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Bulletin de l'Association

Guillaume Budé

L'arrivée des Indo-Européens en Europe


Jacques Freu

Citer ce document / Cite this document :

Freu Jacques. L'arrivée des Indo-Européens en Europe. In: Bulletin de l'Association Guillaume Budé, n°1, mars 1989. pp. 3-
41;

doi : https://doi.org/10.3406/bude.1989.1378

https://www.persee.fr/doc/bude_0004-5527_1989_num_1_1_1378

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<¦ L

L'arrivée des Indo-Européens en Europe *

Le problème des origines indo-européennes ne sera, sans


doute, jamais parfaitement résolu. Mais de grands progrès ont
été réalisés dans ce domaine depuis quelques années. Le
développement de la recherche archéologique et l'utilisation de
techniques nouvelles de datation, radiocarbone (RC 14), dendro-
chronologie et thermoluminescence, ont entraîné un
vieillissement considérable des dates communément admises et ont ainsi
donné une plus grande ampleur aux diverses étapes de
l'évolution des peuples indo-européens. Cette nouvelle «donne»
temporelle permet d'expliquer de façon beaucoup plus satisfaisante
l'expansion de peuples pasteurs, parlant des idiomes apparentés
encore très proches, depuis l'Europe jusqu'à l'Asie centrale.
C'est à partir de cette base territoriale élargie, née des
premières vagues migratoires, que se sont individualisés les peuples
qui ont été, par la suite, les vecteurs des langues «classiques»,
hittite, indo-iranien, grec, italique, celte, germanique commun,
vieux slave, tokharien, phrygien, thrace, arménien...
Mais l'existence même d'un « Urheimat », où se seraient
développés les Proto-Indo-Européens a été mise en cause. On ne peut
étudier leurs mouvements que si l'on accepte certains
«postulats » que les recherches les plus récentes rendent très
vraisemblables : 1) qu'il a bien existé, contrairement aux vues de
N. Troubetzkoy ou de V. Pisani, un «peuple indo-européen»,
c'est-à-dire un groupe humain organisé, parlant une langue
ayant ses caractéristiques propres, qui le distinguait des autres
groupes humains ; 2) que ce peuple avait une civilisation
originale dont la religion était la forme la plus haute et la plus
élaborée ; 3) que le « centre de dispersion » a bien une réalité, même
si l'Urheimat ainsi défini ne se confond pas avec le «Home»
originel, la « Kleinzelle », où cette population s'est d'abord diffé-
rentiée.
Mythologie et sociologie comparées ont permis, par le
rapprochement des textes védiques et homériques, des traditions
épiques latines, celtes et germaniques de retrouver, sous des
oripeaux variés, le même modèle ancien, bien structuré d'une

* Cet article et le suivant reproduisent des communications présentées au


Congrès de Nice de l'A. P. L. A. E. S.
4 J. FREU

l'arrivée des indo-européens en Europe


« idéologie tripartite ». Celle-ci a été définie par G. Dumézil. Elle
est caractérisée par la prépondérance, dans le panthéon, de
divinités masculines ayant un rôle plus fonctionnel que naturaliste.
Les dieux souverains, les dieux guerriers et les divinités du «
troisième niveau », protectrices des éleveurs et des agriculteurs et,
plus généralement, de la masse humaine, à laquelle elles
assuraient, en association avec une déesse, paix, santé, richesse et
fécondité, formaient un panthéon bien organisé et hiérarchisé.
Ces dieux disposaient des forces naturelles et des éléments, ciel,
soleil, astres, terre, mer, eaux courantes, qui les symbolisaient
parfois, mais auxquels ils ne s'assimilaient pas et qui ne
«résumaient» pas leur personnalité.
Un système patriarcal fort et l'exaltation des vertus guerrières
expliquent l'aspect aristocratique et belliqueux des peuples
indoeuropéens. Leurs rites funéraires archaïques, parfois aussi
impressionnants que ceux de l'Egypte ancienne sont la meilleure
attestation de leur ancienne hiérarchisation sociale. Ce sont aussi
les seuls témoins qui nous restent, en l'absence de témoignages
écrits, de leurs croyances aussi bien que de leurs structures
sociales, et qui nous permettent de reconstituer la longue «
protohistoire » qui a précédé la rédaction des textes les plus anciens qui
sont parvenus jusqu'à nous.
Le pays où l'on peut chercher le berceau des Proto-Indo-
Européens doit répondre à des conditions précises : 1) être situé
au centre d'une zone immense allant de l'Irlande au Sinkiang et
à l'Inde du nord; 2) être doté de conditions écologiques
compatibles avec le genre de vie, à prédominance pastorale, des
premiers Indo-Européens ; 3) posséder des restes archéologiques qui
soient le reflet d'une société patriarcale et guerrière, en voie de
hiérarchisation sociale, et disposant d'un animal prestigieux, le
cheval.
Le « modèle celte » est certainement celui qui permet le mieux
de comprendre les migrations proto-indo-européennes. Les
Celtes, originaires du centre de l'Europe, où avaient fleuri à
l'Age du Bronze les civilisations des tumulus et des «champs
d'urnes» (Urnenfelder), ont occupé, aux époques de Hallstatt et
de la Tène, des espaces immenses s'étendant des îles
britanniques, Irlande comprise, jusqu'à la Galatie anatolienne; de la
Galice ibérique et de la Gaule cisalpine jusqu'à la Galicie
«polonaise» et «ukrainienne».
Les « vagues » des invasions « gauloises » se sont donc écoulées
du centre vers les zones périphériques, sauf au nord, où elles se
sont heurtées à la résistance des Proto-Germains.
L'ARRIVEE DES INDO-EUROPEENS EN EUROPE 5
Il en a été de même pour les Proto-Indo-Européens dont
l'Urheimat doit être situé dans la vaste steppe qui s'étend du
Dniepr à l'Oural, de part et d'autre de la moyenne et de la basse
Volga.
Dès le 5e millénaire avant notre ère, on a creusé ici des « tombes
à puits» (Yamna) individuelles, abritant des corps allongés, aux
jambes repliées en général, et dotées d'un matériel funéraire plus
ou moins riches : flèches et «couteaux» de silex, haches de
combat de bois d'andouiller, de pierre ou de cuivre, masses de pierre,
colliers de coquillages, bracelets de cuivre spirales, vases
grossiers faits à la main, décorés d'impression de cordes ou de
coquillages, à base pointue ou ronde.
Des animaux sacrifiés, chevaux, bovins et chiens ont été
enterrés avec le défunt dès la plus ancienne époque des « Drev-
neyamna» (5000-4000 av. J.-C, RC 14 recalibré). Certaines
tombes sont simplement creusées dans le sol et n'ont pas de
superstructures apparentes. Mais, très vite, les «riches»
sépultures vont être couvertes d'un tumulus de terre (Kurgan en
russe), souvent surmonté lui-même d'un «cairn» de pierres.
Cette caractéristique a encouragé Marija Gimbutas à donner le
nom de « Kourgane » à toutes les civilisations qui se sont
succédées, du 5e au 3e millénaire, dans la zone des steppes eurasia-
tiques. Une série de « vagues » parties de cette région aurait amené
les Indo-Européens dans les pays où ils apparaissent à l'aube de
l'histoire. Selon cet auteur l'archéologie a, depuis longtemps,
trouvé les traces de ces mouvements des peuples en Europe et en
Asie. Les trois premières vagues datées de ca - 4400/4300,
3400/3200 et 3000/2800 auraient été le fait de «Proto-Indo-
Européens encore peu différentiés et des premiers rameaux des
véritables Indo-Européens détachés de la souche commune.
Des linguistes, comme R. Adrados, ont tenté de rapprocher
faits archéologiques et données linguistiques. Analysant les
caractères archaïques des langues indo-européennes d'Anatolie,
hittite, louvite, palaïte, lycien, lydien..., Adrados, après
d'autres, y reconnaît un aspect ancien de la langue-mère,
caractérisé par sa pauvreté flexionnelle, la survivance des laryngales,
les médio-passifs en -r, l'absence de féminin, de parfait,
d'aoriste...
Ainsi, aux trois vagues reconnues par les archéologues,
correspondraient les trois stades d'évolution de la «langue
indoeuropéenne » : 1) le stade I (vague n° 1) serait celui d'une langue
non-flexionnelle ou faiblement flexionnelle. On pourrait en
retrouver des traces dans les idiomes des stades II et III dont
6 J. FREU
nous avons des écrits ; 2) le stade II est celui des langues anato-
liennes et d'autres du même niveau qui se sont répandues en
Europe et en Asie et ont ensuite disparu (vague n° 2) ; 3) le
stade III (vague n° 3, du début du 3e millénaire) est celui de
l'indo-européen « classique », tel que l'ont défini Brugmann et ses
disciples, avant le déchiffrement du hittite.
Cette évolution a certainement été très complexe, exemple le
cas des Tokhariens, «Occidentaux» qui sont allés se perdre en
Asie centrale, et il faut éviter les schématisations abusives. Il faut
cependant admettre que c'est le rapprochement des résultats
obtenus par les linguistes, les spécialistes de la mythologie
comparée (G. Dumézil et son école) et les archéologues (M. Gimbu-
tas en premier lieu) qui permet le mieux, actuellement d'éclairer
le difficile problème des origines et des migrations des Indo-
Européens.

Kourgane II (ca 4500-3500) et vague n° 1 (ca 4400-4200).

Au cours du 5e millénaire avant notre ère, les déplacements


des peuples semi-nomades éleveurs de chevaux ont entraîné,
dans les steppes ouralo-pontiques, une uniformisation des genres
de vie, des coutumes, des pratiques funéraires et religieuses et
ont parachevé l'unité linguistique d'un grand ensemble humain,
même s'il faut admettre qu'il a toujours existé une certaine
variété de dialectes dans cette vaste zone. A la même époque la
brillante civilisation néolithique née sur les bords de la mer Egée
s'est répendue dans tous les Balkans, dans la vallée du Danube et
en Ukraine occidentale. Caractérisée par ses larges cités, son
agriculture céréalière, ses vastes demeures, ses «temples», ses
idoles de la Déesse-Mère, sa belle poterie peinte et son « écriture »
(Vinfca, Tartaria), elle avait un aspect pacifique qu'atteste la
rareté des armes.
C'est à partir de 4400 environ que des éléments
«kourgane II », qui avaient assimilé la population de pêcheurs vivant le
long des rives de la mer d'Azov (civilisation Dniepr-Donetz),
sont entrés en contact avec les peuples sédentaires de la
civilisation de Cucuténi-Tripolye (Ukraine occidentale-Moldavie). Les
Proto-Indo-Européens qui disposent alors de chevaux montés en
grand nombre (trouvailles de mors d'andouiller, de brides;
abondance des restes d'équidés à Dereivka, etc..) vont profiter
de leur mobilité accrue pour accentuer leur poussée vers l'ouest
et le sud-ouest, le long des côtes de la mer Noire et dans la vallée
du Danube.
L'ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 7
Au nord les «villes» tripolyennes, défendues par leurs
palissades et leurs fossés ont tenu bon. Pendant huit siècles éleveurs
semi-nomades et sédentaires vont se faire face dans cette région,
chaque groupe conservant son genre de vie et ses traditions.
Au sud du Danube et dans la plaine hongroise, au contraire,
les paisibles villageois des civilisations de Karanovo (Bulgarie),
Vinca (Serbie, Banat), Lengyel (Hongrie, Bohême, Autriche)
ont été dispersés et ont, en partie, fui vers l'ouest. Un processus
de « kourganisation » commence alors qui aboutira à l'indo-
européanisation de tout le continent, à l'exception des Pyrénées
occidentales (Basques), du nord de la Scandinavie et du nord de
la Russie (Lapons, Finnois). Cette symbiose entre populations
sédentaires et conquérants semi-nomades très minoritaires qui
ont été peu à peu assimilés mais qui ont imposé leur langue et
leurs croyances, a été le grand événement de l'histoire de
l'Europe à cette haute époque.
De nouvelles cultures sont apparues dans la seconde moitié du
5e millénaire. Elles sont les témoins de cette première phase de la
«kourganisation» de l'Europe: Cernavoda I-III sur le bas-
Danube, Tiszapolgar dans la plaine hongroise, Baalberge en
Germanie centrale et en Pologne.
Partout les petites maisons semi-enterrées (zemljanki)
remplacent les grandes bâtisses de la vieille Europe et les tombes
individuelles les sépultures collectives. Guerriers et «chefs» sont
enterrés avec leurs armes et des «trésors» plus ou moins riches.
Les premiers grands tumulus (Casimcea et Suvorovo), dans le
delta du Danube, recelaient des pointes de flèches, des haches de
pierre, des colliers et des sceptres de pierre dure «à tête de
cheval», caractéristiques des sépultures contemporaines de la steppe
du nord-Caucase (Archora) et de la Volga (Kuybischev). On y a
trouvé aussi l'un des premiers exemples de sacrifice d'une femme
(prototype du « suttee » védique), enterrée avec un guerrier.
Mais les effets de cette vague n° 1 ne doivent pas être
surestimés. Ils n'ont pas suffit à bouleverser le continent européen. Les
chevaux, introduits par ces mouvements de peuples dans la
plaine hongroise (seconde partie du 5e millénaire), ont ensuite
disparu et ne sont redevenus des animaux familiers de cette
région qu'après l'arrivée de la seconde vague indo-européenne,
au 4e millénaire (ca 3400-3200).

Kourgane III et vague n° 2 (ca 3400-3200) : les « Amphores globulaires ».


Avant le milieu du 4e millénaire les peuples des steppes ont
traversé le Caucase et sont entrés en contact avec les créateurs de
8 J. FREU
la civilisation «Koura-Araxe », répandue sur toute la Transcau-
casie, ouverte aux influences mésopotamiennes (comptoirs
sumériens sur le haut-Euphrate) et caractérisée par sa métallurgie du
bronze à l'arsenic. Les vastes tells laissés par la population, sans
doute de langue kartvélienne et protohourrite, sont les restes
d'une civilisation agraire proche de celle de la Mésopotamie. Les
chefs kourganes qui ont pénétré ici vers 3600-3500 y ont trouvé
des techniques métallurgiques qu'ils ont utilisées pour
perfectionner leur armement. Le kourgane d'Uch Tepe qui est la
tombe de l'un de ces «rois» barbares a 17 mètres de haut,
130 mètres de diamètres. Le corps était accompagné de ses
armes de bronze et de pierre.
Le nouvel armement de métal a été adopté par toutes les tribus
de la steppe. On peut suivre leurs mouvements migratoires grâce
aux trouvailles de «trésors» qui jalonnent leurs routes, du
Danube à l'Italie du sud et à la Palestine. Les analyses faites
montrent que toutes les armes et outils étaient fabriqués au
«bronze d'arsenic», comme dans les pays du Caucase. En
général ces « offrandes » accompagnaient le mort dans une tombe en
forme de maison. Le corps, en position couchée, a la tête orientée
à droite (hommes en général) ou à gauche (femmes). Il est
souvent saupoudré d'ocre et accompagné d'armes, haches de
combat, pointes de flèches, massues, et parfois de sceptres.
Le foyer de cette civilisation Kourgane III est situé vers le bas-
Dniepr et le bas-Don où on a retrouvé les maisons de clayonnage
et de torchis avec un foyer central et les forteresses aux murs
cyclopéens de ces peuples ; entre autres Mikhajlovka I (Dniepr)
et Liventsovka (Don). Les rocs gravés de Kamennaya Mogila
(Melitopol) datant de cette époque montrent des gravures
géométriques, des silhouettes humaines et animales, y compris la
représentation d'un homme à cheval tenant la bride de sa
monture, des scènes de labour, qu'il faut rapprocher des gravures et
des « statues » du Petit Chasseur et du Val Camonica (Alpes
suisses et italiennes). C'est l'époque où la charrue remplace la
roue et se répand à travers l'Europe (modèles de terre cuite de
Zùschen, Germanie centrale).
Dans la zone pontique et le Kouban plus de 1 500 kourganes de
cette phase ont été répertoriés. Construits en forme de maisons,
ils sont surmontés d'orthostates et les murs des cistes sont décorés
de dessins géométriques et de silhouettes dont certains sont des
symboles solaires ou des représentations schématiques des eaux
ou de la montagne.
A partir de ces régions une forte poussée de peuples guerriers
armés de haches de combat en bronze s'est exercée en direction
L'ARRIVEE DES INDO-EUROPEENS EN EUROPE b>
de l'ouest, du sud et de l'est (jusqu'au Ferghana). En Europe la
belle civilisation de Cucuteni-Tripolye a été détruite. A sa place
le groupe Usatovo-Gorodsk-Foltesti a favorisé une économie
essentiellement pastorale. Il a subtitué sa poterie d'amphores
globulaires décorées d'impressions de corde à la poterie peinte de ses
prédécesseurs.
Au sud du Danube le peuple de Cernavoda a été dispersé et les
nouveaux venus ont planté une chaîne de forts sur les hauteurs
dominant les vallées de l'Ebre et de la Marica (Ezero, Kara-
novo VII). Ce mouvement a atteint la Thrace (Sitagroi) et
l'Anatolie occidentale (Troie I). Partout les «forts» ont une
grande maison terminée par une abside qui était la résidence du
chef de clan (Herrenhàuser).
Un groupe apparenté a fondé la «civilisation de Baden»
(Boleraz-Baden classique-BoSaca) dont on a découvert plus de
mille sites dans le bassin moyen du Danube (Pécel est le nom qui
lui est donné en Hongrie). Certains de ses «forts», comme ceux
de Vuëedol et de Sarvas (nord-ouest yougoslave) ressemblent de
très près à ceux de Mikhajlovka et de Liventsovka.
Dans les tombes les sacrifices de chevaux, bovins et hommes
sont fréquents. Le mort est parfois accompagné de modèles de
véhicules et de sa cuirasse pectorale, de type Velvary.
L'influence du « complexe de Baden » a été constatée en Grèce où
des maisons à apside ont été découvertes à Lerna IV, Thèbes et
Asiné.
De la Germanie occidentale à la Bohême et à la Volhynie les
peuples des steppes ont laissé derrière eux des centaines de
tombes et les traces de leurs campements saisonniers. Leurs rites
funéraires sont ceux de Mikhajlovka I et les tombes des chefs
dont la sépulture centrale est riche (disques d'ambre gravés de
symboles solaires) sont souvent accompagnées de tombes
secondaires pour les femmes, enfants, chevaux et bovins sacrifiés,
jusqu'à dix tombes sous le même tumulus. Leur poterie
caractéristique, les «amphores globulaires» est devenu le terme
consacré pour désigner cette civilisation et ces populations dont le rôle
a été très important dans le processus d'indo-européanisation de
l'Europe centrale. La nouvelle avance des éléments
proto-indoeuropéens vers 3400-3000 a ainsi relayé l'influence exercée par
les groupes partiellement « kourganisés » de Mondsee (Suisse-
Autriche) et d'Altheim (Bavière). Un «front» a été établi de la
basse-Elbe au Neckar (groupe Cham) et à la Suisse.
On a suggéré que cette émergence des « peuples des amphores
globulaires » aux vases grossiers décorés par des impressions de
10 J. FREU
corde correspondait à la formation du groupe indo-européen
occidental qui se serait alors séparé des ancêtres des Indo-
Iraniens (Aryas). Les « Tokhariens » auraient plus tard entrepris
leur migration vers l'Asie centrale et perdu tout contact avec
leurs frères européens.
Mais il est probable que les « amphores globulaires »
appartiennent plutôt à des Proto-Indo-Européens parlant une langue
du type II et proche des langues indo-européennes d'Anatolie
(hittite/nésite, louvite, lycien, etc..) caractérisées par leur
système flexionnel pauvre, leur opposition «animé/inanimé»,
leurs médio-passifs en -r, etc..
Ces peuples ont été le fondement de la future indo-
européanisation. Une évolution comparable s'est produite en
Asie Mineure et, grâce à l'antiquité des documents écrits
conservés, l'Anatolie peut servir d'exemple pour faciliter la
compréhension de la protohistoire européenne : 1) une population de langue
« asianique » (langue « hattie » en Cappadoce) a été « recouverte »
par une couche de peuples indo-européens ayant un dialecte de
type II: Hittites, Louvites, Palaites (3400-1200 av. J.-C);
2) des immigrants parlant des idiomes indo-européens du
type III a ont occupés la péninsule: Phrygiens, Arméniens,
Thraces, mais les langues du type II ont perduré (lycien, lydien,
carien...); ceci de 1200 à 500 environ; 3) l'arrivée de langues de
type III b a abouti à l'iranisation puis à l'hellénisation de l'Asie
Mineure à partir du VIe siècle avant notre ère. Les Celtes sont
arrivés ensuite et l'on a assisté à une extinction progressive des
groupes linguistiques II et III a.
L'âge des Proto-Indo-Européens a joué un rôle important
dans l'évolution des croyances de la vieille Europe. Les stèles
gravées de la région circumpontique, de la Crimée et du nord-
Caucase ont surtout des représentations solaires et « héroïques » :
dagues, hallebardes, haches de combat, arcs et flèches,
pendentifs à double spirale ; mais aussi des dessins d'animaux (chevaux,
cerfs, boucs en particulier) et des scènes de labour, avec attelage
de bœufs tirant la charrue. Mais les œuvres les plus explicites
sont les quelques quatre-vingt stèles de la région alpine (sur un
total de 500 environ, Balkans compris). Nous avons ici, pour la
première fois une claire attestation d'un symbolisme
indoeuropéen, qui apporte une magnifique et inattendue
confirmation des thèses de G. Dumézil sur le caractère tripartite du
panthéon indo-européen.
Au Petit Chasseur, près de Sion (Valais) les stèles
anthropomorphes ont en général une tête solaire et un « ornement pecto-
1/ ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 11
rai », souvent associé avec des armes : arc et poignard, et un
pendentif à double spiral (ca 3400). Mais les stèles les plus
nombreuses sont celles du Val Gamonica et des vallées du versant
italien. La stèle de Bagnolo traduit la plus clairement le symbolisme
tripartite : 1) au premier niveau le Soleil occupe la place des
dieux souverains; 2) au second niveau un pectoral décoré d'une
double spirale, une hallebarde et deux poignards symbolisent les
dieux guerriers; 3) au niveau inférieur, nettement séparé des
deux autres, une scène de labour résume bien un aspect essentiel
de la troisième fonction « dumézilienne ».
Le symbolisme des trois fonctions a été utilisé ici à plusieurs
niveaux :
— celui, cosmique, des trois étages du monde,
— celui, fonctionnel, des activités divines et humaines, surtout
celles relevant des deuxième et troisième fonctions (guerre,
chasse, agriculture, fécondité),
— celui, enfin, de l'Anthropos céleste dont le corps est le
cosmos.
Dumézil a rapproché cette représentation de l'Homme
primordial de celle de « Mahavira » dans le rituel védique du pra-
vargya. L'officiant verse ses trois oblations devant une figurine
faite de trois sphères d'Argile superposées. La première, à la
hauteur du visage en nommant le ciel et le brahman (principe de
la première fonction); la seconde à la hauteur du nombril, en
appelant à lui l'atmosphère et le ksatra (deuxième fonction); la
troisième à la hauteur des genoux, en invoquant la terre et la vis
(principe de la troisième fonction).

Les Premiers Indo-Européens en Italie et en Grèce.


L'arrivée des Proto-Indo-Européens dans les Alpes et les
Balkans a eu d'inévitables répercussions dans la péninsule
italique et en Grèce. Les débuts de l'Age du Bronze en Italie
(ca 3200-3000, RC recalibré) ont été marqués par l'apparition
de «haches de combat», de dagues et de hallebardes, souvent
faites de bronze d'arsenic dont l'analyse spectrographique a
montré la parenté avec les bronzes d'Altheim, Mondsee et
surtout de Vucedol et Ljubljana.
Le cimetière de Remedello (Brescia) qui a donné son nom à la
civilisation de la plaine padane contenait dans ses tombes « à
puits» des corps repliés, accompagnés de dagues triangulaires
rivetées, de haches, de massues et d'épingles d'argent de type
caucasien. Des trouvailles comparables ont été faites en Toscane
(culture de Rinaldone) : dans la tombe « kourgane » de Ponte San
12 J. FREU
Pietro, sur la rivière Fiora un guerrier richement équipé (hache
de guerre, dague de bronze) était accompagné par une jeune
femme, sans doute sacrifiée. Il en est de même en Campanie
(civilisation de Gaudo) où l'on retrouve des sacrifices de chiens et
de chevaux.
Ces premiers Indo-Européens d'Italie seront renforcés par de
nouveaux arrivants apparentés aux peuples de la steppe
(civilisation des «Catacombes» au début du 3e millénaire (3000-2800).
Des mouvements comparables ont eu lieu au nord des Alpes
(groupe Auvernier) et, dans une toute autre direction, des
migrants proches des Proto-Indo-Européens d'Italie ont atteint
la Sicile, la Crète, Byblos, la Palestine et la Jordanie (Bâb edh-
Dhra).
On fait en général coïncider l'arrivée des Hellènes en Grèce
avec le début de l'Helladique Moyen. Mais les liens qui unissent
l'Hellade, les Balkans et l'Anatolie ainsi que l'étude de la
toponymie prouvent que les Grecs ont été précédé dans « leur pays » par
d'autres Indo-Européens, vraisemblablement apparentés aux
«Anatoliens» (Hittito-Louvites). La période de l'Helladique
Ancien est mal définie archeologiquement et semble n'avoir été
qu'une phase de transition entre le Chalcolithique (Néolithique
final) et le Bronze Ancien. Certains vases de cette période se
rattachent directement à la tradition céramique de Baden (calices
fenestrés, vases aviformes...). Les bronzes à l'arsenic sont
abondants : «trésors» de Petralona, Thermi, Naxos, Amorgos,
Melos, Paros, Zygouriès, Athènes. Les sites thraces et
macédoniens montrent qu'il y a eu, alors, une poussée des populations
balkaniques, en partie proto-indo-européennes vers le sud
(fouilles de Dikili-tash et Sitagroi). A Lerna Caskey a trouvé les
traces d'une couche de destruction qui est le témoin de la ruine
des riches cités de l'Helladique Ancien II vers 2400-2300. A la
même date des « kourganes » se répandent de l'Albanie à l'At-
tique et au sud du Péloponnèse et vont durer plusieurs siècles
jusqu'à l'Helladique Moyen I (tumulus de Pazhok, Marathon,
Mycènes, Berbati...). Les Grecs ont-ils longé la côte de Dalmatie
ou sont-ils venus par mer du nord-ouest de l'Asie Mineure ? Ont-
ils un lien avec les Kourganes de Vojvodine et du Monténégro ?
Les liens qui unissent le grec et l'iranien, en particulier la perte
de la sifflante initiale et intervocalique obligent à placer assez
tard leur séparation du groupe indo-iranien. Il est donc probable
que les Proto-Hellènes ont « émergé » au sud du Balkan vers
2000-1900 et que ce sont des Proto-Indo-Européens « anatoliens »
qui sont responsables des changements et des destructions
observés au cours de l'Helladique Ancien.
L'ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 13
Au cours de l'Helladique Ancien III, on observe l'adoption, à
Lerna et ailleurs de techniques de construction, «megara»,
apsides, murs de clayonnage et de torchis dont les origines se
trouvent dans la civilisation de Baden-Kostolac-Vuëedol et qui
avaient été adoptées depuis longtemps à Dikili-tash, Sitagroi,
Troie I, Beycesultan et Karatas, en Thrace et en Anatolie
occidentale.
Contrairement aux thèses de «l'infiltration progressive», les
Proto-Grecs qui ont occupé le sud des Balkans étaient un peuple
organisé, ayant ses institutions et sa langue. Le nom du «roi»,
Fàvoc£, *wanaks, qu'il partage avec le phrygien (vanakt-) et le
tokharien (natâk, féminin nasi, de *wanaks/wanassa) est la
preuve de contacts anciens entre ces trois langues. Une telle iso-
glosse montre que trois groupes indo-européens ont repris, dans
la même région un terme institutionnel prestigieux, qui n'est pas
d'origine indo-européenne et qui appartenait donc à une
civilisation antérieure. Le meilleur candidat au titre de créateur de ce
mot et de ce concept, de valeur plus religieuse que politique,
pourrait donc être le peuple de Cucuteni-Tripolye. On a
démontré, par ailleurs, que de nombreuses isoglosses rapprochaient le
tokharien du germanique plus que de toute autre langue
indoeuropéenne du groupe occidental. Au 3e millénaire Proto-
Germains, Proto-Tokhariens, Proto-Grecs (et Proto-Iraniens)
étaient sans doute en contact, au nord des Karpathes, vers la
Volhynie et l'Ukraine occidentale. Les mouvements ultérieurs
ont définitivement séparé les peuples (et les langues) du groupe
occidental (germanique, celte italique, balto-slave), du groupe
méridional (grec, phrygien, arménien), et du groupe oriental
(indo-iranien).

Kourgane IV (3000-2500) et vague n° 3 (3000-2800).

La région pontique et le Kouban ont été considérablement


enrichis par les contacts que les peuples des steppes ont eu,
pendant toute cette époque, qui a reçu le nom de «phase Yamna»,
avec les pays de grande civilisation et d'agriculture développée.
Les pillages ont permis une formidable accumulation de trésors,
qui ont fini par aboutir vers 2500-2400 dans les « tombes royales
de Maykop, Tsarskaya, Kostromskaya (Kouban, nord-Caucase),
Alaca Hôyùk, Dorak, Horoztepe, Troie III a (Anatolie),
Kythnos, Eutresis (Egée, Grèce)... La crémation devient plus
fréquente (groupe de Sofievka-Kiev) et le bronze d'étain
apparaît à côté du bronze à l'arsenic. Les dagues s'allongent et
deviendront des épées à la fin de cette période. Une nouvelle et
14 J. FREU
très puissante poussée migratoire va, pendant deux siècles,
amener tribus, et petits groupes de jeunes guerriers pratiquant la
coutume du «ver sacrum», des steppes ukrainiennes et circum-
pontiques jusqu'aux Balkans et à l'Europe centrale, dispersant
dans ces régions des centaines de Kourganes comparables à celles
du Dniepr et du Kouban. Les défunts, en majorité des hommes
sont enterrés dans un puits profond, sous une hutte ou un toit, le
corps étendu, jambes repliées, reposant sur un lit de cendres
ou d'ocre (Baïa-Hamangia, Cernavoda, Varna, Ketegyaza ;
Balkans et vallée du Danube). Ce mouvement marque sans
doute la fin de la phase proto-indo-européenne. Les peuples qui
s'installent alors en Europe et au Proche-Orient vont faire
souche, s'assimiler complètement, par un processus
d'hybridation réciproque, les populations indigènes dotées d'une
civilisation agraire et parfois urbaine très supérieure à la leur. Quand, à
la fin d'un long processus, les Indo-Européens entreront dans
l'histoire, il s'agira de peuples très différents les uns des autres,
ayant subi l'influence de «substrats» et «d'adstrats» divers et
ayant perdu tout souvenir de leurs origines communes.

Poterie cordée et haches de combat en Europe (ca 3000-2200).


Dans la plaine européenne du nord, les mouvements de
peuples qui se rattachent à la vague n" 3 ont abouti à
l'installation de tribus cavalières qui ont soumis et assimilé les populations
d'une vaste zone s'étendant de la Moyenne-Volga et de la région
de Moscou aux Pays-Bas et à la Suisse, donnant à ce grand
ensemble de territoires une civilisation homogène.
Celle-ci a été définie grâce au matériel trouvé dans les tombes
qui est caractérisé par l'abondance des « haches de combat»
(battle-axes) et d'une poterie grossière décorée surtout par des
impressions de corde. Pendant de longs siècles un lien spatial,
culturel et technologique a été maintenu entre les groupes intallés
dans la plaine européenne et les peuples des steppes de la
civilisation Yamna (Dniepr-Don- Volga-Kouban). Dans toute la zone
politique des «catacombes» ont été creusées, à partir de 2800
environ, à côté des « tombes à puits » (yamna) et les ont peu à peu
remplacées.
L'importance des « peuples des haches de combat et de la
céramique cordée» est considérable pour l'étude des origines
indoeuropéennes. Du Limbourg à la Moscovie ce sont les «Indo-
Européens occidentaux» qui se sont alors mis en place, c'est-à-
dire les ancêtres des Germains, des Celtes, des Italiques, des
Venètes, des Baltes, des Slaves... et des Tokhariens.
L'ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 15
Le « groupe méridional » réunissant les ancêtres des Grecs, des
Daco-Thraco-Illyriens, des Phrygiens et des Arméniens est alors
resté au contact, dans la zone des steppes, du groupe oriental des
Indo-Iraniens qui occupait le vaste espace allant du Don au
Turkménistan.
Après une courte phase A (3000-2800) baptisée « gemeineuro-
pâisches Horizont » (Fundgruppe I, Einheitshorizont), où des
groupes peu nombreux ont fait leur apparition en Europe
centrale et se sont heurté à la résistance des indigènes « kourganisés »
(villages fortifiés du Baden fmal/Bo§aca en Moravie...), qui
étaient, en partie des Proto-Indo-Européens, les tribus du
«groupe II», plus importantes (amphores de Schraplau,
«gobelets » cordés décorés de S, d'arêtes de poisson », de lignes incisées)
ont recouvert toute la plaine européenne. Le centre de ce
mouvement était situé en Bohême et la suite des événements semble
bien se conformer au « modèle celte » : l'expansion des peuples de
la poterie cordée s'est faite du centre vers la périphérie aux
phases décisives II et III (2800-2500) de son histoire. C'est alors,
qu'après une période d'hostilité, les conquérants ont fusionné
avec les populations indigènes et ont adopté une partie de leur
civilisation matérielle et spirituelle. Cet enrichissement mutuel a
été particulièrement net en Germanie centrale (groupe Mans-
feld), en Bohême-Slovaquie (Kosihy-Caka) et en Pologne
(groupe de Z^ota) où les gens des « haches de combat » ont assimilé
ceux des «amphores globulaires». En Germanie centrale on a
retrouvé 1 500 tombes, 3 000 vases «cordés» et 500 haches de
combat. En Bohême respectivement 700, 1 800 et 200. Les corps
enterrés sous un tumulus ont les jambes repliées. La position des
bras, levés, repliés, croisés suit des rites précis. Les hommes ont,
en général la tête tournée à droite, les femmes à gauche.
Malgré la grande unité de la civilisation européenne au
3e millénaire avant notre ère, on peut distinguer des groupes
bien individualisés parmi ces peuples: 1) la « Einzelgràberkul-
tur», des Pays-Bas à la Poméranie ; 2) le groupe Rzucewo
(« Baltic-Haff ») en Prusse; 3) les peuples des «haches navi-
formes», des pays baltes, de la côte finlandaise, de Suède et du
sud de la Norvège, qui faisaient face aux Proto-Finnois,
fabriquants de la « comb-marked pottery»; 4) le groupe d'Europe
centrale (Germanie centrale du Rhin à la Saxe, Autriche,
Bohême-Moravie) créateur de la « Schnurkeramik » ; 5) le groupe
Auvernier (Suisse) ; 6) le groupe de la Vistule (Grande Pologne) ;
7) le groupe de Galicie-orientale-Volhynie-Podolie ; 8) le groupe
du haut-Dniepr (Kiev), en contact avec les gens des Yamna-
Catacombes ; 9) la civilisation de Fatjanovo-Balanovo dans
16 J. FREU
la «Mésopotamie russe» (Moscovie) et jusqu'à la moyenne
Volga.
Les phénomènes d'hybridation culturelles qui se sont
multipliés dans l'ancienne Europe expliquent que les langues
indoeuropéennes occidentales aient un riche vocabulaire agricole
alors que les Aryas, restés longtemps semi-nomades, ont dû créer
tardivement une terminologie agraire comparable. On sait
depuis longtemps qu'il y a là une opposition fondamentale entre
les deux groupes linguistiques. Il est donc certain que ce nouveau
lexique, dans le domaine des céréales en particulier, s'est enrichi
lorsque les tribus installées en Europe ont abandonné leur genre
de vie pastoral et leur mobilité traditionnelle pour adopter une
économie agricole et une vie sédentaire.
Il faut noter que les Indo-Européens méridionaux qui se sont
installés dans les pays méditerranéens dont l'écologie est très
différente de celle de l'Europe centrale ou atlantique (Latins, Grecs,
Albanais) ont hérité d'un vocabulaire original pour désigner les
plantes cultivées depuis longtemps dans les Balkans et le sud-est
de l'Europe (fèves, pois, vesce, pavots).
La stabilité des populations de l'Europe centrale après la fin
des mouvements migratoires du début du 3e millénaire a duré
jusqu'à l'époque du Bronze Moyen (2000-1600) et même,
souvent, jusqu'au Bronze Récent (1600-1200). Ceci autorise à
placer à cette époque la fixation de la plus ancienne hydronymie
européenne, telle que l'a définie H. Krahe. Il y a, en effet, une
remarquable correspondance entre les noms des fleuves et des
rivières des domaines balte, germanique, celtique, venète,
italique, illyrien et, plus marginalement, slave. Elle est la meilleure
preuve que nous ayons, en l'absence de documents écrits, d'une
unité linguistique correspondant, au nord des Alpes, au second
« homeland » des Indo-Européens et non à leur « Urheimat »
primitif. L'ancienne hydronymie des pays baltes, du bassin de la
Vistule, de ceux du Haut-Dniepr, de la Haute-Volga, de l'Oka
confirme l'extension des Indo-Européens depuis l'Europe
centrale, qui possède une hydronymie comparable, jusqu'aux
régions situées au nord et au nord-est. On peut faire la même
observation pour les pays du nord-ouest et du sud (péninsule
italique) de l'Europe; nouvelle confirmation du bien-fondé du
« modèle celte » !
La mise en place de cette « plus vieille Europe » a certainement
commencé à la fin de la période des « Amphores globulaires » et a
continué durant le « Common European Horizon » de la « Poterie
cordée». L'arrivée des premiers Indo-Européens en Grèce est
L'ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 17
contemporaine de cette dernière (2900-2600). Mais l'évolution
des divers idiomes a largement dépendu de l'influence des
substrats qu'ils ont recouverts. Le Grec a gardé des affinités avec
l'Indo-Iranien (surtout avec l'Iranien) parce que les deux
groupes sont restés en contact dans la région nord-pontique à
l'époque de Maykop. Il a, ensuite subi une forte influence du
substrat «méditerranéen». Les Proto-Germains ont beaucoup
moins reçu de leurs prédécesseurs et les Proto-Baltes restés
presque indemnes de toute influence ont gardé les caractères
particuliers des Proto-Indo-Européens.
Ce tableau cohérent de l'évolution des peuples européens est
rendu plus complexe si l'on veut y introduire le phénomène
« campaniforme». Même si l'on place en Europe centrale
l'origine des petits groupes d'archers et de métallurgistes qui ont
laissé leurs tombes et leur poterie de l'Irlande à l'Ibérie et à la
Sicile il est difficile de voir dans les auteurs des « Bell-Beakers »
des Indo-Européens. Ce groupe, racialement homogène, s'est
cependant mêlé aux populations qu'il a rencontrées sur sa route.
Des Pays-Bas à la Bohême les « Campaniformes » ont été
assimilés par les Indo-Européens de la « poterie cordée » et de la « hache
de combat» et ont joué un rôle dans la première phase de l'indo-
européanisation des Iles Britanniques.
La relative individualisation des divers groupes des Indo-
Européens d'Europe vers le milieu du 3e millénaire a encouragé
de bons auteurs à placer sur la carte du continent à cette époque
les ancêtres des peuples «historiques». Il est bien probable que
les Proto-Celtes et les Proto-Italiques voisinaient alors en Europe
centrale et ont un lien avec la civilisation d'Unetice. Mais la Ein-
zelgràberkultur correspond-t'elle aux Proto-Germains et Fatja-
novo aux Proto-Baltes ? Il faudra sans doute de nouvelles
découvertes pour pouvoir conclure.

Les Indo-Européens de l'Age du Bronze (2500-1200) : la «Hùgelgrà-


berkultur ».
Dans la basse vallée du Danube et dans les Balkans les
éléments « kourganes » installés à Cernavoda III, CoÇofeni et Kara-
novo ont peu à peu fusionné avec les populations locales. Mais
les tribus venues des steppes ont été renforcées aux siècles
suivants par de nouveaux groupes issus de la civilisation des «
Catacombes » dont Maykop a été le grand centre au milieu du
3e millénaire. Deux fortes poussées, que l'on peut dater de
ca 2700 et ca 2450 ont entraîné leurs guerriers nomades dans
l'ouest des Balkans (civilisation de Vucedol, 2900-2600) et jus-

Bulletin Budé 2
1» J. FREU
qu'à la côte de l'Adriatique (Hvar, Korcula). De là certains
éléments ont gagné la Grèce (catacombe de Hagios Marnas en
Chacidique, trouvailles de «haches de combat», poteries
cordées... à Athènes, Corinthe, Zygouriès...), la Crète (double-
haches et poterie de type Vuèedol), l'Italie du sud (Bari,
Tarente, Paestum...), la Sardaigne, Malte et même Chypre
(Kalopsidha) et la Palestine. Ces mouvements expliquent la
destruction de Troie II. 5 et de nombreux sites anatoliens
(2700-2400).
Mais en Europe du nord et en Europe centrale le
développement de sociétés indo-européennes converties à l'économie
agricole a été beaucoup plus tranquille et régulier. Dans toute la
région des Karpathes et en Bohême l'exploitation des ressources
minières a joué un rôle prépondérant dans la naissance d'une
brillante civilisation du Bronze : cuivre de Slovaquie, or de
Transylvanie, étain de Bohême qui ont alimenté un commerce
actif le long de la « route » qu'empruntait aussi l'ambre de la
Baltique. La naissance d'un «marché» européen a été favorisé par
l'emploi, de plus en plus fréquent de chariots attelés, tirés par des
bovins, puis des chevaux. A la fin du 3e millénaire et au début du
second la mise au point d'un char léger donnera une arme
redoutable aux éleveurs de chevaux, gens du Proche-Orient et Indo-
Européens, et fera du « bellator eqvos » l'animal de guerre par
excellence.
Le grand centre de la civilisation du Bronze en Europe
centrale, Unetice, au sud de Prague a donné son nom à un vaste
ensemble s'étendant sur la Bohême et la Moravie, la Basse-
Autriche, la Saxe, la Thuringe et la Silésie. Les dates fournies
par les sites les plus anciens s'échelonnent de 2400 à 1900 et des
liens évidents unissent l'Uneticien et la civilisation plus ancienne
des «Cordées» (haches de combat), en particulier le groupe de
Marschwitz en Silésie et les « Campaniformes » de Moravie.
Leur métallurgie a plus particulièrement imité les techniques
du complexe de Nitra en Slovaquie (2500-2000). Les recherches
récentes faites en Tchécoslovaquie insistent sur le rôle de la
«poterie cordée» dans la formation de l'Uneticien initial. En
Petite Pologne et en Slovaquie le groupe Mierzanowice-Nitra-
Kostany plonge lui-même ses racines dans le complexe « épi-
cordé » de Ch^opice-Vesele. Il n'y a donc pas eu de large
migration en Europe centrale au début de l'Age du Bronze. Ce sont les
Indo-Européens du groupe occidental, eux-mêmes en partie
descendants des Proto-Indo-Européens de la civilisation des
« amphores globulaires » qui, ayant assimilé les indigènes agricul-
L'ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 19
teurs et métallurgistes des pays Karpatho-Danubiens, ont enrichi
les techniques de la culture « cordée » et l'ont transformée en un
véritable Age du Bronze. L'époque du Bronze Moyen (2000-
1600) a d'ailleurs été marquée par un morcellement des groupes
danubiens. Loin d'être isolée la civilisation d'Unetice qui dans sa
phase finale a été contemporaine de Mycènes, entre dans un
ensemble plus vaste de civilisations apparentées : Straubing en
Bavière, Adlerberg en Rhénanie, Glina-Schneckenberg en
Muntenie-Olténie, Perjamos dans la vallée du Mures, Otomani
en Transylvanie, Tei en Valaquie, Toszeg en Hongrie
orientale... Partout des «tells» sont la preuve de la longue durée
d'occupation des divers sites. Des chevaux et des bovins, des
chars aux roues munies de rayons, des vases à vernis métalliques
et de grandes quantités d'objets de métal ont été enterrés dans
des tombes sous tumulus, parfois avec cairn ou cercle de pierres.
Certaines, très riches, abritaient des «princes» et leurs trésors:
barres et lingots, torques, armes et en particulier «hallebardes»,
bijoux d'or et restes de sacrifices animaux et humains (Leky
Maie, Helmsdorf, Leubingen, Straubing).
Vers le milieu du second millénaire, alors que les centres
urbains de la Crète et de la Grèce développent leurs relations
commerciales et « diplomatiques » avec les pays de la
Méditerranée orientale, une nouvelle génération de tombes kourganes est
apparue dans les steppes, les «Timber Graves» (Srubnaya, type
Sabatinovka). Cette évolution des traditions funéraires a
coïncidé avec une forte poussée de semi-nomades en direction du
delta du Danube. L'arrivée de ces nouveaux éléments a obligé les
Indo-Européens sédentaires de Sarata-Monteoru à fortifier puis
à abandonner leurs villages. Comme lors des vagues précédentes
une économie pastorale va prédominer. Les bourgades
permanentes sont remplacées par des sites temporaires, les Zolnicki,
aux constructions de clayonnage et de torchis, avec foyer central.
La « civilisation de Noua » a mis fin brutalement au groupe
Otomani-Monteoru de Transylvanie. Cette même «culture» de
pasteurs guerriers, baptisée Coslogeni en Muntenie et en
Dobruja, s'est avancée vers le sud, à travers la Bulgarie, de 1350
à 1200 environ (groupe Ziminicea-Plovdiv). Elle y a réintroduit
une économie fondée sur l'élevage transhumant.
La zone du bas-Danube et la vallée de la Morava serbe ont été
le point de départ des « barbares » apparentés à ces tribus qui ont
répandu leur poterie grossière dans de nombreux sites grecs et à
Troie VII b.
A Corinthe, Mycènes, Tirynthe, en Attique, en Eubée et en
20 J. FREU
Achaïe (Ageira), ces tessons étrangers à l'art mycénien (type de
Mediana) ont été retrouvés dans des niveaux archéologiques de
l'extrême fin de l'Helladique Récent III b ou du tout début du
HR III c (ca 1200-1190).
Nous avons là, malgré les hypothèses récentes faisant des
« Doriens » le petit peuple de Mycènes et l'acteur d'une «
révolution sociale» qui aurait ruiné le système palatial, la preuve
tangible des destructions opérées par les « peuples du nord et de la
mer » dont les expéditions ont ravagé les Balkans et le Proche-
Orient jusqu'aux frontières de l'Egypte, au tournant du XIIIe et
du XIIe siècles avant notre ère. Et ceci quelles que soient les
circonstances, famines, révoltes, excès de centralisation, défaillance
des princes, qu'on peut avancer pour expliquer que le monde
mycénien, l'empire hittite et les riches cités de la côte de Canaan
aient été incapables de résister à des hordes bien armées mais peu
nombreuses.
L'étude des événements survenus dans les pays de «grande
civilisation» à l'époque du Bronze Récent est incomplète si l'on
ne tient pas compte de l'évolution du vaste hinterland situé au
nord des Balkans, dans la zone karpatho-danubienne devenue un
foyer secondaire de dispersion des Indo-Européens. Le
développement des centres métallurgiques de cette région a alors atteint
un niveau technique remarquable avec le passage des procédés
de moulage à ceux de la forge des objets de bronze et de fer. Les
armes du Bronze Moyen, en particulier les haches à trou
d'enmanchement toujours en usage vont être concurrencées par
de nouveaux modèles, en particulier les épées longues, dotées
d'une poignée à collet qui remplacent les dagues. Cette
révolution de l'armement a imposé le port d'armure pectorale pour
protéger la poitrine des combattants. La demande venant du
« marché » mycénien a stimulé leur fabrication. L'exemple le plus
ancien de telles « armures » a été trouvé dans la tombe royale de
Caka en Slovaquie. Certains modèles trouvés en Grèce (épées de
type Ha à Mycènes, Cos, Naxos) ont sans doute appartenu à
des mercenaires barbares recrutés dans le nord par les rois de
Mycènes.
Les troubles de la fin de l'Age du Bronze ont donc eu pour
arrière plan des mouvements plus amples qui ont abouti à
l'installation dans leurs « territoires historiques » d'une vague dTndo-
Européens appartenant au groupe méridional, les Thraces (que
les traditions associent à la destruction du monde mycénien), les
Daces et les Illyriens, sans doute très proches à l'origine. En
Anatolie l'arrivée des Phrygiens et des Proto-Arméniens, qui
sera suivie, au nord-ouest de la péninsule, par celle de tribus
thraces, se rattache à ce mouvement.
L'ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 21
Mais tous ces « glissements » de peuples ont été étalés sur
plusieurs siècles et ont revêtu des formes complexes : les Philistins,
sans doute originaires des Balkans ont été installés comme
mercenaires sur la côte de Palestine par leur vainqueur, le pharaon
Ramsès III, après être passés par la Crète et probablement
Chypre. Au début du XIIe siècle ni les Doriens ni les Phrygiens
ne sont identifiables parmi les « peuples » que nous font connaître
les textes hittites, ougaritiques et égyptiens : Lukka, Shardanes,
Shikala, Tursha, Ekwesh, Philistins... Doriens et Phrygiens ont
fait partie d'une seconde vague, celle que la légende grecque a
appelé le «retour des Héraclides», qu'on peut dater d'un siècle
plus tard environ.

Le Bronze Final et les « Champs d'urnes ».


Dans le nord et le centre de l'Europe une grande prospérité a
régné pendant toute la période du Bronze Moyen (Montelius I-
III dans les pays Scandinaves et en Germanie du nord ; « reine
Bronzezeit » en Germanie centrale et méridionale). Dans le nord
les sépultures groupées en allignements ou en « champs de
tumulus » ont conservé un riche équipement : armes pour les hommes,
bijoux, d'or souvent, pour les femmes. Les tombes et les
tourbières nous ont restitué des vêtements et des chariots votifs (Skal-
lerup) ; celui de Trundholm (Seeland) porte un disque solaire et
est tiré par un cheval. Le commerce de l'ambre explique les
importations de bronzes d'Unetice et d'autres produits venus du
sud. Le calme et la prospérité des sociétés nordiques ont continué
au Bronze Récent, et cette situation a favorisé la consolidation du
groupe des Proto-Germains. En Germanie centrale, en Bavière
et en Alsace les tumulus se sont multiplié à partir de 1500 avant
J.-C. environ (Locham près de Munich ; Haguenau en Alsace du
nord). L'adoption de la pratique de l'incinération, au Bronze
final, ne brisera pas la continuité des traditions des « peuples des
tumulus». L'expansion à travers la France de groupes
apparentés permet de penser que cette région a été l'un des centres de
dispersion des Proto-Celtes.
C'est cependant la zone danubienne qui a joué le rôle le plus
important dans les changements survenus entre le début du
Bronze Récent (ici daté du XIIIe siècle) et le véritable Age du Fer
(1200 en Grèce et en Orient, 700 en Europe continentale). Cette
période correspond aux Bronze C/D et au Hallstatt A de Rei-
necke. Elle a été le théâtre de nouveaux bouleversements et
d'une reprise des mouvements de peuples à grande échelle. Elle a
largement contribué à l'indo-européanisation des marges
occidentales et méridionales du continent européen.
22 J. FREU
Comme à l'époque des haches de combat, un fait culturel
important donne une grande unité aux nombreuses « cultures »
définies par les archéologues. L'incinération, sans faire
disparaître complètement la pratique de l'inhumation dans des tombes
individuelles, devient prépondérante. Les cendres recueillies
dans des urnes fermées par un couvercle ou par un vase renversé,
certaines en forme de hutte ou de maison, étaient accompagnées
d'offrandes funéraires, souvent très riches. Les urnes étaient
enterrées dans de vastes cimetières, les «champs d'urnes» qui
ont donné leur nom (Urnefields, Urnenfelder) à cette civilisation
du Bronze final européen.
Les deux rites de l'inhumation et de l'incinération ont, en fait,
toujours coexisté chez les Indo-Européens. G. Dumézil a montré
que les deux grandes pratiques funéraires correspondent à deux
conceptions de la mort qui ne s'excluent pas. Selon les groupes
sociaux et les époques, inhumation ou incinération ont pu
prédominer à tour de rôle. Le renouveau de l'idéal aristocratique et de
la mobilité de certains groupes (ver sacrum) a peut-être favorisé
la multiplication des urnes funéraires à la fin de l'âge du Bronze
et au début de l'Age du Fer.
Au XIIIe siècle avant notre ère les mouvements des peuples des
steppes ont surtout affecté la Moldavie et la haute vallée de la
Tisza mettant fin brutalement aux civilisations de Monteoru et
de Tôszeg. Mais les groupes d'Otomani dans la plaine hongroise
et de Wietenberg-Otomani en Transylvanie ont poursuivi leur
existence jusqu'à l'époque du Hallstatt A et conservé le mode
d'inhumation sous tumulus. Dans cette région il y aura par la
suite coexistence des deux pratiques funéraires.
Mais on constate à la même époque l'apparition des premiers
« urnfields » en Basse-Autriche (Baierdorf), en Slovaquie et
Moravie (Velatice), dans la Serbie du nord et en Croatie (Vat-
tina, Brdo) alors que les groupes installés en Slavonie (Glasinac),
en Herzégovine et en Albanie continuent à pratiquer l'antique
inhumation sous tumulus (barrow). Cette période initiale des
champs d'urnes est aussi représentée plus à l'ouest par le
complexe de Riegsee en Haute-Bavière dont les poignards ou les
épées à soie plate et à bords relevés sont très proches de ceux
retrouvés dans le « terramare » de Peschiera en Italie du nord ; et
par le groupe de Mels-Rixheim en Rhénanie et en Suisse dont la
longue rapière caractéristique (type de Rixheim) a été adoptée
par de nombreuses tribus issues des «Urnenfelder», en
Allemagne du sud et en France. Mais c'est en Hongrie que la
continuité avec l'âge des tumulus a été la plus grande, dans les nécro-
L'ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 23
pôles et dans l'architecture des villages fortifiés (longue épée, à
poignée richement décorée, de type Liptov).
Les progrès de la métallurgie ont eu alors de grandes
conséquences pour la production agricole en permettant l'utilisation
de charrues à socle de bronze et de fer et donc l'élargissement des
zones cultivées. Il en est résulté une forte densification de la
population et la possibilité d'assurer la subsistance de nombreux
artisans à plein temps, forgerons en premier lieu. Le nombre de
trésors de cet âge trouvés en Transylvanie et en Hongrie est
étonnant : dans la zone située entre les Karpathes et le Danube 20000
des 25000 objets de métal (surtout bronze) appartiennent au
Bronze final (Hallstatt A/B). Cinq des soixante-dix trésors de
Transylvanie ont fourni à eux seuls quatre tonnes de métal dont
trois cents kilos d'étain pur. Les chefs hallstattiens ont utilisé
leurs chars et ce nouvel armement pour donner un nouvel impé-
tus à la vieille tradition des migrations belliqueuses qui se
prolongeront en pays gaulois et en Germanie jusqu'à la fin de
l'Antiquité.
L'expansion des champs d'urnes a donc été, en grande partie
la conséquence de mouvements de peuple qui dans l'ouest de
l'Europe se confondent certainement avec l'avancée des tribus
celtiques (de la première ou de la seconde vague?). On peut
distinguer les groupes du Bas-Rhin et des Pays-Bas (Biez, Brabant),
celui, ancien, de la France de l'est (Audincourt), et ceux, plus
récents du centre et du sud de la France (Pougues-les-Eaux,
Nièvre ; Courtavant, Aube). A la fin de cette période et au début
du Fer I (750/700) des tribus celtes ont passé les Pyrénées et
occupé le Catalogne, inaugurant ainsi le peuplement
indoeuropéen de la péninsule ibérique.
Dans les régions nordiques il n'y a pas eu de bouleversements
comparables et la seule grande nouveauté a été l'adoption du rite
de l'incinération, sans doute sous l'influence et parfois la
pression des peuples proto-celtes installés plus au sud. En Lusace, au
contraire un fort contingent des « Urnfelder » a prospéré pendant
une longue période (Lauzitz A-B-C-D). Ses larges urnes à panse
biconique, au col droit, décorées de mamelons et de rainures
concentriques rappellent le style des poteries « mamelonnées » de
l'est de la France. On a souvent rattaché ce groupe lusatien aux
Illyriens mais la thèse pan-illyrienne a été abandonnée à la suite
des critiques pertinentes de Milovjcic et d'autres. Les plus
récents travaux tendent à rapprocher les Illyriens de leurs voisins
balkaniques, Daces et Thraces et à les placer, avec les Grecs, les
Phrygiens et les Arméniens dans l'ensemble des « Indo-
24 J. FREU
Européens méridionaux». Il vaut donc mieux rechercher leurs
origines dans les mouvements qui ont affecté la région du Bas-
Danube et des Balkans au Bronze final et au Fer I (1300-800). Il
reste cependant possible que certains « Hallstattiens orientaux »
soient des Illyriens et non des Celtes.

Les Iles Britanniques.


Elles ont été l'une des provinces les plus brillantes de la
civilisation néolithique de l'Occident atlantique, qui a été, dans tous
ses aspects, une vivante antithèse de la culture du peuple des
steppes proto-indo-européen. Les progrès lents et réguliers des
techniques, agricoles au premier chef, expliquent le passage du
Néolithique I des premiers fermiers du Wessex (4000-3500) au
Néolithique II de Windmill Hill (Stonehenge I) qui a maintenu
sans changements la pratique des enterrements collectifs sous de
longs tumulus («long barrows»). Un grand changement s'est
produit à l'Age du Bronze A (Stonehenge II; 2600-2000), avec
l'arrivée des « Campaniformes. Les guerriers qui fabriquaient
cette céramique étaient d'excellents archers, portant des
«brassards de protection » perforés aux quatre angles et décorés
d'un V. Ils étaient armés de dagues sans rivets et, souvent de
haches de combat. Leur mobilité en avait fait des intermédiaires
efficaces et des commerçants habiles. Petite aristocratie mobile,
ils ont, en Europe occidentale comme en Europe centrale,
enterré leurs morts dans de petits cimetières dont l'originalité
tient à la fois au matériel qui a été découvert et au caractère
homogène des «habitants», presque tous brachycéphales. Les
« Bell-Beakers » se sont pourtant mêlés aux populations
rencontrées sur leur route. En Moravie ils ont adopté la coutume de la
crémation. En Occident (Espane, Bretagne), ils ont parfois
enterré leurs morts dans d'anciens mégalithes. En Grande-
Bretagne et en Irlande ils ont introduit l'usage des tombes
individuelles ou familiales. Ils ont favorisé le pastoralisme et la culture
de l'orge aux dépens de celle du blé. Plusieurs groupes
campaniformes peuvent être distinguées dans les îles britanniques, qui
correspondent à cour sûr à des vagues successives d'arrivants.
Les « Beakers » B 1 ont amené des vases décorées de traits
disposés en bandes simples et présentant le profil des campaniformes
pan-européens. Le groupe B3 venu plus tard de Rhénanie
utilisait la technique de l'impression de cordes spiralées. Ensuite sont
arrivés les Bell Beakers angulaires C originaires des Pays-Bas
(150 tombes en Veluwe). Mais le groupe A, le plus important a
introduit une céramique très proche par le décor et le profil de la
L'ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 25
poterie cordée. Le peuple « Beaker A» dont les origines sont, à
l'évidence, celles d'une minorité de Campaniformes assimilés en
Europe continentale par les tribus des « Haches de combat » et de
la poterie «cordée», a été le premier responsable de l'indo-
européanisation de l'archipel britannique. Il a sans doute été le
créateur de Stonehenge II et d'Avebury (North Wilts). Il est
difficile de dire s'il s'agissait de Proto-Indo-Européens ou de
véritables «Indo-Européens occidentaux». Au cours du XXIe siècle
une aristocratie guerrière d'origine différente a remplacé les
Campaniformes et a fondé la civilisation de Wessex (2000-1500)
indiscutablement indo-européenne (Stonehenge III). Les corps
ou les cendres des défunts ont été enterrés avec d'énormes
richesses : coupes d'or, perles et diques d'ambre, dagues
triangulaires, haches de combat; disques à bordure d'or des sépultures
féminines. Une civilisation comparable a fleuri en Bretagne à la
même époque. Dans les deux cas l'équipement révèle une forte
influence d'Unetice, en particulier du groupe Saale-Warta. C'est
sur cette base que les «Food Vessels», créés en Angleterre, ont
été introduits en Irlande par des envahisseurs. Dans les deux îles
l'économie est restée pastorale de façon prédominante. Les
échanges se sont développés dans les deux sens : des hallebardes
et les haches décorées irlandaises ont été importées en Grande-
Bretagne et sur le continent.
L'absence de preuves archéologiques indiscutables d'une
« grande invasion » qui aurait bouleversé ensuite les îles
britanniques pendant le Bronze récent, les périodes de Hallstatt et de la
Tène a amené certains spécialistes comme C. Hawkes, P. Har-
bison, M. Herity et autres à reculer à cette haute époque les
débuts de la « celtisation » des îles britanniques. En Irlande on a
retrouvé peu de vases campaniformes mais l'arrivée des porteurs
de la « Food Vessel » a été accompagnée de nouveautés
caractéristiques vers 2100/2000 avant J.-C. : élevage des chevaux, usage
des urnes, des brassards d'archer, des boutons perforés en V, des
alênes à trou central, des disques d'or, toutes choses dont on peut
retrouver les origines dans les groupes campaniformes de
Grande-Bretagne et du continent et même à Vucedol. Si l'on
admet cette idée de la « cumulative celticity » il faut attribuer à
des populations proto-celtes la civilisation de Wessex et celle des
tumulus du Bronze Ancien armoricain. Ces Proto-Celtes
devraient aussi se confondre avec les Goidels dont l'idiome, plus
archaïque, avait conservé le «K», passé au «P» en «britonique
après la mutation consonantique.
Il faut cependant remarquer que, même s'ils ont été de
moindre ampleur, des mouvements de peuples ont affecté les îles
26 J. FREU
britanniques après le début du deuxième millénaire. P. Harbi-
son admet que des contingents plus ou moins importants ont
débarqué en Grande-Bretagne et en Irlande à l'époque des urn-
fields, venant sans doute de la basse vallée du Rhin et des Pays-
Bas, quels que soient les problèmes posés par la position
chronologique réciproque des champs d'urnes d'Hilversum et de ceux
de l'Angleterre méridionale. S'il s'agit d'une seconde vague
celtique, il est certain qu'elle a favorisé dans cette région le
développement d'une agriculture intensive et fait reculer le pastoralisme
jusque là dominant (phase Deverel-Rimbury, XIIe-IXe siècles).
Cette période a été celle des « hill forts » dont la multiplication a
été l'une des caractéristiques de la phase de Dowris (800-500).
Le livre des Conquêtes (Leabhar na Gabhala) n'est qu'une
tardive compilation irlandaise du XIe siècle mais elle a conservé le
souvenir d'une série d'invasions, cinq en tout, dont certaines, les
« Fir Bolg » et les « Fir Domnain » représentent les Belges et au
moins une tribu britonique (comparer les Dumnonii de Cor-
nouailles). L'ordre adopté par l'épopée irlandaise est
invraisemblable mais la persistance de courants migratoire ayant apporté
pendant des siècles de nouvelles strates de populations celtiques
dans l'île est indéniable aux époques de Hallstatt et de la Tène.
Les influences hailstattiennes ont été peu importantes dans
l'archipel. On peut difficilement attribuer aux Celtes du
Hallstatt C/D le peuplement «gaulois» des deux grandes îles.
Les témoignages archéologiques et celui de César montrent que
l'arrivée des tribus belges (Cantii, Trinobantes, Catuvellauni,
Durotriges, Atrebates), dernière étape de la celtisation, a
correspondu à l'âge de la Tène et s'est poursuivi jusqu'à la conquête
romaine (450-50 avant J.-C).

L 'Italie et les peuples italiques.


En Italie du nord la civilisation de Remedello caractérisée par
ses tombes individuelles renfermant des squelettes en position
repliée, ses haches de combat, ses dagues rhomboïdales, a
correspondu à une avance vers le sud-ouest des Proto-Indo-Européens
du « common european Horizon», proches des groupes de
Mondsee et d'Attersee. A la fin de cette période quelques
Campaniformes ont parcouru la plaine padane. Les trois tombes de
Brescia associent la poterie de Remedello, les haches de combat,
les hallebardes et les «bell beakers». L'extension du système
commercial danubien en Italie du nord a favorisé la naissance de
l'ère brillante du Bronze II qui inaugure l'âge des palafittes
(« terramares ») dont l'usage persistant durera jusqu'au Bronze
L'ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 27
Récent. A. Lagazzi, Ledro, Barche de Solferino, Polada, les
boutons décorés en V et les brassards d'archers ont précédé la
formation des tells. Les Campaniformes indo-européanisés dont
la mobilité était liée à une économie pastorale ont fait place à des
villageois sédentaires qui ont reconstruit leurs bourgades sur
place, pendant des générations, ce qui explique la formation de
véritables tells. Les charrues tirées à deux ou quatre bœufs sont
du même type que celles représentées sur les rochers du mont
Bégo et de la vallée des Merveilles. Les chars étaient d'usage
courant et on a retrouvé le modèle de l'un d'eux bien conservé à
Mercurago près d'Ancône (ca 1500). Les «trésors» de la phase
ancienne contiennent des dagues, des torques, des hallebardes,
des fibules proches des modèles d'Unetice. A Polada la poterie
est de tradition Remedello mais à Lagazzi, les potiers ont donné
à leurs vases des anses d'une ampleur inhabituelle et ce modèle
très populaire s'est répandu dans toute la péninsule. Il semble
donc que la période des « terramares » classiques corresponde à
l'uneticien récent et au «ToszegB» de la plaine hongroise
(ca 1500-1200).
En Italie péninsulaire la « civilisation apennine » qui a succédé
à Rinaldone et à Gaudo a subi, elle aussi des influences
nordiques. Sa poterie aux anses complexes, imitée de modèles de
bois, décorée d'incisions formant des spirales et des méandres est
proche de la céramique de la civilisation «alpine» de Vucedol.
Les armes de métal, haches de combat, dagues de «Peschiera»
qui sont apparentées aux modèles de l'Europe centrale sont
restés en usage jusqu'à l'arrivée des Mycéniens sur la côte sud de la
péninsule (Punto del Tonno près de Tarente). Les cimetières à
incinération sont alors nombreux, surtout dans la zone des terra-
mares (Castellazzo). Les peuples des pays de civilisation
apennine ont sont doute conservé longtemps un « fond
méditerranéen » prédominant qui a absorbé les éléments
proto-indoeuropéens des vagues n° 2 et n° 3. Mais la plaine du Pô semble
définitivement rattachée à l'Europe indo-européenne au Bronze
Moyen. Faut-il voir dans ses habitants les premiers Italiques?
L'analyse linguistique a montré que Latins, Venètes et Sicules
parlaient des dialectes archaïques alors que les Osques et les
Ombriens avaient des langues plus évoluées. La différence entre
Italiques I et Italiques II (Ombro-Sabelliens) semblent avoir été
du même ordre que celle qui distinguait « Goidels » (Irlandais) et
Celtes britoniques du continent et de Grande-Bretagne.
Mais les mouvements observés au Bronze Récent et au début
de l'Age du Fer montrent que la mise en place des divers
dialectes italiques a été le résultat de phénomènes complexes, parmi
28 J. FREU
lesquels il faut compter l'arrivée d'éléments « anatoliens »
(Tyrrhènes/Étrusques) sur la côte ouest et d'Illyriens (Picéniens,
Peucétiens, Messapiens, Choniens) sur la côte de l'Adriatique.
La tradition terramaricole s'est maintenue mais en se
transformant profondément. Champs d'urnes et fortifications des sites
habités sont les grandes novations du Bronze Récent. Elles
correspondent à une poussée venant de la région danubienne et
suivant la voie de la Drave et de la Save au XIIe et au XIe siècles. Si
l'on admet que les Latins ont fait partie de la première vague
arrivée à cette époque, les terramares du Bronze Moyen doivent
être attribués à une couche plus ancienne de Proto-Indo-
Européens ou plutôt d 'Indo-Européens du « gemeineuropàische
Horizont». Les Ligures sont alors les meilleurs candidats au rôle
de créateurs des premières sociétés indo-européennes d'Italie. De
nombreuses légendes semblent le confirmer.
La civilisation villanovienne qui a de grandes affinités avec
celles des tumulus et de Hallstatt a fleuri aux Xe et IXe siècles
mais une tradition recueillie par Caton l'Ancien (Pline, NH 111,
114) fixait en 1 134 avant notre ère la fondation par les Ombriens
de la ville d'Ameria. Or ce sont les Ombriens que les Étrusques
ont refoulé au cours de leurs conquêtes en Italie centrale et dans
l'est de la plaine padane, jusqu'aux frontières des Venètes de la
civilisation d'Esté. Il est donc probable que les mouvements des
peuples italiques ont été contemporains des glissements observés
dans les Balkans et en Grèce à la même époque. Les « Villano-
viens » ont associés leurs champs d'urnes aux derniers terramares
(Terramare II b, Benacci I) et ont refoulé les Ligures vers
l'ouest (civilisation de Golasecca), alors que les Venètes,
auxquels ils faut adjoindre leurs frères de langue les Liburnes
occupaient la Vénétie. Latins et Sicules ont poussé vers le sud, le long
de la côte de la Tyrrhénienne et de la vallée du Tibre, alors que
les Sabelliens se frayaient un chemin jusqu'au Brutium par les
vallées et les cols de la chaîne apennine.
L'arrivée de groupes venant de la Méditerranée orientale et de
l'Egée a joué un rôle décisif dans le peuplement des îles (Sicile,
Sardaigne, Corse). Les textes égyptiens et ougaritiques qui
parlent de certains « peuples du nord et de la mer »
(Shikila/Shekelesh, Shardanes, Tursha/Teresh) et la tradition
rapportée par Hérodote sur l'origine lydienne des Étrusques
semblent confirmés par les trouvailles archéologiques et les
recherches philologiques qui tendent à placer l'étrusque parmi
les langues indo-européennes de type II, c'est-à-dire les langues
anatoliennes (hittite, lycien, lydien. . .). M. Lejeune a montré que
les inscriptions des Élymes de Segeste en Sicile occidentale nous
L'ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 29
révélaient une nouvelle langue italique. Or Thucydide en faisait
des Troyens ayant fui l'Asie Mineure (Thuc. VI, 2), et leur nom
peut être rapproché de celui des Solymes de Lycie. Hellanicos, de
son côté (Denys d'Halicarnasse I, 22) voyait en eux des Italiotes
chassés du sud de la péninsule par les OEnotriens. Le savant
commentateur des inscriptions élymes admet ajuste titre que les
deux renseignements ne sont pas contradictoires. On peut
retrouver les traces du « substrat égéen » proto-élyme dans
quelques hydronymes (Krimissos, Telmessos, Helbesus) et an-
throponymes (Atis, Doa). Il a été recouvert par la strate des
noms italiques (Atros, Botulos, Lepanos...). Cette brillante
démonstration laisse pendante la question de savoir à quelle
population a appartenu « le groupe dominant » qui a organisé la
nation élyme. L'exemple des Etrusques semble favoriser
l'élément d'origine anatolienne lié aux « sea-raiders », mais en
Toscane c'est la langue des Tursha/Tyrsènes/Tyrrhènes qui a
éliminé celles des Ombriens conquis.
La fin de l'Age du Bronze et les débuts de l'Age du Fer ont
donné à l'Italie le cadre «ethnique» et linguistique qu'elle a
gardé jusqu'à l'époque de sa «latinisation» totale. Celle-ci sera
tardive en pays sabellien et dans les villes grecques de la « Grande
Hellade » et de la Sicile. Les premiers Italiques qui ont abordé la
péninsule, encore proches des Proto-Celtes, et qui ont créé la
civilisation de Villanova étaient originaires d'Europe centrale.
Leurs urnes biconiques ont leurs exacts pendants dans les urnes
biconiques à large panse et haut bec décoré de festons qui ont
reçu le nom de « type de Villanova » et qui caractérisent les
groupes de Lapus (région du Crisana-Maramures en Transyl
vanie), de Pesica-Bodda (nord Banat, héritier des «urnfields» de
Vattina), Gava (vallée du Cric et Banat). Les ancêtres des Latins
ont appartenu à la phase la plus ancienne de ce mouvement et
ont d'abord occupé, avec les Sicules, certains terramares pa-
dans. Ils ont ensuite glissé vers le sud pour s'établir dans le La-
tium où ils ont amené leurs urnes-cabanes, leurs urnes
fermées par un casque muni d'un apex, leurs dolia funéraires, leurs
vases mamelonnés, leurs épées à languette, leurs épingles à
anneaux. . .

La Gaule et l'Espagne : les Celtes.

La région atlantique de l'Europe, des îles britanniques à la


péninsule ibérique, a été le cadre d'une très brillante civilisation
néolithique et mégalithique qui a été enrichie à l'Age du Cuivre
par des apports méditerranéens sur la côte espagnole du Levant.
30 J. FREU
A la fin du 3e millénaire une métallurgie du cuivre
particulièrement riche a fleuri en Armonique et en Languedoc (Font-
bouisse). Dans cette dernière région des changements
dramatiques ont accompagné les mouvements migratoires que l'Europe
centrale et balkanique ont connu à la même époque mais qui,
pour la première fois vont affecter l'Europe occidentale, Gaule et
îles britanniques. A Fontbouisse, J. Arnal a montré que les
indigènes ont cherché à faire face à la menace en élevant un système
complexe de fortifications de type égéen, sans doute en faisant
appel à des «spécialistes» originaires de l'Egée. Mais cette
précaution défensive a été vaine et tous les forts de la région ont été
incendiés, les stèles, où s'inscrivaient les symboles des croyances
de la population, brisées, les corps abandonnés sur place.
Les envahisseurs peu nombreux n'ont laissé que peu de traces ;
seules leurs tombes et leurs armes témoignent de leur passage
(ca 1900 avant J.-C). Parfois associés aux porteurs de la
céramique « campaniforme », ils les ont en général précédés et
appartiennent donc à un groupe distinct, sans doute apparenté aux
peuples de la «hache de combat», peut-être ceux de la culture
d'Auvernier (Suisse). La pratique des tombes individuelles les
distingue des Campaniformes qui ont volontiers utilisé les
tombes collectives mégalithiques.
A la même époque un peuple parent a mis fin à la civilisation
des mégalithes dans une grande partie de la Bretagne : les tombes
individuelles sous tumulus remplacent les sépultures collectives.
Certaines sont très riches, preuve de l'essor d'une société
hiérarchisée et guerrière de type indo-européen. Le «caveau » de Ker-
noven (Plouvorn, Finistère) a 50 mètres de diamètre et 6 mètres
de hauteur. On a retrouvé dans les tombes qui ont échappé au
pillage des haches, des poignards triangulaires, des épingles
d'argent, de nombreux bijoux et des lunules d'or irlandaises
ainsi que de l'ambre. Cette civilisation «armoricaine» présente
de nombreux traits commun avec celle du Wessex (2000-1500) et
a entretenu d'activés relations avec l'Angleterre et l'Irlande.
Comme dans le cas de l'archipel il semble difficile cependant
d'appeler «Celtes» ou même «Proto-Celtes» les fondateurs des
cultures du Wessex et de l'Armorique. Il faut sans doute plutôt
les rattacher au « gemeineuropâischc Horizont » des Indo-
Européens occidentaux, encore proches de l'indivision. La
France possède en effet une série de toponymes, et en particulier
d'hydronymes, qui appartiennent à une strate préceltique et qui
sont proches de l'hydronomie «vieille européenne». Beaucoup
de termes supposés « bascoïdes » se retrouvent dans une grande
L'ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 31
partie de la vieille Europe et appartiennent à l'ancien fonds
indoeuropéen occidental.
Une civilisation de même niveau et une métallurgie
développée caractérisent aussi la région du Jura, de la Saône et du
Rhône à une date un peu plus récente (civilisation Saône-Rhône,
ca 1800-1400). Là aussi des Indo-Européens ont pratiqué la
mode de la tombe individuelle sous tumulus. Le Bronze Moyen
(1500-1200) pose un problème différent. La «civilisation des
tumulus» s'est alors répandue de l'Allemagne du sud à la
Pologne, en passant par l'Autriche et la Hongrie occidentale.
Partout l'inhumation domine. Les défunts sont enterrés avec de
riches équipements : jambières, armes, vases à bec, bijoux,
disques d'ambre, épingles à tête plate. . . Or ces bandes guerrières
qui ont laissé les témoignages de leur passage sur de vastes
surfaces ont pénétré profondément en Gaule, à une date qui rend
vraisemblable leur identification avec les Proto-Celtes en
Allemagne du sud et en France. Des «descendants» de la
culture d'Unetice (Bohême) ont occupé la Basse-Alsace de façon
exceptionnellement dense : dans la seule forêt de Haguenau
C. F. A. Schaeffer a dénombré 500 de ces «tertres funéraires».
L'économie était fondée localement sur l'élevage des porcs à la
glandée. Le mobilier funéraire comprenait de lourdes «haches à
talon » qui accompagnaient les jarres biconiques décorées
d'incisions et de cannelures, les torques, les perles d'ambre, les
bijoux... et les «cafetières» au décor surchargé.
Les gens des tumulus se sont étendus dans l'ouest jusqu'à la
côte de l'Atlantique où le groupe des Duffaits a duré longtemps
(ca 1300-1000). Cette première « celtisation » a été renforcée par
les mouvements de peuples du Bronze final (1200-750 avant
J.-C.) qui correspond au Hallstatt A/B de Reinecke. Trois
grandes vagues vont répandre en Gaule la mode des champs
d'urnes avec incinération. La première très précoce a été
contemporaine de la transition entre le Bronze Moyen et le Bronze
Récent. Elle a recouvert l'Alsace (Rixheim), la Lorraine, le Jura
et la Bourgogne (Courtavant, Aube) et se caractérise par ses
poteries noires brillantes, ses épées longues et droites. La seconde
vague a touché les mêmes régions mais a pénétré plus avant dans
le centre du Bassin Parisien (faciès Champbertrand en
Champagne). La troisième «classique», vers 900 avant notre ère, a
recouvert tout le territoire, à l'exception des côtes atlantiques
déjà occupées par des Proto-Celtes. Elle a atteint la Catalogne, ce
qui a permis à Bosch-Gimpera de démontrer que les auteurs des
tumulus étaient bien des Celtes et qu'il était impossible de re-
32 J. FREU
tarder jusqu'au Hallstatt classique ou même jusqu'à la Tène,
comme le voulaient certains spécialistes, les migrations celtiques.
Les modes de sépultures ont varié pendant cette longue
période. Les premiers champs d'urnes, vers 1200, ont coexisté
avec les tumulus et l'incinération n'a triomphé que vers 1100
sans faire disparaître l'inhumation (Gours-aux-Lions/Marolles-
sur-Seine). A la Colombine une princesse inhumée sous un
tumulus et portant de riches parures annonce, cinq siècles à
l'avance, la venue de la princesse de Vix, preuve de la
persistance des traditions gauloises et du rôle des femmes dans la
société celtique. Vers 1100-1000 la pratique de l'incinération
s'est généralisée et la densité de la population a crû, comme le
montre la multiplication des larges nécropoles. Il y a donc eu une
propension des groupes migrants à se sédentariser, malgré la
persistance des phénomènes migratoires.
Vers 800 les vieilles traditions ont repris vigueur et les tertres
funéraires sont réapparus à côté des tombes à fosse. Ils
recouvrent des inhumations aussi bien que des incinérations et sont
entourés de fossés dont les diamètres vont de 8 à 25 mètres
(Saint-Gond en Champagne).
Dans l'ouest, après un déclin relatif, l'école métallurgique
armoricaine a repris son essor et a connu sa grande époque au
VIIIe siècle. C'est alors que le véritable Age du Fer a commencé
en Europe centrale et occidentale. Sa première phase correspond
au Hallstatt «classique » (Hallstatt C/D de Reinecke, ca 750-450
et aux premiers écrits qui témoignent de la présence des Celtes en
Gaule et en Ibérie.
Mais cette identification des Celtes et des porteurs de la culture
de Hallstatt en Europe de l'ouest ne résout pas le problème de
l'ensemble de l'Europe hallstattienne. L'unité d'une grande
partie du continent a résulté, à cette époque, de l'adoption de rites
funéraires identiques de l'Aquitaine à la plaine centrale du
Danube. Ils ont correspondu à une révolution dans l'art de la
guerre et à l'apparition d'une nouvelle cavalerie armée de la
longue épée de bronze ou de fer. Les chefs hallstattiens ont eu
une prédilection pour un matériel funéraire comportant des
harnachements de leur monture, parfois le char lui-même et un
ou deux squelettes de chevaux. Les tribus formaient de petits
royaumes, ce qui explique la richesse extraordinaire de certaines
sépultures, dont les tumulus recouvraient des maisons
mortuaires aux poutres de bois, les épées, les bijoux, les vases de
bronze, les équipements équestres et quelque fois le char du
« prince ».
L'ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 33
En Bohême centrale le groupe de Bylany offre l'exemple d'un
net contraste entre les pauvres tombes à urnes où reposait la
masse populaire et les gigantesques tumuli abritant les
inhumations « royales ».
Il est difficile de ne pas rapprocher les profondes modifications
observées en Europe dans la seconde moitié du VIIIe siècle des
graves événements qui ont affecté la région des steppes et le
Proche-Orient à la même époque et qui sont bien datés par les
«Annales» des rois d'Assyrie et d'Urartu, la Bible et les textes
grecs. D'après Hérodote (Hdt. IV, 12) des nomades iraniens, les
Scythes ayant chassé les Cimmériens de leur patrie, la grande
plaine située au nord du Pont-Euxin, les avaient poursuivis au
sud du Caucase. Les Grecs avaient surtout gardé le souvenir des
ravages que les Cimmériens avaient infligés à la Lydie et aux
villes grecques d'Asie. Les annales du roi Sargon d'Assyrie sont
plus précises et fixent à l'an 714 avant J.-C. la déroute du roi
Rusa d'Urartu, que la défaite de ses troupes par les Cimmériens
contraignit au suicide.
On considère en général les Cimmériens comme des Thraces
et il est certain qu'un élément thrace subsista longtemps en
Crimée (les Tauri) ; mais les noms des chefs cimmériens que nous
connaissons sont en majorité iraniens. Quoi qu'il en soit la
seconde moitié du VIIIe siècle a été marquée par une poussée vers
l'ouest des Aryas occidentaux nomades qui ont rendu la steppe
russe à sa vocation pastorale. Cette poussée explique l'influence
exercée par les dialectes iraniens sur le « slave commun » et donc
sur toutes les langues qui en sont issues.
Les Cimmériens et des groupes scythes ont aussi pris la route
de l'ouest en remontant la vallée du Danube. On peut suivre
leurs traces grâce aux trouvailles de mors de chevaux de type
« thraco-cimmérien ». Nombreux en Roumanie, dans le Banat et
en Hongrie orientale ainsi qu'en Slovaquie, ils disparaissent plus
à l'ouest. Il est donc difficile d'identifier les chefs hallstattiens à
des princes cimmériens régnant sur des populations conquises,
illyriennes et celtes.
Mais les répercussions de ces mouvements qui avaient d'abord
affecté la steppe ont été considérables dans toute l'Europe en
favorisant l'essor d'une nouvelle aristocratie montée, combattant
à cheval ou en char grâce à son longue rapière de fer. Les
migrations des IUyriens qui avaient des origines plus anciennes ont été
accélérées, c'est au VIIIe siècle qu'ils s'installent dans leur patrie
définitive et débarquent sur la côte adriatique de l'Italie.
L'Urheimat, ou tout au moins le centre de dispersion des
Celtes aux époques des tumulus, des urnfields et de Hallstatt doit

Bulletin Budé 3
34 J. FREU
être situé en Allemagne, à l'est du Rhin et au sud du Harz, et sur
le Haut-Danube. C'est là que les toponymes celtiques sont les
plus nombreux, en particulier oronymes (Gabreta Silva, Ercynia
silva) et hydronymes (Renus, Nicer, Maenus, Raura) qui, plus
que les noms de localités forment le fonds le plus ancien de toute
toponymie. Les Fùrstengrâber des chefs hallstattiens signalent
l'avance des tribus celtiques de la Hongrie et de la Croatie à l'est
aux causses du sud du Massif central et aux plaines du sud
aquitain vers le sud-ouest. Mais la concentration des tombes à char
en Bourgogne et en Franche-Comté prouve que ses régions ont
été le cœur de la Celtique hallstattienne. Trois tombes ont été
retrouvées au pied du mont Lassois qui contrôlait le passage d'un
gué de la Haute-Seine, sur la principale route commerciale
venant de la Méditerranée. La tombe de Vix qui contenait des
œuvres d'art étrusque et grecques, en particulier un cratère de
bronze géant et le diadème d'or de la princesse qui y était
enterrée est bien daté de 500 environ. La «phase de Vix» marque la
fin de l'ère hallstattienne. Plusieurs vagues celtes ont alors
franchi les Pyrénées occidentales et peuplé une partie importante de
la péninsule, Galice et Meseta centrale en particulier.
Au milieu du Ve siècle les pays celtiques ont connu une
profonde transformation. Un nouvel armement, entre autre le sabre
droit frappant de taille et un nouveau mode de sépulture ont
remplacé les modèles précédents. Les tombes plates alignées, les
Reihengràber, signalent l'arrivée de nouvelles tribus venant
d'Allemagne du sud. Pendant deux siècles l'expansion des Celtes
de la Tène (ca 450-250) a été formidable. Des groupes ont encore
franchi les Pyrénées alors que d'autre atteignaient la côte
languedocienne, pénétraient en Provence et menaçaient Marseille
(ca 400). Peu après Boïens, Lingons, Senons, Cenomans et In-
subres enlevaient aux Étrusques une grande partie de la plaine
du Pô et l'Emilie, d'où ils allaient piller Rome. Vers l'est la
grande tribu des Boïens occupait la Bohême et des avant-gardes
s'installaient en Silésie, en « Galicie » polono-ukrainienne et en
Transylvanie.
Dans la vallée du Danube les Scordisques et d'autres «Ga-
lates » ont refoulé les Illyriens vers la montagne dinarique à la fin
du IVe siècle et sont allés piller la Macédoine et la Grèce en 281-
279. De là ils ont poussé jusqu'en Thrace et en Anatolie centrale
(Galatie d'Ancyre) où ils se fixeront.
Les Celtes ne maintiendront pas très longtemps ce « front » de
colonisation. Dès le Ve siècle les Ibères ont occupé l'Aquitaine
au sud de la Garonne et rompu toute liaison entre les Celtes
d'Espagne et leurs frères de la Gallia comata. La conquête
L'ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 35
romaine et la poussée germanique finiront par limiter à la
Celtique insulaire le territoire « gaulois » indépendant. La période de
la Tène (450-50 avant J.-C.) en Gaule et dans les îles britannique
a été celle de la « mise en place » définitive, consécutive à
l'installation des Belges, dernier ban venu de l'Outre-Rhin dans le nord
de la Gaule et le sud de l'Angleterre.

Les Germains, les Slaves et les Baltes.


On peut faire remonter les origines des Germains à la vague
indo-européenne n° 3 (3000-2800) qui a balayé la plaine nord-
européenne et la Scandinavie du sud et y a installé les peuples de
la «poterie cordée», des «haches de combat» et des «Einzelgrâ-
ber». Aucun autre mouvement de peuples extérieurs n'a ensuite
affecté cette région et les Proto-Germains qui faisaient face au
nord et à l'est à des groupes proto-finnois (et lapons) sont restés
en contact avec les peuples indo-européens occidentaux du
«common european horizon» situés à l'est et au sud-est (Proto-
Slaves et Proto-Baltes) ou au sud et au sud-ouest (Proto-Celtes).
Pendant les diverses périodes du « Bronze germanique »
(Montelius I-VI) la région côtière située au nord-est de
l'embouchure de l'Elbe et se prolongeant jusqu'à la Poméranie a été le
terminus d'une grande route commerciale, celle de l'or, de
l'ambre et de l'étain qui a été très active à l'âge du Bronze
Moyen. Les apports mycéniens ont alors enrichi la civilisation
nordique. Cette ère de prospérité et de calme a duré plus d'un
millénaire de 1800 à 500 environ. La densité de la population
était forte comme l'attestent les quelques 2000 tumulus de l'Age
du Bronze découverts au Jutland.
Après 700 environ l'influence des urnfields, surtout propagée
à partir du foyer lusatien, a répandu l'usage des urnes-maisons
puis des urnes-visages en pays germanique. Au VIe siècle
l'avance des Celtes de Thuringe a favorisé un retour partiel à
l'inhumation. A partir de cette date crémation et inhumation
seront en Scandinavie un « discriminant » religieux et social
intégré comme l'a montré G. Dumézil, à l'idéologie tripartite
indoeuropéenne.
La péjoration climatique et les transgressions marines entre
500 et 300 avant notre ère ont mis fin au brillant Âge du Bronze
nordique et poussé vers le sud des tribus germaniques, le plus
souvent originaires de Scandinavie en dernier ressort. Le
mouvement ainsi entamé durera jusqu'au VIe siècle de notre ère.
Endigué mais non brisé par la résistance du limes romain il
transformera la carte linguistique de l'Europe. L'attaque des Huns vers
36 J. FREU
375 de notre ère puis l'abandon de vastes territoires à l'est de
l'Elbe permettront aux slaves de s'y installer. Des tribus slaves
encadrées par des minorités « avares » et turques (bulgares)
occuperont à la même époque une grande partie des pays illyriens et
thraces romanisés des Balkans. Mais à l'ouest les Germains
occidentaux feront la conquête de la plus grande partie de la Grande-
Bretagne au cours des mêmes siècles.
Tous ces bouleversements qui parachèveront l'indo-européa-
nisation du continent sont très postérieurs à la formation d'un
groupe germanique différencié, définitivement séparé des autres
Indo-Européens occidentaux. Selon J. Fourquet la mutation
consonnantique caractéristique des idiomes germaniques est
parallèle et contemporaine de celle qui a affecté l'arménien vers
le milieu du 2e millénaire avant notre ère. En germanique elle a
modifié le système consonnantiques de l'indo-européen en
transformant les sonores en sourdes et les sourdes en aspirées. Mais
selon Fourquet il se serait agi d'un très long processus achevé
seulement au milieu du premier millénaire. Il serait le fait d'une
évolution banale liée à une «paresse glottale » universelle. Il est
cependant difficile de nier toute influence du substrat ou de l'ads-
trat finno-ougrien où des phénomènes comparables ont été
observés. Les migrations qui ont commencé au Ve siècle avant
J.-C. ont conduit les tribus Scandinaves à débarquer sur la côte
poméranienne entre l'embouchure de l'Oder et celle de la Vis-
tule. Skires et Bastarnes seront suivis au cours du IIIe siècle par
les Luges et les Vandales. Les Celtes refoulés sur le Bas-Rhin et
en Silésie résisteront longtemps sur une ligne de forts jalonnant le
Teutoburgerwald et la forêt de Thuringe. Vers le milieu du
second siècle le départ des Belges a été provoqué par la pression
des Suèves. Dans l'est de l'Europe Skires et Bastarnes,
remontant la vallée de la Vistule puis descendant celle du Dniepr
avaient atteint la région des steppes et la côte de la mer Noire dès
le milieu du IIIe siècle avant notre ère alors que les Ruges de Sta-
vanger et les Burgondes du fjord d'Oslo, après une halte dans les
îles de Rùgen et de Bornholm débarquaient à leur tour à la fin du
IIe siècle sur la côte de Poméranie.
A peu près à la même date les Romains arrêtaient à Aix
(102 avant J.-C.) et Verceil (101) les vagabondages des Cimbres,
des Teutons et des Ambrons chassés du Jutland par la
détérioration du climat et les transgressions marines. Malgré ce désastre la
migration des Cimbres et des Teutons a eu de profondes
conséquences. Elle a poussé de nombreux Belges à passer la Manche
(Morins, Atrébates, Bellovaques du Kent et d'Essex) et a achevé
la mort de la Celtique transrhénane. La vallée du Main a été ger-
L'ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 37
manisée à cette époque et les dernières tribus celtes ont rejoint la
confédération des Suèves vers 70 avant J.-C. C'est la menace
que cette poussée germanique faisait peser sur la Gaule qui
décida César à intervenir pour arrêter la fuite des Helvètes vers
la côte atlantique et le pays des Pictons.
Au centre de l'Europe le quadrilatère de Bohême enlevée aux
Boïens devint le pays des Marcomans. Mais l'événement le plus
spectaculaire fut sans conteste la poussée des Germains
orientaux, avant tout des Goths, qui pendant des siècles dominèrent
l'Europe orientale de la Baltique à la mer Noire. Les Goths
originaires du Gôtland suédois (actuel Gotarike) ont suivi Burgondes
et Ruges à l'embouchure de la Vistule vers 50 avant J.-C. Mais
au lieu de marcher vers le sud ils ont repris la route des Bastarnes
et des Skires, au IIe siècle de notre ère, et ont atteint les côtes
pontiques en 238, s'emparant de la ville grecque d'Olbia.
Maîtres d'une grande partie des steppes ils ont assimilé les Sar-
mates iraniens successeurs des Scythes. Ils ont aussi soumis à leur
domination les Préslaves du Haut-Dniepr. Leur empire dirigé
par une dynastie puissante a duré jusqu'à l'arrivée des Huns à
l'ouest de la Volga et la défaite du roi goth Hermanaric par les
envahisseurs asiatiques vers 375 de notre ère. Cette date qui est
celle du début des «Grandes Invasions» (Vôlkerwanderungen)
marque la fin de l'indo-européanisation commencée des siècles
plus tôt.
La romanisation de l'Europe occidentale et, en partie, des
Balkans, a fait disparaître les îlots de résistance à l'indo-
européanisation, à l'exception du pays basque. Les Ibères sont
devenus, comme les Celtes de la péninsule des Hispano-
Romains. Mais le latin a aussi amenuisé le domaine de langues
indo-européennes voisines, surtout dialectes celtiques et illyro-
thraco-daces. Les langues celtes modernes, ou ce qu'il en reste, et
l'albanais, ont seuls survécu. En Italie le latin a fait disparaître
tous les dialectes italiques, illyriens et grecs et l'étrusque,
survivant égaré de l'ancien indo-européen de type II (anatolien). Les
« grandes invasions », en « libérant » les Slaves ont, malgré
l'entrée en Europe de groupes hunniques et turcs et la poussée de
peuples finnois (Magyars), entraînés par ces derniers de la Volga
au Danube, favorisé la recomposition de la carte linguistique de
l'Europe.
A l'est de la grande plaine européenne du nord et dans les
steppes les Slaves vont former le groupe dominant face aux
éléments turcs au sud et aux peuples finnois, peu à peu assimilés au
nord. Leur pénétration en Europe centrale et dans les Balkans
38 J. FREU
aboutira, du VIe au VIIIe siècle à la slavisation de la Bohême, de
la plaine danubienne, de rillyricum et de la Thrace. L'arrivée des
Magyars en Hongrie et la résurgence des « Roumains » rompra,
au Xe siècle, l'unité slave, en séparant slaves du nord et du sud.
Plus à l'ouest la fin des mouvements de peuples qui avaient
duré six siècles (lVe-Xe s.) a laissé face à face deux grands blocs :
le monde latin (Espagne, Italie, majeure part de la Gaule) qui a
assimilé l'apport germanique mais conservé ses parlers romans,
et le latin comme langue de culture ; et le monde germanique (et
nordique) qui s'est annexé une grande partie des îles
britanniques et le nord de la Gaule ainsi que le Noricum. Si la situation
a été, sauf dans l'archipel britannique, stabilisée à l'ouest où la
frontière linguistique romano-germanique a peu varié depuis
quatorze siècles, elle a été profondément modifiée à l'est par les
effets du «Drang nach Osten», eux-mêmes remis en cause, au
profit des nations slaves, après la seconde guerre mondiale.
L'Europe moderne, fruit de cette longue histoire, est donc
divisée entre trois grands domaines linguistiques d'origine
indoeuropéenne : le domaine slave à l'est ; le domaine germanique au
centre et au nord ainsi qu'au nord-ouest; le domaine latin au
sud, à l'ouest et au sud-ouest (plus la Roumanie).
Il faut y ajouter les domaines marginaux des parlers celtiques,
de l'albanais, du grec, resté langue de culture sous sa forme
ancienne, et des langues baltes dont l'archaïsme est un précieux
témoin du « common indo-european ».
Ne restent en dehors de cette Europe indo-européenne que les
pays finnois de l'Europe du nord et de l'Europe centrale
(Hongrie), la zone bascophone des Pyrénées occidentales et les
provinces turcophones de Russie (Tatars de Kazan, Bachkirs
d'Oufa...) ainsi que la Thrace orientale turque.
Mais les langues indo-européennes anciennes étaient le
support d'une mythologie et d'une idéologie particulières qui étaient
elles-mêmes les fondements de sociétés aristocratiques et
guerrières. Elles ont perdu ce rôle quand le monde gréco-romain,
puis les peuples celtiques, germaniques et slaves se sont convertis
au christianisme. Face à l'Islam c'est la notion de chrétienté qui a
défini l'Europe, même si certaines notions ayant leur origine
dans la vieille idéologie indo-européenne, ont refait surface à
l'époque féodale, comme l'ont montré les travaux de G. Duby et
de H. Grisward. Les Hongrois de Saint-Etienne sont devenus de
parfaits européens et des fervents du latin après leur conversion.
La grande déchirure est celle qui a séparé Rome et Constanti-
nople, Latins et Orthodoxes après 1058. Elle a coupé en deux le
L'ARRIVÉE DES INDO-EUROPÉENS EN EUROPE 39
groupe slave, opposant Russes et Polonais, Serbes et Croates.
Elle a laissé les Roumains dans la mouvance Byzantino-slave et
fait de Moscou la troisième Rome. Les Baltes et surtout les
Lithuaniens restés «païens jusqu'au XIVe siècle malgré les
croisades lancées contre eux par les chevaliers teutoniques et porte-
glaives ont gardé longtemps les vieilles traditions. Ce n'est donc
pas un hasard si le lithuanien reste la langue indo-européenne
«occidentale» la plus archaïque.
Jacques FREU.

BIBLIOGRAPHIE

Analyse des principaux ouvrages et articles in :


Indogermanische Forschungen (I. F.).
Die Sprache (Indogermanische Chronik).

Recueils collectifs :
Indo-European and Indo-Europeans, éd. G. Cardona et alii,
Philadelphie, 1970.
Myth and Law among the Indo-Europeans, éd. J. Puhvel, Londres,
1970.
Antiquitates Indogermanicae (Ged. H. Gùntert), Innsbrûck, 1974.
Serta Indogermanica (Fest. G. Neumann), éd. J. Tischler, Innsbrûck,
1982.

Études archéologiques et linguistiques in :


The Journal of Indo-European Studies (tome I, 1973); de Marija Gimbu-
tas : « The beginning of the Bronze Age in Europe and the Indo-
Europeans : 3500-2500 BC», J. I. E. S. I, 1973, 163-214.
«An archaelogist's view of PIE in 1975», J. I. E. S. II, 1974, 289-307.
« The first wave of Eurasian Steppe pastoralists into Copper Age
Europe», J. I. E. S. V, 1977, 277-338.
«The Kurgan Wave n°2 into Europe and the following transformation of
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« Primary and Secundary Homeland of the Indo-Europeans »,
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Problématique proto-indo-européenne :
J. Mallory : « A short History of the Indo-European Problem »,
J. I. E. S. I, 21-65.
J. Mallory : « The Chronology of the early Kurgan Tradition »,
J. I. E. S. IV, 1976, 257-294; J. I. E. S. V, 1977, 339-368.
40 J. FREU
Articles importants (avec bibliographie) :
M. M. Radulescu: «Illyrian, Thracian, Daco-Mysian», J. I. E. S. XII,
1984, 77-131.
P. Harbison : « The Corning of Indo-Europeans to Ireland »,
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R. Rimantiené : «The East-Baltic Area in the IV° and 111° mill. BC,
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R. Adrados: «The Archaïc Structure of Hittite», J. I. E. S. X, 1982
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Compte rendu de la conférence de Dubrovnik : « The Transformation of
European and Anatolian Culture, ca 4500-2500 BC and its Legacy »
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Autres ouvrages et articles :


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— Les Dieux Souverains des Indo-Européens, Paris, 1977.
E. Benveniste: Le Vocabulaire des Institutions Indo-Européennes, 2 vol.,
Paris, 1969.
H. Krahe: Sprache und Vorzeit, Heid., 1954.
— Unsere âlteste Flussnamen, Wiesbaden, 1964.
A. Tovar: Krahes alteuropàische Hydronymie und die Westindogerma-
nischen, Sitz. Heidelberg Ak. d. Wiss., Phil. histor. Klasse, 1977.
H. Kuhn : Das letzte Indogermanisch, Abh. der Mainzer Ak. der Wiss.
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U. Jùrgen: « Zur frùhen Gliederung des Indogermanischen », I. F. 86,
1981, 30-70.
TGE. Powell: The Celts, Londres, 1958.
M. Sakellariou: Peuples préhelléniques d'origine Indo-Européenne,
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D. Q. Adams : « The position of Tocharian among the other indo-
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1984, 395-402.
/. Ecsedy : The people of the pit-grave Kurgans in castern Hungary,
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T. Wislanski éd. : The Neolithic in Poland, Wrocjaw-Cracovie-
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L. E. Stover, B. Kraig: Stonehenge, The Indo-European Héritage,
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D. L. Clarke: «The Bell Beaker Network, social and économie model,
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R. W. Ehnch éd. : Chronologies in Old World Archaeology (3) Chicago,
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Le problème des mouvements de peuples à la fin de l'Age du Bronze et


de leurs conséquences en Méditerranée et dans les îles :
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Le symbolisme tripartite sur les stèles des Alpes :


G. Dumézil: «Les Trois Fonctions au Val Camonica», in: La
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Synthèse générale :
J. Haudry: LTndo-Européen, «Que Sais-Je?», n° 1798, Paris, 1979.
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— éd. : Études Indo-Européennes de l'Institut indo-européennes,
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