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L’évolution psychiatrique 68 (2003) 73–96

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Histoires de psychiatries. Hommage à Jacques Postel

Réflexions sur le statut de la mythomanie délirante >


Some reflections on delusional mythomania
François Sauvagnat *
Université de Rennes-II et CNRS, 40, avenue du Président-Wilson, 75116 Paris, France

Reçu le 15 septembre 2002 ; accepté le 15 novembre 2002

Résumé

La notion de mythomanie délirante est actuellement largement sous-estimée. L’auteur décrit son
évolution à partir du début du XIXesiècle. Envisagée au départ préférentiellement sous les espèces du
délire de grandeur, on en fait d’abord une forme de monomanie, puis on cherche ensuite à l’intégrer
comme une phase caractéristique dans les conceptions de la monopsychose. À ce titre, elle fait
l’objet, dans les années 1880, de débats acharnés entre les tenants du délire chronique à évolution
systématique de Magnan, qui en fait l’instrument de la systématisation et le prélude de la démence et
ses critiques qui comme Mairet et Foville constatent l’existence de cas où la mégalomanie apparaît
d’emblée et évolue indépendamment de la persécution. L’école allemande se caractérise à la même
époque par des discussions sur le lien entre mythomanie et troubles de la mémoire. Dans sa tentative
de synthèse, Dupré décrira un « mécanisme imaginatif » indépendant des mécanismes hallucinatoires
et interprétatifs. Mais ni lui ni Kraepelin ne réussiront à en déduire une entité clinique convaincante.
Le début du XXe siècle verra apparaître plusieurs syndromes (syndrome de Capgras, de Frégoli,
d’intermétamorphose) spécifiés davantage par des vécus corporels particuliers à l’intérieur de
processus distincts que par des mécanismes indépendants. Finalement, l’auteur propose de considérer
la mythomanie délirante comme une tentative de description par le patient de la « jouissance de
l’Autre », telle que J. Lacan l’a théorisée à la fin de son enseignement (imaginarisation du réel).
© 2003 Éditions scientifiques et médicales Elsevier SAS. Tous droits réservés.

Abstract

Delusional mythomania is nowadays an underestimated issue. This author retraces the evolution
of the concept from the beginning of the XIXth century to present times. Initially envisaged under the

>
Toute référence à cet article doit porter mention : Sauvagnat F. Réflexions sur le statut de la mythomanie
délirante. Evol Psychiatr 2003;68.
* Auteur correspondant : M. le Pr. François Sauvagnat.
Adresse e-mail : f.sauvagnat@wanadoo.fr (F. Sauvagnat).

© 2003 Éditions scientifiques et médicales Elsevier SAS. Tous droits réservés.


DOI: 10.1016/S0014-3855(03)00009-4
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guise of megalomania, it was first seen as a subspecies of monomania, untill it underwent several
attempts of integretion as a specific moment of the psychotic process. In the 1880’s, there was a
heated debate at the Société Médico-psychologique in Paris between the supporters of Valentin
Magnan’s “délire chronique à évolution systématique” who claimed that megalomania was a defense
against persécution and the instrument of systematization that unmistakably preluded to final
dementia, and on the other side clinicians like Mairet or Foville who claimed that in many cases no
relationship could be evidenced between persecution and megalomania, and that the latter could
usually be found at any moment of the psychotic process. At the end of the XIXth century, the
discussions of psychotic mythomania within the German school mainly focussed on its relationship
with memory errors. In his attempted systematization, Dupré described a “mechanism of imagina-
tion” which he separated from hallucinations and delusional interpretations. Nevertheless, neither he
nor Kraepelin (paraphrenia) managed to derive a clear-cut clinical entity out of that. At the beginning
of the XXth century, several syndromes were described that were clearly identified with psychotic
mythomania: the Capgras syndrome, the Fregoli syndrome, and the intermetamorphosis syndrome,
all of which were described as non-specific body-image disorders within various psychotic processes,
rather than as independent disorders. Finally, this writer proposes to consider that delusional
mythomania should be seen as an attempt by psychotic patients to describe the jouissance de l’Autre,
such as it has been characterized by Lacan in his last seminars.
© 2003 Éditions scientifiques et médicales Elsevier SAS. Tous droits réservés.

Mots clés : Mythomanie ; Psychoses ; Délire ; Psychanalyse ; Histoire

Keywords: Mythomania; Psychosis; Delusions; Psychoanalysis; History

Parler aujourd’hui de la mythomanie délirante relève de la gageure et ceci pour quatre


raisons, qui tiennent tant à l’histoire de la psychiatrie qu’à l’influence de la psychanalyse.
Tout d’abord, le terme mythomanie est préférentiellement associé à des troubles de la
série hystérique, tant en ce qui concerne l’abondance des productions fantasmatiques1, que
le souhait de compenser, par des intrigues parfois raffinées, ce qui est vécu comme un
sentiment d’impuissance douloureuse — et l’on sait que la revendication hystérique peut
aller jusqu’au délire, même si c’est sous une forme qui suit en général les lignes de force des
discours dominants [1]. Ainsi de l’épidémie américaine de personnalités multiples dont une
très large part semble être de nature hystérique : son association à des accusations de
complots diaboliques nous rappelle fort énergiquement à quel point hystérie peut rimer
avec mythomanie [2].
Un second facteur important est l’échec des conceptions selon lesquelles délire et
hallucinations reposeraient fondamentalement sur une erreur à laquelle le patient donnerait
un assentiment plus ou moins absolu. Ainsi retient-on de l’article inaugural de J.E. Esquirol
[3] l’idée que l’hallucination serait « une perception sans objet », c’est-à-dire comme le
résumait brutalement Henri Ey dans son Traité des hallucinations, une « erreur ». Le
domaine des hallucinations est celui où cette conception a reçu les coups les plus rudes,
puisque la doctrine de Séglas selon laquelle la plupart des hallucinations seraient en fait des

1
La promotion du fantasme comme « réalité psychique » caractéristique de la psychanalyse, modifiant ainsi
profondément la tradition aristotélicienne qui se contentait de donner à la phantasia un rôle intermédiaire entre
perception (aisthesis) et raison.
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pseudohallucinations dérivées du discours intérieur du patient a très largement triomphé,


reléguant au rang des... erreurs historiques la doctrine ancienne de l’hallucination-erreur
[4,5]. De son côté, la notion d’interprétation délirante erronée, après une période d’abon-
dance qu’on peut situer du point de vue chronologique entre Les folies raisonnantes de
Sérieux et Capgras [6] et la « certitude délirante inébranlable » décrite par Jaspers dans sa
Psychopathologie générale dès 1913, s’est vue régulièrement critiquée, dans la mesure où
ce type de phénomène est bien rarement présent de façon continue et que la majorité des
études bien menées dans ce domaine font état de phases d’incertitude précédant régulière-
ment ladite certitude [7]. De tels résultats ont été particulièrement mis en valeur par le
courant phénoménologique et ses prolongements psychanalytiques.
Un troisième facteur a eu une influence certaine sur la baisse d’intérêt envers la
mythomanie : la disparition ou du moins la forte relativisation du paradigme de la
dégénérescence. Ce dernier, permettant de supposer un défaut moral portant directement
atteinte, et dès ses premiers degrés, à la fiabilité, se présentait comme la cause par
excellence de la mythomanie dans des œuvres aussi cardinales que celles de Lombroso ou
de Dupré. Et bien entendu, la forte dévaluation2 de cette doctrine [8] de la dégénérescence
a entraîné avec elle par rebond un certain désintérêt pour la notion de mythomanie
délirante.
La psychanalyse a pour sa part fortement contribué à relativiser l’importance clinique de
la mythomanie délirante. Elle tient à son propos deux types de discours quelque peu
contradictoires.
D’une part elle insiste sur le caractère inévitable du rapport du sujet aux fictions. Ceci est
lié à la division structurale du sujet [9], division qui supposait que tout sujet tienne en
permanence au moins deux discours différents, l’un se référant à un domaine réputé
indécidable : celui de la différence des sexes (Freud) ou du rapport sexuel (Lacan), l’autre
résultant d’identifications moïques et relevant donc d’un discours plus ou moins convenu
sur lequel le sujet cherche à s’aveugler — et ici la psychanalyse ne fait que prendre la suite
de la thématique baroque de l’engaño et de l’analyse hégélienne de la belle âme (schöne
Seele). Dès lors, tout sujet se trouverait contraint à tenir un discours fictionnel, dans son
inconscient d’une part, en tant que ce dernier tente en vain de discourir du rapport sexuel et
dans le domaine trompeur de la conscience, où l’enflure narcissique de son moi lui
dissimule son aliénation aux discours courants.
Mais en revanche et assez paradoxalement, la psychanalyse actuelle tend à créditer le
sujet psychotique d’une fiabilité que la clinique ne confirme pas toujours. Elle a en effet
endossé, du moins sous sa forme francophone, la critique de la notion d’« erreur délirante »
que nous avons décrite, après y avoir largement contribué ; en outre, de célèbres exemples,
comme les Mémoires du Président Schreber, ont accrédité l’idée que les psychotiques
étaient capables d’auto-observations de bonne qualité et comme enfin, la preuve a été faite
que les phénomènes élémentaires psychotiques ne pouvaient véritablement être décrits que
par ceux qui en étaient le siège, on constate que le sujet psychotique est très volontiers

2
Il serait imprudent de parler de disparition, puisque diverses formes de cette théorie de la dégénérescence
survivent, notamment en criminologie avec la notion de « perversité narcissique » en France et aux États-Unis
autour de concepts psychiatriques tendant à justifier la peine de mort pour certains patients pychiatriques par
l’introduction de termes impliquant une « méchanceté » (evil) fondamentale.
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présenté comme « martyr de l’inconscient » [10], témoignant d’une expérience ineffable,


hors signification, d’une façon certes parfois surprenante, mais dont il paraîtrait imprudent
de contester la valeur. Ainsi J. Lacan, dans sa thèse, écartait-il — en s’appuyant sur
Kraepelin — la pertinence de la notion de délire imaginatif dans le cas Aimée et insistait-il,
dans les années 1970, sur l’« essai de rigueur » [11] qui caractériserait le psychotique.
Il serait néanmoins excessif de prétendre à partir de là que le sujet psychotique serait
purement et simplement libéré des fictions, là où le névrosé croulerait sous leur poids. Il
serait bien évidemment tout à fait naïf de croire et visiblement, telle n’a jamais été l’opinion
de J. Lacan3, que le sujet psychotique serait purement et simplement incapable de trompe-
rie, comme le suggère, de façon certainement très excessive, une conception issue d’une
autre aire conceptuelle, la theory of mind4.
Nous sommes donc conduits, ayant écarté comme excessive la doctrine — encore
florissante dans certaines aires culturelles — de la folie comme pure et simple erreur ou au
contraire comme véridicité absolue, à examiner plus précisément à quels types de confron-
tations avec des fictions se trouve contraint le sujet psychotique — n’oublions pas que la
première grande autobiographie de psychotique de l’époque contemporaine, celle de Pierre
Rivière, avait pour motif le fait que la première déposition de ce dernier devant la justice
s’était avérée mensongère ! [13]. Dans les lignes qui suivent, nous nous efforcerons de
reprendre les différents courants qui ont contribué à rendre compte de la mythomanie
délirante, en nous posant bien évidemment la question de ce qu’il en reste au regard de la
psychopathologie analytique actuelle et notamment au regard de la théorie des phénomènes
élémentaires.

1. La mégalomanie délirante avant 1850

Parmi les manifestations qui évoquent le plus irrésistiblement la folie, les troubles dans
lesquels une distorsion directe de la réalité est évidente ont toujours occupé une place de
premier rang et parmi eux, la mégalomanie et ce qu’on allait appeler au début du XXe siècle
les troubles délirants de l’imagination semblaient faire directement saisir à l’observateur un
mécanisme de premier plan de la folie. On ne s’étonne donc pas que les auteurs anciens en
aient déjà évoqué plusieurs cas : Claudius Aelianus, selon Héraclide de Pont (cité par
Bachelot [14]), évoquait déjà, au Ve siècle avant Jésus-Christ, le « fou du Pirée », qui se
réjouissait de voir arriver les navires à ce port, s’imaginant qu’ils lui appartenaient ; Caelius
Aurelianus [14], pour sa part, rattachait le délire des grandeurs à la manie : « Celui-ci,
écrivait-il, se croit Dieu, un autre se prend pour un grand orateur ou pour un acteur
tragique ; tel autre enfin, tenant à la main une badine, se figure qu’il porte un sceptre royal ».
Alexandre de Tralles décrit de son côté une femme qui croyait porter le monde sur son
doigt.

3
Il est important de noter que J. Lacan cite constamment, dans son séminaire sur les psychoses [8], la théorie
des délires partiels, qui suppose explicitement une capacité pour un patient psychotique de cacher ses troubles
délirants.
4
Dans la version proposée par U. et C.D. Frith, la theory of mind suggère que les enfants acquièrent à partir de
deux ans une capacité de supposer des intentions à autrui, sur la base de la possibilité de le tromper ; il existe selon
ces auteurs un déficit de cette capacité tant chez les autistes que chez les schizophrènes. Pour plus de détails, voir
Sauvagnat [12].
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Mais à vrai dire, dès le début du XIXe siècle, les distinctions avancées par les premiers
aliénistes modernes devaient montrer qu’une conception aussi simple était bien insuffisante
pour rendre compte de la folie en général, dans la mesure où seuls des troubles tels que la
démence ou l’idiotie semblaient y répondre de façon univoque, mais seulement pour les cas
les plus grossiers ; quant aux descriptions, chez P. Pinel, de la manie et de la mélancolie, une
telle disposition y était certes évoquée, mais avec des résultats inconstants. En fait, c’est
sous les espèces de la monomanie ou délire partiel, que la mégalomanie allait faire sa
première apparition en tant que trouble stable chez les pères fondateurs de la psychiatrie
moderne.
L’invention des monomanies allait ouvrir toute une série de réflexions sur le fait que des
délires puissent être partiels sans être simulés, cachés sans être le fait de sujets perfides ou
encore qu’un acte criminel puisse être entièrement combiné à l’avance par un sujet
incontestablement délirant et qui en outre assiste en spectateur impuissant à la progression
des étapes logiques de son forfait [15].
Lors du dégagement de la notion de monomanie par Esquirol, était apparue une forme de
monomanie orgueilleuse, que Broussais [16] classait toute première dans la 2e série des
monomanies5, les « monomanies intellectuelles ou fondées sur la perversion des besoins
moraux et sur la prédominance d’une idée ou d’une série d’idées acquises ». Tentant
d’ordonnancer à la capricieuse diversité des monomanies esquiroliennes, Broussais consi-
dère que les facultés intellectuelles, complication inévitable de l’exercice des besoins
physiologiques, naissent originairement du plaisir de l’observation des corps situés hors de
nous ; mais elles n’arrivent jamais à se séparer des perceptions provenant des besoins
instinctifs. Pour cette raison, les perversions instinctives tendraient à provoquer celles de
l’intelligence. Ce serait singulièrement le cas en ce qui concerne l’exaltation morbide de la
satisfaction de soi-même [16]. Il s’agirait de pouvoir triompher en fonction « de ce qu’on
trouve chez soi comparable avec ce qu’on voit chez les autres ». Le contenu de la
monomanie orgueilleuse serait « la réalisation des châteaux en Espagne » et ceci se
produirait, soit parce que l’amour propre a été satisfait, soit parce qu’il a été blessé.
Du fait de ses présupposés théoriques, Broussais estime que ce « délire de bonheur » ne
peut se maintenir que « s’il n’est pas renversé par des sensations douloureuses perçues dans
les principaux viscères ». Ce type de folie connaît de nombreuses variétés, en fonction « des
opinions puisées dans l’éducation, les spectacles que l’on a sous les yeux, etc. » L’aliéné se
regardera comme un dieu, un esprit, démon ou génie et l’on peut être amené, si l’on est
affecté de cette pathologie, à « se figurer qu’on est roi, pape empereur, prince de sang,
héros, grand seigneur, riche, opulent, savant, à croire que l’on a fait de grandes découvertes
etc. ». Invariablement, l’allure, le ton, la dignité de ces modèles sera imitée de façon
ostensible.
Mais un autre modèle théorique s’était entre-temps porté candidat pour rendre compte
de la mégalomanie. Le paradigme de la paralysie générale, développé par Bayle sous le
nom d’arachnitis chronique dès 1822, avec son évolution lente passant par plusieurs phases
distinctes, suggérait que l’on envisage la folie comme un processus ; un point sur lequel
Bayle avait particulièrement insisté était l’apparition d’une phase mégalomaniaque ayant
une valeur quasi pathognomonique : « À quelque degré que soit parvenue l’aliénation

5
La première étant la monomanie fondée sur la « perversion de l’instinct ».
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mentale, écrivait Bayle, qu’elle se manifeste sous la forme de monomanie, de manie ou de


démence ; qu’elle soit tranquille ou accompagnée d’une agitation plus ou moins violente,
elle se distingue toujours ou presque toujours des autres espèces du délire, pendant une
partie ou toute la durée de son cours, par des idées dominantes de richesses, de grandeur, de
puissance »6. Certes cette notion de l’apparition quasi automatique du délire des grandeurs
dans la paralysie générale sera de plus en plus contestée : Georget, Calmeil, ne tardèrent pas
à s’élever contre elle ; Brierre de Boismont, Parchappe et Trélat considérèrent à leur tour
que tel ne pouvait certainement pas être le cas général. Néanmoins il est probable que
l’acharnement avec lequel certains auteurs ont pu considérer que le délire des grandeurs
interviendrait à une certaine phase des délires chroniques ait pu être encouragé par la
description de l’évolution de la paralysie générale par Bayle.
De fait, une étape particulièrement importante de l’histoire de la mégalomanie a eu lieu
lorsque cette dernière, au lieu d’être simplement envisagée comme une distorsion parmi
d’autres dans le vécu des sujets aliénés, se verra attribuer un rôle précis dans l’évolution des
délires chroniques par certains auteurs — rôle que d’autres, comme nous allons le voir,
contesteront vigoureusement. Que la mégalomanie se soit trouvée appelée à ce rôle précis
a certainement été conditionné par la critique de l’entité monomaniaque comme résultant
d’une vue trop « littéraire » de la clinique et la promotion de conceptions plus systémati-
santes, selon lesquelles on cherchait à repérer des moments et des facteurs précis respon-
sables de chaque inflexion du délire.

2. Le débat sur la transformation des idées de persécution en idées de grandeur

Si nous nous intéressons à la façon dont les idées de grandeur sont envisagées dans le
cadre des délires systématisés à partir du milieu du XIXe siècle, nous constatons que cette
thématique apparaît autant sous la plume de B. Morel, Mairet ou de Ball, que bien entendu
chez Magnan et Sérieux, théoriciens majeurs du dogme des délires chroniques, comme un
moment particulier du progrès de cette affection.
Morel [17], souvent crédité d’avoir le premier décrit la transition entre sentiment de
persécution et mégalomanie, dans son Traité des maladies mentales, considérait pour sa
part — au rebours de ce que soutenait Broussais, comme nous l’avons vu — que les idées
de grandeur, comme la plupart des troubles délirants dérivaient des sensations hypocon-
driaques. Il écrivait :

« C’est sous l’influence des transformations étranges que subissent l’intelligence et


les sentiments de l’hypocondriaque que s’organise cette autre aberration singulière qui
fait supposer à ces malheureux malades qu’ils sont des êtres exceptionnels et appelés à
des destinées surhumaines. Cette dernière conception est la preuve la plus éclatante de la
folie nouvelle qui les obsède. Cette folie, bien qu’elle se signale par des conceptions
délirantes à prédominance d’idées orgueilleuses, n’en est pas moins la conséquence de
l’état névropathique si connu sous la désignation d’hypocondrie ».

6
Selon Bachelot [14], cette phrase se retrouve tant dans la Nouvelle doctrine des maladies mentales, 1825 que
dans le Traité des maladies du cerveau, 1826.
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Plus loin, il note que la systématisation des idées délirantes conduit parfois les patients
qui en sont affectés à l’idée qu’ils sont appelés à de grandes destinées. Cette conception
reprise par d’autres, notamment Jules Falret, a fait intégrer cette transformation comme une
4e phase des délires chroniques à évolution systématique, la « période stéréotypée du délire
ambitieux ». Comme le résume Ritti [18], Garnier ou Magnan distinguaient la quadripar-
tition suivante : 1) Incubation, éréthisme psychosensoriel, début des interprétations déli-
rantes après une phase d’hésitation plus ou moins longue ; 2) Organisation du délire de
persécution, les idées maladives étant alimentées par les troubles sensoriels ; 3) Interven-
tion d’idées de grandeur marquant la systématisation du délire et la transformation du moi
maladif ; 4) Phase terminale de l’évolution vésanique : l’échafaudage délirant s’écroule
pièce à pièce et tout dénonce la déchéance mentale, la démence irrémédiable. On voit que
la mégalomanie est ici située dans un 3e temps. Au contraire, Jules Falret et à sa suite
A. Ritti, préféraient distinguer de cette évolution du délire chronique, l’évolution du délire
de persécution, sans phase démentielle finale, selon le schéma suivant où les symptômes se
succédaient ou s’enchaînaient rigoureusement : 1) Période d’interprétation délirante, 2)
Période de l’hallucination de l’ouïe ou période d’état, 3) Période des troubles de la
sensibilité générale, 4) Période stéréotypée ou de délire ambitieux.

3. Achille Foville et l’ubiquité du délire de grandeur

Achille Foville, dans son ouvrage intitulé Étude clinique de la folie avec prédominance
du délire des grandeurs [19] tentait de rassembler le plus grand nombre possible de cas où
le délire ambitieux était au premier plan. « Le délire des grandeurs, écrivait-il, est un délire
caractérisé par une exagération maladive de tout ce qui se rapporte à la personnalité ». Une
partie importante de son travail concernait la façon dont apparaît le délire de grandeur. Il
avait écrit à ce propos les lignes suivantes, qui seront très fréquemment reprises après lui :

« Frappés du peu de rapport qui existe entre leur position bourgeoise et la puissance
dont leurs ennemis doivent disposer pour les atteindre en dépit de tout : entre le rôle
effacé qu’ils jouent dans le monde et les mobiles impérieux qui seuls peuvent expliquer
l’acharnement avec lequel on les poursuit, quelques-uns de ces malades finissent par se
demander si réellement ils sont aussi peu importants qu’ils le paraissent. Une nouvelle
perspective s’ouvre à leur esprit tourmenté ; ce n’est plus la personnalité des autres, c’est
leur propre personnalité qui se transforme à leurs yeux. Pour qu’on les attaque comme
on le fait, il faut, se disent-ils, que l’on ait intérêt à agir ainsi et si l’on a un si grand intérêt
à les perdre, c’est qu’ils portent ombrage à quelque personnage riche et puissant ; c’est
qu’ils auraient eu droit eux-mêmes à une richesse et à une puissance dont ils sont
frauduleusement dépouillés ; c’est qu’ils appartiennent à un rang élevé dont les circons-
tances plus ou moins mystérieuses les ont écartés ; c’est que les gens qu’ils avaient
considérés comme leurs parents ne sont pas leurs parents véritables ; c’est qu’ils
appartiennent en réalité à une famille de premier ordre, à une souche royale le plus
souvent ».

Une partie des observations de Foville allait contribuer notablement à alimenter les
controverses sur la genèse des idées de grandeur, dans la mesure où il allait mettre en
80 F. Sauvagnat / L’évolution psychiatrique 68 (2003) 73–96

évidence une série de cas dans lesquels ces idées intervenaient simultanément aux idées de
persécution ou même sans la présence de ces dernières, d’emblée.
Ritti, dans l’article de l’Encyclopédie médicale qu’il consacrera à la persécution [18],
estimera, en reprenant les travaux antérieurs, que deux types de mécanismes président à
cette transformation : d’une part, la « genèse par déduction logique » et d’autre part, la
« genèse spontanée ». Dans le premier cas, Ritti présuppose un tempérament orgueilleux
chez les persécutés :

« Ils se disent qu’ils doivent être des personnages, pour qu’on se donne la peine de les
tourmenter et de les persécuter ainsi pendant de longues années. C’est ainsi que, par une
sorte de filiation logique, un certain nombre de persécutés arrivent à se demander s’ils
n’auraient pas été changés [lorsqu’ils étaient] en nourrice, s’ils ne seraient pas les fils ou
les descendants de rois ou d’empereurs. La réponse à ces préoccupations de leur esprit
n’est pas loin, car, s’ils ont été longtemps à créer les éléments de leur roman ambitieux,
il ne leur faut souvent qu’une nuit pour le produire. Et alors ils voient et racontent qu’ils
ont fait de grands héritages, qu’ils sont princes ou princesses, rois ou empereurs, qu’ils
appartiennent à une grande famille, plus élevée dans la hiérarchie sociale que celle dont
ils croyaient sortir ».

Il est assez frappant que la filiation logique devienne ici une filiation... générationnelle,
ce qui n’est pas sans préfigurer ce que diront Sérieux et Capgras à propos d’un autre type de
mégalomanes, les interprétateurs filiaux. Foville devait à son tour noter à ce propos que ce
sont surtout les sujets qui ont eu à souffrir de l’irrégularité ou du mystère de leur naissance
qui vont présenter un délire de grandeur.
Mais dans d’autres cas, estime Ritti, le délire de grandeur apparaît par genèse spontanée,
presque instantanée, ainsi tel patient d’Esquirol, qui, sortant d’un café où il avait lu un
journal dans lequel il était question de « faux dauphin », s’imagina d’emblée être le fils de
Louis XVI, « se rendit aux Tuileries, pénétra dans les appartements du roi afin de réclamer
ses droits ». Mais dans d’autres cas encore, ce sera l’audition d’une voix hallucinée qui
provoquera le délire de grandeur.
Quant aux thématiques, elles seraient, résume Ritti en 1886 [18], au nombre de trois :
richesse, puissance et transformation en un ou plusieurs personnages de marque et appa-
raîtraient indifféremment de façon associée ou indépendante.
En fait, dès le départ, les auteurs différaient quant au statut à donner aux idées de
grandeur, en particulier leur relation aux sentiments de persécution. Lasègue, lorsqu’il
notait des idées de grandeur chez un persécuté, les décrivait comme des éléments simple-
ment surajoutés. Jules Falret [20], en 1874, considérait que la mégalomanie constituait,
avec la personnification qui en est le premier terme, le second terme de la période de
cristallisation du délire, dans lequel il ne voyait pas d’abaissement de l’activité psychique
[21].
Au tournant du siècle, la notion d’un orgueil « constitutionnel » de départ marquera des
points et Eugène Leroy, dans le chapitre qu’il consacrera aux rapports du délire avec les
hallucinations [22], considérera que si le persécuté ne conclut pas, des rebuffades qu’il
essuie immanquablement, à sa nullité personnelle, c’est certainement à cause d’une
surestimation considérable dont il entoure dès le départ sa propre personne.
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4. L’évolution systématique du délire chronique vers la mégalomanie


selon Valentin Magnan

Paul Sérieux, dans l’ouvrage [23] qu’il consacre à la confrontation entre le délire
chronique selon Magnan et les autres formes délirantes (« psychoses des dégénérés »),
indique que selon lui, les cas présentés par Foville sont des plus disparates. On y trouve en
effet, estime-t-il, « des délirants chroniques, mégalomanes jadis persécutés et des dégéné-
rés tels que des mégalomanes non hallucinés, des sujets chez qui les délires de grandeur et
de persécution sont contemporains, d’autres qui ont commencé par être ambitieux pour
devenir ensuite persécutés ». Magnan avait d’ailleurs traité la tentative de Foville de
« mosaïque clinique où l’on chercherait en vain une marche et un pronostic pouvant se
rattacher à tous les cas » [24]. En fait, dans le commentaire que consacre Magnan au travail
de Foville, il distribue les cas de délire des grandeurs présentés par celui-ci entre le « délire
chronique à évolution systématique » dont il s’est fait le théoricien et les «délires des
dégénérés », voire même le délire des persécutions de Lasègue, Legrand du Saulle et
J. Falret, d’évolutions « beaucoup plus incertaines » et on doit certainement considérer que
l’intérêt des cliniciens de l’époque était beaucoup moins focalisé sur les mécanismes du
délire de grandeur que sur les enjeux de pouvoir entre Sainte-Anne et la Salpêtrière.
Dans la conception du délire systématisé développée par Magnan [24], le délire ambi-
tieux devait survenir très tardivement. Il ne pouvait selon lui apparaître qu’après que les
périodes d’incubation, des hallucinations auditives et des idées systématisées de persécu-
tion et même celle des hallucinations et des troubles de la sensibilité générale se soient
écoulées — même si Magnan admettait que ces troubles de la sensibilité pouvaient faire
une première apparition plus précocement. En fait, la particularité qui lui semblait la plus
importante était le lien entre les « erreurs de la personnalité », les stéréotypies et le délire
ambitieux. Ainsi, le délire ambitieux lui apparaissait-il comme le prodrome de la déchéance
intellectuelle qui dans sa conception devait conclure le délire chronique. Quoi qu’il en fût,
le délire ambitieux se présentait bel et bien comme une transformation du délire de
persécution, comme en attestait le plus nettement le cas de cette patiente chez qui « les
hallucinations d’abord très nombreuses dans l’oreille que nous pourrions appeler persécu-
tée, tendent à diminuer à mesure que se développent les hallucinations dans l’oreille
ambitieuse » [25].

5. Situation du problème en 1888 : le bilan du débat à la Société


médico-psychologique

Dans une brève intervention à la Société médico-psychologique (28 mai 1888), Pichon
[21] rappelait la diversité des points de vue concernant le délire de grandeur, alors même
que les cliniciens s’occupaient de cette question très régulièrement depuis plus de 30 ans.
Falret admettait qu’environ un tiers des persécutés présentaient un délire de grandeur.
Tentant à son tour de mettre en avant des faits objectifs, Pichon avait rassemblé 54 cas de
persécutés « du type classique, du type Lasègue et très avancés dans leur délire ». Or seul un
cinquième d’entre eux (10/54) environ présentaient des traits de mégalomanie. Parmi ces
cas, jamais la mégalomanie n’avait effacé le délire de persécution, alors même que les
sentiments de grandeur prenaient parfois des proportions extrêmes, une patiente, par
82 F. Sauvagnat / L’évolution psychiatrique 68 (2003) 73–96

exemple, s’imaginant dominer l’univers. Il note également la contradiction entre les


conceptions de la formation du délire de grandeur : pour certains, il s’agit avant tout d’un
mécanisme syllogistique (Magnan, Garnier) ; pour d’autres et c’est avant tout le point de
vue de J. Falret [20], c’est un simple délire surajouté, ne faisant disparaître, ni les
hallucinations, ni le délire de persécution, sans modifier le fond de la maladie. Pichon, on
l’a vu, avait quelques motifs de souscrire à cette thèse à partir de ses propres observations,
en s’appuyant également sur les conceptions de Cotard, qui mettait le délire de grandeur sur
le compte des « troubles sensoriels éprouvés ». Un patient de Pichon éprouvait d’ailleurs
visiblement à la fois les sentiments de persécution et le délire de grandeur, lorsqu’il
déclarait : « peut-on torturer de la sorte le sauveur de deux villes, le sauveur de la France ? ».
Par ailleurs, du point de vue de l’évolution, certains auteurs estimaient que la « complica-
tion » d’un délire des persécutions par un délire ambitieux serait soit plus ou moins
fréquente, soit et c’est la thèse du délire à évolution systématique, elle serait « constante,
fatale, nécessaire. » Le débat de mai 1888 à la Société médico-psychologique s’achevait
donc par une non-conciliation entre les partisans de Sainte-Anne et ceux de la Salpêtrière,
entre ceux du délire systématisé à évolution progressive et ceux du délire de persécution.

6. Mairet et la mégalomanie de départ

Dans la même livraison de mai 1888 des Annales médico-psychologiques, A. Mairet


[26], médecin en chef de l’asile de Montpellier, allait à son tour proposer une autre
conception du délire des grandeurs — tout en se limitant aux sujets intelligents et en
écartant ce que les cliniciens ultérieurs appelleront les débiles vaniteux. Il s’inscrit d’abord
en faux contre la conception proposée par Magnan et son école en décrivant plusieurs cas de
patients persécutés qui, après plusieurs décennies d’évolution, ne présentent aucune trace
de délire des grandeurs. Puis il montre que les trois types d’apparition classiquement décrits
de ce délire, le type par déduction logique, par hallucination ou par genèse spontanée ne
correspondent pas à ses observations. Selon lui, lorsqu’un patient se met à présenter des
traits de mégalomanie, cette tendance se trouvait déjà en germe chez lui de façon inaperçue,
dès le départ, indépendamment des idées de persécution. En fait, la déduction ou la
révélation des sentiments de grandeur n’ont été qu’une cause déclenchante, estime Mairet,
qui a permis que se développe ce qui se trouvait en germe ou sous la forme d’un vague
pressentiment ou d’une idée encore vaguement formulée. Ainsi d’un patient [26] chez qui
« au début de sa maladie il n’existait qu’un vague sentiment de grandeur qui se traduisait
dans son attitude, dans ses gestes, dans ses rapports avec les autres malades. Plus tard, ce
sentiment se développe, on voit Lig... se décorer. Seulement, quand nous lui demandons
pourquoi il agit ainsi, il se met à rougir, jette sa décoration et nous dit en riant : « Nous
sommes avec des fous, nous pouvons bien faire comme eux ; les autres se décorent, nous
pouvons nous décorer aussi ». Il semble encore, précise Mairet, à ce moment-là, avoir honte
de ses idées ambitieuses ; mais plus tard, il n’en rougira plus et aujourd’hui il les étale ».
Ainsi, selon Mairet, lorsqu’un sujet persécuté se met à présenter un délire ambitieux (ce qui
n’est donc pas toujours le cas selon lui), c’est que cette tendance existait chez lui dès le
départ, sous forme d’exagération du moi plus ou moins voilée.
Quant aux trois thématiques privilégiées décrites par Ritti, richesse, puissance, incarna-
tion d’un personnage de marque, c’est la notion de puissance proprement dite qui lui
F. Sauvagnat / L’évolution psychiatrique 68 (2003) 73–96 83

apparaît plus fondamentale, le délire de richesse ne pouvant à son avis exister seul. Le délire
de grandeur vient soit se surajouter, soit remplacer complètement la persécution. Pour-
quoi ? La question essentielle, pense Mairet, est celle de l’intensité des perversions
sensorielles, qui seraient la cause directe de la persécution ; si ces perversions sensorielles
ont un substratum physique, leur atténuation dépend de cet état ; si en revanche, elles sont
uniquement névrosiques, elles tendent à s’atténuer et le délire de persécution s’atténuera lui
aussi7.

7. La thématisation progressive des délires d’imagination : le rôle de l’école


allemande

En fait, toute une série d’auteurs avaient antérieurement émis des opinions qui ne
s’inscrivaient guère aisément dans les débats que nous venons d’évoquer, mais qui, si on y
prenait garde, permettaient d’envisager les délires de grandeur dans tous les autres cadres
conceptuels.
Les pères fondateurs de la psychiatrie française s’appuyaient sur des conceptions
psychologiques inspirées des idéologues, dans lesquelles l’imagination jouait une part
privilégiée, comme une sorte de moyen terme entre sensations ou perceptions d’une part et
pensée conceptuelle de l’autre. Aussi, comme le notera Dupré lorsqu’il tentera d’esquisser
une histoire des délires imaginatifs, le terme d’imagination revêt-il chez ces auteurs un sens
très général et évoquent-ils sans plus de détails les « récits imaginaires », les « histoires
fantastiques », les « romans invraisemblables » de certains malades. Néanmoins Morel a
considéré que les délires de grandeur seraient à rapporter à l’activité prédominante de
l’imagination, ce qu’il appelle l’« esprit de mensonge » [17].
J.P. Falret, dans son ouvrage de 1864 [28], notait que « chez certains aliénés à délire
partiel, les idées les plus extraordinaires et les plus bizarres surviennent tout à coup, sont
acceptées par eux sans contrôle et peuvent, dans certains cas, devenir mobiles d’action, sans
autre motif que leur existence même dans la tête de ces aliénés. Il suffit qu’une idée
quelconque traverse leur esprit pour qu’ils s’y attachent immédiatement comme à une
vérité, sans se rendre compte de son origine, sans en éprouver d’étonnement et sans
chercher à l’entourer de preuves et à lui donner des points d’appui. Qu’il nous suffise de
vous signaler ici l’existence de cette espèce d’aliénés (...) pour vous démontrer la produc-
tion spontanée, c’est-à-dire sans cause appréciable, des idées dans la folie ». Falret père
s’étonnait ainsi que tel malade « qui raisonne bien sur certaines choses puisse se figurer, par
exemple, qu’il est un amas de cendres qu’un souffle peut disperser, un bloc de verre friable
au moindre choc ? » ([28] p. 82). Néanmoins le mécanisme de l’imagination délirante
n’était guère thématisé en tant que tel.
C’est à partir de l’utilisation par Kahlbaum et Hecker du terme confabulation que les
auteurs allemands vont consacrer de nombreux travaux à ce trouble. Le travail classique de
Sander sur la primäre Verrücktheit, où infirmant la conception de Griesinger, il montrait
qu’il pouvait exister des formes délirantes non précédées par des troubles mélancoliques,

7
On verra quelques années plus tard S. Freud hésiter à son tour sur la place et le rôle exact à accorder à la
mégalomanie dans le délire de Schreber. Voir à ce propos Sauvagnat, F. [27].
84 F. Sauvagnat / L’évolution psychiatrique 68 (2003) 73–96

faisait une certaine place à des aspects que Dupré allait qualifier d’imaginatifs, en particu-
lier un délire de grandeur familial [29]. Par la suite, Koppen consacrera un article au
mensonge pathologique et Redlich proposera le terme de pseudologia fantastica, que
reprendra Kraepelin.
En fait, une tendance importante va bientôt s’affirmer dans la littérature psychiatrique
allemande, avec un temps de retard il est vrai sur les travaux italiens et français : celle selon
laquelle cette tendance au mensonge serait avant tout le fait de patients « dégénérés » ; la
nécessité de recherches dans ce domaine sautait d’autant plus aux yeux que la demande
sociale était forte, venant notamment de juges souhaitant savoir si les mensonges de tel
prévenu avaient ou non une dimension franchement pathologique. Les travaux de Birn-
baum, de Bonhöffer [30], de Neisser [31], exploreront cette direction de recherche. Dans
son article sur les intuitions pathologiques, Bonhöffer insiste sur ces bouffées imaginatives
qui seraient propres aux dégénérés et qui sont selon lui distinctes d’autres troubles comme
les obsessions. Il s’agit de conceptions imaginatives fixes et prévalentes, représentations
très vives, avec parfois une impulsion à l’acte très intense. Un sujet achète un fusil en vue
de chasses imaginaires, visite et marchande de riches propriétés qu’il lui est tout à fait
impossible d’acheter ; une jeune femme se croit fiancée, échange une correspondance avec
un fiancé imaginaire, s’écrit à elle-même des lettres passionnées, etc. Il semble que ce type
de cas, doué d’une « vive sensibilité créative », ne soit pas entièrement dupe de ses créations
et présente, comme le suggérera Dupré, des troubles à mi-chemin entre de simples
obsessions et des troubles franchement pathologiques.
Dans le domaine germanophone, la notion de confabulation, définie comme « remplis-
sage de trous de mémoire par des falsifications de souvenirs » a été systématisée par A. Pick
en 1905 [32] ; le terme s’applique à toutes sortes de cas cliniques, allant des névroses
traumatiques aux cas criminels en passant par divers troubles psychotiques. Il considère
que le problème fondamental de la confabulation est l’existence d’un défaut de la mémoire
(Erinnerungsdefect) qui produit un trou (Lücke) ; la question est de savoir comment le
patient se trouvera plus ou moins enclin (geneigt) à remplir ce vide ; il considère que cette
tendance sera d’autant plus importante que le patient présente des troubles de la conscience
et une capacité de suggestion et d’autosuggestion plus grande. À ceci, il oppose les
observations faites par Freud concernant la présence de manques dans les biographies des
hystériques et l’absence fréquente chez ces patientes de falsifications des souvenirs, qu’il
met en rapport avec leur Nichtwissenwollen, leur volonté de ne pas savoir. Il considère
également que la confabulation frappe électivement certains types de souvenirs ayant des
coordonnées temporospatiales précises, en s’inspirant des conceptions de Delboeuf : « Le
souvenir c’est replacer une image présente dans un temps et un milieu ».
À cette conception plutôt traumatique et psychologique de la confabulation, Neisser [31]
objecte qu’elle ne concerne qu’un petit nombre de patients et ne tient pas compte des cas
dans lesquels il ne s’agit pas de remplir un trou de mémoire, mais au contraire d’un
processus spontané. Ainsi dans certaines formes de dementia paranoides (i.e. schizophré-
nie paranoïde), l’auteur a pu mettre en évidence ce qu’il appelle paranoesis confabulans.
Neisser est un élève de Wernicke et il s’exprime dans les termes de la « mythologie
cérébrale » de ce dernier. Il y a selon lui dans ces cas un « symptôme d’excitation cérébrale
autonome », résultat d’excitations nerveuses pathologiques et non pas des « processus
psychologiques secondaires ». Le patient est sous le coup d’un flot de souvenirs — ou faux
F. Sauvagnat / L’évolution psychiatrique 68 (2003) 73–96 85

souvenirs — qui l’envahissent et à partir desquels il interprète de façon erronée la réalité


environnante. Ce processus est à différencier selon lui de la « signification personnelle »,
caractéristique de l’interprétation délirante paranoïaque.
Un cas similaire est représenté par ce que Learoyd [33], aux États-Unis, appellera
continued story, sorte d’activité fabulante s’appuyant sur des rêveries et dont une réalisa-
tion littéraire célèbre sera la fameuse bande dessinée Little Nemo, publiée par un journal
new-yorkais vers la même époque.
Une autre tendance consistera à s’intéresser à des cas plus nettement pathologiques et ce
fut le cas des cliniciens français comme Sérieux et Capgras, qui dans leur étude des
« interprétateurs filiaux » décriront des cas où interprétation délirante et mécanismes
imaginatifs semblent étroitement mêlés, même s’ils retiennent comme phénomène de base
l’interprétation délirante.

8. Dupré et le délire d’imagination

Ernest Dupré a été avec son élève Logre l’un des théoriciens majeurs de la dégénéres-
cence au tournant du XXe siècle et à ce titre son œuvre est de nos jours souvent méprisée.
Il est certain que les longues dissertations de ce théoricien des « constitutions psychiques »
sur les divers modes de mythomanie et notamment les formes perverses et vicieuses, sa
tentative de distinguer, sur cette base « morale », hystérie (où le manque de conscience
serait prévalent) et mythomanie (où l’intention immorale serait présente à un degré plus
intense) ou encore certaines de ses considérations sur la débilité motrice provoquent de nos
jours une méfiance justifiée. Il n’en est toutefois pas de même en ce qui concerne le délire
d’imagination, que Kraepelin réutilisera peu de temps après lorsqu’il définira la paraphré-
nie8, dans la mesure où la discussion du mécanisme en jeu dans ces types de troubles est
adossée à ce que l’époque offrait de plus rigoureux en matière d’étude des mécanismes
délirants. Le propos de Dupré est simple : selon lui, à côté des mécanismes directement
susceptibles de générer un tableau délirant, interprétations et hallucinations, il existerait un
troisième type de mécanisme, purement imaginatif. C’est, sans trop le dire, en s’appuyant
sur les conceptions allemandes de la confabulation, que Dupré va proposer une réévalua-
tion fondamentale des délires de grandeur dans son ouvrage de 1911 [34].
Le terme de délire d’imagination est avancé par Dupré pour la première fois au Congrès
des aliénistes et neurologistes de langue française tenu à Bruxelles-Liège en 1910. Il
s’agirait d’une « activité créatrice » qui « résulte de l’association spontanée des images et
des idées, aboutissant à des combinaisons nouvelles ». Ce sont des « synthèses originales
dont l’orientation traduit des tendances personnelles du sujet et dont la complexité est
proportionnelle à l’abondance et à la mobilité des matériaux psychiques ». Dupré essaie de
séparer ce « processus intellectuel de formule ou d’expression purement imaginative » des
« erreurs qui s’imposent à l’esprit, soit à la suite de perceptions ou de raisonnements
pathologiques ».
Le raisonnement proposé par Dupré est le suivant : dans la psychose seulement halluci-
natoire (ce qu’il appelle l’« hallucinose vraie »), la formule du délire se construit par

8
À noter que Dupré a été le traducteur de la Psychiatrie clinique de Kraepelin ainsi que d’autres ouvrages de
psychiatrie allemande.
86 F. Sauvagnat / L’évolution psychiatrique 68 (2003) 73–96

constatation immédiate : « le malade se borne à admettre la réalité objective de l’impression


perçue », en y ajoutant éventuellement des interprétations « naturelles et logiques ». Dans
le délire d’interprétation, le trouble serait localisé en une étape plus avancée dans la série
des opérations mentales, le sujet commettant une « erreur logique ». La perception est
exacte, l’observation des faits réels reste possible ; néanmoins la déviation apparaîtrait à
partir du moment où il s’agit d’interpréter les faits, estime Dupré. Les méthodes de la
logique restent en vigueur : « le malade opère par déduction et induction, en un mot, par
inférence » ; néanmoins il y a « perversion dans la qualité », « dialectique faussée par une
tendance affective dominante ».
Mais aucun de ces deux mécanismes n’entre en jeu dans le délire d’imagination ;
l’imaginatif « expose des histoires, émet des affirmations à la réalité desquelles, en dehors
de toute expérience et de tout raisonnement, il attache immédiatement croyance ». Il
procède « par intuition, par autosuggestion, par invention ». Il crée une « fiction d’origine
endogène » et procède ainsi « en poète ». Certes, il arrive que le délire imaginatif se
développe à l’occasion de certains événements ; néanmoins l’enchaînement des idées de
l’imaginatif délirant reste particulier : « les éléments du délire n’apparaissent pas comme
liés entre eux par les rapports d’un syllogisme, mais ils se suivent comme les scènes d’un
récit » ; il n’y a ni inférence à partir de faits d’expérience, ni développement d’une
conclusion à partir de prémisses. Le délire d’imagination serait affirmé d’emblée et
directement, en dehors des opérations discursives de la pensée, « par intuition ». La réalité
extérieure ne fournirait que « le thème sur lequel l’imagination exécute, à loisir, des
variations plus ou moins fantaisistes et des improvisations personnelles ». Le raisonne-
ment, s’il est utilisé, ne sert qu’à justifier a posteriori ses croyances : « c’est une explication
et non une interprétation vraie » ([34] p. 97). Au reste, la différence entre interprétation et
imagination s’expliquerait par les constitutions de ceux qui en sont le siège : « l’un est un
raisonneur et l’autre un intuitif ». Cette théorie des constitutions permet à Dupré de
considérer que le surgissement du délire imaginatif ne serait que la continuation franche-
ment pathologique de la « mythomanie constitutionnelle ». Une position continuiste est
ainsi professée, la fabulation délirante étant située comme une continuation de la mytho-
manie « simple, épisodique ». Cette conception continuiste et donc opposée aux concep-
tions de Magnan et de ses élèves, n’empêche pas Dupré de considérer que dans la
mythomanie « pathologique », le fond mental est bel et bien celui de la paranoïa9.
Néanmoins, la distinction entre les trois types de mécanismes ne doit pas faire croire
qu’ils apparaissent toujours séparés les uns des autres ; de la même façon que les délires
d’interprétation et hallucinatoires peuvent se mélanger, il peut exister dans les délires
d’imagination, parmi les manifestations prépondérantes de l’activité créatrice, des élé-
ments d’ordre « hallucinatoire et surtout interprétatif ».
Quoi qu’il en soit, le délire d’imagination se développerait « selon le mécanisme
psychologique qui a présidé à son apparition », c’est-à-dire par des « fables », une
« fabulation extemporanée », qui permet au clinicien de saisir sur le vif le processus
caractéristique.

9
En 1919, dans son exposé « La doctrine des constitutions » [35], Dupré rangera le délire d’imagination dans
les conséquences de la constitution paranoiaque, en même temps que le délire hallucinatoire et le délire
d’interprétation.
F. Sauvagnat / L’évolution psychiatrique 68 (2003) 73–96 87

En tant que forme clinique pure, le délire d’imagination serait rare, dans la mesure où il
se compliquerait la plupart du temps d’illusions, d’interprétations ou de « représentations
mentales vives ». Une des causes en est que les médecins, par leurs questions, pousseraient
les patients à constituer un système délirant rigoureux. Si ce défaut n’était pas si courant et
si on laissait le patient « dévoiler librement le cours naturel de ses pensées », on trouverait
peut-être, estime Dupré, « moins d’interprétants et plus d’imaginatifs » — il se produirait
en somme le même phénomène que lors de la multiplication des symptômes chez les
hystériques, note-t-il de façon ironique.
On trouve chez Dupré des tentatives de spécifier d’un point de vue psychologique le
mécanisme imaginatif, d’une façon qui semble inspirée des travaux germanophones que
nous avons évoqués plus haut. Sa thèse est simple : un bonne partie des interprétations
délirantes repose sur une certaine lecture d’événements du passé — remarquons qu’ici, il
est forcé, quoi qu’il en ait, de subsumer le mécanisme imaginatif sous le genre plus général
de l’« interprétation délirante ». En s’inspirant des travaux du psychiatre allemand Hagen
— surtout connu par ailleurs comme spécialiste des hallucinations — Dupré distingue trois
cas :
• le malade peut se souvenir exactement du fait allégué, qui, à cette époque lui a suggéré
une interprétation ;
• le souvenir de l’événement peut être exact, mais l’interprétation est récente : c’est
l’interprétation rétrospective, dans laquelle le malade modifie déjà partiellement la
réalité des faits ;
• la circonstance invoquée ne répond à aucun événement réel. Il ne s’agit pas, en aucune
manière, d’interprétation, mais de fabulation rétrospective. Ces faits sont parfois
désignés sous le nom d’hallucinations de la mémoire. Ils relèvent en réalité d’un
trouble bien plus imaginatif que mnésique. L’imagination créatrice se présente au sujet
sous les dehors trompeurs de la mémoire : le malade croit se rappeler alors qu’il
imagine. La mémoire n’intervient, en réalité, à aucun moment, ni dans la fixation d’un
fait antérieur, ni dans son évocation actuelle. Le malade a seulement l’illusion du
souvenir.
Quels qu’aient été les efforts faits par Dupré pour délimiter de façon rigoureuse
« imagination » et « interprétation », on a donc le sentiment que le modèle de référence reste
pour lui le mécanisme interprétatif décrit par Sérieux et Capgras.
C’est visiblement en s’inspirant de ce modèle qu’il estime qu’il y a deux aspects
complémentaires chez les délirants imaginatifs : d’une part la suggestibilité ou fabulation
passive et d’autre part la fabulation active, sans qu’il y ait de différence claire entre les deux.
Néanmoins, le mécanisme essentiel est pour lui celui de l’exagération flatteuse, jointe à une
indistinction dans la discrimination entre réalité et fiction.
En ce qui concerne l’évolution, Dupré considère que ni la progression ni la systémati-
sation du délire ne pourraient se réaliser par le simple enchaînement de mécanismes
imaginatifs, du fait que ceux-ci sont le plus souvent contradictoires entre eux. C’est
uniquement par l’interposition de mécanismes interprétatifs, qu’il sera possible de solidi-
fier et de structurer le délire.
En fait, on sent chez Dupré une certaine hésitation quant à la possibilité de systématisa-
tion de ces délires. Il en évoque la possibilité mais laisse entendre que dans un certain
nombre de cas, cette systématisation n’aurait pas lieu.
88 F. Sauvagnat / L’évolution psychiatrique 68 (2003) 73–96

Le cas princeps proposé par Dupré sera celui d’une femme reçue à l’Infirmerie spéciale
de la Préfecture de Police, « déclarant se nommer X..., être âgée de 25 ans, artiste peintre,
femme divorcée de M. K... accompagnée de 2 enfants qu’elle prétendait être les 2 enfants
de son ex-mari et de sa propre sœur aujourd’hui décédée ». La raison de sa présentation à
l’infirmerie spéciale par la police résidait dans le fait que cette dame était « descendue
successivement dans plusieurs grands hôtels dont elle ne payait pas les notes ; elle prenait
des taxis dont elle ne payait pas non plus les conducteurs » ; enfin, « [elle] déclarait au
commissaire qu’elle était victime elle-même de nombreux vols, escroqueries et abus de
confiance, qu’elle était en relations intimes avec les principales familles régnantes d’Eu-
rope, etc. Il semblait cependant résulter de l’enquête que Mme X... était actuellement sans
domicile et sans ressources ». Ce qui frappe Dupré, chargé de donner son opinion sur l’état
psychique de cette personne, est la richesse des inventions dont elle est capable, en y
entremêlant à l’occasion des faits véridiques.
À l’état isolé, le délire d’imagination apparaît donc être une forme particulière de délire
de persécution et surtout de grandeur ; mais en tant que syndrome associé, il apparaît « au
cours des psychopathies les plus diverses ».
Cette conception, tentant d’opposer trait à trait le « mécanisme imaginatif » qui est avant
tout « narratif » aux mécanismes « classiques » de l’hallucination et de l’interprétation
délirante, est restée dans la clinique française. Nous avons vu à quel point son modèle reste
celui du délire d’interprétation, mais aussi et surtout à quel point Dupré était resté hésitant
sur la question du rôle exact du trouble de l’imagination dans la constitution de délires
chroniques, voire sur sa nature précise en tant que mécanisme. La question que nous devons
soulever est donc de savoir s’il faut placer ce trouble sur le même plan que les deux
mécanismes « classiques ».
Tout autant que les suggestions avancées par Dupré lui-même, la façon dont ses travaux
ont été interprétés, voire fixés pour la postérité par ses disciples directs, nous intéressera à
cet égard au premier chef.

9. Achalme et le mécanisme imaginatif

Achalme, dans sa présentation des travaux de Dupré et Logre [35], distingue les
mécanismes psychotiques hallucinatoires, interprétatifs et imaginatifs de la façon suivante :
• le délire hallucinatoire systématisé, étudié, après Seglas, par Ballet et Dupré (c’est
Dupré qui lui a donné ce nom), se spécifie par l’existence de troubles sensoriels, par
des « hallucinations » surtout auditives, qui servent de point de départ au délire.
L’halluciné entend des voix injurieuses (...) chose curieuse, il ne voit jamais ou presque
jamais les personnes qui l’interpellent : car l’hallucination visuelle, qui est l’apanage
des psychopathies infectieuses ou toxiques, ne se manifeste pour ainsi dire pas dans la
psychose hallucinatoire chronique. À ces hallucinations auditives s’ajoutent
fréquemment des hallucinations olfactives (mauvaises odeurs, gaz asphyxiants), des
hallucinations gustatives (poisons introduits dans les aliments) des hallucinations de la
sensibilité cutanée et du sens musculaire (picotements, brûlures, secousses dans les
membres) enfin des hallucinations de la sensibilité interne (malaises, nausées, etc.) et
des hallucinations génitales ;
F. Sauvagnat / L’évolution psychiatrique 68 (2003) 73–96 89

• « MM Sérieux et Capgras ont eu le grand mérite d’isoler le délire d’interprétation, qui


se distingue de la psychose hallucinatoire chronique par la nature même de son
mécanisme ».
Le mécanisme interprétatif consiste à fonder, sur des observations en elles-mêmes
exactes, un jugement manifestement déraisonnable. Ici n’intervient aucun trouble de la
perception : c’est, au contraire, sur des constatations habituellement justes, sur des obser-
vations minutieuses, dont le point de départ est une perception vraie, que s’édifie un
système d’interprétations délirantes. Il aboutit à l’éclosion d’un délire coordonné, le plus
souvent chronique d’emblée, mais compatible avec la conservation indéfinie de la lucidité
du malade et de son activité psychique. « L’interprétateur, disent MM Sérieux et Capgras,
adapte la réalité à ses tendances, à ses sentiments, à ses désirs ou à ses craintes. Chaque
malade a, suivant sa tournure d’esprit, une façon originale d’expliquer les événements, de
réglementer les coïncidences, de codifier le hasard, mais toujours il leur découvre une
signification personnelle ».
Pour Sérieux et Capgras, note Achalme, « l’interprétatif est un raisonneur, un dialecti-
cien », qui donne au public l’impression d’un jugement lucide, actif et retors ; l’intégrité de
leur intelligence persiste indéfiniment et certains, dont J.J. Rousseau, ont pu produire des
œuvres de génie.
Les interprétations sont développées, soit à partir d’observations externes, soit à partir de
sensations internes.
À partir de là, le délirant interprétatif développera, selon ses dispositions personnelles,
un délire de persécution, de grandeur ou de revendication ;
• « Dupré et Logre, continue Achalme, ont montré qu’à côté des mécanismes hallucina-
toires et interprétatifs, l’activité imaginative peut intervenir, de façon exclusive ou
prédominante, dans la formation d’un assez grand nombre de délires systématisés
chroniques. »
L’imaginatif n’a pas d’hallucination, il ne fait pas ou peu d’interprétations et cependant
il délire abondamment ; il raconte aux autres et se raconte à lui-même des romans auxquels
il ajoute foi d’emblée. Il s’agit, le plus souvent, d’un délire de grandeur (romans de cape et
d’épée, d’invention, etc.) rarement d’un délire de persécution ». Selon Achalme, Dupré
considérait que les délirants imaginatifs étaient peu dangereux, se livraient surtout à des
dénonciations calomnieuses ou des dépenses inconsidérées. D’autre part, le délire d’ima-
gination évoluerait vers la chronicité sans démence.
Nous avons là au bout du compte un tableau clinique qui se présente comme séparé, le
mécanisme imaginatif se trouvant isolé, bien plus qu’il ne peut l’être chez Dupré lui-même,
qui, comme nous l’avons vu, n’individualisait sa présentation du délire imaginatif que par
une série de variations par rapport au mécanisme interprétatif de Sérieux et Capgras et ses
résultats du point de vue du « système » final. Alors que Dupré ne semble faire du délire
d’imagination qu’une variante spéciale de la folie raisonnante, Achalme semble bien plutôt
inspiré par la paraphrénie de Kraepelin, tant lorsqu’il essaie de circonscrire un mécanisme
imaginatif totalement différencié des mécanismes hallucinatoires et interprétatifs, que
lorsqu’il essaie de décrire le résultat final, contrasté à partir des psychoses hallucinatoires
ou interprétatives. On peut dire qu’alors que Dupré en restait à une tentative de spécifica-
tion, Achalme considère que cette spécification est véritablement achevée et ne semble pas
loin de penser qu’une véritable « maladie mentale » séparée a ainsi été décrite.
90 F. Sauvagnat / L’évolution psychiatrique 68 (2003) 73–96

Nous tenterons maintenant de voir dans quelle mesure les travaux ultérieurs ont
confirmé cette spécification, en examinant trois syndromes qui sont incontestablement, à
cette époque, associés aux délires d’imagination, la paraphrénie de Kraepelin, l’illusion des
sosies de Capgras et Reboul-Lachaux et le syndrome de Frégoli, décrit par Courbon et Fail.

10. Quelques remarques sur la paraphrénie kraepelinienne

Le délire d’imagination est souvent rapproché de la paraphrénie, syndrome décrit à la


même époque par Kraepelin ; néanmoins nous ne retrouverons pas chez ce dernier la même
individualisation par rapport aux psychoses hallucinatoires et interprétatives que celle
espérée par Achalme.
Le terme paraphrénie apparaît dans la 8e édition du Traité de Kraepelin (1912–1913) à
partir du moment où, en tenant compte des critiques de l’école française, il a souhaité
restreindre le cadre de la démence précoce, d’où il exclura les affections dont l’évolution
n’est pas déficitaire (et à la même époque, il retirera de la paranoïa, selon les recomman-
dations de Neisser, d’Heilbronner, de Tiling, etc., le délire de quérulence, qu’il rattachera
aux affections psychogènes).
Il rattache alors tous les délires systématisés chroniques aux maladies endogènes ou
congénitales et les subdivise en :
• formes paranoïdes constitutionnelles, sans affaiblissement, correspondant au délire
d’interprétation de Sérieux et Capgras ;
• formes systématisées de la démence précoce, avec une dissociation plus ou moins
généralisée (comparable à la démence paranoïde de Séglas, à la folie paranoïde de
Chaslin) ;
• paraphrénies, avec une dissociation limitée, touchant surtout le jugement, épargnant
l’activité et la volonté. Kraepelin en décrit quatre formes et le psychiatre alsacien
B. Frey s’efforcera dans sa thèse [36] de les faire correspondre aux descriptions
françaises, de la façon suivante :
C paraphrénie systématique, qui serait l’équivalent selon Frey du délire chronique
selon V. Magnan avec démence tardive et atténuée,
C paraphrénie fantastique qui serait l’équivalent de la psychose hallucinatoire chroni-
que de G. Ballet, mais sous une forme particulièrement florissante,
C la paraphrénie expansive correspondrait à la rigueur à ce que Régis a décrit comme
manie chronique avec délire systématisé secondaire [37],
C la paraphrénie confabulante ressemblerait au délire d’imagination de Dupré.
Quoi qu’il en soit, la systématisation proposée par Kraepelin reposait essentiellement
sur l’évolution des délires et elle était bien loin de faire fond sur un seul mécanisme qui
organiserait l’ensemble des troubles ultérieurs. Nous devons maintenant envisager un autre
moment des recherches sur la mythomanie délirante, celui qui se consacre tout entier au
rapport entre ce trouble et les perturbations de l’image du corps. Une telle connexion a été
d’emblée ressentie comme inévitable par les auteurs qui s’y sont consacrés tout particuliè-
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rement : notamment Capgras, Reboul-Lachaux, Courbon et Fail. Nous nous contenterons


ici d’examiner la spécificité des mécanismes en jeu10.

11. L’illusion des sosies de Capgras et Reboul-Lachaux

Ce syndrome est proposé lors d’une présentation de malade faite à Société clinique de
médecine mentale [39]11. La patiente est présentée comme « persécutée-mégalomane »,
souffrant d’un mécanisme difficile à identifier : « une illusion ou plutôt d’une interprétation
singulière, sorte d’agnosie d’identification individuelle ». Chacun de ses proches est
métamorphosé en un autre personnage, à la façon dont, dans la comédie de Plaute,
Amphitryon et Sosie sont remplacés par Zeus et Mercure.
La patiente est vue par Dupré à Sainte-Anne et celui-ci diagnostique une « psychose
hallucinatoire, interprétative et imaginative chronique à thème fantastique avec idées de
grandeur, d’origine princière et de substitution de personnes autour d’elle et d’état d’exci-
tation psychique habituelle ».
Donc Dupré ne considère pas qu’il s’agisse d’un délire d’imagination pur : les trois
mécanismes classiques, hallucinatoire, interprétatif et imaginatif sont présents.
La patiente a dénoncé en juin 1906, au commisssariat de son quartier la séquestration
d’un grand nombre de personnes. La décompensation de la patiente semble être survenue à
la suite du décès de 2 jumeaux (1906) et apparemment de deux autres enfants ou personnes
de sa famille12. Elle a alors présenté un état nerveux puis des manifestations de jalousie et
des idées de grandeur. Le délire se systématise rapidement, la patiente expliquant que son
mari n’est pas son mari. En 1914, les idées ambitieuses sont fixées et par la suite l’extension
du délire se fera sur les idées de persécution. Les deux thèmes principaux sont l’idée de
grandeur (origine princière : elle explique avoir été substituée dès sa naissance et être en fait
une demoiselle de Rio Branco) et les idées de persécution (on a voulu la voler, l’empoison-
ner, substitution et disparition de personnes cachées dans des caves).
La substitution porte à la fois sur elle-même (elle a de nombreux sosies ; mais également,
on l’a transformée physiquement) et sur autrui, à commencer par ses enfants morts, qui
auraient été substitués, l’un au berceau pour être empoisonné, puis enterré, puis « dépoi-
sonné » et mis dans une autre famille, la seconde pour être mise dans une autre famille et
remplacée par « 2000 sosies en 5 ans ».
Son mari a également été remplacé par plusieurs sosies (80 !) ; le véritable mari selon
elle aurait été assassiné.

10
Pour une discussion d’ensemble de ces troubles, voir le travail très précis de Thibierge S. [38]. Malgré la
référence faite à la problématique des phénomènes élémentaires que nous avons développée, cet auteur semble
négliger la connection intime opérée par les auteurs de l’époque entre le problème des « délires d’imagination » et
cette pathologie de l’image du corps.
11
Republié In : Postel J. La psychiatrie. Paris : Larousse, 1994.
12
« Après la mort de quatre des siens », écrivent les auteurs p. 13.
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Pour ce qui est des enfants cachés dans les caves, sa conviction à ce propos vient
d’hallucinations verbales : « Maman, je t’en prie, viens nous chercher », entend-elle. De
même en ce qui concerne les soldats qui seraient enfermés dans des souterrains : elle
entend : « est-ce possible, nous sommes des soldats enfermés dans les dessous et on
séquestre la personne qui écrit pour nous ». À partir de là, elle estime qu’il existerait tout un
système de souterrains sous Paris, où sont enfermées diverses personnes, dont l’apparence
physique a été transformée par des chirurgiens.
Pour ce qui est des interprétations, elle reconnaît les sosies à partir de petits détails,
souvent comportementaux ; elle croit entendre des phrases dans les conversations : « nous
les aurons tous » ; les travaux architecturaux sont interprétés comme des tentatives de
« désorienter les gens ».
Dans son entourage et notamment dans l’hôpital, chaque personnage est remplacé par
son sosie : médecins, internes, infirmières, malades.
Capgras et Reboul-Lachaux considèrent que ce cas présente bien simultanément les trois
mécanismes décelés par Dupré. L’imagination a selon eux un « rôle prépondérant mais les
nombreuses interprétations et les hallucinations épisodiques ont contribué à l’élaboration
de ce roman fantastique qui se développa surtout, comme il arrive toujours en pareil cas,
grâce à l’excitation psychique ». Ils pensent pouvoir réduire les fabulations à deux :
1) « L’idée d’origine royale et ses corollaires, les substitutions au berceau et l’aveu du
criminel à son lit de mort » ; 2) « Le mythe du souterrain immense ».
La différence entre l’illusion des sosies et la « fausse reconnaissance » [40] ordinaire
réside dans le fait que la première concerne des personnes connues. Il semble que les
mécanismes de départ soient les hallucinations verbales, comme y insistent tant Dupré que
Capgras et Reboul-Lachaux. Un autre point essentiel est que Mme M. pense avoir été
métamorphosée, mais insiste pour fournir de nombreux détails qui assurent de son identité.
« Alors que les délires de transformation impliquent d’ordinaire la perte du sens du réel,
chez elle, au contraire, il témoigne d’un contact étroit avec le milieu et de l’absence
d’affaiblissement psychique ».
En fait, alors que par la suite le syndrome de Capgras sera souvent donné pour
caractéristique de la schizophrénie ou de syndromes neurologiques [41], Capgras et
Reboul-Lachaux insistent sur l’idée que les troubles de cette patiente seraient plutôt à
classer dans les délires systématisés, dont elle présentifierait une forme très particulière.
Cette patiente présente dans les faits deux types de manifestations mythomaniaques, l’une
étant proche d’un vécu interprétatif (ascendance princière) et l’autre découlant directement
des hallucinations verbales.

12. Le syndrome d’illusion de Frégoli et ses rapports avec la schizophrénie

Courbon et Fail, en 1927 et devant la même Société clinique de médecine mentale [42],
décrivent un syndrome différent : la patiente se trouve selon elle confrontée à un phéno-
mène étrange : « des gens de son entourage incarnent, pour la torturer, diverses personnes
connues jadis et cela de par la toute puissance de ses persécuteurs. Ses persécuteurs,
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dit-elle, peuvent prendre et imposer à autrui, toutes les transformations ; ce sont des
Frégoli13 qui « frégolifient » le monde ».
Ces manœuvres, qui émanent de deux actrices très célèbres, Robine et Sarah Bernhardt,
ont pour but de prendre la pensée de la patiente, de l’empêcher de faire tel ou tel geste, de
la forcer à en exécuter un autre, notamment masturbatoire, ce qui aurait pour effet de
détruire son corps.
Courbon et Fail décrivent dans les termes suivants les différences entre le phénomène
des sosies et l’illusion de Frégoli :
« Dans l’illusion des sosies, le sujet affirme les ressemblances et reconnaît les dissem-
blances, mais parmi ces dernières, il méconnaît celles qui constituent l’identité de chacun
des sosies. C’est une erreur par jugement affectif. C’est, disent avec raison les auteurs, une
agnosie d’identification.
L’illusion de Frégoli consiste à croire que plusieurs individus qui ne se ressemblent en
rien sont l’incarnation d’un autre, auquel ils ne ressemblent pas davantage.
Elle n’a pas son point de départ dans la perception sensorielle des individus, puisque les
perceptions de chacun d’eux n’ont aucun élément commun entre elles. C’est pourtant une
fausse reconnaissance particulière, puisque le sujet reconnaît une même personnalité à
travers des individus différents ».
En fait la reconnaissance ne se fait pas dans une perception, mais par une identification
indirecte : la patiente ressent des phénomènes relevant de l’automatisme mental de Cléram-
bault : prise de pensée, inhibitions, impulsions, attouchements, injures, etc. C’est à ce
moment-là qu’intervient l’illusion de Frégoli et elle n’apparaît être rien de plus qu’une
réaction à ce vécu.
Il ne s’agit donc pas de l’erreur d’un jugement affectif, mais de « la production arbitraire
d’une intelligence malade », une forme d’influence que les auteurs identifient comme
schizophrénique et qui n’a aucun rapport avec un quelconque problème de fausse recon-
naissance. Il se produit bien plutôt d’un « signal » à partir de quoi l’« incarnation » va avoir
lieu.
Dans la discussion qui suit la présentation, Séglas et Clérambault proposent d’ailleurs de
considérer que les allégations de la patiente relèvent d’une « attitude mentale », c’est-à-dire
d’une sorte de stéréotypie, qui laisse présager une « désagrégation mentale » schizophré-
nique.
Ici donc la narration mythomaniaque constitue une réaction unique à un vécu d’in-
fluence et non plus, comme dans le cas de Capgras et Reboul-Lachaux un double phéno-
mène : réaction à un vécu hallucinatoire auditif et création mégalomaniaque proche de
vécus interprétatifs.

13. Conclusion : une imaginarisation du réel ?

Après ce rapide parcours, esquissons quelques-uns des résultats de notre recherche.


Si nous nous cantonnons à l’époque moderne, nous voyons apparaître un premier
paradigme autour de la question de la mégalomanie, au départ simple thématique particu-

13
« Fregoli, Leopoldo, acteur italien, né à Rome, mort à Viareggio (1867–1936). Capable de transformations
instantanées, il jouait des pièces où il tenait tous les rôles » [43].
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lière à une forme de monomanie ou moment mal spécifié de l’arachnitis chronique, puis
progressivement doté, sous la plume de Morel puis de Magnan, d’une sorte de privilège,
celui d’être le moment de la systématisation du délire, dans un sens qui ne peut que nous
rappeler ce que Hegel disait, dans sa Differenzschrift [44], de la constitution post-kantienne
des systèmes philosophiques de Fichte et Schelling, mais avec une forte pointe de dérision :
il ne s’agit plus de faire triompher la raison spéculative du gouffre (Abgrund) des antino-
mies kantiennes pour réaliser une autoréflexion infinie, mais de se débarrasser, sous une
forme stéréotypée, d’un vécu de persécution, ce qui ne prélude pas à la « fin de l’histoire »
mais à l’entrée dans la démence. Que cette vision à la fois grandiose et grotesque ait été
contestée d’emblée a souvent été oublié, nous noterons simplement que cela ouvre sur une
période plus prudente, celle des « mécanismes », où les uns se contentent de faire de la
mythomanie délirante le résultat de divers troubles de la mémoire, d’autres le développe-
ment de traits caractériels, alors que d’autres encore, suivant Dupré, tentent d’en faire un
mécanisme d’imagination distinguable des hallucinations et de l’interprétation délirante ;
enfin, on assiste à la tentative de constituer une entité clinique, la paraphrénie, dont la
fragmentation entre quatre formes disparates dit assez l’hésitation qui y préside. Le
caractère peu assuré de ces tentatives ouvre sur une troisième période, dans laquelle on
invite le clinicien à distinguer ce qui serait une forme de réaction à des hallucinations ou à
des interprétations délirantes de ce qui renvoie à des troubles massifs du vécu corporel.
Première constatation : la mythomanie délirante a longtemps été considérée comme une
thématique particulière dont le rôle exact dans l’évolution des délires a toujours été discuté ;
lorsque l’étude des mécanismes délirants est venue à l’ordre du jour, c’est-à-dire à la fin du
XIXe siècle, son individualisation a été tentée en référence aux mécanismes interprétatifs ;
là où son individualisation s’est faite en fonction de l’évolution des troubles — chez
Kraepelin — elle n’a pas pu être particularisée comme un mécanisme isolé.
Deuxième constatation : nous avons vu à quel point les auteurs s’étaient montrés
hésitants lorsqu’il s’était agi de construire à partir de ce mécanisme une entité clinique.
Force est de constater que Dupré, qui a certainement été le plus loin dans cette direction
(rappelons que Kraepelin a constamment admis que dans les paraphrénies le mécanisme
imaginatif coexistait avec d’autres), n’a guère pu faire beaucoup plus qu’une sub-variété
des délires systématisés — le mécanisme interprétatif étant de toutes façons convoqué
régulièrement lorsqu’il s’agissait de donner quelque cohérence aux manifestations déliran-
tes. Néanmoins, dans la pratique, la coexistence du mécanisme imaginatif avec les vécus
hallucinatoires et les mécanismes interprétatifs semble avoir été pour lui quasiment cons-
tante.
En fait, nous avons vu les recherches sur le mécanisme imaginatif s’appliquer à des cas
situables tant du côté des délires systématisés — notamment hallucinatoires — plus ou
moins stables, soit dans le fourre-tout de la dégénérescence, soit du côté de troubles de la
série schizophrénique, pour ne rien dire des formes maniaco-dépressives, qui resteraient à
explorer.
Il n’en reste pas moins qu’une autre direction de recherche n’a guère été étudiée : celle
de sa spécification par rapport aux modes de jouissance par lesquels J. Lacan, dans les
années 1970 [45,46], a tenté de serrer au plus près ce que Chaslin a appelé le problème de
la discordance [21].
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Parmi les trois types de jouissance discutés par J. Lacan (jouissance du sens, jouissance
phallique, jouissance de l’Autre), nous avons montré, ailleurs [45], que le premier type
concerne précisément les deux sortes classiques de mécanismes délirants, hallucination et
interprétation délirante, qui chacune peuvent trouver un type de développement « systéma-
tisé » particulier, lorsqu’elles restent prépondérantes. En ce qui concerne les mécanismes
imaginatifs, nous avons noté qu’ils peuvent être à bon droit dits fictionnels, dans la mesure
où ils concernent beaucoup moins le sens à proprement parler ou la jouissance phallique,
qu’une tentative d’élaboration dont le caractère inachevé saute aux yeux. Ce caractère
fictionnel a peut-être précisément une spécificité inattendue, si nous prenons au sérieux sa
constance et l’acharnement avec lequel certains sujets semblent y tenir. Nous avons vu qu’il
fallait dans nombre de cas exclure le simple manque de fiabilité ou le déficit intellectuel ;
bien plutôt serons-nous conduit à le rapprocher de ce qui est présenté par J. Lacan comme
la fiction par excellence : la jouissance de l’Autre, c’est-à-dire ce qui garantirait l’existence
de cet Autre absolu. De façon caractéristique, J. Lacan considère que cette jouissance de
l’Autre n’est décrite que par une imaginarisation du réel. C’est bien à ceci que nous voyons
attachés les mythomanes délirants : autant les patients décrits par Esquirol, Foville, Mairet,
Magnan, etc. dans la première période étudiée, que les imaginatifs de Dupré ; les mécanis-
mes « classiques », qui concernent la mise en évidence d’un sens délirant, ne leur suffisent
pas et ils tentent diversement de s’affronter à ce qui ne saurait avoir de consistance : la
jouissance de l’Autre, dont ils témoignent qu’elle les déborde de toutes parts et que, tentant
diversement de l’endiguer, ils cherchent avant tout à décrire, à narrer, selon le mot de
Dupré.

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