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Jean-Luc Nancy

Sexistence
Accompagné d'unfrontispice
de Miquel Barce/6

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Galilée
I.:ÉDIT!ON ORIGINALE DE SEXISTENCE A ÉTÉ TIRÉE À JO EXEMPLAIRES
NUMÉROTÉS DE 1 À 10, ENRICHIS D'UNE PAGE AUTOGRAPHE DE I.:AUTEUR
ET SIGNÉS AU COLOPHON PAR JEAN·LUC NANCY ET MlQUEL BARCEL6

©Miquel Barcel6, 1.017, pour le frontispice

© 2017, ÉD!TIONS GALILÉE, 9, rue Linné, 75005 Paris.

En application de l a loi du li mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement


ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l'éditeur ou du Centre français
d'exploitation du droit de copie (cFc), 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

ISBN 978-2-7186-0952-2 fSSN 0768-2395


www.edito
i ns-galilee.fr
Jean-Luc Nancy

Sexistence
Accompagné d'unfrontispice
de Miquel Barce/0

x-..x
)(iii
Éditions Galilée
Oe remercie pour leurs lectures et leurs conseils Cécile Bour­
guignon, Rosaria Caldarone, Ariane Chottin, Zeynep Direk,
Mathilde Girard, juan-Manuel Garrido et Hélène Nancy)
Préliminaires

de rien autant que de ça plus nous en jouissons


plus nous en vientfatale concupiscence 1

Fatalité?

À tout genre de sexe appartiennent des prélimi­


naires: on approche, on considère, on flaire, on se laisse
approcher, effleurer, flatter aux divers sens du mot. Les
Latins ont eu un mot, blandiri, que les langues latines
ont longtemps conservé, où la caresse se mêle à la pa­
role, l'une faisant l'autre et sinueusement cherchant

1. Librement adapté de" Unaqu� res haec est, cuius qrJam plurima
habemttS! Tam magis ardescit dira cupp�din� pectus », Lucrèce, D�
natura rerum, N, 1089-1090. « C'est le seul cas, en effet, où plus
nous possédons, plus notre cœur s'embrase de désirs furieux» (tr. fr.
A. Ernout); «et c'est bien le seul cas où plus nous p ossédons,/ plus
notre cœur brûle d'un funeste désir'' (tr. fr. J. Kany-Turpin) ; • de
cette chose seule on voit que plus on al et plus vous ard le cœur
son funeste désir » (tr. fr. B. Pautrat, à nouveau citée plus loin).

11
à se confondre dans le silence du baiser. Montaigne
parle des << immodérées et enchanteresses blandices de la
volupté1 ».

Il arrive qu'on passe outre et que sans préalable ni


précaution on aille droit au but : ce n'est pourtant pas
sans que cette transgression ne constitue elle-même une
approche par défi, une façon superbe de déclarer qu'on
peut et qu'on veut s'en passer. On désigne alors d'autant
mieux le seuil dont il s'agit. Car les liminaires relèvent
du seuil, ils se font sur le seuil, et ce qui les précède
doit ménager et apprêter l'accès au seuil. Les blandices
et les baisers non seulement préparent un accès mais
ils l'engagent, ils l'éprouvent, ils l'anticipent même.
Aussi les préliminaires font-ils déjà partie de ce
qu'ils précèdent, préparent, different e t devancent en
même temps. C'est au moins le cas des préliminaires
sexuels mais il faudrait examiner si cela ne vaut pas de
tout préliminaire et s'il ne s'agit pas toujours d'une
modulation de ce caractère qui ressort plus propre­
ment dans le sexe : une anticipation qui ne profile pas
seulement mais qui précède ou qui revêt le caractère
précoce d'une jouissance prématurée au regard d'un
coït accompli.
Reste à savoir ce qu'est au juste l'accomplissement
en question : la possibilité de la fécondation ? celle
d'un partage du jouir ? Dans quel ordre de finalité,
de destmation, d'égarement ou de confusion nous
trouvons-nous ?

l. Montaigne, Essais, III, 7.

12
Nous sommes en vérité au point crucial de ce qui
se nomme « le sexe » ; non les différences de sexes, ni
les sexualités difé
f rentes, mais le sexe en lui-même,
c'est-à-dire en tant qu'acte et non en tant qu'organe
ou fonction. En tant que ça se passe - de quelque
façon que ce soit, comme rapport ou comme attente,
comme jouissance ou comme déception. En tant que
ça demande à se passer, que ça demande à se faire non
pas comme un besoin doit être satisfait mais comme
une poussée s'exerce, comme une excitation s'excite,
s'exalte, s'exaspère et pour tout dire - en ne disant
peut-être plus rien -sexiste: se lève et se propulse dans
l'existence en tant que l'un au moins de ses plus éner­
giques ressorts - pourtant aussi bien le moins néces­
saire, le plus excédent (sinon même excédant).

L'organe accueille donc !tt dijfrrence de l'étranger dans


mon corps, il est toujours l'organe de ma déperdition et
ceci est d'une vérité si originaire que ni le cœur, organe
centrai de la vie, ni le sexe, organe premier de la vie, ne
sauraienty échapper. [. .}L'homme vrai n'a pas de sexe
.

car il doit être son sexe. Dès que le sexe devient organe,
il me devient étranger, il m'abandonne d'acquérir ainsi
l'autonomie arrogante d'un objet enflé et plein de soi.
Cette enflure du sexe devenu objet séparé est une sorte de
castration. [ }L'organe, lieu de la déperdition parce
. . .

que son centre a toujours laforme de l'orifice. L'organe


fonctionne toujours comme embouchure1•

1. Jacque� Derrida, L'Écritur� �t la Difftrma, Parsi , Le Seuil,


1967, p. 279-280 (Ü s'agit d'un commentaire d'Artaud).

13
Le point crucial, c'est bien ceci: que le sexe soir une
exigence er un excès, que sa demande jamais assouvie
-car elle n'est pas destinée à l'être- s'annonce dans
la difficulté du mot dira tel que l'emploie Lucrèce :
rerme d'augure, désignant un présage funeste mais
aussi la puissance d'une fureur. Fureur elle-même
faste et néfaste, augure de faveur et de frayeur puisque
-c'est ce que Lucrèce développe-ce qui l'apaise la
déchaîne encore et elle se retrouve toujours sur son
propre seuil. Telle est sa fatalité :

Désir de pain et d'eau se comble aisément


Mais d'un visage humain et d'un teint éclatant
le corps, pour en jouir, n'a que des simulacresl
ténus, espoir pauvret que vent souvent emporte.
Tout comme l 'assoiffé, en rêve, cherche à boire,
mais sans eau pour éteindre en ses membres L'ardeur,
aux simulacres d'eau court et sëchine en vain
et puis, en plein torunt, meurt de soifen buvant,
de la mêmefaçon c'est par des simulacres
que Wnus, dans L'amour, s'amuse des amants :
ils ne se Lassent pas de contempler ce corps
mais quant à arracher, en s'aidant de leurs mains,
la moindre pellicule aux membres délicats
sur lesquels on les voit, dans Leur incertitude,
errer de tout leur corps, ils en sont incapables.
Quand enfin sont unis les membres, qu'ilsjouiss ent

1. Ce mot désigne ici les images qui se détachent en fines pelli­


cules des objets pour venir toucher nos yeux. Quatre vers plus loin
il prend le sens d'illusion.

14
de la fleur de la vie, que le corps sent déjà
l'avant-goût des plaisirs, que Wnus se prépare
à jeter la semence en des champsféminins,
ils st clauent corps à corps, avides, de leur bouche
mélangeant la salive, ils souJ!ùnt dans la bokLhe
où s'impriment leurs dents, et tout cela en vain :
il ny a rien ici qu'ils puissent arracher,
et quant à pénétrer, quant àfaire passer
tout feur corps dans un corps ils en sont empêchés.

Ce que bien plus tard Bataille désignera comme la


comédie érotique est déjà mis en scène ici, et comme
le drame que cette comédie désigne en réalité pour
Bataille lui-même - le drame ou peut-être, nous essaie­
rons d'y revenir, la tragédie au sens le plus puissant du
terme : celui du sens s'accomplissant dans le passage
à la limite du sens lui-même, selon sa plus propre
fatalité.

Ce passage, lorsqu'il n'est pas le trépassement de la


mort, est celui du sexe - ou celui du langage. Car ce
dernier expose ce que le sexe sans langage se contente
d'imposer : une poursuite interminable, une course
qui court après son propre cours1•

1. Shoshana Felman écrit : « I.:acte sexuel humain connote cou­


jours l'acte de langage - acte par excellence du corps parlant, qui
ne subsiste qu'en tant qu il parle, et qui ne peut savoir si lui-même,
'

ou le feu qu'il transporte, est bien réellement une « chose , ou


seulement un «évènement"? [. ]l'acte sexuel, chez l'être parlam
. .

pourrait n'être qu'un acte de langage [ ] ? "· Le Scandale du corps


...

parlant, Paris, Le Seuil, 1980, p. 157.

15
Ce cours se relance et se redemande lui-même car
il n'a pas de fin : il ne passe nulle part, il s'éprouve
et s'approuve en son passage même. Lucrèce discerne
très bien ce qui se passe ; il poursuit, dans une hâte ou
une pression prosodique qui semble elle-même s'es­
souffler devant et dans ce qu'elle dit:

Or c'est là dirait-on ce qu'à présent ils veulent,


on les voit s'escrimer avec avidité
jusques à se souder par lesjoints de Wnus
lorsque la volupté, deforce, liquéfie
leurs membres secou!s.

« Dirait-on : videntur, les amants paraissent et


»

de fait ils paraîtront toujours chercher une union à


laquelle ils échouent, et pourtant le retour inépuisable
de la fureur érotique finit par montrer qu'ils cherchent
aussi bien-voire plutôt -leur propre avidité renou­
velée et les secousses qu'ils partagent - ce que plus
loin Lucrèce nomme les communia gaudia, les joies
partagées 1•
Si on peut oser : la comme-union. Ils paraissent
vouloir l'union, mais ils veulent son simulacre-sinon
sa simulation- par quoi se relance l'ardeur qui donne
le plaisir si vif du désir dans son élan. Aussi

1. Peut-être y a-t-il un plaisir au partage lui-même : à l'amitié


(si importante pour Épicure), à la fête, au festin ou au banquet, a u
spectacle... Mais le plaisir du partage (ou de la communication) fait
place dans le sexe au partage du plaisir, lui-même peut-être impar­
tageable. Ce motif formera ici une basse continue.

16
Quand enfin Le désir
amassé par les nerfs a jailli au-dehors,
un court arrêt se fait dans l'ardeur violente;
puis la rage renaît, revient cetteforeur
où ils ne savent quoi ils désirent toucher.

Libération ?

Il y a une fatalité du sexe, et qui tout d'abord paraît


former une impasse ou une butée : il ne parvient pas à
une fin durable et il redemande sans cesse un dû qu'il
n'obtient au mieux que pour un instant. Mais la fata­
lité n'a pas seulement le sens d'une condamnation :
elle signifie ce qui est dit, prononcé et annoncé, ce qui
donne le ton. Le ton est ici celui d'une tension qui ne
sait même pas vers quoi elle tend vraiment, ce qu'elle
veut atteindre et toucher contingere : avec quoi elle
-

veut se rencontrer, à quoi se frotter, à la contingence


de quel contact elle aspire.
C'est-à-dire que le sexe ignore ce qui proprement
est en jeu dans le toucher : il en est fait, de part en part,
et il ne fait que ça (le tact, la proximité, l'intimité, la
dextérité, l'effleurement, la caresse, l'émoi, l'ébranle­
ment, le trouble) mais il n'en connaît que l'élan, la
poussée, la démangeaison, la faim, l'appétit. Il ne sait
rien d'autre, ni d'où ça vient, ni où ça va. Sinon que
ça l'agite, ranime et l'excite. Il trouble et en troublant
se trouble lui-même ; il égare et il s'égare - même la

17
fin la plus manifeste, celle de faire des enfams, n'est
pas bien clairement reliée à la violence de son appel.
Si ce dernier devait être compris comme la ruse d'une
raison biologique, on comprendrait mal d'une part
l'ignorance si large du sexe sur lui-même et d'autre
part toute son habileté à se détourner, quand il le veut,
de la procréation.
Le sexe se connaît aussi peu qu'il s'éprouve avec puis­
sance et insistance. C'est aussi pourquoi il demande
des préliminaires pour passer à l'inconnu, pour se
livrer à s a fatalité et à sa contingence : faire l'amour
n'est jamais plus assuré que déclarer l'amour. Quand
on le déclare on sait seulement qu'on est emporté
et qu'on ouvre une perspective sans fin ; quand on
le fait, il en va de même, à ceci près qu'on peut se
représenter une fin -alors même qu'on ne sait pas
de quoi ni en quoi ou comment elle sera vraiment
une fin. Aussi faire l'amour peut-il toujours engager
à le déclarer, cependant que le déclarer engage en
principe à le faire.
La fatalité se révèle ambiguë : l'amour promet tout­
et le sexe par surcroît ; le sexe promet une fin, mais en
se cachant qu'elle pourrait s'infinitiser. Toute promesse
1 ' 'A )
est exposee a n etre pas tenue : c est sa nature meme.
A

Mais ici chacune des promesses est suspendue à ce


qu'elle recèle d'exorbitant : un accomplissement qui
excède l'achèvement, la complétude ou la complétion.
Ce qui en fait d'une certaine manière une promesse
de promesse: l'amoureux promet qu'il promettra sans
fin, l'amant promet un plaisir sans mesure.

18
C'est presque la même chose et pourtant cela se
sépare ou du moins se divise puisque le sexe peut se
proposer circonscrit - à une durée, à un contexte, à
un type de rapport - ce que l'amour exclut par prin­
cipe. Cette division elle-même prend des formes et des
allures très diverses selon les cultures. Il semble bien
pourtant que le plus souvent quelque chose se joue de
cette division instable, même là où ce que la culture
occidentale a promu comme « amour » se trouve plutôt
déplacé en lien d'appartenance conjugale ou familiale.
La force du désir - de ce désir qui polarise toutes les
valeurs possibles du mot « désir - se manifeste avec
>>

ou sans forme affective, spirituelle ou sociale. C'est


même ce qu'appelle d'abord l'énoncé du mot « sexe »
isolé, livré dans sa nudité : une violence de convoi­
tise, d'avidité, un rut, un appétit fougueux, une véhé­
mence ou une exigence liées à des représentations de
luxure, de lascivité, voire de vice ou de bestialité (aussi
bien qu'aux sourires, aux rires ou aux ricanements qui
s'en défendent).

On me dira que nous n'en sommes plus là, que la


libération sexuelle nous a délivrés de ces images d'excès,
de démesure, d'obsession et de frénésie liées à des
montages dramatiques, périlleux ou malsains. Le sexe
serait désormais le nom de pratiques reconnues dans
leur caractère à la fois secret et exposé, dont il convient
de prendre soin, de favoriser l'épanouissement, .d'en-

19
tretenir la vitalité. Émancipées des contraintes civiles
et religieuses, ne relevant que de dispositions et de
choix personnels, les sexualités seraient analogues
aux activités et préférences sportives, touristiques ou
esthétiques. Au reste, ces registres se recoupent à plus
d'un égard dans une sorte de multimedia voluptueux
où l'orgasme en réalité virtuelle se mêle aux sex toys
à emporter en voyage vers des plages à cocotiers ou
aux tests psychologiques qui vous révèlent quel amant
vous êtes, comment vous pouvez mieux exciter vos
partenaires ou faire durer votre couple.
Il est bien clair que cet éréthisme de magazine et
ce priapisme worlwide composent les symptômes élo­
quents d'un asservissement plutôt que d'une libéra­
tion. On peut et on doit se réjouir de ce que soient
effacées les formes d'interdit, de répression, de discri­
mination et de culpabilité qui avaient contraint les
mœurs d'un autre âge. Il n'en reste pas moins que cette
émancipation, comme d'autres, ne sait pas vraiment
de quoi ni vers quoi elle s'est libérée. En témoigne
la fébrilité avec laquelle cette libération s'affaire à
promouvoir un sexe qu'elle ne cesse de montrer fragile,
délicat, complexe et fuyant.
Une critique presque aussi répandue et presque
aussi « marchandisée » que la pornographie elle­
même dénonce cette société de jouissance consumé­
riste et de consommation sexuelle. Le mot et l'idée
de la « jouissance)) y sont ravalés à la misère de l'avi­
dité dévoratrice, à la triste recherche d'une insatiable
satisfaction. On décèle les ravages d'un ego réduit à sa

20
propre réplétion et la transformation du capitalisme
en boulimie spéculative et en engorgement financier ­
par étranglement du modèle consumériste lui-même
- donne la toile de fond d'une civilisation vouée à se
gaver comme une oie pour finir comme l'oie étouffée
dans sa propre graisse.
De fait, à côté de la spéculation financière et de
la frénésie énergétique se détachent deux régimes
de surconsommation : celui du sexe et celui de l'art.
C'est-à-dire deux régimes placés l'un et l'autre sous
le signe de ce qu'on pourrait appeler une nomina­
tion exponentielle : en disant « sexe ou en disant
»

« art » je nomme moins quelque chose qu'un au-delà


de toute chose. Je nomme une sorte de chose-en-soi
ou de parousie, de présence absolue, de plérôme ou
de pléthore - plénitude, comble, rassasiement infini,
principe de plaisir illimité. Le plaisir se révèle dans sa
plénitude de désir : il est moins ce qui charme et séduit
• ) • • A \ • \
que ce qut s excite sot-meme a se poursutvre, a ne pas
cesser de s'intensifier.
rart est libéré de ses propres formes (la (( beauté ))
ne vaut que violée) tandis que le sexe est libéré de
ses hontes, secrets et mystères. réconomie, elle, est
libérée de ce que Marx nommait le fétichisme de la
marchandise puisque le fétiche (la valeur d'échange)
s'identifie très clairement à la valeur d'usage, ou l'ab­
sorbe, et réciproquement. Il se produit une mise à nu
générale, et même une mise à nu d'emblée obscène,
dépourvue de la pudeur qui est la forme de la force
sexuelle.

21
L'espèce s'enivre de sa sexualité : à ce point-là, et
toujoursplus, c'est surprenant. Envie dëtre... ce qu'elle
est, à savoir sexuée : affichant à tous ses panneaux et
réclamant ses caractères sexuels, se représentant sa diffé­
rence sexuelle comme s'ils n'avaientpas encore assez« su
qu'ils étaient nus » 1•

Nous serions donc libérés d'une part de ce qui


pesait, réprimait, masquait et trompait - mais aussi
d'autre part de ce qui posait, insérait dans un ordre
et donnait un sens (fût-il mystérieux ou inquié­
tant). Cette double délivrance est complexe et même
obscure dans son intrication. Un des côtés ne peut pas
se débarrasser de l'autre. On ne peut ni se contenter
de « jouir sans entraves comme le disait cet appel
»

de Mai 68 qui d'ailleurs n'était en rien un slogan


-

consumériste mais une pro-vocation à penser - ni se


contenter de supposer que la mise à nu en question
serait une réalité élémentaire livrée à la discrétion de
la machine techno-économique qu'on croit pouvoir
enfermer sous une notion de « biopouvoir ».

Tout cela est trop élémentaire, précisément. Or


l'élémentaire est toujours une abstraction. De même
la nudité, considérée comme un pur dépouillement,
est une abstraction. Tout dénudement fait signe vers

1. Michel Deguy, L'Énergie du désespoir, Paris, PUF/Collège


international de philosophie, 1998, p. 112.

22
un dénudement plus intime encore, peut-être sans
fond ou inatteignable. Ce qui veut dire aussi que les
façons de réagir à la<< libération sexuelle ll, qu'elles se
veuillent éthiques, politiques ou esthétiques, ne sont
justement que des« réactions».

Philosophie ?

C'est à ce point que les préliminaires commencent


à devenir liminaires, c'est-à-dire à passer le seuil, à se
tenir au moins sur lui ou en lui, dans son accès. Nous
ne pouvons pas ne pas sentir qu'autre chose est en jeu
que ce qui se dit si mal aussi longtemps que ça se dit
en termes de libération ou bien de délivrance ou de
dégagement de la libération elle-même.
De toute évidence il faut poser ici deux constats :
le premier est celui selon lequel la considération
ouverte et comme naturaliste du sexe ne date pas
du tournant consumériste et mondialisé de l' éco­
nomie politique technique et libérale. Elle a précédé
de longtemps : au moins de deux siècles'. Le second
constat est en revanche celui qui nous rappelle que
le sexe a joué un rôle philosophique majeur et exem­
plaire au premier moment de la philosophie avant de

l. Ou à partir de ce que Robert Muchembled nomme« la muta­


tion érotique du xvm• siècle " (L'Orgasmt tt l'Occidmt, Paris, Le
Seuil, 2005, p. 165).

23
très vite quitter ce rôle au point de l'oublier ou de le
restreindre à presque rien.
Reprenons et déplions un peu ces deux données
qu'il est impossible de méconnaître.

1.
La première nous expose la courbe tendue d'un
mouvement, d'un élan et d'une insistance qui
vont au moins de Sade et Fourier jusqu'à Freud en
passant par Krafft-Ebing et l'Anthropophyteia1• Pour
ses contemporains, Freud était moins l'inventeur de
l'« inconscient que celui du sexe - inventeur au
>> « »

sens où ce mot désigne celui qui trouve un objet aban­


donné, une épave, un trésor.

[Mme Apley interroge son mari sur un livre que


lit leur fille, écrit par un certain Dr Freud :]
- De quoi s'agit-il ?
- IL s'agit de l'esprit et des relations humaines qui
l'affectent.
- Lesquelles ?
- C'est difficile à expliquer { }. je me résous à
. . .

utiliser un mot jamais employé devant vous. Il semble


que Le thème de ce livre soit Le sexe.

1 . Pour rappel : le premier fut l'auteur d'une très fameuse Psycho­


pathia sexualis (1886) ; la seconde intitule un recueil de documents
populaires, récits, contes, expressions de nature sexuelle, publié
régulièrement à partir de 1859 jusque dans les débuts du XX'" siècle.

24
[Mme Apley émet un petit bruit de gorge avant de
dire:] Commentpeut-on écrire tout un livre sur.. . ça1 ?

Qu'était donc cet objet abandonné ? c'était bien


moins la sexualité que l'énergie qui la sous-tend et la
traverse. Lentreprise freudienne est de manière essen­
tielle une énergétique. Ce qui se détermine comme
pulsion, sous au moins deux espèces différentes (de
plaisir et de destruction), tient sa force d'une « énergie
déplaçable qui, en soi indifférente, peut venir s'ajouter
à une motion qualitativement différenciée, érotique
ou destructrice, et augmenter son investissement
total ». Et Freud ajoute aussitôt : Nous ne pouvons
(<

absolument pas nous passer de l'hypothèse d'une telle


énergie déplaçable2 ».

Il ajoure plus loin qu'il peut supposer que cette


énergie est issue de la « réserve de libido narcissique »
c'est-à-dire de « l' Éros désexualisé » . Cet Éros singu­
lier n'est « désexualisé » que pour autant qu'il ne se
tourne pas encore vers un dehors. Il est aussi bien
« présexuel ». Mais il n'en est pas moins « Éros et cet »

Éros constitue la réserve, la provision ou la ressource

l. Dialogue du film The Late George Apley (Un mariage à


Boston), réalisé en 1947 par Joseph L. Mankiewicz. À l'instar de
cette citation, des inclusions ou des intrusions littéraires, narratives
ou poétiques, se produiront au long de mon propos comme relais,
des allusions ou des suppléments tournés vers ce que l e seul discours
ne suffit pas à énoncer ou plutôt à annoncer. Tout ici est suspendu à
un désir de dire ce que le désir exprime ou éprouve outre les mots.
2. Le Moi et Le ça, tr. fr. J. Laplanche dans Sigmund Freud, Essais
de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 215.

25
préalable (Vorrat) d'une existence pulsionnelle diffé­
renciée et dirigée vers d'autres êtres (ou « objets») que
le « moi » attaché à la masse du « ça » (Freud précise
que cette énergie est « probablement en activité dans
le moi et dans le ça»). On se trouve ici dans l'origine
ou le principe, dans l'archéologie la plus ancienne de
ce que nous nommons volontiers « un sujet », ou de
ce que Heidegger nomme Dasein : l'existant qui ouvre
son propre « là », son monde et sa façon d'y être.
Freud dira plus tard que les pulsions sone ses
mythes, en ce sens qu'elles reposent sur les hypothèses
ou sur les fictions qui sont le lot de toute pensée de
l'origine. J'y reviendrai. Considérons pour le moment
seulement ceci : Freud invente) il trouve une origine
à l'abandon. Dieu, pour lui donner son nom, le très
ancien « premier moteur » développé en « créateur »
et en << source de vie », ce Dieu dont Nietzsche a
compris que notre métaphysique et notre science l'one
tué, laisse la place à une énergie inassignable, indéter­
minée, mais qui pousse et qui pulse, qui impulse le
monde et nous en lui, à lui 1•

2.
Nous touchons ainsi à la seconde donnée : ce que
Freud nomme « métapsychologie >> à l'exemple de la

1. Que l'invention de Freud soie le plus proprement relative


à l'Éros, il fallait encore le rappeler il n'y a pas si longtemps, de
l'intérieur même de la psychanalyse. Voir André Green, Les Chaînes
d'Éros. Actualité du sexuel, Paris, Odile Jacob, 1996.

26
« métaphysique » ouvre un nouveau registre qui, par­
delà le psychisme, concerne l'être ou l'existence.
Nombreux furent les philosophes qui ne virent dans
la psychanalyse, jusque dans les années 1950, qu'une
réduction de l' anthropologie à la sexualité. C'était ne
pas voir que la réduction était en fait une extension,
une amplification de l'exploration et du désir philoso­
phiques (ou métaphysiques). Là où un Être Suprême
semblait fournir une origine- et semblait seulement,
car il créait autant de difficultés réelles que d'appa­

rentes réponses -l'archaïque exigeait qu'on l'envisage


avec la rigueur qùexige ce en amont de quoi il n'est
pas question de remonter. rÉros de Freud n'est pas
un dieu, c'est un démon en ce qu'il nous met au défi
de nous mesurer avec une énergie impossible à capter
et à assigner - une force aussi impétueusement libre
(donc pas « libérable ») qu'impérieusement attirante
(«fatale» comme un appel irrésistible).

[ . } avec Les hésitations héroïques du voyageur


.

qui entreprend une exploration ou du désespéré qui


se suicitk, défaillant, je me frayais en moi-même une
route inconnue et que je croyais mortelle, jusqu'au
moment où une trace naturelle comme celle d'un coli­
maçon s'ajoutait aux fouilles du cassi s sauvage qui se
penchaient jusqu'à moi1•

1. Marcel Proust, À la recherche du tempsperdu, t. I, Paris, Galli­


mard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1954, p. 158.

27
Or c'était au daîmon Éros que le Socrate de Platon,
instruit par Diotima1, attribuait le pouvoir singulier
entre tous de susciter le désir et de lui donner une
impulsion capable de s'enlever jusqu'aux plus id�ales
beautés. Freud n'a pas cessé de se réclamer de cet Eros.
Il a même tenu à souligner l'archéologie possible de
l'érotique platonicienne dans la pensée hindoue d'un
« Soi se désolant d'être seul et se divisant en deux
»

sexes pour connaître la joie2•


De Platon à Freud, ou des Upanishad à nous, voilà
l'enjeu de ce qu'on appelle « le sexe en un sens qui
»

précède et qui excède la fonction sexuelle. La philo­


sophie s'y trouve confrontée à elle-même de manière
fort étrange : ayant ouvert à l'Éros sa course occiden­
tale elle semble l'avoir aussitôt délaissé pour ne le
retrouver que bien plus tard dans une « joie désor­ »

mais nommée «jouissance par Lacan mais dont ni la


>>

philosophie elle-même, ni cette métamorphose de la


philosophie nommée métapsychologie, n'ont percé le
secret-l'ayant bien plutôt confirmé dans sa nature de
secret. Non pas toutefois au sens du caché, du main-

1 Prêtresse, détentrice de savoirs divins, dont la figure peut


.

s'analyser comme un double féminin de Socrate qui de cette façon


se dédoublerait en deux sexes, pareil à Tirésias- lui-même modèle
de tou� b devins.
2. Voir la longue note au chapitre vr de Au-tklà du principe de
plaisir, tr. fr. J.-P. Lefebvre, Paris, Points, 2014, p. 161-162. Il vaut
la peine de signaler que la joie ainsi obtenue par i'Atman hindou
se dit en allemand Freutk. Cette espèce de féminin de son nom a

été relevé par Freud lui-même. On trouve les références nécessaires


dans le Sigmund Freud de Roger Dadoun, Paris, I.:Archipel, 2015.

28
tenu dans l'obscurité, mais bien plus au sens de ce qui
éclaire en tant qu'origine même de la lumière.

Comment comprendre le délaissement d'Éros par


la philosophie1 ? Je me contente d'une indication :
dans le Phèdre, Platon décrit l'emportement sexuel et
son enjeu d'une manière qui ne se retrouvera plus dans
la philosophie. Citons seulement un court passage:

Quand l'amoureux[. . ] approche Le bien-aimé, en y


.

ajoutant Le contactphysique quefavorisent Lesgymnases


et Les autres Lieux de réunion, Leflot jaillissa nt dont j'ai
parlé, et que Zeus appela « désir » quand il aimait
Ganymède, se porte en abondance vers L'amoureux ;
unepartpénètre en lui, et Lorsqu'il en est rempli le mte
coule au dehors. [. ] ainsi Le flot de la beauté revient
. .

vers Le beau garçon en passant par ses yeux, Lieu de


passage naturel vers L'âme. Il y parvient, la remplit, et
dégage Les passages par où jaillissent les ailes qu'il fait

1. Dans Le Phénomène érotique (Paris, Grasset, 2003), Jean-Luc


Marion a abordé cette question. Sans examiner ici le traitement qu'il
en donne, je nore qu'il met en jeu une mise à distance de l'onto­
logie appare !ltée à sa disqualification par Heidegger (et ensuite par
Levinas) :l'Eros reste étranger à l'« être» compris comme« étant,,
substance ou subjectum. C'est en ce sens aussi qu'à ma façon je
voudrais entendre 1'exister, c'est-à-dire le être-hors-de-soi, comme
signalé de manière primordiale par la poussée nommée " sexe '' :
une sexistence.

29
pousser ; et c'est au tour de l'âme du bien-aimé d'être
remplie d'amour1•

Un peu plus tôt dans le texte, il a été précisé que la


beauté est la seule des réalités supérieures à se mani­
fester dans le sensible, où elle déclenche les appétits
les plus avides comme les aspirations les plus élevées.
Mais si la phronèsis, c'est-à-dire le jugement, le discer­
nement, l'acuité de la pensée « donnait à voir d'elle­
même une image sensible qui fût claire», elle suscite­
rait« de terribles amours2 ».Tout se serait donc passé,
après Platon, comme si l'érotique philosophique s'était
entièrement portée vers l'insensible- toute la frénésie
vers la phronèsis (ce qui n'est pas un jeu de mots mais
une descendance étymologique!).
Chez Platon lui-même, l'érotique est en proie à un
très sérieux conflit entre l'appétit immédiat et le désir
de la beauté. Ce conflit peut être lui-même analysé
- psychanalysé - comme une tension entre la fémi­
nité de Socrate et la masculinité de Platon3• La pensée
de l'Idée se débat entre la Forme sensible, sensuelle
même, et le Concept ...
À un moment donné, la frénésie philosophique
a elle-même destitué la supposition de l'insensible
vérité. Elle l'a reconnue comme un effet de langage

1. Phèdre, 255c, tr. fr. L. Brisson, Paris, Flammarion, 1989.


2. Ibid., 250d.
3. C'est ce que fait avec une fougue saisissante Marie-Hélène
Bohner-Cante dans Platonisme et sexualité, Mauvezin, TER, 1981.

30
et a reconnu le langage lui-même comme bordé par
l'existence qui ne se laisse pas réduire en une signifi­
cation. I..:« être » n'est pas un attribut réel, mais seule­
ment et tout au plus logique : cette affirmation de
Kant1 ouvre une époque où la Raison doit elle-même
se considérer comme Trieb) pulsion, poussée, tension
et désir vers un « inconditionné >> qui finit par se
révéler ne consister en rien d'autre que dans sa propre
poussée. Nommée « volonté » par Schopenhauer puis
par Nietzsche elle surgira comme « pulsion >> chez
Freud - non sans être passée par la« force de travail »
de Marx et par le « saut >> de Kierkegaard. Certaine­
ment aussi par les << différences parallèles » de Deleuze
et de Derrida- différenciation et différance qui ont au
moins en commun la mise en jeu d'une tension, d'une
pulsion et d'une pulsation2•
En ce sens Freud apparaît comme un double point
d'inflexion dans l'histoire de la pensée : d'une part
la « psychanalyse » ouvre un chantier archéologique
et clinique dans l'espace représenté jusque-là comme
celui d'une logique sans archè et d'un« entendement
sain», d'autre part la métaphysique se métamorphose
en « métapsychologie » - enchaînement de « méta >>
par lequel s'annonce un outrepassement de la pensée

1. Critique de la raison pure, Dialectique, III, 4' section.


2. Tout au long de cette histoire, l'amour chrérien joue un rôle
évidemment considérable. Il faudrait l étudier pour lui-même. Ici
'

je me limite à indiquer que c'est très exactement en lui que s'est


pendan t très lon gtemps métamorphosé ce qui, de l'Éros philoso­
phique, n'est pas resté investi dans la phronèsis.

31
(qu'on la nomme ou non« philosophie») dans lequel
nous commençons tout juste à pénétrer.
Entre les deux bords ou les deux aspects de cette
déhiscence se joue un rapport peut-être incommen­
surable (comme l'est le rapport sexuel pour Lacan).
Je me tiens du seul côté philosophique, à quoi m'en­
gagent non seulement ma profession mais aussi le
méta-enchaînement que je viens d'évoquer. Nul doute
que l'avenir transformera encore toute cette transfor­
mation qui nous emporte.
Freud donne lui-même une indication sur cette
déhiscence. Dans une note de La Dynamique du trans­
fert il indique que« daimôn et tuchè » (formule grecque
qu'il écrit en grec et qui signifie« démon et hasard )>1)
gouvernent toute existence humaine. La psychanalyse,
précise-t-il, a plus à dire sur tuchfl que sur daimôn à
propos duquel elle ne peut guère que redire ce qu'on
savait déjà. Cette déclaration est aussitôt déplacée
par des remarques sur l'interdépendance des deux
instances. Il n'en reste pas moins que le daimôn, le
propre d'un existant singulier (d'un supposé« sujet»),

l. Telle quelle, cette formule n'est connue que chez deux auteurs
tardifs, Haephestion d'Alexandrie et Eustache de Thessalonique.
On trouve les deux mots associés chez Euripide, en particulier au
vers 1135 de Iphigénie à Aulis (merci à Claire Nancy et à Monique
Trédé).
2. Le contexte permet de traduire « constitution et circons­
tances» mais ce n'est pas pour rien que Freud écrit en grec ces mots
qui gardent ainsi une valeur mythique au sens où les pulsions som
mythiques : inséparables du langage qui tente de les énoncer.

32
est ici considéré comme déjà connu, ce qui ne peut
vouloir dire rien d'autre que : connu comme incon­
naissable, comme la singularité d'une demi-divinité
ou d'un génie qui donne son impulsion unique à une
existence.
On peut dire que la philosophie (qu'elle soit le fait
d'un auteur réputé psychanalyste ou philosophe) s'oc­
cupe du daimôn et donc de ce qu'on a toujours déjà
su - par exemple, la démonicité ou le démoniaque
de l'Éros -, et qui précisément parce que toujours su
- par exemple par Diotima - reste toujours à dire à
nouveau.
Nous voici presque au terme des préliminaires :
comme on le voit, c'est déjà Diotima qui aura préparé
-à son corps défendant ou consentant- un retour sur
ce qui, du sexe, se trouve désormais moins « libéré »
qu'exposé à une pensée- ou à une poussée-renouvelée.

Pulsion ?

Le seuil abordé - je n'ose dire<< atteint » - se signale­


rait donc par le mot « pulsion » . Toute une famille
sémantique l'entoure - pulsation, impulsion, expul­
sion, compulsion, pulsar, pouls, poussée1•

1. Référence s'impose ici à l'ouvra ge récent de Rudolf Bernett,


Force-Pulsion-Désir, Paris, Vrin, 2013.

33
C'est un mot redoutable, comme le sont aussi ses
équivalents dans d'autres langues. Il désigne à la fois
une force er son effet, sa notion se tient entre une
source d'énergie et l'énergie elle-même, à quoi s'ajoute
une valeur d'élan, de lancement, d' exci ration. S'il s'agit
d'énergie c'est bien d'abord au sens grec d'en-ergeia, de
mise en œuvre ou en acte non toutefois entièrement
actualisée ni conclue mais retenant toujours la dynamis,
la « puissance » elle-même non limitée au « potentiel »
mais effective dans son exercice. S'y ajoute, comme le
montre la famille sémantique, une valeur rythmique
liée à un accent mis sur le coup d'envoi de la poussée,
la battue ou le battement de l'élan donné.

Mon amant� à mon flanc, tknt l'huile foit docile


mes mains mon âme
Ma force sërige dans l 'abandon, mon honneur dans
la soumission
Et la science dans l'instinct de ton rythme. Noue son
élan le coryphée
À la proue d� son s�xe, comme le fier chasseur de
lamantin.
Rythmez clochettes rythmez langues rythmez rames
la danse du MaÎtre des rames.
Ah ! Elle est digne, sa pirogu�. des chœurs triom­
phantJ de Fadyouttl.

1. Léopold Sédar Senghor, " Congo », dans Éthiopiquts, Paris,


Le Seuil, 1956, p. 102.

34
La pulsion pousse et elle est elle-même poussée.
Ou bien elle est elle-même le pousser, l'impulser. On
pourrait suivre dans la postérité kantienne, de Fichte
jusqu'à Nietzsche et à Husserl, la pulsion de la raison
qui devient l'acte du sujet, de la nature et/ou de l'esprit.
Il ne s'agit pas ici d'entreprendre l'étude de cette
histoire - qui est au fond celle du daimôn de Freud
et de Platon, c'est-à-dire en définitive, et pour le dire
une fois de plus mais autrement, l'histoire de la desti­
nation de l'homme voire de la vie en l'absence aussi
bien de Dieu que des dieux. La destination : non pas le
destin selon la notion figée d'une prédestination mais
le fatum dont j'ai parlé, la parole qui annonce et qui
donne le ton d'un envoi, d'une adresse qui envoie à
l'existence sans pour autant déterminer celle-ci comme
un processus préréglé. Même les dieux, d'ailleurs, et
même Dieu ne se sont jamais limités à prédestiner :
ils ont toujours laissé une part indécise, la possibi­
lité d'un hasard contraire, d'un détournement ou
d'une conversion. Il y a toujours dans le destin ce que
Derrida nomme une destinerrance. C'est ainsi qu'il faut
comprendre l'interaction du daimôn et de la tuchè.
Aussi ce qu'on pourrait trouver au long de l'his­
toire de la poussée destinerrante relèverait pour une
bonne part de l'indétermination de la pulsion. Une
indétermination qui se manifeste surtout comme une
inadéquation de la pulsion à elle-même. Elle pousse, il
faut donc que sa force soit orientée, et pourtant elle ne
pousse vers aucun but. Nietzschedit que « toute pulsion
est inintelligente, ce qui fait que l'utilité n'est pas pour

35
elle une perspective. [ . . . ) les pulsions ne pensent pas
à l'avantage de l'ego tout entier, elles agissent contre
notre avantage, contre l'ego - et souvent pour l'ego -,
innocentes dans les deux cas1 ! >>.
Non seulement la pulsion s'exerce ou peut s'exercer
sans direction, mais du fait qu'elle pousse elle repousse
aussi nécessairement quelque chose, une autre ou d'autres
forces qui lui résistent. Si son élan initial semble forcé­
ment (en dépit de l'affirmation de Nietzsche) corres­
pondre à quelque intérêt ou attente de cela, celui ou celle
qu'elle pousse, il est aussi tout à fait possible et même
probable que des résistances la mettent en difficulté et la
fassent souffrir. La pulsion exige une tension et la tension
s'oppose en principe à la satisfaction : c'est justement
la question que Freud examine à propos du « plaisir
préliminaire » dans le désir sexuel ou de la « prime de
plaisir >> dans l'usage par la pulsion de la forme esthétique.
Il peut donc se révéler, à même la force pulsionnelle,
une forme particulière qui se plaise au propre dé_p laisir
qu'elle suscite. Comme on le sait, la dualité d'Eros et
de Thanatos n'empêche pas Freud de considérer leurs
interactions ou leurs mêlées (TriebmischungY.

1. Fragment posthume dans Karl Schlechta (éd.), �rkr,


Munich, Carl Hanser Verlag, 1956, vol. III, p. 909 (ma traduction,
qui garde " pulsion » pour Trieb, puisque Nietzsche emploie aussi
Instinkt). On pourra consulter www.ourednik.info/consultables/
Freud-Nierzsche_Pulsion.pdf
2. Sur ces considérations ainsi que sur le « masochisme pri­
maire » on lira avec intérêt les pages 274-295 du livre déjà cité de
RudolfBernett, Fora-Pulrion-Désir.

36
On pourrait dire que la pulsion souffre double­
ment : de la résistance qu'elle rencontre ou provoque,
de sa propre tension et en somme du constant arra­
chement à soi-même en quoi elle consiste (ou en quoi
plutôt elle insiste). En ce sens Thanatos ne vient pas
_
seulement contrer Eros : il fait partie de lui.
À ces traits que je nomme d'inadéquation avec soi
il faut en ajouter un autre : il se repère mieux à partir
d'une pensée qui mobilise peu la pulsion mais plutôt
ce qui peut être considéré comme son effet : l'« être­

jeté » de Heidegger1• rek-sistence, selon la graphie


qu'il suggère, consiste en une éjection, une expulsion
ou un exiF. rek-sistant n'est pas jeté hors d'un lieu
ni par une volonté étrangère : son être consiste tout
entier dans cet être-jeté. Hors de rien et par rien ni
personne. Sans doute sort-il d'un ventre et d'une copu­
lation (déjà le sexe) : mais la copulation elle-même
s'est ex-primée dans le ventre ou comme ce ventre qui
à son tour a laissé s'ex-traire une nouvelle ex-périence
d'être. Manière de dire qu'il y a une pulsion primer-

1 . Il existe une étude féconde sur le Trieb chez Heidegger


par Cristian Ciocan : www.ipjp.org/images/e-books/OP0%20
Essay%2048%20%20Sur%20le%20concept%20de%20
pulsion%20(Trieb)%20chez%20Heidegger%20-%2 0By%20
Cristian%20Ciocan.pdf
2. On peut aussi écrire, comme Armand Zaloszyc, « ce réel qui
ex-siste à la réalité quotidienne familière, qui est si impossible à
supporter » (Freud et l'énigme de lajouis.rance, Toulon, éditions du
Losange, 2009, p. 182). Il s'agit de la même chose - de la Chose
qui n'est jamais familière.

37
diale qui pourtant ne préexiste pas à l'exister mais en
lui force et forme sa jetée, son expulsion à être.
Ce qui chez Heidegger se formule ensuite comme
« angoisse » et comme « souci » et qui ne cesse pas
d'être jeté- envoyé, adressé, expédié vers sa plus propre
absence de but, vers son exposition à tout et à rien -
à l'impossible comme à sa plus propre possibilité -
cela ne cesse pas d'être de nature pulsionnelle, pulsive
ou pulsante. Ce qui veut dire aussi bien « poussée »
comme nom d'un acte que « poussée » comme épithète
d'un objet ou d'une personne soumis à un tel acte. La
pulsion relève autant du recevoir que de l'agir.

Un pulsar (pulsating star) est un corps céleste émet­


tant de façon périodique un rayonnement très intense.
Il est permis de dire que chaque existence est un tel
corps céleste, permis aussi de se demander jusqu'à
quel point toutes les réalités du monde ne participent
pas d'une telle pulsation. C'est-à-dire en fait jusqu'à
quel point toute la réalité (vivante ou non) n'est pas
fondamentalement solidaire d'une ex-pulsion de rien
vers rien - de res vers res qui n'est rien d'autre que
être en général, c'est-à-dire en particulier. Comme
l'écrit Schelling : « Le principe de la vie n'est pas
arrivé du dehors dans la matière organique (comme
par infusion) - (une représentation inepte et pourtant
répandue) - mais à l'inverse ce principe s'est approprié
et conformé la matière organique. Ainsi tandis qu'il
s'individualisait en étants singuliers et qu'en retour U
leur donnait leur individualité est-il devenu un prin-

38
cipe inexplicable à partir de l'organisation elle-même
et dont l'efficace ne se révèle à la sensibilité individuelle
que comme une pulsion en permanente excitation' >>.
En d'autres termes, la pulsion n'est autre que
l'exister - eksister, exsister -lui-même en son caractère
de surgissement et de multiplication, d'origine inas­
signable hors de sa propre ouverture et de sa poussée.
Entre toutes les figures ou façons divines de naguère
elle ressemblerait plus qu'à d'autres à la monade
première, la non-créée, dont toutes les fulgurations
incessantes produisent les monades créées.
Pulsion, fulguration divine, poussée ouverte à l'in­
fini de son renouvellement et à l'abîme de sa destina­
tion en rous les sens fatale, ainsi se propose ou s'expose
la pulsion - en cela indissociable du sexe. C'est donc à
une sorte d'ontologie du sexe - ou à la considération
d'une sexistence que nous convient les aventures de la
pensée moderne, depuis Platon.

ELLe s'appeLait Nadia Yourenievna et avait dix-huit


ans. Ce soir même elle fit l'amour avec Ansky { . .}.
Ils le firent dans la chambre d'Ansky et quiconque
les aurait vus aurait dit qu'ils baisaient comme s'ils
allaient mourir dans les heures suivantes. En réalité,
Nadia Younerievna basait
i comme lefaisait une grande
partie des Moscovites au cours de cette année 1936 et
Boris Asky baisait comme si soudainement, tout espoir

l. Friedrich Schelling, Die Weltseele (« I..:âme du monde »), dans


Wiorke !, Munich, Beek Verlag, 1927, p. 636 (ma traduction).

39
perdu, il avait trouvé son unique et véritable amour.
Aucun des deux ne pensait (ou ne voulait penser) à
la mort, mais tous deux bougeaient, ou se tressaient,

ou dialoguaient, comme s'ils se trouvaient au bord de


l'abîmè.

Indicible ?

Le sexe tend vers sa propre exaspération, désir


exacerbé, en retour obsédant ou bien en refus de sa
propre fureur, angoisse et crispation. La puissance
d'acceptation qu'il suppose est aussi grande que celle
de l'impulsion. Il sait que s'il jouit il peut se déjouir
autant que se réjouir. Il peut s'avérer trop difficile ou
trop exigeant pour lui-même. Il est chaque fois au
bord d'une impossibilité en tant que sa plus propre
possibilité.
Sans omettre de préciser qu'il s'adresse à l'autre et
se reçoit aussi de l'autre. Même s'il paraît se faire seul.
Lautre - quel que soit son genre - est déjà contenu
dans la pulsion : étrangère à elle-même elle l'est aussi à
la conscience et à la volonté, même lorsqu'elle semble
s'exercer en toute maîtrise (à une certaine extrémité de
maîtrise, elle se perd).

1. Roberto Bolaiio, 2666, tr. fr. R. Amutio, Paris, Christian


Bourgois,2008, p. 822.

40
Le sexe s'adresse à l'autre et se reçoit de l'autre au
plus intime de soi. Ce qui veut dire avant tout que
dans l'autre personne, c'est d'autre chose que de la
personne qu'il est question. C'est de l'exorbitant de la
poussée eUe-même, qui ne peut que pousser et pulser
infiniment - que cet infini soit celui de la reproduc­
tion ou celui de la jouissance (qui peut-être sont le
même, on le verra).
En toute rigueur, ça ne s'atteint pas. On n'y arrive
pas. On y arrive en n'y arrivant pas. On est au bord,
avant ou après. C'est comme la venue du Messie qu'on
, ,
ne peut pas reconna1tre. C'est comme ce qu on ne
peut pas dire parce que ça ne relève pas du dire.
Lacan fait parler les amants : << je te demande de
refuser ce queje t'offre parce que ce n'est que ça. [. . ] Ce .

n'est pas ça - voilà le cri par où se distingue la jouis­


sance obtenue de celte attendue1 ». On peut ajouter :
ce n'est pas le ça en effet d'où la pulsion vient et à quoi
elle revient, car dans le ça il n'y a plus personne ou pas
encore quelqu'un. Mais les amants le savent en même
temps qu'ils crient.
Ils le savent tout comme nous savons que la parole
dit toujours, sur son bord, qu'il y a hors d'elle, mais
par elle seule accessible, un cri qui s'abîme en silence.
C'est pourquoi le langage et le sexe ont partie liée :
même destination ou même destinerrance. Un cri
ou un chant sort du corps, une exclamation sur un
seuil d'extase et d'expiration. C'est à la fois comme un

1 . Jacques Lacan, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 101. ·

41
échec et comme une réussite. Tel est le double fatum
du sexe : exemplairement, celui de l'exister.
Pourquoi exemplaire ? parce que le sexe fait conti­
nuité avec la vie, avec l'animal, avec le végétal, pour­
quoi pas avec le pulsar ? Tandis que la parole sa jumelle
fait écart et saut au milieu de tout ça.
Aussi parfois un poème sait-il dire quelque chose
du cri :

L'amant est venu dans le lit.


La boucle s'est déliée d'elle-même à l'instant ;
La robe, retenue par un ruban défait,
N'a plus que recouvert légèrement les reins.
Voilà tout, mon amie, ce queje me rappelle
Du moment où mon corps était uni au sien :
Mais qui il était, quij'étas
i,
Ce quefut leplaisir,
Il ne m'en reste pas le moindre souvenir1•

Ainsi s'achèvent les préliminaires. Commençons, ou


recommençons. Car on en est toujours aux prélimi­
naires, de même que c'est d'eux seuls qu'il y a souvenir.

1 . Amaru, La Centurie. Poèmes amoureux de l1nde ancienne, tc.

fr. A. Rebière, Paris, Gallimard, 1993, p. 105.


Si l'histoire sexuelle d'un homme1 donne la clef de
sa vie, c'est parce que dans la sexualité de l'homme se
projette sa manière d'être à l'égard du monde, c'est-à­
dire à l'égard du temps et à l'égard des autres hommes.
{ } Ni le corps ni l'existence ne peuvent passer pour
. .

l'original de l'être humain, puisque chacun présuppose


L'autre { } En particulier, quand on dit que la sexua­
. . .

Lité a une signification existentielle ou qu'elle exprime


l'existence, on ne doitpas L'entendre comme si le dramr
sexuel nëtait en dernière analyse qu'une manifestation
ou un symptôme d'un drame existentiel La même
rason
i qui empêche de « réduire » L'existence au corps ou
à La sexualité empêche aussi de « réduire » la sexualité à
L'existence: c'est que L'existence n'estpas un ordre d efaits
(comme les «faitspsychiques ») que l'onpuisse réduire à
d'autres ou auquel ils puissent se réduire mais Le milieu
équivoque de leur communication, le point où leurs
Limites se brouillent, ou encore leur trame commune.

l . Le mot est ici pris, selon l'usage du temps, au sens géné­


rique et non genré. Ce texte est prélevé dans la Phénoménologie de
la perception de Merleau-Ponty, publiée en 1945 chez Gallimard,
p. l85 et l94.
2. En note, l'auteur précise qu'il « prend ce mot dans son sens
étymologique et sans aucune résonance romantique >>.

45
Lorsque les hommes d'aujourd'hui agissent sexuel­
lement, ils ne font, la plupart du temps, que jouer
un rôle. Ils pement que c'est là ce qu'on attend d'eux.
Tandis qu'en réalité l'esprit seul est intéressé : le corps
attend qu'on le provoqué.

1
Levée

Le désir se lève. Il le sent, il le sait. Il se sait être sa


propre levée, son enlevée. Moins une élévation ou une
érection qu'un enlèvement. Moins, ou mieux.
Le désir est fait du savoir de cet enlèvement. De
cet emportement. Il n'est pas tourné vers un futur ni
vers un but à atteindre. S'il pense identifier ce qu'il
désire, il sait aussi que cela ne constitue pas son abou­
tissement. Il sait que sa fin est en lui-même : elle est
de désirer. Elle est aussi de s'interrompre - dans un
abandon heureux ou malheureux - parce que l'inter­
ruption appartient à sa tension comme la pause ou
bien la chute appartiennent à l'envol.
Le désir soutient le langage et le langage se soutient
de lui : l'un donne à l'autre l'élan du sens, qui n'a lieu
que dans l'adresse, l'appel, la déclaration, adoration

1 . David Herbert Lawrence, Défense de Lady Chatterley (1930),


u. fr. J . Benoist-Méchin, Paris, Gallimard, 1932, p. 45. Je ferai
désormais appel, en contrepoint, à différents textes, surtout liitté­
raires, témoins de ce à quoi le discours ne peut suffire.

46
ou exclamation. I..:être parlant est aussi l'être désirant.
Il l'est aussi, c'est-à-dire selon les deux faces du sens : la
signification et l'envoi. Ou bien l'idéalité et l'énergie.
Aucune idéalité (aucun concept, idée, sens au sens
commun du terme) ne tient vraiment (en vérité) sans
être soutenue, tendue par une force qui la porte. Cela
est évident s'il s'agit de dire « je t'aime, je te désire ».
Mais cela vaut en fin de compte pour toute parole
vraie, qui déborde un peu l'information (« bonjour >>
ou bien « salut » ou bien un livre entier de philoso­
phie, un roman, un poème, aussi une conversation).
La force demande pour sa part à désigner son emploi
ou sa forme (« amour », « savoir », « beauté » . . . ). La
spécificité de l'animal parlant n'est pas de se couper du
reste des vivants pour résider dans le seul langage : non,
ce n'est pas ainsi que « l'homme habite en poète >> !
I..:animal parlant donne la parole à l'animal, ce qui est
tout différent.

Cnila, étreignant son amant dont elLe ne pouvait


voir le vsage
i de siprès, cria trèsfort etferma les yeux,
Lespaupières étroitement serrùs, pendant que l'homme
immeme vidait en elLe le sang de sa vie, geignait en la
fouissant, aussi désemparé qu'un enfant en colère. Han,
han, han, han, il gémissait en lnpoussant en arrière, à
petits coups douloureux, et puis cejùtfini1•

1. Joyce Carol Oates, Un atmJur noir, tr. fr. M.-L. Marlière,


Paris, Gallimard, 1999, p. 102.

47
Dans le sexe, cette parole passe à sa limite. Elle s'y
éprouve au contact de la force du désir, tandis que
le désir s'y éprouve en désir de se dire. Ce passage
à la limite peut se présenter ainsi : le sexe humain
n'est pas parlant, mais il est parolier. Il cherche à
mettre des paroles sur sa musique. Sur sa tension, sa
force, son énergie. Il en résulte un différend insoluble
entre parole et musique. Dans l'histoire des arts, la
prépondérance de la musique n'a pas fait de doute.
Elle l'a emporté parce que sa victoire importait sur la
vénération religieuse du texte. Laquelle elle-même se
délitait de son propre mouvement qui la poussait vers
l'emportement de la parole dans une musique divine.
Augustin disait que chanter c'est prier deux fois : mais
la seconde rend la première vaine.
Le sexe parolier ne cesse pas de devoir reconduire
ses chansons, opéras et opérettes - voire jusqu'à son
Sprechegesang - à une vibration ultime où la parole
se fait écho de sa propre limite. La chanson pail­
larde ne tient pas le coup : la musique sans paroles l'a
depuis toujours excédée. Pourtant, l'envie de dire, de
nommer l'emportement d'un « embrassez qui vous
voudrez )} continue à hanter - mine de rien, sous
des allures moins gaillardes - la chanson comme la
musique « savante )) (Tristan, Pelléas et Mélisande,
Lulu, des pièces de Berio, etc.). Il en va de même
avec les images et les arts visuels, mais la monstra­
tion se dérobe à l'emportement (tout en entretenant
un chuchotement secret de nomination, le murmure
d'un « voici le sexe, voyez-le )}) .

48
La chanson sait d'ailleurs se taire : « Ce que fit le
quatrième/ N'est pas dit dans la chanson1 » (il faut le

signaler, puisqu'il s'agit de soulèvement, cette chanson


célèbre apparut dans un opéra-comique en 1789).
Il n'y a ni à voir ni à dire. Mais il y a levée de tour­
nure et de timbre. Enlèvement - ravissement - d'une
touche.

Transmission

Langage et sexe viennent ensemble de très loin et


s'enlèvent, se soulèvent vers le plus lointain. Ils forment
le double aspect du rapport qui, dans l'origine, écarte
de lui-même l'être-en-soi, l'être clos sur son néant, et
qui l'envoie au plus loin, vers sa propre disparition -
silence et jouissance, épanchement, joie et perte.
C'est de double manière l'adresse, l'envoi, la desti­
nation : le sens. Le rapport ne forme rien d'autre que
le jeu du sens, son ouverture, son espace. Que ça aille
de l'un à l'autre, ainsi seulement rendant l'un et l'autre
réels, effectifs. Chaque parole désire un absolu d'exis­
tence - « je dis "une fleur" . . . » - et chaque désir du

L Il s'agit de la vieille chanson française La Rirette, oujeanneton


prendsafaucille. Jeanneton rencontre quatre garçons : le premier lui
caresse le menton, le deuxième l'allonge sur le gazon, le troisième
soulève son jupon . . .

49
sexe touche une existence absolue. Ce qui ne se peut,
chaque fois, que par un envoi à l'autre et dans l'autre.
eautre id ne relève pas d'un altruisme : il débusque
dans le même son trou noir, sa compacité massive privée
de toute présence car la présence pour se présenter doit
venir. Et pour venir elle doit être envoyée, adressée,
expédiée. C'est ce qu'on appelle l'existence : la venue
de tout à tout. De tout autre/même à tout même/
autre. Le langage fait venir toute chose à ce statut
d'être adressée, présentée : une fleur - voici ! Mais ce
n'est justement pas « voyez », c'est « regardez la forme
en vérité )), l'idée. Il n'y a rien à voir. Le sexe fait venir
une existence à ce statut d'être adressée, dressée vers
l'autre, en l'autre : un jouir et/ou un enfant. Là non
plus, rien à voir. Là aussi, c'est une vérité.
Le sens du mot, le sens de jouir ou le sens de faire
un enfant consistent à s'enlever toujours plus loin. Le
sens proprement dit- c'est-à-dire toujours impropre­
ment - tient dans son enlèvement, son soulèvement,
sa rébellion contre toute assignation à demeure et à
signification. C'est ainsi qu'il est double - sensible et
intelligible, non pas comme un double régime d'op­
position incohérente mais au contraire comme la divi­
sion nécessaire à ce que chacun interrompe l'autre.
Langage et sexe se coupent mutuellement. Le premier
met l'autre au défi de se dire, le second met le premier
au défi de se faire.
Ce qui se fait ne peut se dire car il ne peut se savoir :
sait-on si l'enfant est conçu ? que sait-on du jouir ?

50
Le sens se dit pour se faire et se fait pour se dire. Il
ne se tient pas seulement dans l'envoi des existants les
uns aux autres : cet envoi - cet envol, cette levée- s'ex­
pédie lui-même toujours hors de soi. Pas plus qu'il n'y
a « l'être )) il n'y a l'« avec ». C'est bien là que se joue
la formidable ambivalence et ambiguïté de tout ce qui
relève du com : communication, commerce, copule (qui
est fait de co et de apio, lier). L« avec >> n'est jamais
une chose, une substance ni un sujet. Il est l'élément
du seul sens, dans tous ses sens, c'est-à-dire de toutes
les façons du sentir, recevoir ou repousser un dehors,
n'être jamais « dedans >> sans ce dehors qui vient et qui
s'écarte.
La friction de l'aller-er-venir sexuel, la caresse, l'ap­
proche, la parade, forment un versant : l'autre est
occupé par la friction des mots, l'aller-retour des
paroles, la traduction des langues, leur intraductibi­
lité. Sans même parler des deux significations qu'offre
le mot langue dans les idiomes latins.
La grande affaire de « l'esprit » et du « corps » se joue
ici. Elle ne se joue pas entre enveloppe et contenu, mais
entre deux aspects ou allures d'une même disposition
au sens qui est à la fois celle de la communication de
la vie et celle de la transmission de la vérité - ou de la
vérité comme transmission.

51
3

Appropriation

Langage et sexe font vérité l'un de l'autre : c'est-à­


dire interruption du sens. Suspension de la continuité,
discontinuité en tant que point d'apparition. Un
autre/une autre de l'autre paraît : hors immanence,
hors être-en-soi, dehors autorisant, ouvrant la possibi­
lité d'un dedans qui n'est que lieu d'émission, d'envoi,
d'enlèvement.
Interruption et relance. Nouvelle demande : dis­
moi, fais-moi. Dis ce que tu fais, fais ce que tu dis.
C'est la double exigence du désir, le double impératif
dont il sait aussi que l'écart ne peut être réduit. Faire
l'amour est « impossible » parce que cela ne relève pas
du possible1• Le possible n'est jamais que ce qui peut
être représenté à l'aide du déjà donné. I.:impossible est
donc ce qui ne peut pas l'être et à quoi il faut renoncer.
Ces deux éventualités sont suspendues au schème de
la réalisation d'une représentation disponible (ce qui
revient à parler de l'action de la volonté, laquelle est
précisément censée détenir la puissance d'effectuer ses
représentations).
Langage et sexe, pour leur parr commune et divisée,
ne procèdent pas d'une représentation douée de sa
propre faculté d'effecruation. Ils ne procèdent pas de

1. C'est une autre façon de traiter la maxime lacanienne, donc


j'ai donné naguère un commentaire dans L'« Il y a " du rapport
sexuel, Paris, Galilée, 200 l.

52
la volonté mais du désir. Le désir ne relève pas de la
puissance. n tend vers lui-même - ou vers l'infini : il se
porte d'emblée au réel de son acte. Le désir langagier
réalise en chaque parole la présentation de sa vérité :
« une fleur », << je te désire », « salut ! ». Ce n'est ni

possible ni impossible. C'est simplement réel - et


ça l'est vertigineusement puisque ce réel s'emporte
aussitôt dans le cours interminable et impétueux du
sens (qu'est-ce que j'ai dit ? ai-je voulu dire ou bien cela
s'est-il dit de plus loin ? et quoi ? etc.).
La réalité de ce réel s'enlève vers le réel « même »,
son idée, sa forme vraie, la chose (res). La chose n'est
ce qu' elle est qu' en se presentant.
'

Le sexe se désire de même. C'est bien la marque dis­


tinctive de son désir, au regard des autres appétits sensi­
bles dont il fait en même temps partie, que de n'être pas
dirigé vers un objet. robjet du désir est toujours d'ex­
céder l'objet, c'est-à-dire l'appropriable. Le désir s'enlève
vers l'inappropriable, toujours donc inapproprié. Vers ce
qui ne se rassemble pas sur soi. La teneur ontologique
du désir est le hors-soi, l'enlèvement. C'est sous cette
forme, sous ce nom, que vient depuis quelque temps
se modaliser le mouvement élémentaire de la pensée
qui fut engagée par le départ des dieux : l'élan vers le
« divin » ou le « sans-dieu >> d'un monde infiniment

ouvert - avec, bien entendu, toutes les chances et tous


les risques qui appartiennent à une ouverture illimitée.
Langage et sexe sont entrés en régime d'infinitude
lorsque leurs caractères sacrés se sont effacés. C'est-à­
dire lorsque le sens ne se transmetplus comme un dépôt

53
originel donné dans la langue et dans la semence : lors­
qu'il est à venir, à faire, à inventer. Au lieu de se rece­
voir et de se transmettre, l'un et l'autre ont désormais à
se trouver, ce qui revient à se désirer car ils se trouvent
comme l'élan ou la poussée du sens. C'est-à-dire de
l'envoi. Là où ça passait des uns et des unes aux autres,
ça s'envoie vers une altérité qui doit elle-même être
cherchée. Bien entendu cela n'abolit pas toute sacra­
lité : elle se retrouve plutôt comme l'inappropriable
de l'altérité. Ou comme une altération permanente
et constitutive : ce qui s'envoie s'altère, le jeu de la
parole se lance, se perd et se relance pour son propre
compte, le sens de la génération dissémine les lignées,
dissémine aussi sa propre poussée qui se désire pour
elle-même. Le plus approprié est l'inappropriable.
Langage et sexe se désirent eux-mêmes sans pour
autant former des sujets. Ils se rapportent chacun à
lui-même sans consister en rien d'autre que dans ce
rapport. Un sujet, c'est peut-être là où les deux se
croisent : un point où le sexe se nomme (se présente)
et où le langage s'engendre comme propre (je parle
« en mon nom >>). Ce croisement ponctuel, toujours
remis en jeu, n'empêche pas que le double élan du sens
précède tout sujet et succède à tous.

54
4
Fiction

Jouir : être emporté. S'échapper, se déprendre,


s'éprendre de la déprise. En recevoir l'échappée même
comme la rencontre de l'autre échappée ( désir qui
«

tremble de rencontrer désir », Conrad Aiken) . La jouis­


sance langagière, c'est passage d'un mot dans un autre,
d'une phrase à l'autre s'échappant et tremblant de se
rencontrer ( « Que ton vers soit la chose envolée/ Qu'on
sent qui fuit d'une âme en allée Paul Verlaine). La
»,

jouissance sexuelle traverse la peau, échange dehors


et dedans, tremble de se sentir s'évanouir, rencontre
en allée. Le point commun des deux, leur croisement
emre l'appel et le soupir, ce n'est pas satisfaction : c'est
plutôt stupéfaction. Stupeur d'une fuite qui se glisse
entre présence et absence, entre être et non-être.
Interruption du continu -de l'enchaînement, de
la transmission emre chaque autre et chaque autre
avec transport des deux dans un même élément : un
suspens, une séparation qui n'est pas plus isolement
que fusion. Une certaine confusion - d'identité, de
signification, y compris de plaisir et de « peine
« » >>

car c'est aigu, incisi( Secousse, spasme : contraction


d'un envoi, d'un jet toujours premier, jamais achevé.
Émission d'un signal d'émission: lancée, levée de rien
qu'une lancée, une levée. Exclamation : ah ! qui n'a
d'autre sens que la surprise et le lâchage. Je lâche le
sens, la corde du sens. Ça passe à travers moi comme
à travers toi, indistinctement distinct. Ça se distingue

55
de tour et ça nous distingue ensemble en un point
hors de nous. Ce point fait sens - comme une parole
encore inouïe mais attendue.
Car le sexe désire se dire. Il se désire dit, nommé,
désigné. Ne peut cependant le devenir que par fiction,
puisque son point se trouve - éclate - hors du langage
et hors des corps. Il voudrait se figurer, prendre figure
là où c'est sans figure. Là, faut-il même dire, où la
figure s'abolir et va jusqu'à se repousser tout en s'éga­
lant au visage ou au corps entier.
Baubô se retroussant devant Déméter ouvre sa
vulve jusqu'à en faire son menton. Un phallus afri­
cain porte à sa base un visage où son gland se réplique.
L'Origine du monde est dépourvue de visage et ce qui
seul nous regarde est le très mince ourlet rose entre les
lèvres de la vulve.
Cette infiguration forme fiction. Elle nous regarde,
elle nous envisage et nous dévisage comme l'inven­
tion d'elle-même. Elle parle et prononce : « Je ne suis
pas une femme, je suis un monde ». Ainsi que le fait
entendre une voix au saint Antoine de Flaubert.
Il faut imaginer une figure ithyphallique qui
prononcerait : « Je ne suis pas un homme, je suis au
monde ». Mais Picasso a dit que le membre viril érigé
est aussi difficile à représenter que le soleil et lorsqu'il
s'y est lui-même essayé il a produit un dessin plutôt
humoristique. La bandaison, prise pour elle-même,
frôle le grotesque comme dans le vers si joyeux et si
grinçant de Rimbaud : « Ithyphalliques etpioupiesques 1
Leurs quolibets l'ont dépravé >>.

56
On reviendra plus tard sur la différence entre être
au monde et être monde. Pour le moment, restons
avec le monde. C'est bien lui que figurent, configurent
et fictionnent le langage et le sexe. Un monde : une
circulation des uns aux autres, un commerce de sens
aux transactions et aux négociations interminables
et dont chaque point d'émission, de réception et de
dispersion définit un infini en acte. D'une bouche à
une oreille, d'un souffie à un soufRe, de peau à peau
et de lèvre à lèvre, en tous sens le double flux du désir
de faire monde. De tracer chaque passage comme
inscrit par ce désir, chaque à-part-soi comme un part­
à-rous, et réciproquement. Ce qui ne se peut que par
circulation, aller et retour, prise et déprise, concrétion
et liquéfaction, retrait et épanchement, de proche en
proche touchant à toutes choses.
De se faire monde : de répondre au fait même
d'exister. Parce que ce fait, de lui-même, en tant que
fait de l'ex-, demande son droit, c'est-à-dire son sens.
Qui est de faire monde. D'être monde et d'être au
monde. De se configurer : de faire figure les uns aux
autres et chacun à soi. Se dire et se toucher. S 'exister1•

1 . De façon tout à fait indépendante, Ârash Aminian Tabriz.i


et moi-même avons ces dernières années recouru aux formes
• s'exister" et� sexistence "· C'est lui qui s'en est aperçu et me l'a fair
savoir. Il publiera à ce sujet. Par ailleurs, on sait que Mehdi Belhaj
Kacem a parlé de « sexêtre », pour désigner plutôt une différence
sexuelle ontologique (voir Erre tt stxrttttion, Paris, Stock, 2013).
Ici, et sans s'opposer pour autant aux thèses de Belhaj Kacem, la
différence sexuelle ne viendra qu'après l'examen d'une. . . sexicité

57
5

Réel

Le monde est la fiction, la confection, la présenta­


tion et la configuration du proche-en-proche de routes
choses. I.:espace-temps des monades dont chacune
renvoie à toutes les autres. Cette fiction n'est rien de
feint : elle est la réalisation du réel. La réalité n'est pas
un donné, elle se donne. Elle n'est pas posée, elle se
pose. Elle n'est pas trouvée, elle se trouve. « Ça s'est
trouvé comme ça 1 • • • >> Là encore, avant tout sujet,
dans une autonomie qui ne revient pas à soi mais
qui s'envoie, s'expose, se présente. Et n'obéit qu'à ce
mouvement de venue en présence. Voici.

Voici : c'est une parole et un geste. La chose se


présente en tant que telle. Comme chose, c'est-à­
dire en tant que réel qui se donne. Et qui donne ce
don, qui le transmet. Le langage avère l'infini du don
puisqu'il ne peut pas être signifié comme tel : il n'y a
ni donateur, ni donataire. Il n'y a pas de sens du sens.

non différentielle ou plutôt toujours en différenciation, grosse de


différences multiples.
1. « On s'est trouvés/ Ritn n'mperdu!Nous sommes éperdus/ On va
ft prouver », Jacques Ducronc et Françoise Hardy.

58
Le sexe avère l'infini comme le réel qui me traverse, se
donnant au dehors (comme « nature », « vie »)1•
Hors du langage et du sexe il y a la transformation :
toutes les évolutions, élaborations, explosions ou
expansions, les techniques bien entendu et leur façon
de poursuivre le don sans raison ni fin. Mais d'abord
la transformation à partir de laquelle le sexe, puis le
langage sont venus configurer ce que nous disons
« sens » en rous les sens du mot - c'est-à-dire selon
le change permanent des mots les uns dans les autres
er des choses ou des êtres les unes ou les uns par les
autres, dans les autres. Cette transformation est celle
de ce qu'on nomme l'univers et en lui la nature puis
la vie. Rien d'autre que le fait de << ça se donne», « ça
se présente», << ça vient».
La transformation est innervée par le désir : lors­
qu'elle se trouve pourvoir un animal de la parole, elle
ouvre une configuration nouvelle, inaugure une autre
fiction qui se transforme à son tour. N'ayant pas de

1 . Dès qu'il est question de l'infini, on est confronté - dans la


langue et dans le réel - à la redoutable intrication de ce que Hegel
nomme « le mauvais infini » (le nombre, l'interminable) et du « bon
infini >>, innombrable en un sens srrict (mais dont la théorie des
ensembles a rendu un calcul possible) ou « véritable » au sens de
Spinoza pour qui l a " substance » (l'être) est infini en tant qu'absolu,
c'est-à-dire délié de rout, identique à sa seule et propre présence
ou manifestation. Le nouage, le partage et l'ambiguïté des deux ne
cessent pas de se jouer dans le langage et dans le sexe de manière
remarquable, chacun cherchant à s'absolutiser er/ou à se reprendre
interminablement. Il faut garder en tête cette intrication chaque
fois qu'il s'agit d'infinité.

59
raison ni de principe, la transformation n'a pas non
plus de fin dernière. Elle ne cesse pas de produire des
fins er de les dépasser- mais langage er sexe indiquent
autre chose, une finalité sans fin.
Il ne faut pas remonter à moins pour être en mesure
d'envisager l'existence selon le désir de sens qu'elle
est (car c'est son être bien plutôt qu'une passion ou
une motion). Il faut remonter, en toute simplicité,
au surgissement du monde. À cet ex nihilo qui n'est
pas une opération magique mais le surgissement sans
raison de ce qui est, de ce qui se donne et qui peut
ensuite se donner des raisons et des fins aussi bien que
les excéder - qui peut aussi sans intention ni prévision
retourner in nihilum. C'est seulement à la mesure de
rien que tout peut prendre sens car sinon le sens serait
déjà donné, il ne se donnerait pas comme le désir que
manifestement il éveille.
Ce désir de sens survient comme la possibilité que
le surgissement même vienne en quelque sorte à se
rencontrer : ex nihilo se rejoue plusieurs fois, et peut­
être de plusieurs manières hétérogènes (se donnant
d'autres formes de « vie » ou de « pensée », d'autres
univers) . Il se rejoue en tout cas avec la vie, avec une
multiplicité de formes vivantes parmi lesquelles il se
rejoue encore dans la reproduction sexuée - puis avec
l'animalité parlante. Chaque fois c'est le rien qui se
réalise à nouveau selon la leçon qu'il faut toujours
répéter, que « rien » n'est autre chose que la chose
même, res, qui a donné ce mot français qui désigne
quelque chose, une chose quelconque, insignifiante,

60
un détail, une vétille et qui ne devient « nulle chose »
que s'il est lui-même nié (« il n'y a rien »).
Dans l'anglais du temps de Shakespeare::, thing
désignait couramment le sexe (l'organe, de l'un et
de l'autre sexe). Parfois il désignait plutôt le pénis et
nothing désignait la vulve (ou l'anus d'un garçon).
Dans Hamlet Ophélie joue avec ce sens. Dans Othello
Emilia dit à Iago qu'elle a « quelque chose pour lui »
- qui est le mouchoir - et l'autre croit à une invite
sexuelle.
Rien donc, la chose minimale, l'être infime et
intime dans une imminence, dans une urgence qui se
presse. Le réel qui s'impose et qui s'appelle en même
temps : qui n'est pas sans s'appeler à être. Qui est dans
sa venue, dans sa levée. Le nihilisme a son revers : au
verso de la « volonté de volonté » qui veut l'accrois­
sement de sa puissance sur toutes choses, et comme
exactement tendu le long d'elle, se trouve le désir levé
vers lui-même en tant qu'ouverture, adresse sans desti­
nation, salut simplement suspendu.

Le désir non pas comme « être >> si on entend par là


une dénomination substantive ou substantielle, mais
comme le seul infinitif d'un verbe1 - être - qui ne se
réduit pas du tout à la « copule privée d'esprit » dont

1. Cette suggestion est faite par Heidegger mais en quelque


sorte par lui-même délaissée. . . En écrivant • Sein , dans la graphie
archaïque " &yn " il ne touche p� au substantif- et il oublie que
• être , se confond entièrement avec " ex • . Ce n'est pas ici le lieu

de s'y arrêter.

61
parle Hegel (copule bonne à se résorber dans la dialec­
tique du sujet et de l'attribut) mais qui se déploie er
s'ouvre et se tend comme existence, exposition à rien
d'autre qu'à la coexistence, conjonction voire copu­
lation de toutes choses - aucun de ces termes, à son
tour, ne se réduisant à une substance, à un sujet ni à
un objet.
Peut-être sommes-nous dans le temps où l'inanité
de la production de puissance se dispose d'elle-même
soit à se perdre dans l'interminable (infini potentiel),
soit à se retourner en une telle adresse et salutation :
« voici ! )) (infini actuel). Une fleur, toi ou moi, parfois
nous, une image, un contact, une cadence, une vie-et­
mort. Une allure déprise de l'attente des fins dernières
et des valeurs mesurables. Une façon d'évaluer l'incal­
culable, le don inestimable puisque sans donateur ni
donataire : le don que l'existence se fait à soi d'elle­
même, entre venue et enlèvement, chaque fois seule
et exposée à toutes.
S'il s'agir de cela - pas grand-chose, mais tout un
nouveau départ ex nihilo1 (et je dis bien « un départ »,
non « un commencement » car ce dernier veut une
suite programmée tandis que le départ s'en va du
même pas dont il vient) et de l'inversion du nihilisme

1. Avec le l'X niMIJJ j� me suis depuis longtemps efforcé de m'ex­


pliquer. En vérité, route la philosophie moderne n'a pas cessé de le
faire. C'est le point décisif à la fois de la« mon de Dieu • et d'une
• déconstruction du chri stianisme "· Le point où Dieu devenu
rien, rien s'avère extatique, adorable et disponible pour le pire et
le meilleur.

62
sans production de nouvelles idoles - alors il vaut la
peine de penser à nouveaux frais le réel du langage et
du sexe - ou bien comment nous nous adressons à
nous-mêmes.

Histoire

On sait que Michel Foucault discernait dans la


modernité une volonté de dévoiler le sexe, de mettre
au jour un secret qui lui appartient essentiellement
(semblable à celui de la folie). Il y voyait la formation
d'un pouvoir de répression et de contrôle en même
temps que la possibilité d'un nouvel usage des plaisirs.
Repérant à ce titre dans le christianisme' le déclen­
chement du désir dans la forme permanente, illimitée
et hyperbolique qui aura préoccupé la pensée dite
occidentale jusqu'à nous, Foucault a renversé une
perspective reçue. Ce renversement ne concerne pas
le sexe seul. Il faut comprendre avec l'ensemble du
phénomène en question une mutation générale qu'on
peut désigner comme existentielle - mais en un sens
où sont concernées toutes les formes connues d' exis­
tence, humaines ou non. Après avoir en effet indexé
le sens d'être sur l'infini, et sur un infini désigné

1. Il faudrait examiner ailleurs la provenance du désir chrétien


lui-même, entre eros grec et sexe biblique, ainsi que les développe­
ments musulmans du désir.

63
comme « amour » , et après avoir dégagé ce sens d'être
de la représentation d'un sujet-objet de l'amour (noté
« Dieu >>, autrement dit « la levée du jour >>) , notre
hisroire est passée par un palier dont le caractère sexuel
est fortement marqué.
Le xvm• siècle en offre les premiers signes. Ce qui
va se nommer « émancipation >> se présente en même
temps sur des modes sociaux, économiques, poli­
tiques et sexuels. Le XIX• siècle, Banqué à ses débuts
de deux figures emblématiques du sexe en tant que
loi, principe et fin - les figures de Sade et de Fourier
- poursuit ce qui avait été l'« indiscrétion » libertine
jusqu'à l'investigation scientifique et à ce qui émerge
entre Nietzsche et Freud sous le nom de Trieb, que les
Français ont traduit par « pulsion >> après avoir écarté
« instinct >> auquel de leur côté les Anglais ont préféré
drive. Avec le Trieb et avec la question jamais réglée
de la traduction on a pénétré dans un domaine vierge
dont il faut bien dire qu'il n'est autre que l'ancien
domaine divin ou sacral.
Trieb avait été, en particulier, le terme utilisé par
Kant pour désigner la tension inhérente à la raison
vers l'inconditionné- soit vers ce qui, ne dépendant
de rien, s'impose absolument mais ne saurait être
constitué en objet de connaissance. Cette tension
produit les pseudo-objets de la métaphysique, aux­
quels il faut renoncer pour leur substituer la tension
elle-même telle qu'elle se présente (sans se laisser
objectiver) à la fois comme liberté d'init iative (de
création de fins), comme devoir universel (de traiter

64
chaque un comme fin) et comme finalité sans fin
(création de formes pour elles-mêmes). Ce triple
caractère - dont chaque élément lui-même est im­
présentable autrement que comme une postulation
ou une forme de fiction régulatrice - reprend à son
compte, si on y pense bien, les traits de l'amour chré­
tien dégagés de l'assignation à un supposé sujet-objet
divin de cet amour. Mais le sujet-objet de la tension
n'en est pas moins lui aussi remodelé car sous le nom
de « personne » il se confond tendanciellement avec
la tension elle-même.
La personne humaine est personne, c'est-à-dire
quelqu'un, quiconque et aucune substance (individu,
personnage). Tout comme rien est la chose quel­
conque, insignifiante, aucun objet mais le point d'où
ça se renvoie de chose en chose. Double ponctuation,
double contact.
La poussée de la raison kantienne ouvre en quelque
façon ex nihilo un nouveau régime, celui du désir sans
objet ni sujet, sans commencement ni fin, tout occupé
de sa tension. Comment une tension donne-t-elle du
plaisir ? demandera Freud. Sans le savoir, il posait la
question du nouvel ex nihilo : comment la tension
que ne sous-tend pas une détente assurée peut-elle se
plaire à elle-même ? « Se plaire » , c'est-à-dire désirer
persévérer dans la réalité de sa tension ? Dans ce réel
en somme irréalisable ?
Toutes les curiosités ratiocinanres, les relevés de
psychopathies sexuelles et de récits populaires grivois,
les débauches épicées et les langueurs fiévreuses dont

65
l'époque a raffolé s'engloutissent, symptômes déri­
soires, dans cette figure nouvelle de l'abîme métaphy­
sique ou divin. Cinvention de la psychanalyse et de
l'« inconscient » n'est qu'un effet collatéral, moulé sur
une scientificité d'objet et sur une thérapie1, d'une
révélation toute différente, où le sexe opère une jonc­
tion manifeste avec la parole.
Plus que sur les divans, c'est dans la littérature, dans
l'art, dans la révolution que le sexe parle - et que la
parole se fait sexuelle. Simultanément une transfor­
mation majeure, celle de toute une praxis sociale et
technicienne qui désire recréer le monde, la prise de
parole du désir lui-même et le désir du langage de ne
pas dire mais de faire l'amour. Deux vers d'Essenine,
en 1925, disent tout :

1. Pourquoi une thérapie ? Parce que la pulsion souffre, comme


je l'ai dit, et qu'elle fait donc souffrir. Plus exactement, elle est souf­
france et plaisir entremêlés : être en tant que pousser se poursuit,
persévère, et aussi bien refuse cet effort, se dérobe. Exister se porte
en avant et ne se supporte pas. Il est possible qu'aujourd'hui nous
p arvenio ns à un comble de cerre contradiction intime, et que cette
maladie de civilisation pr oduise en même temps l'idée d'un soin et
la conscience vive de son inanité (cette conscience que Freud énonce
dans Malaise dans 14 civilisation). On croit cette souffrance traitable
comme une autre, par levée ou détournement d'une répression.
Mais c'est toute une civilisation qui souffre et cela ne se soigne pas.
Elle souffre non de répression mais d'une pression extrême de sa
propre infinité pulsionnelle. Il n'est pas exclu pour autant que cette
infinité se ressaisisse et se réinvestisse autrement. Toutes les autres
civilisations ont su traiter le forçage qui les suscitait : en témoignent,
entre bien d'autres, les enseignements bouddhistes ou taoïstes sur
la souffrance.

66
Laisse Les baisers devenir baisers,
Tes doigts, lasse-Les
i s'égareyl,

Que les lèvres qui parlent soient les lèvres qui


baisent, que les bouches qui baisent soient les bouches
qui parlent, que les soufRes mêlent leurs haleines et
leurs esprits, que les langues se disent en glissant l'une
sur l'autre dans la confluence des salives, que le poème
s'égare avec les doigts : ce n'est pas un enjolivement,
ce n'est pas une parure littéraire, c'est à la lettre le sexe
qui parle, c'est la lettre qui se fait chair.
On dira que ce temps a disparu dans la transfor­
mation du baiser en orgie ou en orgasme, dans la
boulimie de sexologies et de sex toys et dans l'ambiva­
lence pénible entre la jouissance qui se consomme et la
jouissance qui s'abandonne. On ajoutera que la parole
et la lettre s'y sont aussi transformées en débauche
linguistique, en complaisance verbale, en signifi.ance
autoproclamée et auroconsommée. Le consensus ne
fait aucun doute, au sein d'un consensus général sur
le cours catastrophique de notre histoire - adossé au
consensus inverse de ceux qui s'imaginent adonnés
à la jouissance exponentielle de dominations et de
satisfactions interminables. Et pourtant on sait bien
que les consensus sont toujours suspects. Ils sont
produits par un refus de supporter la complexité, l'in­
décidabilité, l'imminence de l'impossible. En fait ils
cherchent à éviter de souffrir. Mais il n'y a justement

l. Sergueï Essenine, Cette nuit. Cf www.espritsnomades:com.

67
pas de consensus sexuel. D'aucune manière. Chaque
désir doit se supporter ou se renoncer. C'est ce que
pense dissimuler l'euphorie éroticiste - qui déjà se dé­
compose.

Le lieutenant lui passa une liste de gens condamnés


à être exécutés, il ia signa sans même y jeter un coup
d'œil. Par la suite il lui demanda de s'asseoir au bord
du lit et se mit à lui caresser les joues.
« Comme tu es joli » lui susurra-t-il de sa bouche

édentée. Le jeune officier rougit jusqu'à la racine des


cheveux.
« Oh non, mon colone4 s'il vous plaît ». . .

Le baron sourit et l'attira contre lui. Il sentait


renaître en lui lepatricien romain1•

1 . Israël Joshua Singer, Les Frères Ashkenazi, cr. fr. entière­


ment remaniée par M.-B. Spire, Paris, Le Livre de Poche, 2015,
p. 517-518. - Le << patricien romain >> ne vient pas ici par hasard.
Rome figure sans doute au mieux l'émergence d'une civilisation
pulsionnelle : expansion, importance des énergies motrices plutôt
que des puissances tutélaires ou exemplaires. La virtus romai ne a
deux faces : la valeur et la vigueur, la vaillance et la violence. Le
christianisme a sanctifié cette double postulation. En même temps
qu'il enseigne l'amour illimité, le Christ déclare qu'il << apporte le
glaive >> (Matthieu, x, 34). Paul ne cesse de mettre en scène les
conflits des désirs. Toute la pensée scolastique puis classique de
ce qu'on nomme << les passions » -dans toutes leurs extensions
érotiques, politiques, économiques et esthétiques - est vouée à cette
dramaturgie dont le sexe fournit à la fois une figure privilégiée et
peut-être aussi la scène elle-même. Pour finir, il ne s'agie de rien
d'autre que de ce qui définit chez Freud la culture ou la civilisation
par un renoncement aux pulsions. Mais pourraic-on renoncer sans

68
7

Techniq ue et transcendance

Rien en effet n'est aussi peu assuré que les consensus.


Trop prégnants, ils témoignent le plus souvent d'un
réflexe que d'une réflexion. Ce n'est pas que leurs affir­
mations soient simplement fausses : elles ont la vérité
des symptômes. On supporte mal que le sexe secret
soit exhibé, on supporte mal que le langage clair et
communicatif devienne obscur ou silencieux. Or il
n'est pas certain que ce soit le fond des choses - pour
autant qu'il puisse y avoir un fond.
Le sexe a toujours été sacralisé d'une manière
ou d'une autre. Des cultes et des règles sociales en
témoignent avec abondance. Le langage a toujours été
ce que Valéry nomme « saint langage » : apophasies,
magies verbales et poésies le montrent dans toutes les
cultures. Sans hasard, dans les deux cas nous retrou­
vons des indices de sacralité. Et si nous étions en train
non pas de désacraliser, comme on l'a tant répété, mais
de connaître une expérience tout autre ? Le sacré a
toujours été le fait d'une présence autre, retirée mais
effective, dangereuse et attirante parce qu'elle était la

y êrre poussé par une force (ou par une pulsion) au moins aussi
grande - et peut-être au moins en partie de même nature ?

69
présence de ce qui nous rapporte à nous-mêmes en
tant que nous nous excédons.
I..:existence est le nom de cet excès dès lors qu'il se
désigne comme nôtre, c'est-à-dire comme en nous ou à
travers nous le surgissement de la démesure, de l'inap­
propriable, de tout ce que nous nommons en termes
négatifs ou soustractifs comme si nous manquait
toute autre possibilité de désignation. Nous n'avons
pas en effet de noms pour dire ce qui relèverait d'une
autre propriété que celle de ce que nous nommons
« nature » et« homme ». Entre les deux, ou bien plutôt
par-delà leur distinction se déploie un régime que nous
nommons « technique » et qui précisément semble
prendre route la place des appropriations possibles -
maîtrise, indication des fins, production des biens
(dans toute l'amplitude du terme). Et il nous semble
qu'à l'intérieur de ce régime notre propre rapport à
nous-mêmes se transforme en technique : notamment
en technique sexuelle (tant à l'égard de la reproduction
des espèces qu'à l'égard de la jouissance) et en tech­
nique langagière (qui se soumettrait à la transmission
d'informations toujours vérifiables, c'est-à-dire réglées
sur des procédures de conformité à des données non
langagières mais numériques et calculables).
Or sexe et langage forment le double élément selo n
lequel nous existons en tant qu'« espèce humaine )>,
autrement dit en tant qu'espèce qui de l'une et de l'au­
tre manière excède tout ordre donné, déterminé selon
le modèle que nous pensons avoir stabilisé d'ordres et
de lois d'un univers cosmique, naturel et vivant. Ce

70
qui toutefois s'expose aujourd'hui devant nous et par
nous, comme nous-mêmes en notre propre existence,
c'est que notre technique bouleverse ces ordres et ces
lois, non toujours en les transformant mais au moins
en les enrôlant pour le compte de cette technique.
Une constatation devient inévitable : c'est bel et bien
de cette supposée nature et de son ordre présumé que
surgit l'espèce humaine avec ses propriétés langagières
et jouissives : le langage s'excepte de tous les ordres de
communication entre les vivants et le sexe humain s'ex­
cepte de tous les ordres de reproduction des espèces.
Dans les deux cas, l'exception consiste en ce que la
fonction, langagière ou sexuelle, se prend elle-même
comme fin en même temps qu'elle opère comme
moyen de communication ou de reproduction.
Se prenant elle-même comme fin, la fonction ne
fonctionne plus de la même manière. 'Lexception fait
excès. Cependant, elle est issue de la nature et de la vie.
Pendant assez longtemps, la technique a été comprise
- ce qui veut dire aussi conçue et pratiquée - comme
une suppléance au fond naturelle à certaines insuffi­
sances de l'animal humain. Pour Aristote, les tech­
niques dans chaque domaine ne peuvent pas excéder
en nombre ni en conception une certaine mesure, qu'il
faut comprendre comme plus ou moins atteinte au
temps d'Aristote. Or la technique n'a pas cessé d'ex­
céder et de s'excéder elle-même. En est-elle devenue
moins « naturelle » ? La question n'a pas de sens.
La« nature » n'est nulle partoffeneà l'état «naturel ».
'Lhumain n'est pas toujours là mais lorsqu'il s'y trouve,

71
la nature en lui s'humanise, c'est-à-dire se déplace
d'une manière nouvelle. Ce qui d'origine était un
mouvement sans principe et sans but - énergie, chocs,
clinamen, vie et mort, métabolismes, évolutions, cir­
convolutions, mutations - s'exprime en tant que tel :
en tant que sens toujours naissant (nasco, natura) et
toujours disparaissant (silence, soupir, spasme).
N'a de sens que la réflexion selon laquelle la tech­
nique déploie la nature - certes sur un mode singulier
puisqu'il implique l'ouverture d'un ex nihilo renou­
velé. Par conséquent, l'espèce humaine poursuit un
cours naturel des choses - pour autant qu'on puisse
toujours s'exprimer ainsi. Par conséquent aussi, les
mutations et révolutions de la technique elle-même
poursuivent aussi ce cours.

En floréal, cet énorme buisson, libre derrière sa


grille, et dans ses quatre murs, entrait en rut dans le
sourd travail de la germination universelle, tressaillait
au soleil levant presque comme une bête qui aspire les
effluves de l'amour cosmique1•

Le cours « naturel >> emporte avec lui une dénatura­


tion ou une transnaturation. En ce sens, le « transhu­
manisme >> qui rêve d'une sorte de surnature humaine
peut se comprendre pour autant qu'une transforma­
tion, voire une transgression, appartient en effet au

1. Victor Hugo, Les Misérables, dans RomansII, Paris, Bouquins,


p. 700.

72
cours des choses. Cela ne signifie pourtant pas que
ce cours suive une orientation ni une allure constante
ou accélérée. Cela signale plutôt les éventualités d'ex­
cédence, de sauts ou de ruptures - dont la vapeur,
l'électricité, l'atome et les circuits informatiques sont
à la fois comme des étapes enchaînées et comme une
succession sans progressivité déterminable (malgré la
progression des puissances, des vitesses, des capacités
discriminantes).
Éventualités, évènements surviennent aussi dans le
cours technicien des organisations sociales, des repré­
sentations et des rapports des membres de l'espèce
transformatrice par excellence et de cette espèce à
elle-même comme à sa (et à« la ))) présumée nature.
Cette dernière est transhumaine par essence, ou trans­
cendante. Comme on sait trasumanar est un mot
forgé par Dante, lequel ne pouvait pas ne pas penser
à « transcender » ni par conséquent ne pas situer son
poème en rivalité avec la théologie.
La technique est la transcendance - il faut tenir
cette proposition scandaleuse pour faire entendre
quelque chose du réel qui nous advient du fait d'une
histoire qui se dépouille de ses apparences de progrès
finalisé (sur un modèle de croissance naturelle) pour
s'indiquer comme sa propre transgression ou trans­
cendance. Limmanence dont le terme est aujourd'hui
en honneur signifie seulement que la transcendance a
lieu à même l'existence, la nôtre comme celle où tout
l'existant se joue (sauf à réserver la possibilité que
d'autres jeux se jouent en même temps à notre insu).

73
8

Nature excessive

Que faire dans ces conditions avec la « libération


sexuelle » qui nous paraît une débauche éthique et un
péril anthropologique ? Que faire avec la signifiance
(« poétique » ou « pensante ») invérifiable et sans réfé­
rence au regard des savoirs positifs ?
Les deux situations sont corrélées entre elles mais
non équivalentes ni homogènes. À partir d'ici j e
suivrai la première sans chercher à systématiquement
y conjoindre la seconde, par raison d'économie et de
clarté. Plus tard dans ce livre ou peut-être plutôt dans
un autre je reviendrai à leur conjonction.
Lécart est manifeste : le sexe appartient à la plus
grande partie des espèces vivantes, tandis qu'il est diffi­
cile de repérer des modes animaux de communication
qui se tiennent dans une continuité comparable avec
l'animalité parlante. Les organes sexuels ne different
pas des animaux à l'homme de manière comparable
avec les différences des organes phonatoires. Certes, les
oiseaux et les mammifères communiquent de manière
notable dans l'élément sonore non exclusivement (ce
qui vaut aussi pour l'homme), mais la phonation
humaine est autrement organisée - de même d'ail­
leurs que les conditions de sa vision et de son olfaction
(la station droite) ce qui soit dit en passant pour le
moment affecte aussi la sexualité humaine.

74
Le sexe se présente chez l'homme dans une conti­
nuité animale comparable, voire identique à celle des
grandes fonctions vitales - respiration, nutrition et
déjection. C'est une raison majeure pour s'intéresser
à lui, qu'on veuille ou non lui reconnaître un secret
ou le lui extorquer. Les fonctions vitales modulent les
rapports du vivant avec le dehors : elles font du vivant
un système ouvert au dehors parce que relativement
clos sur un dedans dont l'« intériorité » consiste préci­
sément à rendre possible l'exposition à un dehors et
l'entretien d'échanges avec lui. En ce sens, la vie est
ek-sistence dans son principe ou dans son essence. Déjà
la vie est hors de soi, affamée de soi et excédée de soi ­
jusqu'à chercher sa mort1•
Avec la reproduction, la vie perpétue et renouvelle
la multiplicité des « individus >> qu'on peut définir
comme unités d'échange avec le dehors, dont font
partie les autres individus. La vie n'est pas seulement
hors de soi : c'est son être que de l'être. Et comme la
vie sort elle-même de la matière non vivante, cette
dernière ne peut pas être pensée sans cette éventualité
ou sans cette possibilité de sortie - ce point remar­
quable de ex nihilo puisque la complexification, quelle
qu'elle soit, d'où sort la vie ne produit pas ce qu'elle
autorise : le vivant auto-affecté, relationnel, nutri­
tionnel et reproductif, surgit dans et de rien-de-vivant

1. Je veux renvoyer ici aux travaux deJuan-Manuel Garrido, On


Time, Being, and Hunger: Challenging the Traditional 'IX'lly ofLift,
New York, Fordham Universiry Press, 2012.

75
(qui n'est pourtant ni mort, bien entendu, ni même
inerte).
Le sexe surgit dans la vie comme une fonction
surnuméraire : il n'est pas nécessaire à la reproduction.
Certains biologistes contemporains affirment que
l'accroissement de la diversification par le processus
sexuel (division des chromosomes, recombinaisons et
mutations, etc.) ne donne pas forcément la raison du
fait sexuel, qui peut aussi bien contribuer à la stabilisa­
tion d'une espèce tandis que, à l'inverse, la reproduc­
tion non sexuée n'est pas incapable de diversification.
Quoi qu'il en soit, le sexe occupe la plus grande place
dans la reproduction des vivants et il y mobilise une
énergie remarquable par la profusion des morpholo­
gies, des comportements, des emportements. Le rut,
ce mot qui désignait d'abord le rugissement ou le
brame sexuel, est fiévreux, ardent et bruyant. Même
chez l'animal non parlant, il peut donner lieu à des
actes sexuels non reproductifs, masturbatoires sans
mains, par frottements, voire par exposition au vent
comme on l'a observé chez des juments d'Andalousie.
Tout cela est connu mais n'est pas encore pensé à la
mesure d'une civilisation dépourvue de repères sacrés.
Là où les dieux sont ou ont été des figures animales, là
aussi l'existence du monde, de la vie et du sexe se réfère
elle-même, d'une manière ou d'une autre, à une sexua­
lité mythique, génératrice de la génération elle-même.
Lorsque Freud écrit que les pulsions sont nos mythes,
il indique très précisément que c'est dans le treiben que
nous pouvons formuler notre raison d'être - ou nous

76
raconter notre propre histoire, nous fictionner ce qui
exige d'être figuré : la raison d'être sans raison, l'exister
en tant que tel. Or le treiben c'est la poussée, la pulsion
en tant qu'élan, entraînement, penchant, croissance,
essor, quelque chose de l'ordre de la vigueur qui fait
le sens premier du vegere latin d'où aura poussé notre
végétal. La pulsion dit en somme la vie d'avant la vie,
une archivie qui ne laisse aucune archive puisqu'elle
n'a lieu que sortant de rien et pour rien, sortant pour
sortir. Chaque mot est ici de trop puisque ça sort de
rien, de la chose en tant qu'elle se pousse d'elle-même
à être.
La pulsion kantienne de la raison, le désir de l'in­
conditionné n'est pas autre chose que la poussée se
retournant sur elle-même et se connaissant comme
excédence constitutive. La raison est la nature - le
natal, le naissant, le naître se poussant vers sa propre
inconditionnalité. C'est-à-dire vers son absoluité :
délié de tout, ne pouvant être lié à rien, pouvant n'être
que naître.
Excès, transcendance, transgression et naissance ne
sont ici rien de postérieur à une condition donnée, à
une mesure établie, à une immanence, à une loi ou à
une origine : l'origine c'est la levée ou le lever {orior)
que rien ne précède, pas même une nuit puisque avec
cette levée ou ce lever s'inaugure le partage des jours et
des nuits, du lumineux et de l'obscur. Cette origine ne
s'inscrit pas en un point, elle se produit dans et comme
sa propre tension, dans son battement, sa pulsation.
Elle n'a pas une identité, elle differe d'elle-même, elle

77
se diffère, s'enlève et s'envoie comme le temps-espace
de sa levée, comme l'évènement de sa venue. Elle ne
commence ni ne finit, elle n'a d'être que l'écart à soi de
tout ce qui existe : l'éloignement, l'altération, l'envoi.
L« être » comme envoi à un dehors, c'est à coup sûr
- comme je l'ai déjà suggéré plus haut - au moins un
aspect de ce que Heidegger a voulu désigner en deçà
et au-delà des ontologies de l'être comme étant donné
(ou donnant) et de ce que Derrida a voulu marquer
comme la différance de et dans l'origine.
Que la chose s'excède - se diffère, se transcende, se
transgresse - par principe, que la nature s'excède en
technique et la technique en une mutation anthro­
pologique que nous abordons à peine, voilà ce qui
s'éprouve comme désir.
La différence se différencie, se diffère, entre en diffé­
rend : pas de hasard s'il s'agit en fait- très simplemem,
donc vertigineusement - de ce qui n'est ni posé, ni
placé, de ce qui ne subsiste pas en soi. Il s'agit de ce
qui n'est, si cela « est », que dans l'élan, la survenue, la
tension, la pulsion. Aucune philosophie, aucune théo­
logie, aucune poésie ni même aucune science ne s'est
jamais arrêtée à poser des substances, des sujets, des
identités. Pas un traité de l'Un qui depuis le Parménide
de Platon ne soit problématique ou aporétique.
On objectera Parménide lui-même. Mais tout en
affirmant l'unité indivisible et continue de l'être, il
n'en dit pas moins : « Tout tient ensemble ; ce qui est
approche de ce qui est [ou << se tient proche » ; le verbe
est pelazô, qui peut d'ailleurs avoir un sens sexuel] ».

78
Et Parménide dit que le daimôn qui gouverne tour
pousse ou propulse €emelle et mâle l'un vers l'autre ­
ajoutant ailleurs qu'Eros est le tout premier des dieux.
Moravia écrit : « Le désir n'étant en réalité que
le secours décisif et puissant qu'apporte la nature à
quelque chose qui existait avant elle et sans elle. La
main de la nature délivrant, des viscères de l'avenir,
la substance toute humaine et morale des choses
futures1 ». Il n'est pas certain que les« choses futures })
doivent être « humaines et morales » sinon au sens
d'une transgression ou transcendance illimitée de ce
que ces mots semblent enfermer. Mais il est certain
que ce qu'on nomme la nature, en sa puissance de
poussée, procède de très loin hors d'elle, avant elle
et après elle - même si et sans doute surtout si cet
excès n'est rien de << plus » ni rien d'« autre », aucune
« surnature », rien d'autre que le naître de la nature
dans sa levée, dans son envoi, sa jetée et sa venue (tout
le complexe des valeurs portées par la grande famille
accadienne et gréco-latine à laquelle ce mot se rattache
comme le grec gigno). Rien d'autre : l'autre même,
l'autre au sein du même comme son désir même. Le
naître en tant que n'être rien d'autre que sa propre alté­
ration et le jouir comme l'épreuve d'être ainsi altéré
dans son être.

1. Alberto Moravia, Le Conformiste, tr. fr. Cl. Poncet, Paris,


Flammarion, 1985, p. 246 (merci à Jean-Pierre Daumard). On
prolongera cette réflexion sur la « nature » par celle que poursuit
Emanuele Coccia dans La Vie desplantes (Paris, Rivages, 2016), en
particulier dans le chapitre 13, " La raison, c'est le sexe >>.

79
9

Désir

Le désir ne procède évidemment pas du sexe mais le


sexe du désir. De telle manière cependant que le sexe
est moins un effet ou un instrument du désir que son
incarnation, sa présence au sein de l'existence. Il ne
s'agit pas de réduire celle-ci au sexe - comme on a tant
cru pouvoir le reprocher naguère à Freud - mais à l'in­
verse de discerner dans le sexe un des traits distinctifs
de l'exister. C'est-à-dire autre chose qu'une caractéris­
tique « naturelle >> ou « animale » - et plus précisément,
comme on vient de le voir, une autre caractérisation de
ce qu'on nomme « nature >> et « animal » (sans omettre
donc en définitive ni « minéral » ni « végétal >>).
Éros n'a pas traversé par hasard toute l'histoire de
la philosophie après avoir joué tous les rôles sacrés
qu'on lui connaît. Il s'est présenté avec l'attraction qui
commence chez Empédocle à assembler des membres
clairsemés dans une dispersion contingente et qui
devenus corps se désirent entre eux. Il se présente avec
l' Éros divin de Platon, excitation furieuse de l'amant
dont il est précisé qu'elle serait bien plus intense si elle
pouvait se tourner non vers la seule beauté sensible
mais vers la phronèsis, c'est-à-dire, chez ce penseur,
la pensée elle-même moins comme intellection que
comme tension active, elle-même désirante.

80
De Platon à Hegel, à Nietzsche et à nous, le désir
s'avère toujours désir du désir. Qu'il se soit très long­
temps détourné en désir du savoir - trait distinctif de
notre culture - ne doit pas laisser ignorer que dans le
savoir même c'est encore un désir qui veille : le désir
du savoir vrai est le désir du savoir qui se sait lui-même
sachant et qui jouit ainsi infiniment de lui-même
comme le fait le « savoir absolu » de Hegel. Ce savoir,
en effet, pareil en cela à 1'« amour intellectuel » de
Spinoza aussi bien qu'à l'auto-dépassement infini de la
science chez Husserl, pour s'en tenir à quelques indi­
cations. Pas de savoir qui ne se désire savoir de soi :
c'est le régime du logos. « Connais-toi toi-même >> ne
commande pas d'être conscient de soi au sens courant
de l'expression mais de se savoir en tant que sachant
et par conséquent en puissance de se rapporter à soi
comme à un objet de son propre savoir, objet qui à son
tour ne peut pas être posé mais doit se faire sujet de
la distance à laquelle il s'écarte de soi pour se revenir
infiniment.
Lorsque Spinoza affirme que« la béatitude n'estpas la
récompense de la vertu mais la vertu même », il affirme
la vertu comme virtus, force active de ce qu'il nomme
<< amour divin >> et qui seul permet le savoir véritable

qui est savoir de l'infinité en acte. La béatitude est


donc elle-même un agir et une lension. La jouissance
dom elle est le nom spirituel (mais Spinoza emploie
aussi le verbe gaudere) n'est pas un accomplissement
mais un élan renouvelé. En outre, Spinoza poursuit
. . ) .
ams1 : « et ce n est pomt parce que nous contenons

81
nos désirs charnels que nous la possédons, c'est parce
que nous la possédons que nous sommes capables de
contenir nos désirs charnels1 ». Il s'agit de désir de part
en part : si ceux de la chair nous empêchent d'accéder à
l'amour intellectuel, celui-ci seul, désir du savoir divin
qui seul se sait lui-même et la vérité du monde, est en
pouvoir de maîtriser les premiers et de les soumettre à
sa propre élévation. Autrement dit, cette soumission
vaut plus ascension que contention. La contention de
la chair n'est que son aspiration ou sa sublimation vers
un régime supérieur.

Sublimation . . . ce terme freudien reste plutôt obscur,


et pour Freud lui-même. La pulsion changerait son
but sexuel et/ou agressif (ou les deux ensemble) en un
but plus spirituel, artistique ou intellectuel. Changer
de but ne change pas l'énergie mise en jeu. Nierzsche
avait déjà compris que l'énergie de l'artiste est sexuelle
(sans parler de sublimation). On peut aussi bien consi­
dérer qu'un désir sexuel procède de l'incarnation d'un
désir théorique ou esthétique. Freud lui-même affirme
que l'idée du beau se forme à partir de l'impossibilité
de considérer comme beaux les organes génitaux. La
beauté permettrait donc de surmonter une aversion ou
une peur devant le sexe tout autant qu'elle procéderait
d'une assomption spiritualisante de l'appétit sexuel.
Mais il s'agit précisément toujours, dans un sens
ou dans un autre, du corps et de l'esprit. La pulsion

1 . Spinoza, Éthiq�. V, 42, tr. fr. J.-L. Pautrat, Paris, Le Seuil,


1988.

82
- le désir, la poussée, l'envoi - passe de l'un à l'autre.
Elle fait et elle forme ce passage. Quel est-il donc ?
C'est le passage du dedans au dehors, très exactement.
Le dedans n'a lieu qu'après coup, comme le retrait de
l'élan qui ouvre le dehors. La voix, le geste, le regard
se portent dans l'ouvert pour y former - on pour­
rait dire, pour y performer - rien d'autre que cette
ouverture même et avec elle le rapport, la distance et
la proximité avec les autres ouvertures. En ce sens il
y a une profonde intimité sensible (esthétique) entre
les arts et le sexe : ils modulent le désir par lequel les
corps veulent se sentir ce qu'ils sont, corps au monde
ou bien corps-mondes. Les arts par formes distinctes,
le sexe par une indistinction tendancielle des formes.

Les sexes humains sont tous deux aussi des yeux


uniques qui s'écarquillent.
Chaquesexe qui désire est un œilunique qui s'ouvre et,
pourl'autre sexe, un œiluniquequipétrifie, qui hypnotse i
l'autre-qui-désire-en-retour-pour-s'ouvrir-en-retour.
Qui dilate et évase l'œil de la vulve qu'il ne voitpas
et dans lequel ilpénètre1•

Le désir en toutes ses façons et énergies est désir


du désir, c'est-à-dire expansion d'être comme l'essence
même de « être » ou « exister ». Comment ne pas se
représenter, aussi confusément qu'on y sera contraint,

1. Pascal Quignard, Critique du jugement, Paris, Galilée, 2015,


p. 96.

83
une poussée sourde ou éclatante en tout point d'exis­
tence, en tout lieu et tout moment du monde (et tout
autant, répandue sur sa totalité) ?
Dans l'animal parlant, ce désir se signale à lui-même.
Il se porte de manière tangible et expresse à l'extrémité
de sa motion et de son émotion- c'est-à-dire à une
excédence qui se comble en s'évanouissant. Spasme er
silence.

10

Continu, discontinu

Bien évidemment la poussée n'a pas de lieu, de temps


ni de support. Elle a lieu partout et nulle part, comme
le surgissement même de chaque chose, pareille à la
création continuée de Descartes. L'idée de la création
continuée n'est pas contradictoire avec celle d'une
création unique et hors du temps. On peut même
trouver des suggestions théologiques à ce propos.
Avoir lieu hors du temps et en chaque instant n'est
pas contradictoire. Ex nihilo est toujours disponible,
y compris bien sûr et surtout si le nihil se comprend
comme un outrepassement d'être plutôt que comme
un néant (ce pour quoi on peut aussi trouver des attes­
tatiom théologico-philosophiques). Ce qui signifie :
si rien, la chose ou la coexistence des choses, se porte
toujours d'emblée et de soi outre la pure position,
jusqu'à l'exposition. On peut dire aussi bien : il n'y a

84
pas de position qui ne soit exposée. De même, pas de
présence qui ne soit en venue - et/ou en retrait - de sa
pure et simple identité posée (à supposer que quelque
chose de tel existe . . . ). Même la pierre outrepasse son
inertie, emportée qu'elle est sur une planète, au fond
d'un ruisseau ou dans un frottement imperceptible
de l'air.
La continuité de l'être ou des êtres fait l'enjeu
majeur de l'érotisme tel que Bataille le comprend
dans son livre homonyme - certainement la plus
pénétrante réflexion sur ce thème jusqu'à nous1• La
première phrase du livre énonce : « De l'érotisme, il est
possible de dire qu'il est l'approbation de la vie jusque
dans la mort ». La mort « a le sens de la continuité de
l'être )) est-il dit un peu plus loin. La vie, en se repro­
duisant, introduit une discontinuité. La mort serait en
revanche identique à l'être égal à lui-même dans une
plénitude et une illimitation simple. I.:érotisme veut
substituer à l'isolement des êtres « un sentiment de
continuité profonde ».

1. Le mot << érotisme , désigne pour Bataille l'activité sexuelle


humaine se rendant indépendante d'une exclusivité reproductrice.
Dans ce que j'esquisse ici, cette possibilité s'annonce par l'homo­
logie dont j'ai parlé entre le sexe et le langage. Je préfère ne pas trop
user d'un terme qui depuis Bataille est plutôt passé du sulfureux à
l'eau de rose. D'autre part, il n'est pas certain qu'il n'y ait aucun
érotisme animal. Les parures, les danses, les odeurs et les appels
sexuels sont-ils de simples leurres pour engager à la reproduction ?
On a so uvent considéré que chez les hommes le désir est un rel
leurre, une ruse de la nature. Cela n'a pas un sens très clair car ,

pourquoi faudrait-il un leurre ? On y reviendra.

85
On peut considérer que le désir est désir de cette
continuité puisqu'il est le mouvement qui soulève une
existence vers les autres conformément à la poussée
qui la fait exister. Sans doute l'amant peut-il « aper­
cevoir le fond de l'être » dans l'aimé. Sans doute aussi
cela pousse-t-il l'amant et l'aimé - chacun étant à la
fois l'un et l'autre - à désirer jouir de cet << aperçu »

jusqu'à l'excès dans lequel il disparaîtrait avec l'autre


et en lui. Si le désir est désir du désir, renouvellement
de son propre excès inévitablement hyperbolique et
se perdant dans l'élan même qui le porte, i l représente
en somme le comble de l'emportement ou du trans­
port qui le constitue. Cependant il n'y atteint pas. O u
s'il y atteint c'est sur le mode de rien. . .
« Sex is so

nothing » a-t-on dit depuis Bataille ou depuis Warhol


(on y reviendra) sans qu'on puisse très bien savoir qui
l'a dit - tout le monde en quelque sorte, une rumeur
anonyme lassée du sexe à consommer.
Pour Bataille l'érotisme se trouve voué à n'être
qu'une comédie, de même que le sacrifice, puisque les
amants - l'un des deux tout au moins, tout comme le
sacrificateur du sacrifice - le plus souvent ne meurent
pas. Le mot << comédie >> peut être compris - et par
Bataille lui-même - au sens le plus commun de la déri­
sion. Cérotisme s'évertuerait à une mimique vouée à
l'échec. Il faudra certes parler de l'échec sexuel. Mais il
ne se situe pas sur le même plan si la« comédie >> nomme
la vanité de tout rapport sexuel, heureux ou malheu­
reux. Aussi faut-il la comprendre autrement, quoi
qu'il en soit du texte et de la pensée exacte de Bataille.

86
S'il cherche la continuité, le sexe ne la cherche ni
ne la trouve qu'au titre de la discontinuité. Les amants
souhaitent éprouver ensemble un « sentiment de
continuité profonde » : « ensemble > > - un mot qui
possède une valeur locale, temporelle et émotive - ne
signifie pas « indistinctement >>. Lors même que des
partenaires cherchent à jouir en même temps, cette
recherche n'empêche pas qu'il s'agisse de sentir chacun
pour sa part la simultanéité. I.:horizon de la conti­
nuité est celui de la perte du sentiment et cette perte
- représentée comme la mort- est ou serait aussi bien
la cessation du rapport.
Il ne s'agit pas ici d'opposer les nécessités factuelles à
la force du désir. Il est tout à fait juste que le désir tend à
son propre anéantissement dans un plaisir qui n'est pas
contentement mais extrémité (excès) parfois suraiguë,
insoutenable, de l'emportement (de l'arrachement) de
la poussée. Il est juste que puisse être désiré, et parfois
engagé, un anéantissement (volonté d'une volonté
parvenant à se renoncer). Il est également juste d'af­
firmer que les enfants - lorsque la reproduction est en
jeu - « sont la mort des parents » comme le dit Hegel.
Mais la continuité n'en est pas moins con-tinuité. Elle
n'a sens et lieu que dans la connexion, le concert ou
la combinaison d'éléments discrets. Bataille utilise à
plusieurs reprises des images liquides (vagues de la
mer, par exemple) - et il est juste qu'il se produit dans
le sexe une manière de liquéfaction (voire de liquida­
tion) des corps enlacés. Bataille sait pourtant très bien
lui-même que « l'eau dans l'eau > > , ou l'immanence

87
simple, se soustrait à la requête minimale de l'exister :
le surgissement, la levée distinctive. La transcendance
ou la transgression transcende ou transgresse dans
l'immanence - laquelle en définitive (ou plutôt pour
commencer) n'a tout simplement pas lieu.
Cette inflexion, la seule que je souhaite introduire
dans la pensée de Bataille, peut se signaler de manière
plus expressive à partir d'autres mots. Bataille parle de
fusion, de désir de fusion. Il reprend ainsi un ample
discours aussi bien mystique qu'amoureux, religieux
qu'érotique. La fusion fait disparaître les éléments
fondus en un nouvel élément. Le mot « confusion »
(qu'on peut trouver à l'occasion au sujet de l'érotisme
chez Bataille) suggère une possibilité différente : une
fusion qui ne se résout pas en une transsubstantiation
mais qui consiste en une indistinction de substances
ou de sujets pourtant distincts. La confusion des corps
dans l'étreinte comme la confusion des sentiments
dans le désir (qui veut plus qu'il ne veut) excède le
contraste entre continu et discontinu. En un sens, le
sexe est sans doute toujours en proie à une confusion.
Ou bien il est lui-même confusion, identité indécise
et différence mal discernable. Identité et différence
de la continuité et de la discontinuité. Autrement dit
« rapport » : cela qui n'est pas « un être » ou « un

sujet » sans être pour autant ni une qualité, ni une


action, mais une venue des uns aux autres, une venue
dans laquelle les uns et les autres s'excèdent. Comme
ils le font dans le langage : tendus jusqu'à la limite de
leur sens.

88
Déjà chez Platon la fusion n'est présentée que
comme l'hypothèse d'une intervention du forgeron
divin (Héphaïstos propose aux amants de << les dis­
soudre et fondre ensemble au soufRe de la forge >>)
mais cette fiction - comique, de surcroît - n'empêche
pas que l'« unité >> amoureuse vaille comme rencontre
et étreinte de deux.
Toutefois, la fiction de la divine fusion exprime bel
et bien toute la force de l'élan. Et cette force ne va
pas à moins qu'à se sentir poussée jusqu'à sa propre
absorption dans une unité où elle reconnaît à la fois sa
vérité et sa disparition : sa fin aux deux sens du mot, sa
vie en tant que sa mort. La discontinuité est condition
de la vie dont la mort assure la continuité. La comédie
est aussi une tragédie, mais la tragédie pourrait être,
avec la comédie, une vérité paradoxale du sexe : nous
y reviendrons plus tard.

89
11

Dévoration

Le désir se lève : il le sent, il le sait, il sait qu'il se


confond avec cette levée, cet exhaussement et cette
échappée, et enlèvement d'être.
Il se sait s'enlevant hors de soi. Ou plutôt, tout le
« soi » se résout en cet enlèvement. Le désir se désire

mais il n'est pas un soi. Il est plus fort qu'un soi, plus
fort que soi. Il est poussé, et il l'est par une poussée
plus ancienne ou plus profonde que tout ce qui
pourrait figurer un principe, une origine. Avec lui se
révèle obscurément une croissance soudaine, un accès
comme un feu qui prend d'un coup sous une lentille
solaire.
Et certes le soleil a précédé. Certes la chaleur a
précédé la vie et le frottement a précédé la chaleur
et l'agitation a précédé le frottement. Tout aurait pu
se poursuivre dans un bouillonnement ou dans une
effervescence continue, mais il y a eu interruption,
suspens dans lequel un vivant s'est détaché, un autre
type d'agitation, une tension de part et d'autre d'une
membrane.
Peut-être en avalant d'autres cellules une cellule
a découvert qu'elle s'enrichissait, se complexifiait.
Ce cannibalisme a pu suggérer la division sexuelle,
manière de répartir pour mélanger.
Suggérer dites-vous ? mais de qui à qui ?

90
Je vous l'accorde, ce n'est pas une suggestion. C'est
arrivé, voilà. Ce sont des biologistes qui suggèrent
cette hypothèse cannibale.
Ils savent bien que le désir dévore. Mais on ne peut
pas oublier qu'avec sa proie il dévore le fauve qu'il est
lui-même. Infelix media torreberis Aetna, écrit Ovide à
l'amant : tu pourrais être consumé au cœur de l'Etna.
Dans la scissiparité la cellule se fait disparaître elle­
même. Dans la sexualité elle disparaît dans une partie
d'elle-même qu'une autre cellule divisée peut absorber
et mêler à sa propre substance. De cette confusion
provient une cellule qui parvient à son tour à se séparer
d'une moitié de soi et qui se laisse ainsi recomposer
avec une autre issue d'une même dissection. Le désir
se désire et désire se dévorer lui-même.
Se dévorant il se renouvelle et s'anéantit du même
mouvement. Il se consume et renaît de ses cendres.
Autant dire de rien. Le désir vient de rien et ne cherche
rien : c'est l'être tendu par sa propre altération et
la consumation de toute position d'être, de toute
présence au profit d'un envoi, de toute signification
au profit d'une béance de sens.
Ni dans sa jouissance ni dans sa descendance le désir
ne rejoint autre chose que sa propre flambée, sa propre
dévoration, son épuisement, son exténuation. Il ne se
gonfle que pour devenir ténu, mince à outrance et
pourtant toujours tendu - jusqu'au point où le fila­
ment se rompt et la vie avec lui et le lien de l'être
désirant avec le monde où il a surgi.

91
Aussi ne faut-il pas séparer ni opposer autant qu'on
a coutume de le faire les besoins, les appétits, les incli­
nations et les désirs. Tout en fin de compte relève d'une
demande inhérente et coextensive à l'être. Ou plutôt à
« être » si on substitue le verbe au substantif (comme
le propose Heidegger dans la version la plus rare mais
à coup sûr la plus convaincante de sa déconstruction
de l'ontologie) .
Si en outre on considère ce verbe, en dépit de la
grammaire, comme transitif (ce que propose aussi
Heidegger), on déplace de manière très sensible le
concept de l'être en tant que cela qui est vers l'idée
que cela qui est, quoi que ce soit, n'est pas « cela »
qu'il est au sens d'une attribution (je suis un animal
parlant) mais en étant reçoit l'action, la pulsion ou
l'envoi d'être (d'exister). C'est un peu comme ce que
permet la langue française avec le verbe << vivre >> ou
l'allemande avec << /eben » : on peut « vivre », sans
complément, c'est-à-dire être vivant, ou bien « vivre
une aventure », c'est·à dire s'aventurer, être emporté
dans une aventure, en éprouver les aléas, les risques,
les émotions. Sur ce modèle, nous pourrions tenter
de dire que « être » dans l'aventure et par elle c'est
justement la vivre, et que être ceci ou cela, quoi que ce
soit, revient non à attribuer un prédicat à un sujet (« je
suis vivant ») mais à vivre- ou à pratiquer ou à investir
ou à mettre en jeu, à mobiliser, à prendre, à recueillir
ou accueillir, à faire venir, à pousser, à impulser cela
qui n'est pas un attribut sans être toujours aussi une
allure, une venue, une exposition, une excédence de

92
ce que serait un pur être-ça - qui justement ne serait
pas mais qui subsisterait en inertie (pour ne pas dire
en entropie, dans une déliaison de ce qui le fait être).

L'érotisme nepeutpas être ressenti de seconde main.


En tant que Noire lesbiennefiministej'ai un sensparti­
culier, une connaissance et une compréhension de ces
sœurs avec lesquelles j'aifougueusement dansé, joué ou
même lutté. Cette participation profonde a souvent
préludé à des actions communes qui sans cela n'auraient
pas !té possibles1•

Pour finir, il s'agit du désir de la chose, quelle qu'elle


soit. Du désir pour la chose et du désir que la chose
« est >> c'est-à-dire expose, avance et suit. Les deux

désirs sont le même : personne ne précède la chose


pour la désirer et l'existence de la chose, de quoi que
ce soit (de la chose en soi), est son propre désir. Bien
entendu le non-vivant - pierre, électron, gaz . . . - ne
peut être considéré comme un sujet de désir : mais il
s'agit justement de l'inverse, il s'agit du désir en tant
que la poussée par quoi ça existe.
Ça : la « chose en soi » de Kant, la « chose même >1 de
Hegel ou de Husserl, celle de Heidegger qui certes ne
sont pas identiques mais qui toutes déclinent l'exister
pur et simple qui précisément ne peur pas être pur
ni simple. Il est aussi bien Ding que Sache, c'est-à-

1 . Audre Lorde, The Uses ofthe Erotic, .metahisrory.org/


www

guidelines/EroticUses.php (ma traduction).

93
dire « truc » que « affaire », « n'importe quoi » aussi
bien que « intrigue », « procès » dans tous les sens
du mot. À la fois présence dans le monde, n'importe
où, n'importe quand, et présence au monde-rapport,
renvoi de chose en chose, de proche en proche et en
lointain. La chose, donc, comme la res, le réel, le rien
selon lequel toutes choses existent. Mais que signifie
« selon » ? rien, justement, rien que ça qui d'emblée
d'une part est pluriel - il y a des choses, une chose
seule s'anéantirait - et qui d'autre part survient. Ce
qui vient en plus ou à la place d'aucune chose.
Un excès, une excédence ou transcendance. Une
poussée d'être qui n'a aucun autre sens (ni raison, ni
cause, ni fin) que d'être poussée - d'être en tant que
poussée et d'être poussée par . . . son propre excès. Qui
ne lui est donc pas « propre » puisqu'il est exclu d'at­
tribuer une propriété quelconque à « être >> .
En deçà de toute propriété ça arrive et ça existe. Ça
se donne puisque ça n'est pas donné, ça se désire sans
être désiré par quiconque. C'est pourquoi la chose, le
réel est à réaliser. « Il lui manque quelque chose pour
être ce qu'elle est1• » Ce qui lui manque n'est pas autre
chose, c'est son altérité : la non-chose, le rapport ou le
renvoi, la venue ou le signe, les deux ensemble. Deux
allures du désir dont l'essence ou la structure est de se
désirer, donc de renvoyer à lui-même et de s'annuler
dans ce renvoi.
De se dévorer ?

1. J. Derrida, La Dissémination, Paris, Le Seuil, 1972, p. 61.

94
Oui.
D'une dévoration ontologique ?
Oui.
Dévoration, absorption, assimilation, penetration
intime de l'intime, infini en acte, confusion sans nom :
sexe et langage en tant que passage à la limite de l'être.
Limite de l'être : non-être, non-sens, puissance tendue
dans son impuissance. Dévoration, adoration.

Lorsq�je la socbJmise, il me semble q� tout le ciel


se partage dam la vision de ce geste bestial : Elle offre
à ma sauvage caresse un véritable visage dans sa chair,
et tourne vers moi toute son âme dam le lys éclos de
sa chair. Elle joue à se regarder dans mes yeux avec le
cbJux vertige dont elle ouvre dans la lumière les contours
parfaits comme sur une bouche, et semble me tenter en
me criant de la manger en me divorant moi-même, de
mefoire L'âme amoureuse de ce beaufruit, de m'intro­
duire à travers Lui dans la gourmandise de la terre1•

12

Cul par-dessus tête

On va dire que c'est vraiment exagéré, cette éléva­


tion du sexe et du langage à des hauteurs métaphy­
siques incalculables et d'ailleurs improbables . . .

1. Joë Bousquet, Lt Cahitr noir, Paris, Albin Michel, 1989,


p. 177 {merci à Romana Recchia Luciani).

95
Oui, bien sûr, c'est exagéré : comment pourrait-il en
être autrement puisque nous sommes de part en part
dans l'exagération ? Ce que j'ai nommé « enlèvement »
ou « emportement >> ne peut pas aller, ne peut pas s'en­
lever sans exagération. Si du moins ce terme convient,
car là où il n'y a pas de mesure acquise, là il est diffi­
cile de parler d'exagération. Que peut représenter un
sexe bien mesuré, cadré, conforme à une rationalité ?
Nous avons depuis longtemps beaucoup de mesures
liées à la démographie, à des programmes, projets ou
tendances économiques, politiques et/ou religieuses,
et beaucoup d'interdits de natures complexes. Ce
grand contrôle général de l'activité sexuelle témoigne
des possibilités de désordre qu'elle recèle.
Mais justement, ces possibilités précèdent tOutes
les espèces d'ordre - sinon celles d'un ordre animal
que nous supposons << naturel » et que, de fait, règle
pour l'essentiel l'œstrus, la période de fécondation
dont l'animal parlant est dégagé (sauf à la recons­
tituer par des calculs). Mais le sexe animal n'en est
pas moins pour nous en quelque façon le sexe même,
une vigueur voire une violence que nous représentons
comme irruptive au sein même de la nature.

Les anciens animaux saillissaient même en course


Avec des glands bardés de sang et d'excrément

Rimbaud compose ainsi une vision agitée, fiévreuse


et bondissante d'un sexe d'avant l'homme - et même
d'avant les animaux domptés par l'homme - excessif,

96
furieux, effréné projeté selon le schéma d'une perte
dans un monde où désormais

personne
N'osera plus dresser son orgueil ginital

- ce qui bien entendu parle comme route nostalgie


d'un « orgueil >> toujours à l'œuvre et désireux de
retrouver ou de s'inventer une animalité archaïque,
c'est-à-dire fantastique au sens où le fantastique, ici,
ne vaut pas comme fantasme1 ou scène imaginaire
mais comme excès sur un supposé « naturel » (au sens
où on dit couramment « c'est fantastique ») et comme
transgression d'un ordre dans cet ordre même.
Le sang et l'excrément nommés par Rimbaud
rassemblent avec une force expéditive les proximités
du sexe qui sont loin d'être « simplement organiques ».
Ou plutôt qui relèvent et qui font résonner à quel point
le sexe forme dans l'organique un aorgique pour user
du mot forgé par Holderlin2, c'est-à-dire un élément
ou un registre étranger à l'organisme et à l'organisa­
tion, à la poursuite d'un dessein. Freud a noté que la
station droite de l'homme éloigne son regard, son nez
et sa bouche des organes de l'excrétion, ce qui décale
et rend plus complexe mais sans l'abolir le rapport du

1 . Lacan donne au • fantasme » un �ens et un rôle bien parti­


culiers que je lahse de côté puisque je ne me situe pas dam �a
perspective
.

2. Schelling a utilisé « anorgique • .

97
sexe avec ces excrétions. Augustin a écrit « nous nais­
sons entre urine et fèces ». Il ajoure très évidemment
en sous-texte : nous copulons et concevons de même.
Il n'ajoute pas, mais nous devons le faire, que nous
pouvons aussi jouir - sans concevoir - des excrétions
er de leurs lieux.
.Laorgique - qu'on pourrait aussi nommer « chao­
tique » - se caractérise par l'informe et l'inintention­
nel. Les excrétions se perdent dans l'inerte ou dans
la macération des bouillies où viendront se lever et
pousser d'autres organismes. Le sperme et les écou­
lements qui l'accompagnent, les coulées et liqueurs
suscitées dans la vulve, et la salive aussi, voire les larmes
sont des excrétions, non certes de rebuts mais de fluides
qui vont se perdre en baignant l'activité sexuelle - se
perdre au dehors ou bien au-dedans, toujours hors
du corps propre et organique. Il faut y ajouter le sang
menstruel. Une liquéfaction multiple et tendancielle­
ment généralisée (comme sueur) accompagne ce qui
constitue un passage entre organes et par conséquent
un mode de suspension de l'organique ou une orga­
nicité momentanément aorgique.
Les « anciens animaux » figurent en nous, comme
dans rous les animaux, le plus archaïque du vivant, le
chaos de ses poussées sans autre usage que de rejouer,
relancer la vie. Pas de sexe sans cette bestialité, cette
liquidité, cet épanchement par lequel se réorganisent
les organismes er dont les acteurs sont des organes en
quelque façon excessifs, surnuméraires au regard d'or­
ganismes non sexués.

98
Tout paraît alors se renverser, « cul par-dessus
tête » comme on le dit en français pour un retourne­
ment complet de l'ordre attendu des choses. Le mot
« cul » - un de ces mots n i techniques ni châtiés (ni
châtrés . . . ) dont abondent les langues vulgaires (en
français, souvent métaphore ou métonymie du sexe -
« une histoire de cul ») - n'est pas un simple mot, c'est
une chose, quelque chose qu'on ne peut pas désigner
autrement. Ni, en fin de compte, penser.
Le mot « sexe » lui-même se situe à la limite. C'est
un mot honnête, aux deux sens ancien et moderne
de l'épithète, toutefois rarement dépourvu de réso­
nances excitantes. Il ne perd tout pouvoir suggestif
que lorsqu'il est employé pour l'un des sexes les
plus ordinairement reçus en tant que tels, mâle et
femelle - différence dont nous parlerons plus tard.
La langue du sexe n'abonde en diversités grossières
que parce qu'elle doit toucher à de l'intouchable, à
ce qui recule dans l'ordure, le sale, le dégoûtant, qui
est aussi le chaotique, l'emmêlement, la frénésie et le
halètement ou le cri. Limite du langage ou langage
s'épuisant sur sa limite - « foutre ! » s'exclame le héros
sadi en.
Ou bien langage prolixe, proliférant de valeurs
sexuelles dans l'invective ou dans la stupéfaction -
bordel ! putain ! couillon ! con ! nique ta mère ! baisé !
il est con comme une bite ! - aussi bien que dans la
désignation de l'acte (parfois nommé « la chose ») -
panie de jambes en l'air, s'envoyer, se culbuter, tirer
un coup, rataconniculer chez Rabelais, faire catleya

99
(l'expression codée de Swann). Délibérément lourd
ou poisseux, persifleur ou cynique ; ce qu'on appelle
une langue crue traverse toutes les langues, un
idiome de dérision et de renversement des dignités
dont la forme peut-être la plus réussie se trouve dans
Shakespeare :

Your daughter and the Moor are now making the


beast with two backs.

Cette bête à deux dos, animal fantastique et peu


attirant, un peu répugnant même avec son allure de
gros insecte absurde et gigotant, rejoue de manière
plus pesante les deux moitiés de la boule coupée selon
l'Aristophane de Platon, leurs organes retournés cher­
chant à se retrouver. D'une manière ou de l'autre,
l'étreinte est abaissée, sa force tourne en secousse
grotesque, le désir se fait avidité gloutonne, « besogne »
d'allure « vicieuse et ridicule » pour reprendre les mots
de Montaigne. Il écrit que cet acte « abrutit et abestit
par son impérieuse authorité toute la théologie et la
philosophie qui est en Platon ».
Mais il ajoute : « et si ne s'en plaint pas » . C'est-à­
dire que Platon ne s'en plaint pas, non plus que théo­
logie ni philosophie. Ce n'est pas seulement le plaisir
qui fait oublier l'abêtissement : c'est au contraire ce
dernier qui plaît et laisse deviner à son extrémité que
l'emportement qui ravale au grognement bestial trans­
porte aussi vers une béatitude sublime. Il ne s'agit pas
ou pas seulement d'une dialectique (Hegel admire le

100
fait que le même membre puisse servir à un usage sale
et à un sage noble) mais d'un passage à la limite dans
lequel rien n'est nié puis relevé : tout est dans la même
levée, bandante et extatique. Dans la même ferveur
excitée et éperdue.

.Jusqu'où ? jusqu'au bout. C'est-à-dire ?


Nous n'en finissons pas avec l'extrémité, la limite,
le eassage . . .
A suivre.

13

Pénétration

Elu le sentit appuyer ses lèvres sur ce bouton frémis­


sant, invisible, puis u pousser de sa langue firme et
délicate, si pleine et si infiniment subtile, appuyant sur
chacun de ces pétales fermés, etforçant son chemin de
plus en plus profondément dans le passage qui brillait
et qui semblait s'illuminer à son approche.
«Ah. . . suffoqua-t-elle, serrantses mains contre ses
»

tétons dressés, écartant sesjambes en grantP.

«Je suis convaincu que les appétits matériels les plus


furieux se formulent insciemment par des élans d'idéa­
lisme de même que les extravagances charnelles les plus

1 . Edith Wharton, &atrict Pa/mato, tc. fr. M. Rovere, Paris,


Rivages, 2014, p. 28.

101
immondes sont engendrées par le désir pur de l'im­
possible, l'aspiration éthérée de la souveraine j0ie. Et
d'ailleurs je ne sais (et personne ne sait) ce que veulent
dire ces deux mots : âme et corps, où l'une finit, où
l'autre commence. Nous sentons desforces et puis c'est
tout1• » Alors que Freud n'a que trois ans, Flaubert lui
donne déjà raison quant à la supériorité du savoir des
artistes sur celui des psychanalystes- et au sujet même
de ce qui se trame « insciemmem » , néologisme où
l'inconscient est autant en gestation que le non-savoir
qui l'accompagne chez les philosophes.
"Linscience dit à sa manière quelque chose que les
autres termes recouvrent aussi mais font peut-être
moins pressentir : elle est bel et bien une sorte de
savoir. Flaubert l'indique d'un mot - « nous sentons».
Sentir consiste précisément à connaître au sens de faire
l'expérience, d'entrer dans la proximité, la familiarité
voire l'intimité de quelque chose ou de quelqu'un. Le
paradigme du savoir se présente le plus souvent comme
l'acquisition d'une connaissance, ce qui en grec se disait
mathesis. Les mathématiques représentent l'excellence
du savoir en tant que construction, position et trans­
mission d'un contenu déterminé et vérifiable selon des
procédures elles-mêmes vérifiables. Cela n'empêche
pas que les progrès et découvertes mathématiques
s'opèrent par des recherches, des approches, des intui-

1. Gustave Flaubert, « À Mlle Levoyer de Chantepie. Croisset, le


8 février 1859 "• dans Correspondance, t. III, Paris, Gallimard, 1991 ,
p. 16-17 (merci à Jean-Pierre Daumard).

102
rions et des essais. La mathesis procède elle-même de
ce que le grec nommait gnôsis et que nous traduisons
par « connaissance » à travers le latin cognosco où le
préfixe co- est joint à nosco qui a la valeur d'approcher,
devenir familier et faire l'expérience. Il joint la marque
de l'association (qui peut aussi valoir comme intensi­
fication) et celle du caractère inchoatif (la désinence
« seo ») c'est-à-dire progressif ou ingressif, en train de
commencer.
Rien d'étonnant si ce « connaître >> a croisé le yada
hébreu qui désigne une connaissance active, parti­
cipative et qui a produit en traduction le fameux
« connaître au sens biblique >> dont une des premières
occurrences n'est autre que << Adam connut Ève ».
Ailleurs, « connaître le Seigneur » peut signifier par­
tager ses intentions - fût-ce en dehors d'une obser­
vance religieuse mais par des actes (de justice, de
compassion, etc.) -, entrer dans ses vues, épouser ses
intentions. Claudel a fait le jeu de mots consistant à
écrire « co-naître ».
Il y a ainsi dans bien des langues une distinction entre
le savoir comme possession acquise et la connaissance
comme fréquentation, proximité et partage. Aussi
l' inscience ou le non-savoir doivent-ils être compris
sur les deux registres. Il n'y a pas de contenu qui se
puisse conserver dans un traité mais il y a une expé­
rience, ce qui veut dire une avancée dans l'inconnu :
« nous sentons des forces ». Nous sommes poussés.
C'est aussi cela que Freud veut indiquer en qualifiant
les pulsions de mythes. C'est-à-dire une façon de dire

103
une expérience qui ne se laisse pas transcrire dans une
langue de savoir1•
Or l'expérience - épreuve, pratique, usage, exercice­
de ces forces a lieu entre âme et corps, sans leur
distinction et pourtant comme par le franchissement
d'une limite insaisissable. Rien d'autre que le passage
vers un dehors d'où se figure un dedans : voilà ce qui
distingue âme et corps, c'est-à-dire une matière d'une
autre selon Descartes, la matière-étendue compacte,
ramassée sur soi et la matière subtile, unie en tous
points au corps de l'animal parlant. Cette union se
connaît fort clairement par les sens et non par la pure
pensée qui ne sait que distinguer les deux parce que
c'est son travail. Mais les sens connaissent de manière
très certaine et en somme évidente qu'il s'agit juste­
ment de la force qui s'exprime, conformément à sa
nature de force, c'est-à-dire à sa poussée.
C'est ici d'ailleurs qu'on saisit au mieux le paral­
lèle et la croisée entre sexe et langage. Car ce dernier
exprime - presse au dehors - l'idéalité du sens comme
matérialité sonore tandis que le premier exprime hors
d'un vivant l'appétit de la vie (celui qu'elle a, celui
qu'elle est).
Des deux manières, l'expression se forme par une
pénétration. Langage pénètre l'obscurité à soi de la
chose, qui vient à être signifiée, c'est-à-dire transpor-

l. Ce que Freud nomme « inconscient » n'est pas le " non-sa­


voir » : c'est bien plutôt le jeu des forces pulsionnelles. Si la nature
de ces forces est " un mythe >> leur action composée n'en est pas un.

104
table hors de son effectivité concrète, répétable comme
idée. Sexe pénètre l'obscurité à soi de la poussée, qui
vient à jouir et/ou à engendrer (ce qui revient au même,
on y viendra). Par conséquent, langage rêve de jouir et/
ou d'engendrer la chose même («fiat lux ») et sexe rêve
de se transporter comme idée : joie, amour, extase.

Qu'est-ce qu'elLe veut ? Dormir, rêver peut-être,


être aimée en rêve, être approchée, touchée, presque -
presque jouir. Mais ne pas jouir : sinon se réveilLer.
Mais elle ajoui en rêve, il était unefois1• • •

Double pénétration - de l'impénétrable. Car ce que


veut dire corps ou matière, c'est impénétrabilité. Le
corps matériel est impénétrable mais ses orifices divers
avec leurs missions et leurs émissions mettent en jeu
la pénétration comme idée : aller dedans, qui n'existe
pas. Et ce que veut dire esprit ou immatière, c'est l'im­
pénétrabilité de ce qui pénètre partout. On peut même
préciser qu'il n'y aurait pas d'impénétrabilité s'il n'y
avait que matière car celle-ci se résoudrait en pulvéri­
sation de parcelles et la question d'une pénétration ne
se poserait pas. Elle ne se pose que parce qu'il y a corps,
formation d'un contour ou d'une enveloppe étanche
qui suppose aussitôt sa perméabilité - mieux, qui en
procède. Impénétrable est ce qui s'expose à pénétra­
tion. Pénétrant est ce qui s'expose à l'impénétrable.

1. Hélène Cixous, Lt Rire de la MiduJe, Paris, Galilée, 2010,


p. 78.

105
De là verges et doigts, langues et regards, flairs et
ouïes, pressions, griffures, morsures, frottements des
peaux ; dilatations et resserrements de tous orifices
jusqu'aux pores et jusqu'aux méats de l'âme. Péné­
trer : entrer jusqu'au penus qui est garde-manger,
réserve vitale. Pénétration n'est en rien effraction,
encore moins violence. Viol est négation de sexe - et
de langage. Pénétration se nourrit de vie et nourrit la
vie - joie de vivre parce que vivre vit de joie : d'excé­
dence d'être.

j'avais atteint son ventre, queje massais d'un geste


circulaire avant de descendre vers ses hanches. Et les
yeux fixés sur ses poils pubiens rosés, je pensais à Alice
Lee Langman et aux souvenirs d'Alice Lee Langman
relatifs à cet amant polonais qui aimait lui bourrer le
con de cerises qu'il mangeait l'une après l'autre1 •

Extrémité du toucher, tact du corps aménagé en


orifices et conduits, accès propres à tenir, retenir et
flatter tout du long ce qui de l'autre corps s'y glisse et
s'y éprouve serré, accolé, baigné, baisé. Toucher son
être-touché - « les muqueuses au fond du gouffre-toi 1
jubilent peintes de semence » (Paul Celan) .
Le gouffre-toi n'est gouffre que parce que je m'y
engouffre : quel qu'il soit, vagin, bouche ou anus,
pénétré par membre, doigt ou langue, il se fait sentir

1 . Truman Capote, Prières exaucées, tr. fr. M.-O. Fortier-Masek,


Paris, Grasset, 1988, p. 180.

106
à chacun, au pénétrant et au pénétré, comme le tout­
au-fond sans fond dont la pénétration signifie en effet
profondeur, recueillement, compréhension, divina­
tion, méditation.
Point de pénétration sans être pénétré soi-même.
C'est aussi bien avaler l'autre qu'en être avalé. Et c'est
là, très exactement, que ça se passe : là où la vie va
chercher dans l'autre sa nourriture vivante - et/ou sa
mort.

{. . .} atteignant enfin cette touffeur Lappant m'enivrant


blotti au creux soyeux de ses cuisses je pouvais voir ses
fesses au-dessus de moi luisantfaiblement phosphores­
cences bleuâtres dans La nuit tandis queje buvais sam
jin sentant cette tige sortie de moi cet arbre poussant
ramifiant ses racines à l'intérieur de mon ventre mes
reins m'eme"ant lierre griffu se glissan t le long de mon
dos enveloppant ma nuque comme une main {. ji. . .

14

Trop, trop peu

Ça n'en reste pas moins impénétrable. La pénétra­


tion elle-même reste impénétrable. C'est à elle que
d'abord on résiste, c'est elle qui fait tout l'enjeu ou
le jeu d'une résistance nécessaire même si réduite à

1. Claude Simon, La Rouu tks Flandm, Paris, Minuit, 1960,


p. 289.

107
presque rien, car on sait qu'elle persistera à résister.
Elle ne sera ni proprement « vécue », ni proprement
« connue ». La vie et la connaissance s'y enlèvent sur
leurs limites. Pénétrer s'échappe. On peut en dire de
manière particulièrement accentuée ce que Hegel
dit du corps en général comme « expression de l'in­
térieur >> c'est-à-dire de l'« individu '' ou « être pour
soi >> (se rapportant à soi). Cette « expression >> est à
prendre à la lettre, c'est une pression de soi au dehors,
c'est-à-dire une révélation de soi par soi. De manière
générale, l'action constitue l'être de l'individu et le
corps est la manifestation de l'esprit, c'est-à-dire non
pas l'apparition au dehors de ce qui se tiendrait dedans
mais l'être se manifestant et le faisant en tant que sa
manifestation physique est - ontologiquement - son
être spirituel.
Or de manière générale, dans l'action, « l'indi­
vidu ne se garde et ne se possède plus en lui-même,
mais laisse l'intérieur sortir tout entier de lui-même
et l'abandonne à autre chose1 ». Hegel présente cette
manifestation sous les deux espèces du langage et du
travail (aussi désignés comme « la parole et l'action >>).
Il précise alors que ces manifestations « expriment
trop et trop peu >> l'esprit. Double défaut, excès et
manque conjoints dont il faudra comprendre qu'ils
font l'essence de l'esprit se manifestant - autrement
dit, son existence.

l . G. W. F. Hegel, Phénoménologie de L'esprit, tr. fr. J.-P. Lefebvre,


Par is, Aubier, 1991, p. 224.

108
Si Hegel ne compte pas le sexe au nombre des actes
de manifestation de l'individu1 c'est parce que, pour
lui, le sexe est manifestation de l'espèce à travers l'indi­
vidu (ce qui implique une subordination du plaisir, sur
laquelle je ne m'arrête pas2). Si au contraire on envi­
sage la manifestation de l'esprit selon l'effectivité de
son existence chaque fois distincte, individuée ou en
individuation constante, le sexe forme avec le langage
et la transformation une triade dans laquelle la coexis­
tence générale (le singulier pluriel des étants parlants
et à travers eux de tous les étants) s'inscrit à ces trois
titres : logexistence, rechnexistence, sexistence3•

1. Il l'évoque brièvement plus loin dans le texte en parlant


de l'organe sexuel comme analogue à la main en tant qu'outil
tourné vers l'objet extérieur et qui manque de la« réflexion en soi »
dont serait douée cette autre manifestation qu'est la physionomie,
à laquelle il est contraint de s'intéresser à cause de la << physiogno­
monie >> de l'époque et qu'il critique car l'intérieur ne peut être
adéquat à la contingence extérieure. C'est précisément ce dont je
m'écarte ici pour opposer à une visée d'adéquation une différance
irréductible. Autant il faut dire que la main et les organes sexuels
ne sont pas simplement privés de << réflexion en soi », autant il faut
considérer que la physionomie sexuelle (les mimiques du désir et
du jouir) mérite une attention particulière.
2. On peut trouver dans le Glas de Derrida une analyse de La
sexualité hégélienne.
3 . Sans s'y arrêter on ajoutera ceci : qu'il y ait trois dimensions
de l'existence implique qu'elle n'a pas un sens unique ; ce qui peut
aussi se cornprendre comme : pas de sens du tout. Et de fait chacune
des trois ne cesse de transcender ou de fuir, comme on voudra dire ;
ailleurs on pourra se demander si cette trinité n'a pas affaire avec
celle d'Augustin (intellect, mémoire, volonté} ou bien celle qu'il
emprunte à Hilaire (éternité, beauté, usage) : chaque fois - comme

109
En reprenant au compte du sexe l'analyse de
l'« abandon à autre chose » on pourra dire : cette ma­
nifestation « exprime trop l'intérieur parce que c'est
l'intérieur lui-même qui éclate en elle, qu'il ne de­
meure pas d'opposition entre elle et lui [ ] elle donne
. . .

m
i médiatement cet intérieur lui-même >> et en même
temps elle l'exprime « trop peu - parce que [ ] l'in­ . . .

térieur fait de soi un autre et donc s'abandonne ainsi


à l'élément de la métamorphose ». I l y a donc deux
risques : l'éclatement ou l'aliénation. Si on délaisse la
perspective dialectique qui imposerait de s'en remettre
à une relève finale de tout l'esprit dans sa manifes­
tation intégrale, il faut en rester au trop-et-trop-peu
comme condition de l'expression -de la pression elle­
même ou de la poussée.
Le sexe oblige à penser la poussée dans l'origine,
comme origine d'elle-même er en même temps com­
me différance infinie de l'origine - et donc du « soi­
même ». De même qu'il rend indissociables l'individu
et l'espèce, l'espèce humaine et le vivant, les vivants
et les univers, de même il rend inextricable la poussée
de son excès de force et de faiblesse, de son trop er
trop peu, c'est-à-dire de sa pulsation et de son va-et­
vient. La pulsion n'est pas une quantité fixe, pas non
plus mesurable (c'est précisément cela qui suscite par
dénégation ou par angoisse les fantasmes grossiers
de puissance sexuelle démesurée, les gail lards « bien

pour la trinité divine - il s'agir du rriple rapport à soi de ce qui ne


subsiste pas en soi.

Il0
montés », les chibres grand veneur », les lionnes >>
<< <<

et les « chaudasses » - tout autant que leurs opposés,


les « bande-mou >> ou les « coincées » . . . ) .

La pulsation de la pulsion fait sa vie ou son être : son


esprit et son expression, son esprit comme expression
et son expression comme en effet éclatement » ou
«

« métamorphose » - chacun de ces termes étant inapte


à désigner ce qu'on attendrait comme une rencontre
et un échange entre deux sujets bien identifiés. Le sexe
éclate ou métamorphose les sujets puisqu'il les aban­
donne, puisqu'ils s'y abandonnent eux-mêmes sans
que cet abandon puisse procéder d'un mouvement
propre et contrôlé : dans l'abandon, il y va d'une foi
en ce qui déborde chacun et chacune car ce qui se
joue- ce qui pulse- traverse les individus par l'espèce
et traverse les espèces par l'universelle pénétration de
tout à travers tout, de tout l'esprit à travers route la
matière et réciproquement.

ElLe tord ses mèches noires pendant qu'ellejouit elle


tresse ses cheveuxprès de son oreille en laissant venir son
mouilltsje la pousse en chuchotantje regarde toujours
lefilet defoutre tomber lentement vsqueux
i sur le coin
feutré du tapis l'image du cerveau cire dans lesfibres
blanc d'œufdu tapis1•

Hegel flétrit le « don immédiat par lequel l'inté­


>>

rieur perdrait sa propriété. rimmédiat n'a jamais lieu

l. Philippe Sollers, Paradis II, Paris, Gallimard, 1986, p. 98.

111
s'il est identique à la fusion (à l'immanence pure).
Mais il faut plutôt le comprendre comme non-mé­
diation, c'est-à-dire comme absence d'un processus
de passage à l'autre et de l'autre au même. La confu­
sion sexuelle n'est pas un processus sans être pour
autant une immanence. S'il y a du processus, ce n'est
que dans la fécondation. Le sexe en tant que tel est
infécond : il exprime la pulsation qui vient de nulle
pan et qui va nulle part. Toujours trop et trop peu,
toujours métamorphique et restant étrangère à toute
reconnaissance'.
Ou plutôt : les amants se reconnaissent mutuelle­
ment comme méconnaissables. Ils se reconnaissent
comme « cette intériorité qui se donne à l'extérieur
en tant qu'intérieure » et qui donne à penser « que
l'intériorité comme celle ne puisse jamais apparaître
à l'extérieur, jamais se donner [ . ] secret, mais secret
. .

essentiel, ni mental, ni charnel : noumène. [ . ] non . .

plus un avoir du secret, mental, charnel, mais la possi­


bilité du secret, l'être du secret, tout étalé dans l'exté­
riorité ,,2 dans une extériorité extérieure à la dialec­
-

tique hégélienne.
Bien sûr c'est toi, c'est toi éperdument, toi perdu
ou perdue en toi ou hors de toi : comment savoir ?
c'est plus et moins que toi, plus et moins que moi.

1. A propos de la métamorphose, on pourra se référer aux


travaux de Boyan Manchev pour lesquels on trouvera les premières
indications nécessaires dans le n• 64 de Rue Dt:scarw (2009/2).
2. Gilles Deleuze, « Description de la femme - pour une philo­
sophie d'autrui sexuée "• Poésit 45, n• 28, Seghers, 1945, p. 37.

112
C'est ce que nous acceptons ensemble l'un ou l'une
de l'autre. C'est toi métamorphosé/e en animal, en
plante, en buisson, en nuage, en rivière, etc. Dans la
métamorphose il n'y a pas de synthèse, pas de relève
ni de sublimation : Narcisse est une fleur qui est aussi
Narcisse, Daphné est un laurier qui est aussi Daphné.
Tu es toi et aussi cette plante ou cette bête enlacée à
moi, je suis moi et aussi cette sève ou cette griffe en toi.
Nous sommes l'un-l'une à l'une-l'autre chacun/e en
soi et en l'autre, pour soi et pour l'autre, par soi et par
l'autre. Ni solitude, ni fusion, ou l'un comme l'autre :
jamais aussi seuls que réunis, confus, indistinctement
distincts.

Est-ce que c'est aimer ce n'estpas aimer mais c'est tout


comme on n'apas moins les gestes de L'amour quoiqu'on
n'aime pas j'ai ce souvenir que c'est avec toutes les
femmes que je n'ai pas aimées que j'aurai eu ces gestes
qu'on ne devrait avoir qu'avec Lesfemmes qu'on aime
j'ai ce souvenir que je dois à toutes les femmes que je
n'ai pas aimées et avec lesquellesj'ai eu ces gestes qu'on
ne devrait avoir qu'avec lesfemmes qu'on aime que j'ai
été seuP.

l. Michel Surya, L1mpasse, Marseille, Al Danre, 2010, p. 37.

113
15

Sexe singulier pluriel

Trop et trop peu de sexe/s, donc. Il n'y a qu'un sexe,


un seul « phénomène sexuel » si on peut le nommer
ainsi - car il n'est pas sûr qùil soit phénomène, c'est-à­
dire qu'il apparaisse sans disparaître en même temps
plus profondément qu'aucune exhibition ni inhibi­
tion ne saurait le faire soupçonner.
Bien entendu il n'y a qu'un sexe et son nom même
dit la séparation, qu'on le dérive de secare (couper)
ou de sequor (suivre) qui semble plus probable et qui
par ailleurs entraîne à la fois séparation, succession
et accompagnement. On peut aussi le dire d'un nom
qui évoque la génération (comme en allemand ou
en grec) mais alors on doit recourir à d'autres mots
pour les « parties » ou « organes » censés remplir l'of­
fice. De toutes les manières, les langues sur ce point
sont volontiers aussi confuses que profuses, aussi
exhibitionnistes dans leurs idiomes familiers ou argo­
tiques qu'inhibitrices dans leurs bons usages. Encore
aujourd'hui en français, malgré un relâchement général
des façons de parler, on ne peut pas se servir en toute
circonstance des mots « couillon » et « con » qui sont,
sans aucun hasard, des termes d'argot sexuel employés
comme insultes.
:Cinsulte sexuelle, si répandue - sans doute à peu
près universelle à travers les langues -, de même
que la plaisanterie sexuelle - sans doute inusable à

114
travers les cultures• - forment le double témoignage
de l'ex-in-hibition dont le sexe est à la fois le sujet et
l'objet. Il présente lui-même une face de ce qui touche
par ailleurs, dans des contextes de sacralité parfois liés
aux mêmes cultures, à d'autres formes d'ostension, de
ritualisation et/ou de rétention de l'activité sexuelle.
Lampleur et l'ambivalence de tant de traits remar­
quables affirme une singularité du sexe sans égale
parmi les comportements humains. Encore faut-il y
ajouter la prolifération non moins remarquable de ses
allures, tours, façons tant individuelles que sociales
et culturelles qui se multiplient selon les régimes de
sexualités dont l'arc-en-ciel LGBTIQA n'est lui-même
qu'une indication approximative de la multiplicité
réelle des pratiques et des dispositions.
En définitive, il n'y a que des idiosexes, de la même
manière qu'il n'y a que des idiolectes : la parole n'existe
- et par elle la langue - que selon les façons, accents,
intonations, choix lexicaux et syntaxiques, mimiques,
pragmatiques de chacun/e. Et de même que l'idiolecte
n'est jamais lui-même simplement un, n i unifié, ni
unitaire, mais se diffracte selon les circonstances, les
registres d'expression, les interlocuteurs, de même le
sexe n'est-il ni unique ni unifié chez quelqu'unie.
Ce que Pierre Jean Jouve appelle Les BeauxMasques
les figures du sexe inattendues, surprenantes, mor-

1. Les recueils savants ou • curieux • de contes, légendes,


histoires, expressions, chansons er images de nature sexuelle ne
manquent pas.

115
bides ou frénétiques révélées chez de fort honorables
personnes - ne masque jamais rien d'autre que l'allure
convenue requise par les codes sociaux.

Lorsque au Bois de Boulogne elle me parlait de


l'avenir et de la durée de son amour sa figure triste
avait des yeux d'une intense chaleur ; mais sous sajupe
épaisse en tweed la lourde hanche s'avançait vers moi
avec un dessein obscène, et moi qui avais peur de me
lier trop à elle par des paroles, voyant cette hanche, je
l'aimais : la veille elle avait branlé son con devant moi,
longuement, au milieu de cette hanche, etje l'avas
i vu
exécuter sa vieille habitude dejeunejille1•

Gmportant est que les codes (comme le tweed,


code vestimentaire et linguistique) sont indispen­
sables moins pour assurer une pudeur elle-même
honorable, voire délicate et courtoise que pour dissi­
muler, plus profondément, l'inépuisable pluralité non
des seules « orientations sexuelles >> mais celle des goûts
et des dégoûts, des attractions et des répulsions, des
hantises, des obsessions, des jeux ou des manies et
mieux encore, plus intimement, plus imperceptible­
ment, ce qui échappe à chacune et à chacun, ce qu'on
ne pressent même pas et qui peut se déclarer à l'im­
proviste, ou qui ne se déclare jamais car il n'y a rien
à déclarer : comment je suis touché/e, comment je

1 . Pierre Jean Jouve, Les Beaux Masques, dans Œuvre, If, Paris,
Le Mercure de France, 1987, p. 1630 (merci à Gisèle Berkman).

116
touche, si je suis touché ou touchant, alternativement
ou simultanément et ni comment ni pourquoi qui
tiennent mais seulement à peine un quoi confondu
avec un qui et seulement des points d'exclamation ou
de suspension1 •••

Ou bien comme cet amant-philosophe qui écrit à


son amante :

Nous sommes Hermaphrodite lui-même. Herma­


phrodite, pas des hermaphrodites, malgré nos bisexua­
lités maintenant déchaînées dans le tête-à-tête absolu.
Hermaphrodite en personne et proprement nommé.
Hermès + Aphroditt?.

Il n'y a rien à masquer ni rien à démasquer. Ça


excède toute possibilité d'identification. Ça : c'est
le cas de le dire. Car si ce n'est pas exactement ni
exclusivement du ça qu'il s'agit chez Freud lorsqu'on
envisage les profondeurs du sexe, du moins n'est-on

1 . Il en irait de même si on voulait agiter le kaléidoscope des


pratiques rituelles, coutumières ou culturelles de tous les groupes
humains et animaux, toutes les observances, tous les marquages,
les interdits, les hontes et les fiertés, les mots, les gestes, les tenues
et les spiritualités qui tourbillonnent depuis la préhistoire autour
du sexe.
2. ] . Derrida, La Carte postale, cité et étudié par Rosaria Calda­
rone dans << La tulipe, l'androgyne et le vulgaire. Sexe en Derrida >>,
colloque de l'IMEC, 2014, à paraître. On se référera aussi au travail
de Magali Le Mens, L'Hermaphrodite de Nadar, Ivry-sur-Seine,
Creaphis, 2009 (postface de J.-L. Nancy) et Modernité de L'her­
maphrodite, à paraître.

117
pas éloigné de son anonymat lorsqu'il s'agit de ce qui
resterait masqué ou recouvert (verdeckt) sous les mani­
festations de la libido, cet « état originel de la première
enfance >> encore sans « objet >>, ce« grand réservoir » de
tous les investissements ultérieurs qui « au fond s'est
conservé »1• Ce qui est conservé masqué et que Freud
refuse de diluer dans une énergie psychique générale,
ce à quoi il faut reconnaître un caractère sexuel singu­
lier (lié d'ailleurs à un chimisme particulier de la
«

fonction sexuelle ») peut bien être nommé « libido du


moi » (ou « narcissique ») : cela ne nous renseigne
qu'en nous apprenant que le moi >) est sexuel avant
«

d'être sexué, que le sexe se précède en somme comme


une section ou une succession de soi contempo­
raine de la plus primitive distinction de soi. Il n'est
pas d'un sexe ou d'un autre, il est sexe en tant que
« moi ». N'oublions pas en outre que Freud reconnaît
la distinction entre le Moi et le Ça à « des vivants bien
plus simples que les hommes primitifs >> « puisqu'elle
est l'expression nécessaire de l'impact du monde exté­
rieur>/. Dedans/dehors, c'est ainsi que ça commence.
Même, par conséquent, avant le sexe ? sans doute,
oui, mais comme on l'a vu le sexe pourrait commencer

1 . S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité (III, 3), tr. fr.
H. Reverchon-Jouve, Paris, Gallimard, 1962, p. 127.
2. Id., Le Moi et le ça, op. cit. , p. 208. On pourrai t ajouter,
puisque le !ch allemand est au moins autant << Je '' que « Moi >>,
qu'avec l'animal parlant le Moi se distingue précisément aussi
comme parleur et qu'il faut donc aussi comprendre comment il y a
un se-dire-je sexuel autant qu'un se-distinguer-soi.

1 18
avant le sexe, dans un cannibalisme ou quelque autre
forme de métamorphose du dedans en rapport avec
son dehors (ce qui voudrait dire : externalisation
au-dedans avant exposition au dehors).
Je sexe. Je s'exe, tu s'exes, nous sexistons. Toute
=

une alchimie précède ce montage si complexe.


Alchimie, magie, chimie, processus ou manœuvres
ou bien rencontres fortuites, combinaisons et recom­
binaisons, mutations - peu importe. Le sexe montre
par lui-même à quel point il se précède indéfiniment
(car où commence - et où finit - le partage dedans/
dehors ?) et de même à quel point il se succède. Il
se précède dans une indifférenciation sexuelle du sexe
lui-même et se succède dans une pluralisation sexuelle
qui désormais tend aussi vers une dissociation crois­
sante des fonctions génératrices et des agents sexuels.
Le jour où il fut dit qu'un regard de désir fait déjà
commission du péché1 le sexe a pris ouvertement
l'ampleur illimitée qu'il contenait.

Nos soupirs nous tinrent lieu de langage. Plus tendres,


plus multipliés, plus ardents, ils étaient les interprètes
de nos sensations, ils en marquaient les degrés, et le
dernier de tous, quelque temps suspendu, nous avertit
que nous devions rendregrâce à l'Amour.

1 . Évangile selon Matthieu, v, 28.


2. Vivant Denon, Point de lendemain, www.atramenta.nedlire/
point-de-lendemain/20719.

119
Pour tous, pour toutes cependant un spasme, une
volupté ou une angoisse, une ivresse ou une détresse ­
rien d'indifférent. Non pas la même jouissance, certes,
qui varie à proportion de toutes nos variations, mais
un trait commun, si commun même qu'il l'est aussi
avec les animaux (et avec les dieux, si on en croit les
mythologies où se précèdent nos pensées). Si commun
qu'il en est vulgaire, si vulgaire qu'il en est grossier, si
grossier qu'il nous prend au bas-ventre aussi bien qu'au
plus délié ou au plus délirant de l'esprit et jusque dans
les parages de l'anéantissement.
Car ce spasme si singulier et si pluriel se multiplie
encore chez nous - les animaux parlants - en ce qu'il
s'y trouve doublé par un autre partage entre dedans et
dehors : le langage met je dehors, l'exprime et l'expose
par une autre poussée qui le transporte sur un autre
registre d'ex-istence qu'on pourrait dire d'in-sistance.
« Je )) singulier modèle modulé autant de fois que
'
d'animaux parlants, chaque fois intoné sur tous les
tons et partant à l'infini de l'inépuisable épuisement
signifiant au bord duquel il rencontre l'autre inépui­
sable épuisement baisant.
Y a-t-il derrière le langage une autre pulsion ? une
autre chimie - ou alchimie ? ou bien la même qui se
diviserait ? En tout cas l'animal s'invente autrement
••.

que langue, il tente de remonter vers un avant-lan­


gage d'où il proviendrait comme le sexe provient d'un
sexe antérieur indifférencié. Il s'invente comme une
jaculation, une émission, un spasme parolier- Tristan
donne à Iseult son premier baiser :

120
Iseult, Ô Iseult, quandparcidevantje t'oculise mon
Ego le plus intime-intime le plus vaguement ressent
la déprofondité d'immatérialité multimathématiques
selon lesquelles dam fafrénésiepancosmique fa Toutim­
manence de Ce Qui Est Soi-Même extériorise sur ceci
ici notre plan de corps gazeux liquides et solides désu­
nifiés en intuitions blanc perle passionpantefantes de
Moimitude réunie dans fa plus haute démoimisation
dimensionnelle1•

16

pas un mot
je manquai?

Cet idiolecte pour finir doit se manquer, ne doit


plus parler. Par trop comme par trop peu ça s'égale à
rien. Alors on manque. On manque non seulement
à dire le sexe mais on peut aussi manquer à le faire.
On peut se manquer l'un, l'une/l'autre. On peut se
manquer soi-même. Soi-même ou pire : manquer à
sa propre absence, manquer à la perte, perdre la perte
jouissante avant de l'avoir approchée.
Ce n'est pas seulement impuissance, anesthésie, froi­
deur. Ni détournement, distraction, tiédeur. Ni an-

1 . James Joyce, Brouillons d'un baiser, Paris, Gallimard, 2014,


p. 85. La remarquable traduction de Marie Darrieussecq est accom­
pagnée du texte original.
2. Georges Bataille, variante à Lettre indifférenciée n'est fien, dans
Œuvres complètes, t. III, Paris, Gallimard, 1971, p. 560.

121
goisse, mot trop pompeux. Il suffit d'un léger signal,
on ne sait même pas de quoi. Ça se dérègle subti­
lement. Ce n'est même pas forcément que « ça ne
marche pas » . Tout se passe comme si ça marchait,
mais ce n'est quand même pas ça. Le cinéma a multi­
plié pendant un certain temps (qu'on peut assez préci­
sément repérer) ces scènes d'« après » où les amants se
demandent comment c'était. Incertitude, inquiétude
sur l'autre, donc sur soi. . . sur le sexe lui-même.
Le grand film de Peter Bogdanovich, The Last Picture
Show, de 1971, tourne autour du contraste entre des
rapports ratés, précipités par une hâte d'en finir avec la
virginité, et un rapport heureux où rien n'esc cherché
mais une tendresse se donne, sans plus, presque à la
dérobée. Tout est pris dans la mutation d'une petite
ville emportée par les changements économiques et
sociaux, l'appel de la grande ville et la fermeture du
dernier cinéma dont la dernière séance forme aussi
un adieu à un cinéma vieilli (que figure John Wayne).
Adieu à la virginité, adieu à une sexualité supposée
dépassée mais qui ne l'esc que pour une errance sans
joie. Un an plus tard Le Dernier Tango à Paris de
Bertolucci semblait venir confirmer et souligner une
amertume égarée au sein de la « libération sexuelle »
encore récente.
Lun et l'autre film, toutefois, constituent de très
fortes affirmations cinématographiques. Ils disent une
confiance nouvelle dans le cinéma, dans une force
d'attention renouvelée pour un réel difficile, opaque
ou incertain mais vif, traversé ou travaillé par un désir

122
qui se perd sans doute mais qui se trouve aussi : le
désir du cinéma est aussi celui qu'il faut discerner,
saisir au passage dans le film. Dans chacun des deux
il est suggéré qu'il y a une vérité secrète du sexe que sa
supposée annulation permissive ne peut pas entamer.
Qu'elle révèle plutôt. Je ne vais pas engager ici l'ana­
lyse des films : il vaut mieux retourner les voir1•

I..:important est ceci : la libération sexuelle met au


grand jour autant de misère que de jubilation, voire
plus si on y tient. Cette misère n'est rien de nouveau.
Le sexe ne futjamais une partie de plaisir. Tout simple­
ment parce que le désir est incommensurable avec
le plaisir. En vérité nous le savons, nous l'avons en
quelque façon toujours su. Nous reformulons désor­
mais ce savoir, comme il l'a déjà été plusieurs fois au
fil des cultures.
Pas de hasard si le sexe a toujours été un théâtre
de désordres, de maladies, de crimes, d'égarements,
de trahisons, d'infamies et de comédies aussi qui se
déroulent toujours sur une scène de fiction avérée. La
bête à deux dos de Shakespeare apparaît dans l'histoire
de la manipulation haineuse et cruelle d'une jalousie
fabriquée à dessein. Chez Dante, le baiser coupable des
amants adultères fait s'évanouir dans l'enfer le poète
étreint de pitié. La colère d'Achille, sujet de l' Iliade,

1 . Il faut aussi regarder Shortbus, de John Cameron Michell,


sorti en 2006, qui traverse - pour le sauver - un désarroi de sexe
polymorphe avec une assez belle vigueur.

123
naît de ce qu'on lui vole la prisonnière qu'il convoite.
Et dans la folie de Don Quichotte ne joue pas un rôle
secondaire son amour pour Dulcinée, dont le nom est
devenu le symbole des embellissements aveugles de
l'amour. Sans parler de Madame Bovary.
Sans fin le sexe est dévoilé comme la désillusion de
l'amour, ou bien l'amour comme le leurre du sexe -
qu'il fonctionne au service de l'espèce ou bien à l'usage
d'un appétit grossier. Toujours il est en passe d'être
déçu, de se décevoir lui-même.
Nous savons pourtant - c'est-à-dire, en nous le
sexe sait - que la déception ne se mesure qu'à l'aune
d'un accomplissement. [;accomplissement est repré­
senté comme une satisfaction, c'est-à-dire comme un
achèvement, une complétude, un comblement. Or
le propre du comble est de déborder. Le propre du
désir est de n'avoir pas de plaisir à sa mesure - qui
est infinie. Mais cela même, nous le savons. Nous
savons qu'il ne s'agit pas de combler, sinon par excès,
et que l'excès est difficile, périlleux, délicat. Il semble
manquer quelque chose : or il ne manque rien. Aucun
objet. C'est toujoursjequi manque ou qui se manque :
de fait, il n'est pas là, il s'absente dans son désir. Car ce
n'est pas le sien, il ne lui appartient pas. Il revient au
dehors, c'est au dehors qu'il faut le confier. Au plaisir
s'il se peut, ou bien au désir seul - abandonné mais
reconnu.
Au fond nous le savons ou le désir le sait pour nous.
Il suffit qu'il se confie comme désir : plus ample que
toute attente, défiant toute conclusion, sans dernier

124
mot. Pareil à une illusion débordante et pourtant
certain de n'être rien d'illusoire. Tout ce que montrent
les fictions du désir et de l'amour, c'est que l'imaginaire
qui se dénonce et qui s'affaisse peut aussi bien tourner
en figure de vérité (fiction, figure, même mot). Figure,
c'est-à-dire présentation d'un mystère1•
Or « plus ample » veut dire aussi bien, à la conve­
nance du mystère, plus léger, plus mince et délié. Si le
sexe sait qu'il ne sait rien de soi - sinon sa plus proche
évidence -, alors il sait aussi qu'il ne manque de rien
jamais. Même non assouvi. I..:assouvissement n'est pas
sa vérité.
Sex is so nothing est un mot attribué à Andy Warhol
qui ne semble pas l'avoir écrit. Il a dit Sex is so abstract
« »

qu'on trouve au début de la préface de Linda Nochlin


pour le recueil de photos de Warhol intitulé Nude?.
N'importe quel nom est abstrait - homme, jaune ou
paille - lorsque sa notion est considérée pour elle­
même, soustraite à toute relation. Ce qui n'est possible
qu'en poussant le langage hors de la syntaxe puisque
la définition même de la notion exige d'enchaîner des
propositions. On bascule alors soudain de la logique et
de la sémantique (« jaune » = ensemble des caractères
attribuables à ce terme selon l'ensemble des contextes
possibles) dans la poésie (« un petit pan de mur jaune »

1. Je renvoie à l'étude qu en fait Georges Didi-Huberman


'

dans son Fra Angelico. Dissemblance et figuration, Paris, Flamma­


rion, 1990.
2. Merci à Peter Banki et John Paul Ricco.

125
- où le mot n'est plus abstrait, mais absolu, détaché de
tout et ouvert à tout). Sexe se prête particulièrement
bien à cette bascule. C'est pourquoi l'important dans
chacune des deux formules est le so : tellement
« ))

rien, tellement abstrait. . . tellement qu'il en devient si


concret, si chargé, si communicatif. . .
Sa poésie pourtant se restreint aussitôt. Il claque
sous la langue et dans les doigts avec un bruit gênant.
Il s'excite, il est tout de suite indécent, provocant plus
qu'évocateur. Il se manque à lui-même, il se manque
lui-même. Il se manque par défaut, il se manque par
excès. Par défaut il est moins que sexe : ça peut faire
caresse, sourire, chanson ; par excès il est plus que
sexe : ça peut faire cantate, silence, caresse encore.
Sexe se manque par impossibilité d'être lui-même.
Il n'est pas sexologue. Il n'est pas art érotique. Il n'est
pas pornographe. Il n'est pas mystique en extase. Il
n'est pas décharge foutrale. Il n'est ni ceci ni cela. Il est
tout ça et toujours autre chose. Il est aussi chaste. Il est
aussi continent, virginal et ascétique. Il se sectionne
lui-même et se succède à lui-même.
Arrive alors un autre poète.

Le sexe contient tout,


Corps, âmes, Idées, preuves, puretés, délicatesses,
fins, diffusions,
Chants, commandements, santé, orgueil le mystère
de la maternité, le lait séminal,
Tous espoirs, bienfasances,
i dispensations,
Toutes passions, amours, beautés, délices de la terre,

126
Tous gouvernements, juges, dieux, conducteurs de la
terre,
C'est dam le sexe, comme autant defacultés du sexe,
et toutes ses raisom d'être.
Sam doute, l'homme, tel queje l'aime, sait et avoue
Les délices de son sexe,
Sans doute, la ftmme, telle que je l'aime, sait et
avoue les délices du sien1•

17

foy
Disons joy, au moins un moment, le temps de
dissiper les embarras qui poissent « joie >> et « jouis­
sance ». La première trop céleste, la seconde trop
goinfre. Oublions aussi les gaudeamus, les gaudrioles et
les godemichés. C'est pourtant le même mot, le même
sens en tout cas, un sens insensé, un sens qui se fait
sentir toujours trop ou trop peu . . .
Disons joy ou joi dans la langue du trobar, cette
langue des troubadours dont l'amour courtois - aussi
bien discourtois, comme on a pu le dire - ou lefin'amor
n'est « fin », affiné, raffiné, épuré à l'extrême que dans
la mesure où il ne pressent que trop, excessivement,
le plus ou le sobreplus comme ils disent - le plus que
plus ou bien le sobramar d'un plaisir inouï, intenable,

1 . Walt Whitman, A woman waits for me, tr. fr. J. Laforgue,


www.laforgue.org/whit2.htm.

127
périlleux voire angoissant. Indépassable en tout cas -
comme le chante la trobairiz Béatrice, comtesse de
Die :

Be/ ami, siplaisant et bon,


Si vous retrouve en mon pouvoir
Et me couche avec vous un soir
Et d'amour vous donne un baiser,
Nul plaisir ne sera meilleur

Or ce qui est meilleur que tout n'est pas un assou­


vissement : c'est ce qui tient le désir toujours plus haut
que son plaisir Ce qui doit donc excéder le plaisir. Non
.

pas le dédaigner mais ne point s'en contenter. Ne pas


se plaire au plaisir, esc-ce possible ? Ou bien n'est-ce
pas au contraire le plaisir même qui se dépasse, qui
se transporte au-delà, se transcende et se transgresse ?
N'est-ce pas en cela qu'il jouit ?
Le joy de sexe n'est jamais content : cela s'entend
dans le sens du défaut comme dans celui de l'excès, par
l'exaspération comme par l'explosion, par un passage
en elle hors d'elle-même. l.;excès fait défaut, le défaut
excède.
Éros, fils de Penia et de Poros enseigne Diotima :
enfant de Pauvreté et de Passage Enfant divin ingé­
.

nieux, industrieux du manque qui fomente sa demande


et du savoir-s'en-sortir, de la ressource qui passe outre
le calcul des moyens et des fins, n'ayant d'autre fin que
sa propre activité.

128
foy delights injoy -la joie fait ses délices de la joie1•

D'autre fin ? mais l'enfant ? justement, parlons-en !


I..:enfant peut bien être celui de l'espèce qui se renou­
velle à travers des génitoires et des gestations : mais
le baiser, la baise n'a pas désiré l'enfant sans la jouis­
sance. I..:enfant est d'abord celui du coït - où l'espèce
se délègue et se métamorphose même tout entière en
un double animal fécond (et s'il n'y a pas coït, mais
un autre art d'inséminer, cet art lui aussi est désiré
par un/e ou deux ; c'est une autre forme de coït) -

et comme tel, comme celui qui vient avec le désir il


est une jouissance. I..:enfant est un/e joy qui devient
autonome, qui prend corps et qui vit pour lui/elle :
en somme, lellajoy accompli/e - qui va s'inaccomplir
pour son propre compte. C'est bien pourquoi d'abord
l'enfant est un plaisir, on en jouit, on en joue, on s'en
réjouit, on cherche à le retenir pour son propre plaisir.
I..:inceste est une joie élémentaire.

Elle est en combinaison, et Lui, avec lepantalon sans


ceinture, lui dit :
(( eh mman, mais qu'est-ce que tufais, mais qu'est-ce
que t'es en train de
foire ? et cependant il La serre,
>>

et L'air mécontent, presque en pleurs il continue à


parler:

1 . Shakespeare, Sonnet 8, www.shakespeare-online.com/sonnetS/


8.htrnl.

129
(( eh mman, merde, qu'est-ce que t'es en train de
foire, mman et il la serre.
»,

Puis soudain, en serrant la mère en combinaison,


plusfort,
« Eh mman, je ne résiste pas ilfait, et elle, k tenant
»

serré
elle aussi, elle répond: Çafait longtemps quej'avais
«

compris " : avec ces


d.et.tX mots, ils ont passé la douce, l'effroyable
frontière'.

Comme toute j oie celle-ci est menacée de se perdre


en soi. Il faut la laisser se perdre au dehors, infiniment.
C'est la seule loi de sexe.
C'est aussi pourquoi il n'y a ni calcul, ni moyens, ni
même art de j ouir. Si tout art provient de la pulsion,
de la pulsation du désir, les œuvres des arts sont
tournées vers les autres tandis que l'œuvre de chair
est tournée vers le dedans de la bête à deux dos - un
dedans vide, un intervalle, l'espace entre les peaux du
frottement, du branle au rythme lancinant entre les
corps agrippés, acharnés, cramponnés.

Soudain, vers le ciel en l'air une rumeur assourdie, les


aigles enfolie,
Ruée du contact amoureux haut dans t'espace ensemble,
Griffes qui se cramponnent et les nouent, roue vivante,
furieuse, tournoyante,

1. Pier Paolo Pasolini, C, rr. fr. 1. Checaglini, É. Dobenesque,


Paris, Ypsilon, 2008.

130
Quatre ailes battantes, deux becs, masse tourbiLlonnante,
étroitement agrippée,
Grappe qui dégringole, en décrivant des boucles, s'abat en
droite ligne,
jusqu'à rester suspendue, passé lefleuve, les deux ne
faisant qu'un, moment d'accalmie,
Fixe équilibre en l'air sans bouger, puis se séparent,
dénouent l'étreinte des serres,
Remontent en plan incliné de leurs ailesfermes et lentes,
poursuivant leur vol distinct et séparé,
Son vol à elle, son vol à lui1•

Césure et relance du vol, envol renouvelé que la


jouissance emporte loin d'elle-même et de chacun/e.
Jouir jouit de l'autre et de soi, jouit de l'autre qui
jouit de soi qui se ressent joui par l'autre. :Cun/e est la
joie de l'autre chacun/e pour soi chacun/e par l'autre.
Même seul/e.
Ça se passe dans tous les sens, ça passe de l'unie à
l'autre et de chacun/e à soi, ça vient et ça s'en va, on
a été au fond et nulle part. Continu du discontinu,
confusion de la fusion, clarté joyeuse en pleine nuit et
nuit soudaine en plein jour. Apparition de la dispari­
tion. (Vie d'une mort ?)
Nulle nécessité toutefois de l'étreinte violente et
nocturne. Car elle-même, où, comment et par quoi

1 . W. Whitman, Dalliance of the Eagles (« Les aigles en fo­


lie»), tr. fr. L. Bazalgette, https://fr.wikisource.org/w/index.php?­
title=Page:Whitman_-_Feuilles_d%E2%80%99herbe,_trad._
Bazalgette.djvu/369&action=edit&redlink= 1 .

131
a-r-elle commencé ? De même qu'elle s'enlève en vols
distincts, de même elle est venue dans un regard,
dans une voix, un geste, un parfum, une ombre, un
passage furtif. Tout commence n'importe où de même
que n'importe quel lieu du corps peut devenir zone <<

érogène » c'est-à-dire non pas organe ni fonction


-

mais extension indéfinie de tout effleurement, de la


moindre approche.
La passante à qui Baudelaire dédie son poème garde
le secret d'un tel passage inépuisable :

La rue assourdissante autour de moi hurlait.


Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Unefemmepassa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.


Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan,
La douceur quifascine et le plaisir qui tue.

Un éclair. . . puis la nuit! Fugitive beauté


Dont le regard m'afait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?

Ailleurs, bien win d'ici ! trop tard !jamaispeut-être !


Carj'ign01·e où tu fus,i tu ne sais oùje vais,
Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais1 !

1. Charles Baudelaire, À une passante, dans Les Fleurs du maL.

132
Ce que la passante savait - ce que toutes et tous
savent de ces regards qui boivent au passage, qui
boivent le passage, le pas des jambes sous la robe -
c'est le poème entier, tout son désir et le suspens de
son éclair. C'est le savoir joyeux d un joy d'autant plus
'

vif et d'autant plus perçant qu'il ne se délivre ni ne se


décharge d'aucune manière : en lui ne cesse de pulser
la pulsion.
Dans son film de 2015, Un jour avec, un jour sans,
Hong Sang-soo raconte une rencontre entre un homme
et une femme selon deux versions : d'abord l'homme
veut séduire et la femme l'ignore, ensuite il se lâche,
se montre déplaisant, se saoule, et la femme est attirée
vers lui. Il ne se passera pourtant presque rien, mais
après un baiser sur la joue la fille dit « la prochaine
fois sur la bouche Il n'y aura pas de prochaine fois,
».

c'est trop tard, mais on peur comprendre que c'est


comme s'ils s'étaient embrassés sur la bouche. Il existe
un comme si sensuel et sexuel qui n'est ni une simu­
lation, ni une allégorie mais une vérité tendancielle,
asymptotique, toute donnée dans sa seule levée.
Avec la simulation et le simulacre on n'en finit pas.
Lambivalence des simulacra de Lucrèce ne peur pas
être dissipée : ce sont des apparences et pourtant aussi
des apparaîtres (ou apparêtres). Jamais autant que
dans le sexe l'image et le corps ne se confondent. Te
voir nu ou nue (et même parfois se voir) n'est jamais
voir quelque chose : c'est un voir aveugle, un éblouis­
sement où l'œil est atteint. La nudité est un leurre et
une vérité outrancière.

133
Peut-être faut-il dire que le corps érotique, le corps
saisi, secoué, en spasmes et frissons, devient tout entier
son propre simulacre, s'apparaît à lui-même et à l'autre
comme un chaos, un dépeçage, un tourment, une
convulsion de ses propres formes, comme la simulation
d'une gloire ou d'une abjection également infigurables.
Corps devenant esprit et réciproquement, confusément.
Bien sûr c'est aussi une difficulté, ou une crainte.
Avecjoy tout est à craindre : que ça n'ait pas lieu, que ça
ait lieu. Que ça ait trop lieu ou troppeu. Que ça échappe
ou que ça envahisse. Cette crainte à tout va est inscrire
dans le joy comme sa nature même : comme la nature
par où le naturel s'excède, vient à l'existence.
Venir à exister c'est toujours venir de très loin et
partir aussi loin . . . Comme dit Alenka Zupancic : « Ça
jouit. Ça jouir très loin du sujet. Ça jouit du côté de
la Chose (en soi)' ».

1 . L'Éthiqtu du réel /Vzm av�c Lacan, Caen, éditions Nous,


2009, p. 95, citée par Bernard Baas dans Ulyss� m Ba/tiqu�, texte
inédit, remarquable emre tous au sujet de la jouissance.

134
18

Troubles

Athènes me montra mon superbe Ennemi.


je le vis, je rougis, jepâlis à sa vue.
Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue.
Mesyeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler,
je sentis tout mon corps, et transir et brûler.
Je reconnus Vtfnus et sesfeux redoutables,
D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables.

Le désir ne se lève que dans le trouble : le vertige, le


tourbillon, l'égarement - la perte. Trouble est le sexe
depuis la plus humble de ses sécrétions jusqu'à la plus
sublime de ses adorations. Et trouble il porte précisé­
ment parce qu'il va du corps le plus glauque jusqu'à
l'âme la plus étincelante. Il y va tout d'un coup, d'un
seul bond et sinueusement, par diffusion et confusion.
Il va et fait retour, il allume tour à tour les foyers l'un à
l'autre, ceux du plaisir et ceux de la souffrance. Louise
Labé se plaint :

Tout à un coupje ris etje larmoie


Et en plaisir maint grieftourmentj'endure.

Si la poussée de la vie va de l'avant vers l'entre­


tien, la persévérance dans l'être, celle du sexe tire
plutôt, attire et retire, comme la faim. Sa poussée est
une extraction dans une attraction. C'est ainsi qu'il
faut comprendre le refus par Freud d'une énergie

135
psychique indifférenciée : l'ordre pulsionnel est plu­
riel, il est conatus, impetus et tractus - persistance,
lancée, entraînement. Avant d'être lui-même diffé­
rencié le sexe inaugure une différenciation de poussée
qui succède à celle que la vie introduit dans l'énergie
de la physis. Elle lui succède de peu, sans doute, mais
assez pour former de la vie une configuration déjà
troublée, une échappée hors de la continuité. Éros
est avant tout discontinuité - et c'est aussi pourquoi
il entretient avec Thanatos des rapports subtils, excel­
lents et dramatiques. Ce n'est pas seulement par un
fantasme fusionnel que les amants désirent mourir
ensemble : c'est par une excitation de se disconti­
nuer l'un en l'autre et l'un par l'autre. (Il faut donc
corriger ou déplacer les observations faites au sujet
de la fusion : si en elle - dans son fantasme - dispa­
raissent les deux qui la désirent, c'est peut-être aussi
qu'ils désirent y disparaître, dans un suicide qui ne
serait pas sui-cide mais plutôt une forme de meurtre
sacré. . . Cependant il faut convenir qu'un tel sacri­
fice, où s'abolirait toute distinction entre sacrifiant/e
et sacrifié/e, s'entraîne dans une inextricable confu­
sion . . . On pourrait même ajouter que le sacrifice,
là où il se pratique - et où il ne va jamais sans un
trouble collectif - est clairement indissociable de
l'appareil social qui l'encadre et qui en contient la
confusion. Les amants, pour leur part, ne sont juste­
ment pas une société : ils sont au bord, dans une
marge indécise.)

136
Rien n'est plus trouble que le sexe et que l'amour
qui nomme aussi ce trouble : «Je l'aimais et ne pouvais
par conséquent la voir sans ce trouble, sans ce désir de
quelque chose de plus qui ôte, auprès de l'être qu'on
aime, la sensation d'aimer' ». Le plus, encore une fois,
inlassablement le plus hante les parages sexuels/amou­
reux. Le plus et le moins, l'augmentation du désir et
la diminution de sa sensation même.
Le sexe ne trouble pas seulement, il se trouble
lui-même, il est d'essence trouble - ce qui contrevient
à l'idée même d'essence. En effet ce n'est pas une subs­
tance, ni un sujet, ni même une nature : c'est préci­
sément avec lui que la nature elle-même, si quelque
chose de tel existe, s'engage dans un jeu de poussées qui
excèdent déjà la poussée du simple vivant. Les Grecs
nommaient physsi le sexe (assorti d'une épithète de
genre) mais ce mot désigne déjà lui-même la poussée,
l'excroissance qui forme toute croissance, la métamor­
phose impliquée dans le devenir.

{ . ] l'enfant [. . .] vagabonde éperdu à travers La ville


.

{ . ] harcelépar lespédés rôdant, à vivre du dedans La


.

menace du viol, cette peur quiparalyse, cette attirance/


répugnance, cette demande d'offrande du cul obses­
sionnellement refusée malgré l'intériorisation de sa
propre beauté comme une vérité confusémentféminine
{ . .] à me retrouver, cinq ans, sur le giron ambigu et

1. M. Proust, À l'ombre des jeunesfilles en fours, https://books.


google. fr/books? id=tLFaokWg8vMC&pg= PA839&lpg=
PA839&dq=proust+je+lo/o27aimais+et+ne+pouvais&source.

137
raidi de tel adolescent en mal de coït, déguisé enfemme,
tenue de légère intimité, par débrouillardise de sieste1•

Sexe est le nom d'un trouble élémentaire, d'un


trouble dans l'égalité à soi que suppose, en principe,
l'élément - la partie ou le milieu simple. Sexe est tout
sauf simple, en tous les sens où il faut l'entendre. Et
il faut l'avouer : on n'y comprend rien, même lors­
qu' on maîtrise tous les phénomènes de la division
et de la recombinaison des gamètes et aussi ceux des
attractions et conjugaisons de tous genres. Si jamais il
fallait considérer le sexe comme un élément, ce serait
l'élément du trouble - et c'est pourquoi la formule
de Judith Butler, Gender Trouble, dit autre chose que
ce que suggère sa traduction par « troubles dans le
genre » : on peut lui faire dire (indépendamment de
tout commentaire ou discussion de son discours pro­
pre) que le genre sexuel est troublé non seulement
parce que sont aujourd'hui ébranlées les assurances
d'assignation des genres ou des sexes mais parce que
cet ébranlement témoigne d'un trouble inhérent au
sexe - au sexe non « genré » si on ose dire.
Ce sexe n'existe pas, bien entendu, pas plus que
• 1 • •
n' eXIste un sexe non sexue, un vtvant non vtvant ou un
étant non étant. Mais justement, chacun de ces termes
indique une extrémité de signification où s'annonce
un passage à la limite : un étant est un étant mais ce

1. Abdelwahab Meddeb, Talismano, Paris, Sindbad, 1987,


p. 174.

138
que signifie son « être » ne relève pas de l'érance ou
de l' étantité. La vie d'un vivant ne relève peut-être
pas du langage. Ou pas du langage comme instru­
ment de catégorisation, pas plus d'aüleurs que comme
agent de performation. Il en va de même partout dans
le langage dont on peut dire qu'y règne un trouble
général - et constitutif- de la signifiance. Mais il y a
des points nodaux ou cruciaux, des points où la signi­
fication ne peut même pas être tenue plus que l'instant
suffisant à la perturber (ce qui pourrait être sa condi­
tion constante, si elle renonçait à elle-même. . . ). Ce
trouble est celui du sens qui s'affecte lui-même de sa
propre échappée : il s'en affecte, il se sent- se sait ainsi
- ne pas s'accomplir en un sens ultime ou suprême. Ce
sentir affleure dans le langage et comme langage : les
animaux parlants se sentent - se savent ainsi (de quel
« savoir >> ?) - ne pas disposer de leur sens ni du sens
de l'« être >> er de la « vie >> en général.
Il n'y a rien de moins dans le sexe qu'une ouver­
ture de ce trouble du sens. Avec le sexe ne vient pas
seulement une différenciation biologique mais aussi,
tout au moins chez l'animal parlant, une perturbation
de la biologie qui survient de er dans l'ordre biolo­
gique lui-même. Les sexualités ne sont ni simples, ni
même pour finir clairement identifiables. Comme on
l'a déjà dit, même la reproduction de l'espèce s'ouvre
ou s'expose avec les hommes à des techniques, des
institutions er des affects inédits. Quant au jouir si
énigmatique et ambivalent qui précède ou qui excède
la reproduction, contentons-nous de poser ici cette

139
question : comment se fair-il que lorsqu'un philo­
sophe s'efforce de dire « l'absoluité de l'absolu ,, ou
le « rassemblement où l'être cohére avec soi >> et pour
ce faire emprunte à Pascal le terme « sentiment ))
'
comment se fait-il qu'il recoure au lexique sexuel de
la jouissance, de la joie-et-souffrance, de la pudeur et
de la douceur1 ?
Pourquoi ? sinon parce que même là où « les mots
nous manquent )) le trouble de cette défaillance
se balbutie dans des mots de sexe : en eux s'entend
toujours autre chose que du sens. Le sens s'y sem
troublé. Lamphibologie lui est consubstantielle. « La
vie purement sexuelle se reconnaît toujours à sa nature
ambiguë. Même la virginité n'échappe pas à cette
règle. Ce qui est en elle le plus équivoque est qu'elle
soit intouchablé. ))

1. Il s'agit de Michel Henry dans L'Essence de la manifestation,


Paris, PUF, 1963, p. 860 et dans toute la section qui s'achève là.
Mais on trouverait une situation comparable chez beaucoup d'au­
tres penseurs. Par exemple cette citation de Mallarmé prise à son
compte par Derrida : « Pyrotechnique non moins que métaphy­
sique, ce point de vue ; mais un feu d'artifice, à la hauteur et à
l'exemple de la pensée, épanouit la réjouissance idéale , (p. 62 de
La Dissémination, op. cit.). Ou bien Merleau-Ponty donnant à l'éros
une place privilégiée : « La perception érotique n'est pas une cogi­
tatio qui vise un cogitatum ; par travers un corps elle vise un autre
corps, elle se fait dans le monde et non pas dans une conscience »
(Phtnominolcgit tk la perception, op. cit., p. 183).
2. Walter Benjamin, Les Affinités électives de Goethe, tr. fr. M. de
Gandillac, dans Essas
i 1, Paris, Denoël, 1983, p. 91.

140
Peut-être l'équivoque commence-t-elle avec ceci,
que la pulsion pousse dans deux directions à la fois ­
toutes les deux infinies : d'une part la reproduction,
faire des enfants, d'autre part lejoy, faire l'amour. Deux
« faire » se partagent en conjonction et en disjonction

un même espace, une même zone indéterminée1• En


même temps, ce partage est celui d'une tension et d'un
plaisir, dont un rythme essentiel donne la mesure :
aller-retour de la caresse qui ne cesse de redonner la
wne à elle-même, à son indétermination, jusqu'à ce
qu'il importe d'en finir. Mais ça n'en finit jamais et
la fin supposée (décharge, extase, exclame, expir . . . ) ne
supprime pas l'équivoque.

Fallait fa voir après ces séances t:k roupillon, toute


gonflie encore et sous sa peau rose les organes qui n'en
finissaientpas t:k s'extasier. Elle était drôle alors et ridi­
cule, comme tout le monck. Elle en titubait de bonheur
pendant des minutes encore, etpuis toute fa lumière t:k
fa journée revenait sur elle et comme après le passage
d'un nuage trop lourd, elle reprenait, joyeuse, délivrée,
son essor. . .
Onpeut baiser tout ça. C'est ben i agréable t:k toucher
ce moment où fa matière t:kvient fa vie. On monte
jusqu'à fa plaine infinie qui s'ouvre devant les hommes.

l . On lira à ce propos les fortes analyses menées par Rudolf


Bernett sur les textes de Husserl et dans le double horizon de Hei­
degger et de Lacan dans l'ouvrage déjà signalé, Force-Pulsion-Désir.

141
On en jouit : Ouf! Et ouf! On jouit tant qu'on peut
dessus et c'est comme un grand désert . . .

Reste donc avec l'équivoque un partage impar­


tageable, une division du sexe en lui-même par
lui-même. En « genres » si on veut, mais dans le genre
allure, façon, touche. Masculin, féminin, sans doute,
mais sans oublier que chaque côté n'est qu'une section
d'un tout qui n'existe pas (qui existe comme individu
fugace, non comme espèce une ni comme genre un).
run est la fiction que la section aura toujours déjà
précédée. Par conséquent chaque segment sectionné
enveloppe sa part de l'Un - ou plus exactement, et
puisque c'est une fiction, chaque segment enveloppe
l'Un. Chaque fois c'est l'Un pris dans un segment ­
réel - de son unité - fictive. Rien de surprenant à
ce que masculin et féminin s'enveloppent, se déve­
loppenr, se mêlent et se démêlent comme ils peuvent
dans chaque cas.
On peut tenter de les distinguer comme « homme »
et « femme » - moyennant routes les réserves bien
connues depuis l'histoire de Tirésias2 -, ce qui ne

1. Louis-Ferdinand Céline, Vtryage au bout de la nuit, Paris,


Gallimard, 1952, p. 598-599.
2. Qui fut succe:.�ivemenr homme er femme, qui en tam que
devin traverse les générations. qui vit lui-même sept générations er
dom la mort constitue une sorte de retour à la source même de sa
vie. C'est lui, en outre, qui fait découvrir à Œdipe la vérité de son
destin. Un de ses dern1ers descendants lirréraires est le Carlo au
sexe changeant du roman Petrolio de Pasolini. Carlo change deux
fois de sexe, il devient femme qui redevient homme, et s'expose

142
fait qu'ouvrir la série inépuisable des interprétations
de ces deux termes. On peut les comprendre succes­
sivement comme le continu et le discontinu (si on
veut, la continue et le discontinu - ou l'inverse), ou
bien la nature et la culture (couple traditionnel et que
Kant, par exemple, inverse), ou bien la décharge et la
surcharge (pour jouer avec le modèle assez commun,
et freudien, de la jouissance comme « décharge »), ou
bien, avec Lacan, la jouissance sue et la jouissance insue
(jouissance du phallus ou jouissance du corps1) : de
toutes les façons, tous ces essais dont aucun n'est vain
ni aucun concluant obligent à revenir à une division
innommable car intrinsèquement trouble et troublée.

Peut-être est-elle la différence signalée plus haut,


entre un être-au-monde féminin et un être-au-monde
masculin. Mais cela voudrait dire que le « monde »

ainsi comme vérité de la division et de la succession réunies : " à ce


qu'il semble, l'histOire humaine tout entière ne fait que répéter une
'
même chose ; n tst que ce qui a éti. Et en effet, Carlo, en se désha­
billant, vit que lui arrivait ce qui lui !tait di}à arrivé [ . . .]dans le
miroir [. . .]au lieu de Polymnie il revit Polymnos, ou si l'on préfère
Baubo à la place de Bau bon » (Pétrole, tr. fr. R. d e Ceccatty, Paris,
Gallimard, 2006, p. 533-534).
l. Ainsi qu' il est dit dans le séminai re I::.ncore dont ici, dans ce
livre même, il est plaisant de rappeler le texte :« jouissance du corps,
qui est , si je puis m'exprimer ainsi - pourquoi pas en faire un cirre
de livre ?, c'est pour le prochain de la collection Galilée - au-tklà
dtt phallus. Ce serait mignon, ça " (Paris, Le Seuil, 1975, p. 69).
Je n'aurai pas l'outrecuidance de prétendre que l e présent livre est
assez mignon pour les mânes de Lacan, ma is il n'a pas l'intention
de leur déplaire . . .

143
- c'est-à-dire l'espace ouvert à une circulation de sens -
est lui-même l'ouverture à ce qui l'excède, lui vient
d'ailleurs ou bien l'expose à un dehors : son sens, le
sens qu'il est, non celui qu'il serait supposé « avoir » .
La polarité des accents sexuels et la pluralité d e leurs
déclinaisons en tous genres est analogue à celle qui
aimante le langage entre syntaxe et sémantique :
chacune est à l'autre son dehors et sa possibilité - avec
toutes les déclinaisons des langues.
Cette différence ou différance ne divise pas une unité
et n'en vise pas une. En un sens elle ne divise ni ne vise
rien, elle divise un déjà-divisé qui se redivise et se repar­
tage indéfiniment selon les cas et les cas, ici comme
-

ailleurs, les points de chute, les occurrences et les occa­


sions n'ont jamais rien en commun, rien que « le sexe »
ou « le langage >> - avec son trouble. Rien qu'un trouble
chaque fois banal et singulier, une émotion aussi propre
à chacun/e que le sont toutes les émotions mais dont
les résonances, les intonations et les façons de faire sont
aussi variées que toutes les allures, zones, vibrations de
tous les registres d'un corps qui devient tout entier une
physionomie, une expressivité, une nature idiosyn­
crasique, un idiosexe qui parle son idiolecte. Chacun,
chacune fait l'amour comme personne d'autre - alors
même que tous font à peu près pareiL

Michèle Gennart :

De l'autre sexe nous n'attendons pas seulement qu'il


nous complètepar l'ajout de notrepart manquante[ ].
. . .

144
Nous nous réjouissons de ce que, désirant lui-même
son autre, il invoque et provoque notre propre déter­
mination sexuelle et parachève de la sorte notre part
elle-même1•

Benoît Goetz :

S'iL y a une histoire de la sexualité, il y a une


géographie des sexes, au sens où nous l'entendons ici.
Le « bateau sexuel >> (Lacan} et la « destinerrance »
(Derrida) amoureuse traversent des océans et accostent
à des territoires qu'ont déjà explorés des artistes et des
écrivains. Ni masculin ni féminin, un sexe est une
« struction >>, un amas d'images, d'idées, de manières

et depensées qui stratifient son territoire. Un enchevê­


trement singulier de plaisirs, de désirs, de douleurs et
de jouissance2•

E.E. Cummings :

j'aime ton corps lorsqu'il est avec ton


Corps. Il devient une chose tellement nouvelle.
Muscles mieux et nerfs pius.
j'aime ton corps. j'aime ce qu'ilfait.
j'aime ses comment3•

1 . Michèle Gennart, Corporéité etprésence, Argenteuil, Le Cercle


herméneutique, 2 0 1 1 , p. 209.
2. Benoît Goetz, << ln sexe à la Leiris », dans Le Portique, no 36,
" Michel Leiris », Metz, 2016.
3. Edward Estlin Cummings, Érotiques, tr. fr. J. Demarcq, Paris,
Seghers, 2012, p. 32.

145
S'il y a une énigme1 de la jouissance, c'est parce
qu'il y a une jouissance de l'énigme dont le nom dé­
signe une parole extraordinairement riche de sens.
Comme celle du Sphinx ou de la Sphinge, qui n'est
sans doute elle-même que la double énigme du lan­
gage et du sexe.

Et pendant ce tempsjeparlais avec elle, etelle avec


moi. Etje me sentais savant, etj'avais L'impression de
tout comprendre, dans la flamme unique indiffiren­
ciable du masculin et du féminin. On se décollait et
on se collait à nouveau, en un autrepoint de nos corps
et du monde. Je pénétrais encore plus avant, jusqu'où
aucun homme ni aucun animal n'avait Jamais pu
arriver. On se regardait et on contemplait la racine
unique de nos corps accolés, avec son évidence porno­
graphique et cosmique. Puis on se taisait et alors seuLs
parlaient nos gestes sexueLs dam la mer de feu de la
contemplation2•

l. Pour reprendre le mot du psychanalyste Armand Zaloszyc,


Frtud et l'énigme de lajouissanct, op. cit.
2. Antonio Moresco, Les lncmds, it tr. fr. L. Lombard, Lagrasse,
Verdier, 2016, p. 33 (merci, Cécile).

146
19

Amour à mort

L'amour bataille pour la vie etpour la mortl .

Pourquoi la joie ? pourquoi la joie et la jouissance ou


bien sans elle ? pourquoi la jouissance aussi bien sans
joie ? pourquoi le joy comme l'annonce d'un passage
à la limite ? mais à quelle limite ? à celle justement
qui peut mettre joie et jouissance en continuité ou en
discontinuité.

Limite imperceptible, inassignable, essentiellement


labile et fuyante. Assez nette cependant pour que, le
plus souvent au moins, on ne s'y trompe pas. Nous
savons en effet très bien, d'un savoir de monde et
non de conscience - pour parler à la Merleau-Ponty
- ou bien d'un savoir qui est en nous celui du monde
plus que le nôtre, comment la réplétion, l'assouvisse­
ment, la satisfaction coïncident avec le saisissement,
la commotion, l'effarement. Nous savons de quelle
façon la violence de la secousse se suspend entre crise
et ferveur. Comment, au reste, le viol est-il possible ?
Comme s'il n'était pas aussi un outrage à soi-même,
un saccage de sa propre jouissance. . . Le viol n'est
possible que dans la négation non seulement de l'autre

1. P.J. Jouve, LesBeaux Masques, dans Œuvre!!, op. cit., p; 1614.

147
mais du sexe comme tel. Il ne l'affirme qu'en le niant.
Il suppose une exigence violente de cette négation.
Mais cette négation n'est-elle pas inscrite dans le
sexe ? N'est-il pas cela même qui existe ou qui fait
exister hors de soi, hors de la continuité alors même
qu'il assure et cherche et exige la continuité qui ne peut
lui advenir que dans la survenue d'un autre - l'enfant,
cet étranger qui va s'exister pour lui-même·- ou bien
dans la confusion qui ne cesse de frôler, de rêver voire
de tenter la fusion : c'est-à-dire la mort.
Raison pour laquelle le viol peut être mimé, simulé
mais vraiment et amoureusement approché - le long
d'une limite inframince. . .
Revenons à Bataille : << l'érotisme, approbation de la
vie jusque dans la mort ».jusque dans : c'est la limite,
puisqu'il n'y a pas de << dedans » de la mort. Ce qui est
approuvé, c'est la limite, justement. Cette approba­
tion est comique et tragique à la fois1•
Elle est comique parce que ce qu'elle approuve n'est
rien, s'échappe en s'affirmant, se défile dans un spasme.
Comme on le sait, le comique sexuel est inépuisa­
ble, du lexique paillard jusqu'aux jeux de mots, aux
histoires et aux farces. Et de quoi donc rit-on ? d'une
méprise, d'une surprise, d'un surgissement imprévu
de l'obscène, du sale, du bas - du cul par-dessus tête.
Et toujours ainsi d'un renversement ou d'une résolu­
tion en rien, en une dérision. Disant en montrant son

1. C'est justement un trait que Lacan relève très judicieusement


dans le même texœ.

148
sexe << je suis Dieu » , la Edwarda de Bataille est aussi
comique que terrible, aussi dérisoire que vertigineuse.
Le rire approuve toujours un chavirement.
C'est aussi un chavirement, c'est le même qu'ap­
prouve l'âpreté tragique qui n'est ni tristesse ni déso­
lation ni drame mais le savoir aigu qu'une vérité se
lève dans une perte. Mieux : que la vérité toujours se
lève dans sa perte. C'est l'autre face de la comédie :
on ne chavire dans rien - et c'est la vérité du rapport,
de la vie et du sens. Les deux faces sont inséparables ­
mais c'est dans leur association que se lève le désir, la
poussée, la pulsion pour elle-même.
Dans un fort étrange sonnet érotique - involontai­
rement comique et tragique, plutôt grotesque, cruel,
inquiétant - Friedrich Schlegel écrit :

Et quand tu criesj'entame ton corps


Rond et blanc d'unefroide balafre.
Alors se sucent Les lèvres de tes blessures
Et ma queue deplaisir rendue Livide.
Pourtant, mon bonheur, ça ne mûritpas des heures :
Mon buste adoré, tu sens déjà bien le cadavre1•

Il y a là quelque chose d'insupportable, une putré­


faction immédiate du jouir qu'il faut un instant consi-

1. Friedrich Schlegel, Erotische Soneten, Sonner 4, www.zeno.


org/Literatur/M/Schlegel,+Friedrich/Gedichte/Erotische+Sonette
(ma traduction). On notera en outre que le sujet de cerre série de
sonnets s'y livre tour à tour à l'hétéro- comme à l'homosexualité, à
la pédophilie comme à l'auto-érotisme.

149
dérer - mais qui n'en est pas moins mensongère que
l'exaltation des sublimités de l'étreinte -, par exemple
dans une lettre de Musset à George Sand :

Sais-tu ce que c'estpour un cœur serréjusqu'à cesser


de battre, de se dilater un moment, de se rouvrir comme
unepauvr efleur mourante et de boire encore unegoutte
de rosée, vivifiante' ?

Nous sommes loin de ces hyperboles romantiques.


Elles ne laissent pourtant pas d'indiquer quelque chose
- après d'autres hyperboles, baroques ou mystiques, et
avant les hyperboles crues ou cruelles de notre temps
- celles de Bataille, par exemple :

Tes seins s'ouvrent comme la bière


Et me rient de L'au-delà
Tes deux longues cuisses délirent
Ton ventre est nu comme un râù?.

Ce qu'indique l'hyperbole érotique et amoureuse,


par son hyperbole même, par son excès et son essouf­
flement, par son épuisement acharné dans l'emphase,
c'est un savoir qui veut et qui ne peut se dire.
Ou bien qui ne veut pas se dire car il se sait devoir
se faire. Il sait devoir s'accomplir dans ce qui s'appelle
un sacrifice : l'effectivité d'un rapport avec l'impos-

1 . Alfred de Musset, Leme du 1., septembre 1 834.


2. G. Bataille, L'Archangélique, dans Œuvres complètes, t. III,
op. cit., p. 85.

150
sible (le dehors du monde) . La proximité, pour ne pas
dire la conjonction, chez Bataille, de l'érotisme et du
sacrifice répond à leur profonde cohésion sacrificielle.
Les deux sont « comédie » parce que l'un comme
l'autre renonce à la mort effective - ici d'un amant
avec l'autre, là du sacrificateur avec sa victime. Le sexe
est en fait plus proche de la vérité sacrificielle que le
sacrifice rituel et c'est pourquoi chez Sade apparaît
de manière bien plus évidente l'exigence de la mise à
mort du bourreau - dont l'évitement signe pour finir
la farce.
Celui qui pour jouir se fait pendre en ordonnant que
la corde soit tranchée au moment de l'orgasme met un
comble à la comédie. La comédie tourne autour du
sang versé. Elle en contourne la cruauté (cruor est le
mot latin pour le sang répandu). Le sexe est cru - et
il contourne aussi la cruauté ou la crudité et du sang
menstruel et du sang qui pourrait jaillir avec l'exaspé­
ration des chairs irritées, des morsures, des contrac­
tions et des broyages. Beaucoup de pratiques sexuelles
flirtent avec la torture, qui pour sa part laisse souvent
paraître sa jouissance1 •

1 . Le film �ek-md réalisé par Jean-Luc Godard en 1967 (donc


un peu avant les deux films significatifs dom j'ai parlé plus haut) et
qui, comme on le sait, est consacré à une espèce de massacre poly­
morphe à base d'accidents de la route, de meurtres sordides et d' exé­
cutions révolutionnaires, compone en une sorte de prélude le récit
que fait une femme à son compagnon d'une partie de baise collec­
tive à laquelle elle a participé sans lui. Le récit terminé, l'homme
lui dit qu'elle l'a bien excité - et le film enchaîne sur les premières

151
Le sexe cru touche à sa propre limite : l'illimita­
tion du sang versé, la cruauté qui sans aucun doute
lui vient de sa poussée même, de la vie qui s'approuve
par la mort.

20

Amour à vie

Tremblantes ses mains se tendirent vers elle,


Lafraîcheur de sa chair brouilla ses sens,
Tandis que, tête renversée, sombrant obscurément,
Elle Lui ouvrit tout grand son âme. . .
Devant sa vie passaient tourbillons de lumière,
Chaos de musique, jours et nuits,
Ses yeuxfous brûlaient de L'attirer
Et de L'enfermer dans le noir péché,
L'attirer et le boirejusqu'à la lie,
Et dans l'amour noyer son âme.
Sa nudité il croyait voir.
Sein contre sein, genou contregenou,
Palpitants, pantelants, chancelants, ardents,
Corps contre corps, beaux et désirants,
Dans la joie et la terreur, chair contre chair,
Ils s'embrasaient dans les rets rouges de la passion,
Revivant d'un seul et brefsouffle,
Toute lajoie et la douleur du flux cosmique,

images de voitures. Plus tard viendra une scène parodique de sexe


ritualisé, où un œuf puis un poisson sont substitués au pénis (merci
à Mathilde Girard).

152
Ténèbres et éther, nuées defou,
Vastes soleils lancés en tourbillons par un vaste désir,
Lunes énormes propulsées dans une monstrueuse liesse,
Étoiles engendrées en gloires infèrnales,
Tous jubilant, flambant, tournoyant,
Dans le vortex d'une orgiastique splendeur,
Lune arrachée à la terre, étoile au soleil,
En une douleur hurlante, de titanesques ébats,
Puis les étoiles en tourbillon retournées au soleil
Pour être consumées en douleur ardente !. . .
En eux enfin toute vie retrouvée1•

Le sexe lui-même, s'il ne meurt pas vraiment et


s'il est attaché au cours entier de l'existence, tout au
moins croît et décroît. Il se lève, il se soulève et s'enlève
dans une longue pulsation. Il commence et il continue
dans la tendresse, passant par les secousses, les vertiges,
l'effroi. Il se continue discontinûment. Il admet son
interruption, l'étrange clarté qui sépare ses nuits, la
distinction rythmant sa confusion, une scansion où
la caresse s'espace d'elle-même, se suspend et s'attend.
Cela veut dire que le sexe se comprend lui-même
à la fois comme cru et comme . . . Le malin génie dira
« cuit ». C'est cuit, c'est foutu, c'est la famille et la
morosité sexuelle. Ce n'est pas aussi simple. La famille
n'est pas aussi simple : elle se décompose, se recom­
pose, se déplace, se transforme avec les transforma-

1 . Conrad Aiken, The Dance of Lift, www.poetry-archive.


com/althe_dance_of_life.html (traduction plurielle).

153
tions des manières sexuelles. La cuisson peut être une
affaire d'art, un savoir-faire qui sait aussi faire l'amour.
Non pas que ça ne reste pas cru et saignant à cœur,
peut-être. Car il s'agit toujours de ceci que la fusion
se sait fictive puisque contradictoire avec la division -
avec le sexe lui-même. La scène plaisante où Héphaïstos
propose de souder les amants dans sa forge est aussi
désirable que vaine. Les amants qui s'empresseraient
d'y consentir sauraient qu'ils y perdraient la joie qu'ils
y trouveraient. C'est pourquoi ils y consentent comme
à une récompense au-delà de ce monde. Les amants
savent ce qu'il en est de leur rencontre : elle est juste­
ment la rencontre. Dans la rencontre il y a la survenue,
l'irruption, l' étrangèreté et l'opposition tout autant
que la proximité et le contact. Les amants, les lèvres,
les sexes viennent les un/es et les autres contre les un/es
et les autres.

Nous savons quelque chose de cette conjonction du


saisissement et du dessaisissement, de la contraction et
de l'abandon, de l'ouverture et de la fermeture, d'être
transporté et d'être transi - et de l'unie et de l'autre,
de un/e en deux et de deux en une mêlée confuse, du
nœud et du dénouement, du dénuement et du dénu­
dement. Nous savons à quel point nous ne savons pas,
à quelle extrémité nous ne pouvons rien savoir de ce à
quoi nous atteignons - par quoi nous sommes atteints.
Ce non-savoir fait la comédie comme la tragédie : l e
rire irrépressible comme la stupeur foudroyée devant la
vérité qui n'est pas vérité de la disjonction, mais vérité

154
elle-même disjointe, vérité confuse. N'est-ce pas pour
cette raison que le Banquet de Platon se termine de
manière surprenante par l'évocation de la discussion
qui a suivi les discours sur l'amour ? Socrate expliquait
à A.gathon et à Aristophane que comédie et tragédie
relèvent du même art et du même artiste. Agathon est
auteur tragique, Aristophane auteur comique. Mais
l'un et l'autre n'approuvent que par force car ils sont
en train de sombrer dans le sommeil. Et celui qui
raconte cet épilogue, Aristodème, avoue que lui aussi
s'endormait et ne se souvient pas bien de la leçon.
Socrate, quant à lui, se rend comme d'habitude au
portique d'Apollon Lykeios. Le philosophe emporte
avec lui le savoir de la rencontre restée confuse emre
tragédie et comédie. Comme toujours, le savoir philo­
sophique se retire essentiellement. Mais en se retirant
il fait paraître la vérité- fût-elle divisée et confuse dans
son évidence. Aussi bien les trois personnages de cette
fin ont-ils été les seuls à parler d'Éros vraiment pour
lui-même1 •

Nous ne pouvons pas savoir ce que pourtant nous


savons - moins sur le sexe qu'en lui et par lui. Car
nous sommes atteints, nous sommes touchés, ébranlés
et poussés. Nous ne pouvons pas ne pas l'être, de

1 . C'est une observation préparée par Léo Strauss, qui amorce


par ailleurs, dans sa perspective propre, une analyse déraillée de
la fin du Banqu�t. Voir Sur le « Banqutt », rr. fr. O. Sedeyn, Paris,
J.:Éclar, 2006.

155
quelque manière que ce soit et jusque dans le refus,
le refoulement ou l'évitement aussi bien que dans
la sublimation artistique ou spirituelle : car tous ces
termes ne sont que des façons de désigner les exten­
sions indéfinies, les arborescences subtiles ou sour­
noises d'un passage à la limite dont la division du sexe
forme à la fois l'agent et le lieu.
Comment se fait-il que ce partage sur la limite, ce
partage d'une limite qui sépare en accolant, qui joint
en disjoignant - disjoignant chacun/e d'avec soi et le
couple de sa copulation même -, emporte avec lui
une aussi ample et ancienne cohorte de figures de la
contrariété complémentaire, de la différence indiffé­
rente ou de la résistance consentante ? Yin et yang,
ciel et terre, substance et dissolution, positifet négatif,
mâle et femelle . . . de quoi s'agit-il sinon de ceci que la
différence en général ne vaut que pour autant qu'elle
ne se pose pas mais se joue : met en jeu son contraste, sa
traction, son attraction, sa rétraction et contraction -
même sa distraction (elle se détourne, puis retourne
au jeu).
Ce jeu comique et tragique forme celui de la pulsion,
de sa propre division entre la tension et la pause ou la
dépose vers laquelle elle se tend : la division du sexe
est autant division entre pôles sexuels qu'entre désir et
plaisir, levée et tombée, continu et discontinu - vie et
mort. Sans vouloir entrer dans les discussions consi­
dérables autour de Éros et Thanatos telles que les ont
engagées Freud, Lacan, Derrida, Lacoue-Labarthe et
Baas - entre autres - je me contente de ceci : la mort

156
est une forme du jouir, le jouir une forme de la mort.
Presque rien les sépare, une ligne aussi mince que celle
qui fend chacun des sexes et le fait ainsi ce qu'il est :
ouverture à l'autre. Mais à l'autre en tant qu'il/elle est
de l'autre côté - du côté autre dont rien n'est appro­
priable ni assimilable, même si la division des deux
retraverse sans fin chaque supposée identité sexuée.
La mort : là où se clôt une existence, une ouverture.
Là où elle se clôt de son propre mouvement, retour
sur soi de l'ouvert. Ce que nous appelons amour » se «

tient exactement sur le bord de ce retour. Amour : se


désirer complètement ouverc/e, ce qui veut dire aussi
complètement fermé/e. Le désir même- qui ne désire
rien que ça, être-à-l'autre comme être-à-soi. N'être soi
qu'à la rencontre irréductible de l'autre - et pourquoi
pas jusqu'à la mort. La mort jusqu'à la vie.

Ets'ily avait, parfois, de la cruauté à nepas donner


la mort?Et de l'amour à vouloirse donner la mort, L'un
à l'autre, l'un pour l'autre, simultanément ou non1 ?

La pulsion se sait et se comporte comme ce rapport


double : à l'autre/à soi. Elle sait que sa poussée, et la
levée du désir, pousse à ça : ne pas subsister, exister,
s'exister. De là viennent autant l'amour privatif qui
veut se soustraire à la séparation, posséder l'autre jusque
dans sa mort, que son revers dans l'amour oblatif, qui

1. J. Derrida, États d'âmt dt lapsychanalyse, Paris, Galilée, 2000,


p. 89.

157
veut l'autre pour sa propre existence et pour s'aban­
donner à elle. C'est ce que rious nommons amour en
un sens qui sans doute finit par rassembler sans les
unifier tous les sens de ce mot prolifique, exubérant,
insensé : désir, concupiscence, dilection, inclination,
adoration, abandon, possession . . .

la convoitise
est infinie, savoir
chacun sous soi,
sur soi, chacun
qui est obscur, pas seulement
clair, fa chair est
assez cfaire1•

Amour est suscité par sexe de même que sexe est


excité par amour. Ce qu'amour veut tendre entre le
don et la prise, sexe le tend entre l'abandon et l'étreinte.
Lun est la vérité ou la vertu de l'autre. Mais chacun
peut aussi se détourner et se passer de l'autre, parce
qu'ils peuvent chacun occuper l'un des pôles - la vie,
la mort, ex-ister ou in-sister.
Là où sexe se tait ou bien prononce « je jouis »,
amour se tait ou bien prononce « je t'aime )), Le
langage dans chaque cas passe à sa limite et désigne
« le moment souverain où il n'a plus cours )) (Bataille).
Mais ce n'est pas le même moment souverain dans
chaque cas. C'est presque le même - et on peut aller

1 . Ingeborg Bachmann, !ch weiss keine bessere Welt, Munich,


Piper Verlag, 2000, p. 78 (ma traduction).

158
jusqu'à entendre l'un dans l'autre ou l'un comme
l'autre d'autant mieux que dans chaque cas on ne sait
pas ce qu'on dit. On est au bord extrême du sens. Reste
la différence de l'adresse. Différence incalculable, sans
doute aussi inachevable - on ne peut séparer le sexe
de l'amour même dans les formes ou les allures les
plus hétérogènes entre elles -, différence elle-même
toujours en déplacement entre des termes instables.
Si pourtant il est exact qu'en disant « je jouis >>
j e m'approprie quelque chose - cene chose fût-elle
innommable et indécidable - alors qu'en disant « je
t'aime » - ce « toi » fût-il le cas échéant moi-même
en dernière analyse - je ne considère que le propre de
l'autre (lui-même innommable et indécidable), alors
il convient de dire avec Pasolini :

Le coït proprement dit - c'est-à-dire le moment


a parte subjecti le plus significatif de l'amour - en
tant que possession était possédé par Quelque chose de
fatalement limité. On ne peut pas, en effet, par défini­
tion, posséder le tout.
En revanche, êtrepossédé est une expérience cosmi­
quement opposée à celle de posséder.
D'autrepart il va de soi que la Possession est un Mal,
et qu'elle est même, par définition, LE Mal: par consé­
quent être possédé est ce qui est leplus éloigné du Mal,
ou plutôt, c'est l'unique expérience possible du Bien,
comme Grâce, vie à l'étatpur, cosmique1•

l. P. Pasolini, Pltrol�, op. cit., p. 338-339.

159
Le retournement de la possession en être-possédé
peut encore se dire autrement : chez Spinoza, la dépen­
dance d'une passion envers une « cause extérieure » en
fait une « idée inadéquate » puisqu'elle suppose une
convenance à autre chose qu'elle-même (à un objet) . Si
au contraire l'affect se détache de la pensée d'un objet
et se joint entièrement à l'« idée adéquate » de sa propre
puissance ou vertu, il n'est plus, si on peut dire, affect
pathologique mais logique. Ainsi « l'Amour, la Haine,
etc. seront détruits mais également les appétits ou Désirs
qui naissent habituellement d'un tel affect ne pourront
être excessifs1 ». En extrapolant librement, je suggère
que l'idée de l'« objet >> ou de la « cause extérieure >>
équivaut chez Pasolini à celle de la « possession » qui
est bel et bien une dépendance, étant « possédée par
Quelque chose de limité ». Par conséquent, l'abandon
de la dépendance envers « l'objet » dit la même chose
que l'« être possédé » de Pasolini : le désir qui s'ouvre
à lui-même comme au désir de rien sinon de toute
chose en Dieu, c'est-à-dire aussi bien en la Nature, ou
le « cosmos » de Pasolini. Être possédé, èest être.

1. Voir Spinoza, Éthique, op. cit., s• partie, prop. I\� scolie. Je


dois le principe de cette analyse à François Zourabichvili (Spinoza,
une physquei de la pensée, Paris, PUF, 2002, p. 216). Il faudrait bien
sûr la confronter avec l'étude de Bernard Pautrat, Ethica sexualis ­
Spinoza et l'amour, Paris, Payot, 20 I l ce que sans aucun doute
-

Zourabichvili aurait fait s'il avait été àl pour le faire. Je ne saurais


prétendre le remplacer. Mais il me semble que la considération que
je propose du « ne pourront être excessifs >> permet de rapprocher
l'un et l'autre.

160
Le désir alors « ne peut être excessif », ce qui se
comprend de deux manières diverses mais non contra­
dictoires : le désir se modère de lui-même - ou bien
sa force quelle qu'elle soit ne saurait être excessive,
étant la force de la nature. Par où en même temps
et de toute nécessité se comprend qu'exister ne peut
que coexister : traction, contraction, distraction,
rétraction . . .
Demeure pourtant la tension sans laquelle ça ne
pulserait pas. Le désir ne saurait tout à fait se modérer
ni tout à fait se confondre avec une tranquille force
d'être. Le conatus de Spinoza paraît suspendu entre
la persévérance d'une vitesse acquise et l'impétuosité
d'un élan. Paul Audi écrit : « Toute la beauté du désir
tient à l'imminence de l' amour1 > > . On doit lui donner
raison. Encore faut-il décider comment on module
la phrase : souligne-t-on « l'imminence » ou bien
« l'amour » ? Ou bien l'amour est-il toujours immi­
nent, donc désirant, mais toujours ainsi s'échappant ?

21

Roman érotique

Le sexe tend à se dire peu, le langage tend à le dire


peu. La pudeur appartient à l'eros et la pornographie

1. Paul Audi, Le pas gagné de l'amour, Paris, Galilée, 2016,


p. 176.

161
(la graphie prostituée, texte ou image) consiste juste­
ment à montrer ce qui se dérobe1• C'est bien aussi
ce que la pudeur suggère, voire ce qu'elle suscite ou
même excite par son retrait : mais elle le suggère par
délicatesse et même par raffinement. Le nom de la
pudeur s'apparente quelque peu à celui de la stupeur,
du saisissement devant la limite et le passage deve­
nant inévitable. Car cet inévitable se sait en même
temps comme impossible - plus exactement comme
non-possible au sens déjà étudié.
Dire ou montrer la stupeur, la commotion faite
d'effarement, de trouble et de tourmente - le désir
se tourmentant lui-même, s'excédant selon son plus
intime mouvement - revient à dire ou à montrer
l'inter-dit : ce qui tombe entre les paroles, là où on ne
peut plus montrer si tout montrer est un « voici ! » .
Car le « voici ! » s'épuise dans son geste - et de ce fait
son geste, pour être seulement le geste qu'il veut être,
s'exacerbe lui-même. Aussi le geste visuel, qui dessine,
peint, photographie ou filme, est-il souvent menacé de
s'épuiser dans sa monstration, de se montrer lui-même
métamorphosé en érection ou en giclée, en sueur ou
en bave, et bien sûr en regard exorbité.
Pour être érotique, l'art visuel doit défier la vision.
S'il se la concilie, il devient ou bien voyeur, ou bien
exhibitionniste - c'est-à-dire qu'il devient lui-même

1. Un film montre avec un certain bonheur la nécessité de


dérober ce qui doit l'être : Une iaison
l pornographique, de Frédéric
Fonteyne, 1999.

162
un comportement sexuel - à moins qu'il ne veuille
montrer autre chose que l'inexposable sexe : une
symbolique, une évocation sentimentale ou même
tout un dispositif concernant le rapport du sexe à
l'invisible, au trop et au trop peu visible. Ainsi le très
célèbre Étant donnés de Marcel Duchamp qui ne peut
s'observer qu'à travers un trou dans la porte. Ce qu'il
laisse voir, fait voir ou oblige à regarder - à l'égard du
sexe - est ainsi commenté ou phrasé par Jean-François
Lyotard :

La vulve qu'on ne peut manquer de remarquer, on


ne voit que ça, est dépouillée de toute fourrure (alors
que les aisselles sont garnies, ce n'est pas une enfant),
les cuisses sont écartelées, les grandes lèvres en érection
sont ouvertes, elles laissent apercevoir, non seulement les
petites lèvres tumescentes, mais l'orifice béant du vagin
et même les bulbes vestibulaires gonflés, autour de la
commissure inférieure. La vulve élève la vue ? ou : la
vulvée lève la vue1 ?

Lever la vue : certainement pas l'élever, puisque ça


s'en distingue ; c'est donc comme <( lever le cœur >> ,
expression aujourd'hui un peu recherchée pour dire un
dégoût, une répulsion. Le sexe lève la vue : il la révulse.
Aussi le philosophe a-t-il décrit minutieusement,
avec une froide anatomie - qui ne va pas sans elle-

1 . Jean-François Lyotard, Les Transformateurs Duchamp, Paris,


Galilée, 1977, p. 143. Lyotard précise aussitôt que Duchamp
semble incliner vers la seconde hyporhèse.

163
même accentuer des traits de l'œuvre : par exemple le
mot écartelés qui est un terme de supplice appelé
« »

mais non exigé par le grand écartement des cuisses.


Du sexe on montre trop ou trop peu. Il en va de
même si on en fait un motif chorégraphique ou un
motif musical : bien que de manières foncièrement
différentes dans les deux cas, il est possible de dire qu'on
se trouve toujours confronté avec la question de l'ana­
tomie entendue en un sens large : les corps dans l'acte
du désir, de la caresse, de l'étreinte, leurs aspects, leurs
motions, leurs sons ou leurs bruits, leurs senteurs ou
leurs odeurs, leurs textures, leurs sueurs, leurs contrac­
tions. La danse et la musique peuvent y faire renvoi
ou allusion, mais l'évocation, l'insinuation ou le rappel
font un détour, empruntent l'une ou l'autre médiation
selon laquelle le sexe restera précisément évoqué: appelé
de loin, convié à se faire ou à se laisser sentir sans pour
autant se présenter. Rien peut-être ne donne plus que
lui occasion d'allusion ou d'évocation, de sous-entendu
ou de sur-entendu, d'inaudible, d'inouï et d'insinuant,
d'approchant, d'offert à substitution, glissement - et
donc aussi plaisanterie, badinage, grivoiserie. . .
La musique donne la mesure entière de l'écart entre
évocation - toute musique pouvant d'une manière ou
d'une autre battre et résonner d'appel, d'attente ou
d'attraction - et la sonorité sexuelle : la seule pièce
musicale, sans doute, à se présenter comme musique
ouvertement érotique (et non comme support d'am­
biance . . .) est la Sonata erotica de Erwin Schulhoff,
pièce pour voix de femme seule composée en 1919 et

164
qui n'évoque pas mais bien plutôt transcrit ou repro­
duit les gémissements et halètements d'un acte réel.
La pornographie n'est pas loin, même si ce n'était pas
l'intention du compositeur.
Le sexe se dérobe à l'art parce qu'il se dérobe à la
forme. S'il recèle l'énergie même de la création des
formes, il est pour son propre compte sans forme, ou
bien il déforme toutes les formes, à commencer par
celles des corps qu'il met en jeu. On l'a dit : le sexe
indistingue les formes, il se détourne de leur exposi­
tion, il engage plutôt, les expeause plutôt : les peaux se
touchent dans un évanouissement de leurs formes en
zones. Les zones existent selon les gestes qui les ébran­
lent, les émeuvent, les parcourent et les déplacent. La
forme implique une relative autonomie selon laquelle
elle s'accomplit pour elle-même - une courbe, une
teinte, un arpège. Les zones paraissent et disparaissent,
se lèvent et s'enlèvent selon un acte ou une série d'actes
tous tendus, impulsés et charriés par ce qui les excède
et qui n'est plus ni acte ni état1• « I.:obscène donne un

1 . Je laisse donc ici de côté les considérations anatOmiques et


physiologiques sur les organes préposés ou supposés au plaisir -
taus les organes érectiles, clitoris, pénis, vagin, mamelons dont se
délectent les sexanalysres - car chacun d'entre eux ne<< fonctionne »
qu'à l'intérieur d'un ensemble qui déborde l'organicité et la fonc­
tion. Chaque zone peut devenir érogène : cela veut dire aussi qu'eros
fait naître un corps autre, un corps pulsif, impulsif. N'en restent pas
moins désirables, sans doute, de nouveaux bl4sons du corps (comme
on disait jadis) où viennent se symboliser verges, lèvres, doigts,
glands et glandes, corps caverneux, poils, muqueuses et vestibules.

165
moment de fleuve au délire des sens écrit Bataille1•
>>,

Parfois, l'art peut laisser couler le fleuve.

j'aime voir mon sexe, j'aime sa forme, sa couleur,


son odeur. On a tout dit de la forme d'une vulve. On a
tenté toutes les comparaisons, toutes les métaphores. je
sais seulement qu'elle meplaît. Énormément.
jeplace souvent un miroir entre mes cuisses. Ou alors
je me contemple debout, les jambes écartées, dans la
salle de bain?.

Il y a une actualité- plus qu'une activité - irréduc­


tible et intraitable du sexe : c'est lui ou ce n'est pas lui,
il n'y a pas de milieu (ce qui pourtant ne contredit pas
le fait qu'il puisse s'initier par l'actualité imperceptible
d'un regard furtif). C'est une actualité - une présence
pleine, effective - toute tournée en soi : celle de la
poussée, de son débord essentiel, celle d'une pénétra­
tion qui ne pénètre rien d'autre qu'elle-même, qui se
développe et s'enveloppe dans sa propre peau, qui se
répand et qui s'épanche comme son propre flux.

Ily eut l'apparition de cettefille à la grâce éclatante


dans une soirée d'universitaires en goguette. Ily eut mon
esprit éméché ce soir-là, ily eut le selde la mer sur notre

Cependant leur seule nomination, descriptive et taxinomique, les


a déjà retirés à l'émoi.
1. G. Bataille, La Scissiparité, dans Œuvres complètes, t. III,
op. cit., p. 228.
2. Robert Alexis, Nora, Paris, José Corti, 2010, p. 109.

166
peau, ily eut mon sexe dans le sien, nos bouches insa­
tiables, sesjambes nouées dessinant comme unefleur de
lotus, ily eut la pluie unjour sur ses cheveux, ses cils, la
pluie criblant le sable où nous gisions enlacés, ily eut
la lueur bleue des grandes méduses noctiluques au&our
de notre dernier dîner, le ciel du Mexique, des chiens
errants sur le rivage, des feux d'ordures dans la nuit,
pus i rien de cela qui était beau, dont il fallait jouir,
comme de purs événements, sans se poser de questions,
nefutplus, sespetits seins de cuivre, son rire, sa voix de
violoncelle, le tremblement de mes mains lorsque je la
voyais, lorsqu'elles s'approchaient de sa peau1 •

Son actualité n'est en même temps que sa propre


possibilité, ou plus exactement sa propre poussée, son
élan vers son propre au-delà du possible et de l'impos­
sible. Vers un plus-être qu'être2• • • qui est sonpropre sens
de manière absolument sensible et qui par là confine
chez l'animal parlant avec le langage plus qu'avec quoi
que ce soit d'autre - d'autant plus, sans doute, que
le langage forme précisément le trait distinctif de cet
animal, avec les traits qui « humanisent » sa sexualité,
comme on l'a rappelé, et qui sont justement des traits
d'éloignement et d'intensification du sexe.

1. Olivier Rolin, Véracruz, Lagrasse, Verdier, 2016, p. 113.


2. Michel Deguy : << j'ai bu à ton nadir/ t'amenant à plus être
peut-être , (Gisants, Paris, Gallimard, 1985, p. 66).

167
Un de ces traits se donne comme le désir de dire ce
qui passe à la limite du sens'. Dire le sexe est comme
dire le langage lui-même : là où ça s'éprouve faire sens.
C'est un silence ou une étreinte. C'est une exclama­
tion selon toute la rigueur du mot. Le désir se salue
lui-même, moins comme désir du sens que comme
sens désirant. Comme l'affirme Marguerite Duras, on
dit « je t'aime » à l'amour plutôt qu'à quelqu'un2•
Ce qu'on peut moduler en : dire à l'amour comme
à quelqu'unie. On dit bien « mon amour ». Et l'amour
n'existe sans doute nulle part ailleurs que chaque fois,
fût-ce un seul instant, dans une présence ou une touche.

L'amour, c'est quand on dépend-je ne dispas seule­


ment dans son plas i ir, dans son existence même, et dans
ce qui vient avant l'existence : dans l'envie même qu'on
a d'exister - de cinquante choses baroques : de deux
lèvres (et de la grimace ou du sourire qu'elles font),
d'une épaule (de certainefaçon qu'elle a de monter ou
de descendre), de deux yeux (d'un regard un peu plus
humide, ou plus sec), enfin de tout un corps étranger,
avec l'esprit ou l'âme qu'ilporte - d'un corps qui peut

1. « Beaucoup ont envie de parler de la chose. Car ils savent


qu'elle a une qualité unique. Elle suscite une intensité sans inti­
mité » (Philippe Beek, Sexicité, 2003, www.sitaudis.fr/lncitations/
sexicite.php).
2. Cf son entretien à propos de Détruire dit-elle, www.fr/video/
I05125289 (merci à Mathilde Girard). Elle y précise que des pros­
tituées lui ont confié recevoir souvent la déclaration « je t'aime ».

168
à chaque instant devenir plus éblouissant que Le soleiL,
plus glaçant qu'une plaine de neige1•

Écrivant ainsi, Paulhan déjà s'approche d'une écri­


ture à la fois narrative et imagée - au moment ou il
introduit son lecteur, sa lectrice, à une fiction qui n'est
pas seulement un récit imaginaire mais la récitation
ou la déclaration d'une représentation de l'amour,
d'un fantasme si on veut ou d'une allégorie, mais
aussi bien d'une aventure non invraisemblable et qui
s'ouvre sur deux versions possibles du début et se clôt
sur l'indication de deux possibilités de fin. La fiction
ne consiste pas uniquement dans le caractère inventé
d'une histoire : l'invention n'est que la face extérieure
d'une parole qui se fraye sa propre voie vers l'extrémité
où elle se désignera elle-même comme excédée.
Bataille conclut L'Érotisme en évoquant une objec­
tion que Jean Wahl lui avait faite : « La conscience de
la continuité, ce n'est plus de la continuité, mais alors
on ne peut plus parler ». Et il enchaîne : « Jean Wahl
m'avait exactement compris. Je lui répondis sur-le­
champ, lui disant qu'il avait raison, mais qu'à la limite,
parfois , la continuité et la conscience s'approchenrl ''·
C'est cette approche que je désigne ici comme
« fiction 1> : figuration de l'infigurable. C'est-à-dire de

1. Jean Paulhan, « Le Bonheur dans l'esclavage >>, préface à


Pauline Réage, Histoire d'O, Paris, Jean-Jacques Pauven, 1975,
p. 17.
2. G. Bataille, L'lrotisme, dans Œuvres comp/}tes, t. III, op. cit.,
p. 279.

169
l'imminence du sens à sa limite. Imminence du comble
dans l'épuisement, de la tragédie dans la comédie - et
l'inverse. Du trop dans le trop peu. Imminence de
l'incommensurable.
La proximité fait lever l'incommensurable la dis­
·

tance infime, infiniment diminuée mais infiniment


maintenue, le contact, la touche, le point où se brouille
la représentation et où commence le vertige de la pré­
sence. Là où le simulacre -la fine pellicule de l'autre­
cesse de simuler ou plutôt sans cesser bascule dans un
réel simultané. À la fois le baiser et sa fiction.

Quelle fiction, alors ? Moins celle d'un récit, d'une


aventure de séduction, de fascination et de jouissance ­
car cela justement, ces phases, ces scansions de l'acte
dont l'actualité se dérobe à l'idéalité des mots. Je dis
« roman érotique » pour évoquer l'histoire, le fait que

ça se passe, qu'il s'agit d'un qui-se-passe - et se dépasse,


s'outrepasse, qui se raconte à soi-même, qui se récite
comme un rôle appris et qui se fictionne, se donne sa
figure, son allure. Qui ne demande donc qùà se dire : à
dire ce qui ne se dit pas mais qui se fait, à faire donc ce
qui ne peut se limiter à dire, à dire-faire ou faire-dire :

Ma dame, je vais vous toucher de mon esprit


Vôus toucher et toucher et toucher
jusqu'ir ce que vous m'accordiez
un soudain sourire, timidement obscène

(ma dameje vasi

170
vous toucher de mon esprit.} Vous
toucher, c'est tout,

légèrement et vous tkviendrez tout à fait


avec une infiniefacilité

lepoème queje nëcris pas1•

C'est pourquoi la seule possibilité de dire, 1c1 , se


joue là où sexe et langage trouvent à se croiser et à se
mêler pour une fois - à se (dis)continuer. Là où, pour­
rait-on dire, logos, teknè et eros partagent un temps
la condition trinitaire du rapport à soi de ce qui est
sans soi (de ce qui pulse). Parole qui en disant agit ­
car un texte n'est pas érotique par son « objet » sans
l'être aussi par son action - art (technique) de faire
sans pour autant se convertir en objet supposé (porno­
graphie) - et désir du désir de dire son acte propre.
Art qui suppose d'être pratiqué par qui écoute (ou
lit) autant que par qui parle (ou écrit)2• Sexe s'ex-pri­
mant : un jour Simon Hantaï intitula Sexeprime un

1 . E. E. Cummings, Érotiques, op. dt., p. 38.


2. Catherine Millet fait remarquer qu'elle s'efforce de • manier
avec précaution '' un vocabulaire qui sans cela " affecte les sens
presque aussi directement qu'un contact physique » (La Vie sexueLLe
de Catherine M., Paris, Le Seuil, 2002, p. v). Dante ne dit-il pas,
quand il pense voir la fusion de toutes choses, qu'« en le disant
je sens en moi s'élargir la jouissance • (Paradis, xxxm , 93, cr. fr.
] . Risset, Paris, Flammarion, 1956) ?

171
tableau en « hommage à Jean-Pierre Brisset »1 c'est­
à-dire aux jeux de langage tels que celui-ci : « je sais
que c'est bien. je ou jeu sexe est bien. Le premier jeu
était le sexe >>. Hantaï précise : « peinture exécutée un
après-midi de fascinations érotiques (l'acte d'amour
s'unissant à l'acte de peindre) par des acres orgiaques
arbitraires dans un climat magico-érotique2 ».

Qu'est-ce donc qui pousse à dire ? Pascal Quignard


dit que c'est la beauté. Il écrit ceci :

Stendhal dit dès La premièrephrase de son prodigieux


Livre sur l'amour qu'ily a une beautéfascinante de La
fascination m acte.
Puis il n'en parle plus.
Mais c'est ce qui lepousse à écrire : l'amour est beatf.

Comment peur s'exécuter le croisement ou la


mêlée entre sexe et langage - hors le silence ou le cri

1. 18 septembre 1955. Collection du Centre Pompidou. Le texte


de Brisset, " La science de Dieu "• est pris à http:/lfous-litteraires.
over-blog.com/article-electionnees-par-andre-breton- 51 305470.
html et se retrouve bien sûr dans les éditions de ses œuvres.
2. Archives du musée d'Art moderne, AM 1976-972.
3. P. Quignard, Vie secrète, Paris, Gallimard, 1998, p. 461 (merci
à Isabelle Howald). Pour être précis j'ajoute que Quignard poursuit
ainsi : « I:amour est plus beau que la concupiscence ». Mais ce n'est
pas pour « spiritualiser » l'amour puisqu'il va parler de« la sève qui
hante les corps » des amoureux.

172
dans lesquels l'un et l'autre s'abîment ensemble ou
séparément ?
Pour rester dans des limites acceptables et ne pas
ouvrir une anthologie érotique je me contente de six1
cas ou de six exemples brefs (à quoi on pourra ajouter
les textes cités au long de ce livre) :
La mêlée peut consister à nommer exactement, à
distance de mots, l'acte en train de se faire comme s'il
pouvait se détacher de moi qui le nomme et de vous
qui le lisez.
je m'installais commodémmt entre ses jambes, dans
uneposition qui mepermette de mefléchir sans bouger.
je pouvais avaler sa queue, prendre ses testicules, ou
introduire ma langue dans son sphincter. je me sentasi
comme un oiseau à la becquée dans son petit nid2•

Une autre mêlée brasse la langue, la parole et/ou


l'écriture avec ce qu'elle peut attraper, par contact glis­
sant, des matières lourdes et fuyantes de l'acte :
Encore quelques bulles d'écume murmurante, mon­
tant de ces lèvres si semblables à un coquillage, fuyant
doucement au large du Labrador, fuyant vers l'est,
limoneuses, portées par les marées boueuses, voguant à
L'aise vers les astres, dans le courant d'iode qui dériv�.

1 . Du latin homophone sex.


2. Alexander Garcia-Düttmann, « Paul does not bake cakes » (ma
traduction), dans Gegen dit Selbsterhaltung, Berlin, August Verlag,
2016, p. 125.
3. Henry Miller, Tropique du Capricorm, tr. fr. G. Belmont,
Paris, Srock, 2005, p. 514.

173
On peut dire-taire le silence :

(nous mourons silencieux, et


honteux nousjouissons - en silence, en nous cachant
réczproquement notre joie
en gardant
secrète dans la flamme une joie que nous n'osons
pas avouerY

- ou bien silencier la parole :

Comment parlaient Sappho et ses amies ? [. . . ] Elles


rapprochent leurs corps et se caressent. Leur dialogue
s'est libéré de l'objet et de laparole. [. . .] Le silence '. et la
volupté- éternellement séparés dans le dialogue - sont
devenus un2•

Un chiasme de mots peut valoir comme chair des


sensations :

SPASMES, je t'aime, psaumes


lesparois sensibles au fond du gouffre-Toi
jubilent, toi la Bariolée de semence3•

On peut aussi n'en dire presque rien et cependant . . .

1 . William Carlos William, Paterson, tr. fr. Y. di Manno, Paris,


José Corti, 2005, p. 131.
2. W. Benjamin, « Le dialogue ,., tr. fr. J L Nancy et Ph. Lacoue­
.
-
.

Labarthe, Alla, n• 6, 1985.


3. Paul Celan, Spasmes, traduit er commenté par Jean-Pierre
Lefebvre, Po&si(, n• 155, 2016, p. 28.

174
Être Marié à la Vertu peut être
Une discrète Extase
Mais la Nature se délecte des Friandises
Qu'on lui a appris à manger -
[ . .}

Est-ce trop tardpour vous toucher, Chère ?


Nous avons connu jusqu'à ce moment ­
L'Amour Marin, l'Amour Terrien -
L'Amour céleste également.

À moins, pour finir, qu'on ne note simplement par


un tiret le moment et le lieu de l'acte comme le fait
Kleist :

Là - il prit, une fois les servantes réapparues, des


dispositions [ . . ]2.

1. Emily Dickinson, Poésies comp/}us, tr. fr. F. Delphy, Paris,


Flammarion, 2009, p. 1279, 1287.
2. Heinrich von Kleist, De i Marquise von O. . . , http://guten­
berg.spiegel.de/buch/die-marquise-von-o-1-580/1 (ma traduction
aménage librement pour rendre sensible ce qui l'est en allemand : le
verbe qui suit le tiret �uggère que ce dernier dissimule un autre verbe
d'action, voire le même verbe : « il prit - la femme évanouie " ; en
outre le « Hier " allemand peut se rendre par « ici " au seru. de " à
ce point dans le récit " ; on sait que toute l'histoire qui va suivre
découle de cet acte Merci, Hé l ène).
Posdude

La pulsion propulse et menace. La vie éclôt et


épuise. Le désir se lève, s'emporte et s'égare ou bien
s'éteint. La civilisation s'épanouit et se déchire ; elle
renonce à l'obscénité et mobilise la violence. Le sexe
est à la croisée des chemins, là où le désir se trouble
en amour, là où le renoncement peut se renoncer
lui-même et ouvrir à un art supérieur. Kant voit dans
le sexe un rapport entre la puissance naturelle et l'art
de recevoir cette puissance - masculin et féminin en
tant que nature et culture. Freud ne pense pas que
l'amour puisse apaiser la rage destructrice - mais le
parallèle qu'il trace entre le sexe et l'art préserve la
possibilité que la pulsion trouve une forme. C'est-à­
dire une façon de faire sens.

Pauli trépigne de désir. Elsa le caLme et ils s'unissent


pr�que sans douleur.
cc Tu as le goût des dattes. »
Cherchant à reprendre leur souffle, leurs têtes rouges
resso1·tent de sous les couvertures.

177
Pauli l'embrasse, il L'embrasse etferme les yeux.
Elsa le regarde fixement de ses yeux couleur de mer.
Avec un petit cri Pauli se retire du ventre d'Elsa. Ils
se tiennent encore un long moment enlacés.
« Excuse-moi ! N ous, je veux dire, se lamente Pauli,
moi ça me met tout à l'envers.
- Est-ce que tu as déjà ?. . . »
Pauli secoue la tête. « Et toi ?
- Non. Ça m'afait un peu maL 11

Pauli se lève. If titube. « Tous tes papiers ! »


Elsa serre son coussin contre sa poitrine et entoure ses
genoux de ses bras. « Pauli ! », murmure-t-elle1•

Supplément superflu

Encore ? Ça ne finira donc pas ?


Il n'est pas facile d'échapper à la poussée lorsqu'elle
trouve un passage. Le délai nécessaire à la publica­
tion d'un livre tend parfois des appâts et des pièges
à son auteur. Surtout si celui-ci n'a déjà que trop le
sentiment, non pas d'avoir quelque chose de plus à
dire, mais bien au contraire d'être débordé par ce qui
voudrait se dire er se faire très au-delà de ce dont il se
sait capable.

1 . Hanns Zischler, La Filleauxpapiers d'agrumes, tr. fr. J. Torrent,


Paris, Christian Bourgois, 2016, p. 90-91.

178
Deux circonstances sone venues exacerber ce senti­
mene. La première : cout récemment, des étudiants
devaient composer pour un examen sur les attendus
de « la construction du concept de pulsion comme
Grundbegriffde la métapsychologie ». La seconde :
Miquel Barcel6, ayant lu le manuscrit du présent livre,
. ) .
a peint ce qu on a pu y vo1r.

Quel rapport encre ces deux circonstances ? le fond ;


il s'agie du fond. « Grundbegriff » - terme employé
plusieurs fois par Freud dans son texte sur les pulsions
- signifie « concept fondamental » mais pourrait être
également compris en tant que « concept du fond ». La
pulsion n'est pas seulement un concept fondamental
pour la pensée métapsychologique : elle nomme dans
cette métaphysique dépourvue d'« être» et de« prin­
cipe » la poussée primordiale de l'existence et à l'exis­
tence. En ce sens elle prend la place du dieu« premier
moteur ». À cette différence près que ce dernier est
immobile tandis que la pulsion est en définitive la
mobilité même. D'Aristote à Freud le fond de toutes
choses s'est mobilisé. (On peut ajouter : en passant par
Hegel.) On le sait même à l'Université (il faudra donc
veiller sur la sclérose).
Barcel6 peint ici moins un fond ou des fonds que
des accès au fond, des façons de s'y exposer, de s'y
égarer, d'y toucher. Mais surtout il peint à même le
fond, à même sa substance à la fois épaisse et souple,
toute mouvante, sensible, tendre, agitée au plus vif
de ses matières terreuses, limoneuses, troubles qui
entraînent les formes dans leurs pesanteurs et dans

179
leurs opacités. Il peint ouvertement - on peur le dire
- ce qu'aucun regard ne peut peindre. Il retourne
la pornographie comme un gant, un gant de peau
suintante, argileuse, spumeuse. La main qui peint s'y
touche enduite de son propre geste comme les sexes
s'enduisent des humeurs profondes où ils se prennent,
se fondent et se défont.
Si Freud qualifie la pulsion de « mythe » c'est parce
qu'il conçoit très exactement combien ce concept du
fond pose en le déposant un fond qui n'aura pas l'as­
sise d'une fondation. Lui, l'archéologue, sait qu'ici les
colonnes n'ont pas de socle et reposent sur elles-mêmes
- sur leur propre émotion. C'est de cette insubstance
que se soutient et donc s'effondre le fond de ce qui
« vit», de ce qui << sent » et « aime », « hait », << désire »,
« parle » et, silencieux, s'écoule toujours plus profond.
Le mythe est l'expression de soi de ce que rien d'autre
n'exprime ni n'explique.
La peinture vient à propos pour ne-pas-dire - sans
pour autant montrer - cette coulure, cette coulée du
fond qui s'emporte. Elle en déclare l'excès, elle en
exhibe la superfluité. Oui, le sexe est superflu et ce
débordement de toute nécessité emporte la sidérante
excédence de sens dont nous ne cessons de pâtir et de
jouir.
Table

Préliminaires........................................................ Il
A. Fatalité ? ...................................................... Il
B. Libération ?.................................................. 17
C. Philosophie ? .. ... .. .. .. .. .. ..... .. .. .. . .. .. .... .. .. ...... .. 23
D. Pulsion ? .................................................... 33
E. Indicible ? . . . .. .. . . .. . .. ..... ... . ........ .. .. .... .... . ..... ... 40

1 . Levée......................... ....................................... 46
2. Transmission . . ... .. .. .. .. .. .. .... .. ...... ... . .. .... ...... .. .... . 49
3. Appropriation .................................................. 52
4. Fiction . .. . ...... .. ...... . .. ... . ... .. . . .. .. . ... .. . . .. .. . .. . .. . ..... . 55
5. Réel.................................................................. 58
6. Histoire ............................................................ 63
7. Technique et transcendance.............................. 69
8. Nature excessive ........................ ....................... 74
9. Désir ................................................................ 80
10. Continu, discontinu....................................... 84
1 1 . Dévoration....... ......... . .. ...... ... .... ..... .. . . . . . ... . . .... 90
12. Cul par-dessus tête ......................................... 95
13. Pénétration..................................................... 101
14. Trop, trop peu ................................................ 107
15. Sexe singulier pluriel . .. .. .... .. .. .. .. .............. ... . ... 114
16. pas un mot/je manquais ................................ 121
17.joy.................................................................. 127
18. Troubles ........................ ................................. 135
19. Amour à mort ................................................ 147
20. Amour à vie ................................................... 152
2 1 . Roman éroti que...... ....................................... 161

Postlude . . . . . . . . ... . . . .. . . . . .. . . . . . ... . . . . . . . .. . . . . .. . . .. . . . .. . . . . .. . . . . 177


Supplément superflu ...................... ............ .......... 178
DU MÊME AUTEUR

Aux éditions Galilée


LE TITRE DE LA LETrRE, avec Philippe Lacoue-Labarthe, 1973.
LA REMARQUE SPÉCULATIVE, 1973.
LE PARTAGE DES VOIX, 1982.
HYPNOSES, avec Mikkel Borch-Jacobsen et Éric Michaud, 1984.
).;Qusu DE LA PHILOSOPHIE, 1986.
LEXPÉRIENCE DE LA LIBERTÉ, 1988.
UNE PENSÉE FINIE, 1991.
LE SENS DU MONDE, 1993 ; rééd. 2001.
LES MusES, 1994 ; rééd. 2001.
ÊTRE SINGULIER PLURIEL, 1996 ; rééd. 2013.
LE REGARD DU PORTRAIT, 2000.
LlNTRUS, 2000 ; rééd. 2010.
LA PENSÉE DÉROBÉE, 200 1.
LA CoNNAISSANCE DES TEXTES. Lecture d'un manuscrit ill
isible, avec Simon
Hama'i et Jacques Derrida, 2001.
L« IL Y A » DU RAPPORT SEXUEL, 2001.
VISITATION (DE LA PEINTURE CHRÉTIENNE), 2001.
LA COMMUNAUTÉ AFFRONTÉE, 2001.
LA CRÉATION DU MONDE - OU LA MONDIALISATION, 2002.
À t'ÉCOUTE, 2002.
Au FOND DES IMAGES, 2003.
CHRONIQUES PHILOSOPHIQUES, 2004.
FoRTINO SAMANO. Les dtbordemmts dupoème, avec Virginie Lalucq, 2004.
IcoNOGRAPHIE DE t'AUTEUR. avec Federico Ferrari 2005.
,

LA DÉCLOSION (Dtconstruction du christianisme, 1), 2005.


SUR LB COMMERCE DES PENSÉES. Dtt livre et cie fa librairie, illustrations
originales de Jean Le Gac, 2005.
ALLITÉRATIONS. Conversationssur la danse, avec Mathilde Monnier, 2005.
LA NAISSANCE DES SEINS, suivi cie PÉAN POUR APHRODITE, 2006.
TOMBE DE SOMMEIL, 2007.
À PLUS D'UN TITRE. jacques Derrida, 2007.
VÉRITÉ DE LA DÉMOCRATIE, 2008.
LE PLAISIR AU DESSIN, 2009.
IDENTITÉ. Fragments, franchises, 201O.
LADORATION (Dtconstruction du christianisme, 2}, 2010.
MAURICE BLANCHOT, PASSION POLITIQUE, 2011.
PoLITIQUE ET AU-DELÀ, 2011.
DANS QUELS MONDES VIVONS-NOUS ?, avec Aurélien Barrau, 2011.
J.:ÉQUIVALBNCE DES CATASTROPHES, 2012.
jAMAIS LE MOT « CRÉATEUR » ... (Correspondance 2000-2008), avec Simon
Hantaï, 2013.
I.:AUTRB PORTRAIT, 2014.
LA COMMUNAUTÉ DÉSAVOUÉE, 2014.
DEMANDE. Littérature etphiwsophie, 2015.
BANALITÉ DE HEIDEGGER. 2015.
QUE FAIRE ?, 2016.

Chez d'autres éditeurs


LoGODAEDALUS, Flammarion, 1976.
I:Aasow LITTÉRAIRE, avec Philippe Lacoue-Labarthe, Le Seuil, 1978.
EGo SUM, Flammarion, 1979.
I.:lMI'ÉRATIF CATÉGORIQUE, Flammarion 1983. ,

LA CoMMUNAUTÉ DÉSŒUVRÉE, Christian Bourgois, 1986.


DEs LIEUX DIVINS, Mauvezin, T.E.R., 1987 ; rééd. 1997.
LA COMPARUTION, avec Jean-Christophe Bailly, Christian Bourgois, 1991.
LB MYTHE NAZI, avec Philippe Lacoue-Labarthe, I.:Aube, 1991.
LE Poms D 'UNE PENSÉE, Québec, Le Griffon d'argile/Grenoble, PUG,
1991 ; rééd. LE Poms o'uNE PENSÉE, L'APPROCHE, La Faucille, 2008.
CORPUS, Anne-Marie Métailié, 1992.
NruM, avec François Martin, Valence, Erba, 1994.
RÉSISTANCE DE LA POÉSIE, Bordeaux, William Blake & Co, 1997.
HEGEL, L'INQUIÉTUDE DU NÉGATIF, Hachette, 1997.
LA VILLE AU LOIN, Mille er une nuits, 1999.
MMMMMMM, avec Susanna Fritscher, Au Figuré, 2000.
DEHORS l.A DANSE, avec Mathilde Monnier, Lyon, Rroz, 2001.
I.:ÉVIDENCE DU FILM, avec Abbas Kiarostami, Bruxelles, Yves Gevaert
Édi teur, 200 1 ; Klincksieck, 2007.
« UNJOUR, LES DIEUXSE RETIRENT... », Bordeaux,William Blake & Co, 2001.
TRANSCRIPTION, Ivry-sur-Seine, Credac, 2001.
Nus SOMMES, avec Federico Ferrari, Bruxelles, Yves Gevaert, 2002 ;

Klincksieck, 2007.
SANS TITRE/SENZA TITOLO, avec Claudio Parmiggiani, Milan, Gabriele
Mazwna, 2003.
Nou ME TANGERE, Bayard, 2003.
WIR, avec Anne Immelé, Trézélan, Filigranes, 2003.
Au CIEL ET SUR LA TERRE, Bayard, 2004.
58 INDICES SUR LE CORPS, suivi de APPENDICES, par Ginette Michaud,
Montréal, Nota Bene, 2004.
NATURES MORTES, avec François Martin, Lyon, URDLA, 2006.
MULTIPLE ARTS, Stanford Universiry Press, 2006.
PuER LES FLEURS, avec Cora Diaz, Monterrey, Mexico, Editorial Monte-
morelos, 2006.
JusTE IMPOSSIBLE, Bayard, 2007.
NARRATION! DEL FERVORE, Bergano, Moretti e Vitali, 2007.
JE T'AIME UN PEU, BEAUCOUP, Bayard, 2008.
LES TRACES ANÉMONES, avec Bernard Moninot, Maeght, 2009.
lA BEAUTÉ, Bayard, 2009.
DIEu, LAJUSTICE,L'AMOUR, LABEAUTÉ. Quatrepetitesconférences, Bayard,2009.
ATLAN - LES DÉTREMPES, Hazan, 2010.
lA VILLEAU LOIN, Strasbourg, La Phocide, 2011.

PARTIR, Bayard, 2011.


Où CELA s'EST-IL PASSÉ r lmec , 2011.
lA PossiBILITÉ o'UN MONDE, avec Pierre-Philippe )andin, Les Petits
Platons, 2013.
Vous DÉSIREZ 1 Bayard, 2013.
IvRESSE, Payot-Rivages, 2013.
Qu'APPELONS-NOUS PENSER 1 avec Daniel Tyradellis, Diaphanes, 2013.
LE PHILOSOPHE BOITEUX, Franciscopolis/Les Presses du réel, 2014.
LA. FIN DES FINS, avec Federico Ferrari, Cécile Defaut, 2015.
PROPREMENT DIT, avec Mathilde Girard, Lignes, 2015.
QUAND TOUT ARRIVE DB NUllE PART. Sur l'œuvre d'Albert Palma, Manu­
ci us, 2015.
'TÀPIES. l:ÂMEAU CORPS, T.E.R., 2015.
STABAT MATER, DIES IRAE. Deux contrepoints, avec six planches gravées par
Claudio Panniggiani, Alpignano, Tallone Edicore, 2016.
IL COLORE SUCCEDE ; NON SI PROVOCA, avec Maria Morganti Mantova,
Mantoue, Corraini Ediz.ioni, 2016.
SUR « LE CIEL ou CENTAURE » DE Huco SANTIAGO, avec Alain Badiou et
Alexandre Garcia-Düttmann, Paris, Lignes, 2016.
DEL SESSO, tr. A. Moscati, Ida Porfido, Gianluca Valle, postface Francesca
Romana Recchia Luciani, Naples, Cronopio, 2016.
DAR PIEL, avec Cristina Burneo Salazae, Ruth Gordillo, Norman Gonzalez
Tamayo, Ruth Roman, Quito o:.quateur), Transhumante, 2016.
SIGNAUX SENSIBLES. Entretien à propos des arts, avec Jérôme Lèbre, Bayard,
2017.
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