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Les excuses (« A Plea for excuses »)

Author(s): Robert Franck and J.-L. Austin


Source: Revue de Métaphysique et de Morale, 72e Année, No. 4 (Octobre-Décembre 1967), pp.
414-445
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40901028 .
Accessed: 06/08/2013 14:40

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Les excuses
(« A Plea forexcuses»)*

Les philosophesde V « École » d'Oxfordne se soucientguèrede défendre


ou de justifierla méthodequ'ils pratiquent.Cest placer, estiment-ils, la
charrueavantles bœufs.L'analyse du langage ordinairecommetouteautre
méthode, doit faire ses preuves,il ne faut pas lui chercher d'autrejustifi-
cation.
Mais on ne peutpas non plus pratiquercetteanalyseen aveugle: ü y a
les impasses,il y a les bons chemins,il est des chosesqu'il importede ne
pas faire et d autresqu'il importede faire. Pour ce qui est des choses
qu'il importede ne pas faire,le PT GilbertRyle en fitun rélevédans son
article,OrdinaryLanguage K II entendaitainsi et du mêmecoup mettre
finà nombrede malentendus : les analystesdu langage ordinaire,disait-
il, ont soin de ne pas faire tout ce qu'on s'est plu à leurreprocher.
Quant aux choses qu'il importede faire,on en trouveune esquissedans
Varticlede J. L. Austinque voici. Pour qui veuts'informer sur la méthode
il
d'analyse d'Oxford, paraît donc indispensable rapprocherces deux
de
articleset de fairevaloirleurcomplémentarité. de rappeler
Aussi convient-il
ici brièvement l'essentielde ce qu'on pouvait lire dans OrdinaryLan-
guage :

1. L'analyse du langage ordinaire,en dépitde son nom,ne doitpas por-


terexclusivementsur le langageordinaire(mais aussi sur les langagesscien-
tifiquesou techniques,
surle langagephilosophique,
juridique,etc.).

* J. L. Austin, A Plea forExcuses,« The PresidentialAddressto the Aristotelian


Society,1956 ». Proceedingsof the AristotelianSociety.1956-1957.vol. LVIL
1. GilbertRyle, t OrdinaryLanguage », The PhilosophicalReview,vol. LXII,
1953. Nous en avons proposéune traductionfrançaisedans le numéro3, 1966,de la
Revuede Métaphysique etde Morale,sousle titreLa philosophie
etl'Analysedu langage
ordinaire.

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Les excuses

2. La détermination de Vusage ordinaireou régulierd'un mot(ou d'une


expression),qu'il appartienneou non au langage ordinaire,est en elle-
même une opérationdénuéede touteportéephilosophique,(II s'agit doncde
rompreavec le « second» Wittgenstein et Vorientation
de Cambridge,pour
qui l'usage est
ordinaire le DernierMot.)

3. Il ne s'agit pas d'analyserle mot(ou Vexpression),mais son usage.


Ce qui veutdire en premierlieu qu'il n'estpas questionde procéderà une
analyselinguistiquedes propriétés du mot.Et ce qui veutdireen secondlieu
qu'on ne peut prétendre les résultatsde Vanalyse à une langue
restreindre
donnée,ou au langage de tel ou tel groupesocial. Ce n'estpas le motqui
importe,mais la fonctionqu'il occupe dans le discours,fonctionque tout
autremotpourraitveniroccuperà sa place.

4. L'usage d'un mot(ou dune expression),ce n'estpas son utilité,mais


la façondonton Vutilise.Ce qui veutdirequ'il ne s'agit pas de répondreà la
question: à quoi ce motpeut-ünous servir,ou que sert-ilà exprimer? On
se garde ainsi du dualisme entreVexpression,et une quelconqueidée ou
entitéqu'elleseraitchargéed'exprimer ; et on évite,d autrepart,une concep-
tioninstrumentale du langage,que certainsontcruprécisément devoirrepro-
cheraux analystesd'Oxford.

5. L'usage n'estpas la coutume.Il ne s'agit donc pas de s'en remettre à


ce qui se dit (autrereproche que Von fità cette en ce
méthode),car, effet, qui
se dit peutêtreinexact,mais de se reporter à ce qu'il est permisde dire. Et
par conséquent il ne peutêtrequestion,commecertainsl'ontfait,de réclamer
ou de souhaiterdesenquêtesstatistiques en vue de garantirplus d'objectivité.

6. Les philosophesne sontnullementobligésa prioride s'abstenirde tout


langagespécialisé - de toutlangagephilosophique.On prendunefoisencore
ses distancesà l'égard de Wittgenstein
: la philosophien'est pas toujours
une maladie du langage....

Voilà donc,parmid'autres,les chosesqu'il importede ne pas oublierlors-


qu'on pratiquela méthoded'analyse dite d'Oxford,ou lorsqu'onveutpor-
tersur elle un jugement.Et il restebien sûr des pointsobscurs,d'autres
questionspeuventse poser,d'autresobjectionssurvenir,sur lesquellesnous
reviendrons dans un prochainarticleoh nous tenterons
de fairele pointsur
cetteméthode 1.
philosophique

A Plea for Excuses, l'articlede John L. Austin que nous présentons


aujourd'hui,rejointcelui du PT Ryle sur les points essentielsqu'on vient
dénumérer.Mais on noteraque l'importancedu langage ordinairepour
1. A paraître dans la Revue de Métaphysique et de Morale.

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/.-L. Austin

Vanalysephilosophiques'y trouveplus vigoureusement affirmée,et que la


frontièreentre la philosophieanalytique et la linguistiquey est moins tran-
chée.Le butaussi estdifférent II s'agit cettefoisde chosesqu'il importede
faire- et aussi de suggestions, de conseils,d'exemplesdivers,de remarques
ingénieuses ou étonnantes. Cet articleest célèbre.Son titre,intraduisible1,
demandeun motd'explication.
Il indiquetoutd'abordque le sujet traité,commeon peuts'y attendre, ce
serontles excuses; mais aussi que l'auteurplaidera la cause des excuses:
il fautqu'ellesdeviennent un sujetprivilégiéde la philosophie; enfinl'auteur
s'excuse d'agir commeil le fait *.... Le ton est celui de la conversation,
l'accentdésinvolte, le travailminutieuxet austère.On peut prévoirun cer-
tain malaise chezle lecteurfrançais,qui risquede se demanderparfois(ou
souvent)où Von va, et où l'on est. C'est qu'on a l'habituded'aborderdirec-
tementet de frontles problèmesphilosophiques : les philosophesd'Oxford
ont choisi quant à eux de faire un détour- celui précisément du langage.
Et ce qui est plus grave,ils n'entendent pas se bornerà simulerce détour,
ce n'estpas l'idée d'un teldétourqu'il leur imported'expliciter et de brandir
commeargumentphilosophique,ce détourils le fontréellement, méticuleu-
sement,Austinplus que toutautre.Et s'il est vrai que ce détourn'estpas
un simulacre,on comprendra qu'il n'estpas toujourspossibled'en prévoir
les résultatsphilosophiques. Il ne s'agit pas ici de tirerdu langagedes argu-
mentsqui viendraient confirmer une thèsephilosophiquedéjà posée,mais de
découvrirpar l'analysedu langage ce qu'il en est des choses.Et c'estpour-
quoi on ne sait pas toujours(ou souvent)où l'on va.

Quant à demandersi une telledémarcheest bien philosophique,la ques-


tionparaît vaine: on seraitbienen peine de définirla naturede la démarche
philosophique.Mais ce qui est certain,c'estque les questionsauxquellesles
philosophesde V « École » d'Oxfordcherchent à répondrepar le détourdu
langage, sont des questionsphilosophiques. Tout estde savoirs'ils peuventy
réussir,si le langage vraiment peut nous apprendrequoi que ce soit sur ce
qu'il en est des choses, et comment il peut nous l'apprendre.Or s'ils ne
peuventprévoir, sinon vaguement, les résultatsde leur démarche,ces philo-
sophes par contre croient avoir de très bonnes raisons de l'entreprendre.
Quelques-unes de ces raisons sont mentionnées dans l'articlequ'on va lire ;
il en est d'autresencore.Quoi qu'il faille en penser», nous voudrionsrap-
peler,en guise de préambuleà la lecturede A Plea for Excuses, quelques
motsprononcéspar Austin à Royaumont,qui résumentavec éloquencele
fondde sa pensée.

1. Un plaidoyer,une défense,et aussi des excusespourles excuses....


2. Austindéclarait!a ttoyaumont, en îyoi : cex amcie esx €ion justementmunue ;
Excuses; puisquemon credose ramèneen grosà m'excuserde ne pas fairece qu'il
n'entrenullementen monproposde faire» La Philosophieanalytique,Paris,Les Edi-
tionsde Minuit,Cahiersde Royaumont,« Philosophie», n° IV, 1962,p. 375.
3. Nous y reviendrons dans notreprochainarticle.

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Les excuses

1. « Nous utilisonsla multiplicitéd'expressionsque nous fournitla


richessede notrelangue, pour dirigernotreattentionsur la multiplicité et
la richessede nos expériences.Le langage nous sert de truchement pour
observer les faitsvivants* qui constituent notreexpérience,etque nous aurions
troptendance,sans lui, à ne pas voir.[...] C'est-à-direque le langage nous
éclairela complexité de la vie. [...] Nous utilisonsles motscommeun moyen
de mieuxcomprendre la totalitéde la situationdans laquellenousnous trou-
vonsamenésà faire usage des mots.»

2. « Tirai jusqu'à dire que quelques-unesdes sciences expérimentales


ontdécouvert leurpointde départinitial et la bonnedirectionà suivre,pré-
cisément de cettemanière: en se mettant d'accordsur la façonde déterminer
une certainedonnée.Dans le cas de la physique,par Vutilisationde la
méthodeexpérimentale. Dans notrecas, par la rechercheimpartialed'un
« Qu'est-cequ'on dirait quand ? » ; cela nous donne un point de départ,
parce que, commeje l'ai déjà souligné,un accordsur le « Qu'est-cequ'on
diraitquand ? » entraîne, constituedéjà, un accordsur une certainemanière,
une, de décrireet de saisir les faits.[...] Et sur la base de cetaccord,sur ce
donné,sur cetacquis, nous pouvonscommencer à défricher notrepetitcoin
de jardin. J'ajouteque tropsouventc'estce qui manqueen philosophie: un
datum préalablesur lequell'accordpuisse se faire au départ*. »

Robert Franck,
(Chargéde Recherchesdu Fonds National
Belge de la RechercheScientifique.)

LES EXCUSES

On ne peut traiter en quelques pages un sujet aussi vaste que les


Excuses, je me borneraidonc à l'introduire.Les Excuses peuvent servir
de nom à toute une branchede la philosophie,qui s'est elle-mêmerami-
fiée; ou tout au moins peuvent-ellesdésignerun certaintype de philo-
sophie. C'est pourquoi j'essaierai tout d'abord d'établir quel est notre
sujet, pourquoiil importede l'étudier,et comment on peut l'étudier : et
cela en me tenant à un niveau de généralitéstout à fait regrettable.
J'illustreraialors en détail, ce qui est plus attrayant,mais sans beau-
coup d'ordre, certainesdes méthodes qu'il s'agit d'employer,en même
temps que leurs limites,et auçsi quelques-uns des résultatsinattendus
auxquels il faut s'attendreet les leçons qu'on en peut tirer*. Bien sûr,

1. Op. cit.,p. 333-334.


z. La numérotation des amerentes sectionsde l'articleest de nous. [N. d. T.]

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7.-L. Austin

une bonne part du plaisir consisteà détectertoutes {les nuances du lan-


gage, à pourchasserles petits riens apparemmentsans importance,et
c'est fortinstructif: toutefoisje ne puis faireplus ici que vous y inciter.
Je tiens à dire cependantque mon sujet m'a longuementprocuréce que
l'on croit si souvent interdità la philosophie,ou qu'on lui refuse- le
plaisir de la découverte,les joies de la collaboration,et la satisfaction
d'obtenirdes résultatssur lesquels on puisse se mettred'accord.

De quoi donc s'agit-il ? Je me sers ici du mot « excuses » comme(Tun


titre,mais il serait imprudentde s'attacher trop strictementà ce sub-
stantifet au verbe qui s'y rattache: il est en effetdes occasions où j'em-
ploieraisle mot « atténuer» plutôt que le mot « excuser ». Mais à tout
prendre,« excuses » est probablementle termele plus centralet le plus
enveloppantdans ce domaine, encore qu'il en existe d'autres d'impor-
tance - « prétexte», « plaidoyer », « justification», et ainsi de suite.
Quand donc avons-nousune conduite d' « excuse », soit que nous nous
excusions,soit que nous excusions autrui ? Quand des « excuses » sont-
elles formulées?
En général,dans les cas où quelqu'un est accusé d'avoir fait quelque
chose, ou encore (ce qui permetd'assurer peut-êtreune vue plus nette
de la question) lorsqu'il est dit de quelqu'un qu'il a fait quelque chose
de mal, de nuisible,d'inepte,de malvenu,ou qu'il la faitde quelqu'autre
des nombreusesfaçons qui vont à l'encontre de ce qu'il fallait faire.
Là-dessus il va tenter,ou quelqu'un d'autre peut le faireen son nom, de
défendresa conduiteou de s'en décharger.
Il est une façon de procéderqui consisteà admettresans réservesque
lui, X, a effectivement faittelle chose,A, mais en démontrantque c'était
là une bonne chose, ou une chose raisonnableou précisémentcelle qui
convenait,ou encore une chose qu'il est permis de faire,soit en toute
occasion, soit tout au moins dans les circonstancesprésentes.Adopter
cette ligne de conduite c'est justifierl'action, donner des raisons de
l'accomplir : ce qui ne consiste nullementà claironnerce qu'on a fait,
à s'en glorifier,ou des choses pareilles.
Une autre façon de procéder,c'est admettre que ce n'était pas une
bonne chose que de faire cela, mais en démontrantqu'il n'est pas fort
juste ou correctd'affirmer platementque « X a fait A ». Nous pouvons
dire qu'il n'est pas tout à fait légitimede dire que c'est X qui a fait
cela : peut-êtrequelqu'un l'a-t-ilinfluencé,ou lui a-t-on donné un coup
de coude. Ou bien il n'est pas juste de dire platement qu'il a faitA : ce
fut peut-êtreen partie accidentel,ou le fait d'une inattention.Ou bien
encoreil n'est pas juste de dire qu'il a fait simplementA - il était réel-

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Les excuses

lement occupé à fairetout autre chose et A s'est produitfortuitement,


ou encoreil se faisaitdes choses une idée tout à fait différente. Évidem-
mentces argumentspeuventse combinerou chevaucherou se confondre.
Brefdans le premiercas, nous acceptons la responsabilitéd'un acter
mais contestonsqu'il ait été mauvais : dans l'autre,nous admettonsqu'il
le fut, mais n'en acceptons pas l'entière, ou partielle, responsabilité.
Qu'on y regardede près ou de loin, les justificationsse distinguentdea
excuses,et je ne tiens pas tellementà parler des premières,car on leur a
accordé plus d'importancequ'elles n'en présententréellementpour la
philosophie.Mais il est certain qu'on peut confondrejustificationset
excuses,et qu'elles peuvent paraîtretrès prochesl'une de l'autre, même
si elles ne le sont peut-êtrepas réellement.Vous avez laissé tomberle
plateau à thé : Certainement,mais un torrentd'émotionsallait déferler
d'un momentà l'autre : ou bien, oui, mais il y avait une guêpe. Dans
chaque cas l'argumentationinsiste fermementsur la descriptionplus
complètede l'événementsitué dans son contexte; mais dans le premier
cas il s'agit d'une justification,dans le second d'une excuse. Autre
exemple : si l'objection porte sur l'emploi d'un verbe « tendancieux »
comme« assassiné », elle peut se baser sur le fait qu'on a donné la mort
au cours d'une bataille (justification),ou seulementpar accident,quitte
à reconnaîtrequ'on n'avait pas pris assez de précautions(excuse).
On peut nous reprocherde ne pas employerles mots « justification»
et « excuse » avec assez de circonspection; il existe diverstermesmoins
clairs encore,tels que « atténuer», « pallier », « mitiger», que l'on situe
malaisémententreune partiellejustificationet une partielleexcuse ; et
lorsque nous plaidons, par exemple,la provocation,une incertitudeou
une ambiguïtésubsisteréellementdans ce que nous voulons dire- est-¿Z
en partie responsable,parce qu'il a éveillé en moi la passion ou suscité
une impulsionviolente,de sorteque ce n'était pas vraimentou seulement
moi qui agissais « de mon propregré » (excuse) ? Ou est-ce plutôt que,
m'ayant fait une telle injure, j'étais en droit de lui rendrela pareille
(justification)? De tels doutes font qu'il est important,au plus haut
point,de tirerau clair l'usage de ces différents termes. Il reste que l'on
aurait du mal à mettreen doute que les types de plaidoyersauxquels
par commoditéj'ai donné le nom de « justification» et d' « excuse »,
sont en principedistincts.

Voilà donc le genre de situation que nous avons à considérersous


l'étiquettedes « excuses ». Je désireseulementsoulignerque le domaine
couvertpar ce mot est extrêmementvaste. Nous avons évidemmentà
y introduireles termesqui sont à l'opposé des excuses - les expressions
aggravantes, telles que « délibérément», « à dessein », etc., ne fût-ceque
pourcette raisondéjà qu'une excuse revêtsouventla formed'un démenti
de l'une de ces expressions.Mais nous avons aussi à y introduireun grand

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J.-L. Austin

nombre d'expressionsqui au premiercoup d'œil ressemblentmoins à


des excuses qu'à des accusations : « maladresse », « manque de tact »,
« étourderie» et d'autres semblables.Car il ne faut jamais oublier qu'il
est peu d'excuses qui nous sauvent complètementde pareils reproches:
en générall'excuse nous permetseulementde sauter de la flammedans
la poêle - encore la poêle se tfouve-t-ellesur le feu. S'il m'arrive de
briserune de vos assiettesou de briservotre idylle,la meilleureexcuse
que je puisse trouversera peut-êtrema maladresse.

II

Si c'est bien là ce que sont les « excuses », pourquoi en ferions-nous


l'objet de nos investigations? On peut penser que l'importancequ'elles
ont toujourseues dans les activitéshumainesen est déjà une raison bien
suffisante.Mais leur étude, en outre,fourniraune contributionoriginale
en particulierà la philosophiemorale,à la foisde façon positivepour le
développementd'une conceptionprudenteet nouvelle de la conduite,
et de façon négativepour une revisionde théoriesantérieurestrop hâti-
vementélaborées.
En éthique nous étudions,je suppose,le bien et le mal, ce qui est légi-
time et ce qui ne l'est pas, et ceci doit pour une grandepart se rapporter
de quelque manière à la conduite,ou à l'accomplissementde certaines
actions. Avant même que nous considérionsquelles actions sont bonnes
ou mauvaises, légitimesou illégitimes,il convient d'examiner en pre-
mier lieu ce qu'on entend, et ce qu'on n'entend pas, par « accomplir
une action » ou « fairequelque chose », ce qui est impliquédans de telles
expressionset ce qui ne l'est pas. Ce sont là des expressionsqui ont été
jusqu'ici troppeu examinéespour leurproprecompteet pour leursvertus
particulières,tout comme en logique on est passé jusqu'ici trop légère-
mentsur la notiongénéralede « dire quelque chose ». On conserveimpli-
citement,en effet,cette idée vague et rassurantequ'après tout, en der-
nière analyse, le fait d'accomplir une action doit se ramenerau fait
d'accomplirdes mouvementsphysiquesavec certainespartiesdu corps ;
mais il serait à peu près aussi vrai d'affirmer que dire quelque chose,en
dernièreanalyse, doit se ramenerà effectuerdes mouvementsde la
langue.
Le commencement de la raison,nous ne dironspas de la sagesse, c'est
de réaliserque l'expression« accomplirune action », telle qu'on l'emploie
en philosophie' est d'un haut niveau d'abstraction- c'est un substitut
qu'on utiliseà la place de tout (ou presque tout ?) verbe ayant un sujet
personnel,de même que « chose » est un substitutde tout (ou lorsque
1. Cet emploiphilosophiquedu mot « action», et les usagesplus terre-à-terre
de ce
mot dans le langageordinaire,n'ont pas grand-choseen commun.

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nous y repensons,presque tout) substantif,et « qualité » un substitutde


l'adjectif.Personneassurémentne se reporteà de tels mots-postiches sans
leur donner la moindreprécision. Encore est-il notoire que l'on peut
aboutir à une métaphysiquesimpliste,ou entretenirl'idée d'une telle
métaphysique,lorsqu'ons'hypnotisesur les « choses» et leurs« qualités ».
De manièresemblable - on s'en est moins aperçu, en général,même à
notre époque où pourtantl'on s'adonne volontiersà de savantes subti-
lités - nous succombonsau mythe du verbe. Nous cessons de traiter
l'expression« accomplir une action » comme le substitut d'un verbe
ayant un sujet personnel,à quel titreon peut en faireindiscutablement
certainsusages, qui seraientplus nombreuxsans doute si toutela gamme
des verbesn'était pas laissée sans spécifications; mais nous traitonscette
expressioncommeune descriptionde niveau fondamental,qui s'explique
d'elle-même,une descriptionqui met adéquatement à découvert les
aspects essentielsde tout ce qui, par simpleinspection,vient s'y ranger.
Même les exceptions ou difficultésles plus patentes (est-ce accomplir
une action que de penser quelque chose, dire quelque chose, tenterde
faire quelque chose ?) nous n'y songeons guère plus que nous ne nous
tourmentonsdans Vivressedes grandes Profondeurs *, de savoir si les
flammessont des choses ou des événements.Nous en venons aisément
ainsi à considérernotreconduite,après quelque temps,et une vie entière,
comme consistant à effectuermaintenantl'action A, puis l'action B,
ensuitel'action C, etc.,tout commed'autre part nous en venonsà penser
le monde commeconsistanten telles et telles substancesou choses maté-
rielles,chacune avec ses propriétés.Toutes les « actions » en tant qu'ac-
tions (et cela signifiequoi ?), sont égales, calmer une dispute comme
frotterune allumette,gagnerune guerrecomme éternuer: pire encore,
nous les assimilonstoutes aux cas supposés les plus évidentset les plus
simples,tels que porterune lettreà la poste ou mouvoirses doigts,de
même que nous assimilonstoutes « choses » à l'exemple du cheval ou
du lit.
Si nous voulons, en philosophie,continuerde nous servir de cette
expression,mais avec sobriété,nous devons poser des questions telles
que : Est-ce accomplirune action que d'éternuer? ou respirer,ou voir,ou
faireéchecet mat,et ainsi de suitepour d'innombrablescas ? En un mot,
pour quelle sorte de verbes,et en quelles occasions,l'expression« accom-
plir une action » sert-ellede substitut? Qu'y a-t-il de commun à ces
verbes, et que manque-t-il à ceux qui en sont diversementexclus ?
Il faut aussi que nous cherchionsà savoir commentnous décidons que
tel nom désigne correctement« Y » action de quelqu'un - et quelles
sont, en effet,les règles qui commandentl'emploi de « 1' » action, « une
quelconque » action,« une » action,une « partie» ou « phase » d'une action,

1. En françaisdansle texte.[N. d. T.]

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Revue de Meta. - N° 4, 1967. 28

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et ainsi de suite. En outre, il nous faut bien nous rendrecompte que


mêmeles actions que l'on désignedu nom « le plus simple», ne sont pas
si simples- déjà les seuls mouvementsphysiques qu'on exécute ne le
sont certainementpas, et il faut se demander alors ce qui s'y trouve
(intentions? convenances?) et ce qu'on n'y trouve pas (motifs?), et
quel est le détail du mécanisme intérieurcompliqué dont nous nous
servonsen « agissant » - la saisie par l'intelligence,l'appréciationde la
situation,l'invocationde principes,l'élaborationd'un projet,le contrôle
de l'exécutionet le reste.

L'étude des excuses peut éclairerces questionsfondamentales,princi-


palementde deux façons.Tout d'abord, examinerdes excuses c'est pro-
céder à l'examen de cas qui comportentquelque chose d'anormal ou de
manqué : et commeil arrivesi souvent,ce qui est anormal éclairerace
qui est normal,et nous aidera à percerle voile aveuglant de la facilité
et de l'évidence, qui cache les mécanismesde l'acte que l'on fait tout
naturellementet qui réussit. Il apparaît rapidementque les déficiences
signaléespar les diversesexcuses sont d'espèces radicalementdifférentes,
affectantdifférentes parties ou phases du mécanisme,que les excuses
par conséquent mettent en reliefet dont elles opèrentle triagepournous.
En outre, il ressort que n'importequel faux-pas ne survient pas en
connexionavec toutce qui pourraits'appelerune « action », que n'importe
quelle excuse ne convientpas à n'importequel verbe - on en est loin
en effet: et ceci nous fournitun moyen d'introduirequelque classifica-
tion dans le vaste mêle-toutdes « actions ». Si nous les classons confor-
mémentà la sélectiondes reversauxquels chacune peut se rattacher,cela
nous permettraitde leur assignerune place dans tel ou tel groupe ou
groupes d'actions, ou dans l'un ou l'autre modèle du mécanisme de
l'action.
En suivant une telle voie, l'étude philosophiquede la conduite peut
prendreun nouveau départ positif.Mais en chemin,et disons cette fois
négativement,un certain nombre de difficultésou d'erreurstradition-
nelles dans ce domaine peuvent être résoluesou écartées.Ainsi en pre-
mierlieu le problèmede la Liberté.Alors que ce futla traditionde pré-
senterla libertécommele terme« positif» qu'il s'agissait d'élucider,il y
a peu de doute que lorsque nous disons que nous avons agi « librement»
(ce mot étantprisdans son acceptionphilosophique,qui n'a que de faibles
rapports avec son acception quotidienne) nous disons seulement que
nous /l'avonspas agi non-librement, que nous n'avons pas agi de l'une
ou l'autre des multiplesfaçons qu'il y a d'agir non-librement(sous la
contrainte,et ainsi de suite). De même que « réel », « libre » s'emploie
seulementpour écartertout ce qui de l'avis général s'y trouve opposé,
et qui pourraitêtresuggéré.De même que « vérité» n'est pas un nom qui

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Les excuses

désigne un trait distinctifde certaines assertions,de même « liberté »


n'est pas un nom qui désigneun trait distinctifde certainesactions,mais
le nom d'une dimensionqui permetd'évaluer des actions. Si nous exami-
nons toutes les façons dont chaque action peut ne pas être « libre », à
savoir les cas dans lesquels on ne peut se contenterde dire simplement
« X a faitA », nous pouvons espérermenerà son termele problèmede la
Liberté. On a souvent blâmé Aristoted'avoir disserté^surles excuses et
d'avoir négligé« le vrai problème» : pour ma part, c'est lorsquej'ai com-
mencéde m'apercevoirde l'injusticed'un tel reprocheque j'ai prisintérêt
aux excuses.
On peut estimerpour bien des raisons,et quoi qu'il en soit de la tra-
dition philosophique,que la Responsabilitéconviendraitmieux au rôle
assignéici à la Liberté. Si c'est le langage ordinairequi doit nous servir
de guide, c'est bien pour nous déchargerd'une responsabilité,ou d'une
entièreresponsabilité, que nous faisonsle plus souventdes excuses,et j'ai
moi-mêmeplus haut employé le mot dans ce sens-là. Mais en fait il
semble aussi que « responsabilité» ne peut convenirréellementà tous les
cas : je ne me déchargepas exactementde ma responsabilitélorsque je
plaide la maladresse ou le manque de tact, ni généralementlorsque
j'affirmeque c'est tout à faitinvolontairement ou à contre-cœurque j'ai
fait ceci, et moins encorelorsque je déclare que je n'avais pas le choix,
vu les circonstances: ici j'étais contraintet j'ai une excuse (ou une jus-
tification),encore puis-je accepter ma responsabilité.Il se peut alors
que deux termes-cléau moins soient nécessaires,Liberté et Responsa-
bilité : la relation entre ces termes n'est pas claire, et on peut espérer
qu'un examen approfondides excuses contribueraà l'éclairer1.

Voilà pour ce qui est des voies que peut emprunterl'étude des excuses,
qui lui permettentd'introduirede la lumière dans l'éthique. Mais il
existe aussi d'autres raisons de trouverde l'attrait à cette étude, cette
fois d'un point de vue méthodologique,tout au moins si nous avons à
procéderà partir du « langage ordinaire», c'est-à-diresi nous procé-
dons à l'examen de ce que nous dirionslorsque...,en vue de déterminerce
que nous entendonspas ces mots et pourquoi. Peut-êtreest-il à peine

1. Le Blâmeprésentedes difficultés semblables.Il est deux chosesau moins,semble


t-il,que Ton confondsous ce terme.Lorsqueje blâme X d'avoir faitA, par exemple,
d'avoirbriséce vase,la questionqui parfoisse pose simplement ou principalement est
celle de ma désapprobation de A (est-cebien une chose blâmableque d'avoir brisé
ce vase ?), étantentenduque c'est incontestablement X qui l'a fait.Mais parfoisce
qui est simplement ou principalement en questionc'est ceci: en quelle mesuredois-je
penserque X est responsablede A (étant entenduque A est indiscutablement un
événementmalheureux)? Aussi lorsque quelqu'un me dit qu'il me blâme pour ceci
ou cela, je puis lui répondreen fournissant une justification,de sortequ'il cesserade
désapprouver ce que j'ai fait,ou, d'autrepart,en avançantune excuse,de sortequ'il
cesserade me tenir,tout au moinsentièrement et à tous les pointsde vue, pourres-
ponsable d'avoir faitcela.

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besoin de justifierprésentementcette méthode,tout au moinslorsqu'on


la considèrecomme une méthodephilosophiqueparmi d'autres possibles
- il est trop évidentqu'il y a de l'or caché dans ses collines: plus oppor-
tune serait une mise en garde sur la nécessitéqu'il y a de procéderavec
prudenceet rigueursi l'on veut éviterqu'elle ne tombe en discrédit.Je
veux toutefoisla justifiertrès brièvement.
Tout d'abord, les mots sont nos outils,et le moins qu'on puisse dire,
c'est que par cette méthode,nousen viendrionsà nous servirproprement
de nos outils : nous saurionsce que nous voulons dire et ce que nous ne
voulons pas dire, et serionscapables de nous prémunircontreles pièges
que nous tend le langage. En second lieu, les mots ne sont pas des faits
ou des choses (excepté lorsqu'on les laisse à eux-mêmesdans leur petit
coin) : c'est pourquoi nous devons les examiner à distance du monde,
les prendreà part et les y confronter, afin que nous puissionsbien nous
rendrecompte de ce qu'ils ont d'inadéquat et d'arbitraire,et que nous
puissionsalorsreconsidérer le monde sans œillères.Troisièmement, et ceci
éveille plus d'espoirs, notre stock commun de mots incarne toutes les
distinctionsque les gens ont trouvé dignes de faire,et les connexions
qu'ils ont trouvé dignesde marquer,durantde nombreusesgénérations:
elles doivent être assurément,semble-t-il,plus nombreuses,plus solides
puisqu'elles ont résistéà la longue épreuve de la survie des plus forts,
et plus subtiles,tout au moinsdans toutesles matièresordinaireset pra-
tiques dontil est possiblede parlerde manièreraisonnable,que n'importe
quelles distinctionsou connexionsque vous ou moi pourrionsapparem-
mentdécouvrirdans un fauteuil,au cours d'un après-midi- la méthode
de choix la plus favorable.
Pour ce qui est de la prévalencedu slogan « langage ordinaire», et de
noms tels que ceux de philosophie« linguistique» ou « analytique », ou
d' « analyse du langage », il est une chose sur laquelle il y a lieu d'insister
tout particulièrement pour mettrefin à des malentendus.Quand nous
examinons ce que nous dirions, quels sont les mots dont nous
ferionsusage dans telle situation,nous portonsencore nos regardsnon
seulementsur des mots (ou des « significations », quelles qu'elles puissent
être), mais égalementsur les réalités dont nous voulons parler en nous
servant de ces mots : nous mettonsà profitune intelligenceplus aiguë
des mots, non cependant comme s'il s'agissait là du critèrefinal,pour
aiguisernotreperceptiondes phénomènes.Aussi ferait-onmieux,je pense,
et pour cette raison, de désignercette façon de fairede la philosophie
d'un nom qui risque moins d'induire en erreurque ceux donnés plus
haut - par exemple, celui de « phénoménologielinguistique», seule-
mentc'est là plutôtse gorgerde mots.
Si l'on se sertalors d'une pareilleméthode,il est préférabled'examiner
un terrainoù le langage ordinaireest richeet subtil,commec'est le cas
pour la question pratique et astreignantedes Excuses, alors que ce ne
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Les excuses

l'est certainementpas, par exemple, pour la question du Temps. En


mêmetemps nous préférerions un terrainqui ne soit pas trop embourbé
dans les marais ou les ornièresde la philosophietraditionnelle, parce que
dans ce cas le langage « ordinaire» lui-mêmeaura souvent été contaminé
par le jargon de théories devenues désuètes ; et nos propres préjugés
aussi, qui entretiennent certainesvues théoriquesou qui en sont impré-
gnés, s'y trouveront trop volontiersengagés, souvent insensiblement.
De ce point de vue aussi, les Excuses constituentun admirable sujet ;
tout au moins pouvons-nousdiscuter de maladresse, ou d'inattention,
ou d'irréflexion, ou même de spontanéité,sans rappelerce que pensait
Kant, et progresserainsi par degrés jusqu'à discuter même d'action
délibéréesans nous référerà Aristote,ou du contrôlede soi sans penserà
Platon. Si l'on accorde que notre sujet, comme nous espérons l'avoir
montréplus haut, est voisin,analogue ou apparenté de quelque façon à
quelque foyernotoire des préoccupationsphilosophiques,alors, ayant
aussi reçu satisfactionen ce qui concerneces deux dernièresexigences,
nous serionsassurésd'avoir ce que nous cherchons: un bon terraind?inves-
tigationen philosophie.Ici tout au moins nous serions en état de dis-
cerner,de démêler,et de tomberd'accord sur des découvertessi petites
qu'elles soient, et d'arriverà un accord sur la façon de parvenirà un
accord l. Combien faut-ilsouhaiter qu'un semblable travail d'investiga-
tion soit entreprisbientôt en esthétique, par exemple; si seulement
nous pouvions pour un temps cesser de nous répandre sur le beau et
nous arrêterplutôt au délicat ou au massif.
Il existe,je sais, ou l'on suppose qu'il existe,des accrocs dans la phi-
losophie « linguistique» : ceux qui ne s'y sont pas encore familiarisésles
trouvent effrayants, parfois non sans gaîté ou soulagement.Mais avec
des accrocs,commeavec des orties,ce qu'on doit fairec'est s'y attaquer
- et passer au delà. Je désire mentionnerdeux de ces accrocs en par-
ticulier,pour lesquels l'étude des excuses peut constituerun encourage-
ment.Le premierest celui de l'Usage Imprécis(ou Divergentou Libre) ;
et le second est le point épineux du Dernier Mot. Disons-noustous les
mêmes choses, et seulement les mêmes choses, lorsque nous sommes
placés dans une même situation? Les usages ne diffèrent-ils pas ? Et
ce
pourquoi que nous disons tous ordinairement serait-illa seule ou la
meilleure, ou la définitive façon de le dire ? Pourquoi aussi ce que nous
disonstous ordinairement serait-ilvrai ?
Eh bien ! oui, les usages varient,et nous parlons sans rigueur,et nous

1. Tout cela, Socratel'avait compriset appelé de ses vœux,lorsqu'ils'engageasur


la voie des Mots.
[Austinfaisaitvolontiersallusionà Socrate; en voiciun autreexemple:*«On avait
coutumede dire,au tempsde Socrate: " Pourquoiperd-ilson tempsavec les mots,
alors qu'il devraits'occuperde la naturedes choses? " Et Socrate,déjà, répondait
dans un sensqui paraissaitjuste ; je m'associeencoreà ce qu'il dit %{La Philosophie
analytique...,p. 349).]

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disons apparemmentdes choses différentes indifféremment. Mais pre-


mièrement,pas autant le
qu'on pourrait penser. Lorsque nous nous
arrêtonsà des exemplesconcrets,il apparaît dans la plus grandemajo-
rité des cas que lorsque nous pensions être poussés à dire des choses
différentes d'une mêmesituation et dans une même situation, il n'en
était pas ainsi en réalité; nous avions simplementimaginé la situation
un petit peu différemment : ce qui n'arrive que trop facilement,
puisque évidemment aucune situation (et nous avons affaire à des
situations imaginées)n'est jamais I« complètement» décrite. Plus nous
imaginonsla situation en détail, en y joignant une petite histoire à
l'arrière-plan- et il vaut la peine de se servir des moyens les plus
terre-à-terreou, parfois, les plus fastidieux pour stimuler et pour
disciplinernos misérables imaginations - moins nous trouvons de
désaccord sur ce que nous dirions.Néanmoins,parfoisnous nous trou-
vons ultimement en désaccord: parfoisnous devonsadmettrequ'un usage,
quoique désastreux, est pourtant existant; parfoisnous utiliserions
tout naturellement,de deux descriptionsdifférentes, aussi bien l'une
que l'autre ou toutesles deux ensemble.Mais pourquoicela nous effraie-
rait-il? Tout ce qui s'est passé est entièrementexplicable.Si nos usages
ne concordentpas, alors vous employez« X » là où j'emploie « Y » ; ou
bien,et c'est plus probable(et aussi plus astucieux)votresystèmeconcep-
tuel est différent du mien, bien qu'il soit très vraisemblablementtout
aussi conséquentet utile : en un mot, nous pouvons découvrirpourquoi
nous ne sommespas d'accord - vous avez choisi un ordrede classifica-
tion. J'en ai choisi un autre. Si l'usage n'est pas rigoureusement déter-
miné, nous pouvons comprendrela tentationqui conduit à le maintenir
dans son indétermination et les distinctionsqui par là sont brouillées;
s'il existe une alternativedans la description,c'est que la situationpeut
êtredécriteou « structurée» de deux façons,ou peut-êtreest-ceune situa-
tion où, pour certainsdes objectifscourantsque l'on poursuit,les deux
termes de l'alternativeviennentà coïncider.Un désaccord sur ce que
nous dirionsne doit pas êtreécarté,il présenteau contrairele plus grand
intérêt: car son explicationpeut manquer difficilement de nous éclairer.
Si nous tombonssur un électronqui ne tournepas commeil faut,c'est
là une découverte,un présage que l'on doit surveilleravec attention,
non une raison de renoncerà la physique: au mêmetitre,quelqu'un qui
parle tout naturellementcomme il lui plaît ou de façon excentrique,
est un spécimenrare fortappréciable.
Pour apprendreà maniercet épouvantail,pour en apprendreles prin-
cipales rubriques,nous pourrionsdifficilement souhaiterun exerciceplus
prometteurque l'étude des excuses.C'est sûrementici qu'on doit trouver
le genrede situationoù les gens diront« presque n'importequoi » parce
qu'ils sont tellementtroublés,ou si soucieux d'être quittes.« C'était une
erreur», « c'était un accident » - comme ces expressionsparaissent

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volontiers interchangeables,et même susceptibles d'être employées


ensemble. Mais voilà qu'on les illustred'une ou deux petites histoires,
et tout le mondeaccorderanon seulementque ces deux expressionssont
complètementdifférentes, mais chacun découvriraégalementpour lui-
même quelle est cette différenceet ce que chacune d'elles signifie*.

Et maintenant,la question du DernierMot. Le langage ordinairene


peut prétendreêtrele derniermot,s'il existeune chose pareille.Il contient,
il est vrai, quelque chose de meilleurque la métaphysiquede l'Age de
la Pierre,notamment,comme on l'a dit, l'expériencehéritéeet la clair-
voyance de nombreusesgénérationsd'hommes. Mais alors, cette clair-
voyance s'est appliquée principalementaux affairespratiques de la
vie. Si une distinctionest opérantepour les objectifspratiques que l'on
poursuitdans la vie ordinaire(ce qui n'est pas un mince exploit,car la
vie ordinaireest rempliede situationsdifficiles), alors on peut être sûr
d'y trouverquelque chose, il n'est pas possible qu'elle n'indique rien :
encoreparaît-ilassez clair que ce ne soit pas la meilleurefaçon d'arran-
ger les choses lorsque nos préoccupationssont plus vastes ou intellec-
tuellesque les préoccupationsordinaires.En outre, cette expérienceest
dérivée seulementdes sources accessibles à l'homme ordinaireau cours
de la plus grandepartiede l'histoirecivilisée: elle n'a pas été enrichiepar
les ressourcesdu microscopeet de ses successeurs.Et il faut ajouter éga-
lementceci, que les superstitionset erreurset fantaisiesde toutesnatures
viennents'intégrerau langage ordinaireet réussissentparfoismême à
survivre(seulement,lorsqu'elles le font,pourquoi ne les détecterions-
nous pas ?). Il est alors certainque le langage ordinairen'est pas le der-
nier mot : il peut en principeêtre partout complétéet amélioréet rem-
placé. Seulementrappelez-vous: il estle premiermot a.
Pour éclairerce problème,le champ d'investigationdes Excuses est
égalementun champ fécond.Il y a ici matièreà discussions,et c'est un
sujet qui a de l'importancepratiquementpour tout le monde, de sorte
que le langage ordinaireest mis aisémentici dans l'embarras: mais il a
égalementété longtempsimportunépar un trouble-fêtede plus grosse
importance,sous la formedu Droit, et plus récemmentpar un autre
encore,et pour le moins de santé florissante, sous la formede la psycho-
1. Vous avez un âne, j'en ai un également,qui paissentsur le mêmepré. Vientle
jour où je conçoisde l'aversionpour le mien.Je vienspourl'abattre,je vise,je fais
feu : la bête s'écroule.J'inspectela victimeet je découvre,horreur! que c'est votre
âne. J'apparaissurle pas de votreporteavec la dépouilleet je dis - quoi ? « Je dis,
vieilleplaisanterie,que je regrette infiniment,etc.,j'ai abattuvotreâne par accident* ?
Ou « par erreur » ? Et maintenant, je parspourabattremonâne commeprécédemment,
je vise,feu - mais comme je faiscela,les bêtesremuentet, horreur ! la vôtres'écroule.
A nouveaula scènede la porte- qu'est-ceque je dis ? « Par erreur» ? Ou « par acci-
dent » ?
2. Et oublions,une bonnefois,cetteautrecurieusequestion: « Le langageordinaire
est-ilvrai ? ». Pouvons-nous?

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logie. Dans le Droit un flotconstantde situationsréelles,plus nouvelles


et plus tortueusesque ce que la seule imaginationpourraitinventer,
sontmisesen avant en vued'unedécisionà prendre- c'est direqu'on doit
de quelque manière trouverdes formulesafin de les étiqueter. Aussi
est-il nécessaire que l'on soit tout d'abord prudent,mais aussi brutal,
lorsqu'on s'occupe ainsi de faireviolenceau langage ordinaire,de le tru-
quer, et de l'outrepasser: nous ne pouvons ici éluder ou négligertoute
l'affaire.(Dans la vie ordinairenous chassons les énigmesqui surgissent
au sujet du temps,mais nous ne pouvons pas fairecela indéfiniment en
physique.) La psychologie, de façon analogue, produit de nouvelles
situations,mais elle produitégalementde nouvellesméthodespour sou-
mettreles phénomènesà l'observationet à l'étude : en outre,contraire-
ment au Droit, elle porte un intérêtimpartialà la totalité de ces phé-
nomèneset n'est pas presséepar des décisionsà prendre.De là son propre
besoin particulieret constant de compléter,de reviseret de remplacer
les classificationsà la foisde la vie ordinaireet du Droit. Nous disposons
ainsi d'une ample matièreà exercicespour apprendreà manierl'épou-
vantail du DernierMot, quelle que soit la façondont on ait à le manier.

III

A supposermaintenantque nous nous mettionsà l'étude des excuses,


quelles sont les méthodes et les ressourcesinitialementdisponibles?
Nous nous proposons d'imaginerles situations variées dans lesquelles
nous faisonsdes excuses, et d'examinerles expressionsdont on se sert
pour les faire. Si nous avons une imaginationalerte,jointe peut-êtreà
une ample expérience de manquements à nos obligations,nous irons
loin, il nous faut seulementpouvoir procédersystématiquement: je ne
sais pas combien d'entre vous conserventune liste des sottises qu'ils
commettent.Il est à recommanderde se servird'appuis systématiques:
il semblerait qu'il en existe au moins trois. Je les énumèreici dans
l'ordre de leur disponibilitéau non-spécialiste.

Tout d'abord nous pouvonsnous servirdu dictionnaire- un diction-


naire concis feraparfaitement l'affaire,mais son emploi doit être appro-
fondi. Deux méthodes se présententd'elles-mêmes,toutes les deux un
peu ennuyeuses, mais payantes. L'une consiste à lire le livre d'un bout
à l'autre, en relevanttous les mots qui semblentopportuns; ceci n'est
pas aussi long qu'on pourraitle croire.L'autre méthodeconsiste à par-
tir d'une large sélectionde termesdont l'opportunitéest manifeste,et à
consulterle dictionnairepour chacun d'eux : on découvriraque, dans
l'explicationdes diversessignifications de chacun de ces termes,il inter-
vientun nombresurprenantd'autres termes qui sont apparentés,quoique

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Les excuses

évidemmentrarementsynonymes.Nous consultonsnotre dictionnaire


pour chacun de ces termes-là,faisant plus ample récolte à partir des
« définitions» données dans chaque cas ; et lorsque nous avons ainsi
continuépendant un moment,on découvriragénéralementque le cercle
de famillecommenceà se refermer, jusqu'à ce qu'en finaleil soit complet
et que nous ne rencontronsplus que des répétitions.Cette méthode a
l'avantage de grouper les termes d'une façon commode - mais évi-
demmentson efficacitédépendra en grande partie de l'étendue de notre
sélectioninitiale.
En travaillantle dictionnaire,il est intéressantde découvrirqu'un haut
pourcentagede termesen connexionavec les excuses se révèlentêtredes
adverbes,un type de mots qui n'a pas eu le don de plaire à une partie de
l'éclairage philosophiqueautant que le nom, substantifou adjectif,et
le verbe : ceci est normal puisque, comme on l'a dit, le sens généralde
tant d'excuses est que j'ai fait cela mais seulementd'une certainefaçon,
et nonplatementcommecela - c'est-à-direque le verbedoitêtremodifié.
A côté des adverbes, d'ailleurs, il y a d'autres mots de toutes espèces,
parmilesquels de nombreuxnoms abstraits,« malentendu», « accident»,
« intention», et d'autres pareils, et aussi quelques verbes, qui occupent
souventdes positions-clépour le groupementdes excuses en classes à un
degrésupérieur(« je ne pouvais m'empêcherde », « je ne songeaispas à »,
« je ne réalisaispas que », ou encore « se proposerde », et « tenterde »).
En rapportavec les noms il est une autre classe de mots que l'on néglige
et qui est importante: ce sont les prépositions.Non seulementil importe
considérablementde savoir quelle prépositionon emploie, souvent ou
rarement,avec un substantifdonné, mais en outre les prépositions
méritentqu'on les étudie pour leur proprecompte. Car la question se
présented'elle-même: Pourquoi les noms sont-ilsrégis dans un groupe
par « sous », dans un autregroupepar « à », dans un autreencorepar « par »
ou « à travers» ou « depuis » ou « pour » ou « avec » et ainsi de suite ? Il
serait affligeantqu'on ne puisse découvrirde bonnes raisons à de tels
groupements.

Notre seconde source d'informations sera naturellementle Droit. Ceci


nous procureraune immensevariété de cas délictueux,et aussi une liste
utile d'excuses ou de justificationsadmises à la défense,accompagnées
d'un grand nombre d'analyses minutieusesdes uns et des autres. Per-
sonnen'hésiteralongtempsà reconnaître, je crois, s'il tentede tirerprofit
de cette ressource,que c'est le Droit commun,et en particulierle Droit
civil qui est le plus fécond; le Droit pénal et contractuelsont seuls
capables de fournirquelques complémentsd'informationparticuliers,
mais le Droit civil est beaucoup plus étendu et plus souple. Pourtant
ici également,et plus encore avec une branche du Droit aussi ancienne
et aussi stable que le Droit pénal, il faut prendreavec beaucoup de pré-

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cautions les argumentsde la défenseet les déclarationsou décisionsdes


juges : s'ils sont précis,il faut néanmoinstoujours se rappelerque, dans
des situationsqui tombentsous le coup de la loi, a) on se heurteà l'exi-
gence démesuréed'une décision à prendre,et une décisionrelativement
tranchée- coupable ou non coupable - à l'égard du plaignantou du
défendeur; b) on exige aussi d'une façongénéraleque les chargesou les
plaintes, et les plaidoyers,soient rangés sous l'un ou l'autre des chefs
d'accusation ou règlesde procédurequi au cours de l'histoiresont deve-
nus recevablespar les tribunaux.(S'ils sont assez nombreux,ils sont tout
de même en petit nombreet stéréotypésen comparaisondes accusations
que l'on porte et des défensesque l'on formuledans la vie quotidienne.
En outreil existe de nombreusessortesde dissensionsqui restenten deçà
de la loi, parce que trop insignifiantes, ou qui ne peuvent lui être sou-
mises, parce que trop purementmorales - par exemple, le manque
d'égards) ; c) on exige d'une façon générale que nous appuyions nos
argumentssur des précédentset que nous tenionscomptede précédents.
(Cette exigence est d'une valeur incontestablepour le Droit, mais elle
peut certainementconduireà une distorsionde ce que les gens croient
ordinairementêtre leur droit, et à une altérationdu sens de certaines
expressionsordinaires.)Pour des raisons comme celles-ci,qui sont évi-
demmentintimementliées et qui s'imposentde par la nature et la fonc-
tion du Droit,les avocats et les juristesne mettentpas du tout autant de
soin qu'ils le pourraientà donnerà nos expressionsordinairesleurs signi-
ficationset leurs applications ordinaires.Il y a une façon particulière
de plaider et d'éluder, d'enfleret de minimiser,outre l'inventionde
termes techniques, ou l'attributiond'un sens technique à des termes
ordinaires.On éprouve néanmoinsune surpriseperpétuelleet salutaire
à mesure qu'on découvretout ce que peut nous apprendrele Droit ; et
il faut ajouter que si une distinctionexistante est valide, quoiqu'elle
n'ait pas encoreété reconnueen Droit,on peut attendred'un avocat qu'il
en prendranote, car il peut être dangereuxde ne pas le faire; s'il ne le
faitpas, son adversairele pourrait.

Finalement,la troisièmesource d'informationest la psychologie,à


laquelle j'inclus des études telles que l'anthropologieet le comportement
animal. Je parle ici avec plus d'effroiencore que sur le Droit. Mais ceci
tout au moins est clair, que certainesvariétés de comportement,cer-
taines façons d'agir ou explicationsde la conduite,sont ici enregistrées
et classées, qui n'avaient pas été remarquéesou nomméespar l'homme
ordinaireet n'avaient pas été consacréespar le langage ordinaire,quoi-
qu'elles l'eussent souvent été, peut-être,si elles avaient revêtu une plus
grande importancepratique. Il y a un réel danger à montrerdu mépris
pour le « jargon » de la psychologie,tout au moins lorsqu'elleentreprend
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de suppléer,et tout au moins parfoislorsqu'elle entreprendde supplan-


ter,le langage de la vie ordinaire.

Avec ces sources,et avec l'aide de l'imagination,il seraitétonnantque


nous ne puissionsaccéder à la signification d'un grand nombred'expres-
sions et à la compréhensionet la classificationd'un grand nombre
d' « actions ». Nous comprendronsalors clairementbeaucoup de choses,
dont auparavant nous faisionsseulementun usage ad hoc. Les défini-
tions, et j'ajouterais les définitionsexplicatives,viendrontoccuper une
place de premierplan parmi les buts que nous poursuivons: il ne suffit
pas de montrercombiennous sommeshabiles à montrercombientoutes
choses sont obscures.On a dit aussi, je sais, que la clarté ne suffitpas :
mais peut-êtresera-t-iltemps de s'engagerdans cette autre voie lorsque
nous ne seronsplus trop éloignésde fairela pleine lumièresur un quel-
conque sujet.

IV

Nous avons assez bavardé. Il resteà fairequelques remarquesqui, je le


crains, ne se suivrontpas dans un ordretrès cohérent,sur le genre de
résultats significatifsqu'on peut espérer obtenir et les enseignements
plus générauxqu'on pourraittirerde l'étude des Excuses.

1. Pas de modification sans aberration.Lorsqu'il est établi que X a


faitA, on peut êtretenté de supposerque s'il y a l'une ou l'autre expres-
sion capable de modifierle verbe, et peut-êtremême quelle que soit
cette expression,nous serons toujours en droit d'introduiredans notre
énoncé soit cette expression,soit son contraireou sa négation : ce qui
veut dire que nous seronsen droitde demander,« X a-t-ilfaitA de façon
M ou non de façonM ?» (par exemple,« X a-t-ilassassiné Y volontaire-
ment ou involontairement? »), et que nous seronsen droit de répondre
ou l'un ou l'autre. Ou alors on supposeratout au moinsque si X a faitA,
il doit existerau moins une expressionque nous pourrionslégitimement
et instructivement joindreau verbepourle modifier.Pour la grandemajo-
rité des verbes (« assassiner» ne fait peut-êtrepas partie de cette majo-
rité),ou tout au moinsdans la grandemajoritédes cas où il est faitusage
de ces verbes,de telles suppositionssont tout à faitinjustifiées.Pour un
verbe normal quelconque et en règle générale,l'économie naturelledu
langage ne requiert ni même n'autorise aucune expression qui puisse
venirle modifier; ce n'est peut-êtrepas le cas d'un verbe chargéd'affec-
tivité comme « assassiner », mais d'un verbe comme « déguster», ou
« ruer» ou « s'asseoir». Ce n'est que lorsque nous faisonsl'action désignée
d'une manière bien spéciale ou dans des circonstancesparticulières,

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J.-L. Austin

différentes de celles qui accompagnentnormalementun tel acte (et bien


sûr ce qui est normalet ce qui est anormal varie selon le verbe qui est
en cause), qu'il est souhaitable ou même simplementacceptable de
joindre au verbe une expressionpour le modifier.Je suis assis dans mon
fauteuilde façonordinaire- je ne suis pas hébété ni sous le coup d'une
menace ou des chosespareilles: alors cela ne va pas de dire que j'y étais
assis intentionnellement ou que je n'y étais pas assis intentionnellement *,
ou que j'y étais assis automatiquementou par habitude ou tout ce que
vous voulez. Il est temps d'aller au lit, je suis seul, je bâille : mais je ne
bâille ni involontairement(ou volontairement!) ni de propos délibéré.
Bâiller de l'une ou l'autre de ces façons,justement,ce n'est pas justement
bâiller.

2. Applicationlimitée.Les expressionsqui serventà modifierles verbes,


et en premierlieu les adverbes,ont respectivementdes champs d'appli-
cation limités.C'est ainsi que si l'on rattachaitun quelconque adverbe
d'excuses, tel que « inconsciemment» ou « spontanément» ou « impul-
sivement», à n'importequel verbe d' « action » et dans n'importequel
contexte,cela n'aurait pas vraimentde sens : il s'appliquera souvent en
effetuniquementà un nombre assez restreintde ces verbes. Quelque
chose l'attiraitdans le visage levé du garçon,il lui jeta une pierre« spon-
tanément» ? Ce qui est alors intéressantc'est de découvrirpourquoi cer-
taines actions peuvent être excusées d'une certaine façon, mais non
d'autres, et peut-être surtout pourquoi ces dernières ne peuvent
l'être 2. Ceci permettradans une large mesured'éluciderla signification
de l'excuse, et éclaireraen même temps les caractéristiquespropresau
groupe d' « actions » auxquelles elle s'applique : très souvent aussi cela
mettramieux en lumièrequelque détail du mécanismede 1' « action »
en général(cf. n° 4), ou les normesqui nous fontjuger si une conduiteest
acceptable (cf. n° 5). Plus particulièrement dans le cas de certains des
termesles plus en faveurchez les philosophesou les juristes,il est impor-
tant de réaliser qu'ils ne sont pas employéssi universellement,ou de
façoji aussi dichotomique,dans le parler ordinaire(du moins si l'on ne
tient pas compte des influencesque les jargons peuvent exercersur ce
dernier).Par exemple,prenez« volontairement» et « involontairement »:
nous pouvons rejoindrel'armée ou faire un don volontairement, nous
pouvons avoir le hoquet ou faireun petit mouvementinvolontairement,
et à mesure que nous considéronsun nombreplus élevé d'actions dont
on peut dire que nous les faisonssoit volontairementsoit involontaire-

1. Attention : nous pouvonsdireévidemment : « Je n'y étais pas assis " intention-


nellement " » en la supposition
vue d'écartersimplement que j'y étais assisintention-
2. Car noussommesparloismomsattentiisa ce que nousne puuuuii* ^ uojUiiC,H« «
~
_ A • • « « « • 4t *. _ u - . _- - •_ - a» a *««• ä «* 4ft v* ^V A ^' 1 ***** «Til <1

ce que nous pouvonsdire,et c'est pourtantce que nous ne pouvonspas direqui est
généralement le plus révélateur.

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ment, nous obtenons deux classes de verbes qui sont nettementcir-


conscritesou distinctesTune de l'autre,au pointque nous en venonsmême
à douterqu'il y ait un seul verbeauprès duquel les deux adverbespuissent
égalementprendreplace. Peut-êtrey en a-t-il; mais lorsquenous croyons
en avoir trouvé un, il se peut encore que ce soit une illusion,une appa-
renteexceptionqui en réalitéconfirmela règle.Peut-êtrepuis-je « casser
une tasse » volontairement, si cela est fait,disons,par désirde dépouille-
ment: et je puis peut-êtreen casserune autreinvolontairement, si, disons,
je fais un mouvementinvolontairequi a ce résultat.Il est clair que les
deux actes qui sont ici décritsl'un et l'autre par « casser une tasse »,
sont en réalitétrèsdifférents, et l'un est pareilaux actes qui sonttypiques
de la catégorie« volontaire», l'autre pareil aux actes typiquesde la caté-
gorie « involontaire».

3. L'importancedes Négationset des Contraires.« Volontairement» et


« involontairement » ne s'opposent pas alors de la façon évidente dont
la philosophieet la jurisprudenceles font s'opposer. Le « contraire»,
ou plutôt « les contraires» de « volontairement» peuvent être « sous la
contrainte» de l'une ou l'autresorte: violenceou obligationou influence*;
le contrairede « involontairement» peut être « délibérément» ou « à
dessein » ou d'autres choses semblables. De telles divergencesdans les
contrairesindiquent que « volontairement» et « involontairement»,
malgréleur apparenteconnection,ne sont pas des vins tirés d'un même
tonneau. En général,il est payant de ne rien tenirpour établi ou pour
évidentlorsqu'il s'agit de négationset de termescontraires.Il n'est pas
payant de supposer qu'un mot doit avoir son contraire,ou qu'il existe
un quelconque terme contraireà ce mot, que ce soit un mot « positif»
comme « à dessein» ou un mot « négatif» comme« par inadvertance».
Il seraitpréférablede nous interroger sur des questionstellesque celles-ci:
pourquoi n'emploie-t-onpas l'expressionadverbiale « par advertance» ?
Car, avant tout, on fait fausse routelorsqu'on suppose que c'est au mot
« positif» qu'il appartient de porter les pantalons ; il n'est que trop
courant que le mot « négatif» (en apparence) marque une irrégularité
(positive)tandis que le mot « positif», si du moinsil existe,sert unique-
ment à écarterla suppositionde cette irrégularité.Il est fortnaturel,
comptetenu de ce qui a été dit plus haut (cf. n° 1), qu'on ne puissetrou-
ver de mot « positif» dans certainscas. J'accomplisun acte Ax (disons
que j'écrase un limaçon) par inadvertance si, pendant que j'exécute une
autre action A2 (disons, pendant que je descends l'avenue) à l'aide de
mouvementsdes différentes parties de mon corps,j'omets d'exercersur
ces mouvementsla surveillanceméticuleusequi eût été nécessairepour
m'assurer qu'ils ne provoquent l'événement malvenu (ici, heurterle
1. Mais ne l'oubliezpas : lorsqueje signeun chèque dans des conditionsnormales,
je n'agispas de la sorteou bien« volontairement » ou bien« sous la contrainte».

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limaçon) K En affirmant que nous avons fait A1 par inadvertancenous


situonsimplicitement cet acte, en l'occurence,dans une catégoried'inci-
dents fortuitsqui peuventsurvenirdans l'accomplissementde n'importe
quel acte physique. Pour soustrairenotre action à cette catégorie,nous
avons besoinet nous disposonsde l'expression« non... par inadvertance» :
tandis que l'expression« par advertance », si on l'employait dans ce
but, aurait pour effetde suggérerque, si l'acte n'était pas accompli par
inadvertance,il faut qu'il ait été accompli alors que je m'apercevaisde
ce que je faisais,ce qui est loin d'êtrenécessairement le cas (par exemple,
si je l'ai fait distraitement),ou tout au moins qu'il y a quelquechosede
commun aux différentes façons d'accomplirtous les actes qui ne sont
pas posés par inadvertance,ce qui n'est pas le cas. Encore une fois,il
n'existe pas d'usage pour « par advertance » qui soit du mêmeniveau
que « par inadvertance» : en passant le beurreje ne renversepas le pot
à crème, mais je renverse(par inadvertance)la tasse à thé - encore
n'est-cepas par advertance que j'ai évité le pot à crème: car à ce niveau,
en deçà d'une surveillancede détail, toutce que nous faisons nous le
faisons,si vous voulez, par inadvertance; toutefoisnous ne le qualifions
ainsi que lorsqu'il s'agit de quelque chose assurémentque nous avons
fait,mais qui est en outrefâcheux.
Un autre facteurd'intérêtdans l'étude des termes dits « négatifs»,
c'est la façon dont ils sont formés.Pourquoi les mots d'un groupesont-
ils formésà l'aide de in- ou ¿r-,ceux d'un autre groupe à l'aide de dê-
(« défavorable», « déloyal », « dégradation», etc.), et ceux d'un autre
groupe encore à l'aide de mé- (« méprise», « mésentente», « méfiant»,
etc.) ? Pourquoi mécontent,mais insatisfait? Peut-être content et
satisfait,qui si souvent sont liés, sont-ilsun peu différents. Il y a ici
matièreà des exercicesprofitables.

4. Le mécanismede Vaction.Les expressionsadverbiales ne font pas


seulement ressortirdes catégories d'actions, elles font ressortiraussi
dans le détail le mécanisme de l'action, ou l'organisationen départe-
ments de cette véritableentrepriseque constitue le fait d'agir. Il y a,
par exemple, l'étape durant laquelle nous avons actuellementà effec-
tuerl'action dans laquelle nous nous embarquons - peut-êtreavons-
nous à exécuter certains mouvementscorporels ou devons-nousparler
de ceci ou de cela. Pendant que nous sommes effectivement occupés à

1. Ou de façonanalogue: j'effectueun acte A1 par inadvertance (par exemple,je


divulguemon âge, ou je sous-entends que vous êtes un menteur)si, pendantque
j'effectue à l'aide d'un quelconquemoyen de communication l'acte A2 (par exemple,
je rappelledes souvenirsde guerre),j'omets d'exercersur le choixet l'arrangement
des motsle contrôleméticuleuxqui eût été nécessairepour m'assurerque.... Il est
intéressant de notercommentcertainesexpressions adverbiales.(tellesque « par inad-
vertance») ont deux vies parallèles,l'une en connexionavec des actes physiques
(« faire») et l'autre en connexionavec des actes de communication (« dire »), ou par-
foiségalementen connexionavec des actes de « pensée».

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faireces choses,il nous faut consacrer(quelque} attentionà ce que nous


faisons,et prendre(quelque) précautioncontre des dangers(probables) :
nous pouvons avoir besoin de jugementou de tact, nous devons exercer
un contrôlesuffisantsur les différentes parties de .notrecorps, et ainsi
de suite. Inattention, imprudence,erreurs de jugement, manque de
tact, maladresse,voilà autant de défautsparmi d'autres (avec les excuses
qui les escortent)qui affectentune étape spécifiquedu mécanismede
l'action,celle de Vexécution,l'étape où l'on rate.Mais il y a encorebeau-
coup d'autres départementsdans cette entreprise,et chacun doit être
retracé et cartographieau moyen des verbes et adverbes qui lui sont
appropriés.Il y a évidemmentdes départementsoù l'on s'informeet où
l'on fait des projets, où l'on prend des décisionset où l'on résoud des
problèmes,et ainsi de suite : mais il en est un que je mentionneraien
particulier,trop souvent négligé,où abondent excuses et embarras.
Il nous arrive dans la vie militairede disposerd'une excellenteinfor-
mation, d'être égalementen possession d'excellentsprincipes(les cinq
règlesd'or pour gagnerdes batailles), et d'en arrivertout de même à un
plan d'action qui conduit au désastre. Ceci peut survenir,entre autres,
en raison d'une déficienceau niveau de Yappréciationde la situation,
c'est-à-direl'étape de l'action où il nous est demandé de moulernotre
excellenteinformation dans une formetelle, de l'ordonneret d'en appré-
cier l'importanced'une telle façon, que nos principeségalementexcel-
lents puissent s'y appliquer adéquatement, de manière à produirela
réponsecorrecteK De même dans la vie réelle,ou plutôtcivile,dans des
affairesmorales ou pratiques,nous pouvons connaîtreles faits et néan-
moins les envisagerde façon erronnéeou fallacieuse,ou ne pas pleine-
ment réaliser ou apprécierceci ou cela, ou même être victimesd'une
conceptioncomplètementfausse. De nombreuses expressionsd'excuse
indiquent une déficienceau niveau de cette étape particulièrement
délicate de l'action : même le manque de réflexion,ou d'application,
ou d'imagination,concernentmoins peut-êtrequ'on pourraitle croire
une lacune dans l'informationou dans l'élaborationd'un projet,et plu-
tôt un défaut d'appréciationde la situation. Nous assistons à un cours
de E. M. Forster et voilà que nous voyons les choses différemment :
encorene savons-nouspeut-êtrerien de plus et ne sommes-nouspas plus
habiles.

5. Les normesde Vinadmissible.Les excuses présententla caractéris-


tique d'être « inadmissibles» : pour presque toutes les excuses il existe,
je crois,des cas d'une telle natureou d'une telle gravitéque « nous ne les

1. Nous savons tous à peu près commentfairedes équationsquadratiques: nous


sur les heureset sur les
savonstout ce qu'il fautsavoirsur les tuyauxet réservoirs,
plombiers: encoreparvenons-nous à la réponset 3 hommes3/4». Nous avons échoué
à mettrecorrectement les donnéesdontnousdisposonssous une formemathématique.

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admettonspas ». Il est intéressantde détecterles règles et les normes


que nous invoquons alors. La surveillanceque nous exerçonssur l'exé-
cution d'un acte quelconque ne peut jamais être tout à faitillimitée,et
on s'attend habituellementà ce qu'elle s'inscrive,pour un type déter-
miné d'activités, dans des limites assez définies(« l'attentionet le soin
que mérite...») ; ces limitesvarientévidemmentselon les différents types
d'activité. Lorsqu'il s'agit d'un limaçon,nous pouvons nous excuser en
disant que nous lui avons marché dessus par inadvertance: mais non
lorsqu'il s'agit d'un bébé, vous devez regarderoù vous posez les pieds.
Bien sûr c'était (réellement),si vous voulez, de l'inadvertance: mais ce
mot constitueune excuse qu'on ne peut admettre,parce qu'il existe des
normes.Et si vous tentez d'avancer cette excuse, vous semblerezsous-
crireà des'normessi effrayantes que vous aggraverezencorevotrecas. Ou
encore,lorsqu'il s'agit d'activités soumisesà des règles précises,comme
l'orthographe,et dont on estime que nous sommescapables de les effec-
tuer parfaitement,nous fixonsdes normesdifférentes et admettonsdes
excuses différentes de cellesque nous fixonset admettonspourdes actions
moins stéréotypées: une orthographeincorrectepeut être le fait d'une
inattention,mais peut difficilement constituerun accident, un coup
perdu peut être un accident, mais difficilement le | fait d'une inatten-
tion.

6. Combinaisons,dissociationset complications.Lorsqu'on s'en remet


aux oppositionset aux dichotomieson s'aveugle, entre autres choses,
aux possibilitésde combinaisonet de dissociationdes adverbes, même
lorsqu'il s'agit de faitspourtantaussi évidentsque celui de pouvoir agir
à la fois par impulsionet avec intention,ou de pouvoir effectuerune
action intentionnellementquoique non de façon délibérée, et moins
encore à dessein. Nous marchonsle long de la falaise,et je ressensune
soudaine impulsionà vous basculer dans le vide, ce que je fais promp-
tement : j'ai agi par impulsion,encore ai-je eu certainementl'intention
de vous pousser,et même ai-je pu tramerune petiteruse pour y arriver:
néanmoinsje n'ai pas agi de propos délibéré,puisque je n'ai pas (attendu
de) m'interroger si j'allais ou non fairecela.
Il importe aussi d'avoir constammentà l'esprit ce principegénéral,
que nous ne devons pas nous attendreà trouverdes étiquettessimples
pour des cas compliqués. Si une erreura pour effetun accident,il ne
conviendrapas de demanders'il s'agissait « là » d'un accident ou d'une
erreur,ou d'exigerqu'il « en » soit fourniun énoncé aussi succinct.L'éco-
nomie naturelledu langage opère ici : si les mots déjà disponiblespour
des cas simplessuffisent, lorsqu'on les combine,à décrireun cas compli-
qué, un mot nouveau pour le désignerne sera inventé que s'il existe à
cela des raisonsbien spéciales. En outre,si fournieque soit notrelangue,
elle ne peut jamais être en mesurede désignertous les cas possiblesqui

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peuvent surveniret qui réclamentune description: les faits sont plus


richesque ce qu'on peut en dire.

7. U affaireFinney.La complexitéet la difficulté d'un cas est souvent


considérable.Je vais vous citercelui de l'affaireFinney 1 :
Assises de Shrewsbury.1874. 12 Cox 625.
Le prisonnier était accusé d'homicide involontaire sur Thomas
Watkins.
Le prisonnierétait en service dans une maison d'aliénés. Ayant la
charged'un aliéné qui prenaitson bain, il tournale robinetd'eau chaude
de la baignoire,et l'ébouillanta à mort. Les faits rapportéspar le pri-
sonnier dans sa déclaration devant le juge d'instructionparaissaient
conformesà la vérité: « J'avais baigné Watkins,et j'avais laissé s'écouler
l'eau de la baignoire,r avais Vintention de la remplird'eau propre,et je
demandai à Watkins s'il voulait sortir.A ce momentfavais Vattention
attiréesur la baignoirevoisinepar le nouvel employé,qui me posait une
question; et favais Vattentiondétournéede la baignoireoù se trouvait
Watkins. Je baisse la main pour ouvrirle robinetde la baignoireoù se
trouvaitWatkins. Je n'avais pas Vintention de fairecoulerVeau chaude,
et je fis une erreurde robinet.Je ne savais pas ce que favais faitjusqu'à
ce que j'entendisseWatkins pousser des cris; et je ne découvrispas mon
erreurjusqu'à ce que je vis la vapeur qui s'élevait de l'eau. Vous ne pou-
vez remplird'eau cettebaignoirelorsqu'onfaitcoulerde l'eau dans l'autre
baignoire; mais à d'autres moments elle jaillit comme un pistolet à
eau lorsque les autresbaignoiresne sont pas employées....»
[II était prouvé que l'aliéné était suffisamment en possession de ses
facultéspour être capable de comprendrece qu'on lui disait,et de sortir
de la baignoire.]
A. Young (pour le prisonnier).- La mortfutle résultatd'un accident.
Il n'y avait pas de la part du prisonnierune négligencecoupableau point
de méritercette accusation. Une erreurcoupable,ou quelque degré de
négligencecoupable,qui cause la mort,ne peut donnerlieu à une accu-
sation d'homicideinvolontaire; à moins que la négligencene soit assez
grave que pour constituerune imprudence.(AffaireNookes.)
Lush (le Juge). - Pour rendreune personneresponsablede manquer
à ses devoirsil doit y avoir un degréde culpabilitétel qu'il s'élève à une
grossenégligencede sa part. Si vous acceptez les propres déclarations
du prisonnier, vous ne découvrezpas un degréde négligencetel qu'il puisse
entrerdans cette définition.Ce n'est pas chaque petit faux-pasou erreur
qui rendra ainsi un homme responsable.C'était le devoir de l'intéressé
de ne pas faire couler d'eau chaude dans la baignoirependant que le
patient s'y trouvait. Suivant le compte rendu donné par le prisonnier
1. Un exemplefavoridu coursque Hart habituellement
dirigeaitavec moipeu après
la guerre.Les italiquessontde moi.

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Revub de Méta. - N« 4, 1967. 29

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J.-L. Austin

lui-même,il ne croyaitpas qu'il y faisaitcoulerl'eau chaude pendant que


le défunts'y trouvait. L'aliéné, nous l'avons entendu,était un homme
capable de sortirde lui-mêmede la baignoireet de comprendrece qu'on
lui disait. On lui avait dit d'en sortir.Un nouvel employéqui était arrivé
ce jour-là se trouvaità une baignoirevoisine et il détournaVattention du
prisonnier. Maintenant si le prisonnier,tout en sachant que l'homme était
dans la baignoire,avait ouvertle robinet,et avait tournéle robinetd'eau
chaude à la place du robinetd'eau froide,j'aurais dit qu'il y avait grosse
négligence; car il aurait dû veiller à regarder.Mais selon ses propres
déclarationsil avait dit au défuntde quitterla baignoire,et croyaitqu'il
Vavait quittée.Si vous pensez que cela témoigned'un grave manque de
précautions, alors vous estimerezle prisonniercoupable d'homicideinvo-
lontaire.Mais si vous pensez que c'est là une inadvertance qui ne s'élève
pas jusqu'à la culpabilité - c'est-à-direce qu'on appelle proprement un
accident- , alors le prisonniern'est pas responsable.
Verdict: Non coupable.

Cet exemple illustrebien deux dangerssur lesquels je veux insister.


1. L'avocat et le juge fonttous les deux très librementusage d'un grand
nombrede termesd'excuse : ils se serventde différents termescomme
s'ils étaient indifférentsou équivalents,et même ils affirment qu'ils le
sont,quand ils ne le sont pas ; et par ailleursils présententà titred'alter-
native des termesqui ne se prêtentnullementà une alternative.2. Il est
constammentdifficile de savoir avec certitudequel est l'acte que l'avocat
ou le juge suggèrentde qualifierpar une expressiond'excuse,et par quelle
expressionils suggèrentde le qualifier.La savante conclusiondont veut
nous instruirele juge, est un modèle de ces défautsl. Par contraste,
Finneys'imposecommeun maîtredu Queen'sEnglish.Il est explicitepour
chacun de ses actes et de ses états mentaux et physiques: et il emploie
correctementpour chacun d'eux des adverbes différents.

et grandesaussi. Sans doute, il va sans dire que


8. Petitesdistinctions,
des termes d'excuse ne sont pas équivalents et qu'il importe de les
employeravec discernement: il est nécessaire que nous distinguions
l'inadvertancenon seulementde choses telles que l'erreuret l'accident,
mais aussi d'expressionsplus voisines telles que, disons, l'égarement
et la distraction.Et si nous imaginonsdes situationsavec ampleur et
vivacité, nous devrionsêtre capables de décider en quels termes précis
1. Ce qui n'exclutpas qu'il puissecommuniquer sa penséed'unefaçonou d'uneautre.
Les juges semblentavoircontractél'habitudede communiquer leurpensée,et même
d'entraîner la conviction,par l'emploid'un anglo-saxonà l'emporte-pièce qui parfois
n'a littéralement aucunsens.Souhaitantdistinguer le cas où l'on faitfeusurun poteau
dans l'idée que c'étaitun ennemi - un cas donton estime qu'il n'est pas une « ten-
tativede » - de celuioù l'on vole dans unepochevideen croyantqu'il s'y trouvede
l'argent,ce qui est une « tentativede », le juge expliquequ'en tirantsur le poteau
« l'hommen'yest pourrien».

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Les excuses

il y a lieu de décrire,disons, l'action de Miss Plimsoll lorsqu'elle écrit,


si soigneusement,« CRÉMERIE » sur son beau livre de comptes tout
neuf : nous devrions être capables de discernerl'erreur ou l'inadver-
tance qui est nettement,seulement,simplementet purementune erreur
ou une inadvertance.Mais malheureusement, tout au moins au niveau
de la saisie de la pensée,nous ne passons pas outreseulementà de pareilles
distinctionsplus subtiles. Nous assimilonsmême - je l'ai vu faire -
« par inadvertance» à « automatiquement» : commesi lorsqueje dis que
je vous ai marchésur les doigtsde pieds par inadvertance,cela veut dire
que je l'ai fait automatiquement.Ou encore nous confondonsle fait de
succomberà une tentationet celui de perdrele contrôlede nous-mêmes
- ce qui constitueun bien regrettabletélescopage*.
Tout cela n'est pas tellementune leçon que l'on pourrait tirer de
l'étude des excuses, mais plutôt le véritable objet de cette étude.

9. L'expressionexacteet sa place dans la phrase. Il ne suffîtpas non


plus de fairesimplementattentionau mot « clé » : il faut prendrenote
aussi de la formeexacte et complète de l'expressionutilisée. Lorsque
nous considéronsles erreursnous avons à considérersuccessivement
« par erreur», « par suite d'une erreur», « de façonerronnée», « ce futune
erreurde », « faireune erreurde ou dans : et de », « êtreinduiten
erreur» et ainsi de suite ; lorsqu'on considèrel'intention,nous avons à
considérer« avec intention», « dans l'intentionde », « à l'intentionde »,
etc., outre« intentionnellement », et ainsi de suite. Ces expressionsvariées
peuvent fonctionner de façons tout à fait différentes - et habituelle-
ment il en est ainsi, sinon pourquoi nous encombrerions-nous de plus
d'une seule de ces expressions?
Il faut prendresoin aussi d'observerla position précise que l'expres-
sion adverbiale occupe dans la phrase. Ce qui permetde savoir évidem-
ment quel est le verbe qu'elle sert à modifier: mais plus que cela, sa
position peut également affecterle sens de l'expression,c'est-à-direla
façondont elle modifiece verbe. Comparez,par exemple:
a 1. Maladroitement,Pierre marcha sur l'escargot.
a 2. Pierre,maladroitement,marcha sur l'escargot.

1. Platon,je suppose,et Aristoteaprès lui, ont introduitdans notreespritcette


confusion, aussi regrettableà son époque et à sa manièreque la plus tardiveet gro-
tesque confusionentrela faiblessemoraleet le manque de volonté.J'éprouveune
viveinclination pour la crèmeglacée,et voilà qu'une bombeglacée est servie; on la
diviseen autantde quartiersqu'il y a de convivesà la High Table [table des profes-
seursdans un collegeuniversitaire.N. d. T.] : je suis tentéde me servirde deux quar-
tiers,ce que je fais,succombantainsi à la tentationet agissantmême,on peutl'ima-
en
giner(mais pourquoi serait-ilainsi nécessairement ?) à rencontrede mes prin-
cipes.Mais est-ceque je perdsle contrôlede moi-même ? en délire,me suis-je
mis à raflerles morceauxet à les dévorer,insensibleà laSuis-je
consternationde mes col-
lègues? Pas du tout. Nous succombonssouventà la tentationavec calme et même
avec adresse.

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J.'L. Austin

b 1. Pierremarcha maladroitementsur l'escargot.


b 2. Pierremarcha sur l'escargotmaladroitement.
En a 1 et a 2 nous décrivonsl'action dans sa totalité comme le fait
d'une maladresse,implicitementcomme un incidentsurvenudans l'exé-
cutionde quelque autre activité: mais en b 1 et b 2 c'était apparemment
son intentionque de marchersur l'escargot,ce que nous critiquonsc'est
la façon dont il exécuta cet exploit *. De nombreuxadverbes,mais nul-
lementtous les adverbes (non, par exemple,« à dessein») sont employés
de ces deux façonsdifférentes bien caractéristiques*.

10. Un certainstyle.La distinctionqu'on vient de fairedans la signi-


ficationdes adverbes est pousséeplus loin dans le cas de certainsd'entre
eux. « C'est distraitementqu'il mangea son potage » 8 peut signifier
que c'est par distractionqu'il mangea son potage, peut-êtresans songer
que cela pouvait incommoderquelqu'un, comme il arriveraits'il man-
geait distraitementmonpotage, et qu'il le feraitsans le vouloir; mais
cela signifierasouventaussi qu'il mangeait son potage d'une façonpar-
ticulièreou dans un styledéterminé- sans porterattentionà ses gestes,
hâtivement,sans prendresoin de s'essuyerle menton,et ainsi de suite.
Cela signifiequ'il mange avec distractionplutôt que par distraction.
La manièred'agir, rapide et sans façons,est appelée « distraite», on le
comprend,parce que chaque mouvementa Vallure typiqued'un acte
qu'on effectuedistraitement: mais il est difficiled'avancer que chacun
de ces mouvementsest un acte effectuédistraitement(par distraction),
ou que leur auteur est « littéralement» distrait.On a ici affaireà un cas
plus extrêmeque celui de « maladroitement», qui dans les deux usages
qu'il est possible d'en faire, constitue une descriptionlittérale d'une
manièred'agir.
Lorsqu'on analyse une expression adverbiale qu'elle quelle soit, il
vaut la peine de dépistercet usage non littéralauquel éventuellement il
se prête ; lorsqu'untel usage manifestement n'existepas, il vaut la peine
d'en examinerla raison. Parfois il est fortdifficiled'avoir la certitude
que cet usage non-littéralexiste ou n'existepas : il existe,pensera-t-on,
pour l'expression« sans soin », il n'existe pas pour l'expression« par

1. C'est un fait,la plupartde ces exemplespeuventêtrecomprisd'une autrefaçon,


si nous y mettonsdes inflexions de voix,des virgules,ou si nous y joignonscertains
contextes.Il resteque l'on peut distinguer les deux sens avec une clartésuffisante.
2. Les différences de significationqui se traduisenten anglaispar ia positionae
l'expressionadverbiale, se traduisent en françaisde préférence par une modification
dansla forme de l'expression(enl'occurrence, parexemple,de «parmala-
onse servirait,
dresse» et « avec maladresse»). Mais qu'elle se traduisesous une formeou sous une
autre,la différence de significationsubsiste,et pour Austinc'est elle qui importe.
[N.d.T.l . __
3. Cet exemplen'est pas exactementcelui que proposeAustin (« ne aie ms soup
deliberately *). Nous en proposonsun équivalentfrançais,capable d'illustrer la thèse
de l'auteur,ce que n'auraitpu faireune traductiontextuellede l'exempleoriginal.
[N. d. T.]

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Les excuses

inadvertance», mais existe-t-ilou n'existe-t-ilpas pour« sans intention» ?


Dans certainscas un mot apparenté,mais différent de l'adverbe primitif
est utilisé pour décrireun style, une façon générale de se comporter:
c'est en ce sens que nous employonspurposefully, mais jamais purposely.

11. Qu'est-cequi modifiequoi ? Le juge, dans l'affaireFinney,ne dit pas


clairementquel événementil s'agit d'excuser et de quelle façon. « Si
vous pensez que cela témoigned'un grave manque de précautions,alors
[...]. Mais si vous pensez que c'est là une inadvertancequi ne s'élève pas
jusqu'à la culpabilité - c'est-à-direce qu'on appelle proprementun
accident- alors.... » II veut dire apparemmentque Finney a pu ouvrir
le robinetd'eau chaudepar inadvertance* : veut-il dire égalementque le
robineta pu être ouvert par accident, ou plutôt que Watkinsa pu être
échaudéet tué par accident ? Et le manque de précautionsrésidait-ildans
le fait de tournerle robinetou dans le fait de penser que Watkins était
sorti de la baignoire? De nombreuxdésaccords sur le point de savoir
quelle est l'excuse qui convient et dont il nous faudrait nous servir,
proviennentde ce que nous ne voulons pas nous soucier d'établir expli-
citementce qu'il s'agit d'excuser.
Il n'est que trop indispensablede le faire, car il nous est toujours
possible en principe,et par des voies diverses, de décrire ou de nous
reporterà « ce que j'ai fait » de trente-sixfaçonsdifférentes. C'est là un
sujet beaucoup trop vaste pour qu'on l'aborde ici. Outre les problèmes
plus apparentset d'ordreplus général que pose l'emploi de termesdes-
criptifsà caractère« tendancieux», il se présentede nombreuxproblèmes
spéciaux dans le cas bien particulierdes « actions ». Devons-nous dire
qu'il lui a pris son argent,ou qu'il le lui a volé ? Qu'il fitroulerla balle
dans le trou,ou qu'il exécuta un coup roulé * ? Qu'il a dit « Entendu »,
ou qu'il a accepté une proposition? Autrementdit, en quelle mesureles
motifs,les intentions,les conventionsdoivent-ellesfaire partie de la
descriptiondes actions ? Et plus spécialementici, qu'est-ce qu'une quel-
conqueaction, ou une action, ou /'action? Car il nous est possible géné-
ralementde décomposerce qu'on peut appeler une action de différentes
manières,en différents fragmentsou phases ou étapes. Les étapes ont

1. Ce que déclareFinney est différent : il dit qu'il fitt une erreurde robinet».
Ceci est l'usage fondamental d' « erreurt : lorsquenous prenonstout simplement une
chose pour une autre,et sans pouvoirnécessairement l'expliquer.Finneyici tente
d'expliquerson erreur,en disant qu'on avait distraitson attention.Mais supposez
l'ordre« Demi-tourà droite», et je tourneà gauche: sans aucun doutele sergentme
crieraque j'étais distrait,ou que je ne suis pas capable de discerner ma droitede ma
gauche- mais je n'étais pas distrait,et je suis capable de discernerla droitede la
gauche ; c'étaitune simple,pure erreur.Comme il arrivesouvent.Ni moini le sergent
ne supposeronsqu'il s'agissaitlà d'un accident,et non plus d'une inadvertance.Si
Finneyavait tournépar inadvertancele robinetd'eau chaude,alors c'est qu'il l'eût
heurté,par exemple,en tendantle bras versle robinetd'eau froide: ce qui est une
autrehistoire.
2. Termede golf.[N. d. T.]

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déjà été mentionnées: nous pouvons démonterle mécanismed'un acte,


et décrire(ainsi qu'excuser) séparémentl'étape de l'information,celle
de l'appréciationdes faits, l'élaborationd'un projet, la décision,l'exé-
cution,et ainsi de suite. Les phases,c'est autre chose : nous pouvons dire
qu'il a peint un tableau ou mené une campagne militaire,ou bien nous
pouvons dire qu'il a d'abord tracé ce trait-ci et puis celui-là, qu'il a
d'abord dirigételle action et puis telle autre action militaire.Quant aux
fragments,c'est encore différent: un seul terme employé pour décrire
ce qu'il faisaitpeut servirà couvrirun fragmentplus ou moinsréduitou
plus ou moins vaste d'événementsqui sont à leur tour exclus de la des-
criptionplus limitéequ'on appelle « les conséquences» ou « les résultats»
ou « les effets», etc., de son acte. C'est ainsi que nous pouvonsici décrire
l'acte de Finneysoit de cette façon : il ouvritle robinetd'eau chaude, ce
qu'il fît par erreur,avec pour résultat que Watkins fut échaudé ; soit
de cette autre façon: il échauda Watkins,ce qu'il ne fitpas par erreur.
Il est bien évidentque les problèmesdes excuses,et ceux qui concernent
les différentes descriptionsque l'on peut donner des actions, sont indis-
solublementliés.

12. Uétymologie.Ce sont de telles considérationsqui finalementnous


forcentà affronter certainsdes mots les plus difficiles dans toute cette
histoiredes Excuses, des mots tels que résultat», effet», et « consé-
« «
quence », ou encore« intention», « but », et « motif». Je voudraissignaler
deux points de méthode qui sont, l'expériencem'en a convaincu, d'un
secoursindispensableà ce niveau.

Le premierest qu'un mot ne se débarrassejamais - ou alors, presque


jamais - de son étymologieet de sa formation.Le sens ancien persis-
tera toujours, imprégnantet même régissant tous les changements,
extensionset additions,qui peuvent survenirdans la significationd'un
mot. Lors d'un accidentquelque chose vous tombe dessus ; par méprise
vous prenezune chose pour ce qu'elle n'est pas ; dans Yerreurvous vous
vous agissez après avoir
égarez ; lorsque vous agissez après délibération
soupesé (et non après avoir pensé aux voies et moyens de parvenir).
Il importede nous demandersi nous connaissonsl'étymologiede « résul-
tat » ou de « spontanément», et il importede se rappelerque « intention-
nellement» et « volontairement» ont une originedifférente *.
Quant au second point de méthode que je veux indiquer,il est soli-
daire du premier.En nous reportantà l'histoired'un mot, très souvent
à son originelatine, nous retrouvonsassez ordinairement des images ou

1. Austindonnepour exemplesunwillingly et involuntarily estencore


: la différence
plus marquée(maiselle n'a pas d'équivalentfrançais)puisquele premier termeanglais
est d'originegermaniquetandisque le secondvient du latin. d.
[N. T.]

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« modèles » de la façon dont certaineschoses se passent, ou dont elles


sont effectuées.Ces modèles peuvent être assez artificielset récents,
comme c'est le cas sans doute pour « motif» ou « impulsion», mais les
types de modèlesles plus ordinaireset les plus primitifs risquentde nous
décevoir par leur excessive simplicité.Nous concevons une action très
simple,telle que pousser une pierre,comme une action que l'on effectue
par soi-mêmeet que l'on peut soi-même percevoir,et nous prenons
une telle actionpour modèle,avec ses caractèresdistinctifs : nous croyons
pouvoirparler en des termes semblables d'autres actions et événements,
et sans bien nous en rendrecompte, nous continuonsmême de parler
en ces termeslorsqu'il s'agit d'actions qui sont fortéloignéesde celles
qui servirentprimitivement à la constructiondu modèle - et qui pour-
raientnous être aussi d'un beaucoup plus grand secourssi nous les pre-
nionspour ce qu'elles sont : c'est ce qui arrivechaque foisque le modèle
déformeen réalitéles faitsplutôt qu'il ne nous aide à les observer.Dans
des cas élémentairesil peut nous arriver de voir clairementles diffé-
rencesentre,disons,« résultats», « effets» et « conséquences» et décou-
vrirnéanmoinsque ces différences cessent d'être claires,et que les mots
eux-mêmescessentd'être pour nous d'une réelleutilité,dans les cas plus
compliquésoù il nous eût été loisiblede les intervertir avec la plus grande
liberté. Un modèle doit être reconnu pour ce qu'il est. La notion de
« cause », j'imagine, était tirée de l'expériencequ'éprouvait un chacun
en accomplissant certaines actions simples, et chez l'homme primitif
n'importequel événementétait construitsur ce modèleet en ces termes:
tout événementa une cause, à savoir, tout événementest une action
accomplie par quelqu'un - sinon par un homme, alors par quasi un
homme,un esprit.Lorsque, plus tard, on prend consciencequ'il est des
événementsqui ne sont pas des actions,nous disonsencorequ'ils doivent
être « causés », et le mot nous prend au piège : nous faisonsde grands
effortspour lui attribuerune significationnouvelle, non-anthropomor-
phique, et pourtantnous redéterronsconstammentet incorporonsdans
notre analyse les linéamentsde l'ancien modèle. C'est ce qui est arrivé
mêmeà Hume, et par conséquentà Kant. En examinantun tel mot dans
son évolution historique,nous pourrions découvrir qu'il a été élargi
à des cas qui ont à présentune relation trop ténue à celui qui servit
de modèle, que c'est là une source de confusions et de supersti-
tion.
Ces mots qui évoquent des modèles à demi-oubliésou non, présentent
encoreun autre danger. Rien ne permetde supposer,et il importede se
le rappeler,que les différents modèlesemployésdans la créationde notre
vocabulaire primitifou récent, seraient tous correctementajustés les
uns aux autres commeles parties d'un même modèle ou schéma général,
celui, par exemple, de l'action. Il est possible, il est même hautement
probable, que notre assortimentde modèles en inclut certains,ou un

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grand nombre,qui chevauchentou qui sont en conflit,ou de manière


généralequi sont tout simplementdisparates1.

13. En dépit de l'observation vaste et minutieusedes phénomènes


de l'action que nous livre le langage ordinaire,des hommesde sciences
modernesont réussi, me semble-t-il,à révéler son insuffisancesur de
nombreuxpoints,ne fût-ceque parce qu'ils ont eu accès à des données
d'informationplus étendues et qu'ils les ont étudiées avec un intérêt
plus poussé, et moinsde passions,que n'avaient eu l'occasion de le faire
l'homme ordinaire,ou même le juriste. Je désire conclure par deux
exemples.

L'observation du comportementanimal révèle que, régulièrement,


lorsqu'un animal s'est engagé dans un type de comportementidenti-
fiableet rencontresur son cheminun obstacle insurmontable,il se livre
à une activité violente et désordonnée,qui est sans rapport avec son
comportementinitial,par exemple, il se tiendra sur la tête. Ce phéno-
mène accompagne ce qu'on appelle le « mécanismede déplacement» et
est bien reconnaissable.Si maintenant,sachant cela, nous reportonsle
regardsur la vie humaineordinaire,nous voyons que le « mécanismede
déplacement» y occupe une très grandeplace : encoren'avons-nouspas
de mot apparemmentpour désignerce comportement, ou tout au moins
pas de mot clair et simple. Si, lorsque nous sommes contrariés,nous
avons la tête à l'envers,alors nous n'avons pas tout à faitexactementla
tête à l'envers, comme vous savez, mais existe-t-ilune quelconque
expressionadverbialeconvenablepour remplirce rôle ? « Au désespoir» ?
Prenez encoreune conduitede « compulsion», quelle que soit la façon
dont les psychologuesla définissentexactement,par exemple, se laver
pour chasser un sentimentd'angoisse ou de culpabilité. On trouve évi-
demmentdans le parler ordinairedes allusions à cette façon d'agir -
« je sens que je dois », « je ne me sentiraispas à l'aise si je ne faisais »,
et d'autres pareilles : mais on ne dispose pas d'une expressionsatisfai-
sante pour exprimercela, si ce n'est « compulsion ». Ceci est assez

1. Ceci en guised'avertissement généralen philosophie.Lorsquenous avons affaire


à un ensemblede termes-clés, qui sontparticuliersà l'un ou l'autredomainede la phi-
losophie(tels que, par exemple,en morale,-« légitime», « bon », etc.) - il s'agit ordi-
nairementde termesqui ont une tradition nous croyonstropvolontiers, apparem-
ment,qu'il suffirait de découvrirla significationvéritablede chacunde ces termes
pourqu'ils viennents'emboîter dans
parfaitement quelque schéma conceptuel simple,
bienintégré,conséquent.Or non seulementil n'y a aucuneraisonde le penser,mais
cela irait à rencontrede touteprobabilitéhistorique,spécialementdans le cas d'une
languedérivéede civilisationsaussi variéesque la nôtre.Nous employonsvolontiers,
et avec raison,des termesqui, pourne pas êtreradicalement incompatibles, n'en sont
pas moinstout simplement disparates,qui précisément ne s'emboîtentpas ni même
ne s'accordent.Tout commenous souscrivons volontiers à des idéaux disparates,ou
sommes-nous par malheurdéchirésentreces idéaux - pourquoidoit-ilen exister
nécessairement un amalgameconcevable,l'Idéal de Vie pourl'Homme ?

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compréhensiblepuisque la conduite de compulsion,et celle qui accom-


pagne le « déplacement», ne sont pas en général d'une grande impor-
tance pratique.

Ici je m'arrêteet vous invite à poursuivre.


J.-L. Austin.

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