux barres de mesure, revanche, et cela soulève des questions quant au carac-
on obtient également deux hexacordes tère universel de certaines constructions algébriques,
en rapport de symétrie axiale 0
11 1 on trouve de telles symétries chez des compositeurs
généralisée.
do utilisant d’autres techniques que le sérialisme, par
si do#
10 2 exemple dans la musique modale du compositeur fran-
la# ré
çais Olivier Messiaen. De quoi s’agit-il?
En musique, le mode d’une gamme est constitué
9 la ré# 3
des mêmes notes que la gamme dont il est issu, mais
sol# mi
a une sonorité qui lui est propre, caractérisée par une
8 4 tonique et par les intervalles entre cette tonique et les
sol fa
fa# autres notes. Par exemple, à partir de la gamme de do
7 5
6 majeur, dont la tonique est la note do (do, ré, mi, fa, sol,
la et si), avec pour structure intervallique (en demi-
tons: 2, 2, 1, 2, 2, 2, 1), on peut déplacer l’axe tonal sur
la deuxième note afin d’obtenir un nouveau mode
(en ré) ayant une nouvelle structure intervallique (2,
1, 2, 2, 2, 1, 2) en conservant les mêmes notes (ré, mi,
ppp ppp ff f mf ff f mf ff pp ff p fa, sol, la, si, do). Dans ce type de composition, on pri-
vilégie des notes ou des intervalles au détriment des
0 autres. Dans la pièce Mode de valeurs et d’intensités de
3. LA SYMÉTRIE AXIALE GÉNÉRALISÉE 11 1 Messiaen, le mode qui engendre tout le matériau est
n’est pas utilisée uniquement dans do
si do# constitué de deux parties liées par une symétrie
la musique sérielle. Ainsi, le compositeur 10 2
Olivier Messiaen en fait usage entre la# ré axiale généralisée (voir la figure 3).
les deux hexacordes du mode utilisé Nous pouvons maintenant aborder les deux autres
dans la pièce Mode des valeurs 9 la ré# 3 groupes importants en musique. Commençons par
et d’intensités, composée en 1950. le groupe diédral. Il s’agit de l’ensemble de toutes les
sol# mi compositions (au sens mathématique) des transposi-
8 4
tions et des inversions. En d’autres termes, c’est le
T7I : x = (7 – x)12

sol fa
fa#
7 5 groupe des symétries axiales généralisées. Le nom dié-
6 dral (à deux faces) indique que d’un point de vue géo-
métrique, ce groupe correspond au groupe des
0
11 1 symétries d’un polygone régulier de n côtés dans le
do plan. Ces symétries sont de deux types : rotations et
si do#
10 2 réflexions (ou miroirs par rapport à un axe). Musica-
la# ré
lement, les rotations correspondent aux transpositions
9 3
et les réflexions sont des inversions par rapport soit
la ré#
à une note choisie comme pôle, soit à une note « ima-
sol# mi ginaire » qui se trouve entre deux notes à distance d’un
8 4 demi-ton, quand l’axe de symétrie ne passe pas par
sol fa
fa# une note du cercle chromatique.
7 5
6

96] Mathématiques © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


373-Maths&Musique.lma1210.xp 13/10/08 20:03 Page 97

Un premier exemple d’application du groupe dié- 4


4
dral pour l’analyse musicale concerne la Pièce pour
piano op. 33a écrite par Schoenberg en 1929. Les accords,
obtenus par la segmentation de l’œuvre, se disposent
d’une façon symétrique dans la partition (voir la figure 4). 4
4
D’une façon plus générale, les parties résultant
0 0
de la segmentation de l’œuvre peuvent avoir des inter-
11 1 11 1
sections; on parle alors d’une segmentation par imbri- si
do
do# si
do
do#
cation. Un exemple d’une telle démarche est l’analyse 10
la# ré
2 10
la# ré
2

que le théoricien américain David Lewin propose 9 la ré# 3 9 la ré# 3

du Klavierstück III de Stockhausen (voir la figure 5). sol# mi sol# mi


8 4 8 4
Dans son analyse, D. Lewin distingue deux stra- sol
fa#
fa sol
fa#
fa
7 5 7 5
tégies. Selon la première, les transformations sont orga- 6 6
T1I : x => (1–x)12
nisées dans un ordre qui reflète le déroulement temporel 11
0
1 11
0
1
do do
de la pièce. Cette vision « chronologique » de l’orga- 10
si do#
2 10
si do#
2
la# ré la# ré
nisation des transformations est une progression trans-
9 la ré# 3 9 la ré# 3
formationnelle. Ici, le processus de segmentation par
imbrication met en évidence une structure de penta- 8
sol#
sol fa
mi
4
T1I : x => (1–x)12 8
sol#
sol fa
mi
4

corde (une série de cinq notes), où l’on passe de l’un 7


fa#
5 7
fa#
5
6 6
à l’autre (les deux ayant des notes en commun) grâce 0
0
11 1
à une symétrie axiale généralisée: tous les pentacordes 11
do
1
si
do
do#
si do#
sont reliés par des transpositions et des inversions. 10
la# ré
2 10
la# ré
2

9 la ré# 3 9 la ré# 3

Progressions et réseaux 8
sol#
sol fa
mi
4 T1I : x => (1–x)12 8
sol#
sol
fa#
fa
mi
4
fa#
7 5
L’autre stratégie consiste à voir les transformations 7
6
5 6

comme une structuration possible d’un espace abs- 4. LES ACCORDS DE LA PIÈCE POUR PIANO OP 33A de Schoen-
trait, un réseau transformationnel, des formes du pen- berg sont disposés de façon symétrique dans la partition. Il
s’agit d’un exemple du paradigme du groupe diédral, car la symé-
tacorde dans lequel on analyse le déroulement de la trie axiale généralisée relie chaque couple d’accords.
pièce. Dans le réseau transformationnel du Kla-
vierstück III, tous les pentacordes sont liés par des
relations de transposition et d’inversion. Ici, à l’inverse
de la progression transformationnelle, l’organisation 4 p p p mf
5 f
3 p mf
8 8 f mf 8
des formes du pentacorde dans un réseau n’a aucun mf f
lien direct avec leur apparition chronologique.
Dans un réseau, on retrouve parfois les mêmes
configurations de correspondances entre pentacordes
de la pièce dans des régions différentes : ce sont des
isographies à partir desquelles on peut imaginer
un lien étroit entre les réseaux transformationnels
et la perception musicale. L’écoute de la pièce devien- 11
0
1 11
0
1 11
0
1
do do do
drait ainsi l’un des parcours à l’intérieur de ce réseau 10
si do#
2 10
si do#
2 10
sii do#
2
la# ré la# ré la# ré
avec la possibilité de repérer les isographies. Cepen-
9 la ré# 3 9 la ré# 3 9 la ré# 3
dant, cette hypothèse doit encore être testée d’un
point de vue de la psychologie expérimentale. 8
so
sol# mi
4 8
sol# mi
4 8
sol# mi
4
sol fa sol fa sol fa
Passons maintenant au groupe affine d’ordre 48. 7
fa#
5 7
fa#
5 7
fa#
5 T7I
6 6 6
Il est l’ensemble des fonctions f qui transforment T7I T6 11
0
1
un élément x de ⺪/12⺪ en (ax+b)12, où a est premier 5. LES PREMIÈRES MESURES si
do
do#
10 2
avec 12 et b appartient à ⺪/12⺪. Le facteur multi- du Klavierstück III de Stockhausen : la# ré

plicatif a appartient donc à l’ensemble U = {1, 5, 7, 11}. un processus de segmentation « par 9 la ré# 3
imbrication » met en évidence une structure
Dans ce cadre, une transformation affine se réduit à de pentacorde (cinq notes) à partir de 8
sol# mi
4
sol fa
une transposition quand a = 1 et à une inversion laquelle toutes les notes de la partition sont 7
fa#
5
lorsque a = 11. Le théoricien américain Robert Mor- obtenues, grâce à des transpositions et 6
0
à des symétries axiales généralisées. 11 1 T10I
ris a montré que les transformations affines sont com- si
do
do#
10 2
patibles avec des techniques utilisées par les la# ré

musiciens de jazz, comme, par exemple, la substi- 9 la r


ré# 3

tution d’accords (voir l’encadré page 97). sol# mi


8 4
La description de ces différents groupes nous conduit sol
fa#
fa
7 5
à l’approche dite « paradigmatique » du problème de 6

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Mathématiques [97


373-Maths&Musique.lma1210.xp 13/10/08 20:03 Page 98

L’ i n v a r i a n c e t r a n s p o s i t i o n n e l l e
0 0 0 0 0
11 1 11 1 11 1 11 1 11 1
A1 A2 A3 A4 A5 si
do
do# si
do
do# si
do
do# si
do
do# si
do
do#
10 2 10 2 10 2 10 2 10 2
A la# ré la# ré la# ré la# ré la# ré
A1 A2 A3 A4
9 la ré# 3 9 la ré# 3 9 la ré# 3 9 la ré# 3 9 la ré# 3

sol# mi sol# mi sol# mi sol# mi sol#


A5 mi
B 8
sol fa
4 8
sol fa
4 8
sol fa
4 8
sol fa
4 8
sol fa
4
fa# fa# fa# fa# fa#
B1 B2 B3 B4 B5 7 5 7 5 7 5 7 5 7 5
6 6 6 6 6

LES DEUX PROGRESSIONS (A et B) sont « pré- 11


0
1 11
0
1 11
0
1 11
0
1 11
0
1
do do do do do
servées », dans leur caractère cadentiel, par les 10
si do#
2 10
si do#
2 10
si do#
2 10
si do#
2 10
si do#
2
transformations affines: si on les analyse à l’aide la# ré la# ré la# ré la# ré la# ré

des représentations circulaires, on se rend 9 la B1 ré# 3 9 la B2 ré# 3 9 la B3 ré# 3 9 la B4 ré# 3 9 la B5 ré# 3

compte qu’elles sont constituées de seule- sol# mi sol# mi sol# mi sol# mi sol# mi
ment deux types d’accords (en rouge et en bleu) 8
sol
fa#
fa
4 8
sol
fa#
fa
4 8
sol
fa#
fa
4 8
sol
fa#
fa
4 8
sol
fa#
fa
4

qui sont échangés à travers l’application affine. 7


6
5 7
6
5 7
6
5 7
6
5 7
6
5

la classification des structures musicales. Nous avons riance par rapport à l’action d’un groupe sur un
intégré ce concept d’analyse musicale, qui s’inspire des ensemble. Certains compositeurs, tel Elliot Carter, ont
travaux du linguiste belge Nicolas Ruwet (1932-2001), utilisé intuitivement le paradigme diédral, c’est-à-
dans notre démarche d’analyse musicale computa- dire que ses techniques sont fondées sur les propriétés
tionnelle. Grâce à OpenMusic, un langage de program- de ce groupe sans que l’auteur n’en ait eu conscience.
mation visuelle pour la théorie, l’analyse et la L’hypothèse d’une articulation entre progressions
composition assistées par ordinateur conçu et déve- et réseaux transformationnels que nous avons décrite
loppé à l’IRCAM, un catalogue d’accords, ainsi qu’une dans le cas de l’analyse du Klavierstück III de Stock-
analyse qui utilise ce catalogue, est valable à l’inté- hausen par D. Lewin conduit à proposer une alter-
rieur d’un paradigme qui sera plus ou moins perti- native aux approches traditionnelles de l’analyse
nent en fonction du type de contexte qu’il essaie de des formes temporelles.
décrire. Par exemple, nous avons vu que le paradigme L’analyse transformationnelle implique, d’une part,
du groupe diédral est valable dans le contexte de la la « construction » d’un réseau, mais aussi, d’autre part,
musique atonale, tandis que le paradigme affine ren- l’« utilisation » de cette architecture formelle pour déga-
drait compte des techniques qu’on retrouve dans le jazz. ger des critères de pertinence pour la réception de
L’application de la théorie des groupes à la classi- l’œuvre et pour son interprétation. Autrement dit, l’in-
fication des structures musicales soulève des questions térêt de construire un réseau transformationnel réside
qui dépassent l’étude combinatoire du système tem- dans la possibilité de l’utiliser, à la fois pour « struc-
✔ BIBLIOGRAPHIE péré. En effet, le philosophe allemand Ernst Cassirer turer » l’écoute et pour établir des critères formels utiles
M. Andreatta et al., Autour (1874-1945) a étudié les relations entre le concept de à son interprétation. En effet, la construction d’un réseau
de la Set Theory. Rencontre groupe et les théories de la perception. Il a montré transformationnel s’appuie sur une volonté implicite
Musicologique
Franco/Américaine, que la ressemblance perceptive entre différentes trans- de rendre « intelligible » une logique musicale à l’œuvre
Collection « Musique positions d’un même profil mélodique est liée « à un dans la pièce analysée.
/Sciences », IRCAM- problème beaucoup plus général, un problème qui Cette démarche analytique a probablement des
Delatour, 2008. concerne les mathématiques abstraites ». On peut com- implications théoriques inédites pour les sciences cogni-
M. Andreatta, Méthodes pléter: le groupe des transpositions engendre une rela- tives. Ainsi, l’approche transformationnelle non seu-
algébriques en musique et tion d’équivalence entre structures musicales. En lement représenterait un tournant en théorie et analyse
musicologie du XXe siècle : d’autres termes, une mélodie est reconnaissable à musicales, mais elle déterminerait aussi une position
aspects théoriques,
analytiques et une transposition près: la structure du groupe cyclique singulière dans les rapports entre mathématiques,
compositionnels, thèse, et son action sur l’espace tempéré égal sont « trans- musique et cognition.
EHESS, Paris, 2003. parentes » du point de vue de la perception musicale. En somme, le concept de groupe est loin d’être
G. Assayag, Computer simplement un outil technique de calcul. Comme l’a
souligné le philosophe et épistémologue Gilles-Gas-
assisted composition
at IRCAM : PatchWork &
La perception algébrique ton Granger, « [C’est la notion de groupe qui] donne
OpenMusic, Peut-on généraliser cette propriété aux autres para- un sens précis à l’idée de structure d’un ensemble.
Computer Music Journal,
vol. 23(3), 1999. digmes? Malheureusement, dans le cas d’autres struc- […] L’objet véritable de la science est le système des
tures algébriques, comme les trois autres groupes que relations et non pas les termes supposés qu’il relie. »
M. Leman, Music, Gestalt nous avons détaillés, le problème n’a pas fait l’objet D’autre part, souvenons-nous de ce que disait le
and Computing. Studies in
Cognitive and Systematic d’études approfondies. Pourtant, les compositeurs mathématicien Henri Poincaré : « le concept général
Musicology, Springer, 1997. qui ont, consciemment ou inconsciemment, utilisé ce de groupe préexiste dans notre esprit. Il s’est imposé
type de transformations en musique n’étaient sans à nous, non pas comme une forme de notre sensibi-
I. Xenakis, Formalized doute pas insensibles à des considérations d’ordre lité, mais comme une forme de notre entendement. »
Music (Rev. Edition),
Pendragon Press, perceptif. On a vu plusieurs exemples d’utilisation C’est à nous, un siècle après, d’en tirer toutes les consé-
Stuyvesant NY, 1992. musicale de la symétrie axiale généralisée et d’inva- quences en musique. ■

98] Mathématiques © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


abo_pls373_pbi.xp 13/10/08 20:25 Page 1

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son_3d.xp_prg_10_10 13/10/08 20:08 Page 100

La spatialisation du son
Olivier Warusfel
C onfortablement installé dans votre
canapé, vous écoutez le dernier opus
de votre artiste favori sur votre tout
nouveau système de home cinema. Les
cuivres se lèvent à droite, les bois suivent
sources sonores de façon arbitraire, dans
n’importe quelle direction, et ainsi de pro-
longer la scène traditionnelle où se trou-
vent les instrumentistes.
En parallèle, la spatialisation du son
à gauche, avant de laisser place aux a connu ces dernières années une percée
L’ E S S E N T I E L ensembles de cordes droit devant vous. fulgurante chez le grand public par le biais
✔ La perception auditive Vous avez l’impression d’être au beau des dispositifs de son 3D pour le home
spatiale dépend milieu d’une salle de concert, devant un cinema ou les jeux vidéo. Dans ces derniers,
de caractéristiques orchestre symphonique… l’ajout d’une composante sonore spatia-
physiologiques et C’est en tout cas ce que vantent les lisée est essentiel pour accroître le réalisme
d’un traitement cognitif. publicités pour les systèmes de « son 3D ». et la sensation d’immersion du joueur dans
En réalité, la spatialisation du son – les tech- l’environnement de synthèse.
✔ La technique binaurale niques de contrôle de la direction apparente Quel que soit leur domaine d’appli-
restitue l’illusion d’un son de provenance des sons et la simulation ou cation, les procédés de spatialisation font
spatialisé dans un casque la modification des effets acoustiques d’une appel à plusieurs disciplines: informatique,
à l’aide de filtres encodant salle de concert – proposée par les équipe- acoustique, traitement du signal, psy-
l’effet des directions ments audio grand public est loin d’être choacoustique ou encore cognition. La syn-
de provenance. parfaite, et ce domaine de recherche loin thèse de la direction et de la distance des
d’être épuisé. Nous allons en exposer les sources sonores, de la propagation du son,
✔ L’holophonie consiste principes et les développements récents. ainsi que sa reproduction s’appuient à la
à reconstruire le champ L’introduction des techniques élec- fois sur la modélisation physique des phé-
acoustique voulu troacoustiques en musique, au cours du nomènes en jeu, mais aussi sur des modèles
dans toute une région XXe siècle, a considérablement enrichi le de la perception auditive spatiale.
de l’espace. répertoire des timbres, mais aussi la mise Intéressons-nous en premier lieu à la
✔ La spatialisation en scène des sons dans l’espace. La spa- perception spatiale du son. Elle est à la
du son autorise tialisation du son est devenue un aspect base de nombreuses techniques de spa-
des expériences incontournable de la création musicale. tialisation du son.
de réalité augmentée. Grâce à l’outil informatique, il est désor- Contrairement à la vue, qui souffre
mais possible de placer et d’animer des d’un champ limité, l’audition couvre l’en-

100] Technologie © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


son_3d.xp_prg_10_10 13/10/08 20:08 Page 101

© Shutterstock/Luisa Fernanda Gonzalez/Dash


Les techniques de spatialisation du son consistent à créer l’illusion que des sons
proviennent de diverses directions de l’espace et à organiser ainsi des scènes sonores
en trois dimensions. Elles connaissent aujourd’hui un essor important.

semble de l’espace. Notre capacité à loca- binauraux décrivent les relations entre les chaque direction d’incidence s’accom-
liser des sources sonores repose sur la com- signaux captés par les deux oreilles. Tou- pagne d’une « coloration spectrale » par-
paraison entre les signaux parvenant à nos tefois, des considérations géométriques ticulière du son, que notre cerveau apprend
deux oreilles, qui dépendent bien sûr de simples révèlent qu’à un couple de valeurs à identifier. En d’autres termes, la per-
la position de celles-ci, mais aussi de la dif- données des indices interauraux de retard ception auditive spatiale consiste à déco-
fraction des ondes acoustiques sur notre et d’intensité correspond un ensemble der l’effet de notre propre perturbation sur
tête. Ces phénomènes dépendent de la de directions possibles. Ainsi, pour chaque le champ d’ondes acoustiques. Les indices
direction d’incidence des ondes et per- direction dans le plan médian, les diffé- spectraux sont notamment sollicités pour
mettent de localiser la source. rences interaurales sont nulles. Des méca- discriminer les directions avant, arrière et,
nismes plus fins sont nécessaires pour de façon plus générale, dans le plan ver-
différencier les directions dans cette zone tical. La nature plus subtile de ces indices
Une localisation via de confusion et plus généralement per- explique les performances assez médiocres
le décalage temporel et mettre la localisation en élévation. de la localisation en élévation (angle ver-
la différence d’intensité En raison de l’interaction complexe
des ondes sonores avec notre corps (dif-
tical) – de l’ordre de 10 degrés de face, jus-
qu’à 30 degrés vers le haut ou l’arrière.
Les performances de localisation du sys- fraction par le crâne, le pavillon de l’oreille, La perception de la distance dépend
tème auditif humain en azimut (dans le les épaules, etc.), les variations de diffé- de plusieurs facteurs. L’éloignement de
plan horizontal) sont de l’ordre de trois rences d’intensité dépendent de la fré- la source entraîne une baisse de l’inten-
degrés pour des sources voisines du plan quence du son. Dans les basses fréquences, sité sonore et une atténuation relative des
de symétrie de la tête. Elles tombent à les longueurs d’onde – plusieurs mètres – hautes fréquences liée à l’absorption par
une dizaine de degrés pour des sources sont grandes par rapport aux dimen- l’atmosphère. Ces indices ne sont cepen-
situées sur le côté. sions de la tête. Celle-ci n’est donc pas un dant pas absolus ; ils supposent eux aussi
Comment fonctionne la localisation en obstacle majeur et la différence de niveau un traitement cognitif fondé sur une
azimut ? Les deux indices fondamentaux sonore entre l’oreille du côté de la source connaissance préalable de la puissance et
sont la différence entre les temps d’arri- (ipsilatérale) et l’oreille opposée (contro- du spectre émis par la source. Lorsque nous
vée aux deux oreilles (ITD, pour interau- latérale) est faible. Plus la fréquence du identifions une voix, un cri d’animal, un
ral time difference), liée à leur écartement, son est élevée – plus sa longueur d’onde véhicule, etc., nous en comparons le niveau
ainsi que la différence d’intensité (ILD, pour diminue –, plus les caractéristiques mor- et le timbre par rapport à d’autres événe-
interaural level difference), liée à l’obstacle phologiques contribuent à différencier les ments du même type, dans diverses situa-
que représente la tête. Ces indices dits signaux parvenant aux deux oreilles. Ainsi, tions spatiales (proche, loin, derrière, etc.),

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Technologie [101


son_3d.xp_prg_10_10 13/10/08 20:08 Page 102

Source
monophonique naissance à une source sonore fictive. La
direction de cette « source fantôme » est
limitée à la zone encadrée par les deux

Bruno Bourgeois
Filtres HRTF Filtres HRTF haut-parleurs. L’utilisation d’un simple
retard entre les deux canaux aboutit à
une zone de restitution très limitée. La plage
Microphones
Amplitude
Base de filtres de variation du retard pour laquelle les
signaux fusionnent pour créer une image
fantôme est en effet très restreinte. Dès que
al
Fréq izont le retard dépasse une milliseconde (soit un
uen or décalage de 30 centimètres environ), le
ce g le h Source
A n virtuelle signal en retard est inhibé : il n’intervient
plus dans le traitement perceptif de la loca-
Source 1. LA RESTITUTION BINAURALE comprend deux étapes. Pour une source donnée, on mesure lisation (effet Hass). En conséquence, un
d’abord les différences de temps d’arrivée et d’amplitudes aux deux oreilles d’un auditeur (à auditeur décalé, même légèrement, de l’axe
gauche). Ces différences, qui permettent de localiser la source sonore, sont caractérisées par une
médian des deux haut-parleurs aura l’illu-
paire de filtres dits HRTF. On construit de même des filtres pour toutes les directions. Pour spa-
tialiser un son monophonique, il suffit ensuite d’appliquer au signal émis la paire de filtres cor- sion que l’ensemble de la scène stéréo-
respondant à la direction souhaitée : tout se passe comme si le son reconstruit venait d’une source phonique se déporte de façon abrupte vers
virtuelle située au même endroit que la source réelle d’origine (à droite). le haut-parleur le plus proche. L’utilisation
conjointe d’une différence de gain contri-
emmagasinés dans notre mémoire. bue à limiter cet effet, sans toutefois le com-
D’autres facteurs s’ajoutent dans le cas penser totalement.
L’ A U T E U R d’environnements réverbérants comme Par extension, il est possible de repro-
une salle, pour lesquels notre perception duire un son spatialisé sur des ensembles
s’appuie sur le rapport entre l’intensité de haut-parleurs, plans ou tridimension-
directe de la source, qui varie avec la dis- nels, disposés autour de l’auditeur.
tance, et l’intensité réverbérée, qui est uni- L’exemple le plus courant est la configu-
formément répartie dans la salle. ration « 5.1 » (cinq haut-parleurs répartis
dans le plan horizontal) des formats
sonores cinématographiques, également
Trois familles utilisés dans les jeux vidéo. Les installa-
Olivier WARUSFEL est de systèmes tions sonores plus ambitieuses nécessitent
chargé de recherche à
l'IRCAM, où il dirige l'équipe de restitution sonore la mise en place de dômes constitués de
quelques dizaines de haut-parleurs. Pour
Acoustique des salles.
Les systèmes de restitution sonore spatiale synthétiser la direction d’une source
visent, de façon générale, à reproduire aux sonore, on sélectionne la paire ou le triplet
oreilles d’un auditeur les valeurs appro- de haut-parleurs entourant la direction
priées de ces indices de localisation en fonc- désirée et l’on règle les gains et éventuel-
tion de la position souhaitée d’une source lement les retards relatifs en fonction de
sonore virtuelle. Ces systèmes se rangent la direction souhaitée.
en trois familles : la stéréophonie et ses Ces systèmes partagent toutefois les
✔ BIBLIOGRAPHIE extensions, les techniques binaurales, réser- mêmes limitations: l’illusion d’une source
N. Tsingos et O. Warusfel, Modèles vées à la restitution sur casque, et les fantôme n’est valide qu’en un point par-
pour le rendu sonore. Dispositifs
et interfaces de restitution sonore techniques de synthèse du champ acous- ticulier de l’espace (au centre du disposi-
spatiale, in Traité de la réalité vir- tique. Au-delà de la fidélité avec laquelle tif) et, à l’instar des trompe-l’œil, l’auditeur
tuelle, P. Fuchs et G. Moreau, elles reproduisent les indices de localisa- ne peut s‘écarter de cette position sous
Les presses de l'École des Mines tion, les mérites respectifs de ces différentes peine de déformations, voire de dissipa-
de Paris, 2005.
techniques se mesurent en termes de tion totale de l’illusion spatiale.
V. Larcher et A. Laborie, nombres de canaux à gérer et de contraintes La technique binaurale, pour sa part,
Techniques de Spatialisation des sur la position et la mobilité de l’auditeur court-circuite toute connaissance et modé-
sons, in Informatique Musicale :
du signal au signe musical, par rapport au dispositif de restitution. lisation physique ou perceptive des phé-
F. Pachet et J.-P. Briot, Le modèle de restitution spatiale du nomènes en jeu et se contente de reproduire
Hermes, 2004. son le plus utilisé encore aujourd’hui reste la réalité : son principe est de reconstruire
J. Blauert, Spatial Hearing : the la stéréophonie. Deux haut-parleurs sont directement l’ensemble des indices de loca-
psychophysics of human sound placés devant l’auditeur. En jouant sur le lisation à partir de mesures acoustiques
localization, MIT Press, 1997. retard ou le niveau relatif des signaux effectuées sur une tête humaine.
envoyés à chaque haut-parleur, on contrôle Longtemps confinée au laboratoire,
D. R. Begault, 3D sound for virtual
reality and multimedia, Academic de façon simplifiée les indices de localisa- elle a aujourd’hui atteint un degré de
Press Professional, 1994. tion interauraux (ITD et ILD), ce qui donne maturité qui rend possible son utilisation

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dans des contextes grand public, tels le se superpose au filtre choisi et perturbe d’orientation de la tête permet d’asservir
jeu ou les télécommunications. La tech- l’illusion sonore. En adaptant « en temps de façon continue la scène sonore diffusée
nique binaurale repose sur une procédure réel » le couple de filtres appliqué en aux mouvements de l’auditeur. Cette rétro-
d’analyse et de synthèse du son perçu fonction de la direction de la source ou des action est déterminante pour l’auditeur,
dans plusieurs directions. On peut l’as- mouvements de l’auditeur, on obtient sans puisqu’elle lui permet de rétablir la cor-
similer aux techniques d’échantillonnage peine une source fictive en mouvement. rélation entre ses propres mouvements
très utilisées dans le domaine de la syn- La synthèse binaurale partage les et les variations des indices acoustiques
thèse sonore, où la simulation d’un ins- mêmes limites que l’échantillonnage : ne transmis et réduit de façon considérable
trument (piano, trompette, orgue,…) reposant sur aucune modélisation, elle les confusions avant-arrière.
repose sur deux étapes : la constitution se prête mal aux manipulations. Elle néces- La technologie binaurale reste à ce jour
préalable d’une banque de sons enregis- site par exemple la constitution d’une le mode de restitution spatiale le plus
trés, parfois note par note, sur de vrais lourde banque de filtres. En effet, bien qu’il rigoureux, et son utilisation se justifie non
instruments, puis la restitution simple ou soit possible de reconstruire une direction seulement dans le cadre d’études sur la
faiblement modulée de ces sons lors du manquante par interpolation entre deux perception et la cognition auditive spa-
jeu sur l’instrument virtuel. directions voisines, celles-ci ne doivent pas tiale, mais également sur le terrain du jeu
Dans le cas de la synthèse binaurale, être éloignées de plus de 15 degrés sous ou des installations sonores interactives.
la première étape ne consiste pas à enre- peine de voir apparaître des effets indé-
gistrer des sons spatialisés, mais à mesu-
rer la transformation – ou filtrage – subie
sirables. La reproduction de sources en
mouvement nécessite même des mesures
La synthèse
par une onde sonore au cours de sa pro- tous les cinq degrés environ, ce qui conduit du champ physique
pagation, de sa source jusqu’aux tympans à des bases de données de l’ordre de 200 Enfin, des approches plus récentes de la
d’un auditeur. Pour cela, on insère des à 600 couples de filtres pour couvrir l’en- reproduction sonore s’attachent à modé-
microphones dans les conduits auditifs semble des directions. liser et à reconstruire de façon précise
et on enregistre la réponse à un signal test En outre, les filtres HRTF dépendent les propriétés physiques du champ acous-
– en pratique, une impulsion – émis par nature de la morphologie de l’audi- tique dans une zone plus ou moins large
depuis une direction donnée. Ces mesures teur. Ainsi, l’utilisation de filtres « géné- autour des auditeurs, en s’appuyant sur
doivent se dérouler en chambre ané- riques », mesurés sur une tête artificielle, la résolution de l’équation d’onde. Parmi
choïque (sans écho) pour éviter les per- entraîne en général des erreurs de loca- ces méthodes, on distingue les techniques
turbations entraînées par la réflexion des lisation, en particulier des confusions holophoniques comme la wave field syn-
parois. La réponse à cette impulsion élé- avant-arrière. thesis (WFS) et les approches par « décom-
mentaire suffit à caractériser une fois pour Cependant, le couplage d’un disposi- position harmonique », comme les
toutes le couple de filtres (correspondant tif de synthèse binaurale avec un capteur formats Ambisonics.
aux oreilles droite et gauche) associé à
la direction d’incidence de l’onde sonore.
Ces filtres, connus sous le nom de « fonc- L A DÉCOMPOSITION HARMONIQUE
tions de transfert de la tête » ou HRTF,
(pour head related transfer functions), por-
tent la trace de l’ensemble des phéno- L a spatialisation par décomposition harmonique consiste à représenter l’organisa-
tion spatiale du champ acoustique d’un point de vue angulaire (sans notion de dis-
tance) sous forme d’une superposition de fonctions périodiques de l’espace, les
mènes acoustiques survenus durant la
propagation du son. L’opération est répé- harmoniques sphériques, chacune associée à un canal audio.
tée pour un grand nombre de directions, L’harmonique d’ordre 0 (monopôle) correspond à une variation de pression homo-
gène dans toutes les directions. Les harmoniques d’ordre 1 (dipôles) caractérisent
de façon à baliser toute la sphère audi-
chacune un gradient de pression selon une des trois directions de l’espace. Les cinq
tive et constituer une base de données de harmoniques d'ordre 2, puis celles des ordres supérieurs représentent des modes
filtres directionnels. de vibration plus complexes ; elles permettent de préciser de façon progressive la
Par la suite, lors de la synthèse spatiale, dépendance angulaire du champ acoustique. La description exacte de celle-ci
il suffit d’appliquer à tout signal mono- requiert en théorie un nombre infini d’harmoniques, et donc de canaux.
phonique – par exemple une voix captée
par un microphone – le couple de filtres Ordre 0 (monopôle) Harmoniques sphériques
correspondant à la direction de la source
virtuelle souhaitée. Les deux signaux obte-
nus, diffusés dans un casque, restituent de Ordre 1(dipôles)
façon exhaustive les indices acoustiques
responsables de la localisation auditive
spatiale, et ce pour n’importe quelle direc- Ordre 2
tion présente dans la base de données.
Cette technique est réservée à la resti-
tution sur un casque, faute de quoi, lors de Ordre 3
© DR

la diffusion, le filtrage propre au trajet entre


les enceintes et les oreilles de l’auditeur

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Technologie [103


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LA SYNTHÈSE DU CHAMP ACOUSTIQUE

L’ holophonie ou synthèse du champ acoustique (WFS) s’appuie


sur le formalisme ondulatoire de Huyghens. À tout instant, cha-
cun des points du front d’onde d’une onde originaire d’une source
Pour reconstruire une onde acoustique, il suffit ainsi de dispo-
ser d’un ensemble de sources secondaires. Le champ acoustique
s’exprime comme la somme des ondes émises par un réseau de
primaire (a) peut être vu comme une source secondaire qui sources secondaires situées sur une surface fermée entourant la
réémet une ondelette sphérique de même phase et de même ampli- région de restitution, ou sur un plan infini séparant les sources de
tude. Un instant plus tard, l’enveloppe de ces ondelettes secon- cette région. Pour que la reproduction du champ sonore soit exacte,
daires correspond au front d’onde de l’onde primaire (b). il faut une distribution infinie et continue de sources secondaires.

a b c

Fron t d’onde résultant

nde restitué
Source Ondes
Fronts d’onde Sources Ondes virtuelle secondaires

Front d’o
secondaires secondaires
Source
primaire

Haut-parleurs

Développée dans les années 1980 à placées dans ce plan, et moyennant tiples et en mouvement, comme les concerts,
l’Université de Delft, aux Pays-Bas, la WFS quelques termes correctifs, il suffit d’ins- les installations sonores, les expositions,
suscite aujourd’hui un large intérêt, car taller des haut-parleurs le long d’une etc. Cette technique a d’ailleurs été utili-
le grand nombre de canaux (jusqu’à plu- couronne autour des auditeurs, ou d’une sée pour les expositions D ada, en jan-
sieurs centaines) que nécessite cette tech- rangée devant eux. vier 2006, et Samuel Beckett, en 2007, au
nique de synthèse spatiale n’est plus un Centre Pompidou, à Paris.
obstacle technique.
Le signal sonore d’une source primaire
Le champ acoustique L’autre approche pour reconstruire
le champ acoustique est la décomposition
que l’on désire spatialiser est diffusé sur est reconstitué en harmoniques – famille des formats
un réseau de haut-parleurs très proches les De même, la distribution en théorie conti- Ambisonics. Introduite dans les années 1970
uns des autres. Sous certaines conditions, nue de sources secondaires est remplacée par Michael Gerzon, alors à l’Université
la juxtaposition des fronts d’ondes émis par un nombre fini de haut-parleurs régu- d’Oxford, elle fait depuis une quinzaine
par chacune de ces sources secondaires est lièrement espacés. Cette discrétisation se d’années l’objet de nombreuses recherches.
alors équivalente au front d’onde d’une traduit par une dégradation de la qualité Elle repose également sur un formalisme
unique onde acoustique, provenant d’une de restitution spatiale dans les hautes fré- physique, mais adopte un point de vue
source primaire virtuelle. Un contrôle adé- quences. En pratique, pour assurer que l’in- centré sur l’auditeur.
quat du retard temporel et de l’intensité dice interaural de retard soit reproduit de Par analogie avec l’analyse de Fourier,
du signal envoyé sur chaque haut-par- façon fiable dans la gamme de fréquences qui consiste à représenter un signal sous la
leur permet d’obtenir la création d’un front où il est primordial et sur l’ensemble de forme d’une superposition de fonctions
d’onde commun qui a pour origine n’im- la région d’écoute, la fréquence limite est sinusoïdales, le champ acoustique entou-
porte quelle position souhaitée (voir l’en- fixée au-dessus d’un kilohertz, ce qui rant l’auditeur est représenté par une super-
cadré ci-dessus). Ce traitement doit être conduit à un écartement maximal des haut- position de fonctions périodiques de l’espace
répété de façon indépendante pour chaque parleurs de l’ordre de 15 centimètres. (des harmoniques sphériques ou cylin-
source composant la scène sonore. Si la stéréophonie s’appuie sur un driques), chacune associée à un canal audio
En toute rigueur, la reproduction exacte modèle centré sur l’auditeur, la WFS adopte (voir l’encadré page 103). Pour représenter un
du champ acoustique requiert une infinité au contraire un point de vue exocentrique: signal ayant une forte variabilité temporelle,
de sources secondaires. En pratique, on le champ sonore est décrit et reproduit quel il faut utiliser des composantes sinusoïdales
se limite à créer des sources virtuelles dans que soit le placement des auditeurs. La tech- de fréquences élevées ; de même, plus on
le plan horizontal des auditeurs. Les nique est donc particulièrement adaptée désire décrire de façon précise l’organisa-
sources secondaires sont alors elles-mêmes aux situations où les auditeurs sont mul- tion spatiale d’une scène sonore, plus il faut

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En pratique, un réseau de haut-parleurs espacés de quelques même créer de multiples sources virtuelles (d). Le dispositif de
dizaines de centimètres et disposés dans le plan des auditeurs synthèse du champ acoustique installé en front de scène à l’es-
joue le rôle des sources secondaires. En imprimant un décalage pace de projection de l’IRCAM (e) permet de spatialiser le son en
temporel (retard) et une variation d’amplitude (gain) au signal issu temps réel, et de jouer sur la localisation du son de l’instrument
de la source primaire envoyé sur chaque haut-parleur, on crée un et du son électroacoustique pour créer un instrument « augmenté »
front d’onde cohérent qui semble provenir d’une source virtuelle (c), en les fusionnant, ou au contraire, les dédoubler en créant un ou
dont la position est identique pour tous les auditeurs. On peut de plusieurs instruments virtuels éloignés.

d e
Source
virtuelle

Source
Bruno Bourgeois

virtuelle

© IRCAM
tenir compte des harmoniques spatiales des textures graphiques – des photos Une première possibilité est d’acqué-
d’ordre élevé et donc utiliser un nombre d’objets réels – appliquées sur un maillage. rir des réponses acoustiques d’environ-
important de canaux. Pour encoder l’inté- La facilité de manipulation permet de nements réels. C’est l’extension de la
gralité de l’information spatiale, il faudrait réorienter la scène en 3D pour compenser technique binaurale, à ceci près que l’en-
en théorie une infinité de canaux. le mouvement de la tête de l’utilisateur. registrement est réalisé non plus dans une
Le principal intérêt du format Ambi- Les systèmes de spatialisation ne peu- chambre anéchoïque, mais dans la salle
sonics est que l’encodage est indépendant vent se contenter de simuler la direction que l’on veut simuler. Le filtre obtenu
du dispositif de restitution et hiérarchique. des sources composant une scène virtuelle. consigne l’ensemble des réflexions et
Le signal envoyé à chaque haut-parleur est Ils doivent aussi rendre compte de l’in- absorptions subies par les ondes sonores.
une combinaison linéaire des canaux cor- teraction des ondes sonores avec l’envi- On constitue ainsi une bibliothèque de
respondant à chaque harmonique, dont les ronnement, en particulier la réflexion et la réponses de salles typiques (salon, amphi-
coefficients ne dépendent que du nombre diffraction sur les obstacles et les parois théâtre, salles de concert, église,…). À l’ins-
et de la position des enceintes autour des de la salle. Reproduire ces effets est pri- tar de la technique binaurale, cette méthode
auditeurs. Pour reproduire une scène mordial pour que l’auditeur puisse esti- garantit l’authenticité auditive de la simu-
sonore avec une précision spatiale – un mer correctement la distance de la source lation, mais elle souffre du caractère figé
ordre d’harmonique – donnée, il suffit de et construire une représentation auditive de la situation enregistrée. En particulier,
disposer d’un nombre de haut-parleurs cohérente du lieu virtuel où il évolue. elle interdit toute interactivité puisque la
supérieur ou égal aux nombres de canaux. réponse est établie pour une position et
Si l’on ne dispose pas d’assez de haut-
parleurs, la scène peut être néanmoins
Reproduire l’effet une orientation données de la source et du
récepteur, dans un lieu donné.
décodée sans déformation, mais avec une de la salle L’approche physique repose sur la
précision spatiale inférieure. Parmi les différentes approches, on simulation du comportement acoustique
Cette technique est bien adaptée aux retrouve la distinction entre la synthèse des parois du lieu virtuel. Les méthodes
applications de réalité virtuelle. On peut par échantillonnage, par modèle physique les plus courantes se fondent sur le modèle
en effet enregistrer une scène sonore com- ou par analyse et synthèse des propriétés des « rayons sonores » qui se propagent
plexe comportant de nombreuses sources acoustiques de la salle virtuelle. Toutes en ligne droite dans l’espace, similaires
(ambiance urbaine, conversations dans un aboutissent cependant à un filtre, par aux méthodes employées dans le domaine
lieu public, etc.) en encodant son organi- lequel le son brut émis par la source doit graphique pour le rendu de la lumière.
sation tridimensionnelle, puis l’importer être transformé pour reproduire les effets Les algorithmes construisent de façon ité-
dans un environnement virtuel, à l’instar de l’environnement. rative l’ensemble des chemins le long

© Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008 Technologie [105


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sées. L’équipe de recherche REVES de l’INRIA, par ana-

B.Zoderer, R.Gonzales-Arroyo, G.Eckel, O. Egger / photo : F. Schulz - Kunstmuseum Bonn.


logie avec des techniques de rendu graphique,
exploite les propriétés de masquage auditif pour sim-
plifier le traitement de la spatialisation sans dégra-
dation du réalisme.
L’intérêt grandissant pour les environnements
immersifs et interactifs, y compris dans le domaine
artistique, incite à replacer les questions de spatia-
lisation du son dans le cadre plus large de l’inter-
action entre les sens visuel, auditif et proprioceptif
(perception de la position relative des parties du
corps). À ce titre, la reproduction holophonique et
la reproduction binaurale couplées à un dispositif
de suivi du mouvement sont privilégiées, car elles
assurent la correspondance en continu entre les
2. LE PROJET Listen marie la spatialisation binaurale du indices auditifs spatiaux et les mouvements d’un
son et des dispositifs de suivi de mouvement et d’orienta- utilisateur. Seuls ces systèmes permettent par
tion pour proposer des installations de réalité sonore aug- exemple de reproduire le phénomène de « paral-
mentée. Les visiteurs d’une exposition sont dotés d’un casque laxe auditive », qui se manifeste par le glissement
sans fil qui diffuse un contenu audio adapté à leur compor- relatif des plans sonores : lorsque l’auditeur se
tement (ci-dessus, installation Raumfaltung, au Kunstmu- déplace, les sources d’arrière-plan semblent se déca-
seum de Bonn, en 2003).
ler moins vite que les sources proches et les ali-
gnements entre sources se modifient.
desquels le son se propage de la source vers le récep- Parmi les nouvelles applications de réalité aug-
teur, en s’appuyant sur des modèles de diffusion mentée, citons le projet européen Listen, dirigé par
atmosphérique, de réflectance des surfaces, de dif- Gerhard Eckel, de l’Institut Fraunhofer de Bonn, en
fraction des arêtes, etc. Les propriétés géométriques collaboration avec le KunstMuseum de Bonn et
de l’ensemble des chemins permettent la construc- l’IRCAM. Le projet consiste ainsi à étendre le concept
tion d’un filtre encodant toutes les propriétés de la classique d’«audio-guide» employé dans les musées,
salle. Ces approches font l’objet de nombreuses en ajustant la progression du contenu sonore délivré
recherches, notamment pour accélérer les calculs en en fonction du comportement du visiteur. En pra-
vue d’une utilisation en temps réel. Le déplace- tique, les visiteurs sont équipés d’un casque sans
ment de la source ou l’auditeur dans l’environne- fil, et des dispositifs de mesure de la position et de
ment virtuel implique en effet de recalculer tout ou l’orientation permettent d’asservir le contenu audio
partie des chemins acoustiques. à leur parcours dans l’exposition, et ce de façon indi-
vidualisée (voir la figure 2).
La réalité sonore Les différentes technologies de spatialisation
sonore que nous venons d’exposer témoignent de la
augmentée vitalité des recherches dans ce domaine. Par ailleurs,
Enfin, pour les situations de réalité virtuelle ne néces- il est intéressant de constater que les modèles ne
sitant pas un trop fort degré de cohérence entre le précèdent pas toujours les technologies : si le forma-
rendu sonore et visuel, on peut recourir à un modèle lisme décrivant la reproduction du champ acoustique
perceptif de l’effet de la salle, contrôlable par un précède de plus d’un siècle les premiers essais des
ensemble de paramètres pertinents pour la percep- systèmes WFS, a contrario, les premières réalisations
tion (effet Doppler pour les sources en mouve- de la stéréophonie précèdent les travaux qui en décri-
ment, effet d’occlusion par les parois, effet de vent les fondements perceptifs. Le « théâtrophone »
réverbération). Sans passer par une description de l’inventeur Clément Ader, qui permettait à Mar-
exhaustive des propriétés du lieu, ce modèle per- cel Proust d’écouter par téléphone et en stéréo des
met par exemple de déduire la durée de réverbéra- retransmissions de théâtres parisiens, précède ainsi
tion en fonction de données architecturales globales de 20 ans les travaux de lord Rayleigh sur la locali-
telles que le volume et l’absorption totale de la salle, sation auditive !
et le rapport entre le niveau du son direct et le niveau De nos jours, la réalité virtuelle est à la fois un
de réverbération en fonction de la distance entre la miroir de nos propres connaissances – on y expéri-
source et le récepteur. mente le savoir qu’on y a injecté –, mais aussi un ter-
La prise en compte de ces propriétés percep- rain d’approfondissement des connaissances, car elle
tives permet aussi d’optimiser les algorithmes de permet de manipuler nos sens. Au-delà des applica-
simulation physique, ce qui est indispensable en tions artistiques, ludiques ou industrielles, la réalité
cas de multiplicité des sources, faute de quoi les capa- virtuelle est un outil essentiel à la recherche sur la
cités de calcul des processeurs sont très vite dépas- perception, en particulier auditive. ■

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annonceVESpour la science:annonceVES 6/10/08 11:52 Page 1

vendredi 9 heures - 18 heures - samedi et dimanche 10 heures - 19 heures


www.villeeuropeennedessciences.fr
realite_virt_jjp_0910_bis.xp 13/10/08 20:13 Page 108

Neurosciences

Entendre dans
un monde virtuel
Les environnements sonores réalistes
dans des scènes de réalité virtuelle offrent
de nouveaux moyens thérapeutiques
pour certains troubles psychiatriques et perceptifs.
Isabelle Viaud-Delmon

P our tout passionné de jeu vidéo,


piloter un avion de chasse, voler dans
un château hanté, combattre à mains
nues une escouade de monstres devient
vite une seconde nature. Aujourd’hui, vous
L’idée de réalité virtuelle repose sur
le postulat qu’il existe une réalité non
virtuelle, renvoyant au monde physique.
Cependant, la réalité du monde phy-
sique se réduit à la perception que nous
et ses applications en mode purement
visuel, nous examinerons comment l’au-
dition interagit avec la vision, et comment,
dès lors, ces interactions permettent d’en-
visager de nouveaux traitements par
pouvez même jouer au tennis ou au golf en avons ; sa représentation peut varier réalité virtuelle.
sans frapper aucune balle réelle avec votre d’un individu à un autre, en fonction d’un
raquette ou votre club. Ces mondes vir-
tuels sont numériques, reconstitués par
nombre infini de facteurs tels que l’atten-
tion et l’acuité des sens. La différence essen-
Immersion
ordinateur, mais peuvent être d’un réa- tielle entre les deux types de monde, le réel et interaction
lisme surprenant. Dans leur forme la plus et le virtuel, est liée au manque de réalisme Si vous vous asseyez devant un ordina-
aboutie, la réalité virtuelle, le joueur est physique et fonctionnel de ce dernier, teur pour vous plonger dans un environ-
plongé dans son monde grâce à une recons- encore bien pauvre par rapport à ce que nement artificiel, votre système perceptif
titution en trois dimensions. Lorsqu’il se nos organes sensoriels savent décoder, et n’est en général stimulé que par des infor-
déplace, son environnement est « mis à à l’équipement technologique dont un sujet mations visuelles. Qui plus est, celles-ci
jour » en temps réel : cet arbre sur la droite a besoin pour le percevoir. sont noyées parmi celles qui provien-
qui s’efface quand il avance, le voilà de La réalité virtuelle a un autre incon- nent de l’environnement physique : la
nouveau si le joueur se retourne ; ce chien vénient: ses applications, qu’elles relèvent plante à côté de l’écran, le store derrière
qui vient vers lui grossit comme il le ferait du jeu, de l’apprentissage ou de l’art, repo- lui, etc. Un moyen d’améliorer l’immer-
dans la réalité. Le joueur peut manipuler sent surtout sur notre sens de la vision, sion est de visualiser les informations
et modifier les objets qui se présentent à même si un certain nombre de sons sont sur un écran le plus grand possible, capable
lui, ou faire un geste pour éloigner le chien. restitués pour créer une ambiance sonore. de couvrir l’ensemble du champ visuel.
Cette réalité virtuelle, un oxymore Aujourd’hui cependant, les stimulations Autre solution : le visiocasque, composé
introduit par l’Américain Jaron Lanier au virtuelles qui associent vision et audition de deux mini-écrans montés sur un casque;
début des années 1980, se définit comme commencent à se révéler utiles en méde- vous ne visualisez alors que les informa-
l’ensemble des techniques et des inter- cine, pour traiter des pathologies psy- tions artificielles, sans être perturbé par
faces qui immergent un utilisateur dans chiatriques, mais aussi des troubles de la l’environnement.
un environnement artificiel et lui per- perception. Après avoir précisé les modes Regardez maintenant, sur un écran
mettent d’interagir avec lui. de fonctionnement de la réalité virtuelle géant, un jeu utilisant une manette, un

108] Neurosciences © Pour la Science - n° 373 - Novembre 2008


realite_virt_jjp_0910_bis.xp 13/10/08 20:13 Page 109

I. Viaud-Delmon/CNRS
1. DANS CETTE SCÈNE de réalité
virtuelle, un sujet (à droite), équipé
d'un visiocasque et d’un gant muni
de capteurs, voit un oiseau et entend
le bruit de ses ailes. Il peut alors le
joystick. Est-ce de la réalité virtuelle ? Oui en plus utilisée en médecine, notamment repousser ou l'attirer de la main.
et non. Oui, parce que votre champ visuel en psychiatrie. En 1994, l’équipe de Bar- L'expérimentateur (à gauche) peut
est entièrement stimulé par les informa- bara Rothbaum, à l’Université Emory d’At- visualiser la scène. Ce type
d’expérimentation permet de tester
tions provenant de l’environnement arti- lanta aux États-Unis, a publié la première l’influence des modes de perception
ficiel. Non, puisque celui-ci ne stimule étude suggérant l’intérêt d’exposer des sur l’action et le comportement.
que votre vision et que vous ne pouvez malades phobiques à des environnements
pas interagir naturellement avec lui : il virtuels. Deux groupes d’étudiants sen-
vous faut utiliser une interface – la manette sibles à l’acrophobie, la peur des lieux
de jeu – pour relayer vos actions sur le situés en hauteur, étaient comparés : les
monde artificiel. uns commençaient un traitement, tandis L’ E S S E N T I E L
En dehors des systèmes développés que les autres restaient en attente. Le
dans les laboratoires de recherche, les traitement proposait, après une session de ✔ La réalité virtuelle est
mondes synthétiques d’aujourd’hui ne familiarisation avec le matériel, sept une méthode d’immersion
reproduisent donc que faiblement la séances d’expositions progressives à dif- dans des environnements
richesse du monde physique telle que nous férents environnements virtuels repré- artificiels.
la percevons normalement. Toutefois, l’in- sentant des scènes de vide : un pont de ✔ Les mondes virtuels
dustrie du jeu propose désormais des outils hauteur variable au-dessus de l’eau, un sont généralement privés
qui nous permettent d’utiliser naturelle- balcon au rez-de-chaussée ou au 20e étage, de paramètres sonores
ment notre corps pour interagir avec les ou encore un ascenseur panoramique (voir réalistes alors que
mondes virtuels. Une telle implication du page 113). On évaluait le degré d’anxiété, l’audition est la seule
corps garantit que les diverses situations le comportement d’évitement et l’attitude modalité sensorielle qui
sont à la fois intéressantes et ludiques. des sujets avant et après le traitement. Ces donne des informations sur
L’utilisateur se laisse alors facilement mesures ont montré une nette améliora- tout l’espace environnant.
convaincre qu’il agit dans l’environnement tion pour le groupe traité.
virtuel et non plus dans l’environnement Depuis cette étude pionnière, de nom- ✔ La modalité sensorielle
physique : il a un sentiment de présence breuses recherches ont mis en évidence auditive, combinée
dans l’environnement virtuel. l’efficacité de la réalité virtuelle pour à la vision, est utilisée
Hormis ses multiples applications (voir traiter différents troubles anxieux. L’acro- dans des thérapies
page 110), la réalité virtuelle est de plus phobie, la phobie de l’avion ou de la par réalité virtuelle.

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Les applications conduite, la phobie sociale (peur du regard de l’agoraphobie, coordonné par Jean Cot-
des autres), la claustrophobie (peur de traux, a été mené en collaboration avec le
de la réalité virtuelle lieux clos), l’agoraphobie (peur des lieux Collège de France, et testé à l’Hôpital de
✔ La réalité virtuelle est ouverts et des foules) et l’arachnophobie la Salpêtrière à Paris, au Centre hospita-
utilisée dans de nombreux (peur des araignées) sont couramment trai- lier de Luxembourg et à l’Hôpital uni-
domaines : exploration tées de cette façon dans des centres médi- versitaire de Lyon. Ces deux projets
de données scientifiques, caux aux États-Unis et dans certains pays s’accordent avec les autres études pour
géosciences, industries européens. Autres indications : le stress conclure à l’efficacité des thérapies en réa-
manufacturières, travail en post-traumatique, qui suit un accident, un lité virtuelle contre les troubles anxieux.
milieu contaminé, robotique, attentat, une guerre, etc., ainsi que certains
architecture, archéologie, troubles des conduites alimentaires et
diverses addictions au tabac, à l’alcool,
L’intégration
création artistique, architecture,
entraînement à des manœuvres aux drogues et au jeu. des sens
militaires, etc. Son utilisation En France, par exemple, l’équipe de Aujourd’hui, les chercheurs en neuro-
médicale date des années 1990. Patrick Légeron, à l’Hôpital Sainte-Anne, sciences étudient comment le cerveau
à Paris, a testé ce type de traitement sur intègre les différentes modalités senso-
la phobie sociale, dans le cadre du projet rielles, c’est-à-dire réussit à créer une repré-
européen VEPSY (Virtual Environments for sentation cohérente d’une scène constituée
Clinical Psychology). Un projet hospitalier par exemple d’éléments visuels, auditifs,
de recherche clinique sur le traitement odorants et tactiles : si vous tenez une

Fusion des informations Traitement des informations


Delphine Bailly

visuelles et auditives auditives seulement

2. LE COUPLAGE ENTRE UN SON ET UNE IMAGE est observé dans sensoriels sont très actifs (en bas à gauche). En revanche, quand un
des neurones dits multisensoriels. Lors d’une conférence, la voix de l’in- auditeur prend la parole dans la salle, on ne parvient pas à le situer du
tervenant est amplifiée par des haut-parleurs situés derrière ou sur le fait que sa voix est diffusée par les haut-parleurs et que l’on ne dis-
côté. Pourtant, on sait très bien que la voix entendue sur le côté est celle pose pas des informations visuelles correspondantes. Quand une seule
de la personne que l’on voit parler devant soi. Les informations visuelles modalité sensorielle est activée, les neurones multisensoriels sont peu
et auditives sont fusionnées. Dans ces conditions, les neurones multi- actifs (en bas à droite).

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orange dans votre main, des éléments Plusieurs études ont éclairé les méca-
visuels, auditifs, odorants et tactiles contri- nismes en jeu. En particulier, en 1983,
buent à vous indiquer qu’il s’agit d’une Barry Stein et Alex Meredith,
orange ; et pourtant chacune des infor- alors à l’Université de Virginie,
mations est de teneur bien différente. Le ont observé que les neurones
cerveau perçoit généralement un même d’une région cérébrale où se
objet par plusieurs canaux sensoriels. Des projettent certains axones du
recherches ont démontré que la fusion nerf optique, le colliculus
de deux informations peut donner lieu à supérieur, répondaient aussi
une interprétation perceptive qui ne se bien à des informations visuelles
résume pas à une simple sommation des qu’à des informations auditives.
informations, mais qui produit des illu- L’activité électrique de ces neurones,
sions. Par exemple, la perception d’infor- qualifiés de multisensoriels, devient beau-
mations visuelles et auditives incohérentes coup plus importante si les deux modali-
el
se traduit par l’effet McGurk, découvert tés sont stimulées à peu près au même eru
l Qu
haë
par les Britanniques Harry McGurk et John moment et selon la même direction de l’es- R ap

MacDonald en 1976 : lorsque l’on voit une pace. L’amplitude de cet effet dépend du
bouche prononcer la syllabe /ga/ en même degré de coïncidence spatiale et temporelle
temps qu’on entend un stimulus composé entre les informations. 3. L’INTÉGRATION SENSORIELLE. Trois aires
sensorielles primaires du cortex cérébral humain
de la syllabe /ba/, on perçoit la syllabe Le système visuel détecte avec préci- sont représentées ici : l’aire de la vision (en vert
/da/. Il s’agit d’un son intermédiaire du sion la direction d’un stimulus, qui peut foncé), l’aire somesthésique, ou aire de la
point de vue phonétique. Cette illusion être représentée par deux coordonnées : sensibilité (en bleu) et l’aire auditive (en vio-
reflète une stratégie employée par le cer- l’azimut, c’est-à-dire la direction dans le let). D’autres régions corticales assureraient
veau pour combiner les informations plan horizontal, assimilable à un angle, l’intégration des informations visuelles et audi-
visuelles et auditives afin d’aboutir à et l’élévation, autrement dit la hauteur par tives provenant du même objet : le cortex fron-
une perception unique et cohérente. rapport au plan horizontal (la verticale). tal inférieur (en vert clair), la partie postérieure
du sillon temporal supérieur et le gyrus tem-
L’œil détermine cette direction avec pré- poral moyen (en orange) et le cortex ventral
cision, parce que la direction sous laquelle
Entendre et voir un rayon de lumière entre dans l’œil est
occipitotemporal (près de la limite avec le cer-
velet, non représenté).
Imaginons maintenant une salle de confé- indiquée par le point qu’il stimule sur la
rence. Vous écoutez un séminaire donné rétine. En conséquence, le système visuel
par un conférencier équipé d’un micro (voir peut distinguer de très petits changements
la figure 2). Alors qu’il n’y a pas de corres- de direction. La plus petite différence per-
pondance spatiale entre la direction de sa ceptible entre deux positions visuelles
voix, émise par des haut-parleurs derrière est à peu près de cinq à dix secondes d’arc. La psychothérapie
vous ou sur le côté, et sa position dans Le système auditif n’a pas cette capa- par réalité virtuelle
l’espace, vous savez qu’il est bien l’orateur. cité, parce que la direction du stimulus
Les informations auditives sont couplées doit être calculée d’après une multitude ✔ Utilisée pour traiter un trouble
automatiquement par votre cerveau aux d’indices. Un son émis sur la gauche anxieux, la réalité virtuelle agit
informations visuelles. C’est l’effet du ven- atteint l’oreille gauche quelques micro- le plus souvent comme les thérapies
triloque : la voix du marionnettiste et la secondes avant qu’il n’atteigne l’oreille cognitives et comportementales
poupée en mouvement, bien que spatiale- droite, créant ainsi une différence « inter- (TCC). En complément d’autres
ment disjoints, sont fusionnées. Vient le aurale » de temps. De la même façon, il techniques, comme la relaxation,
temps des questions, diffusées par les existe des différences interaurales d’in- il s’agit d’exposer progressivement
mêmes haut-parleurs. Une personne dans tensité à cause de l’« effet d’ombre » exercé le patient aux conditions
la salle prend la parole, mais vous ne la par la tête : un son provenant de la gauche ou situations qu’il redoute
voyez pas; vous êtes incapable d’identifier arrive plus atténué à l’oreille droite qu’à ou qui provoquent son anxiété :
qui parle puisque votre cerveau ne peut l’oreille gauche. L’azimut d’une source les araignées, la foule, les hauteurs,
établir de correspondance spatiale entre sonore est déterminé grâce à ces diffé- les avions, etc. Cette exposition
la direction de la voix et un indice visuel. rences interaurales de temps et d’inten- graduée amène le patient
La personne se lève et c’est alors seulement sité, mais avec une finesse de perception à contrôler les manifestations
que vous l’identifiez comme étant l’orateur, bien moindre que dans le cas de la vision. qui sont associées à son trouble.
grâce aux informations visuelles liées à son Quant à l’élévation de la source sonore, La thérapie en réalité virtuelle
mouvement ; vos informations auditives le système auditif l’estime avec une pré- accomplit la même fonction
vous indiquent pourtant une autre direc- cision de l’ordre d’une dizaine de degrés. mais en plaçant le patient
tion. Comment le cerveau trouve-t-il la cor- Comme le système visuel est bien dans des situations virtuelles
respondance auditive et visuelle appropriée mieux équipé que le système auditif pour dont le réalisme émotionnel lui fait
pour déterminer qu’un son et une image juger de la direction d’un stimulus, on vivre pleinement la situation
proviennent de la même source? pense généralement que les différences qui déclenche les symptômes.

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dans la précision de localisation entre les deux sys- aussi précis, les sujets discriminaient plus finement
tèmes sensoriels provoquent une capture visuelle : leurs positions qu’avec un seul sens. Cela indique que
la position d’un stimulus visuel dicte souvent la posi- l’intégration des informations spatiales visuelles et
tion apparente d’un stimulus auditif correspondant. auditives améliore l’estimation de la position du sti-
Par exemple, quand on voit une moto à 100 mètres mulus. Ces observations s’accordent avec l’hypothèse
de soi dans un flot de voitures, on lui associe auto- que le cerveau utilise une règle statistique de combi-
matiquement le bruit qu’elle émet alors qu’il serait naison optimale, reposant sur la fiabilité relative des
plus difficile de déterminer sa localisation les yeux informations sensorielles, pour combiner les signaux
fermés, rien qu’à son bruit. provenant des différents sens et pour percevoir la loca-
Cependant, une étude récente de David Alais et lisation d’un objet multisensoriel.
Dave Burr, de l’Université de Sydney et de l’Institut
des neurosciences de Pise, a suggéré que la capture
visuelle d’un son ne dérive pas d’une règle rigide dans
Réalité virtuelle
laquelle l’estimation visuelle détermine systémati- multisensorielle
quement la perception résultante. Le cerveau serait Peut-on utiliser ces connaissances pour améliorer les
capable de pondérer les informations sensorielles selon applications médicales de la réalité virtuelle? La variété
leur qualité. Pour parvenir à cette conclusion, D. Alais des systèmes sensoriels est actuellement peu repré-
et D. Burr ont demandé à des sujets d’estimer la sentée dans les mondes virtuels utilisés en méde-
localisation de sources sonores, puis de stimulus cine. Les sons y sont peu présents, et dépourvus des
visuels. Ils ont ensuite proposé des stimulus visuels indices qui permettraient leur localisation et optimi-
et auditifs de même position, ou de positions légère- seraient l’intégration cérébrale des informations
ment différentes. Les stimulus visuels variaient en visuelles et auditives. Ils représentent le plus sou-
taille, rendant leur localisation plus incertaine. Quand vent l’équivalent d’images bidimensionnelles appa-
le stimulus visuel était très précis, les chercheurs obser- raissant dans une simulation visuelle, comme la
vaient une dominance visuelle; lorsqu’il était de grande silhouette d’un animal qui surgirait devant un bâti-
taille, la perception auditive l’emportait. De plus, ment et autour de laquelle on ne pourrait tourner.
quand les stimulus auditifs et visuels étaient tous deux Cette pauvreté des indices auditifs est regrettable,

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ACOUPHÈNES ET RÉALITÉ VIRTUELLE

© CNRS bibliothèque/F. Vrignaud


U
n sujet est équipé d’un capteur manuel et d’écou-
teurs. En bougeant la main, il contrôle une sphère à
laquelle est relié un son qui reproduit celui de
l’acouphène, une perception sonore spontanée,
permanente ou intermittente, souvent handicapante.
La scène comporte d’autres « objets sonores » dont la localisa-
tion dans l’espace est asservie aux mouvements de la tête du sujet.
Cela enrichit son environnement virtuel auditif et favorise son
impression d’être immergé dans l’espace. En déplaçant la
sphère, le sujet apprend progressivement à maîtriser la localisa-
tion de son acouphène. Cette impression de le maîtriser fait qu’il
perd son caractère agressif. L’environnement visuel représenté
ici a été développé par des étudiants de l’Université de technolo-
gie de Vienne, en Autriche, pour le développement d’un jeu.

car l’audition est la seule modalité sensorielle qui nous rielle, perturbe les sujets, car des informations non
mette en contact avec l’espace à 360 degrés autour cohérentes créent une « surcharge cognitive ». De plus,
de nous, un espace perçu bien plus large que celui les patients psychiatriques présentent souvent une
du champ de vision. hypersensibilité au bruit, alors que leurs audiogrammes
Puisque la modalité auditive fournit constamment sont généralement normaux. Il est ainsi nécessaire L’ A U T E U R
des informations sur le monde environnant et la façon de comprendre de quelles façons la modalité auditive
dont nous y évoluons, son ajout aux mondes vir- peut être utilisée efficacement.
tuels ne peut être que bénéfique. Effectivement, lors Ainsi, afin de tester les réactions émotionnelles et
du travail avec des patients anxieux, cet apport per- comportementales de patients sensibles à l’espace et
met d’améliorer leur sentiment d’être présents dans de sujets normaux, nous avons comparé leurs per-
l’environnement virtuel et non plus dans l’environ- formances de navigation dans une ville virtuelle
nement réel. Pour cela, on crée des scènes sonores vir- dans deux conditions d’immersion : visuelle d’une
tuelles en 3D en reproduisant les indices de perception part, bimodale, c’est-à-dire auditive et visuelle, d’autre
sonores d’une situation réelle : ceux qui permettent la part. Le monde visuel comme le monde auditif modé-
perception directionnelle horizontale, la perception lisaient un environnement urbain réaliste. Cette expé- Isabelle VIAUD-DELMON
directionnelle verticale et la distance du son. Une rience a confirmé l’importance du son 3D pour la est chargée de recherche CNRS
à l’IRCAM et au Centre Émotion
application en cours concerne le traitement de la pho- construction d’un espace virtuel. La plupart des par- de l’Hôpital de la Pitié-
bie des chiens (voir l’encadré page 114). ticipants ont rapporté que l’immersion était plus Salpêtrière (UMR 7593 du CNRS),
Cependant, des problèmes peuvent surgir si la convaincante lorsque la navigation était faite en condi- à Paris.
cohérence subjective des signaux sonores et visuels tion bimodale. Cependant, plusieurs patients anxieux
est difficile à obtenir. Dans ce cas, la nouvelle moda- ont signalé qu’ils percevaient alors l’environnement
lité sensorielle, au lieu d’enrichir l’intégration senso- visuel et l’environnement auditif séparément plutôt

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TRAITER L A PHOBIE DES CHIENS

L ’
intégration d’informations visuelles et auditives per- scènes virtuelles, où il peut voir ou entendre surgir des chiens.
met à un sujet de maîtriser ses réactions émotion- Les sources sonores fournissent des indices précis sur la
nelles lorsqu’il est exposé progressivement à des localisation, quelle que soit la position du sujet dans la pièce
environnements où il peut rencontrer des chiens. expérimentale. Il peut par exemple percevoir des chiens arriver
Le sujet est équipé de lunettes polarisantes pour en courant derrière lui. Une étude est menée sur ce thème à
voir en trois dimensions et d’un capteur de position de la tête. l’IRCAM en collaboration avec l’équipe REVES de l’INRIA, à Sophia
Les informations de position de sa tête permettent d’ajuster la Antipolis, et le CNRS, dans le cadre du projet européen CROSS-
uel le stéréo visuelle et les indices de localisation des sons en fonc- MOD. On saura prochainement si les personnes ayant été expo-
e tion de ses mouvements. Le sujet doit naviguer dans plusieurs sées à des « chiens virtuels » ont moins peur des chiens... réels.
e

© CNRS/IRCAM/INRIA
qu’unifiés, en dépit de la richesse équiva- vent, on en ignore la cause et on sait mal
lente des deux canaux sensoriels. Cette per- le traiter. Près de 15 pour cent des Fran-
✔ SUR LE WEB ception décalée serait liée à une surcharge çais en seraient atteints, et on estime à
sensorielle provenant de la grande sensi- 300 000 le nombre de personnes pour les-
Cyberpsychologie, Québec bilité des patients anxieux aux informa- quelles ce son, quand il devient perma-
http://w3.uqo.ca/cyberpsy/
tions multisensorielles. nent, est intolérable.
Projet FET Open Crossmod, Nous avons en outre observé que Une collaboration entre l’IRCAM et le
http://www.crossmod.org des patients anxieux peuvent parfaite- service d’ORL de l’Hôpital européen Georges
ment naviguer dans un environnement Pompidou, à Paris, est en cours afin de déve-
uniquement auditif, en l’absence d’in- lopper un monde virtuel grâce auquel les
✔ BIBLIOGRAPHIE formations visuelles. Ils souhaitent alors patients apprendraient à mieux maîtriser
E. Klinger et al., Applications rester longtemps dans cet environnement cette perception (voir l’encadré page 113).
de la réalité virtuelle aux troubles qu’ils jugent réaliste, afin de l’explorer Le sujet est immergé dans une scène vir-
cognitifs et comportementaux, longuement. Quand on leur demande tuelle visuelle simple. Dans un premier
Traité de la réalité virtuelle,
P. Fuchs et G. Moreau (sous de replacer sur une carte différentes temps, on détermine les caractéristiques
la dir. de), 3e éd.,vol. IV, pp. 119-145, sources sonores qu’ils ont croisées durant sonores de l’acouphène du patient, c’est-
Presses de l’École des Mines, leur navigation virtuelle, ils réussissent à-dire l’amplitude et les fréquences du son
Paris, 2006.
sans erreur. Ces résultats suggèrent qu’il perçu. Un son identique est alors recréé à
I. Viaud-Delmon, Corps, action pourrait être préférable, pour le traite- partir de ces caractéristiques. Dans la
et cognition : la réalité virtuelle ment de certains cas pathologiques, non scène virtuelle, il est localisé dans l’espace
au défi des sciences cognitives. de copier la réalité le plus fidèlement pos- et relié à un objet. Le patient apprend à le
Intellectica, vol. 45, pp. 37-58, 2007.
sible, mais au contraire de créer un envi- déplacer par l’intermédiaire d’un capteur
B. E. Stein et T. R. Stanford, ronnement simplifié qui permette au sujet manuel. En déplaçant l’objet associé au son
Multisensory integration : current de s’engager dans la tâche dont dépend représentant l’acouphène, le sujet réussit
issues from the perspective
of the single neuron, le succès du traitement. progressivement à l’éloigner et à maîtri-
Nature Rev. Neuroscience, vol. 9, Une autre application de l’intégration ser sa localisation. Le but théorique est de
pp. 255-266, 2008. visio-auditive concerne le traitement des rendre « évident » le caractère purement
troubles perceptifs, tels les acouphènes. « illusoire » de la perception en lui faisant
D. Alais et D. Burr, The ventriloquist
effect results from near-optimal Un acouphène est une perception sonore perdre ainsi son caractère agressif. Si cette
bimodal integration, permanente ou intermittente (sifflement, méthode démontrait son efficacité, elle
CurrentBiology, vol. 14, bourdonnement) qui surgit indépen- constituerait une percée dans le domaine
pp. 257-262, 2004.
damment d’un son extérieur. Le plus sou- du traitement des acouphènes. ■

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Neurosciences

L’organisation
de l’illusion à
Daniel Pressnitzer
Les sons d’un orchestre symphonique
ne font qu’un, alors que certaines suites
de Bach comportent plusieurs mélodies...
jouées par un même instrument :
les illusions sonores éclairent la façon
dont le cerveau analyse une scène auditive.

I maginez-vous confortablement assis dans une salle.


Le concert n’a pas encore commencé et vous enten-
dez par-dessus le bruissement des conversations
autour de vous l’orchestre s’accorder. Vous distin-
guez successivement ou même simultanément divers
instruments tels un hautbois, un violon, une contre-
basse… Et tout à coup, après les premières mesures,
cette collection disparate de sources sonores se trans-
forme en un orchestre homogène, avec toute la sec-
tion des cordes jouant une même mélodie.
En fait, vous êtes confronté à l’un des défis qui
occupe les spécialistes de la perception auditive depuis
de nombreuses années: comment, à partir d’une masse
d’informations acoustiques entremêlées, déterminer
le nombre et la nature des sources sonores réellement
présentes ? Pour les chercheurs, il s’agit d’étudier ce
que l’on nomme l’organisation des scènes auditives.
Au-delà de la musique, du point de vue de l’évo-
lution, l’importance d’une telle faculté est évidente.
Décider correctement, à l’écoute d’un bruit, s’il
s’agit seulement du vent dans les arbres ou s’il dissi-
mule aussi le bruit des pas d’un prédateur, confère un
avantage capital en termes de survie.
Le problème à résoudre est pourtant complexe.
Reprenons l’exemple de la salle de concert, mais avec
une perspective physique. Des actions mécaniques
variées – le souffle d’un instrumentiste sur l’anche
du hautbois ou le mouvement de l’archet sur la corde
du violon – font vibrer des objets. Ces vibrations
excitent les modes de vibration d’autres objets – la
colonne d’air du hautbois ou la table d’harmonie du

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n des sons,
n à la perception
violon – et s’en trouvent modifiées. Puis elles se pro-
pagent dans l’air et se superposent les unes aux autres.
Cette superposition est une particularité de l’in-
formation auditive. Alors que les objets visuels
révèlent leur présence instantanément, pour l’audi-
tion, l’information relative à l’objet physique est éta-
lée dans le temps – c’est une onde acoustique – et
elle est transparente : deux ou plusieurs ondes acous-
tiques peuvent se superposer dans le
milieu de propagation. Il est alors impos-
sible de décider combien de sources sont
présentes à partir de la valeur de la pres- L’ E S S E N T I E L
sion acoustique à un instant donné.
Ces ondes acoustiques parviennent
✔ L’homme sait distinguer
et reconnaître la nature des
ensuite aux tympans, qui captent deux
sons, comme une voix
copies presque identiques des varia-
familière au milieu
tions de pression au cours du temps.
d’un brouhaha. Le cerveau
Ces seules informations nous permet-
analyse et organise
tent de distinguer combien de types
les sons en utilisant divers
d’instruments de musique sont présents,
indices auditifs.
de les identifier et de suivre leur évo-
lution dans le temps pour reconnaître ✔ Mais des illusions
une mélodie. L’étude de l’organisation auditives, telles
des scènes auditives consiste à tenter les polyphonies virtuelles
de comprendre cette faculté. – plusieurs mélodies qui
Nous évoquerons les nouveaux outils semblent jouées par un seul
utilisés pour comprendre les fondements instrument –, peuvent
cérébraux de l’organisation des scènes leurrer la perception.
auditives, l’une des capacités les plus