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réflexion

Hikikomori n’est peut-être pas


R. Roch-Suzuki
Dr Risako Roch-Suzuki
ce qu’on voudrait qu’il soit
33, avenue de la Foretaille
1292 Chambésy

Durant son séjour, il tourne longtemps


Rev Med Suisse 2012 ; 8 : 1932-4 yeux un peu tristes. Il est habillé avec
autour du feu pour ne pas toucher à des su-
une décontraction chic. Il parle avec ai-
jets sensibles qu’il veut éviter, puis lente-
sance et raconte qu’il a dû changer plu-
ment il s’ouvre. Fils unique, les parents sont
sieurs fois d’école depuis qu’il est tout
Une bagarre éclate entre adolescents mariés et ont une situation socioprofession­
petit car ça n’allait pas avec la maîtresse
dans un bus scolaire, le chauffeur ar- nelle stable, mais il y a une mésentente con­
et ses parents ne s’entendaient pas avec
rête son bus sur les rails d’un TER jugale de longue date. Il a été très proche
le directeur. Il a été expulsé d’une école,
pour intervenir, dix-huit blessés…1 La de sa mère qui a souvent été triste. Il a été
mais en fait pour lui, ce qu’il a fait n’était
violence, les incivilités des jeunes exposé, jeune, à des jeux à connotations
pas si grave que ça.
abondamment relatées par les médias font sexuelles dont il ne pouvait pas compren­
Il a obtenu son baccalauréat de justes­
parfois perdre la tête et nous font nous dre le sens et même à plus de vingt ans, il
se, dans une école privée, même avec un
prendre la tête. Devant ces moments in- reste toujours aveugle au sens de ces jeux
taux d’absentéisme important. Il a com-
compréhensibles, on se complaît à l’idée de domination sadique. Il est devenu entre-
mencé à fumer du cannabis vers treize ou
que ceux qui ne vont pas, que ceux qui temps dépendant de la «pornographie dure»,
quatorze ans, d’abord occasionnellement
posent des problèmes sont les autres ; des avec une activité masturbatoire quasi com-
avec les copains, puis régulièrement et
jeunes d’ailleurs, des immigrés, des situa- pulsive devant son écran d’ordinateur. Les
de plus en plus en solitaire. Il a eu des
tions sociales précaires, etc. relations amoureuses avec une femme réelle
amis, mais dans un cercle restreint. Il re-
De même, certains jeunes en souffrance sont difficiles et de courte durée.
gardait beaucoup la télévision et se met-
qui ne font pas de bruit, qui ne nous dé- Des projets d’avenir ont été abordés en
tait souvent devant un ordinateur.
rangent pas, qui ne dérangent pas la société, séance familiale, la confrontation avec le
A l’université, il a échoué et a refait
nous nous plaisons aussi à les imaginer ail- réel : l’université et le travail étaient mal sup-
son année. De plus en plus fatigué, il
leurs, souffrant d’une maladie au nom exo- portés et le mettaient mal à l’aise. L’entretien
n’arrivait plus à se lever et n’allait plus
tique de Hikikomori. Mais ils sont là aussi, devenait quasi insupportable. Alors, avec
aux cours, ne sortant de sa chambre que
près de nous, un ami de, l’ami du fils du, l’accord et l’aide des parents tout devenait
pour aller se ravitailler. Il ne voyait plus
mon fils… Il s’agit de collégiens ou d’univer- possible et négociable : une université pri-
ses amis, il dormait, fumait et buvait des
sitaires apparemment sans histoire qui ne vée, un certificat médical en sa faveur, des
bières dans sa chambre. Il a vécu reclus
vont plus aux cours ou au travail et qui res­ amis qui pourraient l’aider comme par ma-
au milieu des cadavres de bouteilles pen­
tent des mois, cloîtrés dans leur chambre gie et je me trouvais déstabilisée.
dant des semaines. Ses parents l’ont re-
chez leurs parents, en dormant, en jouant
pris à la maison, sans qu’il n’y ait aucun
ou en chattant avec des amis virtuels. Les
changement. Alarmés par cette situation, discussion
personnes concernées ne consultent pas
ils arrivent après une longue lutte à lui
et les parents en parlent parfois sur un tel Cette situation clinique m’amène à réflé-
faire accepter de se faire hospitaliser et
ton de banalité que nous pouvons passer à chir : comment en est-on arrivé là ? Comment
il est admis en clinique.
côté du diagnostic. s’étaient comportés Valentin tout petit et ses
Le phénomène a d’abord été décrit au parents chez nous, médecin pédiatre ou
Japon, Hiki-komori, s’écrit avec deux idéo- généraliste ? Quel genre d’enfant avait-il été,
évolution
grammes, tirer vers soi (hiku) et s’enfermer/ quel genre de parents avaient-ils été ? Je
demeurer (komoru). La prévalence et l’inci- Le premier entretien ressemble à une me demande s’il aurait hurlé en s’agrippant
dence sont difficiles à estimer, certains avan­ conversation au coin du feu, mais en fait de toutes ses forces aux parents et en pous­
cent des chiffres d’un million d’individus au c’est plus exactement comme si l’entretien sant ce cri de terreur «sans nom», «au bord
Japon, qu’il faut prendre avec précaution.2 thérapeutique tournait autour du feu. A l’en- d’une angoisse dont nous ne pouvons avoir
De par mon origine japonaise et par ma tendre, on voudrait le croire, banaliser et l’idée».5
double pratique, pédiatrique en cabinet privé s’étonner de l’agitation qui l’entoure. A l’exa- Comment les parents auraient-ils reçu ce
à Genève, et psychiatrique en milieu hospi- men psychiatrique, Valentin est adapté, co- désarroi ? Auraient-ils pu supporter la souf-
talier, je ne pouvais pas rester insensible à hérent, sans altération du sens de la réalité, france de leur enfant et la lui rendre tolé-
cette pathologie qui me semble moins exo- il a juste cette humeur un peu triste, boudeur. rable ? 6 Ou trop douloureux pour eux, ils
tique que certains auteurs semblent vouloir Les parents semblent adéquats avec des n’auraient pas su la transformer et auraient
croire.3,4 inquiétudes justifiées. souffert avec lui durant la consultation ?
Le diagnostic psychiatrique est difficile à En voyant Valentin aujourd’hui, j’ai l’impres­
poser, il consomme des substances, il pré- sion qu’il ne supportait pas, qu’il ne tolérait
vignette clinique
sente quelques critères d’un état anxio- pas, qu’il faisait des crises, des crises de
pho­bique et d’un état dépressif sans que panique et tan­trums en consultation. Qu’il
Valentin est un beau jeune homme de
l’un ou l’autre ne l’emporte. Souffre-t-il de fai­sait une réaction quasi allergique.
21 ans, charmant, charmeur, et a des
Hikikomori ? En allergologie, on aurait parlé d’un dé-

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faut d’induction de tolérance à un antigène a été chaotique malgré son intelligence. enclenché et sans l’énorme effort de sa fa-
qui cause une réaction allergique impor- L’adolescence n’a fait que révéler ce qui mille, il serait peut-être resté enfermé.
tante. En psychiatrie, on pourrait parler d’un se tramait en douce depuis longtemps, il Il me semble que, derrière cette entité, se
défaut d’induction de tolérance à la frustra- s’est satisfait tout seul, par la drogue, par cache ce que nous appelons une patholo-
tion. La similitude est frappante. Dans les des films, sans attendre, sans essuyer trop gie de la construction de l’individu, une
deux cas, il y a une composante génétique d’échecs. structure narcissique de la personnalité.
et environnementale et l’enfant ne supporte Mais aujourd’hui, plus qu’hier, il est Celle-ci peut se manifester de différentes
pas. conscient et souffre du manque de l’autre, manières, allant d’un aspect névrotique pho­
Les allergologues ont une explication qui ne peut plus être les objets parentaux bique, jusqu’à des aspects plus psychoti­
physiopathologique : c’est la balance entre d’autrefois. Il finit par apprécier le cadre ques.
les lymphocytes T Helper1 et T Helper2 avec hospitalier mais, pour venir aux entretiens S’il y a la construction, la structure de l’in-
l’aide des lymphocytes T régulateurs qui va individuels, il doit engager une lutte avec dividu qui est touchée, alors on pourrait
déterminer la tolérance. Les antigènes peu­ lui-même pour quitter sa chambre et aller à comprendre pourquoi les traitements anxio­
vent être rendus tolérables selon les pré- la rencontre de l’autre. Les activités de grou­ lytiques, antidépresseurs, neuroleptiques
sentations. pe où il doit partager le thérapeute, n’être sont comme les antihistaminiques ou les
De même, certains événements de vie qu’une partie d’un groupe sont plus diffi- corticoïdes utiles mais d’efficacité limitée.
peuvent être rendus tolérables par ceux qui ciles, sauf s’il trouve un autre patient avec Comment rééquilibrer la balance Th1/
prennent soin de l’enfant. Bion a appelé ce qui former un couple confondu. Th2 ? Comment rééquilibrer la partie narcis­
mécanisme, la capacité de transformation. Aujourd’hui, il ne peut plus être un enfant sique de la personnalité avec la partie saine ?
L’enfant tout petit est entouré d’éléments/ ni pour ses parents, ni pour la société, ni Les allergologues tentent d’induire une
sensations confus qu’il ne peut encore nom­ pour lui-même. Il est devant le paradoxe : il tolé­rance par la désensibilisation. Certains
mer, appelés bêta. Il n’arrive pas à les méta- ne peut tolérer la frustration, la séparation, psychothérapeutes tentent d’induire une
boliser sans l’aide de quelqu’un qui va les d’être lui, seul, insuffisant, mais en même tolérance, c’est-à-dire limiter la destruction
lui transformer en éléments alpha-métaboli- temps, à cause du temps, il doit être un et aller vers la vie, par la psychothérapie en
sables.7 Cette notion s’entrecroise avec le adulte, c’est-à-dire être capable d’accepter touchant à l’archaïque dans le transfert.
concept de la rêverie maternelle, dans le sa finitude. Devant l’immensité de ce qui Comme toute désensibilisation, une désen­
stade de la préoccupation maternelle pri- sépare ces deux états, avec l’angoisse qui sibilisation à la frustration est un travail lent
maire. La mère va, dans sa rêverie mater- en découle, il s’enferme dans sa chambre, et minutieux. Dans certains cas graves,
nelle, transformer son mal-être en quelque comme le tout petit enfant qui ferme les l’initiation du traitement peut se faire en mi-
chose de viable.8 Elle s’adapte aux besoins yeux. lieu hospitalier pour faire face aux réactions
de l’enfant au plus près, par un jeu d’identi- Comme un tout petit enfant, il vient d’utili- violentes.
fication à ce bébé. A cette étape très pré- ser un mécanisme de défense archaïque Valentin est un patient fictif, mosaïque de
coce de la vie, le bébé doit pouvoir avoir l’il- de clivage et de déni de façon massive qui plusieurs jeunes patients que nous avons
lusion qu’il crée ce dont il a besoin, dans permet de penser à un trouble dans la eus à la clinique, mais représentatif des jeu­
des soins et un holding rassurants. Puis, structure de sa personnalité.10 Une partie nes patients en mal d’engagement dans une
pro­gressivement, la mère doit apprendre à de lui, appelée la partie narcissique, tournée vie d’adulte, avec des relations amoureu­ses,
le frustrer, à se séparer de lui, sans que le vers lui-même, qui ne peut accepter la une activité professionnelle ou estudiantine.
sentiment d’exister du bébé soit altéré.8 moindre frustration, cohabite avec une par- Dans cette clinique, 12% des patients hos-
Cela ressemble à une induction de tolé- tie saine, adulte, appelée objectale tournée pitalisés avaient moins de 25 ans et 80%
rance. vers l’autre. Ces deux parties existent chez de ces jeunes patients souffraient de la dé-
Naturellement, il faut aussi considérer tous et une balance se fait entre les deux. pendance, des troubles de l’humeur, d’un
l’équipement génétique de Valentin. Lorsque la partie narcissique est majori- trouble de la personnalité ou d’une combi-
S’il ne supporte pas, si on ne peut pas le taire, comme cela semble être le cas chez naison de ces pathologies. Beaucoup de
rendre tolérant, on lui évite ou il va éviter. Valentin, il y a une pathologie avec des ma- ces jeunes avaient un peu de Valentin et au-
L’éviction est déjà compliquée pour les ca- nifestations variées. Comme la balance en cun n’était japonais.
cahouètes, mais pour les difficultés de la allergologie entre les lymphocytes : si les
vie, cela devient quasi impossible sans dé- lymphocytes Th2 l’emportent, il fera des
conclusion
formation de la réalité. Chez le médecin, un réactions allergiques.
tout jeune enfant peut fermer les yeux pour La définition de Hikikomori est une vie Il me semble que Hikikomori, «tirer vers
se couper du monde. Le monde n’existe focalisée sur la maison, sans intérêt ou désir soi et demeurer», reflète un comportement
alors plus pour lui pour de bon. En fermant d’aller à l’école ou de travailler durant plus nouveau d’une personne souffrant d’une
les yeux, l’enfant fait disparaître le médecin de six mois. Sont exclus, ceux qui souffrent pathologie de la structure de la personnalité
contre toute logique. de schizophrénie, de retard mental et d’au­ en mal de s’engager dans la vie d’adulte.
Valentin ne tolère pas la frustration d’être tres maladies mentales et ceux qui ne tra- Cette pathologie est indépendante de la
séparé, d’attendre, de ne pas pouvoir. Ce vaillent pas ou qui ne vont pas à l’école, nationalité. Elle a d’abord été décrite au
sont pourtant des étapes nécessaires pour mais qui gardent des relations humaines Japon, et des études anthropologiques,
­
quitter la toute puissance infantile.9 Il fait des (des amitiés). sociologiques, psychologiques sont néces­
réactions violentes à chaque étape de sa On ne peut parler de Hikikomori chez saires pour savoir pourquoi cette forme de
vie, il fait une carrière d’intolérant à la frus- ­Valentin, car il a été amené à être hospitalisé manifestation est plus fréquente dans ce
tration, comme on peut faire une carrière avant les six mois qui permettent de poser pays. Est-elle signe du lieu et de sa culture
d’allergique. Dès la maternelle, la scolarité le diagnostic. Mais le processus était bien ou signe des temps ?

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Ces jeunes patients, présentant une pa-
Bibliographie
thologie de la structure de la personnalité,
ne répondent que partiellement aux traite- 1 Fait divers, le 14 décembre 2010, Yonne, France. chez l’enfant. Paris : Payot, 1989.
2 Koyama A, Miyake Y, Kawakami N, et al. Lifetime 6 Bion WR. Attaque contre la liaison. In : Réflexion faite.
ments médicamenteux et ils nécessitent en
prevalence, psychiatric comorbidity and demographic Bibliothèque de la psychanalyse. Paris : PUF, 1983.
plus un traitement psychothérapeutique long correlates of «hikikomori» in a community population in 7 Bion WR. Aux sources de l’expérience. Paris : PUF,
et patient. Japan. Psychiatry Res 2010;176:69-74. 2003.
 3 Teo AR. A new form of social withdrawal in Japan : 8 Winnicott DW. Le bébé et sa mère. Paris : Payot,
A review of Hikikomori. Int J Soc Psychiatry 2010;56: 1992.
Remerciements 178-85. 9 Winnicott DW. De la pédiatrie à la psychanalyse.
4 Teo AR, Gaw AC. Hikikomori, a Japanese culture- Collection science de l’homme. Paris : Payot, 1989.
Aux Drs N. Gervasoni, psychiatre à la Clinique La 10 Bion WR. The differenciation of the psychotic from
bound syndrome of social withdrawal ? A proposal for
Métairie, Nyon, P. Eigenmann, allergologue, pédiatre DSM-5. J Nerv Ment Dis 2010;198:444-9. the non psychotic part of the pesonnality. In : Réflexion
à l’Hôpital des enfants, Genève et A. Abela-Garcia, 5 Winnicott DW. Intégration du Moi au cours du dé- faite. Bibliothèque de la psychanalyse. Paris : PUF, 1983.
pédopsychiatre-psychanalyste, La Croix-de-Rozon, veloppement de l’enfant. In : Processus de maturation
pour leur lecture.

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