Sunteți pe pagina 1din 351

L'INVENTION

DANS LES TECHNIQUES


DU MÊME AUTEUR

Deux Leçons sur l'animal et l'homme


Présentation de Jean-Yves Chateau
Ellipses, 2004

Du mode d'existence des objets techniques


Aubier, 2001

L'Individu et sa genèse physico-biologique


J. Mill on , 199B

L'Individuation psychique et collective:


à la lumière des notions de forme, information,
potentiel et rnétastabilité
Aubier, 1989
GILBERT SIMONDON

1 1

Cours conférences

ÉDITION ÉTA lE ET RÉSENTÉE


R J AN-YVES CH TE U

ÉDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris Vie
/

TRACES ECRITES
Collection dirigée par
Thierry Marchaisse et Dominique Séglard

Cette collection se veut un lieu éditorial approprié à des cours,


conférences et séminaires. Un double principe la singularise
et la légitinle.
On y trouvera exclusivement des tl'anscriptions d'événements
de pensée d'origine orale.
Les traces, écrites ou non (notes, bandes magnétiques, etc.),
utilisées comme matériaux de base, sel'ont toujours trans-
crites telles quelles, au plus près de leur statut initial.
Traces écrites - écho d'une parole donc, et non point écrit;
translation d'un espace public à un autre, et non point
« publication».
T.M. etD.8.

ISBN' 2-02-056337-1

© Éditions du Seuil, septembre 2005

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une


utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par
quelque que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause,
est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du
Code de la propriété intellectuelle.

www.seuil.com
SOMMAIRE

PRÉSE N RJ 5 C
L'INVENTION DANS LES TECHNIQUES
SELON GILBERT SIMONDON
Il LIES TEXTES

13 L'INVENTION TECHNIQUE ET SES PROBLÈMES

1. Psychologie et technologie de l'invention (l'inventeur, l'invention, l'inventéL 15


1. 1 Le point de vue psychologique sur l'invention: une psychologie
de l'inventeur?, 16
1.2 Le point de vue technologique sur l'invention: une théorie génétique
de l'obiet inventé, 19
1.3 Analogie, équivalence, réversibilité de l'invention et de la genèse, 22
1.4 L'idée d'invention et l'histoire, 27
II. L'invention et l'histoire des techniques, 30
2.1 Le problème général de l'histoire des techniques, 30
2.2 Histoire et technique chez Simondon, 36
2201 L'essence génétique de l'objet technique, 36
2.202 La liaison essentielle entre l'invention et le caractère génétique
de l'objet technique, 37
2.2 . 3 Changements majeurs et mineurs, discontinus et continus, 38
20204 La dimension proprement historique des réalités techniques, 39
202.5 La loi de relaxation et le temps technique propre, 40
20206 Les conditions socio-économiques de l'évolution technique.
des « couses extrinsèques», 43
2 . 2 7 Problèmes d'histoire des techniques, 45
Notes, 59

NFÉR Ne 5 D N
ET LE D EL E
UES (1968)
77 AVANT-PROPOS

83 PREMIÈRE PARTIE. PLAN GÉNÉRAL POUR L'ÉTUDE


DU PROBLÈME DES TECHNIQU
83 INTRODUCTION GÉNÉ : !fONCTIONNALITÉ, INVENTI N,
ET DEVENIR DES TECHNIQUES
86 MISE EN PLACE DES PRINCIPAUX CONCEPTS

1. Avant l'outil et l'instrument: les méthodes techniques, 86

2. Outil et instrument, 88

3. Ustensiles et appareils: isolement et auto-corrélation entre fonctions, 92


4. Machine-outil et machine, 96

5. Les réseaux techniques, 99

101 CONCLUSION

A. Progrès continus (adaptatifs, relationnels) et discontinus (inventionsL 101

B. Les modalités normatives (projet complémentaire d'une étude des problèmes


humains des techniquesL 103

DEUXIÈME PARTIE. ÉTUDE DE QUELQUES


TECHNIQUES PRISES EN EXTENSION
105 1. INTRODUCTIO

106 Il. EXEM U DE MINE

A. Documents sur le transport dans les mines, 106

B. L'aérage des mines, 109

C. L'épuisement des eaux, 110


D. La descente des ouvriers et l'extraction des matériaux, 112

E. Conclusion, 113
Planches: figures l à 47

127 lU. EMPLE D M RGIE


Planches: figures 48a, b, c

129 IV. CTU U

131 LUS

TROISIÈME PARTIE. ÉTUDE DES SOUS-ENSEMBLES


(COMPOSANTS) TECHNIQUES
135 1. N U É
Planches: figures 49 à 69

141 il. XEM MACH ES GÉ ÉRATRIC S D'ÉUCT ICITÉ

A. Les premières machines, 141

B. La seconde étape, 142

C. L'intégration et la troisième structure, 144


D. La réversibilité - Générateur ou moteur, 145
146 III. EXEMPLE DES MOTEURS ÉLECTRIQUES

A. les moteurs primitifs, 146


B. La machine de Gramme, 147

C. Inconvénient de la machine de Gramme, 148


D. Le moteur synchrone, 148

E. Le moteur asynchrone, 149

151 IV. CONCLUSION DU PREMIER SEMESTRE EN FORME


DE RÉPONSES À DES QUESTIONS
Planches: figures 70 à 97
Planches: figures 98 à 774

QUATRIÈME PARTIE. l'OBJET TECHNIQUE


INDIVIDUALISÉ ET LES RÉSEAUX
169 R. INTRODUCTION

170 Il. OBJETS TECHNIQUES INDIVIDUALISÉS PASSIFS


(OU «MACHINES» PASSIVES DE LAFITTE)

A. Degré élémentaire des machines passives, 170


B. Degré moyen des machines passives, 173

C. Degré supérieur des machines passives, 175


1. L'archaïsme dans la construction, 775
2. L'époque moyenne, 177
3. Études de Jacques Bernoulli sur la courbe nommée chaînette, 780
4. Remarques sur l'emploi de la voûte en architecture: style et technique, 783
Planches: figures 7 75 à 73 7
Planche: figure 722 bis
5. Formes techniques et formes naturelles, 191
Planches: figures 737 a, b, c

197 III. BJETS TECHNIQU S INDIVIDUALISÉS ACTIFS

A Degré élémentaire des objets techniques actifs, 197

B. Niveau moyen des machines actives, 206


Planches: figures 732 à 752
C. Niveau supérieur des machines actives, 214

221 IV. S ISPOSIT! S IN 0 ON


RÉ S»

A. Les machines à information élémentaires, 222


B. Degré moyen des machines à information: amplificateurs et régulateurs, 223

C. Niveau supérieur des machines à information, 225

225 CONCLUSION GÉNÉRALE


L'INVENTION DANS LES TEe NIQUES
( 1 971 )
230 iNTRODUCTION

233 1. EXEMPLE S D'I NVE NTION S PRÉ- R N DU STRi E LLE S


(PRIMAT DE L'ADAPTATION)

240 Il. EX EMPLE S D'I NVE NTI ON SIN DU STRI E LLE S


(PRIMAT DE L'AUTO-CORRÉLATION)

253 III. EXEMPLES D'BNVENTIONS ET DE PERFECTIONNEMENTS


POST-INDUSTRIELS, DE TYPE SCIENTIFIQUE

271 CONCLUSION

IMAGINATION ET INVENTIO
(1965-1966) - EXTR ITS
275 PRÉAMBULE

276 QUATRIÈME PARTIE: L'INVENTION

A. L'invention élémentaire; rôle de If activité libre dans la découverte


des médiations, 276
7. Les différentes espèces de compatibilité; la conduite élémentaire du détour, 276
2. La médiation instrumentale, 280
B. L'invention portant sur les signes et les symboles, 280

C. L'invention comme production d'un objet créé ou d'une œuvre, 280


7. La création des objets techniques, 287
2. Autres catégories d'objets créés; particulièrement, l'objet esthétique, 296

296 CONCLUSION

Récapitulation, 296
Portée de la conception proposée, 298

L RÉS LUTI DES PR LÈ ES


(19 4) - EXTR ITS
307 INTRODUCTiON

307 DEUXIÈME PARTIE. LE RECOURS UNE MÉD ON,


PARTICULIÈREMENT À. LA MÉDIATION INSTRUMENTALE

1. Médiations instrumentales simples, 307


II. Médiations instrumentales complexes, 310
7. Les conditions collectives - sociales, culturelles, économiques - et matérielles
de l'invention, 370
2. Les processus mentaux, logiques et intellectuels, correspondant à l'invention, 376
INVENTION ET CRÉATIVITÉ
(1976) - EXTRAITS
329 iNTRODUCTION

331 PREMIÈRE PARTIE. L'INVENTiON

Première section: L'invention dans les techniques, 331


7. Les machines passives, 337
2. Les machines actives ou moteurs, 332
3. Les machines réflexes, 332
Deuxième section: L'invention en matière non technique.
Exemple de la philosophie, 332

332 DEUXIÈME PARTIE. LA CRÉATIVITÉ

Première section: La créativité individuelle, 332


7. Intelligence et créativité, 332
2. Caractères de la créativité individuelle, 337

338 CONCLUSION

345 NOTICE BIOGRAPHIQUE


Présen tion par Jean- Yves Chateau
Pour Nathalie

L'INVENTION DANS
LES TECHNIQUES
SELON GILBERT SIMONDON

LES TEXTES

Gilbert Simondon a traité de l'invention dans la plupart des


textes qu'il a écrits: non seulement dans sa thèse complé-
mentaire Du mode d'existence des objets techniques 1, dans sa
grande thèse sur l'Individuation, notamment dans ce qui était
à l'origine sa troisième partie, qui fut publiée séparément et
tardivement sous le titre de L'Individuation psychique et co1-
1ective 2 , mais encore dans la plupart des cours et conférences
dont il a établi un polycopié et qui ont été conservés. Ces
textes, pour les uns, portent exclusivement sur l'invention
dans le domaine des techniques, tandis que, dans les autres,
l'étude porte également sur divers domaines tels que l'art, la
religion et la philosophie. D'autre part, certains de ces textes
se présentent comme étudiant l'invention avant tout d'un
point de vue technologique et d'histoire des techniques; les
autres, d'un point de vue avant tout psychologique (psycho-
logie animale aussi bien qu'humaine, notons-le, ce qui peut
étonner s'agissant d'un point, la technique, et, mieux, l'inven-
tion technique, dont tant de philosophes croient indispensable
de faire la frontière la plus visible entre l'holllme et l'ani-
mal); mais il est remarquable que, dans chaque cas, l'autre
point de vue est pris en compte et au moins situé par rapport
à la peI'spective principalement adoptée, le problème de leur
articulation correspondant à un des points les plus originaux,
les plus profonds et, en tout cas, les plus significatifs de la phi-
losophie de Gilbert Simondon.

Les textes de Gilbert Simondon que nous rassemblons dans


le présent volurne sont des cours et conférences concernant
l'invention dans les du monde humain. D'abord,

l l
deux textes, que nous publions intégralement et qui forment
l'essentiel du présent recueil, relèvent de façon très domi-
nante du domaine de la technologie et de l'histoire des tech-
niques: L'Invention et le Développement des techniques
(1968) et L'Invention dans les techniques (1971). Nous
avons ajouté quelques extraits de trois autres cours, dont
nous avons tiré les passages qui concernent l'invention dans
le domaine de la technique 3; il s'agit de: Imagination et
Invention (1965), La Résolution des problèmes (1974)\
IInagination et Créativité (1976). Nous aurions souhaité pou-
voir publier l'ensemble intégralement mais cela aurait néces-
sité un très grand nombre de pages supplémentaires; et
surtout la multiplication et l'ampleuI' des problèmes qui
auraient été ajoutés seraient devenues considérables. Il reste
que ce n'est qu'une partie de la pensée de Gilbert Simondon
sur l'invention qui est présentée ici, mêIIle si c'est celle qui
lui a valu sa plus grande notoriété, et qu'il faut en tenir
compte quand on étudie la pensée d'un auteur qui se caracté-
rise par sa capacité à ne jamais reculer, précisément, devant
toute l'ampleur, la diversité, les nuances, les distinctions,
aussi bien que les continuités et les affinités de la réalité qu'il
affronte résolument.
Le titre sous lequel nous avons rassemblé tous ces textes,
L'Invention dans les techniques, est, d'abord, celui d'un
exposé qu'il fit à un colloque sur la mécanologie organisé par
le Centre culturel canadien, les 18, 19 et 20 mars 1971, et qui
fut publié pour la première fois dans le numéro 2 des Cahiers
de ce Centre. Ce texte a des liens étroits et génétiques avec le
célèbre cours sur L'Invention et le Développement des tech-
niques, qui a été donné en 1968-1969, à la demande de
Georges Oanguilhem, à la Sorbonne, à l'ENS de la rue d'Ulm et
à celle de Saint-Cloud, dans le cadre de la préparation du
thème de l'agrégation de philosophie, qui, cette année·-là, était
la science et la technique, et qui, publié aussitôt sous forrne de
polycopié, circula beaucoup parrni les étudiants et bientôt les
professeurs, voire parmi certains ingénieurs et technologues.
Le texte de 1971 est, d'un certain point de vue, la reprise de
la matière et de la thématique d'une grande partie du Cours
de 1968-1969, organisée et présentée d'un point de vue plus
délimité, dans une rédaction plus ramassée, destinée à une
cOInmunicatioIl plus brève. Mais le Cours de 1968-1969 nous
semble contenir des développements d'un très grand intérêt
philosophique, qui ne sont pas présents, au moins de façon
aussi explicite, dans l'exposé de 1971, ainsi que des analyses
des r'éalités techniques, parfois riches et plus détaillées, pré-

l 2
cieuses pour celui qui n'en est pas déjà spécialiste. C'est leur
complémentarité qui nous a conduit à publier le Cours de
1968-1969 5 et la Conférence de 1971 dans leur intégralité.
Ces cours sont écrits de façon extrêmement claire et tout ce
qu'ils contiennent est compréhensible sans explications autres
que celles-là mêmes qui y sont données avec précision et conci-
sion, y cOIIlpris, en général, en ce qui concerne les réalités
techniques. On doit cependant songer, si l'on veut se faire une
idée juste du statut de ces textes et les lil'e en tenant compte
des conditions diverses et de la destination de leur rédaction,
que ce sont des textes parfois rédigés à l'avance, mais pas tou-
jours, destinés à accompagner l'enseignement et à fixer ce qui
en avait le plus besoin (quelquefois ce sont surtout les idées
générales, les « thèmes» de ce qui sera développé en cours,
quelquefois surtout le contenu technique, et très souvent beau-
coup de schémas - cela varie); mais ces textes, même quand
ils étaient distribués aux étudiants avant la leçon effective,
n'étaient jamais le tout de l'enseignement, et l'exposé magis-
tral oral, bien sûr, pl'enait souvent des libertés iInportantes
par rapport au polycopié et apportait surtout quantité d'expli-
cations appelées par la situation. Aucun de ces textes ne
constituant, par pl'incipe, un traitement complet, nous avons
seulement essayé, dans notre présentation, de donner une
idée d'ensemble de la doctrine de l'invention, de la nature de
la réalité technique et de son l'apport à l'histoiI'e, que l'OIl
trouve principalement dans le Mode d'existence des objets
techniques (MEOT), en sorte de permettre de situer les divers
exposés, réalisés selon des points de vue différents et limités.
C'est une doctrine vaste, complexe, subtile, nuancée, qui a à
répondre à des problèmes divers et difficiles, et qui est liée à
des enjeux importants, que nous avons tenté d'éclairer.

L'INVENTION TECHNIQUE SES

L'œuvre de G. Stmondon (pour sa partie qui concerne la


technique) peut être caractérisée comme Ulle philosophie de la
technique, au sens fort, dans la mesure où, à la différence de
la plupart des textes philosophiques, même des plus grands,
qui parlent de la technique, ce n'est pas seulement une ana-
lyse de notions se rapportant à une conception déjà constituée
de la réalité technique (qu'elle soit issue de représentations
populaires ou bien de techniciens), mais une analyse de la

l 3
réalité technique elle-même, dans son ensemble et dans cer-
tains de ses détails, une analyse des problèrnes que pose la
connaissance de cette réalité, une élaboration et un examen
critique de certains concepts et des points de vue d'analyse,
qui sont susceptibles d'être employés à cette fin. L'originalité
et la densité du propos concernant la représentation de la réa-
lité technique sont telles qu'elles tendent à faire passer au
second plan, parfois, la radicalité de la critique, de l'élabora-
tion ou de la ré-élaboration conceptuelles. L'œuvre de
Simondon témoigne d'une proportion rare, dans la période
contemporaine, entre le travail d'analyse des concepts et l'ef-
fort pour rendre compte à nouveaux frais du réel indépen-
damment de ce qui en est déjà représenté dans la philosophie.
L'invention, précisément, pour Simondon, n'est pas seule-
ment un concept objet de réflexion philosophique, c'est aussi
et en même temps un instrument conceptuel de son analyse de
la réalité technique. O'est même un instrument décisif, fonda-
mental, voire fondateur: non pas un moyen superficiel, tel
qu'on le trouve utilisé dans quantité d'histoires des sciences
et des techniques, pour présenter à la fois selon un ordre chro-
nologique et, parfois, avec un certain effet de dramatisation,
de suspens et d'émerveillement heureux, les diverses réalités
techniques (outils, machines, matières, méthodes, etc.), mais
un critère de caractérisation de ce qui est proprement tech-
nique, ou, mieux encol'e, de ce en quoi la technique est un ordre
original de réalité. Au point que l'on peut dire, pour résumer
la philosophie de la technique de Simondon, que c'est une phi-
losophie de l'invention. Oependant, en même temps que
l'invention est ce qui permet l'identification d'un ordre de réa-
lité positive de première importance, son concept est l'objet
d'un examen critique d'une grande radicalité. En effet, la phi-
losophie de Simondon ne permet pas seulement de se deman-
der ce que c'est qu'inventer, mais comment le savoir, comment
faire pour en parler d'une façon justifiée, critique, fondée. Elle
cOlnprend, disséminée dans toute son œuvre et plus ou moins
développée selon les lieux, une réflexion sur le statut (métho-
dologique et épistémologique) d'une théorie positive de l'inven-
tion et sur sa possibilité de principe: quelle méthode, quelle
démarche pour s'assurer de la validité de ce que l'on dit de
l'invention?

Les divers textes et cours que G. Simondon a réalisés sur l'in-


vention relèvent apparenlment de points de vue différents,
notamment: technologie (par exemple, MEOT) , psychologie
(par exemple, Imagination et Invention, Invention et Oréati-

l 4
vité, La Résolution des problèmes), histoire et développement
des techniques (par exemple, le Cours de 1968 et la Conférence
de 1971). Cette diversité conduit à se demander quelle peut
être la cohérence de ces études entr'e elles et quel est le point
de vue qui est susceptible de rendre compte radicalement de
la vérité de l'invention. Mais ce ne sont pas seulement des
questions que nous nous autorisons à poser à l'œuvre de
Simondon; elles correspondent, nous allons le voir" à ce qu'il
y a de plus caractéristique et de plus substantiel dans sa pen-
sée de la technique et de l'invention. Le problème, forrnulé dans
sa généralité, en termes de relations entre les disciplines, est
de savoir si l'invention relève fondamentalement d'une théo-
rie psyohologique de l'activité humaine (comment, sans
oublier qu'il s'agit d'une activité humaine qui exige des quali-
tés particulières, ne pas chercher la vérité de l'invention dans
une théorie de l'inventeur?); ou bien d'une tbéorie technolo-
gique de la réalité inventée (comment penser' que, s'agissant
d'un objet technique et non pas quelconque, une théorie de l'in-
vention puisse ne pas être r'églée au bout du cOIIlpte par les
caractères de son produit final?); ou bien d'une théorie his-
torique du développement des techniques (comment penser'
qu'une théorie de l'invention puisse, sans négliger l'objectivité
de la nouveauté qui advient avec elle, mettre entre parenthèses
la dimension de l'histoire ?). En tout état de cause, quelle unité
peut-on établir entre ces divers points de vue?
Nous examinerons, d'abord, les rapports du point de vue psy-
chologique et du point de vue technologique sur l'invention;
puis la manière dont leurs rapports, tels qu'ils sont envisagés
par Simondon, font apparaître ce qui rend fondamentalement
possible une véritable histoire des techniques. Nous allons
voir que Simondon conduit à se poser ces questions et à for-
muler' des réponses qui transforment profondément la concep-
tion que l'on se fait, en général, de l'invention, de la
psychologie, de la technologie, de l'histoire des techniques,
ainsi que de leurs relations.

Le premier problème est de savoir si la vérité de l'invention


est à chercher originairement et en dernière instance, a parte
subjecti, dans le sujet inventeur ou bien, a parte objecti, dans
la réalité inventée. C'est un problème qui se pose à toute étude

l 5
des inventions: beaucoup d'histoires des techniques, devant la
rnasse de la matière et dans un souci d'aller sans détour au
plus intéressant et au plus objectif, en évitant des considéra-
tions que l'on pourrait estimer subjectives, invérifiables, affa-
bulées parfois, se présentent comme un catalogue et une suite
d'objets et de dispositifs inventés. Ce genre d'histoire a depuis
longtemps fait l'objet de critiques, fondées sur l'idée qu'une
connaissance objective ne peut ignorer les causes de ce dont
elle s'occupe et qu'une histoire des inventions ne peut ignorer
ce qu'il en est des inventeurs. Ce qui a lirrlité pendant long-
temps la portée de cette sorte de réflexion, c'est la représen-
tation simple, naïve, romantique, «idéaliste et héroïque 6 », de
l'idée qu'on se faisait souvent des inventeurs 7.

1.7 Le point de vue psychologique sur l'invention:


une psychologie de l'inventeur?

Comment ne pas être conduit à chercher dans l'inventeur la


vérité de l'invention? N'a-t-on pas assez dit que la technique,
c'est l'intervention même de l'homme sur le donné naturel?
« Elle n'est que ce qu'on en fait», affirme-t-on, et l'on croit sou-
vent, sur cette base, pouvoir suffisamment résoudre les pro-
blèmes de la valeur de la technique face à ses méfaits (la
technique, répète-t-on, est innocente en elle-même, c'est
l'homme qui est responsable de tout). Simondon lui-même, dès
l'introduction du Mode d'existence des objets techniques,
rejoint une opinion très largement partagée, en tout cas de nos
jours, en rappelant que la technique, c'est de l'hurnain: « ce qui
réside dans les machines, c'est de la réalité humaine, du geste
humain fixé et cristallisé en structures qui fonctionnent»
(MEOT, p. 12). Et, de fait, ses divers cours ou publications sur
l'invention se présentent comme des cours de psychologie
(1965, 1976) ou comprennent au moins des considérations
de portée psychologique, brèves mais fondamentales: même le
Cours de 1968, qui était destiné aux agrégatifs de philosophie
et dont le titre annonce à bon droit une étude sur le dévelop-
pement des techniques, commence par des considérations
étho-psychologiques concernant la relation fonctionnelle de
l'animal à son milieu (introduction, § 1), et se tourne ensuite
(§ 2) vers la psychologie de l'invention chez l'homme (( La
réalisation technique peut être étudiée comme n'importe quel
aspect de l'activité [... ] L'invention est l'aspect mental, psy-
chologique de ce mode d'existence propre», qui est celui de
l'objet technique 8 ). De même, la Conférence de 1971, qui
semble être, en un sens, le texte le plus ouvertement histori-

l 6
sant sur le sujet, présente cependant, dans son introduction
lapidaire, l'invention technique comme étant d'abord une
«activité mentale»: après avoir déclaré que «les réalisations
techniques apparaissent par invention 9», il est précisé
qu'« elles procèdent d'un être vivant doué d'intelligence et de
capacité d'anticipation, de simulation»; or «anticipation, simu-
lation, invention, sont des activités mentales» et la réalité
technique inventée est « le résultat d'une résolution de pro-
blème», au cours de laquelle la cohérence d'une pensée
(<< aspect mental de l'invention», est-il dit, comme en 1968) se
traduit dans l'auto-corrélation de l'objet technique 10, ce qui
en est, est-il précisé, « la propriété principale». Cela semble
bien correspondre à l'idée de l'importance de la connaissance
de l'inventeur pour celle de l'invention et même pour celle de
l'objet inventé: le fait de l'existence de la machine ne doit pas
faire méconnaître l'œuvre de l'inventeur, sous peine que son
mode d'existence ne soit pas adéquatement perçu.
Cependant, on trouve chez Simondon une critique radicale
de ce que peut être une démarche rigoureuse quand il s'agit
de faire la psychologie de l'invention. Dans le Cours de 1976,
il Y procède de façon elliptique mais précise, présentant
l'affaire comme un point de méthode, mais sans insister, sans
paraître ouvrir un débat important (au début du cours du
moins car, dans la conclusion, il reconnaît l'originalité de sa
démarche, « qui pourrait paraître discutable», dit-il sobrement
et avec une fausse modestie) 11. C'est au moyen d'une compa-
raison avec la notion de « créativité» que l'examen des condi-
tions de la possibilité et de la portée d'une psychologie de
l'invention est réalisé: alors que la «créativité» peut être
observée sans peine dans le sujet créatif (et même, on aurait
du mal à observer de façon pertinente autre chose que le
sujet en train d'être créatif, puisqu'il n'est pas requis, pour
être créatif, de créer effectivement quelque chose qui pour-
rait être caractérisé objectivement comme une «création»),
l'invention, en revanche, ne peut guère être étudiée au
moyen de «l'observation psychologique au sens habituel du
terme» (p. 332) dans le sujet inventeur, dans le sujet en
train d'inventer; il n'y a ici que l'objectivité de l'invention
réussie 12 , effectuée, achevée, de l'objet effectivernent inventé,
qui, après ooup et rétrospeoti vem en t, autorise à qualifier le
processus qui l'a pI'écédée comme celui d'une «invention ». Or,
c'est quelquefois la coopération de plusieurs personnes qui ne
se connaissent pas ou qu'à peine, qui peuvent être séparées
non seulenlent par l'espace mais pal' le temps, qui produit
une invention, qui ne peut être considérée comme telle que

1 7
lOI'sque tout est mené à terme 13. Ce n'est donc que sur ses
« traces 14» que l'invention peut être étudiée, et cette condition
de possibilité est si indépassable qu'elle s'impose à tous, y
compris au psychologue, du moins s'il est lucide: l'étude et la
connaissance du sujet inventeur ne peuvent qu'être une
reconstruction, voire une construction, à partir des traces
de l'invention et, au premier chef, de son résultat heureux,
l'objet inventé. Telle est, pour des raisons de droit, la psy-
chologie de l'invention: psychologie réflexive et intellectuelle
de la résolution de problèmes, ne pouvant guère, par prin-
cipe, avoir accès de façon distincte et séparée à tout ce qui
peut relever de l'irrationnel et de l'affectivité; psychologie
non pas d'observation, mais nécessairenlent réflexive et de
reconstruction à partir de traces; psychologie que Simondon
appelle dans le COUI'S de 1968 « réflexive au sommet». Il
s'agit de reconstruire réflexivement le processus d'une
réflexion, d'une imagination qui réfléchit et résout un pro-
blème. Psychologie sans sujet clairement observable « sur le
fait» (à la différence de ce qui concerne la créativité), seule-
ment susceptible d'être reconstruit, rétrospectivement et
réflexivement, dans ses aspects intellectuels; psychologie
d'un processus intellectuel sans sujet identifiable nécessaire-
ment à un individu ou à un groupe,mais à une coopération
parfois étalée dans le temps. Psychologie du transindividuel
et de la transductivité, dit Simondon en conclusion du Cours
de 1976 (voir la fin de la note 13).
Mais cette psychologie, réflexive et reconstructive (<< archéo-
logique »), risque donc aussi de se confondre avec une « objec-
tologie», puisque c'est en étudiant les objets inventés ou leurs
représentations pertinentes que l'on peut faire la seule psy-
chologie de l'invention possible. Cette psychologie semble
proche de se confondre avec une technologie, et, précisément,
une technologie de l'objet technique: « l'invention est l'aspect
mental, psychologique de ce mode propre d'existence», qui est
celui de l'objet technique (1968); elle est le corrélat subjectif
(a parte subjecti) de sa conCI'étisation, de sa genèse concréti-
sante. Et, de fait, le COUI'S de 1968 ou la Conférence de 1971,
après un rappel du fait que l'invention est une activité intel-
lectuelle de résolution de problème, prennent la forme d'une
enquête et d'un exposé technologiques et historiques portant
sur les objets techniques et leur genèse. Il en va de même dans
le Cours de 1976, d'autant plus significativenlent de ce point
de vue que la partie qui tient lieu de « psychologie» de l'inven-
tion reprend le mêlne exposé, avec les mêmes exenlples, de
genèses d'objets techniques, tandis que, de manière contras-

1 8
tée, la partie sur la créativité rend compte d'observations sur
les comporternents faites durant des séances de créativité.
Voici donc une psychologie qui, pour des raisons de méthode,
prend la forme d'une phénoménologie du mode d'existence des
objets techniques, d'une technologie des objets, d'une étude de
leur genèse, peut-être d'une histoire; en rnême temps que, par
son caractère réflexif revendiqué, elle semble bien proche
d'être philosophie, tout simplement 15. Ce serait une connais-
sance technologique de l'objet inventé qui rendrait possible
une connaissance adéquate de son invention. Le paradoxe et
l'audace théorique sont grands: s'agit-il d'une élimination de
la psychologie au profit de la technologie, de l'étude de l'acti-
vité de l'inventeur au profit de celle de la réalité de l'objet
technique? On ne peut pas le dire d'une façon univoque, dans
la mesure où l'idée de la technologie subit dans le MEO'P une
réélaboration aussi profonde que celle de la psychologie et qui
lui répond très précisément: le paradoxe et l'audace théOI'ique
ne s'arrêtent pas là, car l'effort de connaissance technologique
auquel on est conduit par cette psychologie, qui semble vou-
loir qu'on parte des objets, n'est pas moins pI'oblématique: il
renvoie lui-même, en retour, à la connaissance de sa genèse
et donc de son invention.

7.2 Le point de vue technologique sur l'invention:


une théorie génétique de l'objet inventé

A parte objecti, en effet, la connaissance de l'invention n'est


pas moins problématique. C'est que « partir des objets» eux-
mêmes n'est pas si facile que cela, contrairement aux préju-
gés des empiristes et des historiens, il faut d'abord les
trouver, les localiser, les identifier; c'est le thème de la pre-
mière analyse et mise en garde du MEOT (pe partie, chap. I,
p. 19-20), lorsqu'au début de l'ouvrage il commence, de façon
tout à fait singulière en philosophie de la technique, par s'in-
terroger sur le fondement phénoménologique et ontologique
de son objet. Il y a, en effet, une difficulté radicale dans l'étude
des réalités techniques, qui est la difficulté de les identifier
cornme telles 16, difficulté non pas seulernent de les analyser
mais, en quelque sorte, avant même de savoir ce qu'elles sont,
de savoir d'abord où les trouver pour les étudier et dire ce
qu'elles sont, difficulté qui tient, donc, à leur statut ontolo-
gique: ni vivant, ni matière inerte, ni simple artifice, ni
siInple application des sciences . .Le geste premier, par lequel
je Ille donne mon objet, en le découpant dans le réel, est celui
par lequel je risque aussi de lui retirer originairement un

1 9
caractère essentiel de son être. C'est cela le sens de la mise
en garde initiale, de la part de cet esprit tout positif qu'est
Simondon, contre les dangeI's d'une pensée qui croit possible
d'identifier son objet en commençant par distinguer et classer
(MEOT, p. 20, note).
Or l'objet technique est « ce dont il y a genèse» (MEOT,
p. 20). En tant qu'il est seulement là, devant moi, simplernent
et librement contemplé, il n'est pas objet technique comme
tel; pas non plus quand il est seulement utilisé 17; ni rnême
quand il est objectivement considéré du point de vue de son
usage et de ses fonctions; mais pas davantage quand il est
considéré et connu selon ses structures physiques. Simondon
dépasse l'opposition des technologies fonctionnalistes et phy-
sicalistes dans une «technologie génétique» (qui les intègre);
c'est la connaissance du processus de concrétisation de l'objet
technique qui est seule adéquate: «L'unité de l'objet technique,
son individualité, sa spécificité, sont les caractères de consis-
tance et de convergence de sa genèse. La genèse de l'objet
technique fait partie de son être» (MEOT, p. 20). Donc, ne
sont connaissance adéquate de l'objet technique, ni sa simple
contemplation, ni son simple usage, ni sa connaissance «objec-
tive» - comme projet technique ou schéma de réalisation,
comme structure physique, comme fonctionnement, comme
fonctionnalité globale (ce sont là des points de vue statiques).
« L'objet technique individuel n'est pas telle ou telle chose, don-
née hic et nunc» mais ce par quoi cette chose est technique:
il est «ce dont il y a genèse». Cette chose n'est pas technique
non plus d'abord comme chose dont on se sert et à quoi on
trouve une utilité (<< un pur ustensile», p. 15), car de l'usage
et de l'utilité peuvent être trouvés à n'importe quelle chose
que l'on a sous la main et cela de façon très indéterminée:
cela ne permet pas de définir sa technicité (je peux me servir
pour frapper sur un clou de n'importe quoi d'autre que d'un
outil « fait pour cela», comme un marteau: caillou, branche,
sabot, tournevis, tenaille, etc.); la relation d'ustensilité n'est
pas susceptible de définir la technicité de l'objet. Ce qui fait,
en revanche, que telle chose est un objet technique, c'est
d'abord son insertion, comme un moment ou un stade, dans
l'évolution d'une lignée, un moment ou un stade d'unité, de
convergence et d'adaptation à soi, qui n'a de sens que par rap-
port à ce qui le précède et le suit. « Le moteur à essence n'est
pas tel ou tel moteur donné dans le temps et dans l'espace,
mais le fait qu'il y a une suite, une continuité qui va des pre-
miers moteurs à ceux que nous connaissons et qui sont encore
en évolution» (ibid.). Il n'y a pas vraiment moyen de définir

20
de façon précise l'objet technique qu'est «le moteur» (un
moteur, même si l'on se contente d'envisager le cas du moteur
à essence), d'un point de vue fonctionnel, par ce à quoi il sert,
car ce peut être infiniment varié. On ne peut non plus le défi-
nir par sa structure, car on ne peut limiter par avance ce
qu'est un moteur: il y a par principe une possibilité non pas
infinie mais très étendue de concevoir et de faire des moteurs
ayant quelque chose de différent et de nouveau (p. 19). Un
rnoteur est un moteur par son appartenance à quelque chose
qui est un peu comme une lignée génétique (<< phylogéné-
tique »), où chaque individu est en partie identique aux autres
dont il « descend» ou qui sont ses «descendants», et en partie
différent parce que nouveau à un moment donné. Un objet
technique est ce qu'il est pour l'être devenu au cours d'une
genèse concrétisante dans une lignée qui doit être pensée par
l>apport à une « essence technique» (p. 40-43), qui, elle-même,
en détermine «l'ol>igine absolue» (p. 41) et l'identité dans le
changement.
Or, la relation d'un moteur à ce qui fait que c'est un moteur,
c'est-à-dire à une essence et une lignée techniques 18, n'est pas
vraiment, bien sûr, celle d'une réalité à son espèce au sens
logique (car toutes les réalités, en tant qu'elles peuvent y être
rassemblées, ont des traits communs et sont, de ce point de
vue, identiques et différentes solo numero), ni d'un vivant à
sa lignée génétique, car le vivant engendre le vivant, la nou-
veauté du nouveau vivant est engendrée par un vivant, tan-
dis que la nouveauté de l'objet technique est inventée,
c'est-à-dire qu'elle a à être recherchée, voulue, visée, antici-
pée, conçue, pensée, etc., par celui qui en est l'agent. Chaque
nouveau moment de concrétisation, si l'on ne se contente pas
de la métaphore de la genèse biologique, est une invention;
c'est une solution au problème que constituait le {( résidu d'abs-
traction» (p. 23), c'est-à-dire de non-compatibilité effective
d'un certain nombre de ses fonctions et de ses structures
entre elles, de l'objet à son stade précédent. Seule la connais-
sance de sa genèse concrétisante, par où il devient effective-
ment ce qu'il est, est adéquate, mais cette genèse ne se connaît
adéquatement que comme le produit d'une invention, comme
solution d'un problème, activité intellectuelle (au moins en
son fond accessible) d'un sujet inventeur. Mais alors, voilà le
paradoxe ou le cercle refermés: l'invention comme activité
effective du sujet inventeur ne peut se connaître qu'à partir
de ces traces que constituent l'objet inventé et sa genèse;
mais, en même temps, l'objet technique n'est connu adéqua-
tement que lorsqu'il est considéré dans sa genèse concréti-

2 l
sante effective, et, à ce titre, comme le résultat de l'activité
d'un sujet inventant une solution à un problème 19.

Ainsi, il ne semble pas possible de répondre à la question de


savoir si la connaissance de l'invention est à rechercher du
côté de l'inventeur et de sa psychologie ou de la réalité inven-
tée et de la technologie de ses propriétés objectives, en choi-
sissant l'une ou l'autre de ces deux sortes d'étude. Et de fait f

non seulement Simondon étudie l'invention dans des cours ou


des textes qui se présentent tantôt comme de psychologie, tan-
tôt comme de technologie et d'histoire des techniques, ruais
surtout, quels qu'en soient le titre, le sujet déterminé annoncé,
le public destinataire, chaque essai intègI'e, de façon plus ou
moins explicite et développée, les autres points de vue d'ana-
lyse 20. Cependant, indépendamment des nécessités conjonctu-
relles, qui conduisent à privilégier ici ou là l'un ou l'autre des
points de vue, il est tout à fait insuffisant de se représenter
que la simple juxtaposition des deux pourrait procurer la
connaissance complète de l'invention, car chacun des deux
points de vue, sauf à rester extérieur même à son objet pre-
mier, semble bien engager l'autre comme constitutif de ce qu'il
est proprement lui-même. On ne peut séparer en droit ces
points de vue indispensables l'un et l'autre, mais aussi l'un à
l'autre. C'est ce que montre théoriquement le MEOT.

7.3 Analogie, équivalence, réversibilité de l'invention


et de la genèse

Le MEOT se présente comme une étude technologique por-


tant sur les objets et leur mode d'existence; or, c'est en lui
que se trouve développée la réflexion la plus théorique et la
plus complète sur l'invention, culminant dans une analyse
ouvertement psychologique, élaborée, subtile, puissante. Il
n'y a pas de raison de craindre y trouver un conflit entre les
deux, bien loin de là. Il Y a une profonde correspondance
entre la nature génétique de l'objet technique et le fait qu'il
soit inventé: on regarde la même réalité d'un côté ou de
l'autre. Seulement, cela va de pair avec une élaboration cor-
rélative des deux, qui les transforme profondément. La
conception qui est élaborée ici fait de l'invention le Illoyen qui
permet de penser tout, pour dire vite, dans la réalité tech-
nique, son mode d'existence et sa genèse. Mais elle est pré-
sentée comme une conception psychologique, de psychologie
certes aussi renouvelée et critique que la conception de l'objet
technique 21. L'objet technique n'est pas une réalité objective

22
que l'on puisse identifier comme telle, en l'isolant de sa
genèse (c'est l'enseignement du premier chapitre du MEOT),
mais pas non plus de son milieu (c'est l'enseignement du
deuxième chapitre). Or cette caractéristique ontologique de
l'objet est intimement liée au fait qu'il est inventé, et elle est
établie au moyen d'une argumentation dont la portée peut
être dite psychologique autant que technologique.

Nous avons aperçu la difficulté qu'il y a à accepter, en ce qui


concerne l'inventeur, les représentations traditionnelles le
considérant comme un individu isolé, qui serait coupé de la
communauté des techniciens et des savants ainsi que de la
connaissance de l'état des techniques et des sciences (même si
cela peut arriver partiellement dans certaines situations et à
certaines époques historiques). Du côté de l'objet également,
Simondon montre que les représentations doivent êtI'e élargies
et rectifiées, si l'on veut pouvoir déterminer avec justesse ce
sur quoi porte l'invention. En effet, considérer l'objet de
l'invention comme une réalité circonscrite, séparée et isolée
dans une individualité abstraite, substantielle et stable,
conformément aux représentations traditionnelles, est une
illusion ou une simplification, dont on ne peut se contenter.
L'objet de l'invention, non seulement communique avec tout ce
qui l'a constitué génétiquement, du côté de l'instance inven-
trice, mais il est inséparable aussi du milieu qui est le sien
(MEOT, 1re partie, chap. II). L'objet simple (outil ou instru-
ment) a nécessairement un milieu auquel il doit être adapté
(aussi bien la matière à quoi il a à s'appliquer que les condi-
tions humaines, physiques et psychiques de son utilisation,
qui sont concrétisées dans la personne de son utilisateur).
Mais le développement des techniques ne se fait pas princi-
palement, malgré quelques moments notables, sur le mode
d'un perfectionnement hypertélique de l'adaptation des objets
à leur milieu, ce qui mettrait l'objet technique dans une situa-
tion de dépendance complète à son milieu, et limiterait, quel-
quefois de façon décisive, sa possibilité d'évolution. Il est
visible que l'objet technique, dès qu'il cesse d'être outil élé-
mentaire et qu'il acquiert une individualité du type de celle de
la machine 22, ne peut exister comlne tel que grâce à une
consistance propre faite de cohérence interne, d'auto-
corrélation de toutes ses parties fonctionnelles et de leurs
schèmes de fonctionnement. Si c'était à la machine par prin-
cipe de devoir s'adapter à son milieu, les conditions de sa
cohérence interne et de son auto-corrélation risqueraient
d'entrer en conflit avec les conditions du milieu et le progrès

23
de sa concrétisation d'être bloqué. Ce conflit est dépassé, en
général (notamment pour les réalités techniques ayant un~
importance sociale et historique), par une adaptation non pas
seulement de la machine au milieu TIlais autant du milieu à la
TIlachine: ainsi un objet technique un peu perfectionné, c'est-
à-dire suffisamment concrétisé et auto-corrélé, ne peut fonc-
tionner que dans un milieu construit (inventé) pour lui, rnilieu
géographique et technique à la fois, que Simondon appelle son
«milieu associé 23». Inventer un milieu associé adapté au fonc-
tionnement de l'objet technique, c'est délivrer d'autant l'objet
technique d'avoir à s'adapter au milieu naturel, c'est libérer
d'autant l'évolution possible de l'objet du point de vue de sa
cohérence interne et de son fonctionnement propre, dans la
mesure où l'invention va alors porter pour partie sur ce qui
apparaît comme son milieu. En tout cas, l'idée d'« objet
inventé», isolé, individualisé par délimitation, semble simpli-
ficatrice et abstraite; mais à partir du moment où les relations
de l'objet avec son milieu associé, avec l'ensemble réticulé où
il se situe, commencent d'être aperçues, les limites de ce sur
quoi porte l'invention (son objet) deviennent beaucoup plus
difficiles à établir.
Si l'on ne se contente pas d'exemples particuliers, rudimen-
taires et grossièrement analysés, on ne peut négliger, quand
on envisage l'invention d'un objet technique, l'invention cor·'
rélative de son milieu associé. Il n'est pas facile de séparer ce
qui tiendrait à l'objet et ce qui tiendrait au milieu associé: le
train est-il un objet technique dont la nature soit indépendante
de la voie ferrée, celle-ci du ballast, ce dernier du tracé et du
profil retenus dans le paysage géographique? Qu'est-ce qui, en
tout cela, n'est pas « objet» technique et serait seulement
«milieu»? Parfois, leur liaison sera si étroite que l'individua-
tion de l'objet technique va même paraître se dissoudre, et
l'objet technique et le milieu formeront ce que Simondon
appelle précisément un «ensemble technique» (c'est un des
modes fondamentaux d'existence des objets techniques, selon
le MEOT'), qui peut également prendre la forme notamment du
«réseau». Il n'y a pas, pour Simondon, en tout cas, de face-à-
face entre l'objet et son milieu associé; l'objet est ce par quoi
son milieu associé advient en rendant compatibles le milieu
géographique et le milieu technique existant jusque-là, entre
eux et avec lui; il fait partie de ce milieu sitôt qu'il en a posé
l'existence en posant la sienne, ou qu'il s'est rendu possible en
le rendant possible 24 . Il est difficile de déterminer avec préci-
sion et de manière limitative ce sur quoi porte proprement
l'invention, à partir du moment où la possibilité de fonction·,

24
nement d'un objet dépend de conditions dans son milieu asso-
cié, qui doivent être également déterminées, réalisées, c'est-
à-dire avant tout inventées. L'invention, envisagée du côté de
l'objet, n'est pas pensée comme une intervention ponctuelle,
isolée, localement délimitée, arbitrairement déterminée, même
si elle a lieu à partir d'une entrée locale et déterminée, mais
comme une intervention à portée ontologique, «ontogéné-
tique », conséquente, au cours de laquelle se trouvent rema-
niées les structures du réel selon des exigences acceptables
par le réel.
La difficulté qu'il y a, du point de vue de l'invention, à sépa-
rer un objet de son milieu associé ne signifie pas une dissolu-
tion de la réalité et de l'importance de l'objet, mais elle est le
corollaire d'une technologie qui s'efforce d'éviter une consi-
dération abstraite des réalités techniques. Bien plus, le
recours à la notion de milieu associé pour penser l'objet tech-
nique permet de conférer à ce dernier une sorte d'autonomie
et de puissance remarquable, puisqu'il est dit qu'il se condi-
tionne lui-même précisément par sa relation à son milieu asso-
cié, qui est conditionné par lui en même temps qu'il le
conditionne: « L'objet technique est donc la condition de lui-
même comme condition d'existence de ce milieu mixte,
technique et géographique à la fois. Ce phénomène d'auto-
conditionnement définit le principe selon lequel le développe-
ment des objets techniques est rendu possible sans tendance
à l'hypertélie puis à la désadaptation ... » (MEOT, p. 55-56.) Le
milieu associé « est ce par quoi l'être technique se conditionne
dans son fonctionnement [... ] C'est ce milieu associé qui est la
condition d'existence de l'objet technique inventé» (p. 57). Le
recours à la notion de milieu permet d'aller jusqu'à placer
l'objet technique dans une situation qui a quelque chose d'ana-
logue à celle de l'inventeur par rapport à la vie: «l'unité du
milieu associé de l'objet technique a son analogue dans l'unité
du vivant» (MEOT, p. 58). Les relations de l'objet technique
avec son milieu associé sont ainsi décrites que, lorsqu'on rend
compte de la manière dont il est inventé, il selnble que ce soit,
pour ainsi dire, lui-même qui s'invente dans l'imagination
anticipatrice de l'inventeur.
Mais est-ce à dire que l'on a atteint ici la possibilité de
l'expression autonome du tout de l'invention en termes de
genèse objective de l'objet technique? Oui et non. Apparem-
rnent, on en est aussi proche que possible, mais pourvu que l'on
sache y retrouver le sens de l'activité inventive, ce qui rela-
tivise profondément l'alternative. Si l'on a atteint cette possi-
bilité (de décrire entièrement le processus de l'invention dans

25
les termes de la genèse de l'objet), c'est au moyen d'une ana-
lyse dont on peut aussi observer symétriquement qu'elle fait
apparaître la réalité de l'objet et de son milieu associé comme
un analogue de l'activité mentale d'invention et de ses condi-
tions de possibilité. On ne peut pas dire que le point de vue du
sujet et de la psychologie de l'invention soit dominé par celui
de la genèse de l'objet, puisque c'est à la nécessité de ({ l'em-
ploi d'une fonction inventive d'anticipation» que sont rappor-
tés ultimement l'existence, le fonctionnement et l'intelligibilité
de l'objet inventé. On peut même dire que toute cette théorie,
qui se trouve au cœur et au fondement d'un ouvrage sur ({ le
mode d'existence des objets techniques», est ({ psychologique»
en dernière instance, mais d'une psychologie profondément ori-
ginale. À vrai dire, le sens de l'analyse n'est pas de donner une
prévalence au sujet ou à l'objet, mais, une fois établis le carac-
tère génétique de l'objet et le caractère dynamique et d'antici-
pation de l'imagination inventive, de faire apparaître une
sorte d'équivalence entre les deux.
Que signifie donc, précisément, si notre compréhension est
juste, cette double insistance sur l'importance de cette condi-
tion psychologique et subjective de l'activité mentale de l'ima-
gination anticipatrice et de cette sorte d'autonomie génétique
(d'auto-conditionnement) de l'objet, dont il est cependant dit
qu'elle dépend de la première? C'est que Simondon doit s'oppo-
ser à deux sortes de représentations 25, qui font de l'inventeur
soit celui qui pourrait déoider de façon démiurgique de ce que
sera sa création (confusion de l'invention avec la créativité et
la création), soit celui qui pourrait tirer de l'état présent du réel
sa production, par la simple prise en compte des conditions
sociales (la demande, les orientations du marché, la connais-
sance de ce que l'on sait réaliser à un moment donné - la ({ boîte
à outils» des réalisations possibles) ou par la simple décou-
verte scientifique (fondement d'applications, de déductions, de
calculs). Les représentations de la première sorte oublient que
l'invention doit tenir compte de la réalité telle qu'elle corres-
pond, d'une part, à l'état actuel des connaissances techniques
et scientifiques (1' ({ arnbiance » de la Conférence de 1971) mais,
également, à ce qu'elle sera devenue lorsque l'objet anticipé sera
réalisé et fonctionnera (nécessité de lui associer un milieu amé-
nagé): l'invention est certes imagination, mais imagination
qui anticipe (c'est-à-dire qui vise un objet déterminé réali-
sable), et qui résout réellement un problème réel. Les repré-
sentations de la seconde sorte méconnaissent la dimension
ontologique, ontogénétique, de l'invention: c'est une nouveauté
réelle et strictement inédite qui advient grâce à elle, et elle ne

26
peut donc être d'abord qu'imaginée et non pas reçue, de
quelque manière que ce soit; l'invention est imagination qui
anticipe (c'est-à-dire qui vise un objet qui n'est pas encore
réel), et imagination qui certes résout un problème, cependant
pas un problème abstrait, mais un problème dont la solution est
« une œuvre de vie 26 », dont l'issue est « une surabondance
d'être 27». C'est bien de la condition « psychologique» du bon
régime de l'imagination que dépend l'équilibre, caractéristique
de l'invention, entre l'imagination d'une nouveauté sans réali-
sation effective et une réalisation sans nouveauté réelle, c'est-
à-dire, autrement exprimé, le caractère véritablement
ontogénétique de l'objet technique.
Cela posé, on peut alors noter que c'est, au bout du compte,
une sorte d'analogie, d'équivalence, de réversibilité, qui est
établie entre la pensée qui invente et l'objet inventé: « le dyna-
misme de la pensée est le même que celui des objets tech-
niques; les schèmes mentaux réagissent les uns sur les autres
pendant l'invention comme les divers dynamismes de l'objet
technique réagiront les uns sur les autres dans le fonctionne-
lllent matériel. L'unité du milieu associé a son analogue dans
l'unité du vivant; pendant l'invention, cette unité du vivant
est la cohérence des schèmes mentaux obtenue par le fait
qu'ils existent et se déploient dans le même être; ceux qui
sont contradictoires s'affrontent et se réduisent. C'est parce
que le vivant est un être individuel qui porte avec lui son
milieu associé que le vivant peut inventer; cette capacité de
se conditionner soi-même est au principe de la capacité de pro-
duire des objets qui se conditionnent eux-mêmes 28». Cette
équivalence est ce qui permet que l'étude de l'invention puisse
se faire aussi bien en partant des objets qu'en partant des
sujets, pourvu seulement que soient toujours considérés le
caractère génétique de l'objet et le dynamisme de la pensée qui
anticipe en situation de résolution de problèIne, et pourvu que
l'une ou l'autre des deux entrées ne fasse pas oublier que son
sens est dans sa relation à l'autre.

7.4 L'idée d'invention et l'histoire

Voilà ce que fait apparaître le MEOT, en ce qui concerne


cette relation d'analogie, d'équivalence, de réversibilité, rela""
tion génétique elle-même au bout du compte, entre l'invention
de l'objet technique et sa genèse, entre le point de vue du sujet
et celui de l'objet sur l'invention, entre les points de vue « psy-
chologique» et « technologique», si on les cOlllprend COIIlme
Simondon. Rassemblons, pour conclure sur cette question, les

27
caractères essentiels de la notion d'invention, tels qu'on peut
les dégager par comparaison avec la créativité et la décou-
verte scientifique, selon les indications du Cours de 1976, qui,
en dépit de leur brièveté, complètent celles du Cours de
1968 29 : l'invention est une « fonction du nouveau», que l'on
confond souvent avec la créativité et la découverte. Ce qui
apparaît, par différence avec elles, c'est que l'idée d'invention
technique comprend celle d'un certain régime de relation entre
le pôle subjectif et le pÔle objectif, qui est, à la fois, fait d'une
exigence d'équilibre et généI'ateur de conflit entre eux.
Envisagée comme « fonction du nouveau chez l'homme», la
découverte se situe « entre» la créativité (qui tend à produire
une nouveauté d'autant plus grande qu'elle ne se donne qua-
siment aucun moyen d'en rien prévoir, ni de la reconnaître
vraiment, ni de la sélectionner, ni de la faire venir à l'être 30 )
et l'invention, qui fait advenir effectivement et jusqu'au bout
une nouveauté absolument inédite. L'invention est une réali-
sation effective et objective (à la différence de la créativité) et,
comme la découverte scientifique, elle part des conditions
objectives que constitue l'état des sciences et des techniques à
un moment donné 31; comme la découverte (et à la différence
de la créativité, qui vit de ne pas se représenter de façon
déterminée sa fin et de faire toujours une place à l'improvi-
sation), elle est anticipation de son résultat; mais différem-
ment, puisqu'on peut parler de découverte scientifique à
partir du moment où la nouveauté anticipée est en un sens
cependant suffisamment déterminable pour qu'on puisse faire
par avance l'hypothèse qu'elle «existe» déjà (c'est une nou-
veauté pour la connaissance mais non pas du point de vue de
la réalité); tandis qu'on peut parler d'invention tant que la
nouveauté de ce qui est anticipé correspond à ce qui n'existe
pas encore et qu'elle ne peut être déterminée autrement que
comme un problème de réalisation.
La découverte scientifique et l'invention technique sont,
proches, et surtout, dans la réalité, leurs interventions sont
entremêlées très souvent, selon Simondon; mais s'il est utile
de les distinguer, au Inoins dans le concept, c'est pour faire
apercevoir qu'il y a un équilibre de principe et une articula-
tion (peut-être davantage) qui sont le propre de l'invention,
entre ce qui tient au sujet et ce qui tient à l'objet; aloI's que,
dans la créativité, le nouveau advient (comille objet de réali-
sation) selon une modalité qui d'abord doit tout au sujet (c'est
ce qui en fait une belle matière pour la psychologie tradition-
nelle); et que, dans la découverte scientifique, le nouveau
advient (comme objet de connaissance) selon une modalité où

28
tout est méthodiquement fait pour que la subjectivité soit mise
entI'e parenthèses (et ne puisse pas être soumise à une inves-
tigation psychologique, du Inoins au IIlême sens) au profit de
l'objectivité. Dans l'invention technique, même si les exigences
d'objectivité ne sont pas moindres que dans la découverte
scientifique (ce sont les mêmes), leur fonction scientifique,
qui est de faire reconnaître les contraintes du réel, n'est pas
le tout, puisqu'il s'agit par principe de faire advenir ce réel.
En somme, l'antinomie concernant l'invention tient au fait
que son idée semble comprendre des exigences conflictuelles
concernant le sujet et l'objet: pour qu'il y ait invention, il faut
que la nouveauté qu'elle fait advenir soit réelle et non pas
seulement nouvelle pour une subjectivité (que cette subjecti-
vité soit créative ou scientifique); mais, en même temps, pour
que la nouveauté puisse être dite inventée, il faut qu'elle
advienne du fait d'un agent qui l'invente et donc, d'abord, en
a l'intention et se la représente par anticipation et « simula-
tion 32» (et non du fait d'une cause mécanique). Si quelque
chose pouvait être anticipé adéquatement et entièrement, ce
ne serait pas une invention (il lui manquerait la nouveauté
ontologique radicale) 33; mais si quelque chose n'a pu être anti-
cipé adéquatement à aucun moment (au moins et notamment
sur le mode du problème se déterminant progressivelnent),
alors, quand cela advient, ce n'est pas sur le mode d'une
invention (mais de la rencontre, de la trouvaille de hasard,
etc.). On comprend qu'il faille regarder, pour ainsi dire, du
côté du sujet et du côté de l'objet pour s'assurer de la connais-
sance adéquate d'une invention. Nous voyons apparaître, ici,
dans la notion, un principe de tension entre pôle subjectif et
pôle objectif, que nous avons vu se manifester dans l'étude des
inventions par le renvoi de l'un à l'autre et la double néces-
sité du point de vue psychologique et du point de vue techno-
logique. Cette tension est ce qui correspond à la forme du
problème comme caractéristique de la situation d'invention,
mais d'un problème au sens fort d'une difficulté réelle, d'un
obstacle dont on ne sait par avance s'il pourra être levé.
L'invention technique doit pouvoir être représentée comme la
résolution d'un problème par une intelligence 34, c'est-à-dire
comlne quelque chose dont la venue est intelligible et a dû pou-
voir être représentée comme telle, et, cependant, COInme
quelque chose, tant qu'il n'est pas là, d'iInprobable et d'inan-
ticipable. C'est ce qui fait qu'on peut dire que « l'invention est
un processus rare et souvent aléatoire» (1976, p. 332); il n'y
a pas d'ars inveniendi, d'art ou de méthode pour inventer
(1968, 3 e partie, conclusion, p. 151).

29
Mais si la réalité de l'invention est rare et a quelque chose
d'aléatoire et d'inanticipable, sa connaissance risque toujours
de subir' un effet de la situation d'après-coup qui la caractérise,
qui en voile la natuI'e et risque d'estomper son caractère sin-
gulier sous la généralisation. S'il n'y a pas de méthode géné-
rale pour inventer, il y a une difficulté de principe à connaîtI'e
l'invention sur le mode scientifique d'une connaissance géné-
rale. C'est une connaissance de sa singularité qui convient, si
l'on veut connaître l'invention pour ce qu'elle est. On aperçoit
comment la connaissance de la réalité objective technique sus-
ceptible d'introduire à la compréhension de « l'invention
constituante» n'est pas tant une connaissance technologique en
général qu'une connaissance historique des inventions et de la
genèse des objets techniques. Le vrai sens de la pensée de
Simondon n'est pas de détourner de la psychologie au profit
de la technologie, mais de faire préférer aux généralités de la
psychologie de l'invention et de la technologie des machines une
étude de la singularité des cas 35 (si possibles exemplaires), où
les deux points de vue peuvent être pris en compte en tant que
de besoin, et qui est conduite nécessairement à prendre la
forme d'une étude historique (qui correspond ainsi à une
approche qu'on qualifiera de « clinique», du point de vue de la
psychologie 36 : l'histoire permet la « clinique» de l'invention).

Nous voici donc conduits à considérer que, pour ce qui est de


la nature des textes de Simondon sur l'invention, ce n'est plus
leur rapport à la « psychologie» ou à la « technologie» qu'il faut
élucider maintenant, mais à l' histoire. Or, le problème des rap-
ports que ces trois disciplines sont susceptibles d'entretenir
correspond, aux yeux de la plupart de ceux qui s'occupent
d'histoire des techniques, à une difficulté de principe. Il faut
apercevoir d'abord la manière dont il se pose et son degré de
difficulté, en général, pour se rendre compte de la profondeur
et de l'étendue de la solution que la philosophie de Simondon
lui apporte.

2.1 Le problème général de l'histoire des techniques

De fait, tous les textes que nous publions ici, quelS que soient
leur titre, leur objet, leur destination, sont, par leur matière,
à des degrés divers, des textes portant sur l'histoire des tech-

30
niques; quel est donc le statut de l'histoire en eux? Nous
venons d'apporter un début de réponse: c'est le milieu dans
lequel il faut aller étudier les faits d'invention, comme des faits
d'abord singuliers et à propos desquels la généralisation pose
des problèmes de principe; car les considérer en dehors de ce
«milieu», c'est les considérer d'une manière abstraite, leur reti-
rer ce caractère de «concrétisation» qui leur est essentiel.
Mais qu'entend-on alors par «histoire »? Ce n'est pas un
rnilieu inerte et donné, il est toujours à constituer par qui veut
en acquérir une connaissance. Aller chercher les inventions
dans l'histoire, cela veut-il dire s'en remettre aux historiens
généralistes, qui découpent, étudient, expliquent, dans la réa-
lité historique, des époques selon des critèr'es de l'histoire
«générale», c'est-à-dire, en fait, politique, sociale, économique,
avant tout? Oette histoire ne peut, comme telle, apporter ou
préserver le caractère singulier de l'invention technique.
Mais, symétriquement, si chaque invention technique est étu-
diée isolément, on sernble alors négliger, par principe, son
caractère génétique, évolutif, historique, qui devrait la rnettre
en relation avec d'autres. Or, c'est chaque invention qui
devrait Illanifester sa puissance à produire de la genèse, du
développement, de l'histoire, si l'on comprend de façon consé-
quente les analyses que nous avons suivies.
La question est de savoir si l'on peut faire une histoire de
la technique qui ne se soucie pas de l'invention comme de cet
élélnent dont il faut partir: on peut se demander si ce serait
alors une véritable histoire des techniques, c'est-à-dire qui
rende compte du caractère historique de la réalité des tech-
niques. Mais si on essaie de rendre compte du développement
des techniques à partir de l'invention, on peut craindre de s'y
trouver enfermé et de ne pouvoir rendre compte de l'ensemble
des aspects humains qu'une véritable histoire prend en
charge, c'est-à-dire des aspects humains collectifs, politiques,
sociaux, économiques 37.
Or, les deux textes principaux que nous publions ici se pré-
sentent avant tout comme portant sur le «développement»
des techniques; celui de 1 9 71 ne le dit pas expressément
dans son titre, comme celui de 1968, ruais il est organisé
dans ses trois parties comme la démonstration d'une évolu-
tion historique des techniques existant entre les époques que
chacune étudie. La thèse est que l'invention joue un rôle
moteur dans l'histoire des techniques; c'est bien la portée de
la première phrase de la Conférence de 1971, au-delà de son
apparence anodine: «Les réalisations techniques apparais-
sent par invention. » Or cette thèse de la causalité de l'inven-

3 l
tion à l'égard de l'histoire des techniques est contestée par
certains historiens (qui n'ont pas, évidemment, de ce qu'est
une « invention», la même conception que Simondon). Le
repI'oche ici serait de « psychologiser » non plus la technologie
mais l'histoire. Il se trouve que ce sont souvent les mêmes
que ceux qui pensent qu'il ne faut pas trop « technologiser»
l'histoire des techniques, car son intelligibilité nécessiterait
que l'on en rende compte par autre chose que la techniquè:
«la structure sociale, économique, institutionnelle, politique,
sans laquelle il est quasiment impossible de comprendre» l'in-
vention 38. La plupart du temps, les spécialistes de ces disci-
plines pensent, même si c'est parfois à regret, que les
considérations sur la nature des réalités techniques, celles
sur leur invention et celles sur leur histoire, l'elèvent de trois
pOints de vue distincts (technologie, psychologie, histoiI'e),
qu'on ne peut unifier réellement, mais, au mieux, juxtapo-
ser 39 • Or, c'est précisément ce qui rend si difficile de conce-
voir la possibilité même d'une véritable histoire des
techniques, dont la portée soit, à la fois, authentiquement
historique et authentiquement technique.
Le premier à avoir posé avec une netteté et une lucidité théo-
riques admirables la difficulté radicale d'un projet d'histoire
des techniques, qui soit véritablement technique et historique,
est certainement le grand historien Lucien Febvre, dans un
article de la revue qu'il avait fondée avec Marc Bloch en 1929,
les Annales d'histoire éoonomique et sooiale, n° 36, du
30 novembre 1935 (p. 531-535): «Réflexions sur l'histoire
des techniques. » La plupart des historiens ou des théoriciens
de l'histoire des techniques 40 s'y réfèrent depuis, en raison de
la qualité des vues qui y sont présentées, mêIIle si c'est sou-
vent de façon superficielle et pour s'excuser de ne pouvoir se
maintenir à la hauteur dans l'exécution de la tâche indiquée.
Mais si cet article n'indique pas la solution pratique, c'est-à-
dire comment rendre possible effectivement la réalisation
d'une véritable histoire des techniques qui corresponde aux
exigences apparemment antinomiques qu'il formule, les
termes de la formulation seIIlblent bien correspondre à la réa-
lité du problème.
Dans cet article incisif, Lucien FebvI'e, après avoir remarqué
que l'histoire des techniques est une «discipline tout entière à
créer», reconnaît que savoir ce que c'est que «faire de l'his-
toire des techniques» est un vrai problème et IIlême « un
ensemble de problèmes, que l'histoire néglige avec beaucoup
trop de sérénité». Pour lui, il y a, à cette fin, trois sortes
d'études à mener, corI'espondant à trois points de vue diffé-

32
rents mais liés sur les réalités techniques: 1) ce qu'il appelle
une «histoire technique de la technique», qui est, à vrai dire,
l'étude technique des procédés, des outillages, des activités
techniques des divers lieux et époques 41; 2) une étude de ces
ensembles de procédés, d'outillages, d'activités fabricatrices,
en tant qu'ils sont affectés par une histoire qu'il nOIIlme «évo-
lutive 42 », et où le progrès pose des problèmes relatifs à leur
réalisation, qu'il caractérise comme problèmes de relation
entre théorie et pratique», entre « science et invention tech-
«

nique», entre « hasard et nécessité»; 3) une étude des relations


entre l'activité technique et les autres activités humaines
(telles que religion, art, politique), dont elle « ne saurait s'iso-
1er» (encadrement, enchaînernent, influence, interférence,
service, réponse aux «besoins» pris en un sens large, etc.),
c'est-à-dire « comment, si l'on veut, la technique subit
l'influence de ce que l'on peut nOInmer l'histoire générale et
en même temps agit sur cette histoire», ce qui est, au fond, « le
problème de l'histoire totalitaire». Ces trois sortes d'étude
sont, pour Febvre, « les tr'ois grands chapitres - inséparables
l'un de l'autre et parfaitement liés - dont la réunion forme
l'histoire des techniques». Cette liaison parfaite et de carac-
tère inséparable est un idéal et une exigence mais non pas un
fait réalisé, puisque sa simple évocation suffit à expliquer que
« cette histoire soit une discipline tout entière à créer - ou
presque». Cette exigence ne peut être réalisée qu'à la condi-
tion d'une «collaboration» et d'un « zèle convergent» 43 entre
techniciens, savants (les uns et les autres, curieux et connais-
seurs du passé de leur discipline) et historiens proprement
dits (<< historiens des civilisations à l'esprit synthétique »). Et
Febvre ne sernble nullelnent sous-estimer l'extrême difficulté
de cette exigence. Mais il ajoute encore à la difficulté en pré-
cisant une dernière condition de cette articulation des trois
points de vue sur la réalité technique: qu'elle porte non pas
sur tel ou tel ensemble de faits choisis au hasard mais sur
« l'ensemble des techniques d'une époque - à la fois dans leur

interdépendance mutuelle, leurs relations avec la science


contemporaine et leurs rapports avec tout l'ensemble des acti-
vités, des institutions et des idées de l'époque retenue».
L'analyse de la difficulté est claire, rnais il n'y a pas d'indi-
cation de ce qui peut rendre possible la liaison des trois cha-
«

pitres» correspondant à ce que devrait réunir une histoire des


tecIlniques 44. Même les meilleurs historiens des techniques,
qui reconnaissent au moins comme un idéal la valeur de cet
objectif pour leur recherche, seIIlblent avoir du mal à le réa-
liser. Or, si l'on peut rendre compte objectivement des réalités

33
techniques d'un point de vue seulernent technique, cela signi-
fie que leur réalité n'a rien d'historique en elle-même. Les réa..,
lités techniques seraient alors dans l'histoire cornme toute
autre réalité humaine, mais elles ne seraient pas historiques
en elles-mêmes, elles n'auraient pas d'histoire en elles-mêmes
(pas plus que les atomes, les l'éalités naturelles et leurs lois:
on ne pourrait parler d'une « histoire technique des tech-
niques» qu'au sens où on parle d'une « histoire naturelle», en
entendant « histoire» au vieux sens d'origine grecque d'une
« enquête», sans rien y cOInprendre d'historique). Oe serait
par métaphore et métonymie qu'on dirait qu'elles ont une his-
toire. De quoi, alors, l'histoire des techniques serait-elle l'his-
toire? Oe serait une histoire des homrnes en général et de
leurs décisions concernant les conditions de leur production,
de leur commerce, de leur utilisation, etc. On voit que cela
implique une représentation de la technique comme un ordre
de réalité dépendant de façon directe, exclusive, arbitraire, de
la décision des hommes en général (conception « hUInaniste»,
« anthropologique» de la technique, dont les limites sont bien
connues). Les réalités techniques n'adviendraient et n'évo-
lueraient que pour des raisons qui leur seraient extrinsèques.
En tout état de cause, elles n'auraient pas d'histoire propre.
Les causes de leur « histoire» n'auraient rien de technique,
elles ne vaudraient pas particulièrement pour le devenir tech-
nique, mais seraient toutes politiques, économiques, sociales,
en un sens général et vague. Sous le nOIn d'histoire des tech-
niques, ce serait en fait une étude de la dimension technique
de l'histoire politique, éconOIIlique, sociale, qui serait réalisée.
Il serait étrange, dans ces conditions, de composer des
ouvrages qui présentent spécialement une « histoire des
techniques )), et surtout, comme l'on fait en général, en se
réglant sur les réalités techniques et leur ordre d'apparition.
0' est une idée rudimentaire de ce que l'on peut entendre par
« histoire )), dont on soupçonne qu'elle est à l'œuvre ici: sim-
plement l'idée d'une évolution, d'une variation, d'une incons-
tance; en ce sens, on peut fail'e une « histoire)) de n'irnporte
quelle futilité; on fait « l'histoire)) de ce qui n'a pas d' histori-
cité propre. Il paraît bien étrange de reconnaître suffisanl-
nlent d'évolutivité à un ordre de réalité et d'importance à son
évolution pour s'occuper d'en faire une histoire et de lui nier,
en même temps, toute historicité propre, d'en faire une varia-
tion sans causes autres qu'extrinsèques.
Pendant longtemps, les « histoires)) de la technique ont
consisté en un exposé des inventions selon leur ordre d'appa-
rition (on pouvait parler d'une « histoire technique)) au sens où

34
l'on parlait d'une «histoire naturelle »). Puis un certain
nombre de critiques sont survenues contre cette histoire trop
platement« événementielle», où la seule cause était l'inventeur'
(cause par l'individuel, l'arbitraire, l'aléatoire, le sentiment et
le génie): la vraie causalité du changement dans les tech-
niques est celle que «les hommes», pris collectivement, consti-
tuent, telle que l'histoire générale l'étudie; et l'on a considéré
COInme un progrès de substituer à un ordre chronologique
linéaire, avec une périodisation vague pour faire des chapitres
(paléontologie, Antiquité, Moyen Âge, Renaissance, XVIe siècle,
etc.), des divisions périodiques fondées sur l'histoire politique
générale 45, ou bien socio-économique (par exemple Gille). La
conjonction de l'autorité intellectuelle dominante du marxisme
et du développement de l'économisme en sciences sociales et
dans les représentations communes, au xxe siècle et notamment
durant sa seconde moitié, a favorisé le sentiment qu'on avait
atteint là une conception «scientifique», dans son principe au
moins, de l'histoire des techniques. Pour beaucoup de techni-
ciens cette représentation est commode: la réalité technique
serait déterminée, fixée dans ce qu'elle est par des causes pro-
prement techniques, pas plus évolutives que les lois de la
rnatière en général, et ce sont les conditions humaines géné-
rales (psychologiques, sociologiques, économiques, comman-
dant la demande, la production, le marché, etc.) qui seraient
la cause de l'évolution de la réalité technique.
Cependant, la considération de l'ensemble de l'évolution des
techniques, sur toute la période où nous avons des connais-
sances historiques et même paléontologiques, conduit à l'idée
que son évolutivité continue, dont le rythrne donne l'impres-
sion d'une accélération grandissante, est un trait qui ne peut
que paraître éclatant et qu'il est impossible de ne pas prendre
au sérieux: l'évolution des réalités techniques n'est pas une
qualité accidentelle et surajoutée, rnais c'est une de leurs
caractéristiques les plus fortes. C'est l'idée que développe
l'auteur de la illOnumentale histoire des techniques des PUF,
Maurice Daumas, notaillmerlt dans un de ses derniers
textes 46 . On peut, bien sûr, avoir le soupçon que cela ne cor-
respond qu'à une illusion et croire que, quand on possède la
science, on connaît la vraie cause de ce flux incessant des
objets: la nature des conditions historiques, sociales, écono-
miques de notre existence (voire de leur provenance méta-
physique); en somille, la cause de l'évolution technique ne
serait rien de technique. Mais, pour démontrer cela, il fau-
drait s'assurer précisément qu'il n'y a pas dans la causalité
proprement technique une cause sui generis d'évolution,

35
indépendamment de toute intervention des diverses espèces de
la causalité socio-économique. En revanche, si l'on peut mon-
trer que, dans ce qui fait qu'une réalité technique est ce
qu'elle est tecllniquement, il y a des causes qui sont intrinsè-
quement constitutives d'une évolution pour elle, alors les
causes et conditions économiques, sociales, politiques auront
une influence non pas secondaire mais seconde sur elle: elle
aura en revanche une historicité propre.

2.2 Histoire et technique chez Simondon

Or, la philosophie de Simondon peut apparaîtI'e, à plusieurs


égards, comIne une prise au sérieux du problème général, tel
que le pose Febvre (bien que nulle part, à notre connaissance,
il n'y fasse explicitement référence), et comlne une élabora-
tion, une remise en ordre et une redéfinition de ses termes
principaux (technicité, invention, histoire), conduisant à déga-
ger les conditions de sa solution: la possibilité de fonder une
histoire des réalités techniques SUI' leu!' historicité propre et
non sur des conditions extrinsèques (socio-économiques et
relevant de « l'histoire générale »), la détermination du rap-
port de ces conditions extrinsèques à la nécessité interne de
l'objet technique, de la science à la technique et à l'invention
technique, de l'influence de la technique sur l'histoÏI'e générale
et pas seulement de l'histoire généI'ale sur la technique, des
relations de l'activité technique et des autres activités
humaines, individuelles ou collectives, qu'il s'agisse de la reli-
gion, de l'art ou de la politique.

2.2.1 L'essence génétique de l'objet technique


En effet, d'abord, ce que fait apparaître de plus fondamen-
talla philosophie de Simondon, c'est précisément le caractère
essentiellement évolutif de la réalité technique. Ce qu'un
grand historien comme Daumas reconnaît dans son étude des
réalités techniques comme leur ca!'actère prernie!', Simondon
en fou!'nit le fondement. Ce n'est pas pour lui un oaraotère
parrni d'autres, et dont la reconnaissance pourrait donner
lieu à discussion, par exemple, sur le degré. C'est oe qui appa-
raît comme le trait générique de la réalité technique rnême tan-
dis que, au début du MEO'P, il commence par s'interroger avec
radicalité sur le fondernent ontologique et phénoménologique
de son objet. Le oaractère essentiel qu'il convient de ne pas
manquer, au moment où l'on se donne la réalité technique sous
la fOI'me de l'objet technique, c'est sa, dimension évolutive,
génétique, « le sens temporel de son évolution» (p. 20, note).

36
Il faut éviter d'avoir à plaquer par après, sur la réalité tech-
nique préalablement définie, une évolution et une histoire qui
lui resteraient, sinon, nécessairement et définitivement étran-
gères. Sirnondon cherche résoluIIlent et par principe à rendre
compte du mode d'existence propre des réalités techniques
(comme l'indique le titre de son plus célèbre ouvrage) en
même temps que de leur mode de telnporalité. Les deux ne
peuvent être séparés. Leur mode d'existence se caractérise
d'abord comme un nlode de temporalité. «Il est possible de cher-
cher à définir l'objet technique en lui-même par le processus
de concrétisation et de surdétermination fonctionnelle qui lui
donne sa consistance au terme d'une évolution, prouvant qu'il
ne saurait être considéré connIle un pur ustensile» (p. 15). Le
premier chapitre de l'ouvrage traite, selon son titre, de la
«genèse de l'objet technique», le second de 1'« évolution de la
réalité technique». Ce qui caractérise l'objet technique de
façon première est qu'il est « oe dont il y a genèse» (p. 20).
Indépendamment de la compréhension exacte et de la justifi-
cation de cette idée, qui peut paraîtI'e énigmatique et faire l'ob-
jet de contresens, il faut noter la netteté de l'affirmation du
caractère tempoI'el de l'objet technique dans son essence
même, qui apparaît jusque dans la considération de son unité
et de son individualité: «L'unité de l'objet technique, son indi-
vidualité, sa spécifiCité, sont les caractères de consistance et
de convergence de sa genèse. La genèse de l'objet technique fait
partie de son être. L'objet technique est ce qui n'est pas anté-
rieur à son devenir, mais présent à chaque étape de ce deve-
nir'; l'objet technique un est unité de devenir» (ibid.).

2.2.2 La liaison essentielle entre l'invention


et le caractère génétique de l'objet technique
Un objet technique est ce qu'il est pour l'être devenu au
cours d'une genèse concrétisante dans une lignée qui doit être
pensée par rapport à une« essence technique» (p. 40-43), qui,
elle-même, en détermine 1'« origine absolue» (p. 41) et l'iden-
tité dans le changement. Ce caractère essentiellement géné-
tique et évolutif de l'objet technique est l'autre face de son
caractère inventé. C'est du fait qu'il est inventé qu'il a une
évolution temporelle propre: cela veut dire que, même si elle
ne s'y réduit évidemlnent pas, l'étude de son histoire ne peut,
en tout cas, pas faire l'économie de sa genèse propre (sa
genèse proprement technique, son évolution en tant qu'elle
est déterminée par son être technique propre , avant toute
détermination historique générale, sociale, économique,
comnlerciale, etc.). Les réalités techniques ne sont pas une

37
matière pour ainsi dire inerte en elle-même et que l'on pour-
rait se représenter, dans une étude à prétention objective,
comme soumise à une structure de déterminations historiques
qui lui soient toutes étrangères. Dans ces conditions, la pos-
sibilité de la liaison des deux premiers points de vue de l'étude
des réalités techniques de Febvre est fondée et, même, on ne
saurait les séparer sans artifice et sans préjudice pour la
connaissance adéquate des techniques: ({ l'histoire technique
des réalités techniques» ne saurait se contenter d'être une
investigation de la réalité IIlatéI'ielle et de son fonctionnement
tels qu'ils sont en quelque sorte obseI'vables de façon empi-
rique, factuelle, statique; même en partant de ce simple point
de vue, elle ne devient effective et accomplie que si elle prend
la forme de la cOInpréhension génétique de ce qui a amené
cette réalité à êtI'e ce qu'elle est, c'est-à-diI'e de l'ensemble des
pI'oblèInes effectivement rencontI'és, tels qu'ils se sont posés
et tels qu'ils ont été résolus. Ainsi, l'objet cOlnplexe d'investi-
gation que Febvre avait décrit, mais d'une façon qui pouvait
sembler un peu hétéroclite et sans en faire apparaître claire-
ment l'unité, comme celui de son second chapitre (rapports
entre science et technique, théorie et pI'atique, évolution,
invention), trouve, dans la peI'spective de SiInondon, son unité
interne et ne peut être séparé d'une étude technique adé-
quate 47. Si la réalité technique est essentiellement ({ ce dont il
y a genèse», c'est qu'elle est essentiellement inventée (ni sim-
plement fabriquée et produite ni engendrée comme un
vivant); si elle est inventée, c'est qu'elle est essentielleIIlent
génétique, au sens où son mode d'existence et d'évolution cor-
respond à une position et à une résolution de problème.

2.2.3 Changements majeurs et mineurs t


discontinus et continus
Cette compréhension de l'avènement de la nouveauté tech-
nique comme résolution (effective) d'un problème (qui doit
pouvoir être représenté objectiveIIlent) perInet de penser non
seulement une évolutivité génétique COII1IIle essence de la réa-
lité technique en général, mais encore cornme une variation
significative dans ({ le rythme du progrès technique»: elle
conduit à distinguer conceptuellernent (et non comme une
simple variation de degré) des régimes différents dans son
évolution, notamIIlent des cllangements majeurs et des cllan-
gements mineurs, les premiers étant discontinus (quand la
solution est la découverte d'une essence, origine absolue d'une
lignée), les autres étant continus (lorsqu'ils apportent ce qui
peut être représenté comme des perfectionnements pI'ogres-

38
sifs à l'intérieur d'une même lignée) 48. On l'econnaîtra ici que
cette philosophie de l'invention perrnet de penser avec préci-
sion et cohérence ce dont on doit pouvoir rendre cOlnpte dans
une histoire des techniques, c'est-à-dire des variations non
seulement dans le degré mais dans la nature de l'innovation:
parfois, des changements qui sont des perfectionnements
presque insensibles; parfois, en revanche, des nouveautés
telles qu'elles semblent introduire une véritable rupture dans
l'évolution - on parlerait alors volontiers de « révolution»,
mais, outre que cela n'expliquerait rien mais baptiserait la
difficulté, il faudrait encore pouvoir penser la manière dont
l'innovation absolue sur un point déterminé peut acquérir une
dimension sociale et historique, qu'on lie traditionnellement à
l'idée de révolution; c'est ce dont la suite donnera peut-être
une idée.

2.2.4 La dimension proprement historique


des réalités techniques
La philosophie de Simondon, dans ce qu'elle a de plus essen-
tiel, ouvre la possibilité de fondeI' une connaissance historique
des réalités techniques sur leur évolution proprement tech-
nique. Elle fait apparaître le caractère artificiel d'une étude
historique qui ne se soucierait pas d'abord de tenir compte de
cette genèse pour y articuler l'influence des autres facteurs
d'évolution. Mais SiInondon exploite-t-il cette possibilité? Il
arrive que l'on traite sa philosophie des objets techniques et
de leur mode d'existence cornme si elle était indifférente à
l'histoire, connne si l'attention portée à la genèse la détournait
de se soucier de l'histoire véritable, comme si l'affirmation de
la genèse était destinée à interdire celle de l'histoire pour pen-
sel' l'évolution, comlne si la genèse était un caractère indivi-
duel et l'individu un enfermement dans les limites d'une
enveloppe, et non pas, lUi-nlême, une phase d'un processus
génétique. Mais il n'en est rien, et c'est méconnaître profon-
délnent le sens de son œuvre et très particulièrenlent du
MEOT. Ce qu'implique, à vrai dire, le titre de cet ouvrage n'est
pas qu'il n'y aurait qu'un seul mode d'existence de l'objet tech-
nique nlais qu'il y a différentes sortes d'objets techniques et
de modes d'existence pour eux, notamment, ceux de l'élément,
de l'individu, de l'enseInble. Or cette distinction est destinée à
penser « l'évolution de la réalité technique» (c'est le titre du
deuxième chapitre, p. 50), une fois l'idée de genèse établie
(dans le pI'emier chapitre). Après l'analyse du rôle de l'inven-
tion dans les deux premiers paragraphes du chapitre II, et
celle des différents Inodes d'existence dans le troisième, on

39
peut alors aborder directement, dans les quatrièlne et cin-
quième, la question de l'évolution des techniques.
L'affirmation de la genèse des réalités techniques n'est pas
destinée à interdire celle de leur historicité pour penser l'évo-
lution, mais, en revanche, à constituer un fondement ontolo-
gique à leur histoire. Il s'agit d'examiner la causalité
proprement technique des objets à l'égard de l'évolution tech-
nique considérée dans sa plus grande généralité. À cette fin,
si l'on observe la puissance causale des réalités techniques
les unes à l'égard des autres en tenant compte de la distinc-
tion des divers modes d'existence, « on assiste à un passage de
causalité» (p. 66) qui, cycliquement, va des ensembles aux
éléments en passant par les individus où ils sont introduits,
avant de remonter vers d'autres ensembles nouveaux, à par-
tir desquels le cycle va recommencer vers les élérnents 49. Oet
examen conduit à reconnaître à cette évolution des réalités
techniques une portée et une ampleur histor>iques: il y a une
« solidarité historique qui existe entre les réalités techniques )}
et qui « passe par l'intermédiaire de la fabrication d'éléments».
01', l'historicité n'est pas un caractère second des réalités
techniques, mais essentiel, comme leur caractère génétique:
« la solidarité des êtres techniques les uns par l'apport aux
autres dans le présent masque en général cette autre solida-
rité beaucoup plus essentielle, qui exige une dimension tem-
por>elle d'évolution» (p. 66). Si bien que l'on doit reconnaître
que « le Inonde technique possède ainsi une dimension histo-
rique en plus de sa dimension spatiale» (p. 67). En somme, il
y a une histoire des techniques qui repose d'abord sur la
nature des objets techniques et leur causalité propre.

2.2.5 La loi de relaxation et le temps technique propre


Oette affirmation de l'historicité des techniques est, en fait,
beaucoup plus forte ici que chez de nombreux historiens des
techniques, qui proposent des tableaux synchroniques des
techniques d'une époque (l'Histoire ayant à se charger e11e-
rnême du fait qU'OIl passe de l'une à l'autre), tandis qu'ici on
affirme que les lignes et causalités diachroniques sont les plus
importantes: « La solidarité actuelle ne doit pas masquer la
solidarité du successif}) (p. 67). Oe qui décourage souvent de
procéder autrement que par tableaux synchroniques succes-
sifs est que la causalité, les enchaînements, les successions ne
paraissent pas toujours faciles à établir claiI'enlent (aspect
« en dents de scie )}); ruais n'est-ce pas renoncer à poser une
historicité véritable des êtres techniques? Beaucoup d'his-
toires des techniques qui, sans se limiter à réaliser de simples

40
monographies, conservent l'ambition de rendre compte d'une
évolution des techniques d'une ampleur véritablement géné-
rale se contentent d'idées extrêmement simples sur ce qui fait
la nature et le moteur du rnouvement de l'histoire des tech-
niques (la nature et le régirne de sa causalité), parce que
toute généralisation dans ce dornaine semble rencontrer des
contre-exemples ou demeurer d'un vague et d'une platitude
extrêmes. Est-ce parce qu'il n'y a pas d'ordre, de causalité, de
lois, dans ce domaine, que l'on n'ar'rive pas à en dégager qui
soient satisfaisants? Ou bien est-ce parce que l'on ne découpe
pas l'objet (on cherche des vérités absolument générales), ou
bien pas de la bonne façon (mais sur des critères qui lui sont
étrangers) 50? Simondon, quant à lui, ne renonce pas à tenir
un discours de portée générale, seule manière de faire de l'his-
toire véritable, aussi bien que de la philosophie véritable, à
propos des techniques, mais en tenant compte de la leçon des
analyses de la genèse et de l'invention des objets techniques
(facteur radical de singularisation) et de la diversité des
modes d'existence des objets techniques. Or, la considération
de cette diversité fait aperoevoir (<< on assiste ... ») qu'il y a bien
un «passage de la oausalité» entre les objets, mais qui, du fait
de leur statut ontologique profondérnent différent, suit «une
ligne de causalité qui n'est pas rectiligne rnais en dents de
scie» (p. 66), et qui, cependant, apparaît oomme un ordre
régulier, dès qu'en le rapportant aux relations circulaires (et
pas seulement hiérarchiques et d'emboîtement) qui unissent
les réalités des trois modes d'existence on en découvre la
forme oyolique nécessaire; ce qui fait que cet ordr'e peut être
représenté comme une loi, que Simondon appelle «loi de
relaxation 51 ».

C'est bien de l'analyse de la nature des réalités techniques


en tant que telles que l'on tire ici la démonstration de leur his-
torioité; c'est indépendarnrnent de la référence à toute autre
cause (socio-économique comme telle, notamment), rnais sans
que cela conduise à en exclure aucune, nous allons le voir,
que la causalité des objets teohniques les uns à l'égard des
autres se rnanifeste à l'évidence et qu'elle suffit à donner à
leur avènernent et à leur évolution la forme d'une histoire au
sens le plus exigeant du terrne: elle fournit une explication
déterminée du devenir des réalités techniques, bien plus pré-
cise que toute autre cause; et, de plus, cette explication est
susceptible de porter, de façon absolument exl1austive, sur
toutes les réalités techniques possibles, considérées comme un
tout homogène et solidaire, un réseau de relations entre élé-

4 l
ments, individus techniques et ensernbles, puisque aucun objet
technique n'existe sans avoir l'un de ces trois modes d'exis-
tence, et que cela même définit des relations étiologiques et
génétiques avec les autres.
Ce n'est pas le lieu de développer ces analyses au-delà de ce
qui est nécessaire pour montrer la nature réelle du problème
que Simondon affronte et la consistance de la réponse qu'il
donne. Un mot encore, cependant, pour confirmer que cette
causalité a un pouvoir communicatif et une portée historiques
et ne rend pas seulement compte de la fabrique des objets;
puis un autre, pour vérifier que cette construètion de l'histo-
ricité des objets techniques à partir de leur technicité n'exclut
nullement la pr'ise en compte, mais à leur juste place, de
toutes les causes que l'histoire générale, socio-économique,
nous a appris à considérer.

Simondon précise que la temporalité qui vient du rythme de


relaxation que nous avons analysé permet de caractériser le
« temps technique propre» et, d'autre part, que ce « ternps de
relaxation [... ] peut devenir dominant par rapport à tous les
autres aspects du temps historique, si bien qu'il peut syn-
chroniser les autres rythmes de développement et paraître
déterminer toute l'évolution historique, alors qu'il en syn-
chronise et en entraîne seulement les phases» (p. 67).
L'affirmation est forte, et il faut lire entièrement (p. 67-68),
car elle est très éclairante, l'illustration de ce temps de relaxa-
tion qui est donnée par la manière dont c'est des ateliers arti-
sanaux du XVIIIe siècle, ayant pour source d'énergie les chutes
d'eau, le vent et les animaux, que sont sorties les machines
ther'modynamiques à rendernent élevé au début du XIXe siècle,
ainsi que les locomotives modernes. Sans doute, la remarque
finale limite-t-elle de façon critique les affirmations exagérées
de ceux qui soutiennent que la technique est la cause génér'ale
et radicale du cours de l'histoire, et la place- pour d'autres
causes possibles est-elle ainsi réservée. Mais, si toute l'évolu-
tion de l'histoire générale n'est pas dominée par les seules
causes techniques, il n'en est pas rnoins souligné comment
« chaque phase de relaxation est capable de synchroniser des
aspects rnineurs ou presque égalernent irnportants» (p. 69).
Un type de technique ne conditionne pas la vie humaine d'une
époque par sa simple présence, il tend également, non seule-
ment à faire oublier des techniques anciennes (obsolescence),
mais aussi à attirer d'autres techniques de même nature que
lui ou qui lui sont étrangères rIlais nécessaires (soit à son
existence, soit pour équilibrer et compenser sa présence) 52. Il

42
y a en somme un effet de compatibilité et d'incompatibilité,
d'attraction et de rejet, qui, tendant à donner une certaine
cohérence technologique, constitue un facteur important de
l'évolution technique. Autant de suggestions pour la recherche
de relations de causalité entre réalités techniques qui ne
relèvent pas de la filiation génétique directe, mais de rela-
tions qui s'apparentent à des effets de structure 53. On voit
comment le rythrrle de relaxation de l'évolution des techniques
et son pouvoir de synchronisation d'autres aspects techniques
ou écologiques peuvent conférer à toute invention particulière
une arnplification technique et sociale imprévue.

2.2.6 Les conditions socio-économ iques


de l'évolution technique: des «causes extrinsèques»
Cette théorie de l'invention et de la genèse concrétisante
permet de penser une évolution et une historicité essentielles
et propres de la réalité technique, ruais ne laisse-t-elle pas
encore trop lointaine et incertaine l'intégration de cette réa-
lité dans l'ensemble des dirrlensions d'une histoire générale
humaine? En particulier, cette conception de la réalité tech-
nique ne la coupe-t-elle pas entièrement de toute dimension et
de toute perspective économiques 54? Précisément pas, et cela
pour des raisons non superficielles. Simondon distingue dans
« les conditions de l'évolution technique» (MEOT, chap. I, § 2,
p. 23-36) entre « nécessité interne» et « causes extrinsèques»,
au nombre desquelles les « influences économiques» et les « exi-
gences pI'atiques» en général (comme, par exernple, « celles qui
tendent à prOduire la standardisation des pièces »). Cette dis-
tinction, précocement introduite dans le MEOT, prévoit la
place des conditions extrinsèques, loin d'en nier l'importance.
Il ne s'agit pas de négliger les facteurs extrinsèques (écono-
miques, commerciaux, sociologiques, psychologiques, etc.) 55,
mais d'éviter les confusions et de hiérarchiser les diverses
conditions, car toutes ont leur importance causale dans la
détermination des produits existant socialement au bout du
compte, mais leur mode de causalité n'est pas le mêrrle : il y a
des nécessités internes, ce sans quoi l'objet technique n'est pas
« viable», ne fonctionne pas; et s'il ne fonctionne pas, il ne peut
pas être soumis aux lois et aux exigences, si dures et impo-
santes soient-elles, de la sphère socio-économique. Les néces-
sités internes sont, dans cette mesure, plus « puissantes» que
les facteurs extrinsèques, non pas en général, ni bien sûr d'un
point de vue éconorrlique, mais pour déterminer la genèse de
la réalité technique à inventer. La puissance socio-éconornique
peut rejeter un objet technique inventé et viable; elle est éga-

43
lement l'instance générale (qui tend à devenir exclusive) de la
demande et de la commande à l'ingénierie, mais, si ce qu'elle
cornmande est réalisable tecllniquement ou non, cela dépend
d'un ordre de conditions qui sont proprement techniques.
Au demeurant, ce pouvoir de filtrer et de rejeter l'invention,
qu'il ne faut pas mettre sur le même plan que celui de la faire
advenir, peut être rapporté quelquefois non pas à l'instance
économique mais à une causalité sociale et culturelle très
générale et diffuse: Simondon l'évoque, dans le Cours de 1974
sur La Résolution des problèmes (p. 311-316), dans le cadre
de l'exaIIlen des conditions sociales de l'invention: «une inven-
tion intervient quand le filtre social la laisse passer» (p. 312).
Il cite plusieurs exelnples de résistance à l'invention. On
insiste, en général, sur ce pouvoir de rejet d'une invention exis-
tante ou qui aurait pu exister, qui est le fait de l'instance éco-
nomique et sociale, parce que c'est ce en quoi cette dernière
est déterminante et décisive pour l'objet technique, bien que
négativement. Mais Simondon décrit en plusieurs lieux
l'importance positive des conditions sociales, économiques et
culturelles de l'invention. «La condition de possibilité d'une
invention nouvelle n'est pas seulement la main et le cerveau,
mais la condition de possibilité de la réalisation, c'est-à-dire la
conservation de tout ce qui a servi à une production antérieure
tant dans sa matérialité que par la culture enfermant les
représentations relatives à la production, et le savoir-faire
nécessaire» (1974, p. 311). C'est «cette conservation ampli-
fiante des modes de production et des cultures» qui permet de
distinguer le plus haut niveau de résolution de problèmes tech-
niques selon le mode animal de la résolution de problèmes
techniques chez l'homme. Le Cours de 1965, dans la même
perspective, fait, de la tranSIIlission des inventions successives,
le fondement du progrès, «qui est un tissu d'inventions prenant
appui les unes sur les autres» (p. 281); le COUI'S de 1974 fait
de la culture comme conservation et accumulation une condi-
tion fondamentale de l'invention. Cela correspond à la notion
d'ambiance, dans la Conférence de 1971, qui traduit l'état des
techniques et des sciences: c'est ce par rapport à quoi a lieu
l'invention, elle lui sert de «base». Non seulement l'invention
est donc un facteur décisif de la genèse des objets techniques
et de leur évolution historique, mais il y a des conditions his-
toriques de l'invention: l'invention est une cause elle-mêIne llis-
torique de l'histoire (bien loin d'être un principe explicatif
abstrait et anhistorique). La forme et la nature de l'invention
varient selon les situations historiques où elle a lieu, on le
retrouve dans tous les textes 56, et c'est l'objet de la démons-

44
tration d'ensemble de la Conférence de 1971. L'invention
s'inscrit dans l' histoire et le devenir irréversible et qu'on vou-
drait inoubliable de la culture humaine (1974). Il Y a des
conditions sociales, culturelles, historiques de l'invention.
Loin d'établir une séparation et une indépendance complètes
de la genèse de la réalité technique par rapport à l'ensemble
des conditions non techniques, la théorie de l'invention COlllme
résolution de problème perm.et de n'exclure, par principe,
aucune dimension ni aucun déterminant participant à l'avè-
nement de la nouveauté technique (économique, cornmercial,
culturel, etc.); mais elle ne permet de faire d'aucun d'entre
eux ce qui pourrait prétendre en rendre compte à soi seul. Elle
n'autorise pas non plus à former une représentation théorique
générale des relations entre eux. Elle rend possible, en
revanche, de concevoir la difficulté théorique générale que
l'on a à rendre compte des relations entre eux, COInllle cor-
respondant d'abord à des problèmes particuliers divers, qui
ont dû être, lors de chaque invention, effectivement et singu-
lièrement résolus après avoir été posés. Le problème tech-
nique singulier est posé dans une «ambiance» (1971), qui est
d'abord technique (c'est un moment de l'histoire des tech-
niques disponibles - première inscription de son historicité -
et disponibles quelquefois en fonction de facteurs économiques
- prernière influence de l'économie), mais aussi scientifique,
culturelle, psychologique, etc. Ces conditions, «extrinsèques»
à des degrés variables, ne déterminent pas directement (sur
le modèle de la production) la venue d'une nouveauté tech-
nique; mais elles ne jouent pas seulement sur le mode du veto
et du rejet évoqués précédemment: elles peuvent faire partie
de façon plus ou moins explicite voire pesante de la forlllula-
tion de la demande; mais c'est de la formulation puis de la.,
résolution du problème que dépendent de façon décisive,
comme une condition sine qua non, l'invention et l'existence
de la réalité technique. Elle peut être refusée par les instances
économiques; elle peut être souhaitée par elles; elle ne peut
être inventée par elles, ni produite sans invention.

2.2.7 Problèmes d'histoire des techniques


L'évolutivité et l'historicité propres des réalités techniques
doivent être prises en cOlllpte en priorité si l'on veut en faire
l'histoire. Que leur étude génétique, qui est aussi celle de leur
invention, ne puisse venir à bout à elle seule de toute la réa-
lité de la technique, qui est aussi une réalité historique, cela
paraît évident; ce n'est pas, dans la philosophie de Simondon,
une concession destinée à éviter des objections: si l'on examine

45
l'ensemble de sa pensée, on aperçoit vite que la doctrine de la
genèse et de l'invention est destinée à permettre de penser
l'évolution de la réalité technique dans sa dimension authenti-
quement historique. Il y a un mode d'existence de la réalité
technique comme réalité sociale et économique qui ne se
confond pas avec son mode d'existence technique. Mais l'ana-
lyse de la réalité technique conduite ici montre comment tous
les ordres de causes peuvent et doivent lui être articulés.
Simondon semble bien avoir traité et résolu le problème de
Febvre et rendre pensable la possibilité d'une histoire des tech-
niques, véritablement technique et véritablement historique.
Le problème qui demeure, et qui est sans doute le plus dif-
ficile et le plus délicat, est celui de savoir comment organiser
et éorire une histoire qui prenne en charge l'ensernble, c'est-
à-dire qui articule le point de vue génétique, tel que nous
l'avons défini, et celui d'une histoire générale, sans l'emettre
en question le cadre général qui est communément accepté
- c'est bien le problème de Febvre, de Daumas, de Gille, aussi
bien que de Leroi-Gourhan, qui est celui de la rédaotion d'une
histoire générale des techniques.
La position de Simondon, qui n'est pas thématisée comme
telle, mais que l'on voit à l'œuvre dans les divers textes qu'il
a écrits et qui semble correspondre à sa conception de la
nature des réalités techniques, est que la généralité est à fuir
en histoire aussi bien, nous l'avons vu, qu'en psychologie et
en technologie. Si nous ne nous trompons pas, la valeur de
l'histoire, pour la psychologie et la technologie, c'est de per-
mettre de se confronter avec la singularité essentielle de
l'invention et de la genèse; il serait paradoxal de la laisser se
perdre sous des généralités reçues d'ailleurs. La solution se
trouve dans le traitement de problèmes déterminés, auxquels
se trouvent rapportés et relativisés (au lieu que ce soit
l'inverse) les éléments historiques évoqués, y compris les
grandes périodisations 57, que ce soient ceux qui sont reçus
des travaux de l'histoire générale ou bien ceux qui sont éla-
borés dans ce cadre, de ce point de vue, à cette occasion. Il
s'agit alors d'une histoire plurielle, non linéaire ni simple-
ment chronologique, une histoire qui procède à partir de
points de vue ou problèmes déterminés, dont on ne peut, au
mieux, que croiser quelques-uns en même teIIlps dans le même
essai, sans prétention à la constitution d'une réalité historique
totale. On comprend, alors, pourquoi les ouvrages et cours de
Sirnondon paraissent à la fois reprendre une lllatière qui,
examinée rapidement, sernble toujours un peu la lllême, et qui
est en même temps toujours un peu différente, selon les pro-

46
blèmes envisagés 58 . C'est que l'histoire n'est pas considérée ici
comme une matière substantielle, au sens traditionnel, dont il
s'agirait de reproduire l'image et dont on pourrait établir défi-
nitivernent au moins un schéma général; les représentations
qu'on en donne ne peuvent que dépendre directement des
questions qu'on se pose. L'histoire des techniques a une réa-
lité ontologique, mais la philosophie de Simondon n'est pas
une ontologie de la substance, c'est une ontologie de la rela-
tion et de la genèse 59.
Ainsi la Conférence de 1971 s'intéresse principalernent à ce
qu'il en est de l'invention et de l'évolution des réalités tech-
niques du point de vue des rapports des sciences et des
techniques selon des époques caractérisées par l'inégal déve-
loppement de la science en elles. C'est, incidemment, l'occa-
sion d'ébranler une périodisation de l'histoire générale
socio-économique fondée sur des catégories illustres d'époque
et de révolution industrielles 60 : « l'époque industrielle n'a pas
cornmencé en tous domaines et en tous lieux à la même
époque» (renlarque où l'on peut soupçonner une pointe d'hu-
mour, en tout cas révélatrice de la difficulté de la généralité
historique dans certaines occasions), l'époque industrielle
n'est pas arrivée d'elle-mêrne et d'un seul coup, « elle a été
préfacée par des formes de travail qui avaient déjà un mode
d'existence industriel, même si elles conservaient faute de
mieux, pour certaines opérations, des nlOyens artisanaux, ou,
plus généralement pré-industr'iels». On utilise, dans l'analyse
et la déternlination des idées, les catégories de l'histoire géné-
rale communément reçues, sans que cela constitue un cadre
imposé, encore moins une thèse implicite qu'il faudrait illus-
trer. Mais l'objet de la conférence est surtout d'examiner l'idée
dorninante concernant le rapport de la science et des tech-
niques: «L'idée selon laquelle la science féconde les techniques
n'est pas historiquernent inexacte, mais elle est trop globale. »
Le rôle de la science n'est pas le même selon l'état de déve-
loppenlent de la technique et de la science: apparemnlent, « la
science féconde les techniques qui se sont déjà développées
par un long cheminernent d'adaptations, et qui manquaient
précisément d'auto-corrélation». L'objet de l'examen et de la
démonstration relève de l'histoire et permet mêrne d'organi-
ser une périodisation de très grande arnpleur dans l'histoire
hunlaine, mais qui est fondée sur un point de vue bien déter-
miné et qui ne vaut que par rapport à ce point de vue et au
problèrne qu'il implique. Mais, d'autre part, cela permet
de faire apparaître que, si dans bien des cas on a l'impres-
sion que la science est source d'inventions (modèle de 1'« appli-

47
cation »), ce ne sont que des cas particuliers de progrès de
l'auto-corrélation, ce qui permet que même dans les périodes
les plus récentes, où la science règne, on ne soit pas tenu d'y
assimiler la technique, puisque c'est par progrès de l'auto-
corrélation que les progrès ont pu avoir lieu dans des périodes
pré-scientifiques et pré-industrielles 61.
Dans le Cours de on peut donner divers exernples de
ces problèmes et pOints de vue d'examen. Celui qui commande
la deuxième partie du cours, concernant l'exemple de la mine,
correspond en partie à ce que nous venons d'évoquer: il est
exposé ici pour lui-même, dans une démonstration d'histoire
synchronique (et prépare l'utilisation qui en sera faite en
1971 dans une perspective de comparaison à visée démons-
trative entre des périodes différentes) ; il s'agit de faire appa-
raître comment, à l'intérieur' d'une époque (d'une certaine
durée) déterminée par l'importance d'un certain fonctionne-
ment de la mine, et où les secours de la science ne sont pas
de saison, le «milieu technique» lui-même (le monde de la
mine) a le pouvoir de faire advenir et de concentrer diverses
sortes de techniques, qui progresseront et auront des retom-
bées dans des domaines voisins ou connexes (<< valeur généra-
tive »). «Quels sont les domaines qui possèdent une valeur
générative? Essentiellernent ceux où la présence du monde
structuré et texturé fait pression sur l'ensemble des conduites
et les amène à se reformer en réseau cohérent autrement que
pour la vie courante.» La problématique de cette étude est
celle du mode d'existence des ensembles réticulés.
La troisième et la quatrième partie du Cours de 1968 mon-
trent ce qu'est le type d'évolution d'objets relevant des deux
autres modes d'existence définis par le MEO'1': respectivement
les « éléments» ou «composants» (encore appelés «sous-
ensembles »), et les «individus», encore appelés «machines
complètes 62». Dans ces cas, l'étude porte sur de longues
périodes, parce que c'est la mesure historique qui convient à
des objets qui existent sur ce mode.
L'avant-propos (qui n'existait pas en 1968-1969 et qui fut
rédigé vraisemblablement une dizaine d'années au moins
après, au moment où Sirnondon songeait à donner à l'ensernble
la forme d'un livre) est un texte d'une extraordinaire densité
dans la rnesure où il fait apparaître les divers points de vue
que l'on peut prendre sur la matière présentée dans le Cours
et qui en justifient l'organisation. Cet avant .. propos présente
la problématique d'ensemble du Cours comme l'examen des
trois rnodalités fondamentales de l'invention dans les tech-
niques, que sont ce qu'il appelle, ici, l'analyse séparatI'ice, la

48
synthèse (introduisant un tertium qUid, un troisième terme,
comme facteur de concrétisation), l'interaction parallèle des
sciences et des techniques sur un mode transductif. Cette tri-
partition a une portée historique très grande, qui est confiI'-
mée par le fait qu'elle correspond précisément aussi à
plusieurs autres points de vue d'analyse, que Sirnondon
évoque rapidement: celui du rapport de l'invention au milieu
technique existant, celui du caractère individuel ou collectif de
l'inventeur (et du mode de collaboration dans le second cas),
celui des l'elations entre les hommes qui travaillent dans ce
cadre technique, celui du régime et de l'équilibre de l'énergie
et de l'information dans les dispositifs techniques inventés,
celui de la classification des machines de Lafitte (passives,
actives, réflexes), et d'autres encore. Simondon multiplie les
points de vue d'analyse, ce qui conforte la démonstration de
la consistance de sa tripartition d'un point de vue histoI'ique;
cependant il ne lui donne pas une valeur absolue: dans
d'autres cours, comme celui de 1974 ou celui de 1976, il
donne une tripartition ressemblante, ruais qui ne correspond
qu'en partie, pour rendre compte des phases de l'invention:
syncrétique, analytique, synthétique. C'est qu'il s'agit dans ce
cas d'examiner les phases de l'invention du point de vue « des
processus mentaux logiques» (1974, p. 317) en général, tan-
dis que dans le Cours de 1968 (comme dans la Conférence de
1971), il s'agit d'étudier l'invention technique du point de vue
de son rapport à la science, voire à l'industrie: or {{ les pro-
cessus mentaux logiques ne sont sans doute pas les Inèmes
lorsqu'il s'agit de passer d'un état pré-industriel des tech-
niques à un état plus industriel, que lorsqu'il s'agit de syn-
thétiser en unité compacte des éléments antérieurement
séparés» (1974, p. 317). Quand la science intervient de façon
décisive, l'invention se réalise en général sur le mode soit de
la synthèse, soit de l'interaction et de la transduction; si 1968
et 1971 examinent la phase {{ analytique», c'est parce que c'est
celle qui peut donner le sentiment, à nous autres modernes,
qu'elle est l'œuvre de {( la science», et qu'il est utile précisé-
ment de faire apparaître que ce n'est pas le cas historique-
ment (elle est l'œuvre de la pecherche de l'auto-corrélation en
dehors d'une situation et d'un problènle scientifiquement
déterminés). En revanche, quand on étudie la diversité des
inventions, en général, du point de vue des opérations logiques
de l'esprit, la distinction qu'il est utile de faire apparaître, en
dehors de celle entre les inventions analytiques et celles qui
reposent sur des bases scientifiques, est entre les analytiques
et les syncrétiques (comme celle concernant « les chaudières

49
massives, d'un seul bloc », dont « le corps est enserré par les
gaz chauds et les flammes », de Papin ou Cugnot, 19 r(,6,
p. 330), car « les vraies inventions analytiques s'opèrent à un
stade des techniques qui n'est pas strictement primitif» (1974,
p. 317): il faut l'invention de Papin pour que Savery puis
Newcomen puissent intervenir dans le sens analytique (sépa-
ration de certaines parties fonctionnelles). Les périodisations
des divers exposés sont tout à fait cohérentes, mais elles cor-
respondent à la réponse à des pI'oblèmes différents.

Pour ternliner, disons un mot de l'introd.uction qui


se situe dans la première partie 63 du Cours de 1968, et qui,
en dépit de sa bI'ièveté en plusieurs de ses points, est d'une
tI'ès grande richesse. Elle se présente conlme un « plan géné-
ral pour l'étude du problèn18 des techniques ». À cette fin, elle
caI'actérise, de façon schématique, trois points de vue pos-
sibles sur les techniques 64, dont la diversité rend compte de
ce qui fait, d'un projet d'étude des techniques qui se voudrait
complet, un problème: les deux premiers, si. on les prend
séparément, correspondent à des concepti.ons différentes voire
opposées de la réalité technique et de son étude. Le troisième
point de vue est présenté comme réunissant les deux et dépas-
sant donc leur conflit possible. Dans la trace du cours, que
constitue le texte rédigé par Simondon, le conflit théorique
auquel correspond ce problème est dési.gné avec netteté mais
exposé de façon aussi peu polémique que possible. Cependant
il est Hé, dans la représentation qui en est donnée, à un enjeu
et une querelle théoriques majeurs de l'époque (le {( structu-
raliSlne »), ce qui fait apparaître l'ampleur et l'importance qui
lui sont attribuées.
1. Le premier point de vue sur la technique est 1J1.41JJ.C'I!1.C1u.e
et fonctionnel: c'est une étude de la réalité technique comlne
mode de relation d'un vivant à son Inilieu. C'est un point de
vue éthologique ou écologique, que l'on peut rattacher, par
exemple, à la perspective définie par les travaux de von
Uexkün 65 • SiInondon cite le nom d'Andrée Tétry, auteur d'un
ouvrage plus récent de zoologie, qui étudie ce que l'on peut
appeler les « outils» naturels et organiques des aninlaux 66 . Le
simple titre de son ouvrage dispense de longs discours pour
poser l'idée qu'il puisse y avoir chez les êtres vivants, et pas
seulement chez les hornmes, une relation technique à leur
milieu, indépendamlnent de la question de savoir si l'homme
serait le seul à utiliser des outils ou au moins à en construire
(Homo faber) - ce qui n'est sans doute pas le cas. Le point de
vue de la fonctionnalité et de l'utilité, pour rendre compte de

50
la technique, est celui qui paraît correspondre de façon très
largement dominante aux représentations aussi bien popu-
laires que des philosophes; mais c'est égalernent un point de
vue qui sernble aller de soi et s'iInposer, au moins en pI'errlière
approche, chez les ethnologues « technologues 67», il est impor-
tant de le noter, comme la suite de l'introduction va le mon-
trer. Cependant, il n'est pas dit que le point de vue fonctionnel
soit le plus pertinent, ou du moins soit suffisant, si l'on s'en
tient à sa définition stricte: pour étudier le développement
des techniques, les notions de fonctionnalité, d'utilité, d'outil,
sont bien vagues et générales, et, à cette fin, peut-on se dis-
penser d'étudier la nature objective et technique des outils
dans leur diversité foisonnante et, plus généralement, des
objets techniques utilisés 68? C'est ce qui correspond précisé-
ment à l'objet de la deuxième sorte d'étude envisagée.
2. La deuxième sorte d'étude de la technique concerne la
nature des et, du
point de vue de leur invention, on dira que c'est une étude
ps.ycnollodgl~lUfS', nous avons vu ce que cette équivalence signi-
fie et pose cornme problèmes, et nous allons pouvoir en appré-
cier la portée plus complètement: il s'agit d'une psychologie
de la réflexion et de l'intelligence, qui considère la réalité tech-
nique comme une invention véritable, COII1IIle la résolution
d'un problème proprement technique. Ce point de vue corres-
pond aux analyses du MEOT. Il ne s'agit pas seulement de
donner une description plus ou moins détaillée des réalités
techniques considérées comme des solutions à des problèmes
de relation (fonctionnelle) de l'homme à son milieu, destinée
à permettre de les identifier et de les classer (ce qui est une
tâche qui s'impose en ethnographie et en IIluséographie 69 ),
mais de reconnaître que les objets techniques relèvent d'un
ordre de réalité propre, d'un type de problème et d'intelligi-
bilité au moins en partie spécifiques, en tout cas irréductibles
à rien d'autre.
L'intérêt et la portée théoriques considérables d'une telle
reconnaissance apparaissent dans le « parallèle», qui devient
vite franche opposition, que Simondon établit entre la tech-
nologie ainsi conçue et la linguistique: l'étude de l'objet tech-
nique dans sa réalité, sa complexité, sa spécificité propres,
serait susceptible de « fournir des modèles conceptuels autres
que ceux de la linguistique et indépendants de ces derniers»
(p. 2), et cela est utile pour s'opposer à l'impérialisme, sinon
à l'exclusivisme, du paradigme linguistique dans la compré-
hension des phénomènes sociologiques, ethnologiques, anthro-
pologiques, caractéristique d'un certain « structuralisrne», dont

5 l
« la vision systématique du monde humain» méconnaît l'exis-
tence, la nature, l'importance humaines irréductibles de la
réalité technique et de sa « logique» propre 70. Simondon, peut-
on dire, propose aux ethnologues de l'école de Leroi-Gourhan
une ceI'taine l'éforIne épistémologique de leur conception de la
réalité technique et de la technologie, mais c'est pour leur
apporter un appui dans leur défense d'une ethnologie qui
reconnaît l'importance irréductible de la teohnique par rap-
port au langage (du « geste» par rapport à la « parole »), contre
l'ethnologie et l'anthropologie structuralistes de l'école de
Lévi-Strauss, qui fait de la linguistique le paradigme de la com-
préhension de toute la réalité sociale et culturelle.
On peut reconnaître ioi un thèIIle fondamental du MEO']7
(1958) : le refus de la manière dont « la culture s'est consti-
tuée en système de défense contre les techniques» (p. 9) et
dont elle tend à refouler les objets qui n'ont pas une valeur
esthétique, « en particulier les objets techniques, dans le
Inonde sans structure de ce qui ne possède pas de significa-
tion, mais seulement un usage, une fonction utile» (p. 10).
Simondon critique le primat de la culture littéraire dans l'édu-
cation (p. 108). Une culture vraiment générale doit faire une
place, à côté du langage et du discours, à la réalité technique
comme telle.
Mais c'est égaleIIlent un thème fondamental de l'ethnologie
de Leroi-Gourhan que la reconnaissance de l'importance déci-
sive et irréductible de la technique. En 1943 (première édition
de L'Homme et la Matière), c'est avant tout en raison de la
supériorité de la discipline technologique pour nous rensei-
gner sur l'histoire et la préhistoire de l'homme, que la tech-
nique paraît importante pour l'ethnologue 71. En 1965, comme
l'indique le titre de son ouvrage Le Geste et la Parole, l'idée
directrice de sa pensée est le caractère irréductible d'une bidi-
mensionnalité, en l'homme, du faire et du dire, de la teoh-
nique et du langage (cf. le sous-titre du premier voluIIle) : les
deux se sont développés parallèlement, autonomes mais
liés au même développement cérébral qui les a accompagnés
et par leurs interactions 72. Cependant, si l'un des deux
dOIIlaines, dont la « complémentarité est dans une réelle oppo-
sition», devait être considéré comme prernier, ce ne serait pas
celui de la pensée et du langage, mais celui de la technique et
des réalisations matérielles.
C'est en 1955 que l'affronteInent ouvert entre les deux
célèbres écoles françaises d'ethnologie et d'anthropologie avait
eu lieu. A. G. Haudricourt et G. Granai 73, tout en reconnaissant
l'intérêt des travaux de C. Lévi-Strauss étudiant les réalités

52
sociales sur le modèle du «structuralisIIle» linguistique (issu
de F. de Saussure), avaient manifesté (parmi d'autres et avant
bien d'autres) la crainte que cela ne conduise à «inter'préter
la société dans son ensemble en fonction de la théorie de la
communioation» et à «réduire implicitement (et quelquefois
de façon avouée) la société ou la culture à la langue» 74. Lévi-
Strauss fit une réponse 75 assez dure dans la forme mais beau-
coup plus équivoque dans son contenu: il se défend d'opéI'er
une réduction totale de la société ou de la culture à la langue,
car il «n'exolut pas qu'il y ait d'autres aspects» qui puissent
intervenir, mais il affirme que leur «valeur explicative est
moins grande», la langue n'est pas le tout mais c'est tout de
même ce qui est «le plus profond» (p. 99); et au bout du
compte il considère que l'on peut entreprendre «dès aujour-
d'hui» de chercher à «interpréter la société, dans son
enseInble, en fonction d'une théorie de la communication», ce
qui constituerait une véritable révolution copernicienne
(p. 100). Ce qu'il reproche à Haudricourt, c'est de croire que
la société, dans un certain nombre de cas, par exemple dans
la technique 76, entretienne un rapport direct et nécessaire
avec la nature, que l'on pourrait opposer ainsi «de façon
rigide» et frontale à ce qui relève de la langue et donc de
l'arbitraire des règles qui en font l'essence (p. 108). Or «la
technique n'est pas si naturelle ni la langue aussi arbitraire
qu'il le dit» (p. 109). Il reproche à Haudricourt «une concep-
tion empiriste et naturaliste des rapports entre le milieu géo-
graphique et la société, alors que lui-même a tant fait pour
prouver le caractère artificiel qui les unit» (p. 114): il sup-
pose qu'Haudricourt, « en sa qualité d'ethnographe et de tech-
nologue» (p. 109), ne peut pas oublier l'extrême variété des
formes que prend tel ou tel objet technique, comme la charrue,
et que cela devrait le conduire à concevoir que leur morpho-
logie entretient une relation de détermination assez lâche avec
le milieu et les besoins pour que cela ne puisse en rien être un
argument contre l'influence, peut-être radicale, des structures
profondes, inconscientes et générales, de la pensée, que Lévi-
Strauss étudie. Ce dernier semble considérer que tout ce qui
est teohnique pourrait être ramené, non pas vraisernblable-
ment sans reste mais pour l'essentiel, à du signifiant ou à de
l'éohange, ou être analysé oomme tel de façon pertinente. Mais
on doit noter qu'il n'a jarnais étudié vrainlent les réalités teoh-
niques comme telles. Certes, il s'est intéressé à la magie, à
l'art, voire à l'aI't culinaire, qui ont sans doute des relations
avec la technique, mais qui se oaractérisent préciséInent par
le fait que la couche de signification et d'éohange humain qui

53
y est assoOlee est particulièrenlent irnportante et doit, par
principe, être en mesure de faire oublier le fond technique
objectif.
Il n'est pas dit que l'argument dialectique subtil de Lévi-
Strauss ne puisse être l'éfuté du point de vue d'Haudricourt,
mais il est sûr qu'il ne pourrait pas valoir contre la position
de Simondon: en effet, en refusant de réduire la détermina-
tion de la réalité de chaque objet technique à la solution du
problème de sa relation avec le milieu géographique et ses
contraintes (point de vue fonctionnel), mais en faisant de
celle-ci seulement un des éléments composant le problème
complexe dont la résolution corI'espond à l'invention d'un nou-
vel objet, et en faisant apparaître, de la sorte, un ordre sui
generis proprement technique de la résolution de problème en
quoi consiste cette invention, Simondon peut opposer au
modèle structuraliste inspiré de la linguistique un modèle
d'intelligibilité technologique ayant une portée générale. Le
processus par lequel un objet technique se rend possible et se
concrétise (par surdétermination pluri-fonctionnnelle, auto-
corrélant ses différents composants) est un processus objectif
(l'objet technique doit fonctionner 77 ) et autonome, au moins
d'abord, par rapport aux conditions relevant du langage ou de
la communication humaine: il y a bien «une logique particu-
lière de l'objet technique», et il «peut fournir des modèles
conceptuels autres que ceux de la linguistique et indépendants
de ces derniers». Le processus de concrétisation de la réalité
technique est radicalement d'un autre ordre que tout ce qui
est langage ou ce qui, bien sûr, sans l'être en un sens, peut
s'analyser comme un langage 78.
Le modèle technologique de connaissance et de compréhension
du réel ne vaut pas seulement pour la réalité technique, consi-
dérée comme un canton de la totalité; il a une portée à l'égard
du monde humain dans son ensemble (même si, bien sûr, il ne
rend pas compte de tout et n'élimine ni ne peut remplacer tout
ce qui relève du langage et du sens, il ne s'agit pas de pro-
mouvoir un impérialisme symétrique), pour autant qu'il soit
difficile de concevoir un seul domaine de la réalité humaine
effective qui échappe à toute perspective de technicité (y com-
pris l'art, la magie, voire la religion, et généralement tout
domaine où il s'agit d'agir et de chercher à réussir ce que l'on
a en vue) : «La vision systéIIlatique du IIlonde en serait vrai-
semblablement modifiée.» Sans que l'on envisage d'éliminer
l'effort de compréhension du réel entrepris selon le modèle du
structuralisme linguistique, il faut noter que le modèle tech-
nologique peut sernbler plus riche, plus englobant, plus perti-

54
nent, plus heuristique: d'une part, la technique a une portée
non seulement fabricatrice à l'égard du monde matériel mais
normative à l'égard des relations entre les hOIIlmes (c'est ce
qui correspond au quatrième point de vue, évoqué dans la
conclusion de la première partie); d'autre part, elle est sus-
ceptible de rendre compte de la relation de l'homme au monde
(point de vue fonctionnel sur le « couplage entre organisme et
milieu») en mêIIle temps qu'à son histoire (pour autant que
l'histoire des homIIles, sans s'y réduire, possède, on l'a vu, un
fondement matéI'iel incontestable - on dirait même, en un
sens, irrésistible - dans le « progrès» technique). En somme, en
même temps que le structuralisIne linguistique est présenté de
façon un peu dépI'éciative (c'est un « formalisIne», un « nomi-
nalisme», qui « généralise une pensée classificatrice et catégo-
rielle »), la technologie constitue un « paradigme», relevant
d'une « épistémologie réaliste», dans lequel est assuré un équi-
libre entre synchronie et diachronie 79. Or, si la considération
de l'objet technique permet ainsi de tenir ensemble de façon
organique la compréhension des relations entre l'homme et le
monde et celle entre l'homme et l'histoire, c'est dans la mesure
où elle n'est pas une considération nominaliste, formaliste,
figeant leurs relations dans un sens unique et conventionnel;
et cela est rapporté exemplairement à « la médiation l'éversible
outil et instrument», à travers laquelle se trouvent englobées
les relations sujet-objet. Cette notation finale, dont la signifi-
cation ne sera explicitée que dans les analyses Inenées du troi-
sième point de vue, peut paraître énigmatique pour celui dont
la lecture est rendue en ce point pour la première fois. Elle sug-
gère au moins que la dénomination d'outil, à laquelle on s'en
remet en général du point de vue fonctionnaliste pour désigner
et penser la réalité technique comme moyen de relation de
l'homme à son milieu, est souvent envisagée de façon trop
pauvre, abstraite et unilatérale, pour permettre de se repré-
senter de manière adéquate cette relation; et qu'elle mérite elle ..
même d'être réélaborée dans une réflexion sur la nature des
divers objets techniques.
3. Le troisième point de vue d'étude de la technique est
appelé « il. Il donne lieu à l'une des
études les plus belles et les plus instructives pour la philoso-
phie des techniques: il s'agit d'étudier la genèse des grandes
espèces de réalités techniques, correspondant aux grandes
catégories et aux principaux concepts de toute analyse tech-
nologique (méthode, outil, instrument, appareil, ustensile,
machine-outil, machine, réseau). Par principe, cette étude
s'affronte à toute l'étendue de l'histoire humaine connue;

55
cependant, elle ne relève pas d'un projet d'histoire générale des
techniques mais c'est d'un point de vue très déterminé qu'elle
étudie l'évolution sur un empan aussi étendu que possible de
l'histoire: il s'agit de croiser les deux prernières sortes
d'études signalées dans l'introduction et de sérier les réalités
techniques, à la fois du point de vue du type de relations fonc-
tionnelles qu'elles rendent possibles entre l'homme et le milieu
et de celui du type d'auto-corrélation interne de l'objet.
Oe point de vue est le plus propre à permettre de faire une
histoiI'e de la technique: sans des concepts, qui sont en
quelque sorte des catégories fondamentales de l'analyse de la
réalité technique en tout temps et en tout lieu, on ne pourrait
pas procéder aux comparaisons à travers les époques et les
régions, sans lesquelles il ne peut y avoir d'histoire. Oomment
rendre compte des formidables évolution et diversification des
techniques, si l'on ne dispose que du seul terme d'outil pour
les nommer? Bien d'autres termes sont de fait employés et il
faut définir précisément, au moins les uns par rapport aux
autres, ceux qui correspondent aux catégories fondamentales
du croisement du point de vue fonctionnel et du point de vue
mécanologique. L'évolution des techniques a fait apparaître
des réalités que l'on a du mal à appeler « outils» parce qu'elles
semblent trop compliquées pour cela: dans ce cas, seule une
science des machines (mécanologie) semble pouvoir appor-
ter leur caractérisation. Le projet de technologie comparée
consiste donc à ordonner les diverses réalités techniques en
tenant compte de ce qui semble aller de soi quand elles sont
simples techniquement (c'est-à-dire de leur caractèI'e fonc-
tionnel d'outil), même quand elles sont complexes, et, en
même temps et réciproquement, de leur organisation tech-
nique propre (mécanologique), même quand elles sont appa-
remment aussi simples que possible. De la sorte se trouvent
en droit réconciliés les deux points de vue sur les réalités tech-
niques, qui semblaient antagonistes. Aucun des deux ne se
trouve sacrifié ou secondarisé: l'analyse mécanologique de
la concrétisation et de l'auto-coI'rélation par lesquelles se
trouve défini l'objet technique, dans la perspective du MEOT,
s'applique à l'outille plus simple, formé de deux pièces voire
d'une seule (comme un bâton ou un piquet), et même à la réa-
lité technique qui n'a pas la fOI'me d'un outil et qui est appe-
lée ici « méthode» (la IIlodification du milieu lui-même en forme
de piège, d'enclos, de gîte, etc.), car l'un et l'autre « fonc-
tionnent». Inversement, les réalités techniques de plus en plus
compliquées, qui ont été inventées au cours de l'histoire,
l'elèvent encore de l'analyse de leur fonctionnalité, c'est-à-dire

56
de leur considération comme outil - ou, plutôt, comme outil et
instrument. Oette analyse rend compte de l'engendrement des
diverses espèces de réalités techniques comme d'une dialec-
tique des relations entre le milieu, les réalisations techniques
et l'homme, qui prend une forIne particulièrement instructive
avec l'analyse de la distinction entre l'outil et l'instrument.
Oette distinction a été effectuée dès le MEOT (2 e partie,
chap. II, § l, p. 114-115): l'outil est « l'objet technique qui per-
met de prolonger et d'arIner le corps pour accomplir un
geste)}, et l'instrument, «l'objet technique qui permet de pro-
longer et d'adapter le corps pour obtenir une meilleure per-
ception; l'instrurnent est outil de perception)} 80. Mais un outil
(et cela d'autant plus qu'il est rudimentaire et non hyperté-
lique) peut servir comme instr'ument, c'est-à-dire pour préle-
ver des informations sur la tâche qu'il permet d'exécuter (on
se sert en même temps de l'outil qu'est le marteau comme d'un
instrument, dans la rnesure où, en frappant sur le clou, on
s'inforrne de la force qui convient pour l'enfoncer sans le
tordre). La distinction, cependant, n'est pas radicale, ou plu-
tôt c'est une distinction, davantage qu'entre des sortes
d'objets, entre des fonctions d'un même objet, même si un objet
technique est, en général, plutôt prévu et configuré pour l'une
que pour l'autre (mais on sait que le point de vue de l'inten-
tion et de l'usage n'a rien de fondamental). Ces deux fonctions
symétriques correspondent aux deux aspects cornplémen-
taires de la fonction générale de mise en relation avec le
milieu, mais cette fonction relationnelle ne peut exister sans
une auto-corrélation suffisante (correspondant à l'objet du
second type d'étude), et c'est par son perfectionnement que les
progrès peuvent advenir (si le manche du marteau n'est pas
assez rigide ou si sa masse n'est pas liée au manche de façon
suffisamment ferme, la prise d'infor'mation en cours d'utili-
sation, perInettant de régler l'utilisation, rnanquera de préci-
sion). Ces fonctions fondamentales d'outil et d'instrument
sont celles que l'on retrouve aussi bien dans les machines et
les objets techniques les plus évolués (comme les ordinateurs
et toutes les machines électroniques et informatiques), qui corn-
portent des organes d'entrée et de sortie de l'information
(effecteurs et capteurs) et un organe de traitement de l'infor-
mation et de commande, qui assure l'auto-corrélation de
l'ensemble. Dans ces conditions, la catégorie d'outil, reliée à
celle d'instrument, garde toute sa pertinence pour rendre
compte des réalités techniques les plus simples comrne les
plus complexes et les plus évoluées; mais la détermination de
ce qui fait leur utilité et leur instrurnentalité ne se réalise que

57
par leur analyse mécano logique précise. On voit comment le
thème de l'outil court dans les trois paragraphes de l'intro-
duction: la notion peut paraître d'abord insuffisante et déva-
lorisée, mais, selon une rnanière fréquente chez Simondon, elle
est réélaborée et se trouve liée à la conception la plus évoluée,
la plus valorisante, la plus profonde de la technique.
Cette distinction notionnelle de l'outil et de l'instrument cor-
respond à une catégorie fondaIIlentale de l'analyse technolo-
gique: il y a une Illanière de considérer et d'étudier la
technique comme outil ou ensemble d'outils, c'est-à-dire de
dispositifs de mise en œuvre de forces réglées, de moyens de
puissance effectrice; il Y en a une autre, qui recherche toujours
également ce en quoi l'outil est aussi instrument, c'est-à-dire,
à proportion même de la déterrnination et du réglage de sa puis-
sance effectrice, est le premier moyen de s'instruire de ce qu'il
effectue, de considérer ce qu'il fait comme un monde (une
dinlension ou une paI'tie nouvelles du monde) qu'il donne aussi
à connaître - considération qui n'est pas négligeable à l'égard
des relations entre la science et la technique. La méconnais-
sance de cette distinction notionnelle et la tendance à l'usage
exclusif du terrne d'outil, comme c'est aujourd'hui fréquent,
pour désigner tout objet technique, risquent d'empOI'ter avec
soi incognito une idée de la technique et de ce qu'on est en droit
d'attendre d'elle, qui est gravement mutilée et déséquilibrée
(comme monde de la pure puissance effectrice).
De manière générale, la connaissance et la compréhension
de ces concepts, qui forment un réseau de catégories corres-
pondant aux principales réalités techniques, devraient être
considérées comme indispensables en philosophie de la tech-
nique et enseignées à tous comme les rudiments sans lesquels
tout essai pour connaître, penser, juger, évalueI', dans ce
domaine, risque de rnanquer gravement de pertinence et de
déterIIlination.
NOTES

1. Du mode d'existence des objets techniques, Aubier-Montaigne, 1968, 1969, que


nous noterons à l'avenir MEOT. C'est dans cet ouvrage que l'on trouve l'exposé le
plus étendu de sa doctrine de l'invention (dans toute la 1re partie, mais surtout
chap. II, § 2: « L'Invention technique: fond et forme chez le vivant et dans la pen-
sée inventive ").
2. L'Individuation psychique et collective à la lumière des notions de forme, infor-
mation, potentiel et métastabilité, Aubier, 1989, notamment dans la 3 8 partie,
chap. II, « Individuation et invention ».
3. Nous avons choisi ces extraits de sorte à donner une idée de la continuité des
analyses et des objets d'analyse, mais aussi d'une certaine diversité, dont il fau-
dra rendre compte. Nous avons retenu quelques brefs passages permettant d'illus-
trer la manière fluide avec laquelle Simondon passe, notamment à propos de la
technique, du monde animal au monde humain, bien qu'en les distinguant de façon
précise et conceptuelle.
4. Ce texte a été retrouvé dans les papiers de G. Simondon, dactylographié et pré-
senté d'un point de vue formel comme ses autres cours. Du point de vue du
contenu, comme beaucoup d'autres cours, il porte à la fois sur la psychologie, ani-
male aussi bien qu'humaine, de la résolution de problèmes, étudiée dans le cadre
de la perception, de l'intelligence en général, de l'activité technique fabricatrice ou
non d'objets, de la pllilosophie. Nous ne savons pas cependant avec certitude s'il
a été prononcé effectivement. Des souvenirs de certaines personnes de son entou-
rage, sans assurance formelle, inclinent à le supposer de 1974. TI ne date sans
doute pas d'avant, en tout cas, dans la mesure où il donne dans ses dernières
lignes une référence à un texte paru au cours de l'année 1973 (sur Une modalité
de la créativité: la flexibilité, de M. Carlier). D'autre part, dans ces ultimes lignes
qui évoquent, parmi les « conditions facilitant ou bloquant la résolution des pro-
blèmes ", la créativité, il ne dit, en fait, presque rien sur le sujet mais indique
qu'une telle étude « mériterait à elle seule une problématique,,; or ce sera préci-
sément le sujet du cours de l'année 1976-1976, second semestre; de plus, alors
qu'il cite le texte de M. Carlier comme un ouvrage qui vient d'être publié, il ne cite
pas celui de H. Jaoui sur le même sujet (Clefs pour la créativité, 1976), qu'il évo-
quera avec bienveillance dans le Cours de 1976.
5. Tel que Gilbert Simondon l'avait rassemblé dans le polycopié distribué à
l'époque. À vrai dire, ce cours ne semble pas avoir été donné sous la même forme
dans les divers lieux que nous avons rappelés et (d'après les témoignages
recueillis) certains étudiants reçurent, en cours d'armée, l'introduction et la pre-
mière partie comme la totalité du cours, d'autres reçurent en plus la deuxième et
la troisième partie; d'autres, enfin, eurent droit à tout: des réponses à des ques-
tions posées lors d'un séminaire à l'ENS de la rue d'Ulm présentées, après la troi-
sième partie, comme une conclusion ayant une portée générale et contenant
l'indication que la prolongation du cours au-delà de la fin du premier semestre
n'était pas assurée, ce qui n'aurait pas permis le développement du contenu de la
quatrième partie; mais le cours put finalement être poursuivi. Un polycopié ras-
semblant le tout fut disponible pour tous ceux qui le souhaitèrent à la fin de l'an-
née. G. Simondon avait commencé de retravailler le texte vers la fin de sa vie. TI
avait ajouté un ii avant-propos" très instructif, que nous donnons, et entrepris de
rédiger d'une façon entièrement nouvelle et fort longue la dernière partie, que
nous n'avons pas reprise ici.
6. Jean-Louis Maunoury, La Genèse des innovations, PUF, 1968, p. 4.
7. Chez certains théoriciens de l'économie parmi les plus réputés, comme
Schumpeter (Théorie de l'évolution économique, Dalloz, traduction, 1936), qui
accordaient une place déterminée à la figure de l'inventeur. Cependant, c'était
précisément la place et la figure de ce qui n'a pas à être expliqué, de ce qui relève
du génie et du hasard, et dont le rôle théorique était de fixer des bornes à l'inves-
tigation économique. Mais, pour le dire autrement, un tel point de vue théorique
ne s'intéresse pas à la réalité tecrmique comme produit de l'invention, en aucun
sens, mais seulement comme produit susceptible d'être investi par le marché et
soumis aux conditions économiques générales.
Ces deux développements sont certes destinés à poser par différence il un troi-
sième type d'étude de la teclmique" (correspondant à l'analyse de l'évolution de
la réalité technique du point de vue des « principaux concepts" qui rendent compte
de l'émergence de ses espèces), mais aussi à le définir par croisement, ce pour quoi
il est nommé ici « technologie comparée": tout ce qui est dit ensuite des réalités

69
techniques doit pouvoir être rapporté, à la fois, aux points de vue de la relation
fonctionnelle et de l'invention (ce qu'indique le titre de l'introduction); c'est cela
le sens même de ce troisième type d'étude.
9. Simondon parle ici de toute réalisation technique, bien que, dans tout objet réa-
lisé, toutes les innovations ne soient pas des inventions au sens fort et qu'elles ne
portent parfois que sur des propriétés techniques adaptatives, qui ne sont pas orga-
niques, voire des qualités à peine techniques, à valeur avant tout décorative et com-
merciale. Voir MEOT, Fe partie, chap. l et particulièrement le § 2, sur les
"conditions de l'évolution technique», qui distingue des" causes extrinsèques» et
une «nécessité interne» à l'objet (p. 23), ainsi que le § 3, sur «rythme et progrès
technique », qui distingue «perfectionnement continu et mineur» et «perfectionne-
ment discontinu et majeur ». Dans la Conférence de 1971, on distingue «l'exigence
de corrélation qui rend le procédé ou l'objet viable, non destructif par rapport à
lui-même» et «les adaptations terminales, qui lui permettent de s'insérer dans le
milieu et d'être dirigé par un opérateur ou par l'information qu'il reçoit ou pré-
lève »: les deux sont essentielles pour comprendre la nature propre de chaque inven-
tion nouvelle, mais c'est la première qui est dite «propriété principale », au sens
où ce n'est que par rapport à elle (condition sine qua non) que le problème d'adap-
tation (d'interfaçage) peut se poser secondairement. Dans le Cours de 1976, la dis-
tinction est faite entre deux «fonctions du nouveau», l'invention et la créativité,
la nouveauté n'advenant pas, dans la seconde, sur le mode d'une résolution de pro-
blème au sens fort (intellectuel), mais d'une spontanéité qui s'efforce de se gar-
der de l'effort intellectuel et doit beaucoup au hasard, aux essais et aux erreurs.
10. «De la méthode ou de l'objet », est-il précisé. Voir là-dessus le Cours de 1968
(première partie, § 1) qui fait de la «méthode » une réalité technique qui peut être
matérielle (ce n'est pas seulement un contenu de pensée, bien qu'elle y soit liée
comme son objectivation et sa concrétisation), antérieure à l'objet teohnique, pré-
instrumentale: c'est en quelque sorte le milieu lui-même à peine modifié (provi-
soirement ou définitivement) en relation avec une «technique» (comme une
«technique de chasse n, un procédé, une "méthode n, cette fois-ci au sens intellec-
tuel du terme). Par exemple, une piste que l'on fraye ou que l'on régularise, une
rivière que l'on détourne, une impasse, un goulet, dont on resserre l'issue, etc. La
précision est importante: il ne faut jamais oublier que Simondon, contrairement à
la démarche de beaucoup et à celle qu'on lui prête souvent, ne réduit jamais la tech-
nique aux objets techniques (la deuxième et la troisième partie du MEOTl'indiquent
clairement), ni les objets techniques à ceux qui sont individualisés (comme les outils
et les machines) : les ,( ensembles» (qui intègrent des objets individualisés) et les
«organes » (qui sont des éléments des objets individualisés) ont un mode d'existence
distinct; mais aussi, donc, les «méthodes » (au double sens mental et objectal). Voir,
par exemple, le Cours de 1965 (p. 295) : «il ne s'agit naturellement pas de réduire
toutes les techniques à des productions d'objets; de nombreuses techniques ont
consisté et consistent encore en découverte de procédés, c'est-à-dire en organisa-
tion d'une action efficace. » Sur la démonstration de l'idée que la considération de
l'objet technique ne peut constituer le dernier mot d'une connaissance adéquate de
la technique selon Simondon (contrairement aux analyses de ceux qui n'étudient
que la première des trois parties du MEOT), voir notre article «Technologie et onto-
logie dans la philosophie de Gilbert Simondon », in Cahiers pbilosopbiques (ONDP,
n° 43, juin 1990, p. 115 sq.), ainsi que «Technophobie et optimisme technologique
modernes et contemporains n, in Gilbert Simondon (actes d'un colloque du Collège
international de philosophie, Albin Michel, 1994).
En général, Simondon n'aimait pas les débats et, philosophiquement, se méfiait
de la « dialectique H, même s'il emploie parfois le terme.
12. Of. Cours de 1965 sur Imagination et Invention (conclusion, p. 296-297) : « Un
processus critique globalement désigné sous le nom d'invention quand ses résul-
tats sont positifs. » Quand elle n'est pas «manquée », "l'invention se distingue des
images qui la précèdent par le fait qu'elle opère un changement d'ordre de gran-
deur; elle ne reste pas dans l'être vivant, comme une part de l'équipement men-
tal, mais enjambe les limites spatio-temporelles du vivant pour se raccorder au
milieu qu'elle organise. La tendance à dépasser l'individu sujet qui s'actualise
dans l'invention est d'ailleurs virtuellement contenue dans les trois stades anté-
rieurs du cycle de l'image ». Une invention est une image qui a réussi; elle a réussi
à sortir du sujet, à franchir le pas du réel extérieur et concrétisé; elle est plus
aisée à connaître objectivement que sous la forme virtuelle qui était la sienne
dans la genèse imaginante d'où elle provient. Une invention qui crée un objet n'est
pas seulement l'organisation d'un donné, la résolution d'un problème abstrait,
mais c'est une « incorporation à l'univers des choses productibles d'une surabon-
dance d'être qui a lieu» (p. 291).

60
13. Selon l'avant-propos du Cours de 1968, pendant les périodes sans doute les
plus anciennes et concernant des «inventions pré-scientifiques », ayant lieu sur le
mode de l'analyse séparatrice dans le cadre d'une organisation technique en
réseau (comme la mine), c'est la foule des opérateurs, leurs groupes fonctionnels,
du fait d'une certaine promiscuité et de ,( l'embarras réciproque que se causent
mutuellement les nombreuses opérations concentrées en un étroit espace et devant
s'accomplir en un temps limité », qui fait évoluer les modalités du travail, essen-
tiellement coopératif. En revanche, l'inventeur du XIXe siècle, « opérateUI' mental
et conceptuel post-scientifique qui domine son travail », est «un homme isolé l>.
Enfin, quand «apparaît l'interaction parallèle des techniques et des sciences, carac-
téristique de l'époque actuelle", « il ne s'agit plus ici d'un travail de masse opposé
au savoir d'un seul; travail et savoir échangent leur efficacité et accomplissent
leur processus d'interaction dans le cadre d'une équipe restreinte, destinée à la
recherche et socialement définie par ce but dans le cadre d'un programme".
Cependant, ces considérations relèvent d'UIle sociologie et d'une psychologie de la
coopération synchronique et observable, qui ne distingue qu'à peine inventeur et
technicien en général; or, ce qui caractérise la coopération dans l'invention, c'est
que, note le Cours de 1976, « elle est le fait d'hommes qui peuvent ne pas se
connaître, mais sont au moins reliés par des objets, comme un monument ou une
machine" (( Introduction », p. 329); et en conclusion (p. 338): «ce qui est essen-
tiel à l'invention, c'est l'étalement dans le temps des phases de l'invention, avec
des périodes d'essai matériel ou de progrès dans les sciences, qui autorisent une
nouvelle phase de l'invention". C'est pourquoi « l'invention est discontinue et suc-
cessive; elle s'inscrit dans l'histoire, même quand il s'agit de l'invention non tech-
nique". Dans ces conditions, si l'on tente de les distinguer, « y aurait-il à chercher
un critère quantitatif dans le nombre de sujets ayant participé à une invention ou
à une création? Non, à notre avis, car certaines inventions complètes, comme par
exemple la locomotive à vapeur, totalisent dans leur organisation achevée les
inventions successives d'UIl nombre de chercheurs au moins égal à celui des per-
sonnes qui participent à un groupe de pensée créative. Pour la locomotive, il fau-
drait citer Seguin, Cugnot, Stephenson, Watt, Giffard, Papin, et bien d'autres qui,
tel Westinghouse pour les freins, n'ont pas seulement trouvé un principe, mais ont
découvert des perfectionnements majeurs faisant de la locomotive un engin à fia-
bilité élevée, lui ont conféré son pouvoir d'expansion et ont assuré une universa-
lité d'emploi". Une telle compréhension de la réalité, note Simondon, repose sur
« l'affirmation qu'il peut y avoir des processus psychiques transindividuels, pas-
sant d'un sujet à l'autre de génération en génération, transmis par des documents
écrits, des graphiques, ou par les objets eux-mêmes, sous forme de monuments,
de moteurs, de machines à information. La transmission peut se faire aussi par
les exemples vivants (de maître à disciple)". Mais « les processus de la pensée
transductive, qui passe de l'un à l'autre tout en laissant à chacun sa nature indi-
viduelle propre, restent à constituer" (p. 341). Sur le transindividuel», qui n'est
«

pas l'interindividuel, voir L'Individuation psychique et collective (Aubier, 1989),


à partir de la p. 175 (et notamment p. 191-192: «La relation interindividuelle va
de l'individu à l'individu; elle ne pénètre pas les individus; l'action transindivi-
duelle est ce qui fait que les individus existent ensemble comme les éléments d'un
système comportant potentiels et métastabilité, attente et tension, puis découverte
d'une structure et d'une organisation fonctionnelle qui intègrent et résolvent cette
problématique d'immanence incorporée. Le transindividuel passe dans l'individu
comme de l'individu à l'individu [... ] Le transindividuel ne localise pas les indivi-
dus: il les fait coïncider ,,), et sur la «transduction », p. 24 (<< Nous entendons par
transduction une opération, physique, biologique, mentale, sociale, par laquelle
une activité se propage de proche en proche à l'intérieur d'un domaine, en fon-
dant cette propagation sur une structuration du domaine opérée de place en place:
chaque région de structure constituée sert à la région suivante de principe et de
modèle, d'amorce de constitution, si bien qu'une modification s'étend progressi-
vement en même temps que cette opération structurante »). Pour le dire en bref,
ce qui pourrait être observé et décrit objectivement, c'est « le travail conçu comme
productif, dans la mesure où il provient de l'individu localisé hic et nunc ", mais
précisément, il « ne peut rendre compte de l'être technique inventé", car ce n'est
«

pas l'individu qui invente, c'est le sujet, plus vaste que l'individu, plus riche que
lui, et comportant, outre l'individualité de l'être individué, une certaine charge de
nature, d'être non individué» (MEOT, p. 248).
Cours de 1976, p. 332 et 340. Voir aussi Cours de 1968, 2 e partie, l'exemple
de la mine, qui commence par se référer à des « documents », ainsi que l'utilisation
de très nombreuses planches de dessins et de schémas. En ce sens, la psycholo-
gie est méthodologiquement dans la même situation à l'égard de son objet que

6 l
l'histoire, la paléontologie, l'archéologie: c'est, de ce point de vue, une «ichnolo-
gie» (recherche des pistes, des traces).
15. On aperçoit ici l'idée de l'unité des recherches et des travaux de Simondon et
qui est au fondement du titre de son laboratoire: «laboratoire de psychologie géné-
rale et technologie». TI ne correspond pas à un assemblage hétéroclite d'intérêts
personnels, contrairement à ce que certains ont pu croire. Mais on imagine com-
bien tout cela a pu étonner, à l'époque où ce fut écrit et enseigné, certains de ses
collègues de la faculté de psychologie qui cherchaient, en général, à fonder la
scientificité de cette discipline sur l'observation, l'expérimentation, la quantifica-
tion, conformément au modèle des sciences physiques classiques (Simondon sou-
ligne, au demeurant, en conclusion du Cours de 1976, qu'il a bien conscience que
«la méthode de ce cours peut être discutable », dans la mesure où, dit-il, «nous nous
sommes adressés aux traces laissées par l'invention» - cf. n. 14, ci-dessus).
16. Nous nous permettons, sur ce point, de renvoyer à notre article sur «Genèse
et concrétisation des objets techniques dans le MEOT» (in Dioti, revue du CRDP
Midi-pyrénées, n° 5, 1999, sur "Sciences et philosophie »).
17. Sur l'utilité, voir le Cow's de 1965 (p. 281-282): «La continuité du créé, avec
sa double dimension d'universalité spatiale et d'éternité temporelle, n'apparaît
nettement que si l'on fait abstraction de la destination d'utilité des objets tech-
niques; une définition pal' l'utilité, selon les catégories des besoins est inadéquate
et inessentielle, parce qu'elle attire l'attention sur ce par quoi de tels objets sont
des prothèses de l'organisme humain; or, c'est précisément sous ce rapport que
l'universalité et l'intemporalité sont le plus directement entravées, dans la mesure
où tout ce qui s'adapte à l'être humain court le risque de devenir un moyen de
manifestation et d'être recruté comme phanères supplémentaires.»
18. Voir, sur ce point, notre article déjà cité sur «Genèse et concrétisation des
objets techniques dans le MEOT il, notamment la comparaison que nous y présen-
tons avec les concepts de genèse, d'évolution et de tendance chez J. Lafitte et
A. Leroi-Gourhan (in Dioti, op. cit.).
19. Cf. Cours de 1968 (p. 85) : «L'étude de l'invention constituante introduit à une
compréhension de l'essence interne de l'objet technique comme réalité présentant
une homogénéité intrinsèque par auto-corrélation. »
Simondon prend souvent soin dans ses cours de souligner qu'il n'étudie son
objet, à chaque fois, que d'un seul point de vue, et de signaler l'existence des
autres (<< si l'on voulait être complet », comme il dit alors), d'en indiquer le rapport
avec celui qu'il a retenu et même parfois d'en proposer une esquisse.
L'introduction du Cours de 1968 en est un exemple: la caractérisation, dans son
troisième paragraphe, du point de vue correspondant à ce qui constitue sa pre-
mière partie (l'émergence des grandes espèces de réalités techniques objectales et
les concepts principaux qui y correspondent) se fait par différence avec ceux
exposés dans les deux premiers points. À ce propos, notons que le second point
de vue envisagé, et non l'etenu dans ce cours, est l'étude «portant sur les cas les
plus nets d'invention et les progrès dans les techniques humaines », assimilée
quelques mots plus loin à la ,( technologie», c'est-à-dire le point de vue même cor-
respondant au MEOT. Cet exemple rappelle comme une évidence que chaque cours
est partiel et qu'il faut se garder d'en tirer des leçons générales sans les confron-
ter avec les analyses du MEOT, qui, sans lui-même traiter de tout ce qui concerne
la technique, est cependant, dans l'œuvre de Simondon, l'exposé le plus complet
et le plus organisateur des divers points de vue sur elle.
Ce sont en partie les représentations traditionnelles de ce que sont un inven-
teur, un objet technique, son invention, un point de vue psychologique, un point
de vue technologique, qui peuvent nous faire paraître étranges les analyses de
Simondon, parce qu'il sait faire tout communiquer, sans cesser cependant de tenir
et de penser les différences.
À vrai dire, cela vaut aussi pour l'outil élémentaire, mais apparaît moins évi··
demment pour celui qui n'est pas habitué à l'idée de concrétisation de l'objet tech-
nique, ou à celle de Lafitte (Réflexions sur la science des machines, 1932, Vrin,
1972), par exemple, qui fait de tout objet technique une « machine ».
23. MEOT, p. 55. Exemples: les automobiles actuelles ne roulent aussi bien qu'elles
peuvent le faire que sur un réseau routier, et plus précisément, qui a la qualité
actuelle, et encore coordormé avec un réseau de stations-service, de garages, etc.;
de même les trains ont besoin du «chemin de fer» et d'un réseau d'alimentation
en énergie (stations de charbon et d'eau de refroidissement, autrefois, réseau
électrique aujourd'hui); les avions perfectionnés actuels ne peuvent atterrir que
sur des pistes telles qu'on les prépare aujourd'hui. À vrai dire, le «milieu associé li
n'est pas seulement le milieu technique (le deuxième milieu »), tel qu'il existe à
«

un moment donné en plus du «milieu géographique» (le premier') : c'est un «troi-

62
sième milieu» (MEOT, p. 56), techno-géographique, «milieu mixte, technique et géo-
graphique, à la fois» (p. 55). Si l'on ne s'exprime pas abstraitement et méta-
physiquement, on ne dira pas que l'objet est adapté au milieu technique qui
l'adapte au milieu géographique, mais que le milieu géographique et le milieu tech-
nique à un moment donné (non pas l'idée générale de milieu technique) sont «deux
mondes qui ne font pas partie du même système et ne sont pas nécessairement
compatibles de manière complète », et que «l'objet technique est déterminé d'une
certaine manière par le choix humain qui essaye de réaliser le mieux possible un
compromis entre les deux mondes»: «l'objet technique est au point de rencontre
de (ces) deux milieux, et il doit être intégré aux deux milieux» (MEOT, p. 52).
L'objet technique nouveau est ce qui doit rendre compatibles les deux milieux en
même temps qu'il crée un problème de compatibilité entre eux. Par exemple, le
choix de l'augmentation sensible de la motorisation d'une automobile nécessite
qu'on l'équilibre par des nouveautés qui concernent la direction, la suspension, le
profil et la nature de la bande de roulement des pneus, mais aussi peut-être le pro-
fil et le revêtement de la route. Il est difficile de distinguer de façon tranchée ce
qui doit êtI'e rattaché au milieu et ce qui doit l'être à l'objet: l'invention technique
fait advenir un nouveau milieu en adaptant réciproquement l'ancien milieu à un
nouvel objet (à partir d'une certaine vitesse, rendre possible que l'automobile ne
décolle pas ne peut être traité seulement par la conception des suspensions et des
pneus, mais nécessite que l'on atténue les dos-d'âne de la route). On ne peut sépa-
rer entièrement, du point de vue technique (mais seulement topologique), l'inven-
tion de l'objet et celle de son milieu.
24. Selon la logique et la méthode, caractéristiques de l'invention teclmique, qui
consiste à supposer le problème résolu, qui seule peut valoir quand il s'agit de faire
être ce qui n'existe pas encore et ne peut être assemblé partie par partie (comme
dans le cas où il s'agit seulement de perfectionner sur un détail ce qui existe et
«se tient» déjà). Idée décisive pour Simondon, qui y revient souvent et aime l'illus-
trer par un exemple ancien, simple et saisissant: la clef de voûte (Cours de 1968,
de 1974,1976, ou dans le MEOT, p. 56). «C'est ce milieu associé qui est la condi-
tion d'existence de l'objet technique inventé. Seuls sont à proprement parler inven-
tés les objets techniques qui nécessitent pour être viables un milieu associé; ils ne
peuvent en effet être formés partie par partie au cours des phases d'une évolu-
tion successive, car ils ne peuvent exister que tout entiers ou pas du tout. Les
objets teclmiques qui, par leur liaison au monde naturel, mettent en jeu de façon
essentielle une causalité récurrente ne peuvent qu'être inventés et non progres-
sivement constitués, parce que ces objets sont la cause de leur condition de fonc-
tionnement. Ces objets ne sont viables que si le problème est résolu, c'est-à-dire
s'ils existent avec leur milieu associé» (MEOT, p. 57).
25. Voir, sUI' la comparaison entre l'invention, la créativité et la découverte, le
Cours de 1976, et notre analyse au paragraphe suivant 0.4).
26. MEOT, p. 56: L'auto-conditionnement d'un schème par le résultat de son
«

fonctionnement nécessite l'emploi d'une fonction inventive d'anticipation qui ne se


trouve ni dans la nature ni dans les objets techniques déjà constitués; c'est une
œuvre de vie de faire ainsi un saut par-dessus la réalité donnée et sa systéma-
tique actuelle vers de nouvelles formes qui ne se maintiennent que parce qu'elles
existent toutes ensemble comme un système constitué.»
27. Cours de 1965, p. 291 : «Si l'invention était seulement l'organisation d'un
donné, sans création d'un objet, cette incorporation à l'univers des choses pro-
ductibles d'une surabondance d'être n'aurait pas lieu, car l'organisation se limi-
terait à la résolution du problème; mais dès qu'apparaît un objet séparé, les
contraintes de cet objet impliquent un plus long détour, une mesure plus large qui
réalise une incorporation de réalité, à la manière dont procède l'évolution vitale
selon Lamarck, incorporant aux organismes des propriétés qui étaient laissées aux
effets aléatoires du milieu, et qui deviennent dans des organismes plus complexes
l'objet de fonctions régulières. »
MEOT, p. 58. On notera que, dans cette page, qui relève manifestement de la
théorie psychologique, comme tout le § 2 du chapitre II, Simondon ne développe
pas seulement une analogie et une équivalence entre l'objet technique dans son rap-
port à l'unité de son milieu et le penseur dans son rapport à l'unité du vivant qu'il
est, ce que pourrait réaliser également une psychologie de la représentation, fai-
sant, elle aussi, de la représentation de l'objet inventé, anticipée dans l'imagina-
tion, le principe et la cause de sa réalisation; il établit entre les schèmes mentaux
de l'imagination créatrice en train d'inventer un objet et le fonctionnement maté-
riel de cet objet, non pas seulement une relation de représentation analogique, d'an-
ticipation représentative, mais une relation génétique; ce qui est «au principe de
la capacité de produire des objets qui se conditionnent eux-mêmes », c'est cette

63
«capacité de se conditionner soi-même », qui n'est pas l'imagination comme capa-
cité d'avoir des images, des formes représentatives, mais l'imagination comme puis-
sance, comme «fond» (par opposition à «forme », au sens de la Gestaltpsychologie),
mais «fond dynamique» qui anime des formes, «réservoir» non de formes mais de
«tendances de formes », non d'images mais de tendances qui deviennent des
images. Cette conception de l'imagination, comme puissance génétique qui fait adve-
nir des formes déterminées à partir d'un fond indéterminé de tendances, relève
d'une psychologie qui fait directement de la vie, en quelque sorte, sous la forme
de l'unité d'un vivant, ce fond à quoi elle assimile originairement l'imagination, et
qui, comme c'est manifeste dans ce passage, fait remonter à ce fond le plus
archaïque, précédant les images et les représentations claires, l'origine de la
genèse « mentale» de l'objet technique inventé. Une vitalité et une capacité d'auto-
organisation en ensembles ayant une relative autonomie existent ainsi toujours
dans les images et les schèmes mentaux, qui peuvent dans ces conditions «jouer"
entre eux (<< représenter »), comme un rôle au théâtre, le fonctionnement de l'objet
en train d'être inventé. On aperçoit ici la portée et la profondeur de la théorie de
la « simulation» (bien modestement rapportée, en 1971, à Monod) : selon une idée
qui vient de la philosophie la plus ancienne, connaître, c'est, en un sens, imiter,
simuler, devenir ce que l'on connaît; et, corrélativement, inventer une réalité, c'est
d'abord la simuler en soi-même, c'est-à-dire, plus précisément, faire de soi-même
un milieu où elle puisse se représenter, se jouer, dans un début de genèse concré-
tisante. C'est ainsi seulement un cas particulier et extrême, mais apportant une
lumière qui conduit à reconsidérer de façon éclairante les inventions antérieures,
qui apparaît avec « les machines à information proprement dites", dans la mesure
où leur caractère essentiel est la complète «coïncidence entre le processus mental
de représentation par formalisation et l'opération interne de ces machines»
(avant-propos du Cours de 1968). C'est là un point très important de la philoso-
phie de Simondon, qu'il faut relier à ce qu'il dit, de façon plus générale, des rap-
ports de la pensée et de la connaissance avec l'individuation, en général: '( seule
l'individuation de la pensée peut, en s'accomplissant, accompagner l'individuation
des êtres autres que la pensée [... ] L'individuation du réel extérieur au sujet est
saisie par le sujet grâce à l'individuation analogique de la connaissance dans le
sujet" CL 'Individuation psychique et collective, p. 30; cf. aussi p. 261 sq., sur «Indi-
viduation et invention »). Pour en revenir au MEOT, on notera que c'est une théo-
rie psychologique, originale et élaborée, qui permet de rendre compte du devenir
objet des schèmes mentaux de la pensée qui invente, et qui rend l'objet inventé
homogène par genèse (et pas seulement par analogie) à la pensée et aux images
d'où il est issu. Nous le notons, d'une part, parce que cette page du MEOT, qui peut
paraître difficile, dit le dernier mot de la pensée de Simondon sur la psychologie
de l'invention, d'autre part, parce que le Cours de 1965 (Imagination et Invention)
développe une théorie très proche: les divers aspects de l'image mentale «ne cor-
respondent pas à différentes espèces de réalités, mais à des étapes d'une activité
unique soumise à un processus de développement », d'où, dans certaines conditions,
«peut sortir l'invention ». Il y a un dynamisme génétique de l'image, et ce « cycle
de l'image" peut conduire à l'invention. Il s'agit de traiter l'image mentale « comme
un sous-ensemble ", «un élément sous-individuel, relativement indépendant à l'inté-
rieur de l'être vivant sujet", «un organisme ou un organe au sein d'un organisme
plus vaste », qui, tout en étant un système de couplage avec le milieu, s'organise
lui-même, se développe, se sature, sort de lui-même pour passer à l'étape suivante
du cycle et recrute un mode d'existence dans un autre ordre de dimension. Selon i(

cette théorie du cycle de l'image, imagination reproductrice et invention ne sont


ni des réalités séparées ni des terres opposées, mais des phases successives d'un
unique processus de genèse, comparable en son déroulement aux autres proces-
sus de genèse que le monde vivant nous présente (phylogenèse et ontogenèse)",
Mais aussi bien, dit Simondon à la fin du cours, on peut se demander si ce n'est
pas l'analyse de l'objet créé et la phase d'invention qui sont susceptibles de faire
apparaître l'image mentale comme un cas particulier des « processus d'auto-orga-
nisation de l'activité)). Dans cette hypothèse, on voit comment peuvent s'échanger
et s'équivaloir, jusqu'à un certain point, pour penser la genèse des activités men-
tales et d'invention technique, modèle psychologique et modèle technologique de
l'objet. On pourra comparer de façon instructive la problématique du Cours de 1965
avec les analyses de Bergson, dans L'Énergie spirituelle (1902, L'effort intellec-
i(

tuel », p. 174-177), sur l'effort d'invention selon Ribot (<< créer imaginativement c'est
résoudre un problème", L'Imagination créatrice, 1900) et sur le cas de l'inven-i(

teur qui veut construire une machine ").


Dans le Cours de 1968, voir surtout les «notes tirées d'un séminaire 45 rue
d'Ulm" (p. 151). Les indications données dans le Cours de 1976 peuvent paraître

64
sommaires. Trois ordres de raisons sont à prendre en considération à cet égard.
D'abord, le polycopié est un exemple où le texte, qui semble avoir été écrit à
l'avance, comprend essentiellement des indications sur les éléments «techniques»
servant de matière au cours (que ce soit sur l'architecture antique, les moteurs
thermiques ou la philosophie grecque, toutes matières évidemment un peu étran-
gères au public moyen des étudiants de psychologie), ce qui concerne la théma-
tique d'ensemble étant réduit au minimum. Ensuite, les éléments structurants de
réflexion, outre le caractère elliptique de leur présentation, se trouvent dissémi-
nés entre l'introduction générale, celle de la seconde partie (sur la créativité) et
la conclusion. Un motif vraisemblable de cette discrétion en ce qui concerne les
idées générales, à notre avis, tient au sentiment très critique de Simondon, à titre
personnel, à l'égard de la créativité, thème à la mode socialement, dans ces
années-là, avant que d'être introduit à l'Université, qui est incontestablement
dévalorisé par rapport à celui de l'invention; cela conduit à un exposé sur un ton
apparemment sérieux et neutre (pince-sans-rire) des conceptions, analyses et
conseils, qui se veulent très utiles pratiquement, des théoriciens de la créativité
comme Osborn (par exemple, dans la situation où un «blocage» semble apparaître
dans un conflit entre un enfant et ses parents, la solution qui peut être trouvée
grâce à une bonne séance de créativité, selon la méthode Osborn, peut bien être
de changer les parents, idée en un sens, il est vrai, indépassable; il Y a aussi
quelques phrases savoureuses sur le fait que «pour le moment, on n'a pas eu
recours en philosophie à la créativité », ce que regrette H. Jaoui). Enfin, troisième
motif plus théorique, comme nous allons le voir, quand on saisit ce qui est essen-
tiellement lié dans l'idée d'invention (<< définition conceptuelle et verbale »), on com-
prend que sa véritable définition (<< réelle ») ne peut être réalisée qu'au moyen de
oas, que l'on espère exemplaires 0976, p. 330).
30. Dans la oréativité, la nouveauté est pensée comme survenant du fait de l'acti-
vité psychique d'un sujet (même si c'est un sujet collectif), puisque c'est l'idée d'une
capacité psychologique (à la différence, par exemple, de la «création », dont l'idée
comprend celle d'un objet effectivement produit); mais c'est une activité psychique
qui se caractérise par son effervescence capable de produire un peu de tout (<< c'est
la quantité, qui est demandée », et non pas la qualité, comme dans l'invention, c'est
ce qui fait que, même si le sujet est individuel, c'est grâce à la diversité qui est en
lui, comme s'il était collectif, que la créativité peut trouver à faire son œuvre); elle
se caractérise aussi par son absence de règle (si ce n'est celle de lever «ce frein
qu'est l'esprit critique »); elle ne peut donc déterminer par elle-même de façon déci-
sive la réalité finalement obtenue, celle-ci n'étant retenue que grâce à une phase
du travail qui n'est plus créative mais sélective: c'est donc du côté du sujet que se
trouve l'essentiel des déterminations de la créativité, tandis que, de son point de
vue, ce qui concerne l'objet garde, par principe, quelque chose d'indéfini.
À la créativité, on peut opposer la déoouverte scientifique, dans laquelle les déter-
minations psychologiques du sujet sont soumises de façon impérieuse aux déter-
minations objectives que constitue l'état du corpus de connaissances et de
méthodes à un moment donné: tout est fait ici (c'est cela le but de la recherche
de l'« objectivité ») POUI' que ce soit du côté de l'objet que se trouve ce qui détermine
la venue de la nouveauté, qui, dans cette mesure, est reconnue mais non produite;
mais comme cela est obtenu grâce à la soumission des chercheurs aux conditions
et contraintes du même corpus, la nouveauté qui est susceptible d'être découverte
scientifiquement est largement prédéterminée par ce comportement, ce qui cor-
respond au fait que «la même découverte peut être faite en plusieurs lieux prati-
quement au même moment»; l'objectivité de ce qui est découvert et des méthodes
pour le découvrir fait que le «sujet» de la découverte peut être individuel, collec-
tif, anonyme, sans que cela ait la moindre importance ni ne constitue le moindre
problème: ce qui est découvert scientifiquement aurait pu l'être, en droit, par
n'importe quel autre savant dans les mêmes conditions. il en va autrement de
l'invention, phénomène rare et qui a quelque chose d'aléatoire, sans être aléatoire
entièrement et dans son principe comme l'activité créative.
31. Conférence de 1971 (introduction): l'invention technique est une activité intel-
lectuelle, d'anticipation et de simulation, Mais ces activités «peuvent donner des
produits différents selon l'ambiance dans laquelle elles s'exercent, cette ambiance
étant essentiellement définie par l'état de la technique et de la science servant de
base à l'activité d'invention ».
32. Conférence de 1971. Simulation: (( ce mot étant pris au sens de Jacques
Monod ». Voir Le Hasard et la Néoessité (Éd. du Seuil, 1970), chap. VIII, p. 194-198.
La «simulation» est une fonction par laquelle le «cerveau» met en relation avec le
« monde sensible », bien qu'en dehors de sa présence, cependant SUI' le mode d'u..n.e
( expérience », capable d'en «anticiper les résultats et préparer l'action» (p. 194).

65
33. Cours de 1965 (p. 290) : {( La véritable invention dépasse son but; l'intention
initiale de résoudre un problème n'est qu'une amorce, une mise en mouvement;
le progrès est essentiel à l'invention constituant un objet créé parce que l'objet,
en possédant des propriétés nouvelles en plus de celles qui résolvent le pro-
blème, amène un dépassement des conditions qui étaient celles de la position du
problème. "
34. La résolution de problème n'est pas, pour Simondon, une activité spécifique-
ment humaine, et son étude sur ce sujet est réalisée d'un point de vue qu'il nomme
(Cours de 1974, sur La Résolution des problèmes) « psycho-biologique)). Cependant,
il reconnaît, à l'occasion de cas de psychologie animale où il peut y avoir débat,
qu'il faut distinguer {( ce qui revient à un apprentissage)) et {( ce qu'il faut attribuer
à une véritable résolution de problème impliquant la représentation)).
35. Cf. Cours de 1 976 (p. 330): {( Après une tentative de définition conceptuelle
et verbale, nous allons présenter une définition au moyen de cas exemplaires de
l'invention et de la créativité.)) La conclusion du cours insiste sur le fait que « rien,
dans les méthodes actuelles, ne peut permettre de mettre aujour en détailles pro-
cessus psychiques impliqués ... ». Sur l'invention, en dehors des cas techniques étu-
diés, les généralités psychologiques restent assez sommaires en dehors de l'idée
que le développement des inventions peut s'analyser, pour oe qui est des moteurs
thermiques, comme {( la succession de trois phases: syncrétisme, analyse par sépa-
ration des fonctions et des structures, synthèse par combinaison pluri-fonction-
nelle des structures)}. Outre que ces termes sont directement tirés de l'analyse
teclmologique, ils constituent un enseignement général psychologique relative-
ment sobre (surtout comparé aux descriptions pittoresques des situations de créa-
tivité). Dans le Cours de 1974, ce sont les mêmes termes qui sont cités comme
{( processus mentaux logiques» (p. 317), mais cette fois-ci il est précisé que ceux
qui sont à l'œuvre dans l'invention varient selon la situation historique, pré-
industrielle ou industrielle, où elle a lieu. {( L'étude psychologique de l'invention
reste assez largement à faire» (p. 323), conclut Simondon, insistant, comme dans
le Cours de 1976, sur l'importance, d'un point de vue proprement psychologique,
qu'il y aurait à étudier {( transfert» et {( transduction» (p. 322-324).
36. Cf. Cours de 1968 (3 e partie, conclusion, p. 157) où l'idée d'une « clinique» des
cas singuliers d'invention n'est pas évoquée, mais où la clinique est caractérisée
comme {( intermédiaire entre science et engagement existentiel)) (connaissance du
singulier, d'une singularité existentielle, opérée sur le mode de l'intuition, ce qui
implique un engagement existentiel du sujet cormaissant) et où elle est précisément
située, dans ces conditions, sur le même plan que la teclmique (envisagée du point
de vue de l'invention, du {( sujet inventeur », préCise le tableau) et que l'art: dans
{( une position médiane entre science et existence ». Or, ces {( positions médianes
sont celles où sujet et objet ont même degré de complexité, même envergure; ils
sont en situation d'équivalence et se font équilibre, forment couple".
37. Certains ont cru pouvoir reprocher à Simondon de proposer une conception
de l'objet technique abstraite et anhistorique (parce que, soutenant l'importance
décisive de la nécessité interne proprement technique de l'objet, elle ne pourrait
pas prendre en compte les conditions non teclmiques), en cherchant appui sur le
§ 2 du premier chapitre de la première partie du MEOT (par exemple: {( De ces
deux types de causes, économiques et proprement techniques, il semble que ce
soient les secondes qui prédominent dans l'évolution des techniques », p. 26).
38. Bertrand Gille (Histoire des techniques, in Encyclopédie de la Pléiade,
Gallimard, 1978, p. 9). On peut songer aussi à la position de Schumpeter.
39. Peut··on se fier aux intentions et aux considérations d'une subjectivité indivi-
duelle, qui serait celle de l'inventeur, pour rendre compte des qualités objectives,
du fonctionnement effectif, de l'efficacité observable et vérifiable des réalités tech-
niques? La psychologie de l'invention a paru à beaucoup être sans pertinence ni
utilité pour réaliser un projet de cormaissance teclmologique. Peut-on, symétri-
quement, croire que la considération des œuvres, des traces de l'activité intellec-
tuelle productrice, dans un domaine où c'est de leur objectivité, de la précision, de
l'exactitude de leur facture, que dépend la possibilité de leur fonctionnement,
puisse fournir une connaissance objective de cette activité et des processus psy-
chiques qui y furent liés (et ne pas servir seulement de support à un exercice
d'interprétation, quel que soit son intérêt par ailleurs)?
Peut-on se fier à la psychologie pour composer l'histoire? La défiance de la science
historique à l'égard de ce qui est individuel et de la conscience que les hommes ont
d'eux-mêmes détourne de le penser. C'est pourquoi l'invention, tenue pour une
entité psychologique individuelle, a été considérée par beaucoup comme à exclure
du champ théorique de l'histoire de la technique (de manières différentes, par
Marx, Schumpeter, Gille, par exemple).

66
D'autre part, l'étude de ce qui est objectif dans les réalités techniques, du point de
vue de leur nature et de leur fonctiolmement, ne semble pas relever d'une étude
historique, qui n'apporterait rien au technologue sur son objet propre; et, symé-
triquement, c'est une étude que serait bien incapable de mener à bien, comme tel,
un historien.
40. En France, du moins, bien sûr. Notamment les maîtres d'œuVI'e des deux
grandes histoires des techniques qui ont été écrites dans la seconde moitié du
siècle précédent, Maurice Daumas (Histoire générale des techniques, PUF, 5 vol.,
1962-1979, t. N, préface, p. VI-IX) et Bertrand Gille (Histoire des techniques, in
Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard, 1978, p. 9-10): l'un et l'autre, malgré un
désaccord de principe sur la manière et même la possibilité d'honorer le projet de
Febvre, en reconnaissent la valeur, comme une référence et l'indication de ce qu'il
faudrait pouvoir réaliser, sinon comme le fondement d'une mise en œuvre possible
actuellement. Nous avons analysé le problème et la position de l'un et de l'autre
dans un article, dont nous reprenons quelques éléments ici et auquel nous nous
permettons de renvoyer: « Révolution et invention dans les teclmiques.
Contribution à l'étude de l'histoire de l'histoire des techniques », in L'Idée de révo-
lution, sous la direction d'Olivier Bloch (à paraître aux Publications de la
Sorbonne).
41. C'est donc à peine un point de vue « historique»: « histoire» est proche ici de
signifier seulement « investigation, enquête» (comme dans le sens ancien d'une
« histoire naturelle »). La dimension pI'oprement historique de ce point de vue tient
seulement à ce que l'histoire est présupposée et déjà constituée en périodes, puis-
qu'il correspond à l'étude de la manière dont on a procédé « aux diverses périodes ».
42. Febvre hésite sur l'emploi de ce terme d'évolution, dont il craint qu'il n'évoque
encore trop la biologie (DaI'Win) et « l'idée de filiation et même de perfectionnement
continu », souhaitant apparemment indiquer un ordre de caractères intermédiaires
entre ceux à peine historiques de « l'histoire teclmique » des techniques et ceux de
« l'histoire générale» ou « totalitaire» (nous dirions aujourd'hui « totale »); dans la
crainte qu'on ne le comprenne mal, il précise: toute forme d'évolution, y compris
les « mutations brusques » et les « révolutions » qui créent « des situations radicale-
ment nouvelles ». On voit comment ce second « chapitre» de caractères n'est pas
sans rapport avec ce que Simondon analyse comme la dimension évolutive, géné-
tique et inventée de la réalité teclmique.
43. Notions qui renvoient à la pratique plutôt qu'à la théorie, car l'appel à « col-
laborer », même avec un « zèle convergent », n'indique pas comment, avec quelle
organisation des relations, dans quelles proportions.
Nous avons cherché à montrer, dans notre article cité dans la note 40, que
l'étude comparée des deux grandes histoires des techniques de Daumas et de Gille
illustre la difficulté de lier les trois « chapitres » de Febvre, les trois points de vue
sur les techniques, dont seule, cependant, la liaison articulée pourrait former une
véritable histoire des techniques. Ainsi, Gille essaie de dresser le tableau de l'en-
semble des techniques des diverses époques à partir d'une description des condi-
tions socio-économiques générales qui s'appliquent à ces techniques, qu'il n'étudie
plus que secondairement (ne serait-ce, dit Daumas, que par manque de place). En
revanche, DaUInas s'efforce d'étudier les réalités techniques d'abord à partir de
leur nature propre, selon leur évolutivité propre, expliquant que, s'il peut trou-
ver un peu de place pour étudier les conditions socio-économiques générales de ces
réalités, ce ne pourrait être, en tout état de cause, qu'après avoir établi ce qu'elles
sont et comment elles évoluent. Daumas se trouve sans doute beaucoup plus près
de la réalisation de l'idéal indiqué.
45. Quelquefois, la périodisation ne changeait guère car elle informait déjà vague-
ment la table des matières des « lüstoires naturelles» de la technique. Voir André
Leroi-Gourhan (Milieux et Techniques, Albin Michel, 1973, chap. VIII, « Les pro-
blèmes d'origine et de diffusion », p. 304-306), qui montre que la logique de l'évo-
lution ne peut être représentée de façon satisfaisante par les constructions de
« l'histoire générale », qui est avant tout une histoire politique, « la seule d'ailleurs
qui justifie les méthode courantes» (p. 306). « Cela tient à la technique même de
l'Histoire, qui consiste à utiliser un faisceau composé d'éléments surtout politiques
et linguistiques, secondairement anthropologiques et techniques» (p. 305).
« L'Histoire, pour la technologie, est fondée non essentiellement sur les accidents
politiques mais sur le seul progrès sensible, le progrès matériel» (p. 304). Sur les
problèmes de méthode que posent à l'ethnologue l'étude des réalités techniques et
leur évolution, on lira avec intérêt le dernier chapitre de L'Homme et la Matière,
ajouté lors de la 3 e édition (971).
Voir Maurice Daumas, Le cheval de César, ou le Mythe des révolutions tech-
niques (EAC, 1991).

67
47. On peut noter, sur ce point, que, dans les milieux de techniciens et de l'ensei-
gnement de la technique, ce refus de la séparation des deux premiers chapitres
de Febvre s'est largement l'épandu effectivement, et en grande partie vraisem-
blablement sous l'influence des analyses de Simondon (on le voit en lisant par
exemple l'ouVI'age d'Yves Deforge, Génétique de l'objet industriel).
48. MEOT, 1re partie, chap. I, § 3 et 4, p. 37-49.
49. «Ainsi, dans l'évolution des objets techniques, on assiste à un passage de cau-
salité qui va des ensembles antérieurs aux éléments postérieurs; ces éléments,
introduits dans un individu dont ils modifient les caractéristiques, permettent à
la causalité teclmique de l'emonter du niveau des éléments au niveau des indivi-
dus, pUis à celui des ensembles; de là, dans un nouveau cycle, la causalité tech-
nique redescend par un processus de fabrication au niveau des éléments où elle
se réincarne dans de nouveaux individus, puis dans de nouveaux ensembles»
(p. 66). Chaque «élément» (ou encore «composant »), comme une vis, est produit
pal' une machine (<< individu» technique), qui est insérée dans un « ensemble» de
machines fonctionnant en parallèle ou en chaîne (atelier, usine ou zone ou région
industrielle); la nature et la qualité technique de l'élément produit dépendent de
celles des machines et de celles de l'organisation de l'ensemble. Mais cet ordre hié-
rarchique et d'emboîtement (qui est celui d'une causalité« descendante») n'est pas
séparable du fait (causalité «ascendante ») que chaque machine est formée de com-
posants (toute machine comporte des vis, mais aussi bien d'autres composants,
qui sont produits par d'autres machines dans d'autres ensembles), de même que
chaque ensemble doit sa qualité à la qualité des diverses machines qu'il réunit.
Indépendamment de ce qu'il produit comme éléments et de ce qu'il contribue à
faire être, à travers ces éléments, comme machines, chaque ensemble existe donc
de façon déterminée du fait de la causalité industrielle de toute une diversité orga-
nisée d'ensembles, de machines, d'éléments.
50. Nous ne visons pas ici l'Histoire de Daumas, qui s'efforce précisément de sur-
monter ces difficultés par l'examen de vastes périodes, variant selon la nature des
objets étudiés.
51. MEOT, p. 65, 67-70. «Relaxation», parce que c'est le terme qui caractérise les
processus cycliques, c'est-à-dire où la fin du cycle (l'état du système à la fin du
cycle) déclenche son recommencement de façon déterminée, comme dans les fon-
taines intermittentes à siphon (par opposition à «oscillation», où il y a une trans··
formation continue d'énergie, comme dans le pendule). C'est une «loi », dans la
mesure où le cycle est nécessaire, aucun des éléments, individus, ensembles ne
pouvant exister tel qu'il est, par construction, indépendamment de la causalité
des autres.
52. Par exemple, Il le développement de la thermodynamique est allé de pair avec
celui des transports non seulement de charbon mais de voyageurs par chemin de
fer ». Mais «le développement de l'électrotechnique est allé de pair avec le déve-
loppement des transports automobiles; l'automobile, bien que thermodynamique
en son principe, utilise comme auxiliaire essentiel l'énergie électrique, en particulier
pour l'allumage». Mais également les développements d'énergies qui sont concur-
rentes peuvent «se synchroniser mutuellement », comme celui de l'énergie photo-
électrique, très décentralisable, et l'énergie nucléaire très centralisée (en 1958).
53. Ce qui n'est pas la même chose que la réunion, dans un même chapitre, d'ob-
jets et de méthodes techniques du seul fait qu'ils sont contemporains (<< la technique
au XVIe siècle» ou «la technique à l'époque industrielle »), comme dans certaines his-
toires des techniques.
54. On risquerait de reconduire une coupure artificielle et trop marquée entre
invention et devenir de la chose inventée dans le processus économique, telle que
celle qu'on trouve chez Schumpeter (dans 'Théorie de l'évolution économique, voir
n. 7 ci-dessus) ou encore chez von Hayek (<< Tant qu'il s'agit de son problème, l'in-
génieur ne participe pas à un processus social dans lequel d'autres peuvent
prendre des décisions indépendantes, mais il vit dans un monde séparé qui lui est
propre ... Il n'a pas à chercher quelles sont les ressources disponibles ni à
connaître l'importance relative des divers besoins. Il a été formé au contact des
possibilités objectives, indépendantes des conditions particulières de temps et de
lieu; on lui a donné des connaissances sur les propriétés des choses qui ne chan-
gent nulle part ni à aucun moment, et qui sont indépendantes d'une situation
humaine particulière », Scientisme et Sciences sociales, trad. Plon, 1953, p. 114).
L'évolution historique générale a rendu de plus en plus intenable cette position,
comme Schumpeter lui-même a tendu à le reconnaître à partir du milieu du
xxe siècle, par exemple dans Capitalisme, Socialisme et Démocratie (1942).
55. Simondon a d'ailleurs réalisé des études SUI' la nature et l'utilisation à des fins
commerciales de ces caractères adventices ajoutés aux objets techniques. Voir,

68
par exemple: « L'effet de halo en matière technique: vers une stratégie de la publi-
cité» 0960, Cahiers philosophiques, n° 43, 1990).
56. Par exemple: « Les processus mentaux logiques ne sont sans doute pas les
mêmes lorsqu'il s'agit de passer d'un état pré-industriel des techniques à un état
plus industriel» (Cours de 19'('4, p. 31'('). Les généralités» psychologiques sur
«

l'invention (19'('1, 19'('6) ont en fait une portée qu'il faut rapporter à des condi-
tions historiques.
57. Dans ces conditions, on ne se trouve pas dans la situation de ces histoires géné-
rales des techniques qui sont écrites dans un cadre historique qu'elles ont reçu de
l'extérieur et qui n'est pas lié à l'étude de leur objet propre. Il est, bien sûr, tout
à fait possible et intéressant d'étudier la dimension technique d'une époque quel-
conque; cela correspond à un problème particulier, intéressant cette époque et ces
techniques; mais il n'y a pas de raison de considérer que ce soit la seule manière
de rendre compte de l'histoire des techniques, ni la plus générale.
58. Voir, par exemple, ci-dessous, l'analyse de l'avant-propos du Cours de 1968.
59. « Ontogenèse», dit-il, si on donne au mot « tout son sens », dans L'Individu et sa
genèse physico-biologique (PUF, 1964, p. 4). On peut « considérer toute relation
comme ayant rang d'être" (p. Il).
60. Depuis, la critique de l'idée et de la réalité d'une « époque" ou d'une « révolu-
tion industrielle" s'est largement répandue, chez les spécialistes, en histoire géné-
rale (voir Patrick Verley, La Révolution industrielle, Gallimard, coll. « Folio ", 1997:
« La notion même de révolution industrielle n'est plus une évidence pOUl' les his-
toriens ,,), aussi bien qu'en histoire des techniques (voir Maurice Daumas,
Le Clleval de César, ou le Mythe des révolutions techniques, EAC, 1990). Nous per-
mettons de renvoyer également à notre article sur « Révolution et invention dans
les techniques», cité en note 40, ci-dessus.
61. On notera l'originalité, la force et la précision conceptuelles que Simondon
apporte, de la sorte, au problème qui survient dès que l'on reconnaît, entre science
et technique, à la fois une proximité quasi indiscernable et une différence irré-
ductible (et que l'on exclut l'idée d'application ou de greffe), comme on le voit chez
H. Bergson ou G. Canguilhem (La COllilaissance de la vie, « Machine et organisme ",
p. 125).
62. En tenant compte paI'tiellement de la terminologie de Jacques Lafitte
(Réflexions sur la science des machines, 1932, Vrin, 19'('2), qui appelle tous les
objets techniques des « machines» (passives, actives ou réflexes).
63. Première partie qui est tout entière introductive: « Plan général pour l'étude
du problème des techniques ".
64. Plus, à vrai dire, un quatrième, qui sera développé dans la conclusion de cette
première partie: « Étude des problèmes humains des techniques ", entendus comme
la manière dont la nature et le régime des réalités techniques aux diverses étapes
de leur développement ont une valeur « normative» à l'égard des relations entre
les hommes. Il ne s'agit pas ici d'un examen « moral et politique" des effets de la
technique (même si cela peut y préparer), mais d'un examen, qui est encore tech-
nique, de la manière dont les diverses réalités techniques possèdent par elles-
mêmes, du fait de leur nature propre, une valeUl' normative à l'égard des hommes
engagés dans leur invention ou leur utilisation, et tendent, selon des modalités dif-
férentes, à normer, organiser, et d'abord supposer, les relations humaines.
L'examen n'est qu'indiqué, ici (de même que le premier et le second type d'étude),
comme « un projet complémentaire" (8imondon a réalisé ailleurs des études de
psycho-sociologie de la technicité, qu'on peut trouver dans le Bulletin de l'École
pratique de psychologie et de pédagogie de Lyon, 1960-1961). La nature exacte
et même la possibilité de ce quatrième point de vue ne pouvaient être indiquées
qu'après le développement des concepts fondamentaux correspondant au troi-
sième point de vue (teclmologie comparée), dans lesquels ils sont impliqués (ce
point de vue « humain" de l'analyse est encore véritablement « technologique »).
65. Jakob Johann von Uexküll, Umwelt und Innenwelt der Tiere (Monde envi-
ronnant et monde intérieur des animaux), 1909, Theoretische Biologie, 1928,
Streifzüge durch die Umwelten von Tieren und Menschen, 1934, traduction fran-
çaise sous le titre: Mondes animaux et Monde humain, Denoël, 1965. Dans ce der-
nier ouvrage, von Uexküll dit qu'on pourrait comparer les divers organes des
vivants à des objets d'usage ou à des machines, qui sont, pour les uns, des « choses-
pour-agir ", et, pour les autres, des « choses-pour-percevoir»; et que, dans ces condi-
tions, d'un point de vue mécaniste, on pourrait caractériser l'animal comme un
assemblage d'outils ou d'instruments, qui sont leurs moyens d'action et leurs
moyens de percevoir, reliés ensemble par un système de guidage, ce qui en fait
une machine - conception, précise-t-il, qu'iljuge insuffisante dans la mesure où l'on
devrait alors supposer aussi un mécanicien dans la machine, pour tenir compte

69
du fait que l'animal se comporte comme un sujet dans l'utilisation de ces moyens
d'action et de perception (p. 13-14 de la traduction). L'origine de cette idée peut
être recherchée bien sûr chez Descartes, en ce qui concerne la machine, ainsi que
chez Platon et Aristote, en ce qui concerne la comparaison des organes avec des
outils. Nous avons évoqué précédemment (en 1.3) l'usage que Simondon fait dans
le MEOT, Fe partie, chap. Il, de manière tout à fait originale en l'appliquant à
l'objet technique, du concept de milieu propre, distinct du milieu géographique
environnant, selon une distinction héritée de Uexküll.
66. Andrée Tétry, Les Outils chez les êtres vivants, Gallimard (NRF), 1948, colL
{( L'avenir de la science", dirigée par Jean Rostand, préface de Lucien Cuénot. C'est
un des ouvrages cités dans la très courte bibliographie du MEOT (1958), de même
que L'Homme et la Matière et Milieu et Technique de Leroi-Gourhan, dans l'édi-
tion de 1945, bien sûr (la 3 e édition, revue et corrigée, date de 1971). Mais, au
moment du Cours de 1968, Leroi-Gourhan vient de publier depuis peu, Le Geste
et la Parole (1965), où, dans le second volume, La Mémoire et les Rythmes, il
exprime à son tour cette idée d'Uexküll et de Tétry, caractéristique de sa propre
science: {( La notion même d'outil exige d'être reprise à partir du monde animal
car l'action technique est présente aussi bien chez les invertébrés que chez
l'homme et on ne saurait la limiter aux seules productions artificielles dont nous
avons le privilège. Chez l'animal, l'outil et le geste se confondent en un seul organe
où la partie motrice et la partie agissante n'offrent entre elles aucune solution de
continuité» (p. 35).
67. A.G. Haudricourt juge que le point de vue fonctionnel est peut-être le plus
«

naturel; il consiste à examiner comment l'homme satisfait ses différents besoins,


ou inversement à quelle fonction correspond tel ou tel comportement" ({( La tech-
nologie culturelle, essai de méthodologie", 1968, recueilli dans La Technologie,
science humaine, 1974, p. 72). Pour lui, le point de vue fonctionnel est le plus
explicatif et le plus exhaustif: {( l'évolution de l'outil ne s'explique que par une
constante adaptation aux différentes techniques, aux différents besoins. Quant à
l'origine, elle se trouve dans le mouvement que l'outil prolonge: geste humain pour
les outils maniés par l'homme, et impulsion analogue pour les outils et les
machines mus par d'autres moteurs" (ibid., {( La technologie, science humaine",
1964, p. 42). Notons bien que, malgré ces déclarations « théoriques", Haudricourt
lui-même a publié en 1986 une très volumineuse et minutieuse étude sur la char-
rue et l'araire (près de 600 pages) qui témoigne que la référence aux besoins à
satisfaire ne dispense pas d'un examen de la diversité foisoilllante des objets
inventés pour y répondre. A. Leroi-Gourhan (à l'école de qui Haudricourt se rat-
tache), quant à lui, s'exprime là-dessus de façon plus nuancée et complexe ou, au
moins, plus dialectique ou évolutive (voir L'Homme et la Matière, Albin Michel,
3 e édition, 1971, {( Premiers éléments d'évolution technique », chapitre final ajouté
dans la 3 e édition).
68. C'est qu'il ne faut pas confondre, même s'ils sont liés, le fonctionnement d'un
objet technique et sa fonctionnalité (sa capacité à procurer tel ou tel effet). Cf. :
« Un même résultat peut être obtenu à partir de fonctionnements et de structures
très différents [... ] L'usage réunit des structures et des fonctionnements hétéro-
gènes sous des genres et des espèces qui tirent leur signification du rapport entre
ce fonctionnement et un autre fonctionnement, celui de l'être humain dans l'ac-
tion» (MEOT, p. 19).
Cf. Haudricourt, op. cit., p. 109. Voir également Leroi-Gourhan, L'Homme et
la Matière (op. cit., p. 13): {( Les cadres classificatoires des techniques n'ont pas
été établis par des technologues, mais par des ethnologues qui avaient plus en vue
une répartition des produits du groupe qu'ils étudiaient dans des divisions com-
modes qu'une analyse de la fabrication" (on retrouve une partie du problème de
Febvre). Pour le traitement de la taxonomie comme un problème auquel on ne peut
pas apporter une solution entièrement logique, voir (p. 313 sq.) le chapitre final
ajouté à la 3 e édition, revue et corrigée (1971), postérieure donc au MEOT. Sur la
critique par Simondon des tentatives de classification des objets techniques à par-
tir de leur utilité et de leur fonctionnalité comme reposant sur la méconnaissance
de leur réalité technique essentielle, voir MEOT, 1re partie, chap. I, p. 19 sq.
70. Si la résolution des problèmes techniques n'était qu'un cas particulier de réso-
lution des problèmes que l'homme rencontre et résout dans ses relations au monde
en général, il se pourrait qu'elle dépende avant tout des conditions de la pensée
en général (de sa {( logique") et de ses structures inconscientes et anhistoriques,
que révèlent la linguistique et la sémiotique générales (on voit ici pourquoi le point
de vue fonctionnel SUI' la réalité technique, lors même qu'il est accompagné d'un
effort pour la décrire de façon détaillée, est par principe insuffisant pour garan-
tir que toute la réalité humaine ne soit pas ramenée à du langage, au sens de ce

70
qui est analysable sur le modèle de la linguistique structurale); tandis que, si l'on
reconnaît qu'il y a des contraintes proprement techniques dont il faut faire son
affaire dans la solution que représente une réalité technique, alors, outre les struc-
tures générales de la pensée, qui sont homologues aux structures linguistiques Pl'O-
fondes, on doit bien reconnaître qu'existe une autre «logique "~, celle du mode de
penser technologique, qui est indépendante par rapport à elles"
71. « Parmi les disciplines ethnologiques, la technologie constitue une branche sin-
gulièrement importante car c'est la seule qui montre une totale continuité dans le
temps, la seule qui permette de saisir les premiers actes proprement humains et
de les suivre de millénaires en millénaires jusqu'à leur aboutissement au seuil des
temps actuels.» (L'Homme et la Matière, op. cit., p. 9.)
72. Du point de vue de l'évolution des vivants, c'est la division du champ antérieur
en « deux territoires complémentaires », la main et les organes faciaux rendant pos-
sible la parole, et leur développement indépendant mais lié, qui caractérise
l'homme (Technique et Langage, op. cit., p. 49 et 162). « Le langage est aussi
caractéristique de l'homme que l'outil» (p. 162); c'est que l'un et l'autre «ne sont
que l'expression de la même propriété de l'homme» (p. 163), liée à son équipe-
ment cérébral (dont le développement n'a pas été la cause antécédente de cette
évolution, mais l'a accompagnée, comme s'il était appelé par elle). Entre ce qui
relève de la technique et des réalisations matérielles et ce qui relève de la pensée
et du langage, le développement a été parallèle et a constitué deux domaines com-
plémentaires, mais irréductibles et se tenant « dans une réelle opposition» (p. 208).
La sociologie, l'ethnologie, l'anthropologie, jusque dans « l'école actuelle de Lévi-
Strauss» (bien que celle-ci s'efforce de la rénover « dans une perspective inspirée
par les sciences exactes »), ont tendance à négliger la face techno-économique de
l'existence humaine ou à n'y voir qu'un lieu d'influence des déterminations
sociales, alors qu'entre les deux il y a un courant à double sens, et même que « l'im-
pulsion profonde est celle du matériel» (p. 210). En somme, «l'humanisation com-
mence par les pieds» (p. 211).
73. A.G. Haudricourt et G. Granai, « Linguistique et sociologie », in Cahiers inter-
nationaux de sociologie, vol. 19, 1955. Haudricourt était à la fois ingénieur agro-
nome de formation, botaniste, technologue et linguiste.
74. Ibid., p. 114. Les auteurs reprochent à Lévi-Strauss de « nier la pluralité et
l'originalité des niveaux sociaux, dont la langue est partie, et finalement intel'-
préter la société dans son ensemble en fonction d'une théorie générale de la com-
munication» (ibid.).
75. Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Plon, 1958, chap. v, p. 98 sq.
76. En fait, Haudricourt et Granai disent seulement (p. 208) « dans un certain
nombre de cas », et c'est Lévi-Strauss qui illustre cela par la référence à la tech-
nique, ce qui témoigne, nous semble-t-il, du sérieux et de la profondeur dans la dis-
cussion, en même temps que de la subtilité et de l'habileté, dont il fait preuve.
77. Ordre de contraintes d'une tout autre nature que celles du langage, du dis-
cours, de la signification, sous toutes leurs formes. « Le sens de l'objet technique
est son fonctionnement» (1968). Il n'en a pas d'autre, sauf à le gr'effer ultérieu-
rement sur lui (en cherchant à obtenir un « effet de halo », comme il le dit dans un
article de 1960 portant ce titre, republié dans les Cahiers philosophiques, n° 43
de juin 1990). Le fonctionnement de l'objet technique doit affronter toutes les
contraintes du réel, indépendamment de toute considération langagière, repré-
sentative ou interprétative, sous peine d'ineffectivité ou d'autodestruction. li s'agit
donc de tout autre chose que du « fonctionnement» d'une théorie ou d'une « pensée
sauvage », dont la fonction normale est d'organiser, de classer et, toujours, de don-
ner du sens.
78. L'échange des mots, celui des biens et celui des femmes, dont la combinaison
forme le fond de la société pour Lévi-Strauss, peuvent être analysés selon la même
méthode, c'est-à-dire en considérant ces trois sortes de réalité comme des « mes-
sages» (cL Anthropologie structurale, p. 76). Cf. Emmanuel Terray, « Langage,
société, histoire », in Critique, n° 620-621, janvier-février 1999, p. 94, numéro spé-
cial sur Claude Lévi-Strauss.
79. Alors que, durant les années où le structuralisme a occupé les esprits, le
reproche a été constant à son égard d'accorder Ull privilège de principe à la syn-
chronie (dans la tradition remontant à Saussure) et de supprimer l'histoire - mal-
gré les dénégations de certains structuralistes, comme Lévi-Strauss (voir, par
exemple, Anthropologie structurale, p. 106 sq.).
80. Cette distinction de l'outil et de l'instrument correspond très précisément à la
distinction de von Uexküll, que nous avons cité à la note 65, entre les moyens
d'agir et les moyens de percevoir. Leroi-Gourhan, dans L'Homme et la Matière,
tout en reconnaissant que « l'ethnologie s'est attachée à différentes reprises à la

7 1
recherche d'une définition de l'outil, de l'instrument, de la machine », précise que
« cette distinction n'intéresse qu'accessoirement (son) point de vue» (p. 111-112).
C'est que, de manière conséquente avec la perspective qui est la sienne, en tout
cas à l'époque, il cherche à classer non pas les objets techniques du point de vue
de leur nature technique propre, mais les outils du point de vue du croisement du
geste et de la matière à laquelle il s'applique. Andrée Tétry, en revanche, dans Les
Outils chez les êtres vivants, examine à plusiew's reprises la distinction entre outil
et instrument. Tétry cherche une distinction claire et générale entre ces termes,
mais elle peine à la trouver. Elle part de la définition du Littré: outil étant défini
par référence à instrument (<< outil: tout instrument de travail dont se servent les
artisans »), on peut conclure qu'il n'existe pas toujours de « différence tranchée»
entre les deux mais «de nombreux termes de passages» (p. 14); bien qu'ils ne
soient pas synonymes, on pourrait presque employer « instrument» dans tous les
cas (l'évolution récente de l'usage - pour des raisons qui ne sont sans doute pas
innocentes - conduit plutôt à soutenir que de nos jours c'est le terme outil» qui
«

tend à être employé, de manière confuse, dans tous les cas). Cependant, si l'on
veut distinguer les deux termes, on notera que, selon le Littré, « outil se dit de ce
qui sert aux arts mécaniques; instrument, de ce qui sert dans les opérations qui
ne sont pas exécutées par les artisans ». L'outil produit un travail manuel, phy-
sique, mécanique. il produit un effet déterminé et prévisible par application d'lme
force ou d'un procédé déterminés. Par contraste, on dira que « l'instrument effec-
tue une œuvre sur un autre plan parce qu'à l'effet brut se superpose la repré-
sentation intellectuelle» (p. 13) ce qui est commenté ainsi: l'instrument est
subordonné à une cause supérieure et donne un effet plus noble que lui-même;
c'est ce qui fait qu'on parle d'instruments scientifiques, de mesure, de musique,
ou même de chirurgie (p. 308). Mais, si l'on considèI'e la représentation ou
l'intellect comme extérieurs à l'instrument, on suppI'ime toute différence objective
entre outil et instrument: le même outil serait instrument du seul fait qu'il serait
employé à Wle tâche réputée noble, intelligente; la différence serait seulement
dans la subjectivité de l'utilisateur (cela correspond, de plus, à une représentation
naïve de l'utilisation de l'outil, qui suppose qu'il n'y a pas toujours besoin d'intel-
ligence, de représentation, de calcul, pour se servir d'un outil). Simondon suggère
seulement de faire passer cette part d'« intelligence» de la subjectivité de l'utilisa-
teur à la réalité de l'objet, et de concevoir que l'outil devient instrument lorsque
des fonctions intellectuelles ou simplement d'information sont intégrées, au moins
en partie, dans les fonctionnalité techniques de l'outil, c'est-à-dire lorsque, parmi
ses effets produits, il y a, au cours et du fait de l'action effectuée, recueil d'infor-
mation sur le milieu et sur l'action effectuée. L'année de la publication de l'ouvrage
d'A. Tétry (1948), Alexandre Koyré, dans un célèbre article (<<Du monde de l"'à
peu près" à l'univers de la précision », paru dans Critique, n° 28, et repris dans
Études d'histoire de la pensée philosophique, Gallimard, 1971), analyse lui aussi
la distinction entre l'outil et l'instrument, dans une perspective différente et dans
le cadre d'une problématique bien déterminée. Bien qu'il ne dise apparemment pas
tout à fait la même chose que 'rétry et que Simondon, il est cependant d'accord
avec cette idée directrice: l'instrument est « l'incarnation de l'esprit, la matériali-
sation de la pensée» (p. 352), et l'outil se caractérise par le caractère physique et
déterminé de son action (il prolonge et renforce l'action du corps). C'est dans la
mesure où il considère que les lunettes pour redresser la vue prolongent et ren-
forcent selon les mêmes lois le fonctionnement des yeux, qu'il dit que ce sont des
outils, tandis que le télescope ou le microscope sont des instruments d'optique.
L'instrument est, comme chez Simondon, ce qui instruit, mais (du fait d'une pro-
blématique générale et personnelle, qui le conduit à établir et à souligner une
« coupure» entre la perception et la théorie) il ne conçoit de véritable « instruction»

que théorique. C'est ce qui fait qu'il est porté à insister plutôt sur le fait que, si
l'instrument instruit, c'est qu'il est « incarnation de l'esprit », « matérialisation de
la pensée », « réalisation consciente d'une théorie» (p. 356), c'est-à-dire qu'il est
construit (instruere): s'il permet d'instruire sur le réel, de calculer, de mesurer
avec précision, c'est qu'il est construit de manière théorique, calculée, mesurée
avec précision, comme une théorie matérialisée. Cela correspond à l'idée, dans la
problématique de Simondon, que la qualité fonctionnelle et relationnelle de l'ins-
trument (la manière dont il instruit sur le réel) est directement dépendante de celle
de sa construction mécanologique (son auto-corrélation).
COURS, T
CON R NC S
e ilbert Simon on
L'INV N, ION
L V LOP M
STe NIQU S
( 1968- l 969)
AVANT-PROPOS

Ce cours vise à distinguer les modalités de l'invention étu-


diées d'après les documents laissés par le développement des
techniques. Ces modalités sont au nombre de trois.

1. L'analyse séparatrice, procédé le plus élémentaire et le


plus long, spontanément adopté dans l'invention pré-scienti-
fique, quand l'outillage mental est insuffisant pour permettre
de dominer une foule d'opérations syncrétiquement organi-
sées sous forme de réseau. Dans ce réseau dont le statut
contraignant maintient une large population d'opérateurs et
d'exécutants en situation existentielle (celle du travail et de
ses normes collectives), intervient comme force de progrès
l'embarras réciproque que se causent mutuellement les nom-
breuses opérations concentrées en un étroit espace et devant
s'accomplir en un temps limité. De même que, selon la pers-
pective de Darwin, les nécessités de l'adaptation font « éclater
comme un coin le visage de la nature», de même, dans les
réseaux techniques pré-industriels et pré-scientifiques, le
conflit entre les opérations fait évoluer chacune de ses opé-
rations selon les voies divergentes d'une purification et du
dégagement concret et matériel de leur schéma essentiel, par-
fois hypertélique, mais parfois aussi capable de se déployer en
dehors du milieu où il a pris naissance. À travers la division
du travail social dans les lieux à haute concentration d'acti-
vité (chantiers, mines), les modalités du travail évoluent d'un
syncrétisme statutaire vers une relation analytique contrac-
tuelle. Le support technique de cette évolution réside dans un
processus d'induction concrète et matérialisante qui donne à
chaque opération le guide de ses limites précises, condensant
les fluctuations multiformes d'une population d'actions dans
l'optimum de leur tendance centrale. Au lieu de l'infinité
d'ornières toutes différentes, et de la multitude de Illontées et

77
de descentes aléatoires selon les inégalités du terrain, le che-
min de bois puis le chemin de fer, matérialisation rigoureuse
et optimale de la tendance des trajets, sont l'analogue de la loi
que l'induction substitue en fin d'analyse à la population des
individus. Ce dégagement de lois, donnant aux opéI'ations
des supports fixes, précis et rigoureux, permet l'organisation
des réseaux par la légalisation du domaine spatio-temporel de
chaque groupe d'opérations.
2. Dans le cas précédent, les réalités techniques évoluent
avec les opérations dont elles sont l'enveloppe; les opérations
évoluent avec les opérateurs, c'est-à-dire avec des groupes
humains larges. De nornbreuses contraintes, la difficulté de
l'enseignement et du transfert d'un savoir concret, non for-
malisé, rendent partiellement compte de la lenteur d'un pro-
grès pré-scientifique, ralenti par une hystérésis culturelle, et
stimulé seulement par les nécessités vécues et éprouvées au
cours de l'accomplissement des opérations; au sein du travail,
l'information existe, mais à l'état engagé et implicite, non de
manière explicite et formulée sous forme de symboles; l'infor-
mation est distribuée au sein de l'action et incorporée aux
supports techniques de cette opération, constitués en majeure
partie par des « machines passives». Le progrès est freiné
parce qu'il demande une véritable reconstruction des supports
matériels de l'action dans les réseaux, qui dominent les
groupes, enveloppant eux-mêmes chacun des individus.
Au contraire, la métrologie et la science offrent à l'individu
isolé le puissant instrurnent d'une information explicite et for-
mulée qui est, pour la pensée, l'analogue de l'outil que chacun
porte avec soi et utilise au moyen de ses seules forces. Alors
devient possible la déduction anticipatrice, la prévision sur
modèles. L'inventeur est un opérateur mental et conceptuel
post-scientifique qui domine son travail. Son action, au lieu
d'être distribuée dans le temps et engagée dans les multiples
supports matériels d'un réseau qui domine l'homme par la
durée, l'étendue, et la complexité, s'exerce sur un modèle
manipulable, plus petit que l'opérateur, à la disposition de ses
moyens opératOires comlne de son outillage mental. L'inven-
tion porte en ce cas surtout sur des sous-ensembles ou des
composants, constitués d'un seul coup en dehors du monde du
travail par un homme isolé et à part, comme l'inventeur du
XIX e siècle. Une telle invention peut rester inutilisée, ou ne
pénétrer que plus tard dans le monde économico-social des
techniques réellement utilisées. Formellement, elle se carac-
térise surtout cornme une synthèse, une rencontre de données
extraites de chapitres antérieurement séparés des sciences

78
déjà formalisées. Techniquernent, elle fait généralement appa-
raître un tertium quid, un cOInposant qui n'est pas la simple
matérialisation d'une loi, mais l'intersection d'une pluralité
de lois, comme le montrent les exemples de la machine de
Gramme, du moteur thermique à combustion interne, du
moteur électrique asynchrone. Ces déductions convergentes,
libérées du frein de la fin collective, ont été rapides et nom-
breuses, de 1800 à 1870 ou 1880. Elles ont trouvé un
domaine d'élection dans les systèmes de transformation des
rnachines actives (moteurs).
3. Après l'étape pré-scientifique de l'analyse collective diver-
gente et l'étape post-scientifique de la synthèse individuelle,
après, donc, cette induction technique de masse et cette déduc-
tion constructive de l'homme seul, s'opposant comme le
continu lent et le discontinu rapide, apparaît l'interaction
parallèle des techniques et des sciences, caractéristique de
l'époque actuelle, et r'éunissant à nouveau travail et savoir;
mais il ne s'agit plus ici d'un travail de rnasse opposé au savoir
d'un seul; travail et savoir échangent leur efficacité et accom-
plissent leur processus d'interaction dans le cadre d'une
équipe restreinte, destinée à la recherche et socialement défi-
nie par ce but dans le cadre d'un programme. Le processus
mental n'est plus essentiellernent inductif ni déductif, analy-
sant ou synthétisant, mais avant tout transduatif, transportant
de domaine en domaine un schème, découvrant et instituant des
parallélismes au lieu d'amorcer des divergences dans les
réseaux ou d'apporter des convergences dans les composants.
Il produit des organisllles de plus en plus étroitement concré-
tisés, coordonnés synergiquement avec eux-mêmes; autre··
lllent dit, il fait naître, au sens propre du terme, des objets
techniques, complets et déplaçables, rigoureux comme une
axiomatique saturée, et constituant pour eux-mêmes, grâce à
la corrélation entre leur structure et leur fonctionnement, leur
condition d'existence complexe. Ces objets sont viables parce
que leurs propriétés découlent d'un problème supposé résolu:
ils sont auto-normatifs, auto-constituants et auto-limités. C'est
pourquoi, en eux, l'essentiel est le régime, la réveI'bération
interne, la relation entre l'entrée, la sortie, et l'alimentation,
comme pour un organisme vivant dans son milieu, avec l'en-
semble de ses fonctions de régulation et d'information.
La troisième étape a vu le développement des machines à
inforrIlation proprement dites, car le processus transductif de
pensée s'exerce à plein sur les fonctionnements dont les sché-
mas sont transposables parce que directement formalisables;
précisément, le caractère essentiel des machines à informa-

79
tion relève d'une telle formalisation, étant donné qu'il y a
coïncidence entre le processus mental de représentation par
formalisation et l'opération interne de ces machines.
Mais il importe de noter par ailleurs que l'étude technico-
scientifique des machines à information aboutit à reconsidé-
rer les trois étapes de l'évolution des techniques et de
l'invention à partir du système le plus complexe et le plus
parfait, qui est celui de l'ensemble presque fermé (rrlOdulateur
en état métastable, qui fournit la base active des machines à
information) .
De ce point de vue, les machines passives développées par
la première étape apparaissent comme des systèmes d'évite-
ment des incidences, tendant vers l'équilibre le plus stable,
dégradant en chaleur, par des oscillations progressivement
amorties, les singularités occurrentes; ceci est vrai d'une mai-
son, d'un pont, d'une voûte, mais aussi d'une voie ferrée, qui
minimise autant que possible les irrégularités du sol, allonge
les courbes, égalise les pentes, compense l'accélération cen-
trifuge: ce qui a été découvert à l'époque pré-industrielle et
pré-scientifique comme effet d'une induction matérialisant une
tendance centrale des parcours peut être repris et perfec-
tionné comme moyen de changement d'ordre de grandeur
alnortissant les incidences macrophysiques en énergie micro-
physique non orientée (chaleur, dégradation de l'énergie).
La logique du second type d'inventions est celle de la conser-
vation du même ordre de grandeur, dont l'idéal est l'équilibre
indifférent, caractérisant la condition du meilleur rendement
possible des systèmes de transformation dont l'entrée et la sor-
tie sont également macrophysiques ou également microphy-
siques; cette logique se caractérise par un idéal de réversibilité.
Enfin les machines à information réalisent à nouveau une
condition d'irréversibilité, mais en sens inverse de celle des
machines passives: elles accueillent comme signal, dans leur
entrée, des incidences quasi microphysiques, et, par une cas-
cade de relais asservissant une énergie d'alimentation d'un
ordre de grandeur macrophysique, donnent à la singularité
incidente une efficacité macrophysique: ce sont des systèmes
de désamortissement.

80
PLAN

1. Introduction et mise en place des niveaux du développe-


ment technique; définition des principaux termes:
Inéthodes, outils et instruments~ ustensiles et appareils,
machines-outils et machines véritables, réseaux.
II. L'invention pré-scientifique dans les réseaux: exemple de
la mine et, en résumé, de la métallurgie et de l'arohiteoture.
III. L'invention post-scientifique; exemples tirés de l'électro-
technique après les découvertes scientifiques de Faraday
(transformateurs, génératrices, moteurs).
IV. L'objet technique individualisé aux différentes époques;
principe fondamental des machines passives, des machines
actives, et des machines à information.
Première partie

PLAN GÉNÉRAL
POUR L'ÉTUDE DU PROBLÈME
DES TECHNIQUES

MISE EN PLACE DES POINTS DE VUE


DU Elc;U)PII!;MI~NT TECHNIQUE

ET DES PRINCIPAUX CONCEPTS

1• .JC.II ...........Ilrc:: de "'''!lilll''lI",,'II'' de la fonctionnalité r'r~lI'I1'ln"'A'u"i: de


Il existe deux formules biologiques
opposées: celle de l'Insecte pourvu d'organes spécialisés
(filières, pinces, brosses) présentant même en certains cas
des dispositifs de rupture réflexe de sécurité (autotomie),
complétée par un système d'action spécialisé, précis, com-
plexifié, soutenu par des coordinations héréditaires, aspect
partiel des conduites instinctives, qui sont le «mode d'emploi»
inné des «outils» de l'être vivant, selon l'expression d'Andrée
'J1étry - et par ailleurs celle des Vertébrés (par opposition aux
Arthropodes) qui ont bien des effecteurs mais non des outils,
et qui, corrélativement, possèdent un programme moins riche
de coordinations héréditaires; ces coordinations innées
deviennent surtout des thèmes qui doivent être précisés et
enrichis pas les «composantes taxiques » et les apprentissages;
l'organe effecteur, dans la seconde formule, devient organe à
tout faire par apprentissage (essais et erreurs ou intelligent);
très particulièrement, la formule d'organisation des effecteurs
et du système d'action chez les Vertébrés, tout en restant rela-
tivement rigide pour des fonctions cornme la nutrition et
la reproduction, où l'on peut assez légitimernent parler de
conduites instinctives malgré des pluri-fonctionnalités, s'assou-
plit considérablement pour les organes de préhension et action
sur les objets du milieu. Le meilleur exemple en est la main
des Primates, ou les organes humains de phonation (voix

83
parlée, par opposition à la voix chantée et au cI'i). C'est dans
le prolongement de cette seconde formule, de souplesse et de
nécessité de résolution de problèmes (peu de pI'otection natu:
l'elle, mais mobilité et anticipation, acquisition du savoir par
expérience), dans cette option en faveur de l'opération libre
et amplifiante, que se situent les techniques et les objets
médiateurs entre l'organisrne et le milieu.
Cette opposition entre la rigidité des Arthropodes (chitinisés,
soumis à une succession de stades morphologiques se termi-
nant par le stade imaginaI sans croissance continue, ce qui
empêche l'apparition de l'expérience) et la souplesse des Ver-
tébrés, peu armés mais mobiles, rapides, et à croissance conti-
nue, a été notée par Bergson, disciple en ce sens de Darwin;
à l'instinct des Arthropodes (savoir et savoir-faire inné rllais
rigide) correspond fonctionnellement l'intelligence de l'Homo
faber, utilitaire et conceptualisante.

20 et réflexive au sommet, portant sur


les cas les plus nets d'inventions et de progrès sur les tech-
niques humaines; la réalisation technique peut être étudiée
comme n'importe quel aspect de l'activité; la technologie serait
en ce sens une étude parallèle à la linguistique et différente de
celle-ci. Elle définirait un type de cohérence (celui de l'objet tech-
nique) qui vient des propriétés conférées aux composants en
action par le fait que le problème est supposé résolu; une réci-
procité d'actions causales et d'échanges d'information engagée
ou dégagée (explicite) entre le tout et les parties en fonction-
nement constitue l'objet technique comme réalité possédant un
mode d'existence propre; l'invention est l'aspect mental, psy-
chologique, de ce mode propre d'existence. L'analyse technique
est une étude de l'objet diachronique, selon sa genèse (discon-
tinue, par grandes inventions, ou continue, par perfectionne-
ments), et synchronique, sous la forme de la définition des
régimes de fonctionnement et des structures (par exemple
dichotomie opposant une base permanente à des pièces de
rechange ou à des points sensibles de sécurité). Pour l'étude
synchronique, qui est une étude du ou des régimes de fonc-
tionnement, l'essentiel est l'analyse de l'opération complexe
constituant le fonctionnement: les effets physico-chimiques
sont modulés par la structure de l'ensemble, ainsi que par
l'information engagée et explicite, captée sur l'objet lui-même
ou sur le milieu, par l'opérateur ou par des capteurs techniques
faisant partie de l'objet technique ou de ses accessoires.
L'objet technique peut fournir des modèles conceptuels
autres que ceux de la linguistique et indépendants de ces der-

84
niers. La vision systématique du Inonde humain en seI'ait
vraisemblablement modifiée, car le formalisme structuraliste
généralise UIle pensée classificatrice et catégorielle qui n'est
qu'un des aspects des relations interhumaines; au contraire,
la technologie fait apparaître une fonction relationnelle du
couplage entre organisme et milieu, homme et monde, se déve-
loppant dialectiquement de niveau en niveau, et donnant donc
un sens à la norme (ou schème) du progrès, selon une épis-
témologie réaliste, différente du nominalisme structuraliste.
La technologie fournit la base d'une représentation compré-
hensive plus puissante que le formalisme, parce que englo-
bant les relations sujet-objet à travers la médiation réversible
(outil et instrument) que constitue la tierce réalité des objets
techniques, soudure entre l'homme et le monde, et paradigme
du rapport entre vivants et milieu.

s. Troisième d'étude: la. technologie compa.rée. L'étude


biologique de base fait apparaître l'objet technique comme un
pont fonctionnel entre réalités hétérogènes, l'organisme et son
rnilieu; l'étude de l'invention constituante introduit au
contraire à une cOIIlpréhension de l'essence interne de l'objet
technique comme réalité présentant une homogénéité intrin-
sèque par auto-corrélation; le sens de l'objet technique est son
fonctionnement; ce fonctionnement est rendu possible par
la résonance interne, la concrétisation, la surdétermination
pluri-fonctionnelle qui est l'auto-corrélation des différents
composants. La logique particulière de l'objet technique
consiste en ce qu'il se rend possible lui-même, comme la voûte
qui se tient quand elle est achevée, et se constitue elle-même
COlnme stable par son fonctionnement permanent.
Or, ces deux études ne sont pas seulement deux perspectives
épistémologiques; leuI' dualité provient de l'existence réelle
de deux états extrêrnes reliés par un cheminement constituant
le progrès de la technicité à travers une pluralité graduée
d'étapes, depuis les méthodes et procédés, antérieurs à la
fabrication d'outils et d'instruments, jusqu'aux réseaux tech-
niques complexes, en passant par l'outil, puis la machine-outil
et, enfin, la machine automatique complète.
Il est donc possible de définir un troisième type d'étude de
la technique, la technologie comparée, partant des résolutions
de problèmes (médiation instrumentale) chez les animaux et
ordonnant les différents moyens en fonction à la fois de leur
utilité fonctionnelle (comIne médiation entre l'organisme et
son milieu) et de leur perfection, ou auto-corrélation interne,
ce qui est un critère normatif de l'acte d'invention qui insti-

85
tue ces médiations. Aux niveaux les plus élémentaires, les
activités techniques apparaissent essentiellement comme une
médiation fonctionnellement utile; aux niveaux supérieurs,
ce sont les critères internes d'auto-corrélation, donc de per-
fection intrinsèque, qui l'emportent. Mais l'évolution des
objets techniques n'est pas seulement linéaire; elle est dialec-
tique, en ce sens qu'après avoir pris appui sur l'organisme
porteur d'outil comme source d'énergie et d'information,
l'objet s'en affranchit progressivement; la machine-outil reçoit
encore son information de l'opérateur, mais est alimentée en
énergie prélevée dans le milieu; la machine complète est
affranchie de l'opérateur à la fois pour l'alimentation en éner-
gie et pour l'entrée d'information quand elle s'autornatise et
devient programmée. Enfin, dans son dernier stade, la tech-
nicité des réseaux retrouve concrètement le milieu en deve-
nant coextensive au monde, tandis que l'opérateur humain
est seulement en contact avec les terminaux, qui sont aussi
des initiaux. Le milieu est technicisé.

MISE EN PLACE PRINCIPAUX CONCEPTS

L'activité technique n'est pas nécessairement productrice


d'outils ou d'instruments isolables du milieu, se conservant,
transportables d'une opération à la suivante. Avant l'outil,
existe la méthode consistant à modifier provisoirement ou
définitivement le milieu en laissant cette modification atta-
chée au lieu et, s'il le faut, au moment ou phase de l'action.
Une technique primitive de chasse comme celle qui consistait
à rabattre vers des falaises et effrayer des animaux, ou à les
pousser vers des pièges, vers une rivière, implique une utili-
sation des configurations naturelles à peine modifiées et la
mise en jeu d'un petit nombre d'objets ou d'actions acces-
soires. L'essentiel de la technique réside initialement dans la
TIléthode plus que dans l'objet, pour la chasse, pour l'agri-
culture, pour l'élevage, pour le voyage. L'aménagement d'une
piste, avec des repères, des gués, des levées de terre, des
abris et des points d'eau, adhère étroitement à la configura-
tion du milieu et met en jeu les techniques d'organisation
d'un territoire, propres à chaque espèce, variables selon les

86
cultures, et se trouvant aussi chez les différentes espèces
anirnales.
Les méthodes s'orientent vers la production d'un objet
médiateur quand elles ont recours à une modification provi-
soire du milieu, comme une levée de terre, un plan incliné, un
échafaudage. Les anciens Égyptiens utilisaient des levées de
terre pour mettre en place - à niveau - les lourds blocs de
pierre des monuments; la terre était retirée après achève-
ment de l'édifice qui se construisait ainsi au ras du sol artifi-
ciel et provisoire. Il est pl'obable que la même méthode a été
employée pour construire les voûtes anciennes, avant l'emploi
du cintre en bois démontable, récupérable. La méthode
devance l'objet et implique prévision dans la succession des
phases de l'action et des modifications des matériaux. Le
temple de Ségeste, dont la construction a été interrompue en
409 avant Jésus-Christ par l'invasion des Carthaginois, porte
dans les parties inférieures les saillies de levage ayant permis
la mise en place des blocs. Ces saillies auraient été ultérieu-
rement enlevées au ciseau; la relative imperfection des
moyens de levage était compensée par une méthode de taille
en plusieurs temps; la première taille des blocs, sur le chan-
tier ou dans la carrière, prévoyait les saillies de levage; la
seconde taille, après mise en place, réduisait les saillies: la
transformation du matél'iau est fractionnée, et c'est grâce
à ce fractionnement que la méthode remplace l'outil ou
l'instrument.
La technique pré-instrumentale n'impose pas seulement un
fractionnement de l'opération et des phases d'élaboration du
matériau; elle implique aussi, en de nombreux cas et pour les
mêmes raisons, un fl'actionnement de la tâche et sa réparti-
tion synchronique entre un grand nombre d'opérateurs, aussi
bien chez l'homme (techniques primitives de construction,
charroi des matériaux) que chez les animaux (coordination
des activités individuelles chez les Abeilles, les Termites);
autrement dit, les techniques pré-instrumentales impliquent la
communication et la coordination au sein des équipes d'opé-
rateurs, ce qui amène en certains cas une structure hiérar-
chique très accentuée; ce sont là des traits caractéristiques du
travail artisanal par opposition au travail industriel: la tech-
nicité réside dans la diachronie et la synchronie des sous-
enselnbles de l'opération. Le travail technique primitif,
pré-instrumental, ne se déroule pas dans une atlnosphère de
libeI'té individuelle, mais au contraire dans un régime de
contrainte et de ritualisation par nécessité de précession des
phases et de synergie des actions. Même si l'avènement des

87
machines a été asservissant par son caractère concentration-
naire (lié surtout à la recheI'che de puissantes sources d'éner-
gie), le développement des médiations instrumentales doit être
considéré comme une première libération par rapport à la
nécessité du fractionnement diachronique et synchronique du
travail technique pré-instrumental. Dans le monde humain, le
premier et véritable esclavage est pré-industriel et même
pré-instrumental; la nécessité technique se traduit par la
contrainte sociale. L'espèce humaine est sociale en particulier
en tant que technicienne, et selon des modalités comparables
à celles des sociétés animales (sociétés closes, selon le terme
employé par Bergson).

2. et instrument

La médiation instrumentale est essentiellement libératrice


parce qu'elle atténue le fractionnement diachronique (rituali-
sant) et synchronique (collectivisant) des tâches techniques.
Elle remplace l'activité distribuée par une activité massée
mais préparée. La construction de l'outil ou de l'instrument
n'est pas une phase du travail; elle se fait avant son urgence
et en dehors du lieu de l'opération d'emploi et d'usage; elle
peut être réalisée par un spécialiste, par un autre individu;
l'outil ou l'instrument peuvent être achetés, légués; l'opéra-
teur n'est pas nécessairement le constructeur de l'outil; s'il
l'est, ce n'est pas dans la même phase d'activité.
L'outil et l'instrument concentrent, mettent en réserve une
capacité dégagée de chacune des opérations particulières
d'usage, libre par rapport à elles, subsistant en son entier
après chaque opération d'usage, même si l'on tient compte de
l'usure. Comme le capital d'information qui permet d'agir en
régime massé et sans fractionnement ni essais et erreurs,
l'outil et l'instrument se retrouvent entiers après l'emploi, et
transposables, transportables en d'autres lieux, d'autres
conditions, pour une nouvelle opération; outil et instrument
ont une capacité indéfinie d'application, comme le savoir, qui
d'ailleurs les accompagne chez l'opérateur. L'outil est un
médiateur pour l'action massée, prévue par un opérateur
équipé et possédant le savoir. Il est essentiellement mobile
comme l'opérateur dont il prolonge et adapte les effecteurs.
Quant à l'instrument, il est l'inverse de l'outil, car il prolonge
et adapte les organes des sens: il est un capteur, non un élé-
ment effecteur. L'instrument équipe le système sensoriel, il

88
sert à prélever de l'information, tandis que l'outil sert à exer-
cer une action.
L'opposition de l'outil et de l'instrument n'est pas absolue ni
radicale dans les formes élémentaires: un bâton peut servir
à frapper ou creuser, mais aussi à tâter, sonder, explorer. Le
maçon peut employer son marteau, à petits coups, pour
contrôler l'adhérence d'un enduit ou déceler un conduit creux
dans l'épaisseur d'une muraille. Mais, en se perfectionnant,
outils et instruments se séparent en effecteurs purs et cap-
teurs purs. On ne peut employer UIl microscope comme outil
sans le détér'iorer.
Plus l'outil est complexe, plus la médiation qu'il exerce
éloigne l'opérateur du contact avec la matière ouvrée et affai-
blit la prise d'information s'effectuant par l'outil; avec UIle
vrille à main, chaque fibre est sensible. Un porte-foret à
engrenage ne donne plus une information aussi riche sur la
texture de la matière ouvrée.
Corl'élativement, outils et instruments se spécialisent, en
restreignant la gamme d'activités mais en développant leur
performance dans la bande étroite de leur spécialité. Un foret
à carbure de tungstène est impropre au travail du bois; par
contre, il convient au perçage de la brique et du béton; au
contraire, on peut, avec certaines précautions, utiliser une
mèche de chaisier pour découper une feuille de métal, parce
qu'il s'agit d'un outil beaucoup plus primitif et moins spécia-
lisé. Il en va de même pour les instruments, par exemple pour
les différentes espèces de microscopes (stéréomicroscope,
ultramicroscope ... ) .

L'outil et l'instrument marquent l'avènement de la médiation


entre l'organisme et le milieu: la relation primiti vement
binaire devient ternaire par insertion du moyen terme. À ce
niveau, l'essence du médiateur est surtout constituée par la
fonction de couplage entre organisme et milieu, conformérrlent
à la première perspective d'étude, qui est l'étude de base, bio-
logique, fonctionnelle. Ce couplage, dans le cas de l'outil, peut
être par exemple un couplage mécanique à distance: un bâton
pour pousser, une corde pour tirer permettent d'exercer une
action à distance. Le couplage peut aussi comporter une trans-
formation, par exemple une adaptation d'impédances; la main
ou le pied sont peu efficaces pour agir sur l'eau, et encore
rnoins sur l'air: la surface des extrérnités des membres peut
être augmentée par des l'arnes, des palmes, un éventail, ou,
plus ou moins illusoirement, par les ailes d'Icare et de la
longue lignée de ses successeurs, prolongée jusqu'à notre

89
époque, en passant par Simon le Magicien. Le masque de
théâtre antique et le pOI'te-voix rnoderne sont aussi des adap-
tateurs d'impédances, comme la raquette de trappeur et le ski.
Le dé à coudre permet de concentrer toute la force du doigt sur
la mince surface de l'extrémité de l'aiguille; une punaise
- pointe et plaquette - est aussi un système de transformation.
En d'autres cas, c'est la fonction d'isolement qui l'emporte
sur celle de transformation: le gantelet pour porter le faucon;
les mitaines de cuir pour arI'acher les orties, les pinces pour
prendre et maintenir le fer pendant qu'on le forge; si le fer
était travaillé à froid, on pourrait, à la rigueur, le tenir' d'une
main et le forger de l'autre.
Assez généralement, l'outil réalise à la fois un prolongement
des effecteurs (la pince à long bec ou la pince à dégoupiller
agissent comme des doigts longs, fins, l'obustes), une trans-
formation (bras de levier de la pince, rapport entre la surface
des poignées et celle des mors du bec) et un isolement ther-
mique, mécanique, chimique, ou électrique (pince de câblage
en électricité et électronique); transformation et isolement
peuvent être réalisés soit directement (le ciseau de sculpteur
poussé à la main), soit par mouvement et passage par une
phase d'énergie cinétique (le marteau, la masse, la pioche, la
hache, l'herminette). Voir Leroi-Gourhan, L'Homme et la
Matière et Milieux et Tecllniques, pour une classification com-
plète des outils et des modes opératoires, surtout dans les civi-
lisations pré-industrielles.
Les trois aspects fondamentaux de la médiation (prolonge-
ment, transformation, isolement) se retrouvent dans les ins-
truments; une sonde prolonge la main du marin, la lunette
augmente la portée utile de l'observation visuelle. Les instru-
ments qui transforment rendent perceptibles des phénomènes
qui ne le seraient pas (infrarouge et ultraviolet, ondes hert-
ziennes, ultrasons, divers rayonnements). La transformation
peut d'ailleurs ne pas être un changement de porteuse et
consister seulement en une adaptation d'impédances (stétho-
scope). Quant à l'isolement, il intervient pour ainsi dire
comme une conséquence directe et involontaire du prolonge-
ment et de la transformation: l'instruIIlent est sélectif, soit
par le fait qu'il capte seulement une bande étroite de phéno-
IIlènes (longueurs d'ondes lumineuses, fréquences sonores),
soit par le fait qu'il découpe une plage d'observation étroite-
ment limitée (lunette, microscope). La fonction d'isolement
peut consister en un affaiblissement gradué: les Anciens
observaient le soleil à travers un sténope, petit trou dans une
plaque, ou dans un miroir d'eau, pour éviter l'éblouissement;

90
les verres fumés actuels jouent le même rôle; les Esquimaux
emploient des lunettes de bois percées de minces fentes pour
protéger leurs yeux contre le froid et l'intense rayonnement
du soleil sur la neige. Dans les instruments complexes, les
grandeurs dites coefficient d'arnplification (ou « puissance») et
caractéristiques de transmission se retrouvent de manière
très générale. Ces fonctions sont en relation de continuité avec
celles des récepteurs sensoriels, qui présentent une sélectivité
propre (audition, vision, dans les différentes espèces), et des
adaptateurs (le tympan et la chaîne des osselets jouent un
rôle d'adaptateuI's d'impédances pour la transmission de
l'énergie vibratoire du milieu aérien au milieu liquide de
l'OI'eille interne); la cornée et le cristallin sont aussi des adap-
tateurs non seulement pour la mise au point en distance, mais
en ce sens qu'ils permettent à toute l'énergie lumineuse
recueillie par l'œil fixant une source ponctuelle lointaine de
tomber sur une très petite surface rétinienne, avec une forte
concentration. Les organes des sens ont aussi des dispositifs
d'isolement et des dispositifs modérateurs (tensor tympani,
iris, paupières). Les trois fonctions des instruments sont donc
en accord avec celles des OI'ganes des sens.
Mais, malgré son caractère essentiel et prépondérant pour
les outils et les instruments, la fonction l'elationnelle n'est pas
la seule: même au niveau le moins élevé, les objets techniques
ont une logique interne, une auto-corrélation sans laquelle ils
ne pourraient exister.
Dans un grand nombre d'outils, le problème crucial est celui
de l'emmanchement; la nature fournit une grande abondance
de manches solides, en bois ou en os; la métallurgie est
capable de produire, depuis des Inillénaires, des fers
robustes, des tranchants tenant l'affûtage. Pourtant, même
de nos jours, le point faible de beaucoup d'outils (faux, mar-
teaux, pioches) est le raccord entre le manche et le fer; les
trois modes principaux d'emmanchement, soie, collet, douille,
avec leurs variantes et certaines adj onctions COIIlme les liga-
tures, frettes ou coins, montrent qu'il y a un problème géné-
ral de l'auto-corrélation dans le fonctionnernent interne des
outils, qui existe même s'il est invisible et ne consiste qu'en
contraintes, flexions, ou torsions invisibles; l'outil « travaille»
à l'intérieur de lUi-rIlême, entre ses différentes parties qui
agissent les unes sur les autres; et il se perfectionne tantôt
par amélioration des termes extrêmes (une poignée qui tient
mieux en main, un « fer» mieux aCiéré), tantôt par progrès de
l'auto-corrélation (les arceaux à coin, pour l'emmanchernent
des faux, ont été remplacés par des arceaux à vis, moins

9 l
sensibles à l'humidité et permettant un réglage angulaire
plus préois).
Dans le domaine des instruments, l'auto-oorrélation se oarao-
térise par la dinlinution des artefaots, du bruit de fond looal;
en optique, par exemple, la multiplioation des lentilles dans les
objeotifs ou ooulaires aurait amené une diminution du
oontraste due à la lumière réfléohie; oet inconvénient a été
limité par le traitement des surfaoes au fluor; la multiplioation
des lentilles oomposant l'objeotif et l'ooulaire est oomparable
aux adaptations des termes extrêmes dans les outils; le trai-
tement antiréfléohissant des surfaoes est au oontraire oompa-
rable au progrès de l'auto-oorrélation. Dans un instrument
oomplexe oomme un réoepteur de radio, les termes extrêmes
(antenne, oirouit d'entrée et étage final agissant sur le haut-
par'leur), qui réalisent l'adaptation au signal physique et à
l'auditeur humain, sont beauooup moins développés que les oir-
ouits de transformation, séleotivité et amplifioation intermé-
diaire, pour lesquels se posent les problèmes d'auto-oorrélation
(isolements, déoouplages, auto-régulation du niveau, stabilité
de la fréquenoe looale) dont dépend le fonotionnement. Un des
plus anoiens systèmes de réoeption radiophonique, oelui de la
déteotrioe à réaotion, illustre l'importanoe oentrale, pour un ins-
trument, de l'auto-oorrélation; la réaotion positive dosée est en
effet l'essentiel de oe montage; elle oommande la séleotivité et
l'amplifioation.

C'est l'augmentation de l'auto-oorrélation qui est la olef du


progrès des objets teohniques; plus l'objet est simple, plus il
oonoentre de fonotions en un petit nombre de parties, plus la
oompatibilité de oes fonotions a été organisée avec perfeotion;
o'est l'objet le plus stable et le plus oohérent, et non pas le plus
oomplexe qui, pour un fonotionnement défini, reoèle le plus de
véritable teohnioité et peut fournir un sohème transposable
pour d'autres réalisations.

En plus des outils et des instrurnents, il existe une troisième


oatégorie d'objets fonotionnants qu'on ne peut directement rat-
tacher ni aux effeoteurs ni aux réoepteurs de l'organisme.
C'est le oas de la lampe ou du foyer. Comme pour l'outil et

92
l'instrument, on trouve une fonction relationnelle et une fonc-
tion d'auto-cOI'rélation dans les ustensiles techniques.
La lampe, par exemple, est une nlédiation stable entre une
flarIlme et une réserve de combustible, avec un isolement de
la réserve par rapport à la flarnme suffisant pour que le feu
ne se propage pas dans le combustible (sinon, la lanlpe « prend
feu »), mais aussi avec un couplage suffisant entre la flamme
et le combustible pour que le combustible continue à alimen-
ter la flamme (par capillarité ou par un autre moyen) et pour'
que la flamme vaporise assez de cornbustible pour réaliser son
auto-entretien; sinon, la flamme est noyée et la lampe s'éteint.
Ces deux fonctions opposées de couplage et d'isolement abou-
tissent à un fonctionnement stable quand la lampe est
construite de manière à comporter' une auto-régulation (par
information engagée). Le fait pour la lampe d'être réglable ne
se confond pas avec son auto-régulation, qui, dans ce cas,
représente l'auto-corrélation interne et lui confère un degré
plus ou moins élevé de technicité. Une lampe à graisse, une
lampe à huile sont réglables (par tirage de la mèChe) mais
non auto-régulatrices; une lampe à pétrole est auto-régula-
trice, parce que le tube en feuillard de laiton contenant la
mèche s'échauffe quand le tirage d'air est faible (flamme
faible) et au contraire se refroidit quand le tirage est intense
(flamme haute) ; de cette manière, le pétrole est vaporisé soit
par le tube, soit par la mèche, si bien que la hauteur de
flamme, au bout de quelques minutes de fonctionnement, reste
stable pendant plusieurs heures.
La torche de bois résineux est réglable (par inclinaison plus
ou moins accentuée, faisant varier le couplage positif entre la
flamme et la réserve, qui est le bois encore intact au point de
naissance de la flamme, et où la résine se vaporise), ruais elle
n'est pas auto-régulatrice, car il n'existe pas une réaction
négative s'opposant, à partir d'une hauteur définie de flarIlrIle,
à cette réaction positive d'auto-entretien de la combustion.
Le caractère auto-régulateur, provenant d'une auto-corréla-
tion entre une réaction positive (assurant l'auto-entretien du
fonctionnement) et une réaction négative dont le coefficient
augmente rapidement en fonction de l'élévation du régime,
demande, dans les appareils à combustion, un rapport défini
entre les deux types de réaction: la réaction positive doit
exister à bas niveau, sinon la mise en route, par absence
d'effet d'amplification, est impossible; par contre, la réaction
négative (modératrice, empêChant l'emballerIlent) doit avoir
un coefficient augmentant avec l'allure. Enfin, comme le
régime est le produit instantané de ces deux coefficients

93
d'amplification et de contre-réaction, le délai de transmission
de l'infornlation engagée (ou implicite) doit être court par
rapport aux variations du régime; sinon, il s'amorce des
auto-oscillations, COII1IDe dans les appareils employant une
réaction négative à information dégagée, explicite (chau-
dières thermostatées).
La technicité des ustensiles ou appareils en apparence très
primitifs provient d'un mode de construction et de fonction-
nement assurant une auto-corrélation précise des deux modes
opposés de réaction, c'est-à-dire non seulement un rapport
convenable des coefficients de chacune des réactions en fonc-
tion du régime, mais aussi un délai assez court du retour
d'information par rappOI't au phénomène de base constituant
le fonctionnement, par exemple la combustion.
L'analyse du contrôle et de la communication dans les êtres
vivants et les machines (nommée Cybernétique par Norbert
Wiener en 1948) a établi ses concepts à partir de la théorie
des asservissements et des régulations appliquée aux disposi-
tifs à information dégagée, explicite; mais la même analyse
peut s'appliquer aux ustensiles et appareils présentant une
auto-corrélation entre des fonctions d'information engagée,
généralement plus anciens, comme les lampes et appareils
à combustion. D'ailleurs, Maxwell, dans sa Theory of Gover-
nors, avait étudié de ce point de vue le moteur à vapeur équipé
du régulateur de Watt, qui marque la transition entre l'infor-
mation engagée et l'information dégagée.
Les amorces les plus puissantes de l'évolution technique
doivent être cherchées dans ce troisième type de dispositif qui
n'est ni outil ni instrument, mais ustensile ou appareil, pou-
vant fonotionner seul, sans être raccordé à l'organisme
humain qui prolonge en lui ses effecteurs ou ses organes des
sens. Dans l'usage de l'outil ou de l'instrument, l'objet tech-
nique est hétéronome; il joue, selon l'expression de Norbert
Wiener, un rôle prothétique: il s'ajoute à un organisme rece-
lant les fonctions de contrôle, de communication, et même sou-
vent la source d'énergie. L'ustensile ou l'appareil sont
autonomes, auto-suffisants. On peut d'ailleurs noter que cette
tierce réalité technique est le point de départ des sources
d'énergie qui ont servi plus tard à détacher les machines de
l'opérateur humain; une lanlpe, un foyer, un moulin à vent
sont alimentés en énergie indépendante de celle que peut four-
nir' le corps humain; leur indépendance en alimentation éner-
gétique, jointe à la possibilité d'automatisation, qui est
l'indépendance informationnelle par rapport à l'opérateur, est
la préface pré-industrielle du mode d'existence de la machine.

94
La lampe, le foyer, la marmite sont les ancêtres de la chau-
dière. L'éolypile antique, puis la marmite de Papin sont des
étapes vers l'invention du moteur thermique, rnachine par
excellence et base du développement industriel nommé
machinisme.
En allant plus loin, on peut considérer la rnachine parfaite
comme résultant de la réunion triadique d'un instrument
(source d'infoI'mation ou programme), d'un outil (l'effecteur
produisant un travail) et enfin d'un ustensile ou appareil pro-
duisant ou captant l'énergie. Cette énergie est modulée par
l'entrée d'information (instrument) dirigeant son usage dans
l'outil effecteur qui est la sortie de la machine. La machine est
essentiellement une triode comme un organisme; elle a une
entrée, une alimentation et une sortie.
L'outil et l'instrument, permettant l'action massée, accom-
plissent une prelnière révolution technique affranchissant
l'opérateur individuel du fractionnement diachronique et syn-
chronique des tâches, qui entraîne leur ritualisation et leur
collectivisation. La seconde révolution technique est le déta-
chement de l'objet technique d'avec l'organisme de l'opéra-
teur: l'instrument sert d'entrée à l'appareil; l'outil lui sert de
sortie; l'appareil est donc le point central, le médiateur de
cette coaptation entre un instrument et un outil à travers une
source d'énergie, qui fait la machine.
On pourrait donc dire que la machine se constitue par un
processus d'individuation dont le centre actif est l'ustensile,
puis l'appareil, nœud de la relation, foyer de l'auto-corréla-
tion, et amorce de l'indépendance par rapport à l'organisme
humain qui sert de porteur, et aussi d'ébauche, parce que les
instrulnents et outils élaborés pour l'organisme de l'opérateur
peuvent être transportés sur la machine, au prix de modifi-
cations adaptatives; de manière fractionnée, l'organisme sert
ainsi de modèle, d'archétype, aux principaux organes capteurs
et effecteurs de la machine; mais il faut une tierce réalité,
celle de l'ustensile et de l'appareil, pour opérer en dehors de
l'homme ce raccordement du capteur et de l'effecteur.
Il serait d'ailleurs peut-être excessif d'affirmer que l'usten-
sile ou l'appareil sont toujours des sources d'énergie; rIlais ils
sont toujours au moins des principes d'auto-corrélation. Tel est
le cas, en particulier, de la roue. Comme IIlédiateur entre le
fardeau et le plan de roulement, la roue véhiculaire apparaît
d'abord sous forme d'une série de rouleaux ou rondins.
Comme médiateur, ce système est parfait en principe (pas de
frottements, en raison de l'absence d'axe), mais il manque
l'auto-corrélation, car les rouleaux avancent à une vitesse qui

95
est la moitié de celle du fardeau, et il faut un opérateur pour
les recycler en les repoI'tant les uns après les autres devant
le fardeau. La roue avec axe et moyeu est au contraire par-
faiternent oorrélée avec le fardeau par l'intermédiaire du
véhicule qu'elle porte: elle est comme un rouleau qui serait
perpétuellement remis en place; rnais elle perd une partie de
la fonction de médiation du rouleau véritable, parce que le
système moyeu-axe produit des frottements (d'où échauffe-
ment, usure, nécessité d'employer de l'eau ou de la graisse,
l'axonge chez les Anciens). Enfin, la synthèse de ces deux
étapes de développement se fait dans la poue à roulements
(billes, rouleaux) qui transpose dans le moyeu le système des
rouleaux; disposés circulairement, les rouleaux se recyclent
d'eux-mêmes sans opérateur; l'auto-corrélation, appliquée
dans la seconde étape à la roue véhiculaire malgré les incon-
vénients qui en résultent, et excluant la parfaite médiation
caractéristique de la première étape, s'applique ensuite aussi
à la première étape, dont elle réincorpore le dispositif à l'inté-
rieur de la roue. Le progrès technique s'accomplit par relation
dialectique entre la médiation (adaptation aux teI'mes
extrêmes, plan et fardeau) et l'auto-corrélation, relation de
l'objet technique avec lui-même.

et

La machine-outil et la machine se développent autour d'un


système central d'auto-corrélation qui peut être soit une
souroe modulable d'énergie, soit un dispositif tel que la roue;
le rôle très important de la roue dans les machines méca-
niques tient en particulier au fait qu'en dehors de ses appli-
cations véhiculaires la roue et la rotation fournissent, par le
fonctionnement cyclique, un dispositif d'auto-corrélation entre
les différentes phases du fonctionnement et entre les diffé-
rents organes mis en jeu; la roue est l'organe qui reoycle indé-
finiment les comlnandes et les effets; elle devient la base de
l'automatisme (programmation interne du cycle), en particu-
lier dans les moteurs thermiques par la commande du tiroir
ou des soupapes; elle perlnet un réglage continu, automatique
ou à cOInmande extérieure, par décalage de phase, comme
dans l'avance à l'allumage des moteurs à essence; des effets
secondaires, comme la force centrifuge dans le régulateur de
Watt, peuvent être utilisés pour la stabilisation automatique de
la vitesse de rotation malgré les variations de charge.

96
Il est important de noter que la roue, qui n'existe à peu près
pas chez les vivants, a joué et continue à jouer un rôle essen-
tiel en mécanique, parce qu'elle donne aux objets techniques
un principe simple d'auto-corr'élation cornparable à l'activité
du système nerveux faisant correspondre chez les animaux
les commandes motrices aux réceptions sensorielles et consti-
tuant des automatisrnes; comme la roue peut de plus véhicu-
ler de l'énergie et transformer des mouvements (engrenages,
courroies), elle a pu servir de principe de base à un grand
nombre de machines simples, de machines-outils et de
machines.
Les machines simples, dont la théorie a été faite par
Descartes, sont en fait plutôt des outils complexes (moufles,
palans, treuils ... ), car elles sont des systèmes de transforma-
tion du mouvement, comme le levier; leur commande se
confond avec leur alimentation en énergie, toutes deux venant
de l'opérateur par le même mode d'action (agir sur une mani-
velle, opérer une traction sur un câble). On peut cepen-
dant noter que les machines simples, en se perfectionnant,
reçoivent des commandes partiellement distinctes de l'entrée
d'énergie, par exemple des freins, des encliquetages de sécu-
rité, des dispositifs d'irréversibilité dans les instruments de
levage, ou des dispositifs de sécurité automatique par cap-
teurs internes et transmission d'information engagée (sou-
papes sur les presses hydrauliques).
Les machines-outils n'empruntent plus leur énergie à l'opé-
rateur, mais continuent à être commandées par l'opérateur,
même si elles comportent des capteurs internes commandant
des mécanismes de sécurité, comme le débrayage automatique
sur un tour ou une fraiseuse; elles sont donc semi-autonomes,
étant autonomes pour l'énergie et hétéronomes pour l'infor-
mation; ce sont des outils complexes et assistés. L'autonomie
énergétique permet une arnplification considérable des effets,
parce que la machine-outil est un modulateur: il suffit d'une
très faible énergie porteuse à l'entrée (commande) pour gou-
verner la transforrnation en travail (sur les effecteurs) de
l'énergie empruntée au milieu extérieur (animaux, courant
d'eau, vent, combustion). La structure triodique de la
rnachine-outil arnorce un changerIlent d'ordre de grandeur
dans l'activité technique, qui n'est plus limitée par la puis-
sance du moteur humain; c'est seulement le temps néces-
saire à la succession des différentes commandes qui impose
une UIIlite, car le temps humain, même pour un opérateur
déchargé d'efforts musculaires, ne peut être considérablernent
accéléré. Dans l'utilisation de l'outil, la limite imposée par

97
l'effort musculaire reléguait au second plan la condition de
rapidité de transmission d'information à l'objet technique par
l'opérateur; avec la machine-outil au contraire, la limite éner-
gétique disparaît, ce qui permet d'accélérer le fonctionnement
jusqu'à la limite supérieure de succession des actes de com-
mande pour l'opérateur; dans cette situation où la rnachine-
outil est ralentie par l'opérateur, la recherche du rendement
fait peser sur l'opérateur une demande de rapidité qui a été
un des aspects les plus négatifs du développement du Illachi-
nisme industriel venant remplacer l'artisanat ou le travail de
force (voir Friedmann, Problèmes humains du machinislne
industriel). Ce désaccord entre le rythme de la machine-outil
et celui de l'opérateur provient du fait que l'information doit
être fournie à la lllachine-outil en temps, pendant son fonc-
tionnement. La machine-outil est un complexe hétérogène,
parce que son alimentation en énergie vient du milieu alors
que son entrée d'information doit recevoir les signaux de
l'opérateur.
Au contraire, dans la véI'itable machine, l'information n'est
plus fournie en temps à l'objet technique: elle est massée sous
fOI'me de programme initialement constitué de manière com-
pIète et pouvant être utilisé à un régime aussi élevé que le per-
met le fonctionnement de la machine; la machine est
autonome à la fois pour l'alimentation et pour l'inforIIlation
pendant son fonctionnement, l'information étant fouI'nie de
manière massée avant le fonctionnement.
À la limite, une machine peut d'ailleurs avoir reçu une fois
pour toutes à la construction son programme de fonctionne-
ment, si ce fonctionnement est toujours le mêllle; l'infoI'ma-
tion est donnée par l'inventeur' et le constructeur; la machine
est alors autOInatique. La tâche de l'opérateur devient une
tâche de contrôle et de surveillance (détection des pannes,
({ maintenance »), qui peI'Inet de confier plusieurs machines à
une seule personne, grâce à la centI'alisation des voyants,
indicateurs et appareils de mesure en un seul poste de
contrôle; à ces télémesures correspondent des télécomrnandes
permettant d'exerceI' rapidement sur une des rIlachines
l'action nécessitée par un incident (commande à distance d'un
extincteur, enclenchement ou déclenchement d'un disjoncteur
rattachant une génératrice au réseau dans une usine élec-
trique). Le travail devient ainsi, pendant le fonctionnement,
une activité de vigilance et de détection, plutôt qu'une émis-
sion d'information rythmée par le fonctionnement. Il s'opère
un renverselnent dans le rapport entre l'opérateur et l'objet
technique: ce n'est plus le fonctionnement en cours qui

98
demande un travail (cornme dans le cas de la machine-outil),
mais les incidents du fonctionnement, sa mise en route, son
arrêt, ses modifications d'allure.
Pour que l'autonornie informationnelle de la machine soit
possible, il ne suffit d'ailleurs pas qu'elle reçoive un pro-
gramme avant d'être mise en route; il faut aussi qu'elle pré-
lève elle-nlême, en temps, les informations nécessaires à son
adaptation aux variations de charge, aux irrégularités du
rIlatériau, qui permettent l'auto-régulation de l'activité sans
intervention de l'opérateur comme observateur. Une machine
complète possède donc une double autonomie informationnelle,
celle du programme, stockée avant l'opération, et celle des
mesures et contrôles adaptatifs au cours de l'opération; le
pI'emier type d'infoI'mation fait de la machine un automate au
sens ancien du terme: elle possède en elle la formule com-
plète de son activité; le second type fait de la machine un
automate cybernétique, un système auto-adaptatif; ces deux
automatismes sont d'ailleurs corrélés, cal' le programme peut
gouverner et prédéterminer la manière dont la machine
répondra aux informations prélevées par ses capteurs au
cours du fonctionnement: la plongée d'un sous-marin est pro-
grammée, en ce sens que le niveau à atteindre et la vitesse de
plongée constituent le programme; mais les capteurs du sous-
marin, fournissant des d.onnées sur le milieu et sur le dérou-
lement de la plongée, permettent la prévision automatique des
actions à exercer pour atteindre un niveau défini sans le
dépasseI', en fonction des conditions.

La rnachine cornplète, libérée de l'opérateur humain, peut


fonctionner loin de lui; sa relation à l'opérateur se conserve
sous fornle de ce que l'on nomme un « terminal», c'est-à-dire
une station recevant et émettant de l'information provenant
de la machine ou adressée à celle-ci. Cette dualité de fonc-
tions, réception d'informations, émission d'ordres, fait que le
terminal est aussi un initial, un point de commande. Bien que
le mot de terminal, emprunté aux télécommunications et à
l'infornlatique, s'emploie surtout pour désigner les stations
rattachées à un ordinateur, la fonction qu'il désigne est beau-
coup plus générale, et existe dans tous les réseaux. Un appa-
reil de téléphonie automatique est un terminal, car, au moyen
de son disque d'appel ou de ses touches, l'utilisateur-opérateur

99
agit sur l'autocommutateur central et déclenche un appel sur
un autre poste; en sens inverse, cet appareil peut recevoir un
appel provenant d'un autre poste, après fonctionnement de
l'autocommutateur. La caractéristique de base du réseau est la
présence virtuelle de toutes les possibilités de l'organisme cen-
tral en chacun des terminaux, à l'émission comme à la récep-
tion. Le fonctionnement du réseau est rendu possible par
l'usage des relais amplificateurs (système triodique) et des
deux types d'automatisme caractérisant la machine. Dans la
mesure où les centraux se complexifient et s'automatisent,
les terminaux se simplifient et se standardisent, comme on le
voit en téléphonie, où le central fournit IIlême le courant
continu d'alilnentation.
La structure du réseau technique ne caractérise pas seule""
ment les moyens d'échange et de traitement de l'information;
elle existe aussi pour la distribution de l'énergie et pour les
moyens de communication, sur lesquels se greffent les
réseaux de distribution, d'approvisionnement et d'entretien
des produits de la civilisation industrielle. Un objet technique
reste rattaché à un réseau dans la mesure où, par dichotomie
entre une base stable et des pièces de rechange, la continuité
entre le centre de production et les points d'utilisation se
maintient à travers l'espace et à travers le tenlps, comme si
l'objet était à tout instant un terminal pouvant être remis en
communication avec le centre de production, virtuellement
présent aux points d'utilisation; l'objet, simplifié dans son
montage et standardisé dans ses composants, continue à par-
ticiper à l'activité du centre de production, diffusée en une
multitude de stations sous forme de pièces de rechange, de
machines, d'appareils de mesure.
Le progrès des réseaux, par le progrès des échanges, peut
éventuellement permettre au centre de production de se plu-
raliser, comme c'est le cas pour certaines usines de construc-
tion automobile. Mais la démarche essentielle est la dichotomie
entre la fonction de centre et la fonction de terminal, qui a
pour corrélatif une dichotomie de l'objet lui permettant d'être
toujours virtuellement en état de production continuée, par
rechange des pièces soumises à usure ou vieillissement, et de
trouver partout une alimentation en énergie correspondant à
ses caractéristiques; les stations constituant un réseau sont
normalenlent les terminaux de plusieurs centres hétérogènes
et synergiques; par exemple, les stations routières pour les
véhicules routiers sont des terminaux en tant que conces-
sionnaires de telle firme, mais offrent aussi différents carbu-
rants, différents lubrifiants, des batteI'ies, des lampes, des

100
pneumatiques pI'ovenant d'une pluralité de centres de pro-
duction; ces terminaux complexes, groupant des produits
hétérogènes, sont spécialisés par orientation vers un type
défini de véhioules: automobiles de tourisme, traoteurs,
camions à moteur' Diesel. Chaque firme productrice peut s'ef-
forcer d'orienter le choix des produits et des aooessoires (telle
huile, tels pneumatiques), mais les stations tendent en une
certaine mesure vers l'indépendanoe et la pluralité, car la
demande des utilisateurs agit sur les stations COlllme un ordre
envoyé par un terminal à un central: les terminaux inter-
rogent le central; ils ne se bornent pas à recevoir de l'infor-
mation et des produits.
En prenant la dimension des réseaux, la réalité technique
retourne en fin d'évolution vers le milieu qu'elle modifie et
structure (ou plutôt texture) en tenant oompte de ses lignes
générales; la réalité technique adhère à nouveau au monde,
comme au point de départ, avant l'outil et l'instrument. Mais
c'est seulement une des deux moitiés de la réalité technique
qui retourne vers le milieu et se modèle sur ses lignes: les ter-
minaux. Les centres restent séparés et fermés; ils sont com-
parables à un grossissement de la machine, qui représente
pour la première fois la technicité à l'état pur, affranchie non
pas seulement des contraintes du milieu, mais de la dépen-
dance constante par rapport à l'opérateur.
Le développement des techniques donne un sens dialectique
à la notion de progrès; après l'affranchissement, l'isolement,
l'autonomie de la technicité dans la machine, se produit un
retour vers le milieu, non par effacement de la machine, mais
par son dédoublement en central et terminaux.

CONCLUSION

L'objet technique est d'une part un médiateur entre orga-


nisme et milieu, d'autre part une réalité intérieurement orga-
nisée et cohérente; comIne médiateuI" il doit s'adapter à des
termes extrêmes hétérogènes qu'il relie, et o'est un des
aspects de son progrès d'améliorer son couplage aux réalités
entre lesquelles il jette un pont; mais cette augmentation de
complexité et de distance entre les termes extrêmes doit être

101
cornpensée par un surcroît d'organisation et de cohérence
entre les différentes parties de l'objet technique; le progrès
technique se fait par oscillations entre les progrès de la
médiation et ceux de l'auto-corrélation. Par exemple, une
étude plus exhaustive de la roue véhiculaire ne pourrait être
faite sans tenir compte des étapes de l'adaptation aux termes
extrêmes, le plan de roulelnent (appartenant au milieu) et le
véhicule (portant l'organisme et conduit par lUi); la roue
s'adapte au plan de roulement en se différenciant (roue de
chemin de fer, roue d'automobile, l'oue avant et roue arrière
de tracteur) très particulièrement au niveau du contact avec
le plan de roulement (pneumatiques pour la neige, tout-
terrain ... ); elle s'adapte au véhicule par la suspension, les
amortisseurs, les boggies. Oes progrès relationnels aIIlènent
la nécessité d'une auto-corrélation plus serrée, en particulier
pour les virages (différentiel, système de la barre de cou-
plage des roues directrices avec fusées entraînées par des
leviers dont les prolongements géométriques se coupent au
milieu du pont arrière); dans le cas des chemins de fer,
l'auto-corrélation dans les virages est obtenue par inclinaison
de la voie, conicité des roues et prescription d'une vitesse
définie pour chaque courbe.
De manière assez générale, les progrès relationnels sont des
perfectionnements progressifs, continus, se faisant par essais
et erreurs au cours de l'usage; ils résultent de l'expérience et
s'additionnent: ils conservent l'allure temporelle de la rela-
tion entre organisme et milieu. Par contre, les progrès de
l'auto-corrélation demandent une résolution de problème, une
invention qui pose un système synergique de compatibilité.
Oette invention peut être amenée par le besoin des progrès
relationnels, mais elle ré-engendre la logique interne du sys-
tèlne, qui est auto-normatif, et confère à ses sous-ensembles
des propriétés provenant du fonctionnement et le rendant pos-
sible. O'est ainsi que l'adjonction de la grille-écran dans la
triode électronique a d'abord été envisagée comme un moyen
de progrès relationnel: il s'agissait d'isoler électrostatique-
ment l'entrée de la sortie, la grille de comIIlande de l'anode.
Mais l'introduction de l'écran électrostatique n'a été possible
qu'en définissant sa position géométrique et en fixant sa ten-
sion par rapport à celles de la cathode et de l'anode; il est
devenu non pas seulement un écran électrostatique (pour la
fonction relationnelle) mais une grille accélératrice qui permet
une nouvelle auto-corrélation interne, le flux des électrons en
transit étant convoyé de façon constante sur l'anode par la
différence de potentiel entre cathode et écran, malgré les

102
variations de potentiel de l'anode au cours du fonctionnement:
la tétrode et la pentode sont des modulateurs plus parfaits
que la triode, surtout dans un rnontage amplificateur de ten-
sion à résistances; l'exigence de progrès adaptatif a amené
une invention donnant à l'ensemble de nouvelles caractéris-
tiques plus parfaites dans le sens de l'auto-corrélation (ici
l'irréversibilité du mOdulateur), parce que l'introduction d'un
élément supplémentaire à l'intérieur de l'objet technique ne se
fait pas par simple addition (comme les progrès de l'adapta-
tion); à l'intérieur de l'objet, le fonctionnement n'est pas une
somme, mais un produit.
On pourrait citer également le cas de la turbine de basse
chute et du groupe-bulbe pour les usines marémotrices, avec
alternateur enfermé dans un carter contenu dans la canali-
sation (turbine Guimbal); ce système n'est viable que par
l'enchaînement des échanges thermiques qui se produisent au
cours du fonctionnement par l'interrnédiaire de l'huile, du car-
ter et de l'eau; dans cette invention, le facteur principal de
l'auto-corrélation (ou concrétisation, caractère pluri-fonction-
nel, saturation) est l'usage de l'huile sous pression dans le
carter de l'alternateur: cette huile est un isolant, un agent
d'évacuation de la chaleuI" un lubrifiant, et enfin un facteur
d'étanchéité remarquable, car sa pression est plus élevée que
celle de l'eau dans la canalisation, ce qui fait qu'il peut se pro-
duire une fuite d'huile mais non une entrée d'eau, tant que le
niveau se maintient dans le réservoir d'huile.
Une invention est donc avant tout la découverte d'une auto-
corrélation rendant viable un système; pour cette raison, le
progrès technique interne ne peut guère être continu; il se
fait par sauts, par étapes discontinues (VOir par exemple
l'évolution des moteurs thermiques, qui a d'abord analysé et
perfectionné les termes extrêmes, foyer, chaudière, détente
dans un cylindre à simple effet, puis a condensé les diffé-
rentes fonctions dans un même espace, avec les moteurs à
combustion interne, en supprimant même finalement l'allu-
mage, comrne dans le Diesel).

-------------

Il serait possible d'étudier également les différentes modali-


tés normatives correspondant aux étapes du développement
des techniques.

103
1. Aux techniques antérieures à l'usage de l'outil et de l'ins-
trument, fragmentées diachroniquement et collectivisées syn-
chroniquernent, correspondent les interdits de la ritualisation
des actes (enchaînant leur succession) et les formes d'obliga-
tion et de respect hiérarchique de la synchronie: société ini-
tiatique fermée.
2. L'usage de l'outil, de l'instrument, de l'ustensile, indivi-
dualise la relation de l'objet technique à l'opérateur ou à l'uti-
lisateur (ce qui est la première forrne de la consommation:
larupes, foyers); l'outil, l'instrument, l'ustensile deviennent
les symboles de la vie, et des appartenances; la lampe sym-
bolise la vie, le foyer la continuité familiale ou la permanence
du groupe (les vestales). Une éthique plus intérieure r'em-
place l'éthique extérieure et fractionnante de l'époque des
méthodes: l'objet adhère à l'individu, et lui permet de se libé-
rer en une certaine mesure, car l'ensemble constitué par
l'objet et son opérateur ou utilisateur est autonome, forme
une unité.
3. Au niveau de la machine-outil et de la machine, la concen-
tration industrielle et le rôle de premier plan de l'ingénieur
amènent l'opposition entre le statut de l'opérateur (tâches
répétitives, surmenage par le rythme, apprentissage relati-
vement rigide et sans compréhension de la totalité de la tâche,
d'où les problèmes de l'ennui et de la fatigue, surtout avec la
taylorisation) et celui de l'ingénieur; l'ingénieur est celui qui
sait ce qu'est la machine; il est le pasteur du troupeau des
machines, les opérateurs étant seulement des valets de ferme.
Ce n'est pas, ou pas seulement, le patron et le capital qui sont
aliénants, mais le fait que les détenteurs de l'information,
les pères de la machine (qui n'en sont pas propriétaires)
dominent les ouvriers: les ingénieurs participent à la techni-
cité; les ouvriers la servent; les ingénieurs sont irrempla-
çables pour l'industriel comme les devins antiques pour les
généraux romains.
Qu'apporte la réticulation? Dans un terminal, qui est près
et loin du centre, l'opérateur est en contact avec la réalité
technique; il est initié, ou devrait l'être; la technicité n'est
plus concentrationnaire, elle se coule et se culturalise jusque
dans l'usage et le rnénagernent du plus petit des objets tech-
niques, de la plus humble des pièces de rechange: relation de
participation.
L'hystérésis culturelle irupose à chaque étape une traînée
de la précédente.
Deuxième partie

ETUDE DE QUELQUES
TECHNIQUES
PRISES EN EXTENSION

10 INTRODUCTION

Les techniques, prises globalement, évoluent. Cependant,


cette évolution possède en certains domaines une valeur géné-
rative, tandis qu'en d'autres elle est une résultante des pro-
grès accomplis dans les domaines voisins ou connexes. La
chasse, par exemple, s'est perpétuée rituellement comme
méthode pré-instrumentale (chasse à courre), et a reçu de
l'extérieur un équipement individualisant qui l'a fait passer du
collectif à l'individuel, en lui donnant un statut analogue à celui
de l'artisanat; le fusil sort de l'art militaire, il court-circuite
les méthodologies complexes des rabatteurs, des piégeurs. La
chasse est donc une technique secondaire, en tant que tech-
nique, parce qu'elle reçoit sa technicité au lieu de la créer, lors-
qu'elle évolue; la « vraie chasse)} est celle qui n'évolue pas.
Quels sont les domaines qui possèdent une valeur généra-
tive? Essentiellement ceux où la présence du monde structuré
et texturé fait pression sur l'ensemble des conduites et les
amène à se refermer en réseau cohérent autrement que pour
la vie courante; le milieu technique est un milieu « artificiel»
non pas quand il apparaît librement et arbitrairement, mais
quand il invente la synthèse des exigences de l'activité de
l'être vivant humain et des nécessités d'une nature défi-
nie. Tel est, particulièrement, l'art de la mine, impliquant
recréation sous terre des conditions de vie et d'activité de
l'opérateur humain; boiser, aérer, éclairer, épuiser les eaux,
transporter les roches et le minerai, telles sont les opérations
principales qui caractérisent l'aménagement du Inonde de la
Inine; chacune de ces opérations a été un principe d'inven-
tions qui se sont répandues en dehors de la mine; la nline est
le plus ancien des réseaux techniques; cette nature de réseau

105
a été particulièrement marquée dans la résolution des pro-
blèmes de pompage des eaux et dans celle des problèmes de
transports; le pompage a conduit à la découverte de la « pompe
à feu», ancêtre de la machine à vapeur; le transport a amené
le wagonnet et la brouette roulant SUI' deux lignes de solives
ou sur une ligne de planches (nommées menèches), puis les
voitures roulant sur des chemins de bois et munies de roues
à rebords: c'est l'origine du chemin de fer à tramway et à rail-
way. Les plaques tournantes elles-mêmes existaient déjà au
XVIIIe siècle sur les chemins de bois des mines.

Il. EXEMPLE DE LA MINE

AG Documents sur d'après


Muller, Roger et FI'émont, Évolution de la fonderie de cuivre,
p. 87 sq.

D'après Agricola (De re meta,llica, 1556), le transport de la


miIle et des minerais se faisait à dos, à la berwette [fig. l, 3],
au wagonnet [fig. 2, 4, 5], appelé en Allemagne chien de mine,
au traîneau, au traîneau sur roues.
Le transport à dos n'est pas strictement propre à la mine;
tout transport de matériaux peut se faire dans une hotte ou
dans un panier; ce moyen convient à des trajets verticaux ou
obliques (rampes, échelles, escaliers). Pour passer à la ber-
wette et au wagonnet, il faut dichotomiser le transport:
brouette et wagonnet conviennent au trajet horizontal ou peu
incliné; mais il faut alors un système de levage par câble et
treuil remontant les bennes; le puits devient alors vertical
pour éviter le frottement de la benne contre les paI'ois; les
puits obliques (inclinés) [fig. 40] étaient particulièrement
propres au portage à dos.
Oette première dichotomie opposant le transport horizontal
au levage en prépare une seconde: à l'intérieur de la mine, le
faible espace disponible et le caractère non rectiligne des gale-
ries déterminent l'usage du wagonnet, sorte de caisse renfor-
cée portée par des roues basses et rapprochées. Deux des
roues sont disposées presque à la verticale du centre de gra-
vité; elles sont essentiellement porteuses; les deux autres
roues, plus petites et très rapprochées, enserrent le clou direc-
teur [fig. 2] qui s'enfonce entre les deux solives constituant la
voie; on peut noter qu'il s'agit ici d'un système à voie très

106
étroite, mais double; c'est l'intervalle entre les deux solives
qui est directeur; les solives sont porteuses, elles jouent le
rôle de chemin de roulement. Une faible partie du poids repose
sur le train des roues avant. Le wagonnet est donc facilement
dirigé; par contre, le faible écarternent des roues porteuses ne
permet qu'une stabilité latérale précaire; on peut supposer
que l'opérateur maintenait l'équilibre du wagonnet chargé,
dans les courbes.
À l'extérieur, entre le bure (puits de mine) et le magasin, le
transport se fait par brouette roulant SUI' des menèches
[fig. 3]. Ce mode de transport correspond à la possibilité de se
tenir debout, et à des courbes atténuées; il permet l'emploi de
divers types de brouettes; celle qui correspond aux IIlatél'iaux
en gros blocs [fig. 3a] abaisse au maximum le centre de gra-
vité du fardeau et d'autre part fait portel' à la roue la majeure
partie du fardeau; par ailleurs, cette brouette est faite de
clayonnages ou ridelles, et non de panneaux pleins, ce qui
l'allège; seule la brouette pour matériaux en petits grains
[fig. 3b] est faite de panneaux pleins, comme une benne; le
centre de gravité de la charge est plus éloigné de la roue que
dans la brouette pour les gros blocs; la brouette pour les maté-
riaux en petits grains représente donc un compromis entre la
nécessité de maintenir les matériaux et le schéma technique
de la brouette, consistant à faire porter le maximum de charge
par la roue, en laissant peser sur les bras juste assez de
charge pour qu'il soit facile de maintenir l'équilibre et de diri-
ger le véhicule sans exercer une force verticale descendante.
La diversification de l'équipement par dichotomie des opé-
rations perrnet le classement des fonctions de travail en « tra-
vail de fond», le plus pénible et le plus noble, et travail de
surface. Sur les gravures de l'ouvrage De re metallica, les tra-
vaux de fond apparaissent comme confiés principalement à
des hommes; des femmes apparaissent dans les travaux de
surface (criblage). Morand, dans L'Art d'exploiter les mines
(1768) montre des berwettresses poussant des brouettes
entre le puits et le magasin [fig. 3]. Cette distinction des sexes
ne fut pas toujours maintenue, particulièrement dans les chaI'-
bonnages d'Angleterl'e, où des femmes et des enfants furent
employés à des travaux de fond. Mais la dualité entre le tra-
vail de fond et le travail de surface s'est maintenue jusqu'à
nos jours; elle fait songer à la distinction entre les « volants»
et les « rampants» dans le personnel de navigation aérienne.
C'est la nature de réseau de l'installation minière qui
arrlOrce les dichotomies de base à partir desquelles se déve-
loppent des équipements spécialisés, étroitement adaptés à

107
une fonction bien définie qui est comme un rnaillon dans une
chaîne opératoire complexe faite d'éléments simples: la hotte
portée à dos sur des échelles ou des plans inclinés est rem-
placée par un déplacement vertical (treuil et bennes) compris
entre deux déplacements horizontaux, l'un de fond, l'autre de
surface; le puits vertical est facteur essentiel de progrès,
parce qu'il concentre la phase demandant un travail moteup
important, et correspondant à un changernent de niveau du
fardeau; avant et après ce tpavail subsistent seulement des
déplacements horizontaux, qui trouvent leup perfectionne-
ment propre dans la diminution des frotteruents, obtenue par
l'emploi de voies d'abord en bois, ensuite en fer.
Le principe de la voie porteuse et dipectrice ne s'applique pas
seulement aux wagonnets et aux bpouettes: l'ouvrage
d'Agricola [fig. 6] montre une voiture tipée par un cheval et
roulant sur deux lignes de solives. Jars, dans les Voyages
métallurgiques de 1774, montre une voiture à cheval munie
de roues à boudin pour suivpe les solives, et équipée d'un frein
à levier agissant par frottement sur les roues arrière [fig. 7].
Morand montre une voiture à cheval roulant également sur
des solives et munie d'un frein; la voie allant du puits au
magasin est en pente légère, ce qui fait que tout le travail
moteur provient du treuil du puits; le cheval suit seulement
la voiture chargée, et la ramène vide au puits [fig. 8]. On voit
se dessiner ici le début d'une automatisation, grâce à la
concentration de l'effort moteur sur le puits et sa machinerie
de levage; le perfectionnement des voies consiste à automati-
ser le guidage et à rendre aussi faible que possible la résis-
tance au roulement; dans ces conditions, une pente légère et
uniforme peut être une source d'énergie suffisante; cette
source d'énergie est propoptionnelle à la charge du véhicule;
elle existe pour chacun des véhicules, si bien qu'il est possible
de constituer un train composé d'un nombre quelconque de
voitures chargées. Le principe du tpain de voitures attelées
bout à bout se dégage de ces conditions d'exploitation, comme
celui du chemin de fer remplaçant le chemin de bois.
C'est dans les mines que furent utilisées les premièI'es loco-
motives; c'est sur le chemin à rails de la houillère de
Killingworth que George Stephenson, ouvrier mécanicien de
la houillère, fit l'essai de sa ppemière locomotive en 1814.
Pour le tr'ansport dans les mines, le facteup essentiel de
progrès a été le dédoublement en transport veptical et trans-
port hOPizontal: ce dédoublement est asymétrique, car le
transport vertical concentre sur lui l'essentiel du travail, et il
devient un centre entre deux catégopies de tpansports hori-

108
zontaux, dans la mine et entre le puits et le magasin. Le lieu
et l'instrument du transport vertical, le puits, devient un cen-
tral par rapport aux terrnes extrêmes de l'extraction (abat-
tage) et de la livraison au magasin. Ce central se spécialise
dans la fonction de puissance, oe qui, d'une part, permet au
transport hor'izontal de se perfectionner, et, d'autre part, fait
du puits le lieu de concentration des oomrnunioations entre le
haut et le bas, l'extérieur et l'intérieur. Le puits tend à deve-
nir un central pour plusieurs réseaux, qui spéoialisent leurs
voies, comme le réseau de transport a spécialisé les siennes
jusqu'à la production des caractéristiques de base du chemin
de fer et du train.

Bo mines est une néoessité parce que les gaz


lourds s'accumulent au fond, ce qui tend à raréfier l'oxygène
et, dans certaines mines, à favoriser la fOI'mation de nappes
de grisou: il s'agit donc de lutter contre l'asphyxie et contre
le danger d'explosion. Il est d'ailleurs possible de lutter contre
le grisou en faisant brûler du bois, qui l'enflamme de manière
continue; mais ce procédé implique une ventilation intense.
1. La solution la plus primitive a consisté à utiliser' le vent
existant à l'orifice du puits, en l'interceptant au moyen d'un
plan incliné et en le conduisant au fond de la nline au moyen
d'un oanal en bois oooupant une partie de la section du puits
[fig. 9]; la partie libre du puits servait de voie de retour', et il
était possible de créer en certains points un tirage artificiel
au moyen de foyers. Avec un panneau unique pour capter le
vent, il est nécessaire de déplacer le panneau quand le vent
change de direction. Aussi, ce procédé a été amélioré en deux
étapes, d'abord au moyen d'un dispositif fixe, ensuite au
moyen d'un dispositif automatique orienté par le vent lui-
même. Le dispositif fixe est constitué par deux plans verti-
caux se coupant à angle droit, et prolongés dans le puits par
quatre canaux séparés [fig. 10]; quelle que soit la direction
du vent, un ou deux des oanaux reçoivent une pression d'air
provenant du vent intercepté; ce dispositif peut être amé-
lioré par un plan horizontal circulaire couronnant l'édifice.
Le dispositif automatique est une manche à vent orientée par
une girouette [fig. Il].
20 Ces dispositifs sont mis en défaut par l'absenoe de vent,
et restent insuffisants quand le cube d'air à renouveler est
considérable: l'opérateur humain entre alors enjeu pour souf-
fler de l'air au moyen d'un soufflet refoulant l'air pur [fig. 12]
ou aspirant l'air vicié [fig. 13]; ces soufflets peuvent être
actionnés par un oheval [fig. 14]. Agricola montre également

109
l'usage de ventilateurs centrifuges à palettes de bois ou de
plumes [fig. 15 et 16].
3. Il s'opère alors un retour aux forces de la nature pour
actionner le ventilateur centrifuge, soit au moyen d'un dispo-
sitif analogue aux ailes des moulins à vent [fig. l 7], soit par
une roue à aubes mue par l'eau et agissant sur le ventilateur
par des engrenages multiplicateurs [fig. 18].
On doit noter, dans cette évolution, que l'aépage, confié
d'abord à la seule force directe du vent, qui se prolonge à
l'intérieur de la mine, s'est affranchi de cette dépendance au
moyen des soufflets et ventilateurs indépendants des forces de
la nature, et concentrés à l'orifice du puits. Enfin seulement,
après cette seconde phase de centralisation et d'indépendance
qui opère la disjonction entre l'énergie motrice et la matière
à mouvoir (l'aip), un retour est possible aux énergies natu-
relles indépendantes de l'air à mouvoir (vent, eau, et plus
tard énergie thermique ou électrique). Le nœud cI'éateur, dans
cette évolution, est la centralisation du pouvoir moteur sur le
puits, permettant la dichotomie entpe l'air inerte à mouvoir et
l'énergie qui le meut, entre la source de matière et la source
d'énergie: le puits intervient comme organisme central; c'est
de part et d'autre, par rapport à ce centre, que s'opère la
dichotomie.

a SUIVI une évolution analogue


dans ses grandes lignes à celle de l' aérage. POUl' les petites
quantités, l'enlevage au moyen de tines et de tonneaux sur
traîneaux et sur roues est suffisant [fig. 19 et 20].
Ensuite intervient l'usage des pompes (pompe aspirante et
foulante de Ctésibius [fig. 21], tympan de Vitruve [fig. 221,
roue à augets dérivant du tympan de Vitruve [fig. 23] et pou-
vant devenir automotrice [fig. 24], roue à godets [fig. 25], et
vis d'Archimède [fig. 261, également autOIIlotrice). Les roues
à chapelets, tout comme les roues à godets, peuvent être mues
par le poids des hommes [fig. 27], ou par un rnanège [fig. 28].
Agricola montre une roue à chapelets mue par une roue
hydraulique [fig. 29].
Ces dispositifs ne peuvent convenir qu'à une dénivellation
assez restreinte, ce qui amène, pour une mine profonde, un
étagement successif des dispositifs d' épuiselnent; le résultat
est une complication considérable de la commande motrice, et
un faible rendement.
La centralisation apparaît en ce domaine assez tardivement
(au début du xrx siècle, vers 1820 à 1830 dans le bassin de
8

la Loire), avec l'usage des pompes élévatoires refoulantes;

l l 0
une seule pompe suffit; elle est placée au point le plus bas et
peut être actionnée par différents types d'énergie, comme le
ventilateur centrifuge. Cette centralisation complète, permet-
t8Jnt l'application de l'énergie à la matière en un point unique,
a été précédée par une centralisation incomplète de type addi-
tif: dans le système des pompes aspirantes superposées,
l'énergie est appliquée à la matière de manière fractionnée au
cours de son élévation par paliers successifs, ce qui impose la
distribution de l'énergie par un systèIne de tringles parallèles
pouvant atteindre une grande longueur [fig. 32], ou par des
leviers renvoyant le mouvement d'un étage à l'autre [fig. 31],
ce qui amène du jeu dans les transmissions et impose un gros
effort aux étages supérieurs.
On doit noter que la centralisation complète n'a pas été
retardée par le défaut d'invention (la pompe de Ctésibius date
du ne siècle avant Jésus-Christ), mais par la difficulté de l'éa-
liser pratiquement des tuyaux pouvant résister à de hautes
pressions, et par la difficulté encore plus grande d'usiner des
corps de pompe et des pistons assez pI'écis pour travailler effi-
cacement aux hautes pressions; dans la pompe aspirante,
tuyau et corps de pompe, à peine distincts l'un de l'autre par
le diamètre extérieur, et primitivement creusés dans un tronc
d'arbre, subissent essentiellement un effet de dépression inté-
rieure, qui fait jouer à la pression atmosphérique un l'ôle de
frette évitant les fissures. Dans la pompe refoulante, la sur-
pression intéI'ieure tend au contraire à provoquer la rupture
du corps de pompe et du tuyau. Corrélativement, les pre-
mières pompes à feu, du type de celle de Newcomen [fig. 36]
(améliorée par Watt, qui sépare le condenseur du cylindre,
fig. 37), étaient des machines qui utilisaient une faible pres-
sion de vapeur: dans la machine de Newcomen, la phase
motrice était celle de la dépression causée par la condensation
de la vapeur dans le cylindre sous l'effet d'une injection d'eau
froide en pluie, par le fond; les machines à haute pression
sans condenseur furent construites plus tard par Trevithick,
en Angleterre, et Oliver Evans, aux États-Unis. Le remplace-
ment des pompes aspirantes par la pompe refoulante dans les
mines est à peu près contemporain de l'apparition des
machines à vapeur n'utilisant pas la dépression dans le
cylindre ou le condenseur. Pourtant, en ce domaine aussi, les
schérnas techniques pour des rnachines à haute pression exis-
taient; la pompe de Savery (fin du XVIIe SièCle) [fig. 351, pré-
vue pour les mines, était une machine à haute pI'ession,
développant les dispositifs de Giambattista della Porta [fig. 34]
et de Salomon de Caus [fig. 34] (XVIe siècle) ainsi que de Denis

III
Papin [fig. 33]; cette pompe n'a pu se généraliser dans les
mines en raison de l'impossibilité de construire à cette époque
des dispositifs à haute pression. Elle a été utilisée en certains
cas dans les Inines, mais plus généralement, en raison de sa
sirnplicité, pour élever l'eau dans les bâtiments; en 1870, le
schéma de la pompe de Savery a été repris en Allemagne sous
le nom de pulsomètre pour pomper l'eau contenant des corps
solides (voir l'article de Ferguson intitulé « The origins of the
Steam Engins» dans Scientific American de janvier 1964).
Dans le domaine du pompage, la centralisation complète est
subordonnée à la possibilité de construire des machines à
haute pression, relevant d'une technique industrielle et non
d'une construction artisanale. C'est cette même condition
industrielle de construction qui, en permettant de construire
des machines à vapeur à haute pression sans condenseur,
donc plus légères que celle de Watt et indépendantes de l'eau
de refroidissement, a permis de produire des locomotives au
lieu des installations fixes.

De ouvriers et matériaux
En dernier lieu, le puits de mine comme instrument de des-
cente et de remontée des ouvriers et d'extraction des maté-
riaux résume les lignes principales de l'évolution technique
déjà rencontrée avec le transport des matériaux, l'aérage et
l'épuisement des eaux.
1. Selon le degré d'inclinaison du puits, les systèmes primi-
tifs de descente furent l'échelle, les gradins, le glissement sur
une plaque de cuir, l'usage de la corde [fig. 39].
L'extraction des matériaux, d'abord réalisée par portage,
a ensuite fait appel au treuil, demandant un puits vertical. Les
premiers treuils sont des cylindres disposés au-dessus de l'ori-
fice du puits [fig. 41] ; ils portent une manivelle à chaque bout,
et éventuellement un volant pour régulariser le mouvement
[fig. 42]. Ils peuvent aussi être équipés d'un frein. Une modi-
fication importante du treuil primitif est son dédoublement en
poulie et cylindre: la poulie reste seule au-dessus du puits; le
treuil moteur, ne jouant plus le rôle de poulie, Inais seulement
celui de cylindre d'enroulement, est à côté du puits [fig. 43].
De cette manière, l'orifice du puits est dégagé; le câble, au
lieu de se déplacer au cours de son enroulement sur le
cylindre-poulie primitif, reste centré, grâce à l'emplacement
fixe de la poulie; suspendue à la poulie élevée sur chevale-
ment, la charge peut être déplacée à sa sortie du puits et posée
facilement sur un plan, alors que le treuil primitif, cumulant
la fonction motrice et celle de la poulie (et les mélangeant,

l l 2
par déplacement du point d'enroulement), présente l'inconvé-
nient essentiel d'être trop bas et de bloquer la benne dont
l'anse, en fin d'enroulement, touche au treuil.
3. De plus, et essentiellement, la séparation de la fonction de
poulie et de la fonction motI'ice, permettant de déplacer l'ins-
tallation motrice, lui donne la place nécessaire pour se déve-
lopper; des charges plus considérables peuvent être élevées au
moyen du treuil à engrenages [fig. 44]; les opérateurs peuvent
travailler non plus avec les bras, mais avec les jambes, grâce
à un dispositif cornparable à celui du cabestan. Le même genre
de treuil, agrandi, peut être actionné par des chevaux tra-
vaillant dans un nlanège d'extraction, ce qui fut le dispositif
le plus courant jusqu'à la fin du XVIIIe siècle [fig. 45].
Enfin, comme pour l'aérage et le pompage, une source
d'énergie natuI'elle ou artificielle (roues hydrauliques [fig. 47],
machines tournantes à vapeur, autres moteurs) peut être
employée pour l'élévation. La disjonction de la poulie et du
treuil proprement dit permet de réaliser un jeu d'équilibre
entre une benne descendante et une benne montante, au
moyen de deux treuils couplés et de deux poulies indépen-
dantes, ou bien au nlOyen d'un câble unique montant d'un
côté, descendant de l'autre, et ne faisant que quelques tours
sur un tambour moteur. Corrélativement, le puits est construit
de manière à recevoir un système de guidage séparé des
bennes. Ce guidage précis permet le montage d'un système de
sécurité; en cas de rupture du câble, des freins, retenus, en
seI'vice normal, par la tension du câble, se libèrent et bloquent
la benne contre les glissières du système de guidage (para-
chute Fontaine et paraChute à excentriques). On assiste donc
à la spécialisation de la fonction de déplacement vertical, dans
le puits, par son guidage, et à son automatisation, par l'équi-
librage des bennes conjuguées et l'usage d'un dispositif de
sécurité autornatique; la benne n'est pas libre dans le puits;
elle est conjuguée avec une autre benne qui l'équilibre par-
tiellement, et elle peut, en cas de rupture du câble, prendre
appui à l'endroit où elle se trouve. Le déplacement vertical est
donc équipé d'une manière comparable au déplacement hori-
zontal (train, guidage par une voie, freinage automatique en
cas de rupture d'un attelage, au moyen du frein à air com-
primé de Westinghouse, inventé en 1872).

L'exemple de la mine comme réseau n'est pas stricte-


ment universel. Il correspond particulièrement à l'époque pré-
industrielle et à la prelnière révolution industrielle: la

l l 3
difficulté d'atteindre de grandes quantités de minerai, puis de
charbon, était en une certaine mesure la clef du développe-
ment des techniques: l'obtention du métal et de la houille était
la condition sine qua non du développement pré-industriel et
industriel. En d'autres ternps, les techniques de la construc-
tion des bâtiments, de la guerre, de la construction des
navires, ont pujouer, pour une époque et une société données,
le rôle capital, et devenir l'occasion de la création de réseaux
(camp, chantier, arsenal); il peut aussi exister, pour un
groupe humain défini, plusieurs techniques capitales: les
mines anglaises, soutenant l'industrie, ont largement contri-
bué à l'expansion maritime de ce pays au XIX siècle (<< rule
B

Britannia, rule over the waves! »). Simplement, la valeur géné-


ratrice d'inventions d'une technique déterrninée pour un
groupe humain défini tient en une large mesure à la nécessité
d'obtenir la corrélation entre l'ensemble d'une équipe humaine
et un aspect défini de la nature, obligeant à construire artifi-
ciellement non pas seulement un objet mais un véritable
milieu, nécessairement nouveau.
Les exemples relatifs à la mine, tels qu'ils viennent d'être
présentés, ne sont pas complets: ils ne comportent pas, en
particulier, les recherches sur l'éclairage des mines où il y a
du grisou (flint-mill, puis lampe de Davy) ; par ailleurs, ils ne
couvrent que la période pré-industrielle. Or, on doit noter que
le développement industriel a donné aux mines de puissants
moyens pour parfaire leur organisation en réseau, en ajou-
tant, avec l'air comprimé et l'électricité, des moyens de trans-
porter et distribuer l'énergie et l'information. Par ailleurs, la
concentration sur le puits, pris comme central, de la phase
essentielle des transports, de l'aérage, etc., ne veut pas dire
qu'une mine ne comporte qu'un seul puits: une grande mine
bien organisée est un système à plusieurs centraux, qui pos-
sède plusieurs puits, et des communications souterraines
entre les réseaux de galeries rattachées à chaque puits; en cas
d'accident (éboulement, inondation, explosion, incendie), un
puits unique est très vulnérable et fonctionne COIIlffie goulet
d'étranglement entre le fond et le carreau; c'est alors à par-
tir d'un autre puits que les secours peuvent venir efficace-
ment, dans les mines profondes où le creusernent d'une issue
de secours est impossible en peu de ternps.
Même sans parler de sécurité - ce qui est pourtant l'une des
conditions intrinsèques de base de l'organisation d'un milieu
artificiel -, le développement d'un réseau conduit à la plura-
lité des centraux et à leur interconnexion. La centralisation
est une condition nécessaire de développement: dans le

l l 4
domaine mInIer, elle remplace par le puits bien équipé une
pluralité de sapes et fouilles de faible profondeur et malaisées
à exploiter; dans celui de la métallurgie, elle fait apparaître
les batteries de hauts-fourneaux, de récupérateurs... qui
demandent d'irnportantes installations annexes (systèmes de
chargement, chemins de fer pour les transpOI'ts) amenant
même l'implantation de centrales produisant de l'énergie élec-
trique, des cokeries, etc. Le haut-fourneau est un point central
médian de part et d'autI'e duquel se déploient des installations
préparant ce qui va entrer dans le haut-fourneau (coke, air
sous pression, minerai préparé) et traitant ce qui en sort:
métal, mais aussi scories (production d'engrais, et d'une plu-
ralité d'autres produits). Plus une activité centrale (l'opéra-
tion du haut-fourneau) est puissante, plus s'allongent les
chaînes ordonnées, convergeant vers l'opération centI'ale et
divergeant à partir d'elle.
n se produit là un phénomène d'organisation en chaînes
rayonnant autour d'un centre, ou de plusieurs centres et
s'interconnectant, jusqu'à former un véritable système indus-
triel ou complexe industriel couvrant soit quelques kilomètres
carrés, soit une région entière, à partir d'un point de départ
tel que l'énergie (charbon, houille blanche) ou la matière pre-
mière (fer, industries du bois à notre époque). Ce que l'on
nomme « un centre» est en réalité fait d'une pluralité de
réseaux interconnectés.
Les opérateurs humains eux-mêmes peuvent être en rela-
tion de réseau avec les points d'élaboration; c'est le cas, par
exemple, des usines Berliet à Lyon: une grande partie de la
population ouvrière réside en dehors de la zone industrielle;
ce sont les services de l'entreprise qui acheminent les opéra-
teurs, matin et soir. Il s'agit là d'un état de fait aménagé.
Mais Le Corbusier, en cherchant à définir les conditions opti-
males d'une organisation de l'urbanisme, les a imaginées
selon le schème linéaire, rendant parallèles les zones de pro-
duction et les zones d'habitation, en les rapprochant sans
enfermer l'une dans l'autre (Paris enfermé dans sa ceinture
industrielle, ou une Inine entourée de corons). Intégrer la
population au réseau technique, c'est une seconde manière de
rattacher la technique au monde en la corrélant avec la géo-
graphie hUIIlaine.

1 l 5
3 - Al'\~ bbt. t\\\4N:
~ClU\ l.t V~ faf~t ÇwI ~
Co~9'llA.ch'P
o;h.\f,. ck VW~f6~
:(
~
~
\, \ t \ \ \ \ 1
""
/t
/ :

• 8
e
..
, :.
m. EXEMPLE DE LA

L'essentiel de l'évolution de la métallurgie consiste en le


développement d'une opération centrale (celle du haut-four-
neau) de part et d'autre de laquelle s'organisent des chaînes
convergentes et divergentes d'opérations conduisant au haut-
fourneau ou rayonnant à partir de ce centre.
Primitivement, les opérations sont cohérées mais éneI'géti-
quement et chimiquement indépendantes; à l'intérieur du
haut-fourneau [fig. 48a], elles ne sont pas organisées en gra-
dients. Particulièrement, la soufflerie d'air prend directement
dans l'atmosphère de l'air froid; avec deux récupérateurs
Cowper fonctionnant alternativement tantôt en récupérateurs
de chaleur, tantôt en réchauffeurs d'air, on obtient à la fois un
renouvellement de l'air (propriété chimique seule utile) et un
recyclage de la chaleur produite par la combustion précédente,
ce qui fait fonctionner le haut-fourneau dans une certaine
mesure en boucle fermée, relativement à la chaleur.
Chimiquement et physiquement, il existe un double gradient
où s'entrecroisent et s'organisent deux progressions en sens
inverse [fig. 48b] : celle de l'air, qui monte en perdant de l'oxy-
gène et en gagnant d'abord de la chaleur qu'il cède partielle-
ment ensuite, plus haut, aux couches alternées de minerai et
de coke, dans la cuve (zone de réduction) et près du gueulard
(zone de dessiccation), après avoir agi dans l'ouvrage (zone de
fusion, 2 000°) et sur les étalages (zone de carburation, l 600
à l 700°); celle des matières induites par le gueulard, coke et
minerai, qui progressent vers le bas (dessiccation, réduction,
carburation, fusion, puis descente dans le creuset par la cou-
lée). Les zones de dessiccation et de réduction sont endother-
miques, tandis que les zones de carburation et de fusion sont
exothermiques. Le haut-fourneau opère donc comme un nœud
ordonné de relations thermiques et chimiques entre deux cou-
rants, l'un ascendant de gaz, l'autre descendant de coke et de
minerai, complété par un système extérieur de recyclage de la
chaleur par le moyen des récupérateurs-réchauffeurs de
Cowper. Plus modestement, le four à puddler [fig. 48c] est
aussi un nœud d'échanges thermiques progressifs, grâce à la
forme du registre rampant qui permet aux gaz chauds de
réchauffer les gueuses sur la sole supplémentaire, après avoir
participé à l'opération principale qui se déroule sur la sole de
travail ou «laboratoire»; simplement, les deux progressions de
sens inverse se compénètrent moins complètement que dans

127
le haut-fourneau, et demandent une intervention de l'opéra-
teur pour le passage des gueuses de la sole supplémentaire à
la sole de travail.

IV. EXEMPLE DE ET DE LA TECHNIQUE

La première étape consiste à emprunter à la nature des élé-


ments majeurs tout constitués, le bloc de pierre en forme de
table (dolmens), et surtout le tronc d'arbre, qui est l'essentiel
d'un organisme développé dans des conditions de résistance à
la pesanteur (équilibre) et aux vents (plus gros en bas que
vers le haut, conformément aux lois des leviers) ainsi qu'au
poids (plus gpos en bas que vers le haut, pour cette même rai-
son: le bas porte le haut et le milieu; le haut se porte seule-
ment lui-même). De ces éléments, on peut faire au maximum
un mur cyclopéen ou un arc de décharge, dans la construc-
tion; on peut aussi en faire une église de Norvège en bois
debout, et finalement une maison à colombages, du type de
celles du Moyen Âge, augmentant de surface d'étage en étage
lorsqu'on monte, comme beaucoup d'arbres. Ici, il n'y a pas de
distinction radicale du portant et du porté: le bois debout, ou
le bloc, dressé ou incliné, se porte et porte autre chose, de
manière continue et «syncrétique ».
Le triomphe de la continuité et du syncrétisme est repré-
senté par la voûte: les éléments du centre (clef de voûte en
particulier) sont entièrement portés, comme une toiture; la
culée est uniquement portante (ou porteuse); mais la voûte
est précisément un gradient continu des deux fonctions
inverses, au moyen de la pression des voussoirs les uns contre
les autres qui, mis à part la pesanteur, est la même pour tous
les voussoirs.
La deuxième étape est celle de la disjonction du portant et
du popté; pour l'Antiquité, ce fut le temple avec ses colonnes,
tandis que les édifices de bas étage restaient le « fornix», l'édi-
fice fait de voûte. Dans le style architectural ultérieur, ce fut
le gothique, dégageant les colonnes, éléments porteurs purs,
et repoussant vers le haut la conclusion ultime des éléments
porteurs, sous forme d'ogives, équilibrées de l'extérieur par
les arcs-boutants ou butants. Quand la raison s'empare de
cette disjonction, elle crée l'indépendance des éléments auto-
suffisants (porteurs), et c'est la conception cartésienne de la

l 29
construction, transfert vers le haut de l'antitypie du certum
quid et inconcussum, et transfert inverse vers le bas des potds
des assises et, en plus, du pOids des éléments portés (les
combles). Aussi, la toiture s'efface dans le palais de l'époque
classique, parce qu'elle n'est plus qu'une charge: toute la
rationalité du double transfert en sens inverse réside dans la
muraille verticale construite par assises, bases pour de nou-
velles assises, et indéfiniment verticale si elle est parfaite-
ment équilibrée (exemple du collège des Jésuites de Poitiers,
devenu l'actuel lycée de garçons).
Troisième étape: la synthèse nouvelle du portant et du
porté, tout entière « artificielle» et sans eIIlprunt à un élément
préformé par la nature, comme le tronc de l'arbre. C'est le cas
des constructions métalliques (Eiffel: pont de Garabit, tour de
l'Exposition), puiS des constructions en béton armé. Le béton
simple, connu des Romains, ne serait que comme la pierre: il
pourrait travailler à la compression, non à l'extension. Le
béton armé, contenant des barres de métal, devient capable de
travailler à l'extension surtout lorsqu'il est précontraint; cela
signifie qu'il renferme des tringles ou câbles d'acier qui, avant
la prise du ciment, ont été tendus par des vérins et restent
ensuite en extension élastique dans la masse, quand la prise
est faite. Pour une poutre, ces éléments de compression élas-
tique permanente sont placés plus bas que le centre, afin de
disposer, sans amorce de fissure, d'un bras de levier efficace,
au moment où la charge intervient. Avec de tels matériaux, il
s'instaure une continuité nouvelle du portant et du porté, très
différente de celle de la voûte, parce qu'une voûte ne travaille
qu'à la compression, et se rompt à l'extension. Les formes
« nouvelles» qui peuvent ainsi être obtenues sont remar-
quables en ce qu'elles peuvent se rapprocher des réalités
naturelles, d'une part, et être aptes à texturer la nature,
d'autre part. Elles se rapprochent du schème des réalités
naturelles, parce que les végétaux en particulier travaillent à
l'extension (une branche est comme une poutre armée et pré ..
contrainte: les fibres), ce qui leur donne leur élasticité
(branches des arbres), et aussi parce que de telles construc-
tions peuvent s'ancrer en de minces espaces, sur un sol rabo-
teux et inégal qui n'est presque pas modifié. Un pylône de
ligne électrique à haute tension, malgré la charge qu'il porte
et la poussée du vent qu'il subit (voir le déplaceIIlent des
câbles au-dessus de la vallée) n'empêche pas les chèvres de
brouter: il touche au sol par quelques dizaines de centimètres
carrés, sur les dés en ciment. On ne CI'ée pas pour lui une
plate-forme, une espèce de forum pour une construction plé-

130
nière: des jambages inégaux compensent l'irrégularité du sol.
Le troisième genre d'architecture, où fusionnent le portant
et le porté, transfère au rrlilieu cette fusion et cette synergie;
il a rapport avec la nature oomme avec un ensemble de points
d'ancrage, et non comme aveo un soubassement reoouvert et
étouffé.

v. EXEMPLE ET CONCLUSION

Les transports en général montrent le caractère dialectique


d'une évolution des techniques: dépendance primitive étroite
par rapport à la nature, puis tension vers l'indépendance,
enfin retour à une cohérence, à un échange. La dépendance
consiste en ce que les premiers moyens sont, matériellement,
des emprunts faits à des objets organisés, et, énergétique-
ment, restent sous la dépendance des forces de la nature pour
leur ernploi.

1. L'outre gonflée ayant servi à traverser les fleuves était


une peau d'animal, conservant encore la forme de la bête:
l'étanchéité provenait de la nature du cuir, tégument solide et
imperméable; elle pouvait être augmentée par imprégnation
de graisse; les mêmes outres ont servi au transport des
liquides. Le rondin de bois a fourni, à partir de la circularité
naturelle du tronc, des rouleaux et des roues pleines. Pour les
bateaux, avant de savoir construire des barques par assem-
blage de planches courbes, les hommes ont utilisé le bois, dont
beaucoup d'essences sont moins denses que l'eau; les radeaux
en bois de balsa, liés par des cordages ou des lanières de cuir,
sont un exemple de oes utilisations directes d'une propriété
d'un objet naturel, propriété qui ne lui est pas conférée par un
traitement artificiel. De nos jours encore, dans les cas
extrêmes où la propriété essentielle doit être inhérente à cha-
cune des parties de l'objet et non due à l'arrangement des dif-
férentes parties dans leur ensemble, par construction, ces
propriétés directes sont exploitées: des flotteurs en liège, des
ceintur'es de sauvetage en liège entoilé conservent leur utilité,
car leurs propriétés ne proviennent pas de leur forme artifi-
cielle, mais du matériau, qui peut s'user ou se fragmenter
sans perdre ses qualités.
En même temps, l'utilisation directe des forces de la nature
apparaissait dans l'usage des chars à vent, et surtout dans le

131
recours aux courants marins et aux vents pour la navigation,
qui en restait dépendante.
2. En une seconde étape, la construction produit des quali-
tés artificielles, engendrées par la construction, et emploie
des énergies autonomes. Cette étape va de l'équivalent de
l'outil jusqu'à celui de la véritable machine. Les barques
anciennes et les drakkars pouvaient être faits de chêne plus
dense que l'eau, car c'est la forrne et la position de la barque
qui lui permettent de flotter; pour la rendre artificiellement
insubmersible, il faut ajouter des caissons fermés; encore ne
sont-ils efficaces que si l'ernbarcation se retourne sans se dis-
loquer. Le naufrage, au sens propre du terme, c'est la rup-
ture du vaisseau, qui le fait couler. Quant à l'énergie, elle ne
fut, dans l'Antiquité, autonome que pour les cas extr'êmes,
tout au moins en ce qui concerne les navires de tonnage
important: après la barque à r'ames, pour laquelle les rames
interviennent en cas de calme plat et pour manœuvrer (et
qui est surtout un instrument de pêche), on voit naître la
galère, qui est essentiellement un navire de guerre, conser-
vant son autonomie quelles que soient les conditions atmo-
sphériques. Enfin, le navire à vapeur et à moteur correspond
à la véritable machine: il possède une autonomie considé-
rable, plus grande encore dans le cas du navire ou sous-
marin atomique, très propre aux usages rnilitaires en raison
même de cette autonomie; l'autonomie ne réside pas seule-
ment en effet dans la capacité d'empoI'ter du combustible,
mais aussi dans le fait de pouvoir l'utiliser dans n'importe
quelles conditions, y compris sous l'eau, sous une calotte
glaciaire qui rend impossibles une aspiration d'air et le refou-
lement des gaz de combustion. Pour cette raison, un sous-
marin classique possède un double équipement moteur, un
pour la surface (moteur Diesel) et un autre pour la plongée
(puissantes batteries et moteur électrique à courant continu;
les batteries sont rechargées quand le sous-marin fait sur-
face, ce qui implique une durée relativement courte de la
plongée avec déplacement). Les premiers sous-marins, comme
les galères antiques, étaient équipés de manivelles faisant
tourner une hélice; ils étaient donc II1US à bras.
3. Déjà s'arnorce, à travers la seconde étape, une évolution
qui se dégage dans la troisième: le retour aux lignes du monde
naturel. Les chemins de fer n'ont pu se développer que par la
constitution de voies ayant une faible pente; aussi, on voit les
chernins de fer abandonner les anciens tracés directs des
routes pour suivre les vallées, et éviter le plus possible les
régions de montagne, coûteuses en ouvrages d'art (ponts et tun-

132
nels ou tranohées) qui perrnettent de maintenir artifioiellement
la pente au-dessous du pouroentage oritique. Pour les autres
rnoyens de transpoI't, oette évolution n'est pas enoore oomplè-
tement oonstituée, mais o'est bien en tenant OOITlpte des foroes
de la nature que les nouveaux modes de looomotion se déve-
loppent: oe qu'est la voie horizontale pour un train (dépla-
oement avec une énergie réduite aux frottements et aux
aooélérations), la révolution orbitale l'est pour un satellite, ou
plutôt pour un vaisseau spatial en régime de satellite; oet état
est pour lui un état stationnaire, qu'il peut faire durer sans
oonsommer d'énergie. Aussi, un des aspeots essentiels de
l'usage des vaisseaux spatiaux est-il la dichotomie des phases
de ohangement d'altitude à l'intérieur d'un ohamp de pesanteur
et des phases de vol orbital; seules les premières oonsomment
de l'énergie et sont oritiques; les phases de vol orbital au
oontrair'e peuvent être oompal'ées à l'état d'un navire qui se
laisse porter par un oourant, et qui est donc en état d'équilibre
énergétique par rapport à son entourage. Au oours d'un
voyage Terre-Lune, oomme oelui qui a marqué la fin de l'année
1968, les phases impliquant un travail (ohangement de sur-
faoes équipotentielles dans l'un des ohamps de pesanteur') sont
nettement distinotes de la situation ol'bitale autour de la Terre
et autour de la Lune. L'aooord avec la nature réside ioi dans
le régime du déplaoernent par rapport aux ohamps de pesan-
teur. Mutatis mutandis, le vaisseau spatial est oomme le
na vire ancien qui utilise les oourants, employant les rames ou
la voile seulement pour aller, quand il est néoessaire, à oontre-
oourant, ou pour l'alentir sa marohe dans un oourant, au
moment de touoher terre: des rétrofusées ont été prévues
pour un alunissage, en raison de l'absenoe d'atlllOsphère
lunaire, suppI'irnant le freinage par frottement et l'usage d'un
paraohute. Si un vaisseau spatial peut aller aussi loin et peve-
nir en si peu de temps, c'est paroe qu'il n'utilise ses péserves
d'énergie qu'au lllOment critique, et lllet à profit, le reste du
temps, une situation à travail nul (vol orbital), oorrespondant
énergétiquement à un état stationnaire. De la Terpe à la Lune,
le tpavail à fournir n'est pas extrêmement oonsidérable, en rai-
son de l'absenoe de frottement et de la déoroissanoe progres-
sive de la foroe due à l'attraotion (en raison inverse du carré
des distanoes). Le vaisseau spatial contemporain se meut en
acoord avec les ohamps d'attl'aotion, oomme le navire anoien
se déplaçait en tenant oompte des oourants marins et des
vents; l'autonomie brève des phases oritiques s' aptioule har-
monieusement avec l'hétéronomie volontairernent utilisée des
phases orbitales, qui sont «en aooord avec la nature».

1 3 3
En conclusion, on pourrait dire que toutes les techniques ne
s'écartent de la nature que pour se constituer en phase
d'autarcie et d'autonomie, et pour revenir finalement à
l'accord avec la nature, en conservant la ressource de
moments d'autonornie et d'autarcie: ce sont des techniques
adaptées mais non dépendantes: leur organisation interne,
conquise dans la seconde phase, qui est celle de l'autonomie,
pernlet, au lieu de l'engagement primitif déterminant, une
adhésion rationnelle; en domaine technique, on ne domine la
nature qu'en lui obéissant; d'ailleurs, l'essentiel n'est pas de
dominer, car le dominant se sépare trop du dominé: la tech-
nique a réussi son long détour quand dominant et dorniné font
partie de la nlême organisation synergique. Les techniques sont
alors mariées avec la nature.
Troisième

ÉTUDE DES SOUS-ENSEMBLES


(COMPOSANTS) TECHNIQUES

Les sous-ensembles peuvent être employés dans plusieurs


installations; ils possèdent pour cette raison un pouvoir d'uni-
versalité plus grand que celui des ensembles, et peuvent être
transférés d'un ensemble à un autre, établissant ainsi une cir-
culation du progrès technique entre des domaines dont les fac-
teurs humains sont très largement soumis à la transmission
de tradition et d'aspects culturels qui interdiraient de tels
échanges s'ils portaient sur de grands ensembles visibles et
liés à l'organisation humaine, alors que les sous-ensembles
sont à peu près invisibles, et par conséquent affranchis des
barrières culturelles et sociales.

DU

Le progrès des composants est particulièrement rapide lors-


qu'il s'effectue avec le soutien de la théorie scientifique. rrel
est le cas, en particulier, du transformateur.
Le dispositif de Faraday (1831) [fig. 49a] peut être consi-
déré comme l'ancêtre des trois lignées de transforluateurs
(transformateur industriel à basse fréquence pour courants
sinusoïdaux, transformateur d'impulsions, enfin transforma-
teur accordé pour les hautes fréquences). En effet, dans le
dispositif de Faraday, le primaire recevait un courant continu,
et c'est à l'établissement puis à la rupture qu'apparaissait le
courant induit dans le secondaire, ce qui est repris dans la
bobine d'induction, par développement de l'effet de surtension
à la rupture. Toutefois, le circuit magnétique continu, fermé,
n'a pas été retenu dans la bobine d'induction, où l'essentiel est
la variation rapide, ce qui implique un entrefer considérable.

135
Enfin, la séparation du primaire et du secondaire est un
aspect essentiel des transformateurs accordés, où l'on ménage
une place importante aux effets de résonance, et où chaque
enroulement, avec la capacité qui l'accorde, constitue presque
un oscillateur (ou plutôt un circuit oscillant) indépendant de
l'autre; le couplage entre les deux circuits oscillants est très
faible en dehors de la résonance. Le primaire et le secondaire
du dispositif de Faraday n'étaient pas des enroulements accor-
dés; cependant, ils étaient presque de même longueur, et, s'ils
avaient été bobinés sur un anneau en poudre magnétique, ils
auraient pu constituer, avec leurs capacités réparties, un
transformateur accordé de haute fréquence.
Dans le transformateur industriel, la préoccupation domi-
nante est celle du rendement et de l'évacuation de la chaleur;
comrne les caractéristiques d'hystérésis des premières tôles de
transformateur étaient moins bonnes que celles des transfor-
rnateurs actuels, c'est le circuit magnétique qui s'échauffait le
plus, d'où la disposition [fig. 49b, 50, 51] rnettant le cuivre à
l'intérieur et le fer à l'extérieur, ou ménageant des inter-
valles de refroidissement par circulation d'air dans le circuit
magnétique [fig. 52 et 53]. Corrélativement, avec des tôles
meilleures, une découpe en carré du circuit magnétique
[fig. 55] permet un montage compact, rendu plus facile avec le
système des tôles en E et des tôles en l [fig. 57]. Ce système
pratique d'assemblage convient aussi bien aux courants de
basse fréquence (avec les tôles croisées) qu'aux courants com-
pris entre 50 et 20 000 Hz [fig. 59]; dans ce cas, tous les E
sont d'un côté, tous les l de l'autre, et un papier isolant
ménage un mince entrefer entre les E et les I. Il Y a donc ten-
dance vers un systèrne général de montage des transformateurs
pour les courants de basse fréquence; les dispositifs spéciaux
(refroidissement par circulation d'huile) ne concernent que les
grandes puissances.
Dans la bobine d'induction, c'est la rupture rapide qui a été
recherchée, depuis le simple trembleur jusqu'à l'interrupteur
de Wehnelt fonctionnant à la fréquence de l 700 Hz (fil de pla-
tine dans l'acide sulfurique), en passant par le phono-trern-
bleur de Radiguet et l'interrupteur de Foucault. L'usage du
condensateur aux bornes du rupteur est également une amé-
lioration qui a été conservée sur les systèrnes d'allurnage des
automobiles, généralement isolées par de l'huile ou du brai.
Les bobines de self-inductance utilisées dans l'émission hert-
zienne par impulsions (le rupteur est un tube à vide ou un
transistor) peuvent être rangées dans la même catégorie que
les bobines d'induction.

136
o
Le transformateur accordé s'est perfectionné par diminu-
tion du couplage entre primaire et secondaire (bobinages plus
écartés, compaI'er fig. 67 à 66) et par augmentation du coef-
ficient de surtension de chaque bobinage (usage du nid-
d'abeilles, du fil divisé émaillé, enfin du pot fermé en poudre
magnétique, dans le modèle représenté en fig. 69).

Il. EXEMPLE DES MACHINES G!I;r\llI~R'ATI\nCI!S

Si on laisse de côté les machines électrostatiques, le déve-


loppement des génératrices s'est effectué avec le secours de la
théorie scientifique. Cependant, plus que celui du transfor-
mateur, il manifeste une évolution par étapes marquée d'in-
ventions et de perfectionnements importants.

A. Les ftrl~mU~II"~C::: mcu:nmE~S


CPixii, 1833, puis Clarke, fig. 70
et 71) peuvent être comparées au transformateur toroïdal et
à celui de Varley [fig. 49] qui sont la traduction technique du
dispositif de Faraday ayant permis la découverte de l'induc-
tion; un aimant tourne devant des bobinages fixes (Pixii), ou
bien des bobinages tournent devant un aimant fixe (Clarke).
L'aimant, comparable à une réalité naturelle, préexiste à la
machine et à son fonctionnement; il est indépendant de ce
fonctionnement. Les mêmes machines, dépourvues d'aimant,
pourraient donner encore un faible courant si elles étaient
convenablement orientées par rapport au champ magnétique
terrestre. Ce sont surtout des machines de démonstration
pour cabinet de physique; elles donnent un courant alterna-
tif, qui peut être rendu sinon continu, tout au moins toujours
de même sens, par l'adjonction d'un commutateur sur l'axe.
La disposition des pièces de ces machines ne les rend effi-
caces que si elles sont de taille réduite; autrement, la distance
entre rotor et stator, inducteur et induit, diminue considéra-
blement les variations de flux, donc le courant produit.
Pour augmenter la puissance en conservant des aimants
comlne inducteurs, il faut à la fois multiplier le nombre des
aimants (rnachine du professeur Nollet construite par la
compagnie l'Alliance pour l'éclairage des phares, avec
48 aimants) et adopter une disposition mutuelle des aimants
et des bobinages permettant de conserver un entrefer très
réduit, en plaçant les bobinages à la périphérie de la jante
d'une roue en cuivre (de Meritens) ou de rouleaux de bronze

141
(Nollet). La machine de De Meritens [fig. 73 et 74] représente
une des meilleures dispositions possibles pour les machines à
aimants; elle est égalernent destinée à l'éclairage des phares.
La multiplication des aimants ainsi que les améliorations
mécaniques et géométriques permettent d'atteindre quelques
kilovolts-ampères, ce qui convient à des usages locaux, mais
ne permet pas de passer aux puissances industrielles corres-
pondant à la distribution d'énergie sur un réseau.

Bo La sec:onlClle (puissances industrielles) est Illarquée


par l'abandon de l'aimant et par son remplaceIIlent par l'élec-
tro-aimant. L'invention de la bobine de Siemens (1854)
marque la transition, bien qu'il ne s'agisse encore que d'une
machine magnéto-électrique à puissance réduite; en effet, la
disposition adoptée par Siemens (bobinage unique très allongé
et de faible diamètre) permet de concentrer sur un seul rotor
pourvu d'un bobinage unique l'action d'un grand nombre
d'aimants; le faible diamètre du rotor autorise des vitesses de
rotation élevées sans force centrifuge exagérée. De plus,
l'armature peut être feuilletée, ce qui diminue les pertes par
courants de Foucault tout en concentrant les lignes de force.
Autrement dit, cette machine compacte et à rendement élevé
peut recevoir de grandes dimensions; et surtout, le même
schème peut être facilement transposé en version à puissance
industrielle, si l'on remplace les aimants par un électro-
aimant unique de grande dimension. Une machine magnéto-
électrique de Siemens, pourvue d'un commutateur, est capable
d'alimenter un tel électro-aimant; c'est le principe de la
machine de Wilde, de Manchester, formée de deux machines de
Siemens superposées [fig. 85]; la petite machine supérieure,
magnéto-électrique, alimente l'électro-aimant de la machine
inférieure, tournant à 1 500 tours par minute, et qui est de
type dynamo-électrique. Wilde, vers 1869, a construit selon le
même principe une machine triple demandant un moteur de
15 chevaux: la seconde machine alimente l'électro-aimant
d'une troisième machine de grande puissance.
La conquête de l'indépendance par rapport aux aimants a été
réalisée dans le courant de 1866 par Siemens qui a construit
une machine complètement dynamo-électrique; le courant
engendré dans la bobine par le faible magnétisme que possède
le noyau de l'électro-ainlant passe dans l'électro-aimant lui-
même et augmente (par un phénomène de causalité circulaire
ou réaction positive) le courant produit à la demi-révolution
suivante, jusqu'à une certaine limite qui dépend de la vitesse
de rotation. Sur la machine présentée par Siemens à l'Expo-

142
sition de 1867, un interrupteur fonctionnant périodiquement
lançait le courant dans un circuit extérieur. Ce qui manque
encore à cette machine est la capacité de débiter de manière
continue dans un circuit extérieur sans perdre son auto-
excitation. Aussi, la machine de Siemens était-elle plus parti-
culièrement destinée à des usages tels que l'inflammation à
distance des mines, mais non à des applications industrielles.
Par contre, la machine de Ladd (1867), fondée sur le mêTIle
principe que celle de Siemens, possède deux bobines; l'une de
ces bobines [fig. 86] est en rapport avec le circuit extérieur
d'utilisation, tandis que l'autre est employée à exciter l'élec-
tro-aimant commun. En 1869, selon le Traité élémentaire de
pllysique de Privat-Deschanel, on construisait des machines
dynamo-électriques comparables pour le principe à celles de
Ladd, mais dont les deux bobines étaient placées SUI' le même
axe, et d'autres possédant une bobine unique sur laquelle
s'enroulaient deux fils de longueurs différentes, dont l'un ser-
vait à exciter l'électro-aimant et l'autre à alimenter le circuit
extérieur. Ces machines annoncent celle de Gramme, mais
sans le perfectionnement important ayant valeur d'invention,
que constituent l'anneau de Gramme et son collecteur: la
machine de Gramme marque en effet la séparation nette du
courant continu par l'apport à l'alternatif, tandis que les
machines précédentes peuvent toutes plus ou moins faci-
lement délivrer à leurs bornes de sortie soit du courant
alternatif (imparfaitement Sinusoïdal), soit un courant
approximativement continu, provenant du redressement de
ce courant alternatif au moyen d'un commutateur: il s'agit en
fait d'un courant toujours de même sens, mais qui présente
des fluctuations de tension et d'intensité au cours de chaque
demi-révolution de la machine. La machine de Gramme, au
contl'aire, adopte un schème continu: elle peut être considérée
comme provenant du fractionnement indéfini de la bobine de
Siemens; en fait, dans son schème abstrait, elle tend vers le
continu par sa structure (bobinage bouclé sur lui-même) aussi
bien que par son fonctionnement, car en multipliant les lames
du collecteur, on peut réduire de manière théoriquement indé-
finie la tension résiduelle d'ondulation. La machine de Siemens
a apporté la concentration du phénomène d'induction dans
un entrefer unique, avec la possibilité corrélative d'auto-
excitation; la TIlachine de Gramme a réellement transformé
l'alternateur de Siemens Cà courant redressable) par un dis-
positif qui donne directement une tension continue entre deux
points. Aussi, c'est à partir de la machine de Gramme que les
alternateurs se séparent de manière décisive des machines à

143
courant continu; Gramme inventa le collecteur en 1869 et
construisit en 1872 la première dynamo industrielle à cou-
rant continu.
La machine de Gramme apporta aux alternateurs une pos-
sibilité sans limite d'auto-excitation, ou plus exactement
d'excitation par une machine auxiliaire installée générale-
ment en bout d'arbre; dès lors, les alter'nateurs de puissance
adoptèrent les électro-aimants, et purent atteindre les puis-
sances industrielles tout en conservant des dirnensions assez
réduites, avec d'abord un schéma comparable à celui des
alternateurs à aimants (grand diamètre), tournant assez len-
tement, puis en réduisant le diamètre et en augmentant la
vitesse de rotation, et enfin en allongeant la longueur de
l'axe. Pratiquement, les alternateurs de grand diamètre Gus-
qu'à 6 mètres) de la fin du XIX siècle correspondent à un
8

entraînement par machine à vapeur alter'native; l'entraîne-


ment par turbines a au contraire incité les constructeurs à
augmenter la vitesse de rotation et à réduire le diamètre.
L'alternateur de Gisbert Kapp [fig. 75], de 60 kVA, est excité
par une dynamo placée en bout d'arbre; des électro-aimants
disposés selon les génératrices du cylindre enserrent un rotor
portant les bobinages. L'alternateur de Ferranti [fig. 76], de
150 à 650 chevaux, condense au maximum les électro-
aimants de l'inducteur en employant des bobinages en forme
de poire, juxtaposés en couronne; pour les basses tensions et
les grandes intensités, le rotor porte un unique ruban de
cuivre ayant la forme indiquée figure 77; pour les tensions
élevées, il porte des bobinages en forme de poire comme ceux
des électro-aimants. L'alternateur de Mordey comporte un
induit de faible épaisseur, fixe, et un inducteur tournant
[fig. 79] à bobinage unique.

Dans les machines précédentes, l'inducteur ou l'induit sont


en mouvement. Au contraire, avec l'alternateur à inducteur de
J.A. Kingdon, l'inducteur et l'induit deviennent tous deux
fixes; ils sont construits sur le même stator, par alternance
des bobinages de l'électro-aimant et de ceux de l'induit. La fonc-
tion de variation de l'induction (couplage rnagnétique variable
entre une bobine de l'inducteur et une bobine de l'induit) est
remplie par une troisièIlle struoture teohnique, à savoir des
masses de fer doux (marquées B sur la figure 80), solidaires
de la périphérie du rotor. Cet appel à une structure indépen-
dante peut être comparé en une certaine mesure à l'emploi pri-
mitif des aimants; c'est l'inducteur qui suscite au passage

144
l'aimantation de ces masses, produisant des couplages tempo-
raires entre inducteur et induit fixes; le rotor, grâce à cette
dichotOIIlie, joue seulement un rôle de couplage magnétique; il
ne comporte pas de tensions électriques et ne nécessite pas
d'isolements; les fonctions électriques - donc les isolements -
sont concentrées sur le stator, qui est ainsi spécialisé.

Un principe analogue est employé dans l'alternateur de Fynn


[fig. 81, 82, 83], avec une disposition différente; l'enroule-
ment fixe d'excitation, solidaire du stator portant l'induit, est
couplé magnétiquement aux bobines de l'induit par une double
araignée à pattes décalées formant le rotor? dépourvu de tout
bobinage.
Dans les premiers alternateurs, le mouvement relatif de
l'inducteur par rapport à l'induit jouait bien ce rôle de cou-
plage variable; mais il ne le jouait pas à l'état pur, car il
entraînait en même temps l'une de ces deux structures par
rapport au bâti; dans les alternateurs de Kingdon et de Fynn,
la fonction de couplage du mouvement s'exerce à l'état pur,
grâce à cette troisième structure indépendante que forment
les masses de fer ou d'acier doux du rotor.
Cette dichotomie n'a pas seulement permis d'atteindre en
toute sécurité des tensions élevées; elle a permis aussi de
construire plus tard les alternateurs homopolaiI'es de la télé-
graphie sans fil, produisant des courants à haute fréquence,
avec inducteur et induit fixes, et où l'organe mobile est une
roue dentée ou un disque métallique.
Malgré les apparences, le perfectionnement de la dynamo à
courant continu, avec la machine de Gramme, a suivi un che-
min analogue; en effet, l'anneau métallique de la machine de
Gramme pourrait, si cela était mécaniquement possible, res-
ter fixe, pourvu que le bobinage puisse glisser autour de cet
anneau; l'anneau n'ajoute rien au fonctionnement par sa
l'évolution liée mécaniquement à celle des spires du bobinage.

(.~:i>lfI'iU~rll'llt~.Ui!' ou moteur
On peut noter que la machine de Gramme a ouvert de plus
l'ère de la réversibilité pratique entre machine génératrice et
machine réceptrice; c'est, pour la première fois, de manière
fortuite, qu'une machine de Gramme montée en prévision
d'une panne possible, à l'exposition d'électricité de Vienne en
1873, se luit à tourner d'elle-même parce qu'elle avait été
couplée aux conducteurs alimentés par la machine principale;
l'anneau de Gramme primitif fit place à des induits en tam-
bour denté, plus robustes, et allongés dans la direction de

145
l'axe, ce qui permet des vitesses de rotation élevées. Ensuite,
Nicolas Tesla découvrit les rnoteurs polyphasés à champ tour-
nant, établissant la réversibilité pratique avec les alternateurs
industriels polyphasés. Mais il faut noter que la machine de
Gramme, construite, aussi bien pour l'inducteur que pour
l'induit, en tôles feuilletées à faible hystérésis, peut également
être alimentée par un alternateur'; elle constitue le moteur
universel, pouvant être alimenté en courant continu comme en
courant alternatif, démarrant d'elle-même avec un fort couple
à bas régime, et prenant une vitesse de rotation qui dépend de
la charge et de la tension aux bornes. Elle est de plus partiel-
lement auto-régulatrice, car son impédance augmente avec le
régime, ce qui accroît l'intensité du courant, sous tension
constante, quand l'augmentation de la charge produit un
ralentissement.

IUo EXEMPLE DES MOTEURS

AG les moteurs II'lIriill'llflliititFc correspondent aux génératrices pri-


mitives, en lesquelles l'inconvénient principal réside dans
l'espace considérable (et variable) de l'entrefer; pour obtenir
un bon rendement et un encombrement restreint, il faut
réduire au minimum l'espace entre rotor et pièces correspon-
dantes du stator. Le mémoire de Jacobi (1834) définit les prin-
cipes de l'électromoteur; selon ces principes, Jacobi équipe en
1839 d'un moteur électrique (alimenté par pile) un bateau de
3/4 de cheval qui fonctionne effectivement; le moteur est
constitué d'électro-aimants parallèles fixés comme les bar-
reaux d'une cage d'écureuil sur le pourtour d'un disque mobile,
tournant devant une couronne d'aimants fixes. Un comrnuta-
teur fixé sur l'arbre établit et coupe le courant dans les élec-
tro-aimants. Jacobi constate la difficulté d'utiliser pour de
fortes puissances l'énergie électrique dans un électro-moteur.
En 1840, Patterson présente à l'Académie des sciences de
Paris un moteur à palettes dans lequel les électro-aimants sont
fixes; les électro-aimants agissant sur les palettes sont ali-
mentés par un interrupteur monté sur l'arbre. Taylor, ainsi
que Davidson, sur une locomotive, emploient un moteur
construit également comme celui de Jacobi: Patterson, Taylor
et Davidson ont essentiellement inversé le schéma de Jacobi,
en rendant les électro-aimants fixes; cette inversion n'apporte
pas une amélioration essentielle, même si elle rend le moteur

146
plus robuste et plus facile à construire (le rotor ne comporte
pas de pièces sous tension); le problème de l'entrefer
demeure. Aussi, pour obtenir une rotation sans à-coups et une
puissance plus élevée, il est nécessaire de monter sur le rnême
axe plusieurs roues à palettes décalées. Froment construit un
tel moteur, mesurant 2 mètres de haut, pour une puissance de
1 cheval, à partir du principe indiqué figure 91. Il faut ajou-
ter que les effets de la self-inductance produisaient une usure
rapide des contacts du distributeur, dès que la puissance deve-
nait élevée.
Pour de petites puissances, le moteur à cliquet de Gaiffe
[fig. 94] représente une solution acceptable, qui a subsisté jus-
qu'à nos jours comme moteur de jouets. Bourbouze arrive à
résoudre paI'tielleIIlent le problème de l'entrefer [fig. 92] en
employant des noyaux plongeurs fonctionnant comme des pis-
tons; la moitié inférieure du cylindre autour duquel sont bobi-
nés les électro-aimants est occupée par un noyau en fer doux.
Un excentrique actionne le distributeur. Dans toutes ces
Illachines, l'inconvénient principal est celui de l'entrefer: il
faut interrompre le courant précisément au moment où
l'entrefer devient minimum, ce qui amène un assez faible ren-
dement et un grand encombrement.
Oes moteurs primitifs, particulièrement celui de Jacobi,
contiennent cependant le schème du moteur synchrone de
faible puissance (type du moteur d'hoI'loge), car ils sont la
réciproque des alternateurs magnétiques, si l'on supprime le
commutateur.

B. La mCllchlïne Gramme utilisée en réceptrice supprime


l'inconvénient de l'entrefer; si son électro··aimant est conve-
nablement feuilleté, elle peut fonctionner aussi bien sur cou-
rant continu que sur courant alternatif, et devient le moteur
universel, bien adapté aux usages transitoires ou à vitesse
variable: moteurs de traction (fort couple au démarrage),
Inoteurs à usage intermittent (usages ménagers, petites
machines-outils), et moteurs à usage très intermittent (télé-
commande, fermeture et ouverture des portillons de métro);
la Inachine de Gramme, parfois simplifiée sous forme de
«moteur triple ancre» pour les petits modèles, fournit le
schème de base du moteur alimenté en courant continu, par
exemple pour le ventilateur de chauffage et l'essuie-glace des
automobiles, ou pour le lanceur, dit« démarreur», des moteurs
à essence ou Diesel; en ce dernier cas, le caractère très inter-
mittent de l'usage permet de concilier faible encombrement,
forte puissance, et protection complète par un carter, par sup-

147
pression du système de refroidissement, comme pour la plu-
part des rIloteurs de télécommande. La machine de Grarnme
est donc spécialisée dans les régirnes transitoires et variables,
provenant de l'indépendance de son fonctionnement par rap-
port à la fréquence (qui peut être nulle) du courant qui l'ali-
mente, et du fait que le couple :rnaximum est obtenu à vitesse
nulle. La machine de Gramme est parfaitement adaptée aux
régimes et aux charges var'iables, ce qui fait d'elle, en parti-
culier, un démarreur parfait, et plus généralement un bon
moteur à usage intermittent lorsqu'il s'agit de démarrer à
pleine charge.

C.. Cependant, Gramme


réside dans la relative discontinuité causée par le collecteur;
le contact entre lames du collecteur et charbons (ou « balais»
en cuivre des anciens ou petits modèles, présentés parfois
sous forme de simples paillettes) crée une résistance ohmique
et des frottements, d'où échauffement, usure et diminution
du rendement global, ainsi que, accessoirement, des parasites
pour la radiodiffusion et la télévision. Ces inconvénients
deviennent importants pour les moteurs à forte puissance,
recevant des intensités considérables, ou pour les moteurs
très compacts comme ceux des lanceurs (démarreurs) de voi-
ture; le collecteur prend une dimension considérable; les char-
bons doivent être remplacés, le collecteur rectifié au tour,
périodiquement.

D.. À l'opposé, moteur (alternateur utilisé


comme moteur) serait une solution parfaite si le fonctionne-
ment était continu et la charge constante; mais le moteur syn-
chrone doit être amené à sa vitesse de régime au moyen d'un
moteur auxiliaire, et ensuite seulement relié au réseau élec-
trique. Si un accroissement intempestif de charge (ou une
panne de secteur) le fait ralentir, le courant doit être coupé,
car le moteur « décroche»; il faut ensuite le lancer à nouveau.
Ce moteur, remarquable par sa robustesse, son bon rende-
ment, et sa résistance à l'usure, est donc adapté aux régimes
permanents: il convient soit aux usages proprement indus-
triels, soit, pour les petites puissances, aux usages en lesquels
la fréquence du courant d'alimentation apporte une informa-
tion et sert de base de temps (télétypie, bélinographie, hor-
loges). Dans tous ces usages, c'est l'aspect de continuité
temporelle (synchronisme entre l'alternateur et le moteur) et
de régularité de la charge qui définit et limite les conditions
d'usage du moteur synchrone.

148
E. Le moteur Enfin, un mixte possédant cer-
,"cvn,<I'lI'!Ill"ftnol:>

tains des avantages de la machine de Gramme sur courant


alternatif et du moteur synchrone, pOUl' des usages d'un type
intermédiaire entre le régime discontinu pur et le régime
continu et constant, est fourni pal' les différentes variétés de
moteur asynchrone. Ce moteur possède un rotor qui est en fait
un secondaire de transformateur, le primaire étant le stator,
inducteur. Le secondaire tournant est soit fermé sur lui-même
(moteur en court-circuit, par exemple du type dit «rotor en
cage d'écureuil »), soit fermé pal' l'intermédiaire de résistances
pouvant être mises hors circuit (type «à enroulements »), ce
qui impose sur l'axe des bagues de contact. Ce dernier type de
secondaire est surtout employé sur les moteurs à forte puis-
sance, en raison de son utilité pour le démarrage. En courant
polyphasé, le stator-inducteur produit un champ tournant, ce
qui permet un démarrage spontané simple; par contre, en cou-
rant monophasé, il faut soit lancer le moteur (à la main ou au
moyen d'un moteur auxiliaire) comme un moteur synchrone,
soit avoir recours à des enroulements supplémentaires ali-
mentés temporairement ou de manière permanente par un
courant déphasé par l'apport au coul'ant principal: ce dépha-
sage peut être obtenu par un condensateur. Un dispositif cen-
trifuge, sur les moteurs asynchrones monophasés à puissance
moyenne ou élevée, met généralement hors circuit le disposi-
tif de démarrage quand le moteur a atteint un régime suffi-
sant. À charge nulle, ce moteur se comporte presque comme
un moteur synchrone; en charge normale, il tourne un peu
plus lentement (par exemple l 420 tours par minute au lieu
de 1 500).
Le moteur asynchrone polyphasé est robuste et assez peu
coûteux; il constitue une bonne solution pratique pour un très
grand nombre d'usages industriels où il n'est pas nécessaire
que le nombre de tours/minute soit strictement constant
(exemples: tours, fraiseuses, tourets à meuler), particulière-
ment quand la lnise en route de la machine se fait à charge
nulle, le travail n'intervenant qu'après que la vitesse normale
est atteinte: c'est le cas d'un grand nombre de machines-
outils, où l'opérateur Illet la machine en fonctionnement, à
vide, et l'utilise seulement quelques secondes plus tard. Si la
machine doit démarrer à pleine charge, il est parfois néces-
saire d'utiliser un embrayage progressif, afin de permettre le
démarrage du moteur avant de le coupler à la lllachine qu'il
doit entraîner. La construction et le démarrage du moteur
asynchrone monophasé sont un peu plus délicats; cependant,

149
ces moteurs sont très répandus pour des puissances de l'ordre
de 1/2 cheval à l cheval; ils constituent une solution pratique
tI'ès acceptable, malgré leur prix de revient et leur complexité
supérieurs à ceux des moteurs polyphasés.
Les indications précédentes restent schématiques et n'épui-
sent pas la description de tous les types de moteurs; on doit
noter, en particulier, que certains moteurs synchrones poly-
phasés peuvent démarI'er par leurs propres moyens, et que,
d'autre part, il existe des moteurs asynchrones à double cage
d'écureuil ou à triple cage d'écureuil, ce qui donne un couple
de démarrage supérieur; il existe également des moteurs
triphasés à collecteur permettant d'obtenir des vitesses
variables, par déplacement des couronnes porte-balais du
collecteur, et des moteurs asynchrones synchronisés, qui
démarrent en asynchrones et fonctionnent ensuite en moteurs
synchrones par l'addition d'un courant d'excitation supplé-
mentaire, fourni par une excitatrice placée en bout d'arbre.
Cependant, on observe bien, en gros, une opposition entre la
machine de Gramme et le moteur synchrone, tant pour le
schème de base que pour les usages principaux; entre ces
deux espèces ({ pures» se développent les différentes variétés de
moteurs asynchrones, ou moteurs à induction, qui reposent sur
un schéma plus complexe, puisqu'il fait intervenir celui du
transformateur, et qui présentent des caractéristiques d'utili-
sation également intermédiaires. C'est par rapport au discon··
tinu et au continu que s'ordonnent les trois groupes de
moteurs, la machine de Gramme étant parfaitement adaptée à
la discontinuité, tandis que le moteur synchrone est parfaite-
ment adapté à la continuité; entre ces deux types extrêmes, le
moteur à induction (asynchrone) offre des caractères d'usage
intermédiaires. Son schème est également intermédiaire:
l'absence de collecteur le rapproche de l'alternateur, donc du
moteur synchrone; mais le rotor est comparable à celui d'une
machine de Gramme dont les spires seraient court-circuitées,
ce qui fait que le courant qui prend naissance dans ces spires
est utilisé sur place, et non prélevé par un collecteur pour être
envoyé dans un circuit extérieur d'utilisation; autrement dit,
la structure du rotor du moteur à induction se rapproche de
celle de l'anneau d'une machine de Gramme utilisée cornme
génératrice; la différence réside dans le fait que le courant
engendré dans les spires ou les barreaux du rotor du moteur
à induction ne provient pas de la rotation de ces spires dans
l'entrefer d'un électro-aimant ou d'un aimant, mais de l'induc-
tion exercée par le stator alimenté en courant alternatif, et
jouant ainsi le rôle d'un primaire de transformateur.

l 50
Mixte du point de vue de l'utilisation, le Inoteur à induction
constitue bien une invention véritable, car la relation entre
rotor et stator comme primaire et secondaire d'un transfor-
mateur n'existe ni dans l'alternateur ni dans la machine de
GramIlle; le moteur à induction, si l'on considère seulement
son schème de base, n'est pas une synthèse de la machine de
Gramme et de l'alternateur, mais plutôt du schème général
des moteurs électriques (des deux types) et du transforma-
teur statique. Il est en quelque manière un transformateur
dont le secondaire, en court-circuit, est rendu mécaniquement
indépendant du primaiI'e, alors qu'il reste magnétiquement
couplé. Le rotor est ainsi alimenté en énergie électrique par
le stator, grâce au couplage inductif. Cette apparition de bobi-
nages secondaires dans le rotor constitue une troisième réa-
lité compaI'able, en tant que contenu d'invention, aux masses
de fer doux de l'alternateur à inducteur de Kingdon et de
Fynn [fig. 80 et 81]. Les masses de fer doux des alternateurs
de Kingdon et de Fynn ne prennent leur propriété fonction-
nelle qu'au moment où l'alteI'nateur est excité; de même, le
stator du moteur à induction n'est le siège d'un courant dans
ses spires en court-circuit que lorsque le stator est mis sous
tension. La propriété du « tertium quid », jouant un rôle
de médiation, de couplage, n'apparaît qu'au moment du
fonctionnement.

IV" CONCLUSION DU PREMIER SEMESTRE


DES QUESTIONS
(Notes tirées d'un séminaire 45 rue d'Ulm)

Non, en principe, car la découverte du tertium quid ne peut


être déterminée par des voies positives; il comporte de l'aléa-
toire; l'invention est un des aspects majeurs de la liberté en
acte; rien ne dit où il faut prendre les matériaux à synthéti-
ser. La pI'éconisation du tertium quid et de la médiation reste
formelle, trop vaste pour guider, dans le concret de chaque
cas, la recherche réelle; il faut à la fois être imprégné de la
multiplicité diverse de l'actuel et libre par rapport à elle.
Par contre, on peut abaisser les barrières inhibitrices de
l'audace de chercher, individuellement ou collectivement, par
isolement ou par technique du groupe de brainstorming

151
~ I·dt~~ d:&f1~1
(bile V~hl 75 KY.A.)
St'A~'I.
,. $,,~CIUt OliE. jqollfl"~

( €Jf.!'M,~/JL
(( think up or shut up ii). Osborn apprend surtout (productive
thinking) à rester libre, individuellement et collectivement, et
à balayer l'universalité des possibles, en faisant bon accueil
au hasard. Les méthodes stricterIlent formelles sont assez
creuses, car le formalisrIle itère.
Il y a des propédeutiques à l'invention, mais non une
méthode pour inventer. Si « ars» signifie méthode, chemin à
travers les difficultés et conduisant au but, il n'y a pas d'art
complet d'inventer; tout au plus, une éthique de l'invention et
une gymnastique de l'inventeur pour s'entretenir en activité.

La mère

D'inventions mineures, oui: l'extraction du sucre de la bet-


terave pendant le blocus anglais (ler Empire); le buna (caout-
chouc synthétique) en Allemagne; les ersatz. Mais il s'agit
plutôt de découvertes que d'inventions, parce que les situa-
tions de besoin créent une exploration vaste des ressources et
l'abaissement des barrières collectives de « l'esprit critique»
ou sens du ridicule (normes collectives de conformisme et de
prohibition); le besoin désocialise, décohère les interdits. La
farnine conduit à chercher toutes les racines comestibles, à
manger des corbeaux, des rats; ce sont là des expériences qui
accroissent l'information et favorisent des découvertes: le
caoutchouc synthétique, mêlé à la gomme d'hévéa, donne un
produit plus résistant que la gomme naturelle vulcanisée; le
noir de fumée aussi améliore le caoutchouc.

Science et

Ces deux termes ne constituent pas un couple à opposition


simple. Il faut poser l'ensemble. La science, domination du
sujet sur l'objet parce qu'il le connaît (et il le connaît parce
qu'il a isolé un effet: Raman, Compton ... ), s'oppose à l'exis-
tence, où le sujet est noyé dans un monde indéfini, et infini-
Illent plus complexe que lui, parce qu'il recèle de l'aléatoire,
de l'événernentiel, de l'historique actuel, et une société indé-
finie d'autres sujets aussi complexes que lui; le degré d'impré-
visibilité des occurrences et de complexité des couplages
transcende infiniment les capacités d'appréhension du sujet.
Même si l'univers ne m'écrase pas matériellement, il sature

156
mes possibilités d'appréhension; sa complexité dépasse infi-
niment celle du sujet, et ses rrlOyens; l'univers est source.
La technique est entre science et existence; elle n'est
d'ailleurs pas seule à occuper cette position médiane. Les posi-
tions médianes sont celles où sujet et objet ont même degré de
complexité, même envergure; ils sont en situation d'équiva-
lence et se font équilibre, forment couple. L'acte d'invention,
essentiel à la relation technique entre objet et sujet, est symé-
trique de l'acte d'intuition, essentiel à l'attitude (et à la rela-
tion) clinique, intermédiaire entre science et engagement
existentiel. Entre technique et clinique se situe l'art, qui peut
être près de la clinique (compréhension et expression, art
romantique) ou près de la technique (surréalisme, invention
d'objets); entre romantisme et surréalisme se situe l'art dit
classique. Dans la clinique, l'objet préexiste au sujet; dans la
technique, le sujet préexiste à l'objet, parce qu'il l'invente;
dans l'art, il s'agit d'une rencontre et d'un mutuel agI'ément
de correspondance.

Essai de schéma récapitulatif

Terme extrême' Situations intermédiaires Terme extrême:


Le suiet domine d'équivalence sUiet-obiet l'obiet illimité
l'objet limité domine le sujet

CLINIQUE

l
L'objet-autrui préexiste
à l'appréhension:
intuition

SCIENCE RT lE ISTENC
Le degré d'organisation Sympathie, connivence, Le sujet est
du sujet dépasse celui correspondance enveloppé comme
de l'effet étudié, qui est avec un aspect limité un hic et nunc
mis en condition du réel. infime par le degré
d'objectivité et de positivité, très élevé
parce qu'isolé du reste d'organisation
du monde. Le sujet sait; et d'imprévisibilité
il enveloppe, mesure, des diachronies
domine. et des synchronies.
L.'univers domine

L TECH UE
INVENTION: le sujet inventeur
préexiste mais se régénère
l'homme.

dans l'invention, qui pose


un objet-répondant, espèce
de double du sujet.

157
sur science

Il est conseillé de lire le livre de Jacques Lafitte intitulé


Réflexions sur la science des machines (Paris, librairie Bloud
et Gay, 1932 1). Lafitte distingue trois types de machines:
passives (architecture), actives (ex.: moteurs) et réflexes
(machines auto-régulatrices).
Il n'est pas facile de retenir l'idée générale de Lafitte selon
laquelle la philosophie aurait d'abord reflété l'aI'chitecture et
les machines passives en donnant le primat à l'idée de sub-
stance, puis la mécanique et les machines actives avec la
notion de cause, enfin les machines réflexes avec l'idée de
finalité. Autant qu'une doctrine de la substance, la philosophie
de Platon repose sur l'idée générale d'une transmission de
l'information avec dégradation (à partir des archétypes, dans
la génération et la corruption); celle d'Aristote repose large-
ment sur l'étude du vivant; elle inclut l'idée de finalité.
D'autre part, les machines réflexes ne sont pas le seul type
des machines à information; une machine à calculer n'est
réflexe que pour les contrôles, donc de manière accessoire;
l'aspect réflexe est un frein contre les erreurs. On peut noter
d'ailleurs que cette loi des trois états est très différente de
celle de Comte, qui place d'abord l'agent (donc la finalité),
puis la substance (gravitas in si ta) , enfin la cause sous forme
de loi. On peut songer à une hystérésis des cultures plutôt
qu'à une simultanéité des fondements de la philosophie et des
techniques dominantes d'une époque.

La doctrine de Descartes est un mécanisme au sens de


l'action par contact et du solide parfait (figure et mouve-
ment) : théorie du continu et du fini, donc de l'itération et de
la réversibilité, comme dans les machines simples: conserva-
tion du produit du déplacement par la projection de la force
sur la direction du déplacement. Descartes imagine des
modèles de vrilles se vissant ou se dévissant les unes dans les
autres pour rendre compte de l'attraction et de la répulsion

1. Nouvelle édition, Vrin, 1972.

158
des pôles d'aimants; la matière subtile rend compte de l'action
à distance en termes d'action par contact.
En fait, la philosophie sort du mécanislne quand elle ren-
contI'e et accepte l'irréversibilité, donc l'infini ou l'indéfini, le
non-retour, l'impossibilité de la réversibilité et de l'itération:
a) par la thermodynamique; selon la loi de dégradation,
impliquant que les possibilités d'auto-transformation d'un sys-
tème fermé siège de transformations tendent vers zéro, il faut
une intervention extérieure à ce système pour le réordonner
de manière macroscopique; c'est l'irréversibilité de l'augmen-
tation d'entropie, par dégradation des énergies potentielles et
passage de l'énergie d'une situation macroscopique à une
situation microscopique (ou « macrophysique» et « micro-
physique ») - hypothèse du démon de Maxwell;
b) par le développement de la théorie des champs, corI'éla-
tive d'un univers infini, donc sans retour de l'énergie émise à
son point de départ. À partir de la théorie des courants de
déplacement, on peut concevoir que de l'énergie émise sous
forme d'une radiation électromagnétique (Maxwell) s'éloigne
de sa source sans retour.
Seul un système fermé (donc sans radiations émises) et à
tI'ansformations réversibles (donc non thermodynamique) est
proprement mécanique.

Peut=on

C'est d'abord une question de définition: si l'on crée une


hiérarchie (outils et instruments, ustensiles, machines-outils,
machines véritables, réseaux techniques), le mot « machine»
ne s'applique pas à tous les objets techniques. Mais Lafitte
donne le nOIn de machine à tous les objets techniques. Or, un
poteau, un chemin sont effectivement des objets techniques;
ils fonctionnent en eux-mêmes; un poteau fléchit et revient
élastiquement à sa position première; un chemin aussi; les
constructions fonctionnent par tout un ensemble de flexions et
de tractions; un immeuble très élevé, soumis au vent, peut
entrer en oscillation, comme un pont soumis à des impulsions
périodiques, si la période propre de la construction est voisine
de celle des impulsions; il ne serait pas déraisonnable d'ins-
taller au sommet des grands immeubles des amortisseurs
d'oscillations, comlne ceux qui sont employés sur les véhi-
cules, si ces immeubles doivent être soumis à des l'afales régu-

159
lières de vent (afin d'éviter les phénomènes de résonance).
Descartes pense la construction d'un immeuble cornme celle
d'une machine simple, c'est-à-dire comme l'organisation d'un
système linéaire de transfert par étapes; le roc supportant les
fondations, le aertum quid et inoonoussum, est transféré
assise par assise jusqu'aux combles; la construction vaut ce
que vaut la plus faible de ses assises, comme une chaîne vaut
ce que vaut le plus faible de ses maillons; ce rnode segmen-
taire et additif de construction s'oppose au système des pare-
ments enserrant un blocage, qui peut donner naissance à des
composantes horizontales provoquant un détriplement de la
muraille (mur « soufflé»); autrement dit, un mur ne peut être
techniquement défini cornme un couple de forme et de matière
mise en forme: il se produit un travail des éléments les uns
par rapport aux autres.
Le cas de la construction par assises est d'ailleurs un cas
idéalement simple. Généralement, le fonctionnement interne
est plus cOlllplexe, car il existe aussi des liaisons entre les
murs (poutres, planchers), et entre les murs et la toiture; le
sol lui-même fonctionne en une certaine mesure et se tasse au
cours de la construction, un peu comme un navire que l'on
charge s'enfonce dans l'eau. C'est pourquoi les architectes
techniciens disent que le plus important d'une construction
est la partie qui ne se voit pas.
Aussi bien, l'invention est possible en matière de construc-
tion, et on pourrait étudier les inventions des machines sta-
tiques comme celles des machines actives; en fait, tous les
objets techniques sont actifs; ceux que Lafitte nomme
machines passives sont ceux en lesquels le fonctionnement
doit ne créer que de faibles déplacements, pratiquement négli-
geables pour l'usage, mais nullement négligeables pour la
conception du schème: ce sont des machines actives en état
permanent d'équilibre, et même en état d'équilibre volontai-
rement consolidé, avec des déplacements lirnités; dans cer-
taines constructions, il est tenu compte des déplacements
inévitables (ponts métalliques reposant sur des galets pour
permettre la dilatation, tour Eiffel reposant sur des vérins
permettant de conserver la verticalité malgré les tassements
du sol).
En matière de « machines passives», l'invention apparaît
aussi comme un dégagement fonctionnel et organique du ter-
tium quid qui permet une meilleure auto-corrélation des
termes antérieurernent dichotomisés, antithétiques l'un par
rapport à l'autre, comme l'inducteur et l'induit des alter-
nateurs avant l'invention de Kingdon. frel est le rôle des

160
organes de butée dans les constructions romanes puis
gothiques, par rapport à la dualité originaire du portant et du
porté; l'arc-boutant, extérieur aux murs ou colonnes (organe
portant), permet une complète auto-corrélation des parties
verticales, portantes, et de la toiture en voûte, portée.
Techniquement, il s'agit en quelque manière d'une continua-
tion de la voûte paI'-delà les murailles ou colonnes, jusqu'au
sol, mais seulement sous forme tI'ès discontinue (aI'cs), ce
qui dégage entièrement l'intérieur de l'édifice et permet de
remplacer d'épaisses murailles par de simples colonnes entre
lesquelles s'étendent des baies, ou pal' des piliers relative-
ment espacés; au lieu de rester un massif de maçonnerie
intervenant par sa masse, le mur se purifie en devenant seu-
lement un porteur veI'tical: cette fonction peut être remplie
par des piliers ou des colonnes.
Le béton armé précontraint est un matériau qui peut tra-
vailler à l'extension, comme le bois ou le métal, et non pas seu-
1ement à la compression, comme un assemblage de pierres; il
en résulte un nouveau fonctionnement possible en architecture,
engendrant des techniques différentes de celles du bâtiment en
pierre, et en particulier des porte-à-faux considérables ration-
nellement employés.
Un autre exemple de tertium quid utilisé en matière de
machines passives est la constI'uction d'immeubles en profilés
rnétalliques verticaux (exemple du gratte-ciel); les murs ne
sont plus porteurs (murs-rideaux); ils pourraient donc entrer
en auto-corrélation avec les éléments horizontaux (planchers
et plafonds) sans être astreints à la condition de verticalité,
jadis nécessitée par leur rôle mixte de porteurs et d'éléments
délimitateuI's de l'espace intérieur par rapport à l'espace exté-
rieur. Il serait ainsi possible de retrouver de manièI'e ration-
nelle et fonctionnelle l'organisation des constructions en bois
debout (anciennes églises de Norvège) ou des constructions à
colombages.
La division tripartite de Lafitte est très intéressante, car
elle a une valeur historique indéniable: elle montre les
grandes étapes des techniques successivement dominantes
(constructions, machines simples et moteurs, machines infor-
matiques). Toutefois, elle ne doit pas être prise de manière
radicale, car même les machines passives contiennent des
fonctionnements internes comparables à ceux des machines
actives, ainsi que des circuits réflexes impliquant une infor-
mation engagée.
Il ne faut pas non plus trop facilement accepter l'idée selon
laquelle les machines passives constituent une solution pares-

161
seuse à des problèmes qui auraient pu être résolus par des
machines actives: un aqueduc en pente douce remplace en
effet des conduites forcées ou des pompes; mais les Anciens
ne pouvaient pas construire des canalisations, et même des
corps de pompe, résistant à de hautes pr'essions et capables
d'assurer un débit constant et élevé; la solution de l'aqueduc
demande une importante construction, mais elle équivaut à
un systèrne automatique, puissant, et durable d'adduction
d'eau par des machines actives; l'aqueduc est parfaitement
relié aux conditions naturelles, et utilise l'énergie hydraulique
naturelle (gravité, pente uniforme) pour le transport de l'eau.
Une étude rationnelle, réellement technologique (ou rnéca-
nologique) des rIlachines passives, décelant l'importance des
caractères d'activité et de relation réflexe, pourrait en parti-
culier être conduite sur l'exemple de la voûte, à partir des
« fausses voûtes» primitives construites en encorbellement
sans taille des voussoirs (exemple: les bories de Gorde), puis
des voûtes en berceau [fig. 100], ensuite des voûtes d'arêtes
romaines et romanes [fig. 101]; la voûte d'arêtes, sans com-
porter d'arcs-boutants, répond déjà au besoin de décharger les
rIlurailles de la poussée horizontale qui tend à les écarter lors-
qu'elles supportent une voûte en berceau. Enfin, le système
des organes de butée extérieurs à la muraille achève cette
évolution et donne naissance à un système indéfiniment exten-
sible en longueur (alors que la voûte d'arêtes ne peut guère
s'écarter du carré). Ce mode de construction, en se complexi-
fiant sous forme d'arcs-boutants à double ou rIlultiple volée,
est également, au moins de manière théorique, illimité en hau-
teur; l'art gothique a utilisé cette possibilité pour l'accroisse-
ment des dimensions horizontales et verticales rendues
indépendantes de la largeur.
On peut noter que la coupole est issue d'une réduplication
indéfinie de voûtes s'intersectant, ce qui supprime angles et
arêtes.
Claudel a quelque raison d'écrir'e (L'Annonce faite à Marie)
que l'art « chrétien» de ces cathédrales est pensé à partir de
l'intérieur. Mais on peut noter toutefois que les coupoles sont
aussi, sinon pensées, tout au rIloins faites de l'intérieur; tout
au moins, les coupoles en béton des Romains, avec ou sans
caissons, qui furent employées dans les Thermes, avant que
Sainte-Sophie de ConstantiIlople ne réalise une prodigieuse
coupole; les RorIlains avaient diminué la difficulté de la pous-
sée de la coupole sur les murs ou colonnes la soutenant en la
rendant monolithique, ce qui permettait de la construire extrê-
mement mince (quelques centimètres), chose impossible avec

162
l'emploi des voussoirs; la technique du béton est aussi, à sa
manière, l'une des solutions apportées au problème de la pous-
sée latérale exercée par les voûtes sur leurs supports.

BILAN DU PREMIER SEMESTRE l

Les pages précédentes comportent seulement, après vingt


pages de mise en place de concepts, un exemple de réseau
teohnique (la mine), où l'invention et le progrès viennent
de la centralisation opératoire sur le puits, autouI' duquel
divergent (en se purifiant) et convergent (en se concrétisant)
les autres opérations; le puits est le central de ce réseau pré-
industriel, berceau de multiples inventions qui ont pris leur
essor et quitté la mine pour se répandre dans le monde: che-
min de fer, locomotive, machine à vapeur ... Le principe des
inventions et du progrès est en ce cas la dichotomie entre cen-
tral et annexes.
Ensuite, l'exposé passe à l'étude des sous-ensembles ou com-
posants, dont les exemples sont pris en électrotechnique:
transformateurs, génératrices, moteurs. Ici, l'invention fon-
darnentale vient de la position du tertium quid: masses de fer
doux de l'alternateur de Kingdon, spires en court-circuit dans
le rotor du moteur à induction, dit asynchrone, qui marque un
recours au transformateur, puisqu'il s'agit là d'un véritable
secondaire à usage interne.
Entre réseaux et sous-ensembles, il faudrait maintenant étu-
dier les machines complètes - constructions, moteurs ou
machines à information - selon la division tripartite de Lafitte
qui s'applique à cet ordre de grandeur et à ce degré d'organi-
sation de l'objet technique. Pourrons-nous aborder ce travail
sous forme de photographies doublées d'explications verbales?
Pour les lecteurs, nous signalons que ce travail se trouve par-
tiellement dans Du mode d'existence des objets teohniques.
Pour être complet selon son ordre logique, cet exposé,
après avoir envisagé les réseaux et les composants, devrait
étudier le niveau intermédiaire de cOInplexité et d'organisa-
tion, à savoiI' les objets techniques individualisés, ceux pré-
cisément que Lafitte nomme maohines (passives, actives ou
réflexes). Dans le réseau, le principe de l'invention est la
formation d'un central à densité fonctionnelle élevée, per-

1. Intertitre de l'éditeur.

163
mettant la corrélation entre de multiples terminaux qui
peuvent se purifier par détermination étroite de leurs carac-
téristiques fonctionnelles optimales; c'est donc la division
entre central et terminaux, tendant vers l'unicité fonction-
nelle des terminaux, qui est à l'origine du développement
dans les ensembles plus grands que l'objet technique indivi-
dualisé. Au contraire, dans les composants (transformateur,
alternateur, moteur électrique), c'est la découverte ou plutôt
la position par construction d'un tertium quid qui permet le
progrès de l'organisation; l'invention ajoute un troisième
terme; elle n'est plus une analyse mais une synthèse réelle,
faisant apparaître un terme nouveau.
Quant aux objets techniques individualisés, ils progressent
essentiellement par concrétisation, ce qui n'est ni une ana-
lyse ni une synthèse, mais une saturation des différentes
caractéristiques dans l'organisation de leur réciprocité. Par
exemple, le moteur thermique, après s'être perfectionné
d'abord par analyse, comme un ensemble possédant un cen-
tral (améliorations séparées de la chaudière et du condenseur,
du cylindre, de la distribution et de l'admission par la coulisse
de Stephenson), puis par synthèse (carburateur, allumage
électrique), s'est enfin concrétisé dans son individualité (sys-
tèIIle de Diesel où l'injection temporisée de carburant dans
l'air pur chauffé par la compression remplace à la fois le car-
burateur et la magnéto d'allumage); la concrétisation réunit
et remplace la fonction de l'analyse (central et terminaux) et
celle de la synthèse (tertium quid) en élevant le niveau d'orga-
nisation; l'objet technique individualisé, où les composants
sont pluri-fonctionnels, réunit le mode d'organisation du
réseau et celui du sous-ensemble, ou composant. C'est pour-
quoi l'arc-boutant, tertium qUid, est seulement le second terme
du progrès technique en architecture; il reste à opérer en un
troisième temps la concrétisation de la construction considé-
rée comme réalité individuelle. Au cours de l'évolution, la
structure de l'objet change de catégorie.

êtres Les « machines réflexes» de la


cybernétique sont essentiellement des ensembles de régula-
teurs qui simulent bien les tactismes (avec leurs seuils et leurs
inversions de sens: tortues de Grey Walter) ainsi que les
conditionnements pavloviens. L'homéostat d'Ashby sÏInule
bien la recherche d'équilibres complexes entre l'individu et le
milieu. Quant aux mémoires des machines à information, elles
simulent avant tout la mémoire immédiate. Par contre, ce sont
les processus de développement (incluant la reproduction

164
amplifiante et diversificatrice), les aspects affectivo-émotifs
de la vie et les actes d'invention individuelle, qui apparaissent
comme l'aspect le plus éloigné, chez les êtres vivants, de
l'existence des machines. Ce qui est le plus éloigné de l'objet
technique, c'est la conscience et ce qu'elle recouvre.

(Fin du cours 1968-1969, 1 er semestre)


-.,
VOVS$i!'i'!S hti

(
&th'TfI,NTS J)~
Lt\ ~i~ J)\J xm~Slècl.~
8
i ...... ....,"" ... B ..... SEMESTRE 1968-1

Quatrième partie

L'OBJET TECHNIQUE
,
INDIVIDUALISE
,
ET LES RESEAUX
1. INTRODUCTION

L'objet individualisé est celui qui correspond le plus directe-


ment à la dimension humaine; il n'est pas un réseau, ce qui
veut dire que l'homme n'est pas, par rapport à lui, en situa-
tion existentielle de domination subie. Il est, par ailleurs, plus
grand qu'un simple composant, dominé par la pensée scienti-
fique et manipulé par l'opérateur-constructeur. L'objet indivi-
dualisé n'est ni dominant ni dominé; il se perfectionne en
même temps que le savoir, par échanges entre le savoir et les
techniques. Les inventions qui le perfectionnent ne sont pas
des démarches d'analyse séparatrice, comme dans le cas des
réseaux en situation pré-scientifique; elles ne sont pas non
plus des synthèses, comme celles qui font apparaître le ter-
tium quid constituant les composants en situation post-
scientifique. Ce sont des concrétisations, des condensations
fonctionnelles permettant les synergies.
Plus qu'aucun des deux autres niveaux, celui des objets indi-
vidualisés, fait des répondants de l'être humain, se trouve
chargé d'implications culturelles. La technique s'y développe
en relation d'interaction avec les styles, les significations sym-
boliques; qu'il s'agisse de la maison, de la larnpe ou de la
machine, l'homme se sent impliqué dans ses produits, accom-
pagné par eux dans l'existence, représenté par eux, en société
avec eux, selon l'amitié ou la haine. L'objet individualisé n'est
presque jamais neutre; par là même, il est rarement déter-
miné par la seule fonctionnalité technique. Différentes formes
de résistance, d'attachement, de refus de la fonctionnalité
simple interfèrent avec le développement du savoir technique,
parallèle à celui du savoir scientifique, et contemporain de ce
savoir. Les progrès de la géométrie dans l'Antiquité ont faci-

169
lité le découpage stéréométrique des voussoirs, mais ont pro-
hibé pendant vingt siècles la forme primitive des voûtes
archaïques, très proche de la chaînette: la chaînette est une
courbe qui ne peut se construire aisément avec règle et com-
pas. Il a fallu attendre le début du XVIIIe siècle pour que la
courbe en chaînette soit à nouveau employée de façon cou-
rante pour le profil des voûtes; la technique a attendu le
sa voir pour opérer la concrétisation complète; en même
temps, elle l'a stimulé.
Pour cette étude, il est possible d'adopter la division tripar-
tite de Lafitte, en étudiant les objets techniques individualisés
passifs, puis les objets actifs, enfin ceux qui impliquent un
usage déterrninant de l'information explicite, soit pour tI'aiter
cette information, soit pour stabiliser le fonctionnement.

n. OBJETS TECHNIQUES IN[)IVIDUAUSES t"A.!~~n·~

Chaque objet individualisé travaille et joue sur lui-même


dans le rapport de ses différentes parties. Ce travail, généra-
lement muet et invisible, peut tendre à augmenter l'auto-
corrélation constitutive de l'objet ou au contraire à la détruire.
Même si l'objet est constitué d'une seule venue au moment de
sa fabrication (par coulée de métal, pour un outil ou ustensile;
par coulée de béton prenant en monolithe, pour un socle ou
une construction plus importante), l'unicité globale de la
forme n'impose en aucune manière une solidité (au sens latin
du teI'me) du fonctionnement implicite.
Nul n'ignore les difficultés d'un bon emmanchement des
outils; assez souvent, les manches se rompent, et, sauf lors-
qu'il existe un défaut du bois ou une contrainte locale impré-
vue, la rupture causée par un effort excessif au cours du
travail a lieu près du point où s'effectue le raccOI'd entre fer
et manche. Mais pourquoi les outils ne sont-ils pas coulés ou
forgés d'une seule pièce, sans cette discontinuité entre l'outil
et le manche? Cette dualité pouvait jadis s'expliquer par la
pénurie de métal et par la volonté d'alléger l'outil; la fabrica-
tion d'un manche tubulaire aurait posé de grands problèmes
de réalisation, en l'absence de procédés précis de forage et de
procédés efficaces de soudure longitudinale. De nos jours, et

l 70
depuis plus d'un siècle, ce serait possible. Mais alors l'outil
rompu au point critique devrait être reforgé, brasé, soudé,
opérations longues et délicates, alors qu'un changement de
manche se fait en dix minutes sur le chantier. L'emmanche-
ment est, en une certaine rnesure, un système de sécurité pour
l'outil: il perTIlet la rupture du manche avant celle de l'outil,
sur les outils de travail dont la rupture ne met pas l'utilisa-
teur en danger (pioches, pics ... ). Par contre, cette possibilité
de rupture prévue au point critique n'existe plus nécessaire-
ment sur les outils conçus pour le TIlaximum d'allégement et
de fonctionnalité de toutes leurs formes (piolet); ils sont
conçus comme un tout non dissociable.
En dehors de la fonction de sécurité, qui intéresse la résis-
tance du manche dans toutes ses fibres à la fois, intervient
dans l'emmanchement un aspect plus microphysique, celui du
type de raccord entre fer et manche en fonction des caracté-
ristiques de l'outil (poids, travail par poussée ou par percus-
sion et effet de levier, comme dans l'outil dit pic-pioche de
terrassier), et aussi des caractéristiques du bois du manche.
Un bois tendre et à fibres peu liées entre elles, comme celui
de la plupart des arbres feuillus des régions septentr'ionales,
ou des conifères de ces régions, demande un raccordement
enveloppant et allongé, qui protège contre la dissociation des
fibres et amoindrit aussi les risques de rupture, en une cer-
taine mesure: tel est l'emmanchement de la pelle, et aussi
celui des « balais de bouleau», dans lesquels la douille est sim-
plement constituée par le rassemblement des branchettes
constituant la partie active du balai autour du manche, avec
des liens de serrage qui jouent partiellement le rôle de frette.
Cet emmanchement, pour primitif qu'il soit, est rationnel. De
rnanière générale, l'emmanchement à douille convient bien
pour les efforts exercés selon le sens de l'axe du manche, en
poussant l'outil: c'est celui d'une pelle, d'une bêche, d'une
fourche au moment où on les enfonce dans leur charge; pal'
contre, la douille dans son rapport avec le manche travaille
d'une TIlanière TIloins rationnelle quand on soulève la charge;
enfin, la douille est irrationnelle quand il s'agit d'outils à tirer
ou d'outils à percussion sournis à une force centrifuge notable.
L'emmanchement à douille, en ce cas, est corI'igé tant bien
que mal par l'emploi de pointes ou de vis rattachant la douille
au TIlanche.
L'inverse de la douille est la soie, extrémité pointue par
laquelle l'outil s'enfonce dans le manche. Une telle façon de
l'outil est possible au moyen de procédés pl'imitifs, par simple
forgeage; elle deTIlande peu de métal. Par contre, elle ne

171
convient qu'à la poussée selon l'axe du manche; un effort
créant un couple de torsion convient encore rnoins à la soie
qu'à la douille; il en va de mêrne pour un effort d'arrachement
(outils à tirer), complètement contraire au schéma de ce type
d'emmanchement. L'emmanchement par soie demande des
bois durs et noueux (donc naturellement frettés), comme une
souche de Houx. Les arbustes à croissance lente des contrées
chaudes et sèches conviennent à ce type d'emmanchement.
Réalisé avec un bois à longues fibres individuellement très
résistantes (Frêne, Érable), ruais faiblement liées entre elles,
un emmanchernent à soie doit généralement être complété par'
une frette, un anneau ou une petite douille cerclant l'extré-
mité du manche (limes, ciseaux à bois, bédanes). Si la pous-
sée est considérable (ciseaux à bois), il faut de plus que l'outil
présente à la base de la soie une plaque de butée perpendicu-
laire à l'axe de l'outil, qui est aussi celui du manche; sinon,
le manche peut éclater; la lime ne présente pas cette plaque,
mais elle ne travaille pas essentiellement par poussée, ou tout
au moins pas uniquement par poussée; elle travaille aussi par
pression contre la pièce, et surtout, elle est tenue par les deux
mains, donc à chaque bout, ce qui, en principe et sauf parfOiS
chez l'apprenti ou le profane, ou pour quelques usages de tr'ès
petites limes, élimine le couple de torsion dans le rapport
acier-bois.
Pour les outils à percussion et couple de torsion (pioche,
cognée, herminette), l'ernmanchement doit résister à la force
centrifuge et doit pouvoir transmettre du manche à l'outil des
efforts omnidirectionnels, y compris parfois des efforts rota-
toires, lorsqu'il s'agit de dégager un pic ou une hache profon-
dément engagés. Le collet, rond ou de préférence ovale,
correspond à ce fonctionnement relationnel; il permet l'em-
manchement conique, de loin supérieur à tout usage de vis,
pointes ou coins dans les douilles ou les collets cylindriques.
On peut se demander pourquoi les marteaux sont emmanchés
de manière aussi peu rationnelle; pour qu'un Inarteau soit
solide, il faut doter le manche de crochets et renforts en
formes d'attelles, cloués au manche et traversant l'œillet. Un
emrnanchement conique à collet résoudrait le problème.
Globalement et en général, il existe une rationalité (ou tech-
nicité vraie) des rappor'ts entre rnanche et outil, car il s'agit
d'une résolution de problème de fonctionnernent optirnal;
l'outil, dans son auto-corrélation, se comporte comme une
machine passive; de plus, le choix de telle ou telle solution
peut être influencé par l'état des techniques et la disponibilité
des matériaux: une métallurgie peu développée, se lirnitant au

1 72
--------------------- forgeage du fer pâteux, produit plus volontiers des outils à
soie; mais elle ne peut les généraliser que si le pays produit
des bois durs et noueux, ou s'il est possible de faire appel à
des matières animales compactes oomme le bois de renne. Une
métallurgie plus développée peut produire des douilles et
même des collets; mais il faut que la contrée produise, en ce
qui concerne le collet, des bois de feuillus à longues fibres
droites. Un déterrrlÏnisme venant de l'état des techniques et de
la disponibilité des matières premières interfère donc avec la
rationalité de la résolution du problème (technicité intrin-
sèque) dans le choix relationnel des formes de composants
d'outils, qui est le degré le plus élémentaire (historiquement
et logiquement) des machines passives.

B. moyen

Le fonctionnement interne n'est pas toujours aussi élémen-


taire que celui de la relation entre composants. Déjà, dans
cette relation entre composants, s'amorce un autre jeu plus
profond: un manche trop petit, dans une douille, et surtout
dans un collet, est Inarqué et déprimé par une pression
intense de l'extrémité du collet ou de la douille sur le bois;
l'écrasement des fibres amorce la rupture des fibres superfi-
cielles; ce point faible devient un point de couple maximum,
et c'est là que le manche se rompt; un des principaux avan-
tages de l'emmanchement conique est de faire travailler toutes
les fibres du bois, même en profondeur, au cœur du manohe,
de manière homogène et synergique, grâce à la pression éner-
gique qu'exerce de toutes parts le collet sur le Inanche, si ce
manche a été bien taillé, c'est-à-dire taillé de manière à rece-
voir une pression uniforme de la part du collet sur toute la
surface de contact entre ces deux composants, bois et métal.
Plus généralement, et de manière indépendante de la rela··
tion entre composants, chaque pièce d'outil, de machine-outil
ou de machine, fonctionne élémentairement en elle-Inême de
manière passive (au sens que Lafitte donne à ce mot). La
forme et l'état de surface, ainsi que le mode de production
(coulée, forgeage, laminage), sont d'une grande importance
pour ce fonctionnement, qui rejoint les textures et structures
microphysiques (d'où l'importance de la métallographie dans
l'industrie), l'étirement plastique des cristaux, la relation des
couches moléculaires entre elles. La genèse de l'objet indivi-
dualisé subsiste dans ses capacités fonctionnelles; c'est ce qui

1 73
a fait jadis la supériorité des aciers indiens, dits de Damas,
pour les armes; un mode analogue de fabrication fut employé
pour les aciers de Tolède.
Aux propriétés microphysiques de toutes les couches molé-
culaires et des cristaux s'ajoutent l'interaction entre ces pro-
priétés et le mode de déformation au rnoment où sont subies
les contraintes; cette interaction exige des forInes définies,
telles que le congé, comparable à une voûte. Couffignal a cité,
au Colloque de Royaumont sur le concept d'information dans
les sciences conternporaines, l'exemple d'un treuil qui s'est
rompu au point où le cylindre se réduit à la dimension de
l'axe, parce qu'aucun congé n'avait été ménagé au moment de
la fabrication (forme A); la forme correcte est la forme B,
permettant aux couches superficielles de travailler successi-
vement en compression et en extension, comme une voûte et
une suspension caténaire, lorsque le treuil est en rotation.

On se demande pourquoi certaines pièces de mécanique sont


polies au point de r'éfléchir la lumière comme un miroir (poli
optique) alors que d'autres, dans la même machine, sont à
peine ébarbées. Les pièces polies sont généralement celles qui
sont soumises à des contraintes importantes, à des torsions;
la continuité de la surface permet d'éviter la naissance de
criques et failles qui ensuite s'agrandissent et provoquent la
rupture. On peut avoir une idée de ce processus en manipu-
lant des baguettes de verre; une très minime rayure suffit à
provoquer une faille qui chemine, puis la rupture complète,
quand on exerce une contrainte. La roulette et le diamant des
vitriers ne coupent pas le verre à proprement parler; sim-
pleInent, ils le rayent; en aIIlenant ensuite la rayure au bord
d'une table bien dressée (le bord étant parallèle à la rayure),
on peut provoquer la rupture avec un effort relativerIlent peu
considérable par rapport à ce que serait capable de supporter
le mêrne verre non rayé.
Corrélativement, une attaque de rouille, même légère et
presque ponctuelle, peut provoquer la rupture d'un ressort.
Un trait assez commun de ce fonctionnement microphysique
est la lenteur du processus; le processus est évidemrnent
rendu plus rapide par des contraintes plus iTIlportantes; mais
il peut se produire, au bout de plusieurs mois ou de plusieurs

l li' 4
années, avec des contraintes l'elativement faibles. Une plaque
de veI're l'ayée, mise en porte-à-faux, peut se rompre par l'ef-
fet de son seul poids, au bout d'un jour ou deux.

Il s'agit principalement, mais non uniquement, de la


construction, très paI'ticulièI'ement dans la meSUI'e où elle se
développe selon trois étapes;
1) usage pluri-dimensionnel et pluI'i-fonctionnel du ou des
matériaux.
2) usage unidiInensionnel de la fonctionnalité intrinsèque du
matériau, accompagné de l'usage d'un matéI'iau unique, par
exemple la pierI'e.
3) retour à une synergie fonctionnelle par alliance de maté-
riaux travaillant chacun selon son mode principal de résistance,
par exemple, la pierre en compression et l'acier en extension,
dans la même construction et éventuelleInent dans le même
composant (par exemple la poutre en béton précontraint).

1. L' archaïsme dans la construction

L'archaïsme se caractérise par l'emploi de chacun des maté-


riaux selon plusieurs de ses capacités fonctionnelles. Une
hutte de chevrier, en cuir, est à la fois souple, ce qui permet
de la rouler pour l'emporter, et imperméable. La croisée de
bâtons qui la soutient sert à l'emporter commodément sur
l'épaule. Cette même croisée de bâtons sert à suspendre dans
un sac la nourriture qui doit être soustraite aux animaux.
La pierre aussi bien que le bois ont été employés de manière
syncrétique. Il reste relativement peu de constructions en bois
très anciennes, si l'on excepte les églises en bois debout, les
maisons à colombages, et quelques ouvrages de charpente.
Cependant, les archéologues ont pu reconstituer la disposition
des entablements paléodoriques en bois; le bois a été utilisé,
pour les temples, non seulement en éléIIlents horizontaux,
comme poutres, mais aussi en colonnes. La pierre, comme élé-
ment porteur vertical, remplace le bois, et est plus durable.
Les limites de la pierre apparaissent quand il s'agit d'un tra-
vail en flexion, comme celui d'une poutre entre deux colonnes;
certaines espèces de pierres conviennent mieux que d'autres;
cependant, une rupture risque de se produire, car la pierre
n'a pas, comme le bois, des fibres longitudinales; elle est un

l 75
matériau généralement cristallin, parfois anlOrphe ou
feuilleté. Aussi, le remplacement du bois par la pierre, dans
les édifices du type du temple grec, a conduit au rapproche-
ment des colonnes les unes par rapport aux autres (donc à la
multiplication des organes de soutien), et souvent au double-
ment des éléments horizontaux, ce qui accroît la sécurité. Le
« style» du temple grec n'est pas arbitraire; il résulte techni-
quement des contraintes imposées par l'usage de la pierre au
lieu du bois comme élément travaillant en flexion. La ratio-
nalité que l'on évoque souvent à propos de l'architecture
grecque est partiellement l'effet de la simplicité géométrique
des formes; elle est moins complète si l'on pénètre dans
l'étude du fonctionnement des composants les uns par rap-
port aux autres dans l'édifice complet. La stéréométrie
n'épuise pas toute la rationalité de la construction.
Moins géométriquement, mais aussi rationnellement que
dans le temple grec, la pierre a été utilisée comme élément hori-
zontal dans les dolmens et allées couvertes, de l'âge de la
pierre polie à l'âge du bronze, selon les régions [fig. 115a et bJ.
Ici, l'élément horizontal ne remplace pas une poutre de bois,
et ne l'imite pas non plus; c'est une vaste plaque de pierre
(comme l'indique le nom breton de « dolmen») reposant sur des
éléments porteurs également en pierre, verticaux ou légère-
ment inclinés vers l'intérieur de l'édifice. Le dolmen peut
comporter une seule plaque de couverture, ou plusieurs jux-
taposées (comme à Bagneux près de Saumur, dolmen dit « la
Roche aux fées »). Dans ce dernier dolmen, une des plaques de
couverture est fendue et se trouve soutenue par une pierre ver-
ticale jouant le rôle d'une colonne. Le tumulus de Newgrange,
près de Drogheda, en Irlande, est formé d'un dôme auquel
conduit une allée couverte de même type que celle de Bagneux.
Ces constructions sont stables dans la mesure où le sol résiste
au poids considérable de l'édifice et se trouve assez ferme pour
maintenir la verticalité des pierres constituant les montants
verticaux, enterrés à la base; les blocs étant généraleIIlent à
peu près bruts, on ne peut demander à la surface d'appui des
tables horizontales sur les montants verticaux de maintenir la
verticalité de ces montants, par la constance de l'angle entre
éléments porteurs et élément porté. Il n'est pas absolument
déraisonnable de supposer que les dolmens ont été prinlitive-
ment couverts d'un tumulus de terre servant à les buter et à
combler les jours entre les pierres.
On peut signaler aussi, comme une utilisation des propriétés
syncrétiques de la pierre, la taille ou la disposition des roches
branlantes; une masse monolithique de l'ordre de 500 tonnes

176
peut rester en équilibre sur une table d'appui, située au-des-
sous de son centre de gravité, et assez petite pour qu'un seul
homme arrive à faire osciller légèI'ement la masse monoli-
thique [fig. 116 et I l 7].
Enfin, les assez nombreuses pierres percées (approxiInati-
vement en forme de meule) que l'on rencontre dans les gise-
ments préhistoriques (par exemple aux Eyzies) montrent une
utilisation syncrétique de la pierre; certains archéologues
considèrent ces pierres comme des moyens d'ancrage, le trou
permettant de fixer des lanières.

2. L'époque moyenne

L'époque moyenne est celle où la construction tend vers


l'unité du matériau et vers l'usage de ce matériau selon une
seule de ses dimensions fonctionnelles (par exemple la pierre
pour la résistance à la compression), alors qu'à l'époque
archaïque plusieurs matériaux pouvaient être employés à éga-
lité dans le même édifice, et chacun selon plusieurs dimen-
sions fonctionnelles.
L'architecture grecque classique est à mi-chemin entre la
construction primitive, syncrétique et la construction du
second type; en effet, la construction grecque classique tend
bien vers l'unicité du matériau (la pierre, remplaçant le bois),
mais elle ne tend pas vers l'unifonctionnalité de la pierre
conçue comme matériau devant travailler à la compression;
l'architecture grecque classique a résolu les problèmes rele-
vant de la géométrie et de la stéréométrie, et cela a donné des
édifices d'un style très remarquable. Mais la même architec-
ture, peut-être trop abstraite et trop peu technicienne, n'a pas
résolu le problème architectural majeur de l'unifonctionnalité
de la pierre pour les grandes portées. Cette solution, c'est la
voûte et le système des voûtes.
La voûte a existé avant l'Antiquité classique; mais ce sont
les Romains qui l'ont fait sortir de dessous terre pour en faire
un élément de construction dans les monuments ou les
ouvrages d'art. Les ROlllains ont trouvé, empiriquement ou
théoriquement, une lllanière de construire en voûtes juxtapo-
sées ou superposées, au-dessus de la surface du sol, éven-
tuellement sur de hauts piliers (aqueducs); ils ont su aussi
élever des coupoles aériennes, sans le secours d'une couche de
terre enveloppant ces coupoles et les pressant de toutes parts.
Ils ont aussi conservé les voûtes souterraines, tombeaux et
égouts, et les ont perfectionnés. La Oloaca maxima de Rome
est faite d'un triple rang de voussoirs.

l rI' 7
La pierre est un excellent matériau pour la construction sou-
terraine; travaillant en cornpression, elle peut résister à des
pressions considéI'ables; de plus, elle résiste à la putréfac-
tion, augmentée par l'humidité du sol. La voûte paraît bien
avoir été, à l'origine, un élérnent de construction souterraine,
soit sous forme de galerie, tunnel, égout, passage, soit sous
fOI'me de salle en coupole. Sous ter're, une voûte peut être
construite sommairement, par exemple sans aucune taille des
voussoirs et uniquement au moyen de pierres disposées en
encorbellement. La terre, pressant la voûte de toutes parts,
constitue une infinité d'organes de butée qui la stabilisent; il
Y a réciprocité d'action entI'e la voûte et la terre qui l'entoure;
la voûte retient la terI'e, mais la terre maintient la voûte. Les
tombeaux étrusques, de forme conique ou construits au flanc
d'une montagne et n'ayant qu'une entrée souterraine [fig. 118
à 122], montrent cet usage de la voûte souterraine maintenue
par la terre qui la surmonte; on peut rapprocher la technique
de ces constructions de celle des galeries de Tirynthe, et aussi,
en une certaine mesure, de celle du trésor des Atrides
[fig. 123 à 126]. Les Étrusques, par ailleuI's, savaient
construire des égouts et des canaux de drainage; c'est grâce
à cet art du travail souterrain pour le passage des eaux que
l'Étrurie de l'Antiquité était une contrée fertile.
Les Grecs savaient construire des voûtes, mais ils ne les
employaient guère comme élément architectural visible, au-
dessus du niveau du sol. Ce qui est caractéristique du travail
architectural des Romains, c'est l'usage de la voûte entière-
ment dégagée du sol, portée au besoin sur des piliers CAqua
Olaudia); plusieurs étages de voûtes peuvent être construits
les uns sur les autres (deux pour l'aqueduc de Ségovie, trois
pour le pont du Gard). Le Colisée de Rome est également
constitué de plusieurs étages de voûtes. En principe, la super-
position de plusieurs étages de voûtes n'offre pas de difficulté
majeure. Le vrai problème de la voûte aérienne (par OPPosi-
tion à la voûte souterraine), c'est celui de la butée, des culées
terminales. Quand les voûtes constituent une série rectiligne,
comme un aqueduc, chaque voûte est épaulée par la suivante.
Mais il faut bien une fin; si la fin et le commencement de
l'aqueduc sont constitués par des rocs robustes, l'aqueduc est
en équilibre tant que ses voûtes sont intactes; il fonctionne
comme un système de transfert de forces entre ses deux
extrémités. Pour les voûtes des ponts et les murs de barrages-
voûtes, le problème des butées terminales (culées) est cri-
tique. C'est essentiellement de la stabilité des extrémités que
vient la stabilité de l'ensemble du pont, qui peut d'ailleurs

178
affecter la forme générale d'une longue voûte en arc surbaissé
(pont en dos-d'âne) soutenue par des arcades reposant sur
les piles du pont; dans ce cas, rnême si l'une des arcades repo-
sant sur les piles était détruite, le tablier pourrait rester
intact, car il constitue par lui-même une voûte.
Les puits bâtis, les citernes bâties, peuvent êtr>e considérés
comme des voûtes; un puits circulaire peut être considéré
comme deux voûtes en plein cintre opposées et se faisant équi-
libre. Une disposition compar>able à celle du puits est généra-
lement conservée, avec des variantes, pour les ouvrages
souterrains soumis à de fortes pressions de la part des ter-
rains environnants (égouts, certains tunnels).
Dans l'architecture, la voûte a pu devenir unique, se déga-
ger de l'enchaînement caractéristique d'un aqueduc, soit en évo-
luant vers la coupole par l'intermédiaire de la voûte d'arêtes,
soit en évoluant vers le système gothique à nef centrale et mul-
tiples organes de butée. C'est l'origine de deux styles.

Cependant, ni le style byzantin, développant les possibilités


de la coupole, ni le style roman, puis gothique (qu'il faut voir
en continuité plus qu'en opposition, comme développement de
la voûte en nef allongée avec organes de butée) ne représentent
une rationalisation absolue et complète de la voûte aérienne iso-
lée. Pour que la coupole soit auto-suffisante, il faudrait qu'elle
soit cerclée à la base; généralement, elle est seulement butée
par les contreforts d'un tambour, ou intégrée à l'équilibre géné-
ral d'un édifice comportant des organes de butée, et supportée
par murailles et colonnes selon le système de la coupole sur pen-
dentifs ou de la coupole dite « coupole suspendue». Si elle est
monolithique (béton) et légère (grâce à sa minceur), la coupole
exerce sur l'édifice qui la supporte une poussée relativement
réduite. Pourtant, sans cerclage, c'est-à-diI'e sans élément
travaillant en extension, la coupole aérienne n'est pas auto-
suffisante, alors qu'une coupole souterraine, pressée par la
terre qui l'entoure, est auto-suffisante dans le système qu'elle
constitue avec la terre qui l'entoure. Le développement de la
voûte aérienne en ber'ceau, sous les formes romane et gothique
avec organes de butée, n'aboutit pas non plus à un ensemble
individualisé auto-suffisant; des fOI'ces latérales s'exercent
dans le sol, qui sert d'organe dernier de butée, comme pour une
immense voûte en plein cintre qui serait l'enveloppe géomé-
trique et la tr'aduction mécanique de l'ensemble de l'édifice.
L'autosuffisance ne serait atteinte que si les Illurs extrêmes
étaient liés entre eux par une couche de matériaux travaillant
en extension, par exemple des tiges d'acier. Construite sur un

l 79
lit d'argile, une cathédrale gothique s'effondrerait, si elle ne
comportait pas dans ses fondations des matériaux travaillant
en extension.

3. Études de Jacques Bernoulli sur la courbe


nommée chaÎnette

Les études de Jacques Bernoulli sur la courbe nommée chaî-


nette ont permis de rationaliser la forme des voûtes, particu-
lièrement pour les arcs surbaissés. L'Encyclopédie de Diderot
et d'Alembert indique un procédé de taille des voussoirs qui
applique les propriétés de la chaînette: cette «courbe méca-
nique» l'emporte sur les «courbes géométriques» qui lui
étaient jadis préférées, en particulier dans l'arc surbaissé en
anse de panier, constitué d'arcs de cercle. Les études sur la
chaînette, courbe exprimant un état d'équilibre mécanique,
ont permis surtout de concevoir le retournement de la voûte,
sa localisation au-dessus de l'élément porté, et sa réalisation
au moyen d'un matériau travaillant purement en extension
(câbles d'acier), en particulier dans les ponts suspendus
[fig. 129, 130, 131]. Cette troisième étape de la construction
est marquée par la découverte de la synergie, dans le même
ouvrage et souvent dans le même composant, des matériaux
spécialisés dans la résistance à la compression et des maté-
riaux dont le rôle est seulement de travailler en extension.
Les ouvrages métalliques en profilés, reprenant les formes
et les principes des charpentes en bois avec des caracté-
ristiques meilleures et des éléments plus faciles à assembler,
réalisent déjà, malgré l'apparente homogénéité de forme
(poutres, arches), la dualité fonctionnelle et la synergie des
deux fonctions essentielles. Les ponts, construits en fonte, ne
diffèrent pas essentiellement des ponts de pierre; par contre,
les ponts de fer et ensuite les ponts en acier réalisent cette
dualité et cette synergie de fonctions. Mais de tous les
ouvrages employant le principe de la voûte, ce sont les ponts
suspendus qui développent le plus complètement les possibili-
tés géométriques et mécaniques de la voûte en arc surbaissé.
Les plus grands ponts contemporains sont construits d'après
ce principe, qui s'applique aussi à la suspension à hauteur
constante des barres conductrices au-dessus des voies de che-
min de fer électriques (suspension caténaire). Si l'on ajoute à
cet usage celui du béton précontraint dans les constructions
courantes, on trouve les deux principaux aspects de la syner-
gie fonctionnelle actuellement réalisée en matière de construc-
tion considérée comme exemple de machine passive.

180
La construction s'est d'ailleurs diversifiée, et c'est dans les
réalisations déliées d'entraves culturelles (secteur industriel)
que les meilleures synergies se manifestent. Les pylônes en
béton armé précontraint pour les lignes d'énergie électrique
sont d'un usage courant. Cette même fonction, pour les
grandes lignes à haute tension (où il y a avantage à ne pas
rnultiplier les isolateurs), est généralement accomplie par des
pylônes entièrement métalliques en cornière d'acier réalisant
une remarquable correspondance de la géométrie du matériau
et de la mécanique de la fonction.
Les pylônes très élevés, utilisés cornme supports d'antennes,
pourraient être construits à la manière de la tour Eiffel, qui
ernploie le système de la voûte, non strictement nécessaire en
construction métallique; la tour Eiffel marque, à la partie infé-
rieure, une prédominance de la construction en voûte métal-
lique, tant par la courbure des piliers que par l'existence de
véritables arches faisant la jonction entre les piliers. Mais la
tour Eiffel est un monument, construit comme manifestation
de la puissance de l'architecture métallique. C'est à la partie
supérieure seulement qu'elle tend vers la structure propre-
ment dite du pylône, les cornières d'angle devenant presque
rectilignes. De cette manière, elle comporte relativement peu
d'éléments travaillant de façon constante en extension. Au
contraire, dans la construction purement technique des
pylônes (comme support d'antennes ou comme antennes), il
est généralement fait appel à une dichotomie des fonctions: le
pylône est composé d'éléments rectilignes minces, travaillant
en compression, comme une haute poutre verticale; autour
du pylône, plusieurs étages de haubans munis de tendeurs
viennent s'ancrer dans le sol, comme les câbles des ponts
suspendus. De cette manière, le pylône peut, si besoin est,
reposer sur un isolateur unique travaillant uniquement en
compression; ce sont les haubans, travaillant en extension,
qui assurent l'équilibre. Ces haubans peuvent être électrique-
ment interrompus par des isolateurs placés aux distances qui
conviennent pour éviter les résonances électriques, en fonc-
tion de la fréquence d'émission. Ce principe de construction
existait déjà dans la marine, pour renforcer les grands mâts
par l'usage de haubans.
Ce principe de synergie a-t-il réellement pénétré dans les
techniques de construction courante? Il Y a effectivement
pénétré de manière partielle, avec le béton armé et les sys-
tèmes de précontrainte. Généralenlent, toutefois, et sauf en
quelques réalisations comme Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp
(par Le Corbusier) ou le dôme du CNI'!\ la synergie existe seu-

181
lement pour quelques-uns des éléments constituants, par
exemple pour des poutres servant d'éléments porteurs, ou
pour une structure de profilés porteurs. Mais elle n'existe pas
généralement pour l'ensernble des élérIlents de l'édifice: une
structure en béton armé ou en métal soutient les murs-
rideaux, les cloisons, les plafonds et planchers qui, eux, sont
seulement portés et n'interviennent pas dans le fonctionne-
ment positif de l'édifice; ils le chargent seulement. Dans ces
conditions, il est malaisé de déclarer sans réserve que les
constructions sont des «machines passives»; elles ne sont pas
toutes au même degré des objets techniques individualisés.
Peut-être serait-il possible, pour savoir en quelle mesure une
construction est une «machine passive» plus ou moins par-
faite, de faire intervenir, en plus du critère de fonctionnalité
et de synergie des différents éléments, celui de la réversibilité
temporelle du montage et du démontage. Certains édifices
contemporains sont conçus pour pouvoir être agrandis, pro-
longés sans discontinuité (couvent dominicain construit près
de L'Arbresle par Le Corbusier); mais très rares sont les édi-
fices qui pourraient être démontés sans destruction; en ce
sens, la machine passive est surtout une machine irréversi-
blement constituée d'éléments qui «font prise» et adhèrent les
uns aux autres; le caractère immobilier de l'immeuble réside
surtout dans l'irréversibilité de sa genèse; si les constructions
devenaient déplaçables et démontables, elles auraient les prin-
cipaux caractères des machines actives, qui sont ouvertes,
admettent des réparations, des échanges de pièces. Le princi-
pal postulat de l'architecture est l'immobilité de ses produits,
impliquant l'irréversibilité de la genèse, donc aussi l'irréver-
sibilité de la dégradation dans le temps, l'impossibilité d'une
récupération totale et d'un transfert. Mais, en ce sens, l'archi-
tecture intègre et propage une barrière culturelle (distinction
du foncier et du mobilier) qu'un approfondissement technolo-
gique peut amener à révoquer. La machine passive, en se
développant, tend vers la machine active, et la machine active
vers la machine réflexe.
Pour approfondir' l'étude technologique de la construction, il
serait nécessaire d'établir une distinction entr'e la méthode de
construction et la rationalité, ou auto-corrélation complète, de
l'édifice pensé comme un système. Les voûtes priInitives
(Tirynthe, Mycènes, tombeaux étrusques) sont en général plus
grossièrement assemblées que les voûtes romaines; la
llléthode de construction, en particulier la taille des voussoirs,
était plus primitive, et, au lieu d'un assemblage de voussoirs
bien taillés, parfaitement géométriques, on rencontre souvent

182
une construction en encorbellement (dite injustement fausse
voûte) ou un assemblage de gros blocs constituant des vous-
soirs imparfaits; cependant, la forme de ces voûtes se rap-
proche plus de la chaînette que le plein cintre ou l'anse de
panier; l'édifice complet, en tant qu'unité, est donc assez par-
fait, malgI'é l'imperfection des méthodes de taille de la pierre;
les Romains ont perfectionné avant tout les méthodes de
construction (taille des pierres et emploi du béton).

4. Remarques sur l'emploi de la voûte en architecture:


style et technique

Les emplois les plus archaïques de la voûte ne sont pas les


moins rationnels. Pour une voûte devant résister à des forces
verticales toutes égales et parallèles (cas de la terre recou-
vrant une voûte ou une coupole), la forme parfaite est celle
de la chaînette (forme d'équilibre d'un fil homogène et inex-
tensible, soumis à l'action de la pesanteur). La formule mathé-
matique de cette courbe a été connue tardivement; Galilée
l'assimilait à la paI'abole (ce qui est une bonne approxima-
tion, parfaitement suffisante pour la construction). Joachim
Junge (1669) a montré la différence entre la chaînette et la
parabole; puis Jacques Bernoulli (1691) a mathématiquement
rendu raison de la différence que Junge avait expérimentale-
ment découverte et exposée dans sa Géométrie empirique, et
a fait connaître la véritable forme de la chaînette.
Pourtant, on constate que des voûtes très anciennes et de
construction primitive se rapprochent plus de la chaînette
que les voûtes romaines en plein cintre ou en anse de panier,
obtenues avec la règle et le compas; les voûtes elliptiques
s'éloignent aussi assez sensiblement du tracé de la chaînette.
Pourquoi la voûte, en devenant aérienne, a-t-elle abandonné les
formes primitivement employées dans les tombes rupestres de
la vallée du Nil, dans certains tombeaux étrusques, ou dans des
bâtiments de l'époque préhellénique? À Thermes, en Étolie, des
tracés en chaînette ont été employés pour le plan de bâtiments
préhelléniques. L'arc gothique se rapproche de la chaînette,
mais de manière approximative; c'est seulement à partir du
XVIIIe siècle que la courbe en chaînette a été systématiquement
employée en construction, pour certains ouvrages d'art
(voûtes du canal Saint-Martin; calotte intermédiaire de la lan-
terne du Panthéon à Paris), et assez généralement dans les tun-
nels devant résister à une forte pression du sol.
La géométrie architecturale des tracés simples s'éloigne donc
assez sensiblement de la Inécanique de l'équilibre des voûtes,

183
depuis l'époque romaine jusqu'au XVIIIe siècle; peut-être faut-
il voir là l'effet d'une préférence pour les courbes dont la for-
mule était géométriquement connue, et un refus de la seule
courbe techniquement parfaite, rnais ne pouvant être obtenue,
avant Bernoulli, que par un procédé mécanique (tension équi-
librée d'une chaînette), donc partiellement empirique. Peut-
êtl'e faut-il tenir compte aussi du fait que la chaînette ne peut
se l'accorder aux pieds-droits qui la supportent par une tI'an-
sition continue. L'effet perceptif de discontinuité n'est pas
désagréable quand la voûte repose directement sur le sol;
lorsque la voûte est supportée par des pieds-droits, le besoin
architectural (esthétique mais non technique) d'une transi-
tion continue entre la courbe de la voûte et les éléments rec-
tilignes qui la soutiennent a poussé à remplacer la voûte en
chaînette par des voûtes techniquement moins parfaites
(ellipse, plein cintre, anse de panier) mais dont les retornbées
se raccordent de manière continue aux pieds-droits.
La voûte aérienne en chaînette semble avoir été employée par
les Égyptiens, en particulier pour la construction des greniers
à blé [fig. 122 bis]. Si ce tracé ne s'est pas généralisé, c'est donc
pour des raisons architecturales et culturelles (géométrisation
simple des formes) plutôt que pour des raisons techniques, sauf
dans le cas des voûtes à charge non uniforme.
Une étude archéologique des constructions voûtées est déli-
cate. On doit cependant se demander s'il n'y aurait pas une
double oI'igine de la voûte, l'une pour les constructions sou-
terraines, l'autre pour les constructions aériennes légères,
à laquelle se rattacheraient les greniers à blé de l'Égypte
ancienne. Une poterie ancienne conservée au British Museum
reproduit une hutte arrondie de l'Italie primitive (habitation
dite pélasgique); cette hutte est couverte d'un toit en cou-
pole, vraisemblablement fait de matériaux légers (chaume,
feuillages) maintenus par des branchages qui le coiffent; la
tente de chevrier représentée sur une miniature du Virgile du
Vatican, probablement faite de cuir maintenu par un faisceau
de bâtons, est d'une technique analogue. Enfin et surtout, les
tentes assyriennes anciennes étaient de véritables construc-
tions légères, employant une armature interne en bois lnain-
tenue par des barres fourchues, ce qui donne à l'ensemble la
forme d'un arc ogival trilobe. Ces tentes pouvaient être por-
tatives (usage militaire), mais elles pouvaient aussi être dres-
sées sur les terrasses. De rnanière plus primitive encore, le
mode de construction en cône a permis aux habitants de la
grande plaine qu'arrosent le Tigre et l'Euphrate d'utiliser les
matériaux locaux; selon Strabon, « à cause de la l'areté du bois

188
de charpente, on construit avec des poutres et des piliers de
palmier. On entrelace ces piliers avec des cordelettes de jonc
et on y applique des couleurs. On enduit les portes d'asphalte.
Celles-ci sont hautes, et toutes les maisons ont le mêrne sorn-
met en cône, vu l'absence de bois de construction, car la
contrée est nue; il n'y a en grande partie que des arbustes,
abstraction faite du palmier. Ce dernier est très abondant dans
la Babylonie». Selon Ménard et Sauvageot (Vie privée des
Anciens -l'habitation, p. 35), les plantes du marais servaient
à faire des faisceaux courbés et liés ensemble au sommet, en
manière d'arche; le bitume permettait de faire un ciment mêlé
de chaux, et dont on alternait les couches avec des lits de jonc
ou de feuilles de palmier. « Que ce soit pour cette raison (le
manque de pierres de carrière et de bois de charpente) ou
pour une autre, les Assyriens passent pour' être le peuple qui
a le plus anciennement employé la voûte, et la coupole paraît
avoir été adoptée dans les vastes palais des rois d'Assyrie. »
Pour une voûte aérienne homogène qui a seulement à se sou-
tenir elle-même, la forme la plus parfaite est celle de la chaî-
nette; or, cette forme ne diffère pas beaucoup de celle qu'on
obtient en courbant en arche des tiges de bois souples, IIlain-
tenues de l'intérieur par un montant vertical et deux appuis
presque horizontaux, comme dans la tente assyrienne. Cette
armature constitue une triangulation à deux degrés (les extré-
mités du montant et des appuis sont fourchues, ce qui accroît
la rigidité). Si la construction devient circulaire, le montant et
les appuis ne sont plus nécessaires après séchage de la couche
de revêtement ; on arrive ainsi à la coupole ogivale, proche de
la forme de la chaînette, par la prolongation d'une technique
fondée sur un emploi synergique de matériaux qui, chacun par
lui-même (boiS souple, bitume, feuilles de palmier, joncs,
argile), seraient insuffisants pour réaliser cette forme.
C'est encore la même forme de chaînette qui convient à une
voûte souterraine unifornlément chargée en tous ses points
par des forces verticales toutes égales, comme celles qu'exerce
la terre sur un tumulus.
Par contre, si les forces verticales supportées par les diffé-
rents points de la voûte ne sont plus toutes égales, la courbe
en chaînette n'est plus la forIne idéale d'équilibre; ainsi
s'explique peut-être l'emploi, pour les ponts ou les arcades
des aqueducs, de forInes qui s'éloignent de celle de la chaî-
nette, parfaite pour le grenier à blé, la coupole ou le tumulus.
Cette remarque technique corrige ce qui a été dit au sujet du
géométrisme des constructions rornaines, qui a produit des
formes plus surbaissées que celle de la chaînette.

l 89
5. Formes techniques et formes naturelles

L'étude de la construction permet d'esquisser un rappro-


chement entre les techniques humaines et les activités des
autres espèces; ensuite, l'étude de la fonctionnalité conduit
de la technologie humaine ou animale à une organologie géné-
rale (formes, structures, fonctions).
À un premier' niveau, il est possible de comparer les
constructions humaines et les constructions aniInales. Parti-
culièrement, l'utilisation de la voûte apparaît nettement dans
les tepmitières, par exelnple chez Bellicositermes nataJensis,
espèce étudiée par P.P. Grassé; les piliers ou parois de la voûte
sont construits indépendamment par deux groupes d'ouvriers,
et les deux parties de la voûte, en s'élevant et en s'incupvant,
se rejoignent; ces piliers, qui sont des ouvrages très régulieps,
semblent faits au tour, bien qu'ils soient modelés pal' des
ouvriers aveugles; une telle construction, dit Viaud (Les Ins-
tincts, p. 80), suppose une exécution en coordination. Cer-
taines fourmilières sont également construites selon la forme
générale d'un dôme, par une multitude d'individus. À ce dôme,
dont la convexité est tournée vers le haut, correspond un
creusement symétrique du sol donnant à la fourmilière ses
assises souterraines. La forme générale de l'espace ainsi amé-
nagé par les fourmis se rapproche de celle d'un œuf dont l'axe
serait vertical; bien que les matériaux soient légers (brin-
dilles, aiguilles de pin), l'édifice résiste bien aux intempéries,
pluie battante ou couche de neige brusquement survenue. Chez
les Abeilles, on trouve la construction de rayons verticaux (ou
« couteaux») qui s'accroissent en affectant la forme générale
d'une chaînette dont la convexité est tournée vers le bas
(études de Bchaller); l'insertion d'un obstacle forrnant bap-
rage partiel (expérience de Darchen, 1956) rompt provisoi-
rement l'unité de la courbe, mais l'obstacle est contourné par
plusieurs lobes également en forme de chaînette; or, il s'agit
ici de rayons suspendus; leur forme correspond à un bon état
d'équilibre et de répartition des tensions. La Guêpe carton-
nière de nos régions construit un nid protégé par des enve-
loppes minces en forme de chaînette, percées d'un trou à la
partie inférieure.
À un second niveau, il est possible de comparep les formes
précédentes, résultant du travail de construction humain ou
animal, avec les formes de protection du germe (œufs des
Oiseaux, certaines graines comme le gland) ou même avec des
fopmes végétales correspondant à la dormance (bourgeons pen-
dant l'hiver). Les formes en voûte ou en coque correspondent

191
soit à la relative individualisation d'un nouvel être vivant (sac
amniotique dans la gestation chez les Mammifères; graines;
bourgeonnement) à partir de l'être-parent, soit à sa protection
(œufs des Oiseaux), et généraleIIlent aux deux aspects fonc~
tionnels pris ensemble.
Enfin, à un troisième niveau, la forme est un principe fonc~
tionnel et structural à la fois; une certaine forme permet un
type défini de genèse et de développement, soit d'un organe,
soit de tout l'être vivant, et définit ses modalités relation~
nelles. Le mode de construction, la Bildung des Vertébrés est
distincte de celle des Arthropodes; les Arthropodes sont pro-
tégés par un exosquelette, tandis que les Vertébrés sont
construits autour d'un endosquelette; les muscles main-
tiennent les segments osseux selon ceI'tains schèmes (tonus,
posture); ces deux modes d'organisation impliquent des rap-
ports définis avec le milieu, et également des Inodes définis de
croissance (continue ou avec mues et refonte de l'organisa-
tion). On doit noter cependant que quelque chose du mode
d'organisation des animaux à exosquelette se retrouve dans la
structure du système osseux des vertébrés, particulièrement
avec le développement du système nerveux central, protégé
par les vertèbres et par la voûte crânienne. Corrélativement,
les éléments constituants du système nerveux central sont
mis en place très tôt au cours du développement de l'individu.
En ce sens, les êtres vivants produisent des machines pas-
sives, ayant surtout un rôle de protection et d'appui (nid,
repaire), et constituant un entourage étroit de l'organisme au
sein d'un milieu plus vaste. Ils comportent aussi dans leur
structure et leur développement, en vertu de leur fonnule
héréditaire, spécifique, ceI'taines fonctions comparables à celle
d'une construction. Cela ne signifie pas que les êtres vivants
soient des machines passives; mais les fonctions de protection
(œuf, graine, exosquelette) constituent une forIne de résis-
tance et d'isolement par rapport au milieu particulièrernent
nécessaire dans la première étape de la vie (enveloppe,
graine, nid, œuf) et qui peut être conservée comme plan
d'organisation (exosquelette, membranes chitineuses) pour
tout l'être vivant (Arthropodes) ou pour une partie de celui~
ci (système nerveux central des Vertébrés). Le nid, pour
l'ensemble, et l'œuf, pour chacun des individus, sont deux
structures, l'une construite par l'être vivant, l'autre produite
par lui, qui sont analogues et se complètent.

CO.DC'lu.Si,()Jl, on peut dire que, dans les rnachines passives,

c'est l'aspect de résistance et d'auto-corrélation tendant à la

1 9 2
stabilité qui l'emporte sur les autres types de fonctionnement
interne. L'étude des machines passives se résume dans l'exa-
rnen de ce qui fait leur solidité et dans les critères de leur
stabilité. Pour les machines passives produites par les tech-
niques, et en particulier' pour les constructions, le progrès ne
consiste pas seulernent à augIIlenter la solidité globale et ini-
tiale, mais à passer d'un équilibre ID.étastable à un équilibre
stable. Aussi parfaite que soit la courbe d'une voûte, elle reste
un système métastable tant qu'elle travaille en compression,
c'est-à-dire tant qu'elle a sa convexité tournée vers le haut;
dès que cet équilibre, parfait mais métastable, est rompu par'
une déformation assez accentuée, l'ensemble s'effondre, parce
qu'il représente dans sa forme initiale le plus haut niveau
d'énergie du systèrIle. Au contraire, pour une voûte suspen-
due, inversée, comme celle que constituent les câbles d'un
pont suspendu, le plus bas niveau d'énergie potentielle du sys-
tème est celui qui réalise la forme initiale parfaite; si une
cause quelconque (inégalité de la charge au passage d'un véhi-
cule, vent) rnodifie accidentellement cette forme, cette modi-
fication apporte un plus haut niveau d'éner'gie que celui de
l'équilibre initial; aussi, le système tend de lui-même à se
rééquilibrer, après cessation de la perturbation, par des oscil-
lations progressivenlent amorties tendant vers le plus bas
niveau d'énergie potentielle, selon la loi générale de dégrada-
tion de l'énergie; cela explique qu'un pont suspendu puisse
être considérablement allégé par rapport à un pont à arche
inférieure, et aussi pal' rapport à un pont à arche supérieure
rigide; il n'est plus nécessaire de produire par l'épaisseur du
tablier un systèlne rigide s'opposant à la rupture de la méta-
stabilité. Sur ce point et à partir de là, les constructions tech-
niques peuvent s'éloigner des structures naturelles, car,
généralement, les structures naturelles de protection ou de
soutien, soumises à des contraintes, constituent des systèmes
nlétastables dont la transformation, après rupture, est irré-
versible. La métastabilité, inlpliquant irréversibilité des trans-
forrnations, est un des aspects les plus fondamentaux de la
nature et surtout des êtres vivants. L'étude des machines pas-
sives repose en définitive sur celle de leurs transformations,
réversibles ou irréversibles, qu'il s'agisse de la formule
d'organisation des êtres vivants ou des structures que pro-
duisent ou construisent ces êtres viva,nts.

l 9 3
1

j
j
j
j
j
T j
J
j
j
j
J
J
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
J
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
j
J
j
j
J
Cifli.ieJET7E.
pif> ~A SOl.E.

..... .... .- ....... .


-

... .,..- . . . . . , ..•. ---.-- ... ------.... --.. --- 0'


COM

"
.
.
,
..
...

...
..

. "" .
m. OBJETS TECHNIQUES IN[~IVIDUAUSES ACTIFS

Ce degré est essentiellement celui des ustensiles, caractéri-


sés par le fait qu'ils possèdent une relative autonomie de fonc-
tionnement par rapport à l'utilisateur, qui peut être distinct de
l'opérateur. Un esclave peut, chaque soir, garnir et allumer la
lampe qui éclaire le maître.
Exemple des lampes à combustion, et particulièrement des
lampes à huile. La lampe à combustion, en matière d'éclai-
rage, est le premier ustensile proprement dit; en effet, une
torche demande généralement à être tenue en main, car, selon
le vent et son degré d'imprégnation en matières résineuses ou
grasses, elle brûle plus ou moins vite; le réglage de la com-
bustion s'obtient par inclinaison variable de la torche par rap-
port à la direction de la flamme, verticale dans l'air calme; la
torche est donc surtout un éclairage mobile, qui résiste bien
au vent; c'est aussi un éclairage d'extérieur, principalement,
car il est malaisé d'éviter une combustion incomplète, donc de
le. umée. Cette nécessité de la présence d'un opérateur a fait
de la torche un éclairage d'apparat, pour cortèges ou ban-
quets, dans la majorité des cas. Il existe cependant des usages
statiques de la torche, placée dans une torchère [fig. 136], et
on peut rapprocher de la torche l'eIIlploi d'une pomme de pin
brûlant sur un plateau (dans l'Antiquité classique) ou du
simple tison fixé sous le manteau de la cheminée; cet usage a
subsisté dans certains villages jusqu'au siècle dernier, en
France. Dans le patois du Massif central (région de Brioude),
le IIlot «tesa il désigne la résine; dans les montagnes des
Pyrénées, une «tèse» est une torche de bois résineux, ou plu-
tôt un fragment de racine de pin utilisé pour l'éclairage; ce
mot vient peut-être du latin taeda, signifiant le pin, la branche
de pin, la torche, le flambeau.
Selon la culture et aussi selon la technique, l'éclairage par
torche, qui est sans doute un des plus anciens, s'est divisé: le
flambeau est devenu très noble et solennel (flambeaux de
l'hymen, courses aux flambeaux); il a été élevé au rang de
symbole de la vie (<< Et quasi cursores lampada vitae tradunt il,
dit Lucrèce). Le flambeau olynlpique, antique ou contempo-
rain, atteste cet aspect. Mais par ailleurs l'éclairage au moyen
d'une tèse est considéré comme le plus misérable qui soit,

197
dans les campagnes, et est souvent pris comme une marque
de la pauvreté des ancêtres.

Les conditions d'usage du flambeau ou de la simple tèse sont


moins indépendantes de l'environnement que celles d'une véri-
table lampe, non seulement parce qu'il faut surveiller et régler
la torche, mais aussi à cause de la fumée à peu près inévita-
blement dégagée, nécessitant la localisation sous le rnanteau
de la cheminée, et enfin à cause de la progression du feu tout
au long de la torche ou tèse, jusqu'au support, qui doit être
ininflammable.
La larnpe au contraire est un véritable ustensile en ce qu'elle
est fonctionnellement isolée de son opérateur et du milieu;
eUe ne fume pas, et peut donc être placée n'importe où dans
une habitation; elle peut aussi être posée sur un meuble en
bois, parce que le lieu de combustion est fixe, isolé du support,
auquel il ne se communique pas; le corps ou le pied de la
lampe jouent un rôle d'isolement du feu par rapport au sup-
port. La technologie de la lampe implique l'étude des rapports
entre la lampe et le milieu, humain et matériel, dans lequel
elle fonctionne. En prolongeant l'étude à partir de ce point de
vue, on peut comprendre la genèse de la lanterne, antique ou
actuelle, et celle de la lampe de Davy [fig. 148], qui est en fait
une lanterne. La lanterne est un milieu artificiel lirnité qui
s'interpose entre la lampe et le milieu extérieur général. Cette
limite peut avoir pour fonction de protéger la lampe contre les
perturbations du milieu extérieur (coups de vent, pluie), en
laissant passer l'air au moyen de trous ou chicanes rompant
les coups de vent, et la lumière au moyen de plaques translu-
cides ou transparentes (corne amincie, toile huilée, verre).
Mais la lanterne est un système réversible, car le rIlilieu se
trouve également protégé; la lampe, maintenue ainsi à dis-
tance des corps inflammables, est beaucoup moins dange-
reuse, sur'tout si la lanterne est construite en matériaux
incombustibles. Un bon exemple de cette réversibilité de l'iso-
lement est celui que fournit la lanterne dite «larnpe-tempête » :
elle est conçue pour résister à la pluie et à de fortes rafales
de vent, grâce à un équilibrage judicieux des pressions d'air
autour de la flamIne et dans le réservoir, communiquant avec
la cheminée par deux tubes; mais elle est aussi l'une des lan-
ternes offrant la meilleure sécurité contre l'incendie; renver-
sée, elle s'éteint généralement, car la mèche est noyée par le
pétrole du réservoir. Enfin, la lanterne mise au point par
Davy pour les mines à grisou utilise une toile métallique à
mailles serrées, qui laisse passer l'air mais empêche la pro-

l 98
pagation de l'onde explosive naissante. Comme la toile métal-
lique gêne le passage de la lumière, la lanterne de Davy a été
améliorée par l'adjonction d'un verre au niveau de la flamme,
le grillage étant seulement conservé au-dessus et au-dessous
du verre; la structure générale se rapproche alors de celle
d'une lanterne telnpête dont l'échange d'air avec le milieu
extérieur se ferait à travers des toiles métalliques.
L'étude du rapport entre la lampe et le milieu ne se limite pas
à la fonction d'isolement par rapport au milieu extérieur, grâce
à un milieu intermédiaire protégeant et protégé, qui constitue
la lanterne. L'isolement peut se doubler d'une adaptation en
hauteur et nombre (candélabres l'églables, luminaires à plu-
sieurs branches, établissant la continuité entre l'ameublement
et la lampe), ou d'une disposition spéciale comme celle des
veilleuses antiques à huile, projetant leul' lumière vers le pla-
fond et protégeant la flamme contre les courants d'air. Mais
surtout, et essentiellement, l'adaptation entl'e la lampe et le
milieu à éclairer se fait par l'intermédiaire d'un tertium quid,
miroir ou dioptre. C'est le principe des lanternes à réverbère,
utilisées dans l'éclairage public, et aussi le principe des phares
marins [fig. 150], employant trois étages de dispositifs: au
niveau de la lampe, un dispositif dioptrique, généralement
dérivé de la lentille à échelons de Fresnel; au-dessus et au-des-
sous de cet étage dioptrique se situent des étages catoptriques;
l'ensernble constitue une lanterne catadioptrique, utilisant
presque toute l'énergie lumineuse émise par' la lampe, et per-
mettant de plus l'éclairage par intermittences codées, lorsque
l'ensemble est monté sur un axe. Un type très particulier de
rapport entre la lampe et le milieu est celui de la lanterne de
projection (avec lniroir et condensateur de lumière), et celui des
différentes catégories de projecteurs (éclairage sous-marin,
éclairage des véhicules, projecteurs de chantiers ou de défense
anti-aérienne); dans ce cas, la recherche technique porte
principalement sur la rnédiation; elle arrive à des résultats
d'autant meilleurs que la source est plus ponctuelle, d'où
l'abandon des lanlpes à combustion pour les lampes à arc ou à
incandescence avec filament court. Envisagé comme technique
complète, l'éclairagisme dernande encore cependant l'étude de
l'effet de la source de lumière sur l'utilisateur: à l'aménage-
ment de cet effet correspond l'utilisation des abat-jour, de
l'éclairage indirect et des différents diffuseurs. Pour' l'éclairage
routier, le prOblème de l'éblouissement simultané n'est pas
résolu par les différents codes.
Ces aspects relationnels complexes ont une grande impor-
tance parce qu'ils situent l'ustensile ou l'appareil précisément

199
au même niveau que l'opérateur ou l'utilisateur; l'objet tech-
nique individualisé est ce que rencontre l'homme, en tant que
partenaire fonctionnel, dans son travail et au cours de son
existence. C'est sans doute pour cette raison que les plus
sirnples des ustensiles se chargent d'une signification cultu-
relle considérable (lampe, horloge); ils sont les soeii de l'exis-
tence, les correspondants fonctionnels de l'activité de l'être
vivant et pensant. Les cadrans solaires sont rarement muets.
L'ustensile, support culturel, peut être le siège d'une véri-
table prolifération de formes et d'apparences, pendant des
siècles, sans modification technique importante. Ainsi, les
lampes à huile de l'Antiquité ont toutes le même schéma: une
mèche qui raIIlpe dans l'huile que contient le réservoir aplati,
et qui aboutit à un bec de combustion à peine surélevé par rap-
port au niveau de l'huile [fig. 132 à 135]; d'autre part et en
général, le réservoir porte à sa partie supérieure un orifice
par lequel l'huile peut être versée; selon les contrées et
les époques, le nombre des becs, le mode de suspension ou
d'appui, voire d'accrochage, sont variables; l'orifice de reIn-
plissage peut être prolongé par un entonnoir fixé à demeure
et faisant partie de l'ustensile (certaines lampes égyptiennes
de l'Antiquité, certains calels du Moyen Âge en Europe); il
peut au contraire être fermé par un bouchon. Pourvu que le
r'apport de différence de niveau entre le bec et le réservoir soit
respecté, le contour général est sans effet sur le fonctionne-
ment; cette indétermination a permis la naissance d'un très
grand nombre de formes, imitant des animaux, des sujets
humains, des organes.
Ce n'est guère qu'avec le travail des mines que la lampe à
huile se modifie par concrétisation du bec de combustion et de
l'orifice de remplissage [fig. 137J; le bec, très court, est porté
par une plaque ovale formant bouchon qu'une vis papillon
perrnet d'enlever ou de remettre à volonté. Une telle lampe
peut être transportée aisément sans que l'huile se répande;
elle est faite de deux coques de fer asseIIlblées par brasure, et
peut, soit être posée, soit être suspendue, soit être tenue à la
main. Le caractère amovible du bec est un perfectionnerIlent
important pour le réglage et le remplacement de la mèche, car
ces lampes ne sont pourvues d'aucun dispositif pernlettant de
faire monter ou descendre la mèche; un trait de scie pratiqué
dans le tube métallique contenant la mèche permet d'agir sur
la mèche avec une laIne de couteau.
Les deux lignes principales du peI'fectionnement des lampes
à huile se rapportent au mode de combustion et à la régula-
rité de l'alimentation.

200
Pour augmenter le rendement, il faut obtenir une flamme
ohaude et sans fumée; à oette préoooupation oorrespond le bec
annulaire d'Argand, ou bec à double oourant d'air, qui ventile
la flamme par l'intérieur aussi bien que par l'extérieur.
Quinquet est probablement l'inventeur' de la oheminée de
tirage en oristal qui aooroît l'effet du double oourant d'air du
bec d'Argand, mais peut aussi s'appliquer à une flamme plate.
La lampe Argand-Quinquet [fig. 138] donne une oombustion
aotive et sans fumée, a veo une flamme plus ohaude que oelle
de la lampe à huile primitive; la mèohe « brûle à blano», oe qui
signifie que, à la sortie du beo, la mèohe, SUI' 2 ou 3 milli-
Inètres, reste à une température assez basse; la vaporisation
de l'huile se fait seulement dans la flamme et non au oontaot
du métal; le bec de la lampe Argand-Quinquet est plus froid
que le bec des lampes anoiennes. Ce dispositif, à partir de
1860, a permis sans diffioulté l'usage du pétrole; une lampe
à huile anoienne, garnie de pétrole, risque au oontraire de
« prendre feu» si elle s'éohauffe assez pour vaporiser une
grande quantité de pétrole au oontaot du beo.
La lampe Argand-Quinquet est alimentée par un réservoir
situé au même niveau que le beo; oe dispositif est simple et
effioaoe, mais produit une zone d'ombre; un dispositif ana-
logue est oelui de la lampe astrale, à réservoir' annulaire
[fig. 143] ou de la lampe Sinombre de Philips [fig. 144]. Mais,
pour une parfaite stabilité de l'alimentation oombinée aveo
l'effaoement du réservoir (oe qui oonduit à le plaoer au-
dessous du bec afin qu'il ne fasse pas d'ombre), il est néoes-
saire de prévoir un dispositif d'élévation de l'huile.
rrrois dispositifs ont été inventés. Le premier est oelui de la
pompe mise en mal' ohe par un méoanisme d'horlogerie, logé
dans le pied de la lampe Caroel [fig. 145]. Ce dispositif donne
une autonomie de dix à douze heures et une grande régularité
de fonotionnement, mais il est ooûteux. Le seoond, relativement
plus simple, est oelui de la lampe hydrostatique [fig. l47J:
l'huile est poussée vers le haut par la pression qu'exeroe une
oolonne de sulfate de zino (rapport des densités: 1/1,5); oette
lampe a pour prinoipal défaut de donner lieu à un écoulement
oontinu d'huile, qu'il faut réoupérer dans un réservoir annu-
laire entourant la tige oylindrique de la lampe. Mais elle est
moins ooûteuse que la lampe Caroel, ustensile de la haute et
moyenne bourgeoisie. Enfin, la laIIlpe à modérateur ou régu-
lateur [fig. 149] est une version éoonomique de oes dispositifs
de montée de l'huile: un ressort pousse un piston, et l'huile
monte en s'éohappant par un très petit orifioe; quand la pres-
sion du ressort est forte, la fuite de l'huile à travers le petit

2 a1
orifice n'est guère plus rapide que lorsqu'en fin de course la
pression devient plus faible; l'effet régulateur du modérateur
vient des propriétés complexes de l'écoulement des fluides
visqueux à travers un petit orifice (trou capillaire). Dans
l'Antiquité, cet effet régulateur d'un modérateur capillaire
avait été utilisé pour la mesure du temps; un vase plein d'eau,
fuyant goutte à goutte à travers un très petit orifice, se vide
de manière presque proportionnelle au temps, malgré ·la
variation continue de hauteur de la colonne d'eau restant dans
l' horologion, ce qui veut dire aussi variation de pression, pro-
portionnelle à la hauteur. Cette lampe des pauvres fonctionne
comme la lampe impériale de Carcel, sauf si l'orifice capillaire
se bouche, par l'effet d'une impureté; mais on peut déboucher
un orifice au moyen d'un crin de cheval, tandis que, pour répa-
rer un ressort ou une roue à cliquet, il faut commander un
ouvrier horloger, et attendre, ou renvoyer la lampe au
constructeur, à Paris. La lampe Carcel est noble; elle a fourni
un étalon de photométrie (on dit un « carcel», dans les
ouvrages du XIX siècle); les autres ont disparu, lorsque
8

l'usage du pétrole s'est généralisé.


La lampe Carcel aussi a disparu après son époque de pres-
tige, comme toutes les grandeurs de ce monde, quand le
pétrole est advenu après les forages américains (Titus ville ;
généralisation vers 1860). Car le pétrole, à la fois dépourvu
d'essences volatiles et pourvu d'une haute fluidité à peine
diminuée par le froid le plus vif, est, d'une part, stable, peu
inflammable à distance, et très capable de monter par capil-
larité au long d'une mèche de 10 centimètres de hauteur,
entre bec et niveau du liquide dans le réservoir; la flamme est
aussi lumineuse ou plus lumineuse que celle de l'huile; plus
n'est besoin d'égalité de niveau entre réservoir et bec (incon-
vénient de l'ombre portée) ou de pompes, équilibres hydro-
statiques et régulateur-modérateur à ressort et diaphragme.
Par son pouvoir considérable de s'élever vers le bec par capil-
larité, le pétrole lampant résout le problème des lampes à
combustion; situé sous le bec, il monte sans défaillir jusqu'à
la dernière goutte; ici, le progrès ne vient pas de la méca-
nique de la lampe, mais des propriétés physico-chimiques du
combustible, fruit d'une industrie en expansion. La lampe à
pétI'ole à bec d'Argand est venue jusqu'à nous. On peut ache-
ter actuellement des lampes à pétrole neuves, très bien
construites, pour l'usage et non pour l'effet décoratif. Des
lampes à pétrole s'employaient aussi sur les trains. Par
contre, les lampes à huile neuves ne se tI'ouvent plus de façon
courante. Il y a trente ans, on pouvait encore acheter des

202
veilleuses flottantes à huile; chacune d'elles durait une nuit.
La veilleuse flottante est une solution élégante, mais de
faible puissance, au problème de la rnontée de l'huile par capil-
larité: ce n'est pas l'huile qui monte vers un bec fixe, c'est la
veilleuse qui descend, flottant toujours au ras de l'huile SUI' un
flotteur en liège recouvert de fer-blanc (dispositif anti-com-
bustion); le flotteur maintient aussi la verticalité approxima-
tive de la mèche, élargie en son centre par un disque scellé
non combustible et non fusible comparable à de la stéatite
grise. Le verre qui contient le tout protège la faible flamme
contre les courants d'air. En retournant la mèche, on peut
encore l'utiliser une fois.
L'éclairage au gaz (Murdock, Lebon, ensuite Louis XVIII et
la veuve Lebon) est avant tout un éclairage de ville parce qu'il
permet l'emploi d'un réseau, grâce à la distribution par
tuyaux. Le bec papillon ne dépasse pas la puissance de la
lampe à pétrole; il ne l'égale peut-être pas. Mais l'éclairage au
gaz prend une réelle supériorité avec le manchon à incandes-
cence ou fluorescence (thermofluorescence), donnant dans de
bonnes conditions une puissance égale à celle d'une lampe élec-
trique actuelle de 80 watts. Les lampes de camping actuelles
à manchon sphérique (Camping-gaz, Jet-gaz) appliquent le
même principe.
Pour la projection, une source quasi ponctuelle (Méliès) a été
réalisée au moyen d'un cône de chaux vive por'té au blanc
éclatant par le dard d'un chalumeau oxhydrique; en même
temps, la larnpe électrique à arc fournissait des SOUI'ces quasi
ponctuelles à faible surface, à haute puissance, de rendement
élevé. Plus taI'd vint l'incandescence (effet Joule) dans le vide,
puis l'incandescence dans un gaz inerte (azote ou gaz rares de
l'air, selon l'invention de Langmuir), enfin l'incandescence
avec les halogènes (en particulier l'iode), incorporés au fila-
ment et permettant d'élever la température norrnale de fonc-
tionnement sans volatilisatton appréciable du tungstène.
Dans l'histoire de l'éclairage des villes européennes, l'éclai-
rage au gaz a supplanté vers 1825 l'éclairage à l'huile, sur-
tout pour les réverbères des rues, facilement alimentés par
canalisations communes (parfois par deux canalisations, l'une
pour la veilleuse permanente, l'autre pour le plein éclairage
de nuit, ce qui réalisait une télécommande du régime de fonc-
tionnement et évitait le travail de l'allumeur de réverbères).
Pour l'éclairage domestique, moins centralisé et souvent rural,
l'éclairage au pétrole a remplacé progressivement l'éclairage
à huile, en utilisant (à partir de 1860) des lampes à peu près
analogues en ce qui concerne la structure du brûleur (bec

203
d'Argand muni d'une cheminée en verre de tirage); ces
lampes ont subsisté jusqu'à l'installation des réseaux d'élec-
tricité; elles subsistent encore. Les perfectionnements appor-
tés au brûleur sont relativement minimes (verre étranglé pour
concentrer le flux d'air, système Matador d'étalerIlent de la
flamme par insertion dans le bec à double courant d'air d'un
déflecteur formé d'un plateau horizontal). Par contre, l'usage
du pétrole, remplaçant l'huile, a supprimé radicalement la
nécessité des pompes (Carcel), du système hydrostatique, et
même du modér'ateur ou régulateur à diaphragme. Le pétrole,
plus fluide que l'huile, et à peu près insensible aux variations
de température, s'élève par capillarité simple dans la mèche,
même si la différence de niveau entre le point de combustion
et le fond du réservoir atteint 10 à 12 centimètres; le réser-
voir peut donc, sans aucun dispositif d'élévation mécanique ou
hydrostatique, être placé dans le pied de la lampe, pour les
lampes consoles, ou situé au-dessous du bec, pour les lampes
à suspension, généralement munies d'un abat-jour jouant
aussi le rôle de réflecteur-diffuseur" pour éviter la zone
d'ombre au-dessous du réservoir.
La distillation du pétrole brut (produisant du kérosène) a
donc apporté, en produisant le pétrole lampant, la solution
chimique au problème de l'élévation du combustible dans les
lampes à huile, que les inventeurs de la fin du XVIIIe siècle et
du début du XIXe siècle avaient tenté de résoudre par des
moyens physiques complexes (mécaniques, hydrostatiques, ou
de dynamique des fluides). La lampe à pétrole doit donc être
considérée comme l'aboutissement du processus de concréti-
sation, et comme le troisième terme d'une lignée évolutive
partie des lampes plates de l'Antiquité; le second ternle est
celui des lampes à huile pourvues d'un dispositif extrinsèque
d'élévation du combustible; avec la lampe à pétrole, l'éléva-
tion redevient intrinsèque, tout en restant capable de franchir
une différence de niveau assez importante pour que la struc-
ture verticale puisse être conservée. Le passage par l'étape
intermédiaire d'élévation extrinsèque, mécanique, hydrosta-
tique, ou mécanique et hydrodynamique, a été de courte
durée; il a cependant contribué au progrès, car il a per'mis
d'insérer dans l'usage le type vertical de disposition du brû-
leur et du réservoir qui a été retenu dans le modèle, final et
stable, de la lampe à huile minérale.
En marge de cette lignée dialectique, on peut évoquer les
petites lampes ou veilleuses à essence minérale (du type de la
lampe « Pigeon ») qui sont dépourvues de cheminée en verre ou
ne demandent à un verre en forme de globe qu'une protection

204
contre les courants d'air, et non une activation importante du
tirage. Ces larnpes se rapprochent des lampes à huile primi-
tives, par le fait qu'elles ne possèdent pas un bec à double
courant d'air; elles en diffèrent par le garnissage d'étoupe ou
d'éponge qui, à l'intérieur du réservoir, empêche une accu-
mulation importante de mélange d'air et de vapeurs d'essence,
pouvant exploser.
Également en marge de cette lignée, il convient de citer> les
lampes à gaz de pétrole, d'essence minérale ou d'alcool,
liquides vaporisés dans des tubes comparables à ceux d'une
chaudière, et venant ensuite échauffer un manchon incandes-
cent ou thermo-fluorescent; ces lampes se rapprochent des
lampes à gaz de ville ou à gaz butane ou propane activant un
manchon Auer (fibres de verre ou d'amiante recouvertes de
sels thermo-luminescents ou thermo-fluorescents). De tels dis-
positifs peuvent d'ailleurs alimenter des brûleurs ne servant
pas à l'éclairage, mais au chauffage (réchauds), et pour les-
quels le nom de lampe a été conservé plutôt par analogie ou
communauté d'origine qu'en raison de la fonction. La lampe à
souder, à essence ou à alcool, est de ce type. On doit noter que
ces ustensiles nécessitent en général une mise en route et une
mise en pression spéciales (échauffement de la chaudière par
l'inflammation de combustible versé dans une coupe annu-
laire, pompage à main), et sont ensuite capables de fonction-
ner de manière autonome jusqu'à épuisement de la réserve de
combustible, parce qu'une quantité définie de chaleur, produite
par le brûleur, sert à la vaporisation du combustible avant son
arri vée au brûleur. De tels ustensiles sont donc en une certaine
mesure des machines réflexes; certains possèdent des dispo-
sitifs de sécurité per'mettant de prévenir les effets d'un embal-
lement de la réaction positive nécessaire à l'entretien du
fonctionnement (soupapes des lampes à souder).
Enfin, il convient de noter que le principe du bec d'Argand
et de la cheminée en verre a permis de construire des lampes
à pétrole à forte puissance pour des usages spéciaux où le
rayonnement maximum doit être orienté, pour les applications
utilisant la lumière dirigée. Particulièrement, les lanternes de
projection possèdent une source lumineuse constituée par plu-
sieurs flammes plates (mèches plates ayant chacune leur com-
mande individuelle), orientées obliquement par rapport à l'axe
optique; les flammes étant transparentes, l'ensemble des
flammes constitue un bloc lumineux homogène, continu, de
lurninance élevée. Le tirage est assuré par une cheminée
métallique amovible; la lumière sort par deux plaques de
verre symétriques, perpendiculaires à l'axe optique; un

205
miroir sphérique récupère la lumière sortant par la plaque
arrière et la renvoie vers le condensateur de lumière, qu'eUe
atteint en traversant la flamme. L'ensemble se comporte donc
comme une source émettant son maximum de rayonnement
dans un angle solide correspondant au condensateur de
lumière; la source n'est évidemment pas ponctuelle, mais elle
présente une surface de quelques centirnètres carrés seule-
ment, ce qui permet l'emploi de la lumière dirigée; ce géné-
rateur de lumière «brûle à blanc», en raison de l'intensité du
tirage d'air, qui refroidit énergiquement le bec. Le réservoir,
très plat en raison de la nécessité de localisation sous le bec
à l'intérieur de la lanterne, pourrait permettre le remplace-
ment du pétrole par de l'huile végétale, en cas de nécessité. Le
bec d'Argand, annulaire et à double courant d'air, est parfai-
tement adapté à une émission uniforme de lumière dans
toutes les directions; le retour aux mèches plates, pour la lan-
terne de projection perfectionnée, n'est pas réellement un
abandon du système d'Argand, car dans ce cas chacune des
flammes est énergiquement ventilée sur ses deux faces, donc
par un double courant d'air; le remplacement d'une flamme
annulaire unique par plusieurs flammes juxtaposées, mode-
lées et serrées les unes contre les autres par le courant d'air
qu'orientent des déflecteurs, correspond à la nécessité d'avoir
une flamme aussi petite que possible, tout en conservant une
forte puissance. Ce type technologique de brûleur pour lumière
dirigée est aussi stable et aussi parfaitement défini que celui
de la lampe à pétrole classique pour la lumière non dirigée. Il
s'inspire des mêmes principes, mais présente une adaptation
fonctionnelle différente; en outre, le fait que la lumière est
dirigée autorise l'emploi d'un réservoir plat, éliminé de la
lampe à pétrole classique, et permet donc l'emploi de l'huile
végétale, en cas de nécessité.

Le niveau élémentaire des machines actives, celui de


l'ustensile, se caractérise par le fait que la concrétisation
peut être atteinte par une rneilleure distribution, un régirne
mieux auto-cOI'rélé de l'information engagée responsable du
fonctionnement indépendant; la larnpe à huile prirnitive est le
produit d'un système simple de séparation du combustible en
réserve et de la flamnle (bec en métal ou en terre cuite,
incombustible) et d'un autre système simple d'alimentation

206
.:D ~ p~ le L GV\.\)\A.~ J.v. XX+ $-r1ili.
E. \lo\.,I.> TiON ~~",e.' ~A\..E. J)ES T'fPt:'Ï; »E. LtVH'E.. ~~Q: ~t<.4IL, 0. .p:t~, ;. aC:.f-,fihL Jga.Zj f",k ilMfUl>i~
~----~------------------ ~

i
1

t" \

reme de
vapeur

corps de )
6 - cha.udière
simplo

10
9 9 et 10 - cha.udière aqua-tubula1re
du bec en cOInbustible par la mèche, ce qui est une liaison
entre le combustible et la flamme; le produit de cette sépara-
tion et de cette liaison constitue un couplage irréversible; le
combustible vient vers la flamme, mais la flamme ne gagne
pas le combustible en réserve; tel est le nœud d'interaction
sur lequel repose le fonctionnement indépendant; dans un
second temps, à la fin du XVIIIe siècle, la combustion et l'ali-
mentation furent séparément améliorées par des rrlOyens
d'automatisme intrinsèque (le bec d'AI'gand et Quinquet crée
lui-même le courant d'air qui active la combustion) ou extrin-
sèque (dispositif de pompe à mécanisme d'horlogerie de
Carcel); enfin, en un troisième temps, l'usage du pétrole per-
mit de conserver la disposition verticale du réservoir et du
bec tout en remplaçant l'automatisme extrinsèque de l'ali-
mentation par l'automatisme intrinsèque d'une meilleure
ascension par capillarité, ce qui est le retour à un usage
exclusif de l'information engagée.
De même, le perfectionnement des horloges a consisté à
rendre le fonctionnement du dispositif constituant la base de
temps aussi indépendant que possible des vaI'iations de la
force motrice (ce qui a permis le remplacement des poids par
un ressort), de la disposition par rapport à la verticale (rem-
placement du pendule par le balancier à ressort spiral), enfin
des variations de température et des autres causes de trouble
(systèmes compensateurs); la clepsydre a été remplacée par
l'horloge fixe, et l'horloge par la pendule puis la montre, dont
les plus récents perfectionnements consistent en moyens
accrus d'indépendance par rapport aux conditions extérieures
(étanchéité, alimentation par piles, système antichoc, aiguilles
et cadrans lumineux, oscillateur à quartz). Il s'agit ici seule-
ment de l'évolution de l'horloge en tant qu'ustensile devenu
portatif et indépendant; l'horloge d'observatoire est devenue
au contraire un système complexe appartenant au groupe des
rnachines réflexes et à information.
Les machines actives de degré moyen restent au contraire
couplées à un opérateur pour leur fonctionnement; leur
concrétisation enveloppe la l'elation avec l'opérateuI', d'une
part, et avec le milieu dans lequel elles travaillent, d'autre
part, car elles sont des intermédiaires entre l'opérateur et le
milieu; le processus de concrétisation porte sur l'aménage-
ment de cette médiation.
Telles sont, en particulier, les machines simples, comme les
treuils, moufles, palans. Le treuil primitif de mine sert à la fois
de système de traction du câble, de tambour d'enroulement pour
ce câble, et enfin de poulie. Il n'est pas irréversible. Il se per-

2 l 0
fectionne par l'adjonction d'un frein et d'un mécanisme d'encli-
quetage à commandes distinctes de l'action sur les manivelles
ou le manège, ce qui améliore le couplage entre l'opérateur et
le treuil; la descente se fait presque sans travail, puisqu'il suf-
fit de modérer le mouvement au rnoyen du frein; l'encliquetage
de sécurité permet d'interrornpre la montée sans danger. Le
treuil se perfectionne, par ailleurs, par séparation des fonctions
de traction, d'enroulement du câble, et de localisation du point
de flexion du câble au moyen d'une poulie fixée sur un cheva-
lement; ce sont là des adaptations au milieu; libéré de la fonc-
tion d'enroulement du câble, le treuil peut aisément faire
mouvoir des bennes, par pail'es, sur plusieurs centaines de
mètres, sans qu'il se pose le problème de stockage de cette
grande longueur de câble; c'est toujours la même longueur de
câble - quelques tours seulement - qui reste en contact avec le
treuil, quelle que soit la longueuI' totale de la navette; il n'y a
ainsi plus de limite au travail dans les puits profonds; la fixité
du lieu des poulies sur le chevalement peI'met la juxtaposition
rigoureuse de plusieurs cages, complétée par le guidage des
bennes et le dispositif de sécurité automatique (parachute), plus
efficace que le seul encliquetage sur le treuil, puisqu'il agit non
seulement en cas de défaillance de la traction, mais aussi s'il
se produit une rupture du câble; le dispositif de sécurité se
trouve ainsi réparti tout au long du trajet des bennes dans leur
milieu, aménagé et précisé par les guides, offrant à la fois la
détermination précise du lieu de passage des bennes et un
appui pour le parachute; la concrétisation s'est opérée par une
double adaptation du treuil à l'opérateur et au milieu. Avec
l'usage d'un moteur, le treuil évolue vers la véritable machine,
où ne subsistent que le réglage initial et la commande de mise
en route pour la montée ou la descente.
Autrement dit, le peI'fectionnement des rnachines simples,
prolongement des effecteurs de l'organisme de l'opérateur, se
fait par une double adaptation à l'opérateur et au milieu
offrant la charge. Cette adaptation est rendue possible par
une individualisation de la machine simple qui, tout en main-
tenant le couplage avec l'opérateur et avec le milieu, s'éloigne
d'un syncrétisme initial (le tI'euillié au puits et au câble qui
s'enroule sur le tarnbouI') poUl' constituer un nœud aussi serré
que possible de fonctions pures et parfaites, grâce à une
nécessaire prise de distance par rapport à la charge et à l'opé-
rateur; la Inédiation qu'est la machine simple s'individualise
en tant que médiation, à égale distance de l'opérateur et du
milieu sur lequel porte l'opération; le treuil perfectionné est
situé entre la cabine de commande et les bennes montant et

2 l l
descendant dans le puits. Il n'est plus lié immédiatement et
spatialement au puits, non plus qu'à l'opérateur, et n'implique
plus de nécessaire proximité de l'opérateur par rapport au
puits. En revanche, et grâce à cette distance spatiale, la
machine simple devient un système de transformation aussi
parfait que possible; au lieu d'amortir et de dégrader les inci-
dences conlme la machine passive, elle les transmet avec aussi
peu d'atténuation que possible, comme une balance qui oscille
autour de son état d'équilibre; elle se perfectionne en insti-
tuant un état d'équilibre indifférent entre deux forces, et par
conséquent aussi, lorsqu'il y a déplacement, entre un travail
nloteur et un travail résistant l'un et l'autre efficaces et fonc-
tionnels. Pour un treuil perfectionné agissant sur deux
bennes, l'une montante et l'autre descendante, couplées en
navette, la concrétisation consiste en ce que le travail sup-
plémentaire du treuil, pour faire monter ou descendre l'une ou
l'autre benne, n'est plus qu'un travail additionnel, fraction du
travail total qu'il faudrait fournir si une seule benne était, à
chaque montée ou descente, actionnée par le treuil. La concré-
tisation réside dans la création du système d'un ensemble
auto-compensateur, la perfection étant celle de l'équilibre
d'indifférence qu'une très légère addition fait basculer dans
un sens ou dans l'autre. La concrétisation, comme pour les
machines passives, réside encore dans la découverte de la
condition d'équilibre; mais il ne s'agit plus d'un équilibre
stable, obtenu par la recherche de la forme donnant le plus
bas niveau d'énergie potentielle; il s'agit d'un équilibre indif-
férent, tel que toutes les positions possibles du système cor-
respondent à la même quantité totale d'énergie potentielle.
À la limite, l'énergie à fournir n'intervient plus que pour
vaincre des frottements et pour mettre le système en mouve-
ment ou l'arrêter. L'idéal est ici la conservation de l'énergie
dans un système possédant toujours le même ordre de gran-
deur, et non sa dégradation par passage des modifications
macrophysiques aux modifications microphysiques se résol-
vant en chaleur, comme dans les machines passives. Dans
les machines passives, les incidences sont néfastes; elles
sont pI'ogressivement atténuées par dégradation. Dans les
machines actives, elles sont aussi parfaitement que possible
prises en charge et conservées pour être transmises et réuti-
lisées, dans un système restant du nlême ordre de grandeur.
Enfin, les machines à information, au lieu de se borner à être,
comme les Inachines actives, des systèmes de transfert, de
conservation, d'équivalence, accomplissent une opération qui
est l'inverse de celle des Inachines passives; au lieu d'amor-

2 l 2
tir les inoidenoes, elles les reçoivent, si mininles soient-elles,
dans leur entrée, et les arnplifient en oonservant leurs oarao-
téristiques de forme et de distribution temporelle, de manière
à les rendre effioaoes, à la sortie, dans un ordre de réalité
dont la dimension est maorophysique par rapport à une entrée
quasi miorophysique; leur' première fonotion, qui est la oondi-
tion de toutes les autr'es, est d'être des amplifioateurs, des
ohangeurs d'ordre de grandeur allant du plus petit vers le
plus grand. Les maohines passives sont aussi des ohangeurs
d'ordre de grandeur, mais en sens inverse, du plus grand vers
le plus petit. À la fonotion d'amortissement s'oppose oelle de
l'amplifioation; à égale distanoe de oes deux fonotions oppo-
sées se manifeste oelle du transfert sans per'te au même
niveau, idéal des maohines aotives.
Cela ne signifie pas qu'une maohine passive ou une maohine
«réflexe}) n'opèrent pas de transferts; une oonstruotion opère
des transferts d'assise en assise, de pierre en pierre, d'arohe
en arohe; un amplifioateur opère des transferts d'un étage au
suivant; mais la stabilité de la oonstruotion ne provient pas
de oes transferts, elle résulte de l'amortissement des défor-
mations, tout au long de la ohaîne des transferts; et l'ampli-
fioation ne vient pas du transfert, dans une maohine à
information, mais de la struoture triodique de ohaoun des
étages; deux étages à fort ooeffioient d'amplifioation peuvent
donner le même résultat que trois à plus faible coeffioient; les
transferts, dans un oas oomme dans l'autre, ne sont employés
que lorsqu'il est impossible de faire avec un seul élément oe
qu'on arrive à faire avec plusieurs (plusieurs arohes de pont,
plusieurs étages d'amplifioation), ayant une portée ou un ooef-
fioient plus faibles.
Les maohines aotives simples se oonorétisent en perfeotion-
nant leur système de transfert. Des exemples simples, oomme
oelui du passage des moufles aux palans, vont dans le même
sens; un palan est l'équivalent d'un treuil suspendu, aotionné
par une ohaîne sans fin; la oharge est aotionnée par une autre
ohaîne; dans les moufles, système plus primitif, il n'y a pas
de distinction entre la ohaîne d'entrée et la ohaîne de sortie
(travail moteur et travail résistant); la même oorde, passant
dans les multiples poulies de deux ohapes opposées, joue oes
deux rôles; à l'une des extrémités, la oorde est purement
affeotée au travail moteur; à l'autre bout, au travail résis-
tant; avec le palan, le transfert se fait en un seul lieu, au
moyen des engrenages. Le progrès est ici un dégagement de la
médiation du transfert, la oonstitution d'organes définis de
transfert.

2 l 3
c.

Ici encore, il s'agit de transfert, mais avec changement d'un


type d'énergie à un autre, c'est-à-dire avec une véritable
transformation. Le ppogI>ès se fait dans le sens de l'élévation
du rendement de la transformation, tendant le plus possible
vers l'équivalence entre l'entrée et la sortie, lorsqu'il s'agit
d'un moteur, ou d'une machine dont l'essentiel est le moteur,
c'est-à-dire dont le fonctionnement dépend principalement du
moteur. Il n'est naturellement pas exact de réduire toutes les
machines actives au moteur, qui est, en tant que moteur, un
composant ou un sous-ensemble, et non l'objet individualisé
complet. Mais, pour un très grand nombre de machines, la
chaîne des transferts, dont le moteur est un point nodal,
s'organise autour des transformations dont le moteur est le
siège. Les machines actives de niveau supérieur, c'est-à-dire les
machines-outils et les véritables machines (celles en lesquelles
l'information n'est plus fournie en temps), progressent par une
concrétisation du système de transfert grâce auquel elles
reçoivent l'énergie motrice.
Cela est vrai des navires, des véhicules, des aéronefs et des
vaisseaux spatiaux, dont la condition de perfectionnement ou
même d'existence réside dans la condensation du système de
transfert donnant à l'objet individualisé son énergie motrice.
La navigation à voiles a progressé par l'invention conjuguée
de méthodes et de dispositifs permettant au navire de se
déplacer dans une direction dépendant de moins en moins
étroitement de la direction du vent; encore fallait-il que la
source d'énergie existât en temps, c'est-à-dire que le vent
soufflât. Cette dépendance n'a été vaincue, avant l'invention
des moteurs thermiques, que par le recours aux rameurs des
navires de guerre anciens et aux galéI>iens de l'époque pré-
industrielle; l'absence d'un véritable système technique de
transfert par transformation d'énergie a été pendant des
siècles l'occasion d'un des aspects les plus sauvages des tra-
vaux forcés. C'est encore à un pareil moyen que les premiers
submersibles avaient recours pour se déplacer en plongée, par
suite de l'impossibilité d'utiliser sous l'eau un Inoteur ther-
mique pour lequel il faut de l'air et qui rejette des gaz brûlés
qu'il faut évacuer; les submersibles sont devenus autonOIIles
grâce à l'usage de l'accumulateur électrique et du moteur élec-
trique, puis avec l'emploi de l'énergie nucléaire, qui augmente
considérablement l'autonomie énergétique en plongée. En se

2 l 4
limitant à l'exemple du sous-marin à accumulateurs élec-
triques, on constate que l'autonomie en plongée est obtenue
par l'organisation réversible d'un système de transferts éner-
gétiques; en surface, le moteuI' thermique actionne le sub-
mersible et charge les accumulateurs par l'intermédiaire
d'une génératrice; en plongée, l'énergie chimique des accu-
mulateurs est retransformée en énergie mécanique par l'inter-
médiaire d'un courant électrique actionnant un moteur à
courant continu, du type de la machine de Gramme; il s'opère
donc un enchaînement de conversions, partant de l'énergie
chimique fOUI' nie par le couple combustible-air' (moteur ther-
Inique), passant par un stade therIno-dynamique, puis méca-
nique, puis électrique (génératrice), puis à nouveau chimique
entre les accumulateurs, ensuite électrique (quand les accu-
mulateurs agissent sur le moteur électrique en se déchar-
geant), enfin mécanique, par l'action de ce moteur sur l'arbre
de l'hélice. Le nœud de ce fonctionnement est la l'éversibilité
de la charge et de la décharge de l'accumulateur, ainsi que la
réversibilité de la machine de Gramme.
Les véhicules terrestres se sont concrétisés par fixation de
la source d'énergie sur le véhicule lui-même, lorsque les
moteurs, thermiques ou électriques, ont remplacé la traction
par des animaux; un des plus simples des véhicules ter-
restres, la bicyclette, condense sur la même personne la fonc-
tion de production d'énergie et celle de la conduite du véhicule.
Ce mode de locomotion a joué un rôle important, par son faible
prix d'achat et d'emploi, avant la généralisation des trans-
ports en commun et des moteurs thermiques de petite puis-
sance employés sur les bicyclettes à moteur auxiliaire ou les
vélomoteurs (rôle de loisir et aussi de moyen de transport uti-
litaire pour se rendre de l'habitation au lieu de travail), par-
ticulièrement dans la population ouvrière des grands centres
urbains, par exemple en Angleterre, à la fin du xrxe siècle et
au début du xxe siècle. Il joue encore un rôle appréciable dans
certains pays (Inde, Vietnam, Chine). Or, le perfectionnement
de ce moyen de transport a essentiellement consisté dans le
remplacement de la transmission directe (pédales fixées pal'
l'intermédiaire de leurs Inanivelles sur la roue avant, néces-
sairement très grande) par une transmission indirecte par
chaîne, du pédalier à la roue arrière; le diamètre des roues est
ainsi devenu libre, non lié de manière nécessaire au dévelop-
pement. C'est encore la transmission indirecte qui a permis à
ce système de transfert de devenir adaptable au pI'ofil de la
route et à la charge (adoption de la transmission polymulti-
pliée, dont Paul de Vivie a été l'apôtre), tout en libérant la

2 l 5
roue avant qui a pu être spécialisée dans le rôle de direction
et de stabilisation par inclinaison et courbure de la fourche;
une courbure irnportante de la fourche serait incompatible
avec l'action directe des manivelles sur la roue avant, car
chaque coup de pédale ferait dévier la roue; la transmission
indirecte a permiS sans grande complication l'usage de 1'encli-
quetage dit «roue libre», et également le freinage par rétro-
pédalage. Autrement dit, c'est le progrès du système de
transfert qui a conditionné ceux de la bicyclette; le célérifère,
la draisienne, ne possédaient aucun système de transfert, et
obligeaient l'utilisateur à se propulser en prenant appui sur le
sol, du bout des pieds; le grand bicycle possédait un système
de transfert direct et rigide, par action des Inanivelles SUI'
l'axe de la roue avant; la construction de la bicyclette à roue
arrière motrice (1880) a été rendue possible par l'adoption de
la transmission indirecte, c'est-à-dire par la concrétisation de
la transmission en tant que transmission: l'essentiel a été le
système de transfert.
Dans les véhicules à moteur, le système de transfert reste
important (différentiel des automobiles, chenilles, pneuma-
tiques des tracteurs; différents types de transmission et de
boîtes de vitesses), comme simple organe ou groupe d'organes
mécaniques; mais les transferts par transformation d'énergie
qui s'accomplissent dans le moteur jouent un rôle prépondé-
rant. La locomotive à vapeur s'est imposée lorsque deux des
maillons les plus importants de cette chaîne ont été réalisés
avec une suffisante perfection; le premier est celui de la
transmission de l'énergie thermique produite par la combus-
tion à l'eau de la chaudière; le second, celui du rapport entre
la source chaude et la source froide. Pour les installations
fixes, le rendement du foyer pouvait être amélioré par
l'adjonction de bouilleurs, encombrants mais efficaces, dans
un bâti de briques isolant bien la masse de la chaudière de
l'air extérieur et évitant les pertes par rayonnement; pour
une locomotive, l'emploi de bouilleurs conduirait à une éléva-
tion excessive du centre de gravité, et gênerait les roues et les
essieux; il conduirait à des pertes de chaleur dans l'atmo-
sphère, par convexion et par rayonnement, le bâti de briques
ne pouvant être construit sur un véhicule. Les bouilleurs
furent remplacés par un système inverse, encore plus effi-
cace, à savoir par des tubes de fumée traversant le corps de
la chaudière; ces tubes, traversés par la flamme et les gaz
chauds, selon le système inventé par Marc Seguin, permettent
un transfert à couplage serré de l'énergie thermique produite
par le foyer à l'eau de la chaudière, dont l'inertie thermique

2 1 6
est diminuée d'autant, puisque la quantité d'eau totale est
moins considérable que dans une chaudière simple (une par-
tie du V01UlIle d'eau est l'emplacée par les tubes eux-mêmes);
la chaudière est égalelnent pl'olongée par une coque creuse
remplie d'eau qui enveloppe le plus largement possible les par-
ties latérales et la partie supérieure du foyer; en somme, les
parois extérieures de la chaudière de locomotive remplacent
le bâti de briques qui contenait la chaudière fixe; cette invep-
sion topologique (tubes creux au lieu des bouilleurs pleins;
flancs et voûte de la chaudière enveloppant le foyer et rem-
plaçant le bâti) l'éalise à la fois un allégement, une condensa-
tion spatiale et une augmentation de l'efficacité du transfert.
Le second point très important de l'amélioration du transfert
est celui du rapport entre SOUl'ce chaude et source froide; pour
les machines fixes, l'emploi du condenseur refI'oidi extérieu-
rement par de l'eau permettait d'avoir un rendement conve-
nable avec une chaudière à basse pression, donc avec une
température relativement peu élevée de la source chaude. Le
condenseur, ne pouvant être efficacement refroidi sur une
locomotive, est supprimé; c'est alors la température de la
source chaude qui est relevée (chaudières à haute pression),.
ce qui est compatible avec la chaudière tubulaire, très allon-
gée mais de diamètre réduit, forme qui la rend plus résistante
à la pression intérieure; les deux principales alnéliorations du
transfert sont synergiques, et c'est cette synergie qui a fixé,
presque depuis l'origine, le schéma de la locomotive à vapeur.
C'est cette même logique de la concrétisation, perfectionnant
les transferts, qui rend compte du sens de perfectionnements
comme l'admission variable, au moyen de la coulisse de Ste-
phenson; en marche normale, la vapeur n'est admise que pen-
dant le début de la course du piston; ensuite, l'admission est
fermée, et la vapeur continue à travailler dans le cylindre en
se détendant, ce qui revient à laisser la pression et la tempé-
rature de la vapeur s'abaisser jusqu'à l'échappement; si cet
abaissement va jusqu'à l atmosphère et 100°, le rendement
est le meilleur possible; en fin de course, la source froide est
déjà réalisée dans le cylindre; tout le cycle (entre source
chaude, à l'admission, et source froide, à l'échappement) se
réalise dans le cylindre; en fait, ces conditions idéales deman-
deraient l'emploi d'un très grand cylindre; mais, dans la pra-
tique, l'utilisation de vapeur à haute pression laisse place à une
détente importante dans le cylindre ou dans deux cylindres
successifs (machine Compound), donc à un rendernent ther-
lnodynamique élevé, sans diminuer exagérément la puissance.
En outre, le dispositif est réversible; un tel rnoteur peut servir

2 l 7
de frein s'il comprime de la vapeur ou de l'air, en produisant
de la chaleur. Le plus haut rendernent serait obtenu pour l'état
d'équilibre indifférent à partir duquel la rnachine pourrait
fonctionner soit comnle moteur, soit au contraire comme
pompe, pour une légère surcharge dans un sens ou dans
l'autre; autrement dit, le moteur thermique,bien qu'impli-
quant une variation des états microphysiques (chaleur, dila-
tation des gaz), établit un équilibre et un transfert entre un
système thermique formé de deux sources macrophysiques
(source chaude et source froide) et un système mécanique. La
chaudière établit un transfert entre un système chimique
(comburant-combustible) et le système thermique, considéI'é du
point de vue de la source chaude, tandis que l'autre bout de la
chaîne thermique (source froide) est en rapport avec le
milieu, soit par le condenseur, soit directement par échappe-
ment dans l'atmosphère; il s'agit donc là des termes extrêmes
du transfert de la chaîne thermodynamique.
Dans les machines à combustion externe, la source chaude
est à l'extérieur du moteur proprement dit, le moteur étant le
système de conversion theI'modynaIIlique. Ce moteur peut être
alternatif (cylindre et piston, bielle-manivelle); il peut aussi
êtI'e rotatif mais volumétrique (machine de Behren); il peut
enfin être rotatif et à fonctionnement complètement continu,
comme dans le cas de la turbine à vapeur, réciproque d'une
pompe centrifuge, pour la structure, mais en fait plus complexe
pour le fonctionnement; dans une turbine, en fait, la conver-
sion d'énergie thermique en énergie mécanique se fait sans
aucun organe mobile: il s'opère en effet une conversion de pres-
sion en vitesse, au sein de la vapeur admise (c'est la détente);
l'énergie thermique, ainsi transformée en éneI'gie mécanique
cinétique, est reçue par la partie tournante de la tUI'bine, et se
l'etrouve à la sortie du dispositif sous forme de rotation de
l'axe. Mais on doit remarquer que le véritable transfert ther-
modynamique se fait sans participation d'aucune pièce mobile,
dans les tuyères, d'une manière semblable à ce qui se produit
à la sortie d'un nlOteur à réaction de l'espèce des stato-
réacteurs. C'est pourquoi ce transfert, n'étant plus limité par
les conditions volumétriques (améliorables partielleIIlent par la
détente fractionnée dans deux ou plusieurs cylindres succes-
sifs), peut atteindre un rendement élevé. Les limites sont plu-
tôt ici les limites tenant au régime de la rotation; la turbine
convient bien à l'entraînenlent des machines à charge à peu
près constante et à vitesse constante, comme les. alternateurs
des centrales thermiques, ou encore les hélices d'un navire;
corrélativement, il est possible de fabriquer et d'employer uti-

2 l 8
lement des turbines de taille et de puissance réduites, aussi bien
que des turbines à grande puissance, parce que le transfert
thermodynamique y est aussi concret que possible: il s'accom-
plit de lui-mêrne dans les tuyères.
Cette voie d'évolution par concrétisation du transfert prin-
cipal ne s'arrête pas à la machine à combustion externe; elle
dirige aussi l'évolution des machines à combustion interne.
Avec des combustibles gazeux, il est en effet possible de pro-
voquer la combustion à l'intérieur même de la source chaude,
et de situer cette source chaude dans le moteur, par exemple
et en particulier dans le cylindre des machines alternatives.
C'est le principe du moteur à gaz, dont la plus importante amé-
lioration a été l'adoption de la compression avant l'allumage
(cycle à quatre temps, inventé par Beau de Rochas en 1862).
Le moteur à essence ne diffère pas essentiellement du moteur
à gaz; le carburateur, ou plus primitivement l'évaporateur,
étant un générateur de gaz d'essence ou d'un autre carburant
volatil; la compression a pour effet de permettre une élévation
de la puissance et du rendement, par élévation de la tempé-
rature et de la pression au début du cycle moteur (ce qui
revient à élever la température de la source chaude, comme
dans les chaudières à haute pression). Pour aller plus loin dans
cette voie de l'élévation de la température de la source chaude,
il n'est pas possible de conserver le principe de la carburation
extérieure, car le mélange fait d'air et de carburant, échauffé
par la compression, détonne avant le point mort haut, origine
du temps moteur, au lieu de déflagrer à partir de ce point mort
haut par propagation d'une onde explosive progressive à tra-
vers tout le volume destiné à réagir; il est possible d'élever
légèrement le taux de compression, en régime de carburation
extérieure, par addition d'antidétonants au carburant (super-
carburant), mais le progrès n'est pas considérable ... Pour éle-
ver de manière importante la tenlpérature de la source
chaude, en passant d'un rapport de compression de 7 ou 8 à
un rapport de l'ordre de 40, il faut avoir recours au système
inventé par Diesel. Ce système consiste à comprimer dans le
cylindre de l'air pur, puiS à injecter par un très petit orifice et
sous très forte pression (100 à 300 kilograrnmes par centi-
mètre carré) le carburant au sein de cet air échauffé par la
compression; c'est l'arrivée du carburant pulvérisé dans l'air
chaud qui provoque la combustion sans détonation, le carbu-
rant pénétrant dans l'air sous forme d'une onde progressive.
Le dispositif de Diesel réalise une concrétisation très rernar-
quable, et obtient un rendement thermodynamique élevé; il est
plus universel que celui de la carburation extérieure, car il peut

2 l 9
fonctionner avec divers types d'huile peu volatile (gas-oil, et
même des huiles végétales).
Pourtant, le système alternatif présente une limite venant
de la masse des pièces mises en mouvement et du frottement
entre ces pièces. Aussi, les machines à combustion interne,
pour certains usages spéciaux et en particulier pour l'aviation,
se sont-elles orientées vers des solutions rotatives sans pièces
alternatives (turbo-propulseurs ou turbo-réacteurs), et même
vers des solutions ne comportant aucune pièce rotative en
mouvement (stato-réacteur de Leduc). Pour le principe, ces
moteurs rotatifs (turbo-propulseurs ou turbo-réacteurs) se
rapprochent beaucoup de celui d'une turbine à vapeur dans
laquelle la chaudière serait intégrée aux tuyères, et fonction-
nerait de Inanière continue, grâce à un compresseur égale-
ment rotatif. Pratiquement, l'ensemble est linéaire, disposé
selon l'axe du moteur; à l'avant est placé le cOInpresseur;
plus loin, le carburant est injecté; la COIIlbustion a lieu; le
mélange carburant-air augmente de volume; comme dans les
tuyères d'une turbine, cette augmentation de volume (qui,
dans les turbines, est obtenue par détente) cause une aug-
mentation de vitesse du flux, donc une acquisition d'énergie
cinétique en échange de l'énergie thermique; la turbine à gaz
reçoit cette énergie cinétique et la transrnet à son axe.
Dans le turbo-propulseur, la sortie pr'incipale d'énergie
mécanique se fait par l'axe, qui actionne une hélice; dans le
turbo-réacteur, la sortie principale d'énergie mécanique ne se
fait pas pal' l'axe, mais par le flux de gaz rejeté à grande
vitesse vers l'arrière; les parois de la tuyère où s'effectue la
conversion de pression en vitesse reçoivent alors une pous-
sée, et c'est le déplacement vers l'avant de la machine, dans
la diI'ection et selon l'axe de cette poussée, qui constitue le
travail. L'axe sert alors essentiellement à tI'ansmettre une
fraction de l'énergie, cinétique puis mécanique, vers le COIn-
presseur d'air situé à l'avant.
L'utilisation d'un axe, d'une turbine, d'un compresseur, COI'-
l'espond donc seulelnent à un usage interne, poUl' le moteur
dont la sortie d'énergie se fait par l'effet de réaction. Quand
les sources de cOIIlburant et de combustible sont telles que la
compression initiale n'est pas nécessaire (cas des fusées), le
Inoteur devient entièrement statique et ne comporte plus d'axe
ni de pièces tournantes. Un tel moteur est absolu, car, s'il ne
demande au milieu extérieur ni comburant ni combustible, il
n'a pas non plus besoin de prendre appui sur le milieu pour
propulser la machine qu'il entraîne: l'effet de réaction se pro-
duit aussi bien dans le vide que dans l'air. Logiquement, c'est

220
le rnoteur de la fusée qui est le plus concret de tous, car il est
complètement affranchi du milieu, tant pour son entrée (com-
bustible et comburant) que pour sa sortie (effet de réaction).
Très près du moteur de fusée se situe le stato-réacteur de
Leduc, dépourvu de compresseuI' et de pièces tournantes, mais
faisant usage d'air comme comburant; c'est une tuyère inver-
sée, située à l'avant, qui fait office de compresseur, en conver-
tissant la vitesse du flux d'air en pression. Pour que ce
réacteur fonctionne, il faut qu'il soit entraîné dans l'air à
vitesse élevée, et c'est de là que provient sa difficulté d'adap-
tation; à vitesse nulle ou faible, il n'est pas auto-suffisant, et
le devient seulement quand le seuil de vitesse est franchi. Ce
Inoteur, remarquablement concrétisé, demanderait, pour deve-
nir utilisable, un aménagement du milieu, par exemple au
moyen de longues pistes inclinées permettant d'acquérir la
vitesse initiale nécessaire à l'auto-propulsion.

IV. LES DISPOSITIFS À INFORMATION


(<< MACHINES ""'.:O'-LOC'''''-='''''» DE

Le caractère de base des machines à information est l'inver-


sion de l'amortissement caractéristique de la recherche de sta-
bilité dans les machines passives. Le dispositif de base des
machines à information est le modulateur, grâce auquel une
incidence admise à l'entrée (input, commande), si faible que
soit son énergie porteuse, possède le pouvoir de régir l'usage
d'une énergie beaucoup plus grande, apportée par l'alilnenta-
tion (power supply). À la sortie (output) se trouvent à la fois
les caractéristiques formelles de l'incidence (signal, informa-
tion) et les caractéristiques énergétiques de l'alimentation. Le
modulateur est un système triodique d'asservissement d'éner-
gie à une information; l'énergie est d'ordre macrophysique;
l'information à l'entrée peut être d'ordre quasi micro-
physique; le modulateur institue donc une interaction entre
deux ordres de grandeur, asservissant le plus grand au plus
petit; il institue aussi une interaction entre deux modalités
temporelles; l'énergie disponible à l'alimentation est perma-
nente, toujours prête à l'ernploi, ce qui est réalisé au mieux
par une source d'énergie potentielle; elle ne dépend pas de
l'instant; au contraire, l'information incidente est nouvelle,
accidentelle, imprévisible, extrinsèque par rapport au système
modulateur; l'information est originale et Singulière, non sub-

221
stituable, alors que la fourniture d'énergie est indifférente,
amOI'phe; elle ne conserve pas trace de son origine, n'est pas
marquée; l'information porte au contraire avec elle le compte
rendu de l'un des états de sa source; le signal représente un
hic et nunc qui s'oppose à l'indifférenoe spatio-temporelle de
l'énergie d'alimentation.
Les machines à information, au lieu de réaliser une dégra-
dation par passage d'une hétérogénéité macrophysique à un
état dégradé stable (ce qui est un transfert de l'échelon macro-
physique à l'échelon microphysique), accomplissent le pro-
cessus inverse, en élevant l'ordre de grandeur du signal du
quasi-microphysique au macrophysique.

AG Les

Ces machines ne sont pas réflexes, mais combinatoires; le


type le plus ancien en est la machine à calculer, sous forme
de machine arithmétique. On peut dire encore qu'il s'agit de
machines logiques. Le changement d'ordre de grandeur
qu'elles opèrent entre l'entrée (les données) et la sortie (le
résultat) peut ne pas être considérable; l'énergie peut être
fournie au moyen d'une simple manivelle, les données étant
reçues par la machine sous forme de positionnement de
disques ou enfoncement de touches. Toutefois, ces machines
comportent le dispositif modulateur essentiel, même si le gain
du modulateur est voisin de l'unité: les données provoquent
et déterminent un fonctionnement irréversible, empruntant
sa détermination aux signaux et son énergie à l'alimentation;
cela signifie que l'énergie de commande (nécessaire pour posi-
tionner un disque ou enfoncer une touche) n'intervient pas
dans le résultat; la manœuvre du disque ou de la touche peut
être aussi souple que le désire le constructeur; pourvu que la
touche soit enfoncée, le résultat ne dépend pas du travail
fourni pour l'enfoncer. Ces modulateurs agissent par tout ou
rien (deux états) ou au moyen d'un nombre fini, et générale-
ment petit, d'états. Ces machines peuvent être réalisées et
actionnées mécaniquement (machine de Pascal); elles peuvent
être mécaniques et alimentées électriquement en énergie
(petites machines à oalculer actuelles, possédant un rnoteur
éleotrique); elles peuvent être éleotriques (oontaots fermés ou
ouverts) ou électroniques (tubes à vide ou transistors à l'état
conducteur ou à l'état non conducteur). Le schéma logique
reste le même dans tous les cas; ces machines sont des auto-

222
mates combinatoires dont le fonctionnement nécessite la dis-
continuité des états les uns par rapport aux autres.
Les progrès de ces machines s'effectuent dans le sens d'une
augrnentation du nombre des données pouvant être traitées
(éventuellement par mise en mémoire de ces données et frac-
tionnement de la tâche), d'une augmentation de la complexité
des opérations, enfin d'une augmentation de la rapidité de
fonctionnement; la fermeture ou l'ouverture de relais élec-
triques est plus rapide qu'un déplacement mécanique; le chan-
gement d'état de tubes électroniques ou de transistors peut se
faire en un cent-millième ou un millionième de seconde.

Be machines à
et régulateurs

L'amplificateur est un modulateur dans lequel l'entrée et la


sortie peuvent appartenir à la même catégorie physique (ten-
sion-tension, courant-courant, ou tension-courant, pour les
relais électroniques) ou à des catégories physiques différentes
(lumière à l'entrée, courant modulé par cette lumière, à la
sortie, dans un multiplicateur d'électrons, ou simplement dans
une cellule photo-électrique); l'étage opérant la modulation
d'une forme d'énergie définie par un signal porté par une
forme d'énergie différente est alors généralement l'étage d'en-
trée et prend le nom de capteur; mais le capteur peut aussi
être distinct de l'étage d'entrée et fonctionner comme un
simple transformateur; un microphone électrodynamique est
un transformateur (réversible) d'énergie mécanique en éner-
gie électrique; un microphone à charbon est au contraire un
véritable modulateur, possédant une entrée (vibration acous-
tique), une alimentation (pile microphonique) et une sortie
(composante alternative du courant traversant le microphone
lorsqu'il est soumis à une vibration acoustique). Pour' cette
raison, le microphone à charbon est irréversible. Des micro-
phones à charbon spécialement aménagés ont été utilisés
comme amplificateurs-relais sur les lignes téléphoniques à
grande distance, avant la généralisation des tubes électro-
niques; leur entrée était actionnée par le signal mécanique
provenant d'un transformateur d'énergie électrique en éner-
gie mécanique, et comparable par sa construction à un écou-
teur téléphonique.
Le progrès des amplificateurs s'est effectué d'une part dans
le sens de la fidélité (diminution de la distorsion, qui est la

223
non-proportionnalité des signaux de sortie aux signaux
d'entrée) et d'autre part dans le sens de l'abaissement du
bruit de fond, intéressant surtout le capteur et le premier
étage, dit étage d'entrée; le bruit de fond est la lirnite des
amplificateurs, car c'est le rapport entre signal et bruit de
fond qui limite la possibilité pour un amplificateur de recevoir
des signaux faibles; au-dessous d'un certain niveau, le signal
est noyé dans le bruit de fond, provenant généralement de
causes microphysiques (agitation thermique, discontinuité de
l'électricité, irrégularités de l'émission cathodique). La dirni-
nution du bruit de fond à l'entrée correspond à l'aménage-
ment des conditions microphysiques du milieu dans lequel
opèrent le premier étage et le capteur. Aussi, on réalise des
récepteurs de radiations dont le bruit de fond est diminué
autant que possible par l'abaissement de température (fonc-
tionnement au voisinage du zéro absolu) de l'étage d'entrée.
Une voie différente pour obtenir l'abaissement du bI'uit de
fond est celle qui consiste à augmenter la sélectivité de
l'entrée du récepteur, ou la sélectivité de ses transferts entre
étages (par exemple par l'emploi de filtres ou de circuits
accordés); la probabilité pour qu'une incidence microphysique
ou aléatoire (parasite extérieur) tombe dans la bande passante
conservée est diminuée. Cela revient à réduire l'incertitude du
signal, en éliminant d'emblée tous les signaux tombant en
dehors des caractéristiques prévues. Cette sélectivité peut être
une sélectivité en fréquence, lOI'Squ'il s'agit de signaux émis
par des oscillateurs; mais elle peut être aussi une sélectivité
fondée sur des critères d'amplitude, inférieure ou supérieure
à un seuil défini (suppression du bruit de fond à l'écoute pour
les récepteurs « standing by», en l'absence d'émission; écrase-
ment des parasites en réception des émissions à modulation de
fréquence). Très voisine de la sélectivité en fréquence est la
recherche des auto-corrélations dans la réception des signaux
faibles; mais c'est alors le signal lui-même qui apporte une
information sur ses caractéristiques temporelles. Notons enfin
que si rien n'est prévisible (ni la fréquence moyenne, ni l'am-
plitude, ni aucune des lois de variation temporelle), aucune pré-
sélection n'est possible, au début, pour diminuer le bruit de
fond pouvant noyer le signal; si quelque chose est connu du
signal, la caractéristique connue permet de prédéterminer
plus ou moins les modalités de la réception adaptée, et corré-
lativement de diminuer le bruit de fond.
Les régulateurs sont des amplificateurs dont le capteur est
à la sortie d'un moteur agissant sur une charge; la sortie de
l'amplificateur commande l'aliInentation du moteur, ce qui

224
régularise le régime rnalgré les variations de la charge. La
régulation peut s'appliquer non seulement aux moteurs, mais
à tout type de rnachine active (ustensile tel que lampe, hor-
loge; machine simple dont il faut prévenir l'emballeme:qt ou le
blocage). Le transfert d'information dans l'amplificateur va en
sens inverse du transfert d'énergie dans la machine active.

Co Niveau supérieur des machines à information

Ce sont des machines à interprétation, ou encore à décodage,


qui, au lieu de combiner des données selon des règles opéra-
toires, ou d'amplifier les signaux reçus par leurs capteurs avec
le moins de distorsion et de bruit de fond possibles, explorent
le champ des données selon différents processus pour y recon-
naître des régularités et y identifier des types. Cette activité
implique l'usage des fonctions de la machine à calculer et de
celles de l'amplificateur et du régulateur, car ces machines
déploient une stratégie de la prise d'information et appliquent
une combinatoire des signaux suscités par cette stratégie.
Le type actuellement le plus connu de ces machines est la
machine à lire; mais on peut concevoir une généralisation de
la machine à information sous forme de machine à interpré-
ter, à partir d'une fonction élémentaire comme la fonction
d'auto-cOI'rélation.

, ,
CONCLUSION GENERALE
Les techniques ne sont pas seulement humaines; elles sont
aussi un certain aspect de l'activité des animaux; l'activité
technique est une manière de constituer de l'organisation à
partir d'une activité orientée des êtres organisés.
Ce cas particulier d'expansion de l'or'ganisation peut être
rapproché de la genèse des êtres organisés (ontogenèse et
phylogenèse); aussi, le schème technique n'est pas de nature
essentiellement différente des autres schènles d'organisation
et de croissance que l'on rencontre dans les formes de résis-
tance, d'activité ou d'expansion des êtres vivants; les êtres
vivants comportent des lois de construction, des schèmes de
fonctionnement actif et différents usages de l'information.

225
L'analogie entre l'activité naturelle et celle des techniques
n'existe pas seulement au niveau des êtres individualisés. La
saisie des lois d'évolution est précieuse, parce qu'elle montre
comment, par l'invention, procède l'organisation. L'analyse,
ber'ceau d'invention dans les techniques pré-industrielles, a
son pendant dans les lois darwiniennes de différenciation,
amenant « le visage de la nature à éclater comme sous l'effet
d'un coin»; la synthèse, formant le tertium quid caractéris-
tique des inventions post-scientifiques, et s'appliquant aux
sous-ensernbles et composants, offre le processus inverse de
celui de la concurrence et du conflit; les êtres nouveaux s'y
forment par alliance et rencontre. Entre ces deux niveaux,
celui de l'existence qui enveloppe l'individu et celui de l'organe
qui se perfectionne dans l'individu, apparaît le niveau neutI'e
et directement fonctionnel des êtres individualisés, qui se
développent par concrétisation. C'est à ce niveau que la com-
paraison entre les êtres vivants et les objets techniques se
présente le plus directement à l'esprit de l'observateur,
retrouvant dans les deux cas les aspects de défense ou pro-
tection (amortissernent), d'activité (échanges, conversions,
motricité, métabolisme) et d'information (sensorialité, régu-
lations). Mais la comparaison ne serait pas raison si elle ne
couvrait pas aussi la relation entre les différents individus ou
espèces (réseau, territoire) et l'organologie interne de l'indi-
vidu, dans son auto-corrélation par rapport à lui-même.

On peut constater que le progrès de


l'organisation dans les techniques se fait par invention, et non
pas, généralernent, par élimination des objets techniques mal
adaptés. L'invention est un processus positif; même dans la
condition qui se rapproche le plus de l'affrontement entre les
espèces par concurrence (sursaturation fonctionnelle dans un
l'éseau pré-industriel), la véritable réponse de progrès est l'or-
ganisation du réseau en central et terminaux, non l'élimina-
tion de certains objets techniques ou fonctions. L'évolution des
techniques se fait aux trois niveaux de l'interfonctionnalité
(réseaux), de l'être individué, enfin de l'organe, par analyse,
concrétisation et synthèse. Il serait donc intéressant de
rechercher s'il n'existe pas chez les êtres vivants des proces-
sus analogues à l'analyse réticulatrice, à la synthèse et à la
concrétisation. Dans la même mesure, la production de réali-
tés techniques capables d'évoluer, modifiables, récupérables,
recyclables dans l'existence, correspondrait mieux à l'évolu-
tion inventive que la destruction de l'ancien.
L/I V ION
ANS L S C NIQU S
(1971 )
Le texte de cette communication, présentée au colloque sur
La Mécano1ogie des 18, 19 et 20 mars 1971, est paru pour la
première fois dans le numéro 2 des Cahiers du centre cultu-
rel canadien.

Résumé .. Il Y a deux aspects essentiels de l'invention: l'exi-


gence d'auto-corrélation qui rend le procédé ou l'objet viable,
non destructif par rapport à lui-même, et les adaptations ter-
minales, qui lui permettent de s'insérer dans le milieu et
d'être dirigé par un opérateur ou par l'infOI'mation qu'il reçoit
ou prélève.
1. Les inventions pré-scientifiques ont développé surtout les
adaptations, qu'il s'agisse d'outils, de véhicules, de construc-
tions, de routes; elles ont opéré une réorganisation du milieu
permettant ces adaptations; surtout, elles interviennent
comme un terme intermédiaire entre l'Homme et le Monde, et
prennent une structure passive, aussi indéformable que pos-
sible; elles visent à la stabilité, au caractère indéformable
donné par l'équilibre stable.
2. Les inventions faites ou complétées avec le secours des
sciences ont développé la rigueur de l'auto-corrélation entre
les termes extrêmes adaptés au Monde et à l'Homme, éven-
tuellement en remplaçant l'opérateur par un moteur et un
système d'automatisme; elles sont fréquemment des systèmes
de transformation où l'accent est mis sur l'enchaînement cau-
sal et la conservation de l'énergie au cours des transforma-
tions, qui est la condition de rendement maximulll, en état
d'équilibre indifférent.
3. Après le déploiement des sciences, les problèmes de pen-
dement énergétique s'effacent devant la capacité de traiter
l'information, impliquant que les rnachines soient sensibles ele
manière fidèle à un signal, même s'il est d'un ordre de gran-

229
deur très inférieur à celui qu'une commande humaine pourrait
fournir, à la fois en énergie et en durée. Le principe qui per~
met l'amplification et la combinaison des signaux est celui de
l'équilibre métastable. Ces machines renferment dans leur
schéma une relation, étroite entI'e les adaptations (entrée,
sortie) et l'auto-corrélation (amplification et combinaison
internes).

INTRODUCTION

Les réalisations techniques apparaissent par invention; elles


procèdent d'un être vivant doué d'intelligence et de capacité
d'anticipation, de simulation (ce mot étant pris au sens que
Jacques Monod lui donne) ; la simulation peut se traduire non
seulement par le langage, mais aussi par la production d'un
schéma, d'un mode opératoire, ou d'un prototype matériel;
invention sont des activités men-
tales, mais ces activités mentales, tout en ayant quelque chose
de commun les unes par rapport aux autres, peuvent donner
des produits différents selon l'ambiance dans laquelle elles
s'exercent, cette ambiance étant essentiellement définie par
l'état de la technique et de la science servant de base à l'acti-
vité d'invention.
L'aspect mental de l'invention se traduit par une exigence
de cohérence qui devient la propriété principale d'auto-
CUJL"J!.'t::J!.i:l'IIJ!.UJ!.! de la méthode ou de l'objet technique, représentant

le résultat d'une résolution de problème.


L'autre aspect de l'invention technique est de
l'objet ou de la méthode aux conditions de l'ambiance.
L'équilibre entre ces deux aspects de l'invention est variable,
si bien que des inventions rigoureusement auto-corrélées et
parfaitement logiques en elles-mêmes peuvent rester inutili-
sables jusqu'au moment où le développeInent des conditions
anlbJ!allWe autorise leur adaptation; inverseIIlent, des adap-
tations précises peuvent rester isolées les unes des autres jus-
qu'à ce qu'un équipement logique de type scientifique permette
d'en faire les termes extrêmes d'une série bien enchaînée.
L'invention technique, est toujours
un mixte d'auto-cOI'rélation interne et d'adaptation: l'auto-
corrélation lui donne la stabilité; l'adaptation, l'utilité.
Les caractères particuliers du développement des inventions
techniques proviennent en partie de cette dualité; une méthode

230
ou un objet technique défini se perfectionnent par la rencontre
et l'interaction de la condition interne et de la condition d'arn-
biance; il est assez rare que les deux conditions soient présentes
à la fois et en un ITlême lieu; lorsque cette rencontre s'opère,
la floraison d'inventions est rapide; ce fut le cas pour le XVIIIe
et le xrxe siècle en Europe. Au contraire, les besoins d'adapta-
tion ont donné, dans les techniques pré-industrielles, un grand
nombre de perfectionnements singuliers qui ont attendu
l'époque scientifique et industrielle pour prendre leur essor; de
leur côté, les automates des ingénieurs d'Alexandrie n'ont
guère quitté la sphèr'e du savoir jusqu'à l'époque industrielle.
Les adaptations et les auto-corrélations constituent en quelque
sorte des moitiés d'invention en attente; l'invention complète
est le produit de leur rassemblement cohérent; chaque moitié
de l'invention appelle l'autre non seulement en créant un
acquis utilisable, mais en faisant naître un besoin.

L'idée selon la science féconde les techniques n'est


.&<I1I.I!il\.ll'Ç',&,&,ç'

pas inexacte, mais elle est trop : la


science féconde les techniques qui se sont déjà développées par
un long cheminernent d'adaptations, et qui manquaient préci-
sément d'auto-corrélation; il existe aussi des cas où des inven-
tions proches des sciences et bien auto-corrélées (par exemple
la pompe aspirante et foulante de Ctésibius) attendent le
IIlilieu technique qui leur fournira les adaptations leur per-
IIlettant de s'intégrer et d'être efficaces (tubulures à haute
pression, soupapes précises, opération d'alésage du corps de
pompe, besoin de refoulernent de l'eau avec de grandes déni-
vellations dans les mines).
Les besoins pratiques ont contraint l'HoIIlIne à améliorer les
techniques sans attendre le développement de toutes les
sciences; aussi, on peut noter' une avance de nombreuses tech-
niques, jusqu'à l'époque industrielle, sur les sciences et sur la
métrologie rigoureuse issue des sciences; cette avance est sur-
tout caractérisée par le progrès des adaptations et la relative
précarité des auto-corrélations; c'est en partie ce hiatus au
cœur des techniques qui a fait ressentir un besoin de sciences,
tandis que les parties déjà constituées des techniques offraient
aux sciences naissantes non seulement des problèmes théo-
riques à résoudre (par exemple la limite supérieure de l'élé-
vation des liquides dans les pOITlpeS aspirantes), mais encore
des moyens d'expérimentation: le besoin d'un complément
interne de l'invention déjà adaptée est en fait un appel au
savoir scientifique; du progrès rapide réalisé par la constitu-
tion de la science répondant à cet appel, il ne faut pas tirer

231
trop hâtivement la conclusion du primat de la science en
matière d'invention technique; la science renouvelle très vite
une technique lorsqu'elle a seulement à cOInbler le hiatus cen-
tral de l'auto-corrélation; si les adaptations ne sont pas consti-
tuées avant l'étape scientifique, le progrès est moins rapide
(cas de la machine à vapeur, partiellerIlent pré-scientifique, et
des machines génératrices d'électricité).
Les inventions pré-scientifiques ont développé surtout des
adaptations, qu'il s'agisse d'outils, de véhicules, de construc-
tions, de routes; elles ont opéré une réOI'ganisation du rnilieu
permettant ces adaptations, et ont généralement fourni des
termes intermédiaires entre l'Homrne et le Monde; la logique
interne des objets qu'elles ont produits est l'indéformabilité,
par primat de l'équilibre stable.
Les inventions contemporaines des sciences ont développé
l'auto-corrélation active entre les termes extrêmes déjà adap-
tés au Monde et à l'HomIIle; elles sont fréquemment des sys-
tèmes de transformation d'une seule ou de plusieuI's formes
d'énergie, où l'auto-corrélation est fournie par la rigueur de
l'enchaînement et la conservation de l'énergie au cours des
transformations; leur idéal est la réversibilité des transfor-
mations qui est la condition de rendement maximum des
IIloteurs en état d'équilibre indifférent.
Après le grand développement des sciences qui a transformé
les inventions pré-scientifiques et en a fait naître d'autres, les
problèmes industriels de rendement énergétique se sont effa-
cés, pour une nouvelle catégorie d'inventions, devant la capa-
cité de traiter l'information, impliquant la sensibilité fidèle à
des signaux même s'ils sont d'une puissance et d'une durée très
inférieures à l'ordre de grandeur de la cornmande et de la capa-
cité de réception humaine; ces machines renferment dans leur
schéma une relation étroite entre les adaptations (entrée et
sortie) et l'auto-corrélation interne (amplification fidèle,
modulation, combinaisons et opérations); le principe permet-
tant l'amplification et la combinaison des signaux ainsi que le
rapport avec l'extérieur est l'équilibre métastable.
Selon cette perspective, il y aurait trois couches d'invention,
la première, marquée par le priIIlat des adaptations et de
l'équilibre stable, la seconde, par l'importance de l'auto-
corrélation et de l'équilibre indifférent, la troisième, par
l'usage de l'équilibre IIlétastable qui fournit un schéma uni-
versel pour les adaptations, et de l'auto-corrélation.

232
10 EXEMPLES D'INVENTIONS PRI;-llI\n}LI~TIR.IIEl,L.Ib'"
il"'K:II'YI\.jIJl.R DE

Pour l'Antiquité, nous n'avons pas le secours de l'histoire,


car cette discipline culturelle s'intéressait plus aux événe-
ments militaires et politiques qu'au progrès de ce par quoi
l'homme agit sur les choses. D'ailleurs, un grand nombre
d'outils, de procédés de construction, de modes opératoires
renlOntent à la préhistoire. Il faut donc utiliser les vestiges et
les monuments figurés.

Les outils et les armes ont ceci de commun qu'ils permettent


de ne pas agir « à main nue)}; ils éloignent de l'objet, homme
ou chose, et permettent en une certaine mesure d'agir sur lui
tout en se protégeant; ils sont des intermédiaires; sans glaive
ou lance, le bouclier ne pourrait trouver place pour s'insérer
entre les combattants; sans les pinces et le marteau à long
manche, le forgeron ne pourrait ni tenir le fer ni le forger; en
outre, ces intermédiaires opèrent des transformations; le
glaive est plus meurtrier que le bras qui le porte parce qu'il
concentre toute l'énergie du coup sur une très faible surface,
et accumule de l'énergie cinétique. La pince, par effet de
levier, serre plus fortement le métal que la main ne pourrait
le faire, même à travers un gant d'amiante; le marteau de
forge applique à une faible surface toute l'énergie des muscles
du tronc et des deux bras; avec interposition d'un tranchet,
cette accumulation d'énergie permet de couper une barre por-
tée au rouge, au besoin au moyen de plusieuI's coups succes-
sifs pourvu que le tranchet reste en place. Par le manche,
l'outil - ou l'arme - s'adapte au corps humain en action; par
le fer, c'est à l'objet que cet intermédiaire s'adapte, avec un
effet de sommation, d'accumulation d'énergie qui porte en un
seul point et en un seul instant toute l'efficacité d'un geste
progressif ou d'une succession de gestes, toute l'énergie pro-
gressivement développée. Ce que l'on tient en main est un
adaptateur d'impédances et aussi un adaptateur de durées.
Les dédoublements d'outils employés ensernble permettent
de meilleures adaptations; un tranchet et un marteau per-
mettent de couper avec plus de précision qu'un unique mar-
teau; le tranchant est posé et maintenu à l'endroit où doit
être pratiquée la coupure, pendant que le marteau décrit plus
librement et avec moins de précision dans la visée sa trajec-
toire apportant l'énergie; il en va de nlênle de l'herminette

233
remplacée par le ciseau à bois, toujours en contact avec le bois
et le maillet qui agit sur le ciseau; des deux mains, l'une
assure l'adaptation à l'objet (celle qui tient le ciseau), l'autl'e,
l'adaptation au bras qui apporte l'énergie.
De tels dédoublements peuvent d:ailleurs permettre le tra-
vail simultané et synergique de plusieurs opérateurs; des
monuments figurés de l'Antiquité nous montrent un ouvrier
maintenant un bloc de métal sur l'enclume pendant que deux
autres frappent alternativement avec leurs marteaux.
Ce perfectionnement de l'outil, allant dans le sens du dédou-
blement pour améliorer l'adaptation à la chose et l'adaptation
à l'opérateur, se retrouve dans le vilebrequin remplaçant la
tarière: le vilebrequin peut recevoir des mèches de diamètres
différents, qui peuvent être affûtées plus aisément que si elles
l'estaient assujetties à l'ensemble du vilebrequin; la simple
disjonction du manche et du « fer» est déjà un progrès dans le
sens de la bonne adaptation à l'opérateur et à l'objet, impli-
quant le plus souvent des matériaux différents de texture et
de densité. Mais cette disjonction impose un minimum d'auto-
corrélation; l'emmanchement d'une faux est plus délicat que
celui d'un marteau; un ciseau à bois doit être fretté pour subir
sans dommage les coups répétés du maillet.
Les s'insèrent entre l'Homme et le milieu géogra-
phique en produisant un microclimat; à l'intérieur, ils sont
adaptés à l'Homme par la forme et la disposition des pièces,
les escaliers, la différenciation des lieux, la possibilité de
chauffage et d'éclairage, l'absence de pluie et de vent; à l'exté-
rieur, ils sont adaptés au milieu, dans le sens de la stabilité de
l'équilibre, par leul's fondations, la manière dont leurs maté-
riaux sont reliés entre eux; ils sont aussi adaptés au milieu
par leur toiture, dont l'espèce dépend du climat, afin de résis-
ter au vent et à la pluie ou à la neige, qui impose une forte
pente pour éviter les surcharges en favorisant le glissement.
Malgré cette double adaptation à l'intérieur et à l'extérieur, les
bâtiments ont une certaine auto-corrélation, car on ne peut
concilier n'importe quelle structure d'ensemble, visible de
l'extérieur, avec une distribution intérieure définie; ce mini-
mum d'auto-corrélation se traduit par le fait que la présenta-
tion extérieure révèle et parfois manifeste la destina,tion du
bâtiment, la classe sociale ou la profession de ceux qui l'occu ..
pent. Toutefois, cette corrélation n'est pas assez serrée pour
interdire reconversions et réemplois. Près de Roche-la-
Molière, un chevalement de nline datant du xrxe siècle a été
converti en habitations, les ressources de la mine étant épui-
sées, seule l'adaptation intérieure a été refaite.

234
Tous les bâtiments ne sont pas destinés à l'habitation, et ce
sont précisément les bâtiments non destinés à l'habitation qui
montrent le mieux la tension entre les deux termes extrêmes
de l'adaptation. Un doit, d'une part, maintenir aussi
constante que possible la pente du canal qu'il supporte, depuis
la source jusqu'au point d'utilisation; d'autre part, il doit tra-
verser les vallées, percer les collines, et passer parfois à
faible hauteur dans les plaines sans interrompre la circula-
tion; son adaptation à l'eau qu'il porte se fait par un chenal
généralement couvert de grandes dalles et partout de même
section, correspondant à un écoulement à vitesse constante,
obtenue par une pente également constante; son adaptation au
milieu se fait par l'usage des arches (parfois superposées:
Tolède, pont du Gard) qui transfèrent au sol tout le poids de
la construction, mais n'occupent qu'une faible surface, lais-
sant passer le vent, les cours d'eau, les voies de circulation,
au lieu de forrner une nluraille continue et un barrage; la dis-
position en longueur de l'aqueduc est favorable à cette tech-
nique, car les arches n'ont pas besoin d'être contrefortées:
elles s'épaulent les unes les autres dans la série quasi indéfi-
nie qu'elles fornlent. La grâce à cette condition d'exis-
tence particulièrement bonne, fournit à l'aqueduc le minüIlum
d'auto-cor'rélation qui le rend stable - bien qu'il repose seule-
rIlent sur des piles; dans ses formes conternporaines, le por-
tage à niveau constant (tuyau ou conduite, tablier de pont,
trolley des trains) se réalise aussi par voûte, mais par voûte
inversée en forme de chaînette, qui n'a besoin que de piles
verticales et d'ancrages solides des câbles au moyen de corps-
morts pour être stable: dans le cas des lignes à suspension
caténaire, l'ancrage des câbles est remplacé par un contre-
poids, ce qui pernlet de neutraliser les effets de la dilatation
et d'opérer un réglage fin de l'horizontalité de la ligne.
Jusqu'aux Romains de l'Antiquité, la voûte avait été essen-
tiellement souterraine (Tyrinthe, Étrurie) ou en couple
aérienne légère (silos à blé des Égyptiens, tentes et habitations
légères des Assyriens); la voûte aérienne monumentale des
Romains réalise, vers le haut, une adaptation à une surface
continue (tablier de pont, chaussée) et, vers le bas, une adap-
tation à des fondations discontinues laissant entre elles de
vastes passages (cours d'eau, portes des villes, nlOnuments
publics); la voûte, en berceau ou en coupole, réalise même la
continuité entre les élérIlents porteurs verticaux et les élé-
ments de couverture, auxquels elle confère l'incombustibilité
de la pierre ou du béton. Or, la voûte, souterraine ou prise
au sein d'un épais massif de grosses pierres (galeries de

235
Tyrinthe), est en équilibre stable par rapport au milieu, parce
qu'elle échange des poussées avec la terre ou les blocs qui
l'enveloppent; il en va autrement de la voûte des monuments
se déployant comme une superstructure; elle doit ou bien être
très légère et par conséquent très mince, pour que la compo-
sante horizontale sur les éléments porteurs soit faible, ou bien
être contrefortée, si elle est lourde et ne repose pas sur des
éléments porteurs massifs: cette adaptation externe délicate,
à la recherche d'un équilibre stable, pour la voûte constr'uite
à grande hauteur au-dessus du sol, a été un des éléments pri-
mordiaux de la recherche en architecture, au moment où les
formes romaines furent l'eprises à la faveur de la renaissance
carolingienne; la technique du contrefortage au rnoyen de
murs boutants ou d'arcs-boutants, parfois à plusieurs volées
et extérieurs à l'édifice, montre qu'il n'est pas toujOUI'S pos-
sible de faire avancer simultanément l'adaptation à l'Hornme
et l'adaptation au milieu. La voûte, souterI'aine unique ou
aérienne en série, l'éalisait une adaptation presque parfaite de
l'élément porté et de l'élément porteur, ainsi que de l'intéI'ieur
et de l'extérieur; la voûte aéI'ienne unique supportée par des
murailles minces ou des piliers réalise une très bonne adap-
tation par rapport à l'intérieur de l'édifice, car elle lui donne
une toiture de pierre d'une seule volée, sans aucun pilier à
l'intérieur (nef), mais elle ne réalise pas d'elle-mêrIle une
bonne adaptation au milieu; le manque d'éléments porteurs à
l'intérieur' doit être compensé par de multiples éléments de
butée à l'extérieur, qui doublent presque la surface au sol du
monument. Le principal avantage de ce mode de construction
est pour l'intérieur, particulièrement dans le cas des églises
dont la nef, entièrement dégagée, peut être éclairée de plus
par une rangée de vitraux disposés entre les arcs-boutants.
Mais l'auto-corrélation complète dans le dOlnaine de la
construction n'a pu être atteinte qu'après l'époque indus-
trielle, au moyen d'une alliance de matér'iaux travaillant l'un
à la compression, l'autre à l'extension (béton armé et parti-
culièrement béton précontraint).
ttfilr"~~rp.'nt.:M Y'ell:iCilJ.lE'S et sont eux
aussi des systèmes d'adaptation entre le milieu et la charge
mise en rnouvement par l'homme ou un animal. La nature du
milieu gouverne l'adaptation du moyen assurant le port du
fardeau pendant le déplacernent; la neige, l'argile humide, le
sable pulvérulent sont impI'opres à l'usage de la roue; ils
conviennent mieux aux tr'aîneaux montés sur patins; un sol
argileux sec peut convenir au transport de lourdes charges
sur traîneau pourvu que l'argile soit convenablement mouillée

236
en surface devant le traîneau, ce qui constitue une couche
lubrifiante facilitant le glissement et empêchant l'échauffe-
ment du traîneau; un bas-relief assyrien Illontre un colosse en
pierre transporté sur un traîneau tiré par des centaines
d'hommes; plusieurs ouvriers, montés sur l'avant du traî-
neau, versent de l'eau. Quand le sol était assez égal et résis-
tant, des rouleaux étaient placés à l'avant du traîneau, puis
repris à l'arrière et reportés à l'avant. Sur un bas-relief de la
Babylone antique, on voit un énorme bloc de pierre transporté
de cette manière; l 7 personnes ramènent les rouleaux de
l'arrière vers l'avant, pendant que six autres s'efforcent
d'agir sur l'arrière du traîneau au moyen d'un très long levier
(6 à 8 mètres de long); au Illoyen de quatre cordes, dont deux
doubles, de nombreux ouvriers tirent le traîneau; enfin, des
chariots à deux roues possédant huit rais et une jante épaisse
sont tirés chacun par deux hommes; ils sont chargés de cor-
dages et de leviers - cela montre que la roue n'était pas utili-
sée pour les grosses charges, probablement parce qu'elle
manquait de solidité et n'offrait pas une surface d'appui au sol
suffisante pour éviter l'enlisement dans un sol non aménagé.
Sur le même bas-relief, il est intéressant de noter l'adaptation
des chariots à la traction humaine; les deux hommes main-
tiennent le chariot en équilibre horizontal, le dirigent, et le
retiennent en descente par un brancard rigide; mais ils le
tirent au moyen de cordes passant sur les épaules.
la roue sont primitivement des adapta-
Jl.UII.&Jl.II;;"ClUJI..

tions au sol permettant des usages différents; la roue de véhi-


cule n'a peut-être pas été un systèlne aussi universel qu'on le
suppose; elle correspond à un transport relativelnent léger et
rapide sur un sol aménagé, en particulier sur des plaques
rocheuses ou des voies pavées; même dans ce cas, une des
principales imperfections de la roue est le manque de résis-
tance au point de jonction des rayons et du Illoyeu, ainsi que
l'échauffement dû au frottement; l'usage de l'eau, puis de
l'axonge, ne pouvait donner de bons résultats qu'avec des
axes métalliques et des moyeux pourvus de coussinets métal-
liques ou de roulements; le l'oulement représente une excel-
lente synthèse du procédé des rouleaux et de celui de la l'oue ;
en effet, sur un plan de roulement bien dressé, avec des rou-
leaux parfaitement cylindriques et en rnatière dure, on obtient
un déplacement qui est pratiquement sans frottement, donc
sans échauffement: l'adaptation est bonne, mais l'auto-
corl'élation faible, car les l'ouleaux s'échappent par-derrière
et il faut des opérateurs pour les ramener à l'avant du véhi-
cule: avec la roue, l'adaptation est moins bonne, à cause du

237
frottement de l'axe contre le moyeu, mais l'auto-corrélation
est supérieure, car la roue suit le véhicule sans aide exté-
pieupe; le roulement à rouleaux ou à billes consiste à ména-
ger autour du moyeu un second système de roulement; les
rouleaux ou les billes, disposés en tambour, se recyclent d'eux-
mêmes et fonctionnent, théoriquement, sans frottement, c'est-
à-dire sans nécessité impérative de lubrification et sans
danger d'échauffement; le seul frottement (minime) qui sub-
siste est celui des rouleaux ou des billes contre la cage qui les
guide; on s'explique ainsi qu'une roue d'automobile puisse
fonctionner sur 100 000 kilomètres avec un seul gpaissage,
sans s'échauffer ni prendre un jeu appréciable, Inalgré la
vitesse élevée et les efforts transversaux causés par les
virages, alors qu'une roue de char demande, pour une chapge
du même ordre, un graissage à chaque saison.
En allant plus loin dans le sens de l'adaptation du véhicule
au milieu, on trouve des dérivés du roulement à rouleaux
avec les véhicules à chenilles, destinés aux terrains sablon-
neux ou irréguliers; la chenille est une sorte de tapis, arti-
culé ou souple, qui se recycle de lui-même et sur lequel roule
le véhicule, reposant sur le sol par une large surface. On
trouve aussi une intervention sur le milieu, destinée à per-
mettre l'utilisation des roues à jantes relativement étpoites,
avec le dallage, le pavage, et même le drainage et la constpuc-
tion du sous-sol en ppofondeur, doublée par l'évacuation des
eaux au moyen de fossés, comme dans le cas des voies
romaines; c'est ici la chaussée dans son ensemble qui
apporte la rigidité et la large surface nécessaipes au trans-
port des fardeaux; des principes analogues se retrouvent
dans l'usage du ballast et des traverses permettant de poser
les rails des chemins de fer; l'emploi des bandages élastiques
en caoutchouc vulcanisé, pleins, alvéolés, à pessorts ou pneu-
matiques à haute puis à basse pression a réalisé un autre
type d'adaptation au milieu par l'intermédiaire des chaussées
empierrées, macadamisées ou cimentées: la résistance au
glissement dans les vipages et au coups du freinage, ainsi que
le silence et l'absence de vibpations.
L'adaptation, du côté des hommes ou des animaux, a pris la
direction d'un approprié à chaque espèce: tr>ac-
tion par l'épaule pour l'homme, par le front et les cornes pour
les bœufs, par le collier (et non par le cou) pour le cheval.
Enfin, du côté de la charge et des passagers. c'est
per.u::,uu'.I!l. qui représente l'adaptation; sur un sol mou (terre,

herbe), la suspension n'est pas utile; elle devient nécessaire


SUI' les voies pa vées ou dures et irrégulières; depuis le char

238
branlant jusqu'aux immenses ressorts en C du carrosse de
Louis XVI, un grand progrès a été accompli; les trains et les
automobiles actuels ajoutent à la suspension des amortisseurs
d'oscillations qui ne sont pas uniquement orientés vers le
confort des passagers, mais aussi vers l'adaptation au milieu,
en évitant que les phénomènes de résonance n'amènent les
roues à être momentanérnent trop peu chargées pour pouvoir
assurer un freinage et un guidage efficaces.
En domaine maritime, il serait possible de retrouver ces
deux types d'adaptation, l'une par rappoI't au milieu (étan-
chéité, formes hydrodynamiques, stabilité, résistance aux
vagues), et l'autre par rapport au fret et aux passagers (dis--
positifs antitangage, antiroulis, aérage, dispositifs évitant que
la fumée ne retOIIlbe sur le pont, alnénagement de la lumière,
dispositifs de sauvetage).
Rernarque: le développeIIlent de l'époque industrielle a par-
tiellelnent fait perdI'e de vue le caractère symétrique des
adaptations pré-industrielles; ainsi, tandis que les dispositifs
de sauvetage d'un bateau sont très développés, même à notre
époque, ceux d'un avion sont misérables; si l'avion traverse
des zones maritimes, on trouve sous les sièges des gilets de
sauvetage et des sachets de poudre destinés à éloigner les
requins; par contre, dans les avions qui survolent les terres,
et qui sont voués à l'écrasement en cas de panne du moteur,
il y a bien des issues de secours, mais strictelnent aucun para-
chute ni aucune issue permettant de sauter sans risquer
d'être happé par l'appaI'eil; les exeI'cices d'alerte des bateaux
n'existent pas sur les avions de ligne; les avions nlilitaires ont
par contre conservé leurs dispositifs de sécurité pour les per-
sonnes. La nlême évolution se marque sur les trains auto-
moteuI's; 1'« outil» brise-vitres, ce Inarteau rouge enfermé
dans un coffre vitré, après avoir subi une nliniaturisation qui
le ramène à la taille d'un petit jouet, tend à disparaître; le
frein à vis, organe de secours, existe peut-être dans chaque
wagon, mais il est caché; le manomètre indiquant la pression
de la conduite générale des freins à air compriIné tend lui
aussi à disparaître: c'est le statut du voyageur qui change.

239
Il. EXEMPLES D'INVENTIONS INDUSTRIELLES
Iil"'KIIIIV1I.<!I:I\D DE

La nécessité de l'auto-corrélation est évidente dans les auto-


mates de première espèce, tendant à l'auto-suffisance, et dans
les moteurs, tendant à l'autarcie; mais l'époque industrielle
n'a pas commencé en tous domaines et en tous lieux à la
même époque; il a pu exister une pression dans le sens de
l'auto-corrélation dans les milieux techniques à haute concen-
tration en opérations et en opérateurs, par suite du manque
de place, du caractère artificiel du milieu où il fallait recréer
des conditions acceptables de vie, et de la nécessité d'aug-
menter le rendement par des méthodes rationnelles; l'époque
industrielle n'est pas arrivée d'elle-même; elle a été préfacée
par des formes de travail qui avaient déjà un mode d'exis-
tence industriel, même si elles conservaient faute de mieux,
pour certaines opérations, des moyens artisanaux ou, plus
généralement, pré-industriels. Ces milieux furent des fer-
ments pour le développement de l'industrie et de la science,
des berceaux d'invention, parce que l'auto-corrélation y était
une nécessité vitale.

Tel fut dans les grandes installations


profondes; toutes les conditions nécessaires à la vie et au tra-
vail devaient y être obtenues par des moyens techniques;
l'aérage, le transport des matériaux, la descente et la remon-
tée des ouvriers, l'épuisement des eaux; la communication
entre le fond et le carreau passe nécessairement par des
intermédiaires techniques quand la profondeur de l'exploita-
tion dépasse 60 ou 80 mètres; or, le couloir étroit de tous ces
intermédiaires techniques est le puits; les diverses fonctions
y sont en concurrence; elles ne peuvent s'exercer convena-
blement qu'en prenant des formes bien délimitées, métho-
diques, concentrées, organisées; ici, ce n'est plus l'adaptation
libre, aux deux bouts de la chaîne, qui prolifère et se perfec-
tionne, mais le terme intermédiaire obligatoire, concentré,
riche en auto-corrélations; autrement dit, le puits de mine est
déjà industriel, même si le procédé d'abattage au fond est Corll-
parable à celui des carrières et si l'emmagasinage du charbon
ou du minerai en surface n'a rien d'industriel.
Pour les méthodes «naturelles» indiquées par
Agricola (un panneau situé à l'entrée du puits, orienté per-
pendiculairement au sens du vent, défléchit un courant d'air

240
à l'intérieur d'un canal occupant une partie de la section du
puits) ne peuvent donner un régime continu ni un régime suf-
fisant pour les grandes profondeurs; le vent change de direc-
tion : il faut réorienter le volet; on peut remplacer ce dispositif
manuel par un système à quatre canaux dont l'un au moins
est toujours bien orienté; on peut employer une girouette;
mais le vent peut faiblir et faire défaut; en ce cas, il est néces-
saire d'employer le soufflet ou le ventilateur centrifuge
actionné par l'homme, par les animaux, ou par un courant
d'eau; la surpression est suffisante pour atteindre les grandes
profondeurs avec un canal mince ou avec des tuyaux de toile,
et l'on arrive ainsi aux installations industrielles où l'air, pro-
venant d'un ventilateur centrifuge à pression élevée, est
envoyé au fond par des canalisations dont l'encombrement est
à peu près 1/50 de la section du puits, et qui peuvent être voi-
sines des canalisations d'eau, de diverses commandes, des
tuyaux d'air comprimé à haute pression, ainsi que des lignes
de transmission de l'information.
L'aérage, en faisant appel à une méthode industrielle pou-
vant employer toutes les espèces d'énergie mécanique ou élec-
trique, a donc réduit de 1/4 à 1/50 de la section du puits
l'encombrement causé par cette fonction, et a, de plus, rendu
l'aérage indépendant des conditions atmosphériques exté-
rieures; la transition s'est opérée par l'intermédiaire d'un
procédé mécanique artificiel remplaçant le procédé naturel
(soufflets puis ventilateur centrifuge).
En sens inverse, des eaux a d'abord été réalisé
par une multitude d'étages de pompes aspirantes et foulantes;
ces pompes, à faible hauteur de refoulement, encombraient le
puits par la multitude de leviers qui les commandaient à par-
tir de la surface; c'est seulement après 1840 que l'usinage
précis des corps de pompe et des clapets a permis à une pompe
unique, située au fond, de refouler l'eau jusqu'à la surface
par un tuyau de faible section; là encore, la solution indus-
trielle peI'mettait de faire du puits un système de transit
intense et concentré, un système de transfert spécialisé dans
sa fonction de transfert.
De.nn:es va dans le même sens. Le
treuil primitif est un cylindre sur lequel s'enroule le câble; la
benne monte dans le puits sans guides; elle peut osciller; de
plus, l'enroulement de la corde sur le treuil l'oblige à se dépla-
cer longitudinalement; enfin, il faut prendre la benne par
l'anse au moment où elle touche le treuil, ce qui est une opé-
ration malaisée et dangereuse, accomplie généralement en
rabattant un volet qui sert de plancher provisoire sur une

241
partie de l'orifice du puits, et que l'on relève lorsque la benne
est décrochée et écartée. Ici, l'étape décisive du progrès
consiste à installer un chevalerIlent portant une ou deux pou-
lies au-dessus de l'orifice du puits; le câble portant la benne
ne subit plus de déplacement latéral, car l'emplacement de
l'axe de la poulie est invariable; après avoir passé sur la pou-
lie, le câble va s'enrouler sur le treuil, situé sous une toiture
à 10 ou 15 mètres du chevalement; dès lors, le treuil, qui
joue seulement un rôle énergétique et d'enrouleur de câble,
peut être développé en dimensions et en puissance; la lon-
gueur du cylindre peut sans inconvénient être accrue; son
diamètre peut être augmenté si l'on fait appel à une trans-
mission indir'ecte et à un rnanège mis en mouvement par des
chevaux, des homrnes, ou bien si on emploie un moteur à
vapeur ou encore une roue à aubes. Enfin, pour les puits pro-
fonds, la précision de l'emplacement de la poulie par rapport
au puits permet de juxtaposer et de coupler une benne mon-
tante et une benne descendante; des guides (glissières) erIlpê-
chent toute oscillation des bennes, si bien que l'encombrernent
du passage réservé aux bennes est réduit au minimum; de ce
progrès naît un autr'e progrès: les deux bennes couplées se
font équilibre, en tant que poids mort, et il n'est plus néces-
saire d'emmagasiner sur le treuil une grande longueur de
câble; quelques tours suffisent pour assurer une tr'action sans
glissement; la majeure partie du câble se trouve toujours en
extension rectiligne dans le puits, et il n'y a plus de limite pra-
tique à l'approfondissement du puits, étant donné que la lon-
gueur du câble enroulée autour du tr'euil ou allant des poulies
au treuil reste invariable quelle que soit la profondeur du
puits. Enfin, si cette solution impose l'usage de guides pour les
bennes, elle présente par là même un avantage considérable,
surtout lorsqu'il s'agit, au lieu de bennes chargées de maté-
riaux, de cages destinées aux ouvriers: l'existence des guides
autorise l'emploi des parachutes automatiques immobilisant
les bennes ou cages en cas de rupture du câble.
Le en raison de la haute densité des trans-
ferts et des opérations dont il est le lieu nécessaire, s'est tech-
nicisé en lui-rnême et par les annexes dont il a provoqué
l'apparition; ce goulot d'étrang1eIIlent de l'activité a exercé
une pression dans le sens des inventions, car il n'a pu conti-
nuer à jouer son rôle, dans les installations à grand débit et
profondes, que par une définition rigoureuse de l'emplacernent
de chaque passage (guides des bennes et des câbles, tubulures)
et par l'emploi de systèmes de transmission très condensés et
sans relais (pompes à haute pression de refoulement, air com-

242
primé dans des tuyaux métalliques); cet organe central s'est
condensé et purifié en tant que lieu de transit, en développant
autour de lui les stations nécessaires au rnaintien de sa
fonction précise de transfert; le moteur du progrès est ici la
nécessité d'organiser la cornpatibilité des fonctions qui empié-
teraient les unes sur les autres et se gêneraient mutuelle-
ment; le puits a réalisé une concentration organisée de
fonctions pures capables de se développer chacune pour e11e-
même; il a été un modèle pour l'organisation industrielle; cer-
taines inventions (comme la pompe à feu, plus tard moteur à
vapeur), nées des exigences de cette haute concentration opé-
ratoire, se sont plus tard répandues en dehors de la rnine,
lorsque l'époque industrielle a étendu le domaine des exi-
gences de la mécanisation.
Tel est, en particulier, le cas du chemin de l'er. Une galerie
de mine est un lieu dont le fond est tantôt boueux et argileux,
tantôt rocheux, mais presque toujours irrégulieI'. Après le
transport des matériaux par hottes ou paniers, le premier
véhicule adapté à ces hétérogénéités fut un traîneau à roues;
sur le sol ferme et résistant, les roues entraient en action,
malgré leur faible dépassement; sur sol boueux, elles s'en-
fonçaient sans faire obstacle, et le fond du traîneau glissait
sur la surface humide. Cette solution amphibie avait malgré
tout ses limites, dont la principale était la nécessité d'un
homme pour chaque traîneau, en raison de l'effort de poussée
et du caractère louvoyant du traîneau à roues, qu'il fallait
perpétuellement remettre dans la voie correcte.
Le premier perfectionnement fut l'adoption d'un train de
deux solives rapprochées; le véhicule correspondant était
« chien de mine », sorte de wagonnet dont les roues avant, très
rapprochées l'une de l'autre, remplissaient une fonction de
sustentation mais surtout de guidage; entre ces deux roues,
dans l'axe longitudinal du véhicule, un « d e »
vertical maintenait le train avant directeur dans une position
constante par rapport aux solives entre lesquelles s'insérait
le clou directeur. À l'arrière, deux roues plus grandes et plus
larges, également assez rapprochées pour reposer entièrement
sur les solives, portaient la plus grande partie de la charge.
Ce dispositif exigeait encore, en raison de l'étroitesse de la
voie de solives nécessitée par l'usage du clou directeur, un
ouvrier pour chaque «chien de mine}); il fallait maintenir
l'équilibre et éviter que les poues arrièpe porteuses ne sortent
de la voie, le clou directeur n'existant qu'à l'avant. Plus tard,
les roues avant et arrière furent munies d'un boudin ou
tonnet assurant la direction et permettant d'éloigner l'une de

243
l'autre les deux solives, ce qui assurait automatiquement
l'équilibre; chaque train de roues se trouvant ainsi dirigé,
chaque véhicule stabilisé, il n'était plus nécessaire d'employer
un ouvrier par véhicule: les wagonnets pouvaient être attelés
les uns aux autres en trains, avec une traction unique et un
frein unique, la traction pouvant être assurée par un animal,
puisque la préoccupation du rnaintien de l'équilibre était
superflue. Ce dispositif est transposable en toutes dimensions;
la locomotive put remplacer> le cheval pour les transports en
surface; le remplacement des solives par des rails métalliques
est un détail important, mais qui ne modifie pas le schéma du
chemin de fer, qui fut primitivement un chemin de bois fait de
solives à écartement constant, assemblées par des traverses
dont le rôle était double: maintenir la constance de l'écarte-
ment des rails et augmenter la surface portante, la fondation
sur le sol.
Le passage du traîneau amphibie au wagonnet, du wagonnet
isolé au train, a été rendu possible par la construction d'une
troisième réalité qui vient s'interposer entre le véhicule et le
sol. Cet intermédiaire, la étroite d'abord, à écartement
constant ensuite, crée la compatibilité entre le milieu et le
véhicule parce qu'elle est un résumé exhaustif des deux réa-
lités qu'elle fait communiquer; la voie, en effet, tient compte
des principaux virages, ainsi que du point d'arrivée et du
point de départ; mais elle ne tient pas compte des irrégulari-
tés singulières du parcours, ici une grosse pierre, plus loin
une flaque boueuse: elle intègre toutes ces singularités en
unité, et emprunte un tracé aussi régulier que possible entre
le point de départ et le point d'arrivée; pour l'établir, on rem-
blaie ou l'on creuse pour poser chacune des traverses; les
irrégularités du sol porteur subsistent sous la voie, mais ne
sont plus sensibles dans le résumé abstrait du parcours qu'elle
constitue; une pente trop raide peut être allongée, donc adou-
cie; la voie opère une traduction du milieu pour le véhicule,
mais il s'agit d'une adaptation, d'une équivalence, plutôt que
d'une traduction stricte: elle est le résumé exhaustif du
milieu, son enveloppe polie, plutôt que la transposition de
toutes ses singularités. Inversement, le véhicule ne commu-
nique avec la voie que sous la forme abstraite d'un écartement
constant, d'une pression définie, et de frottements des rnen-
tonnets dans les virages ; avec des roues coniques et une voie
inclinée dans les virages, ce frottement n'intervient plus que
de manière épisodique, à titre de condition de sécurité en cas
de déforrn.ation de la voie, d'arrêt dans une courbe, ou de fran-
chissement de la courbe à une vitesse différente de celle qui

244
avait été prévue au moment de son établissement, ou bien
encore de vent latéral, pour un train roulant à l'extérieur.
La voie assure la correspondance, l'adaptation mutuelle du
milieu et du train en marche norrnale; il est alors possible
d'utiliser tout l'espace disponible et de faire passer deux
trains à quelques décimètres l'un de l'autre, ce qui serait très
dangereux avec des véhicules autonomes, même parfaite-
ment dirigés.

La concentration pré-industrielle des fonctions dans un


espace limité exige des dédoublements faisant apparaître des
lieux précis, des guides matérialisés (guides pour les bennes,
tuyaux pour l'air et pour l'eau, rails pour les véhicules) et
des stations spécialisées vouées au perfectionnement sans
entraves (pornpes foulantes, treuils, ventilateurs centrifuges,
compresseurs); les tuyaux, les guides, les r'ails emploient
l'espace disponible de manière stricte; à l'extrémité de ces
moyens rigoureux de transfer't se développent les stations
spécialisées.
Une telle concentration, même lorsqu'elle s'effectue à
l'époque pré-industrielle, joue un rôle d'amorçage de l'époque
industrielle, car les conditions opératoires y sont les mêmes,
et les inventions qui s'y élaborent sont transposables;
l'époque industrielle, au lieu de conserver dans un lieu clos (la
mine, un chantier) les dédoublements fonctionnels et les pro-
grès, les publie, les fait paraître au-dehors, leur donne une
dimension qui est à l'échelle d'un pays ou d'un continent, par-
fois d'un réseau intercontinental; les chemins de fer et les
trains à locomotives, au début du XIXe siècle, existaient dans
les mines; leurs voies étaient courtes, car ils servaient seule-
ment à transporter les matières extraites jusqu'au lieu de
l'embarquement; ils étaient peu rapides, pour des raisons
techniques, mais aussi parce que, sur 10 ou 20 kilomètres, le
gain appor'té par la vitesse est faible; ce qui compte avant tout,
c'est le tonnage transporté et la régularité du fonctionnement.
Pour des voyageurs, la vitesse est au contraire un élélnent
important, lorsque la distance franchie dépasse une centaine
de kilomètres. L'époque réellerIlent industrielle intervient par
la capacité de production régulière qu'elle apporte (par
exemple la fabrication des rails, l'iInprégnation des traverses)
et par l'adaptation aux grandes distances, au rnilieu géogra-
phique, et aux exigences du public. Pour un de la
traction pouvait être réalisée par des treuils ou par des loco-
motives à vitesse de pointe réduite et à faible rendement;
pour un train de le système de Marc Seguin, du fait

245
de l'augmentation de rendement, de puissance, de rapidité, de
rnise sous pression qu'il réalise grâce au principe de la chau-
dière aquatubulaire a été déterminant: il a permis d'atteindre
des vitesses dépassant celles des chevaux et a donné à la loco-
motive une autonomie considérable; plus tard, le freinage par
air compriIné (Westinghouse) a réalisé un second progrès
notable pour les trains rapides franchissant de longues étapes
(surtout aux États-Unis); ces progrès annoncent déjà une
étape post-industrielle où la concentration a lieu dans la
machine elle-même et fait appel (dans le cas du frein Westin-
ghouse) à des systèmes à information: la dépression produi-
sant le freinage tout au long du train, en utilisant pour chaque
voiture l'énergie ernmagasinée dans le réservoir de chacune
des voitures, est une commande à moyenne distance par un
dispositif de relais.
Ce qui caractérise l'époque industrielle, c'est l'usage d'un
terIIle intermédiaire constituant le résumé exhaustif des deux
termes qu'il met en communication ordonnée et fonctionnelle.
Après la découverte de l'induction par Faraday (1831)
naquirent des alternateurs de démonstration qui étaient des
machines de laboratoire plutôt que des machines industrielles;
ces alternateurs étaient en effet constitués soit d'un induc-
teur (aimant) tournant devant un induit (bobinage) fixe, soit
d'un induit tournant devant un bobinage fixe; pour augmen-
ter la puissance, on ne pouvait accroître les dimensions de
l'un de ces deux appareils, car un tel aCCI'oissement aurait
porté aussi sur la dimension de l'entrefer, et diminué la varia-
tion de flux dans l'induit; pour augmenter la puissance, il fal-
lait multiplier les inducteurs et les induits; c'est cette TIléthode
qui a été employée pour la production de courant nécessaire
à l'arc électrique des phares marins; un axe unique peut
entraîner une multitude d'induits entourés par des couronnes
d'aimants fixes; cette formule de multiplication des éléments
actifs aboutit à des machines assez encombrantes pour une
puissance de quelques kilowatts; elle ne peut convenir à la
production de l'énergie électrique pour des usages industriels;
elle représente seulement l'application directe, par déduction,
de la science à la technique.
Un premier pas a été fait grâce aux
si les inducteurs sont des électro-aiInants, la
variation d'induction est plus importante que celle que pour-
raient causer des aimants et, bien qu'il faille fournir de
l'énergie à la génératrice auxiliaire de courant continu, on
peut obtenir des machines une puissance de plusieurs
dizaines de kilowatts.

246
Mais le progrès décisif a été obtenu par l'emploi d'un terme
intermédiaire entre l'inducteuI' et l'induit; les bobinages
inducteurs et les bobinages induits sont disposés selon un
ordre alterné à l'intérieur d'une jante fixe; une jante en maté-
riau non magnétique (cuivre, laiton) porte des masses de fer
doux de longueur telle qu'elles couplent un noyau de bobinage
inducteur avec un noyau de bobinage induit, et réalisent
ensuite le découplage en sens inverse; la jante portant les cou-
pleurs tourne à l'intérieur de celle qui pOI'te les bobinages
inducteurs et les bobinages induits; ne comportant aucun iso-
lement ni organe sous tension, la jante intérieure, portant les
coupleurs, peut être réalisée avec une grande précision d'usi-
nage, si bien que les entrefers peuvent être extrêmement
réduits; sa simplicité et sa construction entièrement métal-
lique la rendent très résistante à la fOI'ce centrifuge, ce qui
autorise la construction d'une machine à grande puissance.
Oe sont les alternateurs de ce type qui ont permis l'in.dus-
trialisation. à échelle de l'électricité; leur tension de
sortie assez élevée - 6 000 à la 000 volts - permet l'usage
d'un unique transformateur élévateur pour envoyer l'énergie
dans les lignes à haute tension de grande portée; leur puis-:-
sance correspond à celle d'une unité de transformation ther-
mique ou hydraulique (centrales thermiques et centrales
hydrauliques) de grande dimension. Le goulot d'étranglement,
pour l'industrialisation de l'électricité sous forme de réseau,
c'était la nécessité d'utiliser le courant sous la différence de
potentiel de la génératrice, avec le courant continu dont on ne
pouvait abaisser la tension pour l'utilisation; pour de nom-
breuses raisons, on ne peut guère, dans les maisons, accepter
de tensions supérieures à cent ou deux cents volts; or, les
contacts du collecteur des génératrices de courant continu
s'échauffent quand l'intensité (nombre d'ampères) augmente,
les conducteurs aussi s'échauffent, et pour alimenter à basse
tension un quartier d'une ville, il faut employer de véritables
barres de cuivre dans des souterrains dès que la distance aug-
mente entre le point de production et les points d'utilisation
industrielle (par exemple entre une chute d'eau et une usine,
entre les stations de production et les locomotives d'une voie
ferrée ou d'un réseau métropolitain, entre une centrale à
grande puissance et les dizaines de milliers de points d'utili-
sation dispersés à travers les villes et les villages); là encore,
une invention née en milieu industriel sort du milieu industriel
(comme ce fut le cas pour les trains) et se propage en réseau
à l'extérieur. L'époque industrielle comprend deux phases; au
cours de la première, la concentration industrielle opère la

247
genèse des machines utilisées dans le milieu industriel lui-
même; lorsque cette genèse est assez complète, c'est à l'exté~
rieur du milieu industriel que les techniques se propagent. On
peut noter qu'une expansion en réseau réalisée avec des tech-
niques incomplètement industrielles introduit une diversité
qui, ultérieurement, agit comme frein sur une organisation
complètement industrielle; ainsi les plus anciens quartiers des
grandes villes sont depuis longtemps alimentés en électricité;
mais on trouvait, il y a peu de temps encOI'e, des quartiers ali-
mentés en courant continu; actuellement, une partie impor-
tante de Paris ne dispose que de courant alternatif biphasé, et
non du secteur triphasé si utile pour un grand nombre
d'usages. Dans le même ordre de réalités, on peut se deman-
der si l'écartement des voies ferrées, suffisant pour la lar-
geur des locomotives et des wagons et pour des vitesses
modérées, ne risque pas de devenir un goulot d'étranglement
pour le développement des vitesses élevées.
L'évolution du mot"eurà est un des aspects majeurs par
lesquels l'industrie décentralisée a pu naître de la centralisa-
tion industrielle. La production et l'épuration du gaz sont
industrielles: elles exigent une installation comprenant des
fours, des cornues, des épurateurs, un ou plusieurs gazo-
mètres; c'est ensuite par un réseau ramifié de canalisations que
les lieux de consommation sont atteints; il faut aussi que
l'usine à gaz soit desservie par une voie ferrée, si le tonnage
du charbon traité est important. Sur un réseau de distribution
déjà en place pour l'éclairage est venu se brancher le Inoteur
à gaz, conçu comme machine fixe de faible ou moyenne puis-
sance, destinée à alimenter un atelier artisanal, parfois une
pompe à eau pour les usages domestiques. Ce rapport du grand
au petit, du centralisé au décentralisé, qui caractérise le rap-
port entre l'usine à gaz et le moteur à gaz, se retrouve entre
la raffinerie de pétrole et les moteurs routiers qui en utilisent
les produits; simplement, au lieu de rester sous forme gazeuse
malaisément transportable, le carburant, sous forme liquide,
peut être stocké dans un réservoir d'une cinquantaine de litres
assuI'ant une autonomie de 500 kilomètres à un véhicule rou-
tier; le moteur d'automobile demande une technique de carbu-
ration de l'air un peu plus compliquée que celle du moteur à gaz
(vaporisation par rencontre d'un flux d'air aspiré dans le bois-
seau et d'un mince jet liquide); en fait, c'est plutôt à l'état de
brouillard que l'essence mélangée à l'air est introduite dans la
chambre de combustion, pour les moteurs à carburant liquide;
mais la propagation de l'onde explosive se fait aussi bien dans
un mélange liquide-gaz sous forme de brouillard ou même

248
solide-gaz (coup de poussier, moteurs à combustible solide) que
dans le mélange de l'air au cornbustible en phase gazeuse.
Le moteur à gaz était un moteur fixe, reposant sur un bâti,
ayant un lourd volant d'entraînement, et pratiquant l'allulnage
par veilleuse et lumière démasquée par un tiroir cornparable
à celui des machines à vapeur; certains moteurs à gaz
(Inachine de LObereau) étaient aussi inlparfaits que les pre-
mières' machines à vapeur; mais, malgré leur faible rende-
ment, ils rendaient des services en raison de la possibilité
d'usage très décentralisée, au domicile de l'artisan; ils ratta-
chaient un modeste atelier au centre industriel de production
de l'énergie qui est une usine à gaz; la caractéristique indus-
trielle qui pénétrait ainsi dans les maisons était l'ubiquité de
l'usage possible de l'énergie, à n'importe quel moment et par
n'importe qui. Ce sont précisément ces caractères de diffusion
qui se sont amplifiés avec l'invention du cycle à quatre tenlps,
augmentant le rendement et diminuant le poids par rapport à
la puissance: d'Otto à Beau de Rochas s'accomplit une trans-
formation des caractéristiques qui fait d'une machine fixe un
moteur pouvant être monté sur un véhicule; l'allumage élec-
trique, dérivé de la machine de Siemens et du principe de
Ruhmkorff, délivre le moteur à explosion de la servitude de la
veilleuse, utilisable en installation fixe, mais peu compatible
avec les secousses que subit un moteur de traction, et encore
moins compatible avec la précompression du mélange d'air et
de vapeurs de carburant. Ce n'est plus seulement l'expansion
d'un réseau industriel, mais la science thermodynamique qui
se manifeste dans le dernier perfectionnement des moteurs à
explosion, l'allumage par injection du carburant dans l'air for-
tement comprimé (système de Diesel).
Le moteu.r cà eX.'PJ(,)slon s'est donc d'abord éloigné du centre
industriel de production de l'énergie en restant dans la même
zone géographique mais en évoluant vers les petites puis-
sances, si bien qu'une seule usine à gaz pouvait alimenter plus
de mille moteurs; ensuite, ce même moteur n'a plus été conçu
comme nécessairement fixe; l'allégement et la diminution de
volume nécessaires à ce changement d'utilisation ont été obte-
nus par l'élévation du régime et la multiplication du nombre
de cylindres, ainsi que par la précompression de l'air carburé;
l'usage sur véhicules a été rendu possible par l'alluIIlage élec-
trique, et par des systèmes de refroidissement adaptés aux
véhicules: radiateur à eau et thermosiphon, radiateur à eau
et pompes, ailettes pour les moteurs d'avion et de motocy-
clette ou même disposition à cylindres rotatifs (Gnome) assu-
rant dans l'air, pour les moteurs d'avion, un refroidisseIIlent

249
très énergique même avant que l'avion ait décollé. Tous ces
moteurs sont industriels par leur construction et la prépaI'a-
tion du carburant; ruais ils ne sont généralement pas indus-
triels de par les conditions de leur utilisation, si l'on prend
industrie au sens de «concentration du travail dans une aire
où se trouvent des ouvriers, des techniciens, des machines, de
la matière ouvrable et de l'énergie»; ils ne sont industriels
que par leur construction, parfois leur entretien, et de
manière générale par leur aliInentation en énergie; un trac-
teur' de labour n'est pas utilisé en zone industrielle.
La., puissanoe industrielle concentrée peut produire des objets
quittant l'aire industrielle quand elle provoque la naissance de
la., tieroe réa.,lité conférant à ces objets une puissance ou des
caractéristiques leur permettant d'être alimentés au loin en
énergie, et de se suffire à eux-mêmes de rnanière automatique.
Le courant triphasé des alternateurs permet la construction et
l'alimentation à grande distance d'un moteuI' ayant des carac-
téristiques industrielles comparables à celles d'un gros moteur
d'usine, bien qu'il fonctionne dans un atelier de charpentier de
village; à la différence d'un moteur de Gramme (machine uti-
lisée en réceptrice), un tel moteur peut fonctionner sans entre-
tien pendant des années, car il ne comporte aucune pièce
soumise au frottement, sauf les roulements à rouleaux ou à
billes qui maintiennent l'axe en position à l'intérieur du sta-
tOI'; un moteur à essence pourvu d'un allumage électrique est
du même type; ici, la tierce l'éalité est l'adjonction de l'allu-
mage électrique par bobine de RuhmkorfÎ et de rupteur
entraîné par le vilebrequin du moteur, ou par «magnéto»,
réunissant la génératrice de Siemens, la bobine de Ruhmkorff,
et le rupteur, ce qui évite l'emploi d'une batterie, nécessaire
dans le système dit «Delco»; cette tierce réalité joue le même
rôle, pour le moteur du véhicule auquel il confère l'autonomie,
que les rails pour le train - les rails ne font partie ni du milieu
ni du train; ils sont l'émanation du monde industI'iel bien au-
delà de la zone de concentration, le prolongement du centre de
production métallurgique; l'allumage électrique du moteur à
explosion adjoint à un système thermodynamique un procédé
appartenant à un autre dOlnaine de la science et de l'industrie.
Le monde industriel, ayant développé de manière séparée dif-
férents produits et différents dispositifs, autorise des syn-
thèses, à l'opposé des techniques pré-industrielles, qui opèrent
avant tout des dédoublements et des perfectionnenlents de
fonctions à partir d'un ensemble très dense.
Les perfectionnements nés de l'époque industrielle consis-
tent soit en une tieroe réalité, soit en une synthèse d'éléments

250
appartenant à des ordres distincts de phénomènes et pourtant
rassemblés en une mêIne unité fonctionnelle constituant un
microcosme technique, comme dans le cas du moteur ther..
mique et de l'allurnage électrique; le moteur li explosion se
distingue de la machine li vapeur, partiellement pré-indus-
trielle en ce que, dans la machine à vapeur, les maillons char-
gés d'effectuer les étapes successives de la transformation en
chaîne sont distincts les uns des autres; le foyer est toujours
allumé, la chaudière toujours sous pression, le moteur tou-
jours dévolu à la transformation thermodynamique par éta-
blissement d'une cornmunication entre source chaude et
source froide par l'intermédiaire du piston en déplacement.
Cette pluralité ordonnée tend à devenir moins étalée quand le
dispositif se perfectionne: pour la machine à vapeur, la chau-
dière aquatubulaire réalise l'incorporation de la rnajeure par-
tie du foyer à la chaudière; la chaudière enveloppe le foyer
proprement dit, et ce foyer se prolonge à travers la chaudière
par les tubes de fumée; l'échappement de la vapeur, après
passage dans les cylindres, vient activer la combustion en
entraînant activement les gaz brûlés, ce qui augmente le
tirage, permet l'usage de courtes cheminées, et constitue de
plus un dispositif auto-régulateur; plus il y a de vapeur
consommée par le moteur, plus la combustion est vive, si bien
que l'énergie produite dans le premier maillon de la chaîne
(le foyer) varie de manière proportionnelle à l'énergie absor-
bée par le dernier maillon (le moteur). Quand on passe du
moteur à vapeur au moteur à combustion interne, les diffé-
rentes parties de la transformation thermodynamique ne se
font plus en des lieux séparés, mais dans le même lieu soumis
à l'alternance des phases du cycle; la rapidité du cycle per-
met de revenir à des systèmes plus proches des machines à
vapeur primitives; le haut du cylindre d'un moteur à com-
bustion interne est tantôt une pompe qui évacue les produits
de la combustion, tantôt une pompe qui aspire de l'air pur
(Diesel) ou un mélange d'air et de carburant en brouillard,
tantôt un lieu où s'effectue la compression, tantôt enfin le
lieu où s'effectue l'ensemble de la transformation thermo-
dynamique (combustion en détente). Le régime est tellement
élevé que les échanges de température avec le piston et le
cylindre demeurent faibles au cours d'un cycle - le foyer ou
la chaudière peuvent sans inconvénient être dans le cylindre;
la régulation n'est pas perdue pour autant: l'aspiration, se
faisant à chaque cycle, augmente avec la fréquence (régime
de rotation); or, l'aspiration d'air commande la montée du
combustible et son expulsion du gicleur dans la colonne d'air

251
entrant dans le cylindre. La régulation externe existe aussi
(<< accélérateur »).
Pour certaines applications dernandant une faible masse et
une construction compacte et simple (moteurs de vélomoteur),
l'expansion industrielle n'a été possible que par un renonoe-
IDent partiel à. la disjonotion des opérations préparatoires; tel
est le moteur à deux supprimant les soupapes et rem-
IIJ...-JUI'&j!,J/;;:J,

plaçant leurs fonctions par un transfert entre carter et


cylindre (le piston agissant comme le tiroir des machines à
vapeur); en ce cas, les deux faces du piston sont actives, et le
carter, aussi étanche que possible, joue un rôle actif dans le
fonctionnement; le rendement total est diminué par cette
extrême concentration (qui impose l'utilisation d'un mélange
d'huile et d'essence, au lieu de l'huile pure et de l'essence pure
du moteur à quatre temps); le fonctionnement est moins
souple (les bas régimes sont irréguliers), mais le moteur est
robuste et de petite taille et peut équiper des bicyclettes à
moteur auxiliaire, des tondeuses à gazon, des scies à moteur ...
En certains autres cas, la concentration pluri-fonctionnelle
n'est pas recherchée pour la simplification qu'elle procure, au
détriment du rendement, mais au contraire pour un aooom-
plissement plus parfait des différentes fonotions (moteur
et turbin.e Guimbal des usines à basse
chute, moteurs à réaction. et statoréacteur de Leduc). Cet
aboutissement extrême de la méthode industrielle peut aller si
loin que les adaptations, caractéristiques des perfectionne-
ments pré-industriels, s'en trouvent brisées; un moteur Diesel
véritable n'est pas facile à mettre en route à la main, en rai-
son de son taux de compression très élevé; les moteurs à réac-
tion, dont le rendement est bon à vitesse élevée, sont loin
d'être parfaits aux bas régimes et à la pression atmosphérique
correspondant à 0 mètre d'altitude; pour lancer les moteurs
d'un Boeing, il faut un équipernent au sol irnportant (batteries
ou génératrices de courant); un Boeing dont les moteurs sont
arrêtés, sur un aérodrome de fortune dépourvu d'équipement,
est en panne. Quant au statoréacteur, il est le plus simple et le
plus perfectionné des moteurs thermiques, rnais il ne peut per-
mettre à un avion de décoller, car son rendement ne devient
intéressant que vers 1 000 kilomètres à l'heure. La perfection,
à la fois industrielle et technique en même temps que scienti-
fique, s'éloigne parfois des adaptations qui subsistent pour
des machines moins parfaites l ; un avion à moteur à piston, du

1. Il est probable qu'aucun avion à grande vitesse ne serait apte à la pratique de la


méthode de Jaeger: atterrir à contre-pente après avoir ralenti et cabré l'avion.

252
type DC3 ou DC4, peut arriver à tenir l'air avec un seul nlOteur
et parfois même à se poser sur un terrain de fortune; sur une
piste trop courte, il peut fI'einer énergiquement dès qu'il a tou-
ché le sol au moyen des hélices à pas variable inversibles; ces
avantages sont très atténués SUI' les avions à réaction qui
nécessitent un réseau sans défaillance d'aérodromes parfaite-
ment équipés: ces productions restent industrielles dans leurs
conditions d'utilisation, mais les conditions sont l'igoureuses.

mo EXEMPLES D'INVENTIONS ET DE PI!;!I;PFI!;~~TIC~NINr;'VlI='\IITc;


DE TYPE SCIENTIFIQUE

Les inventions dirigées par une science déjà constituée ou en


train de se constituer ne se manifestent ni par des adaptations
ni par des enchaînements de fonctions allant jusqu'à créer un
réseau ou des machines dans lesquels chacun des organes
est pluri-fonctionnel et soumis à un cycle: le pI'incipe n'est
plus l'équilibre stable ou l'équilibre indifférent, mais l'équi-
libre métastable; l'impératif majeur n'est ni l'adaptation aux
termes extrêmes ni le rendement dans les maillons intermé-
diaires des transformations, nécessitant parfois une tierce
réalité pour que le rendement au cours des transformations
soit meilleur. L'essentiel est maintenant la fidélité du transfert
de l'information, soit entre les différents organes d'une sta-
tion, soit à très longue distance; cela impose l'absence de dis-
torsions causées par les transformations, et aussi l'absence
d'introduction de signaux parasites; le rendement énergétique
est sacrifié à la rigueur de la proportionnalité entre les
signaux d'entrée et les grandeurs de sortie, qu'il s'agisse d'un
transducteur ou d'un amplificateur, ou même d'une machine
à calculer. Le trait commun des objets techniques employant
des schèmes scientifiques n'est pas qu'ils traitent des énergies
faibles, mais qu'ils donnent la première place aux processus
de transfert et de combinaison des signaux et qu'ils peuvent
opérer des changements d'ordre de grandeur et de l'énergie
porteuse de ces signaux; comme les systèmes pré-industriels,
ils comportent des adaptations (entrée et sortie); comme les
systèmes industriels, ils opèrent des enchaînenlents de trans-
formations et comportent des spécialisations de fonctions;
mais, de plus, ils comportent des modulateurs qui jouent un
rôle essentiel et font usage de l'équilibre métastable; ce sont
des machines à déolenohement qui utilisent des tI'iggers. Ces

253
machines peuvent égalernent employer des systèmes de codage
et de décodage, selon le type d'énergie porteuse utilisée.
Le premier télégraphe électrique et le premier téléphone
étaient bien des machines à information, mais leur débit (pour
le télégraphe) et leur portée (pour le téléphone de Bell) étaient
limités par le fait que le transfert d'information ne s'accom-
pagnait pas d'une amplification; lors de l'établissement réussi
du premier câble trans-océanique, c'est au rnoyen d'un galva-
nomètre à miroir de Thomson que l'on contrôlera, dans l'ate-
lier de l'électricité du Great Eastern, le fonctionnement du
câble aboutissant à Valentia en Irlande, posé en 1865 et
rompu (1 er septembre 1866); l'absence de stations d'amplifi-
cation intermédiaires et l'énorme capacité du câble, qu'il fal-
lait charger et décharger d'un signe à l'autre, irnposaient une
cadence de transmission peu élevée. Le de Graham
Bell (10 mars 1876, Boston), dit téléphone magnétique, est
une petite machine industrielle; le microphone (plaque métal-
lique disposée devant un électro-aimant polarisé) transforme
l'énergie acoustique en énergie électrique; à l'autre bout de la
ligne, un appareil semblable opérait la transformation
inverse; chacun des appareils pouvait être utilisé comme
microphone ou comme écouteur, cette réversibilité montre
qu'il s'agit d'une simple transformation et non d'une modula-
tion par relais: l'appareil n'employait aucune autre source
d'énergie que la voix; sa portée n'excédait pas quelques kilo-
mètres; les téléphones magnétiques existent encore de nos
jours; ils peuvent servir à construire de bons interphones,
mais leur portée, même avec les meilleurs matériaux et des
cornets exponentiels terminés par une chambre de compres-
sion, n'a guère augmenté. Par contre, le de
.n.lI.I:JJ!.e~,.;, qui est un véritable relais, non réversible, alimenté
par une pile, permet une amplification: de grandes distances
peuvent être franchies; si la ligne est trop longue, on peut la
fractionner en terrIlinant chaque section par un écouteur dont
la IIlembrane agit sur un second micr'ophone; chaque station
d'amplification fournit de l'énergie continue à l'état potentiel
dans les piles. Grâce à ce procédé de relais amplificateurs en
cascade, il existait aux États-Unis des lignes à très longue dis-
tance n'employant aucun amplificateur à lampe triode (ren-
seignement fourni par Norbert Wiener au cours du Colloque
sur le concept d'information dans la science contemporaine,
Royaumont, en juillet 1962).
ra,w()téiléj!!réIPJrJie et raruocliffusion sont également des
inventions étroitement liées aux sciences; elles ne sont pas
liées à un besoin urgent, à l'existence d'un goulot d'étrangle-

254
ment dans un chantier ou dans une installation déjà existante.
Faraday, après la découverte de l'induction (1831), avait
admis l'existence d'ondes transmettant l'énergie électrique;
en 1845, il avait remarqué la polarisation rotatoire rnagné-
tique de la lurnière; en 1865, Maxwell avait trouvé les sym-
boles et le système d'équations permettant d'exprimer les
conceptions de Faraday grâce à un seul et même système
d'équations s'appliquant aux phénomènes lumineux et aux
phénomènes électromagnétiques; les ondes lumineuses sont
aussi des ondes électriques, considérées dans une bande de
fréquences bien déterminée. Plusieurs expérimentateurs conti-
nuèrent le travail de Faraday, Hughes et Looge en Angleterre,
Thomson et Dolbear aux États-Unis, Von Bezold et Hertz en
Allemagne, ce dernier étant l'élève de Helmholtz; en 1861,
Berend et Wilhelm Feddersen arrivèrent à produire des oscil-
lations électr'iques en utilisant comme source d'énergie une
bouteille de Leyde. En 1885, Hertz produisit des oscillations
électriques avec deux conducteurs rectilignes de longueur
égale terminés, près de la coupure, par deux boules entre les-
quelles éclatait une étincelle électrique; le condensateur
constitué par les deux boules était chargé par une bobine
Ruhmkorff; l'étincelle établissait un régime oscillant (charges
et décharges rapidement alternées); un courant alternatif à
très haute fréquence circulait dans les deux conducteurs; pour
augmenter ce courant, il était possible de placer des capacités
terminales aux extrémités du doublet. Dans ces conditions,
les ondes électromagnétiques émises (ondes amorties) étaient
assez puissantes pour qu'il soit pOSSible de les détecter' au
moyen d'un résonateur accordé (cerCle de laiton interrompu
par une très mince coupure où éclataient des étincelles).
Après l'invention du microphone de Hughes, Thémistocle
Calzecchi-Onesti utilisa de la limaille pour voir si les ondes
électromagnétiques de Hertz ne modifieraient pas la résis-
tance de la limaille; effectivement, la limaille soumise aux
ondes hertziennes était rendue plus conductrice; c'est le prin-
cipe du détecteur ou cohéreur de BI'anly. En 1895, Alexandre
Popov (qui avait travaillé sur les perturbations électriques
causées par les orages au moyen d'une antenne verticale) ali-
menta une antenne avec l'oscillateur de Hertz monté entre
une antenne verticale et la terre; il fut capable de tranSITlettre
en code télégraphique, et de détecter au rnoyen d'un cohéreur
à limaille servant de relais à un récepteur de télégraphe le
message suivant: « Heinrich Hertz. »
En 1896, la phase pratique de l'invention commence;
Guglielme Marconi, conseillé par Righi, monte un éITletteur à

255
éclateur de Hertz et un récepteur à antenne de Popov agissant
sur un appareil Morse: il transmet un rnessage à plusieurs
centaines de mètres, en rnai 1896, et prend un brevet le
2 juin; en juillet 1896, ses rnessages franchissent la Tamise,
et portent à 14 kilomètres en mai 1897; alors intervient la
({ Wireless Telegraph and Signal Company»; lord Kelvin trans-
met le premier radiogramme commercial. En 1900, Marconi
utilise le travail d'Olivier Lodge et fait br'eveter le principe de
l'accord entre la fréquence de résonance de l'antenne émet-
trice et de l'antenne réceptrice, qui fournit un couplage beau-
coup plus serré que celui qu'on obtient avec des antennes de
longueur quelconque, et évite les brouillages lorsque plusieurs
émetteurs fonctionnent à la fois, tout en augmentant, pour
une puissance donnée, la distance utile de r'éoeption: c'est le
principe de la syntonie.
On voit donc que, si la majeure partie de cette première
mise en place des télécommunications par ondes hertziennes
a suivi de près la science, elle n'a pas manqué d'inventions à,
peu près purement techniques, qui n'étaient pas déduites de
connaissances scientifiques. Ce qui a été apporté par la
science, c'est avant tout le principe de la propagation des
ondes électromagnétiques (théorie électromagnétique de la
lumière par Maxwell), qui épanouit en théorie générale la
découverte de Faraday; Her'tz était aussi homme de science;
il a soumis les ondes que produisait son éclateur-oscillateur
aux conditions de propagation auxquelles on soumettait la
lumière, et a retrouvé la réflexion, la réfraction; mais
c'étaient là des expériences de laboratoire, donnant une
faible portée; l'adjonction de l'antenne de Popov a permis
aux oscillations, ou plutôt aux ondes électromagnétiques, de
sortir du laboratoire pour se propager dans le milieu exté-
rieur; cela ne donnait, d'ailleurs, qu'un émetteur; pour une
transmission, il faut aussi un récepteur sensible; là, l'an-
tenne et un circuit accordé résonnant ne suffisaient pas; il
fallait détecter le courant à haute fréquence inaudible qui se
formait par induction dans l'antenne; ici intervient le travail
de Calzecchi-Onesti, plus technique que scientifique; si un
rnicrophone à limaille est un modulateur' que le son peut
actionner en faisant varier la résistance de la limaille, pour-
quoi le courant à haute fréquence ne pourrait-il pas, COTIlIne
les ondes sonores mécaniques, agir' sur ce modulateur? Une
telle analogie n'est pas à proprernent parler scientifique; en
sornme, c'est surtout l'émetteur qui est issu de la science. Le
principe du rayonnement des antennes (fils dans lesquels cir-
culent des charges électriques) étant connu, d'autres types

256
d'émetteurs ont été créés; le Danois W"aldemer Poulsen a mis
au point l'énletteur à ondes entretenues, utilisant un arc élec-
trique spécial pour l'entretien du circuit oscillant, et le
Canadien Reginald Fessenden a utilisé l'alternateur industriel
multipolaire pour produire des courants alternatifs à haute
fréquence prêts à être envoyés dans l'antenne; ce type
d'émetteur n'emploie donc plus, pour créer le courant alter-
natif à haute fréquence, les oscillations électriques d'un cir-
cuit comprenant un condensateur et une self-inductance. De
tels émetteurs existent encore de nos jours (seuls les émet-
teurs à ondes amorties sont interdits à cause de leur exces-
sive largeur de bande): un émetteur de type Fessenden a
longtemps subsisté, à cause de sa robustesse, comme émet-
teur de sécurité; un émetteur de type Poulsen a bien long-
temps équipé la station de Pointe-à-Pitre; ces émetteurs de
radiotélégraphie sont puissants et stables. En ce qui concerne
strictement la radiotélégraphie, les émetteurs à grande puis-
sance ont existé avant les récepteurs sensibles; peut-être
faut-il voir là l'effet de la préexistence d'une théorie scienti-
fique (les quatre équations de Maxwell, la résonance élec-
trique) qui a permis de progresser selon une direction
définie, en sachant d'avance que n'importe quel générateur
de courant alternatif à haute fréquence pourrait alimenter
une antenne dont la fréquence propre (fréquence de réso-
nance) était la même que celle du générateur; peut-être aussi
la préexistence des machines industrielles (alternateurs) a-
t-elle perInis une rapide adaptation de ces machines à la pro-
duction d'une fréquence élevée; c'est bien le montage de
Hertz qui a permis de déceler expérimentalement l'existence
des ondes électromagnétiques et d'effectuer, avec adjonction
d'antennes, les premières transmissions; mais ce montage à
ondes amorties interdit maintenant pour les usages courants,
et conservé seulement comme base de l'émetteur de sauve-
garde des navires de commerce, en raison de sa robustesse,
ne pouvait pas facilement dépasser une puissance de
quelques centaines de watts, malgré le perfectionnement
apporté par Marconi, employant des électrodes tournantes
au lieu de l'éclateur fixe de Hertz (l'ordre de grandeur de la
puissance des émetteurs de sauvegarde à étincelles pour les
navires est donné par le règlement, qui exige 120 watts au
moins). Les procédés de Poulsen et Fessenden permettent
d'atteindre sans difficulté 10 kilowatts; le procédé de Fessen-
den est lilnité vers les fréquences hautes par la difficulté de
construction de l'alternateur, mais il ne connaît pratiquelnent
pas de limites de puissance, si bien que les émetteurs à ondes

25'1'
longues de puissance élevée existent depuis longtemps; ils
présentent des caractéristiques scientifiques et industrielles.

par contre, à cause de la difficulté qu'il y


avait à étudier scientifiquement le phénomène de conductioIl
asymétrique du courant, ont connu de nombreuses transfor-
rrlations; en 1902, Marconi a mis en service un détecteur
magnétique; en 1906, les Américains Pickard et Dunwoody
ont employé le détecteur à galène et la réception au son. Mais,
en ce domaine, le pas le plus important a été franchi par
Ambrose Fleming qui, en 1904, utilisant l'effet Richardson, a
rnis au point la diode li cathode chaude; ce tube électronique
à vide constitue un détecteur à propriétés constantes, utilisé
à partir de 1906 par Fessenden; toutefois, il manquait encore
au récepteur la capacité d'amplifier le courant de haute fré-
quence et de basse fréquence avant et après détection; en
1907, Lee de Forest invente la capable de remplir cette
fonction de manière stable, et également capable d'opérer la
détection avec une amplification considérable, grâce au mon-
tage à réaction positive; enfin, la triode perrnet d'écouter par
réception au son un émetteur fonctionnant en ondes entrete-
nues pures, si la réaction de la triode détectrice est poussée
un peu au-dessus de la limite d'auto-entretien des oscillations
locales; les inventions suivantes (oscillateur local pour
changement de fréquence du récepteur super-hétérodyne;
oscillateur de battement pour réception au son des ondes
entretenues pures, agissant sur la fréquence intermédiaire
avant détection) ont eu surtout pour effet de pousser à ses
dernières limites la sensibilité - aux environs de l rrücrovolt-
et surtout d'éliminer le réglage délicat de l'étage détecteur à
réaction, qui se trouve éliminé cornplètement des récepteurs
destinés au grand public pour l'écoute de la radiodiffusion. Il
faut signaler que le récepteur super-hétérodyne va dans le
sens de la stabilité et de la constance du fonctionnernent, par
séparation des fonctions, étage par étage, alors qu'un tube
détecteur à réaction est très sensible à la variation de l'une de
ses conditions de fonctionnement: tension anodique, intensité
du courant de chauffage de la cathode, donc de l'émission élec-
tronique de la cathode, et polarisation de la grille de corn-
rrlande, sans parler du taux de réaction, qui doit être réglable
pour situer le fonctionnement juste au-dessus ou juste au-
dessous du point d'auto-amorçage de l'auto-oscillation, selon
qu'il s'agit de recevoir des ondes entretenues modulées ou des
ondes entretenues pures; dans ce dernier cas, il faut que le
montage récepteur auto-oscille afin de produire un battement

258
audible avec les ondes entretenues pures de l'émetteur reçues
sous forme de trains à fréquence inaudible dans l'antenne; il
se produit donc, dans la détectrice à réaction positive, un
entrecroisement de fonctions qui obligent à ajuster avec pré-
cision les différents éléments du régime de fonctionnement:
potentiomètre de réglage <:le la température de la cathode, cou-
plage variable entre l'antenne et le circuit résonnant de grille
de cOIumande, éventuellement couplage variable entre le cir-
cuit résonnant de l'anode et le circuit d'entI'etien des oscilla-
tions qui peut être confondu avec le circuit résonnant
d'entrée. En passant du récepteur à réaction au super-
hétérodyne, le montage a évolué dans le sens de la séparation
des fonctions, réglables de Inanière indépendante; au lieu de
demander la sélectivité de la réception à l'effet de réaction
positive, HIa trouve dans la multiplication des circuits réson-
nants d'accord d'antenne et surtout de moyenne fréquence
(nommée aussi fréquence inteI'médiaire); pour produire un
son audible en ondes entretenues pures, il s'adresse à un oscil-
lateur séparé agissant sur la fréquence intermédiaire; enfin,
la réception à niveau quasi constant est obtenue par réaction
négative agissant sur les étages à fI'équence intermédiaire et
diminuant leur pente pour les émissions fortes par accroisse-
ment de la polarisation négative de grille. Un tel récepteur, où
toutes les fonctions sont séparées les unes des autres et auto-
matisées (ligne de polarisation agissant par polarisation néga-
tive sur les étages amplificateurs de fréquence intermédiaire
dite ligne « anti-fading »), est un réoepteur oommeroia1, destiné
à des utilisateurs souhaitant obtenir aisément une récep-
tion sans retouche ni réglages délicats; il a recours à une
commande unique pour l'accord d'antenne (syntonisation),
l'amplification, lOI'squ'elle existe, du courant d'antenne dans
l'étage dit de haute fréquence accordée, et la variation de fré-
quence de l'oscillateur local, qui permet de recevoir un seul
érnetteur: celui dont la fréquence, augmentée ou diminuée de
la valeur' de la fréquence de l'oscillateur local, est égale à la
fréquence fixe transmise par les étages de fréquence inter-
rnédiaire, assurant à la fois arnplification et sélectivité, avant
la détection et l'arnplification de basse fréquence dont la sor-
tie actionne le haut-parleur. Un tel récepteur est surabondant
en coefficient total d'amplification; il ne peut recevoir, à cause
des commandes groupées, que des bandes prédéterminées de
fréquences; il n'opère qu'iInparfaitement la réjection de la fré-
quence image, due à la production sirnultanée de la fréquence
somllle et de la fréquence différence par l'étage changeur
de fréquence, alors qu'une seule de ces deux fréquences est

259
destinée à passer par les circuits accordés de l'amplificateur
de fréquence intermédiaire, dite généralement «moyenne fré~
quence» en France. Or, malgré sa oomplexité, o'est oe type de
réoepteur qui s'est imposé, en raison de la simplicité de ses
organes de commande; l'amateur a cédé la place à l'utilisateur
profane, tandis que se créait, à côté du récepteur commercial,
le récepteur professionnel de trafic, également de type super-
hétérodyne, mais possédant des dispositifs de réglage fin,
comme le condensateur d'appoint d'antenne, la sélectivité
variable, et l'oscillateur local de battement, agissant SUI' l'un
des étages de fréquence intermédiaire pour l'écoute des ondes
entretenues pures.

Corrélativement, le tube cà vide, triode ou tétrode puis pen-


permettait de construire, à côté des émetteurs radio-
télégraphiques, des émetteurs de radiodiffusion dans lesquels
la puissance d'antenne, au lieu d'être modulée par tout ou
rien au moyen d'une clef de Morse (interrupteur), pouvait
être modulée par des courants phoniques ou musicaux conve-
nablement amplifiés en puissance; l'auto-entretien d'un
maître-pilote oscillateur à quartz piézo-électrique apportait
plus de stabilité que le montage auto-oscillant des premiers
émetteurs. Un oscillateur à quartz en enceinte thermostatée
donne un étalon de fréquence stable à moins d'un rnillionième;
par l'enchaînement des étages d'amplification, le maîtI'e-
oscillateur à quartz (qui est d'ailleurs l'unique élément auto-
oscillant d'un émetteur) peut stabiliser une puissance
d'émission de plusieurs centaines de kilowatts, alors qu'on lui
emprunte seulement quelques centièmes de watt.
Les progrès en puissanoe, stabilité et sensibilité des sys-
tèmes d'émission et de réoeption de radiotélégraphie et de
radiodiffusion ne se sont pas effectués comme ceux des
machines industrielles (par exemple le moteur à explosion)
par pluri-fonctionnalité et surdétermination fonctionnelle de
chaque élément, Inais plutôt par différenoiation, dédouble-
ment, séparation. C'est pourquoi il n'y a pas une seule «bonne
fOrIne» unique de la disposition des éléments d'un tout, ni un
regroupement comme celui qui caractérise le moteur à explo-
sion, où le haut du cylindre joue, au cours du même cycle,
quatre rôles complètement différents; un récepteur de voiture
ou d'avion peut être divisé en plusieurs blocs reliés par
des câbles blindés; dans l'un s'opèrent la préamplification de
haute fréquence et le changement de fréquence, dans l'autre,
l'amplification de fréquence intermédiaire et la détection par
diode, dans le troisième, l'amplification de basse fréquence; le

260
haut-parleur peut encore occuper un emplacement différent.
Une station de radiodiffusion peut avoir son studio au cœur
d'une ville et son émetteur au-delà de la banlieue, à plus de
20 kilomètres, et parfois à 150 kilomètres (cas de France-
Inter). Les studios recherchent la concentration urbaine, tan-
dis que les émetteurs et les centres de réception recherchent
des lieux géographiques déterminés, en général loin des villes
et, pOUl' les centl'es de réception, des zones industrielles. Les
l'écepteurs et les émetteurs sont déjà en eux-mêmes des
l'éseaux: ils ne perdent rien à l'éloignement de leurs blocs
fonctionnels les uns par rapport aux autres; ils y gagnent
même l'absence de couplages intempestifs entre les différents
éléments: dans un récepteul', les vibrations mécaniques trans-
mises par le haut-parleur peuvent affecter les condensateurs
val'iables et produire l'effet Larsen; dans un émetteur, les
ondes hertziennes provenant de l'antenne sont captées par le
câble du microphone et peuvent causer, si les blindages ne
sont pas assez parfaits, des courants induits qui amorcent
une auto-oscillation de tout l'ensemble; les dispositifs de
redressement du courant d'alimentation peuvent eux aussi
être une source de perturbation. Dans la technique de radar
(radio detecting and ranging), il faut des dispositifs spéciaux
pour protéger le l'écepteur pendant les « toPS» d'émission, qui
atteignent une puissance instantanée très élevée, alors qu'il y
a avantage à utiliser la même antenne successivement pour
l'émission des tops et la réception des échos; ces remarques
s'appliquent encore plus directement aux montages à diodes
cristallines et à transistors, qu'une brève surtension peut
détruire plus facilement qu'un tube à vide; tout couplage entre
l'entrée et la sortie doit être prohibé.
Avec les objets techniques nés des découvertes scientifiques,
on assiste à l'invention d'ensembles qui sont déjà en eux-
mêmes de type composite, mettant en jeu des phénomènes
appartenant à des chapitres très différents du savoir; cette
hétérogénéité fondamentale, remplaçant la relative homogé-
néité des machines industrielles, fait que chaque objet est lui-
même en une cer'taine mesure un réseau; dès lors, il ne
possède pas une structure rigoureuserIlent déterrninée pour
l'ensemble; réseau en lui-rnême, il n'a aucune difficulté à
devenir un point nodal pour des réseaux plus vastes, ou à
être réparti en plusieurs sous-ensembles séparés les uns des
autres filais interconnectés; par exemple, pour les télécom-
Illunications lointaines par ondes hertziennes, le fading est
un phénornène très gênant; l'irrégularité rnouvante des
réflexions d'ondes courtes entre la surface conductl'ice (terre,

261
océans) et les couches de l'ionosphère fait qu'une antenne
réceptrice reçoit, d'une minute à l'autre, une quantité d'éner-
gie pouvant fluctuer entre l et 20, et mêrne tomber au-dessous
du niveau du bruit de fond; le seul remède connu à ce jour
consiste à transmettre simultanément sur plusieurs fré-
quences et, pour chaque fréquence, à recevoir en plusieurs
points assez distants les uns des autres pour que le fading ait
peu de chances de provoquer une extinction dans toutes les
bandes et en tous les points de réception (ce type de réception
en plusieurs lieux interconnectés se norIlme «réception diver-
sité »). Autrement dit, on constitue un réseau de réception qui
fonctionne tant qu'un seul des points d'un seul des canaux
reçoit convenabJement l'onde émise sur plusieurs fréquences.

En matière de ttél /év'isj'n1't il Y a loin des expériences de labo-


r

ratoire aux réalisations pour le public; cependant, rnalgré


l'éloignement, le couplage entre un récepteur et la caméra à
travers les différents étages du centre de prise de vues,
l'émetteur, les faisceaux hertziens, puis l'émetteur terminal,
est encore plus serré et plus complexe que pour la radiodiffu-
sion; il s'agit d'un véritable réseau, car le centre d'émission
contient les deux bases de temps, hor'izontale et verticale
(lignes et images), qui vont d'une part gouverner les carnéras
et d'autre part, par leurs signaux transmis sous forme de tops
de synchronisation, gouverner le balayage horizontal et le
balayage vertical des récepteurs; les signaux de vidéofI'é-
quence et les tops de synchronisation modulent l'onde hert-
zienne «image»; une autre onde hertzienne distincte est
porteuse des signaux du son; ce qui a été dit de la radiodiffu-
sion se l'etrouve donc dans le cas de la télévision, avec, en plus,
des transmissions par faisceaux hertziens étroits utilisant les
hyper-fréquences, seul procédé actuellement connu pour pro-
pager d'un point à un autre des signaux occupant une aussi
large bande que la vidéofréquence et les signaux à front raide
de la synchronisation; si la même fréquence porteuse peut
convoyer à la fois les deux types de signaux de synchronisa-
tion et la vidéofréquence, c'est parce que la synchronisation
intervient de façon invisible pendant les retours du spot
(retour d'une fin de ligne au début de la suivante et du bas de
l'image au haut de l'image); dans le système français, ces
signaux sont situés dans l'infranoir, correspondant aux 3/ l 0
de la tension maxirnum; les différents degrés de gris occupent
les 7/ l 0 supérieurs, le blanc pur correspondant à 10/ 10.
Il n'y a pourtant qu'une seule antenne et un seul câble de
descente pour chaque récepteur, mais, peu après les amplifi-

262
cateurs accordés de l'entrée et l'étage changeur de fréquence,
interviennent des aiguillages successifs distribuant l'informa-
tion à des organes indépendants les uns des autres. La pre-
mière bifurcation intervient dans l'amplificateur de fréquence
intermédiaire; à partir d'un certain point, deux chaînes paral-
lèles, l'une à bande passante étroite, pour le son, l'autre à
bande large, pour la vision et la synchronisatioll, réglées sur
des fréquences différentes, acheminent séparément les
signaux; la chaîne de fréquence intermédiaire « son» se ter-
mine par une détection, puis par une pré amplification de
basse fréquence et une amplification de puissance, comrne
dans un récepteur de radiodiffusion. La chaîne de fréquence
intermédiaire image» se termine par un étage séparateur à
«

seuil qui envoie dans l'amplificateur de vidéofréquence (com-


mandant l'intensité du flux électronique du tube à rayons
cathodiques) les tensions comprises entre 3 / l 0 et 10/ 10 de la
tension totale, grâce à un rnontage à seuil; les deux tensions
de synchronisation sont dédoublées par intégrateurs et diffé-
rentiateurs, et envoyées sur l'entrée de synchronisation des
bases de temps qui produisent le balayage, le schéma du
récepteur est donc un arbre; l'antenne, le câble, le transfor-
mateur d'entrée adaptateur d'impédances, le préamplificateur
de haute fréquence à circuits accordés par noyaux et conden·-
sateur, enfin l'étage changeur de fréquence, sont un tronc
unique; le premier étage de l'amplificateur de fréquence
intermédiaire peut également être unique; ensuite on trouve
deux voies, celle du son, qui se prolonge jusqu'au haut-
parleur, et celle de l'image, qui se dédouble en signaux de syn-
chronisation et vidéofréquence; la vidéofréquence aboutit, par
un étage amplificateur réglable, à la commande du faisceau
(électrode de Wehnelt ou action sur le potentiel de cathode);
après l'étage sépar'ateur, les signaux horizontaux et verticaux
sont eux-mêmes séparés et agissent sur les bases de temps
qu'ils synchronisent de rnanière séparée; ce sont donc, en
tout, quatre voies qui proviennent du tronc unique de l'entrée,
accordable sur l'un des dix ou douze couples de fréquences
porteuses provenant des émetteurs pouvant être reçues à
l'endroit où se trouve le récepteur.
En laissant de côté la transrnission du son, qui est, pour
l'émission, complètement indépendante de tout ce qui concerne
la vision, on peut considérer l'émission comme la concentra-
tion, sur une fréquence porteuse unique, des deux signaux de
synchronisation et de vidéofréquence: le récepteur opère les
deux dédoublerIlents nécessaires pour restituer la vidéo-
fréquence et les deux types de signaux de synchronisation à

263
l'arrivée. La pluralité des fonctions au point d'émission est
donc condensée de manière à être transmise par un canal
unique; elle est ensuite, à l'arrivée, restituée dans sa plura-
lité grâce à un décodage répondant aux caractéristiques du
codage de l'émission; cet accord du codage et du décodage
constitue un standard; un récepteur ne peut fonctionner qu'en
recevant un émetteur du mêIIle standard (Illodulation positive
ou négative, durée et fréquence des signaux de synchronisa-
tion, écart de la porteuse son et de la porteuse ÏInage, type de
modulation, en amplitude ou en fréquence).

Le schéma de la relation entre un émetteur et


prend globalement la forme d'une étoile à multiples bras dont
l'émetteur occupe le centre; mais cette représentation est
assez conventionnelle et globale; elle ne correspond qu'à
l'émetteur de radiodiffusion ou de télévision destiné à diffuser
un programme dans une région; des émetteurs et récepteurs
de télécommunications (émissions dirigées) correspondraient
plutôt à des centres éloignés couplés par des échanges d'éner-
gie, comme deux gares par la voie ferrée. Le schéma global de
l'étoile rayonnante peut se résoudre en une multitude de sché-
mas de centres couplés, l'un des centres étant commun à tous
les schémas. Et si l'on pénètre à l'intérieur de l'un des
centres, qu'il soit d'émission ou de réception, on trouve une
structure d'arbre, le tronc étant vers l'extérieur, les branches
vers l'intérieur; un émetteur rassemble et fait converger
l'information venant de plusieurs studios, ou bien de plusieurs
voitures de reportage, de plusieurs bandes magnétiques: il
centralise des canaux dans sa régie; la même prise de vues se
fait avec plusieurs caméras dont les signaux peuvent être
sélectionnés, ceux d'une seule caméra étant retenus pour une
séquence, ou présentés simultanément grâce à des surim-
pressions, des fondus enchaînés, ou bien grâce à un frac-
tionnement de la surface totale de l'image; le choix de
l'infornlation ({ envoyée sur l'antenne» à chaque instant sup-
pose une structure en arbre des canaux qui apportent l'infor-
mation; et ces canaux ne sont pas seulement coexistants; ils
reçoivent de la régie, de manière centrifuge, les signaux de
synchronisation assurant un balayage unique pour toutes les
sources d'inforlnation; sauf cas particuliers (enregistrements
sur rubans magnétiques, liaisons en duplex avec un réseau
étranger impliquant une conversion de standardS), la vidéo-
fréquence reçue de manière centripète des diverses branches
arrive au tronc selon des nornles de balayage uniques, pro-
venant du tronc et allant aux branches de manière centrifuge;

264
c'est la condition pour que les images soient miscibles par-
tiellement ou totalelnent; la structure d'un émetteur est donc
bien une structure en arbre, centripète pour l'information, se
dirigeant des branches vers le tronc, et centrifuge pour les
signaux de synchronisation, émanant d'un tronc unique et se
propageant dans toutes les branches.

Dans le récepteur, l'information arrive par le tronc unique


de l'antenne et emprunte ensuite des parcours séparés selon
qu'il s'agit du son, des deux espèces de signaux, ou de la
vidéofréquence; chaque espèce de signaux agit SUI' un organe
pouvant être asservi: amplificateur du son, amplificateur de
vidéofréquence, multivibrateur (relaxateur) des lignes, et
multivibrateur (l'elaxateur) des images; la synthèse ne se fait
que dans les dispositifs de sortie et du point de vue de l'utili-
sateur, car il n'y a pas de couplage interne entre la chaîne du
son, la base de temps des lignes, la base de temps des images,
et la vidéofréquence. Le récepteur est construit en arbre
comme l'émetteur, mais le sens de l'information va du tronc
aux branches, et il ne possède pas lui-même de source d'infor-
mation; il n'a pas une double circulation dans ses branches;
le fait qu'il possède un oscillateur local de changelnent de fré-
quence ne doit pas être assimilé à l'existence d'une SOUI'ce
d'information, car cet oscillateur n'émet de rayonnement que
par ses imperfections, et sert seulement à obtenir la syntonie,
l'accord avec l'émetteur; les bases de teInps sont douées de
fonctionnement spontané en l'absence de tout signal extérieur,
mais cette propriété correspond seulement au fait qu'elles
reçoivent l'impulsion de synchronisation pendant une faible
fraction de leur cycle, à chaque cycle, et assurent pendant
tout le reste du temps un balayage linéaire ainsi que l'ali-
mentation en très haute tension, fOUI' nie par les brefs retours
du balayage des lignes; ce dernier dispositif n'est pas obliga-
toire; la très haute tension peut être fournie de manière sépa-
rée; le fait qu'elle soit prélevée sur le transformateur des
lignes réalise seulement un dispositif de sécurité; si la base de
temps des lignes vient à cesser de fonctionner, la concentra-
tion de toute l'énergie du faisceau d'électrons accélérés sur un
IIlême point du tube à rayons cathodiques pourrait endomma-
ger l'écran ou mêIne le perforer; il est donc utile que les bases
de temps fonctionnent en l'absence de toute réception, et
qu'un arrêt de la base de temps des lignes provoque la dispa-
rition quasi instantanée de la très haute tension.
La principale caractéristique des réseaux des machines à
information est qu'ils sont, partiellement au moins, irréver-

265
sibles, tandis que les réseaux industriels sont rév'ersibles; un
chernin de fer peut être parcouru dans les deux sens (ce qui
permet l'installation des lignes à voie unique). Une ligne de
transport d'énergie électrique peut également être parcourue
dans les deux sens: les lignes à haute tension d'intercon-
nexion sont précisément employées pour égaliser la production
et la consommation dans les diverses régions au moyen de com-
pensations; il suffit qu'une nuée sombre passe au-dessus
d'une agglomération importante pour que la consommation
soit, d'une minute à l'autre, nettement supérieure à la nor-
male, lorsque le phénomène se produit de jour, c'est-à-dire pen-
dant les heures où les usines consomment le plus d'énergie;
le réseau des lignes d'interconnexion intervient aussi pour
compenser les fluctuations de la production; à la fonte des
neiges, les usines hydroélectriques de telle ou telle région
peuvent donner leur maximum de puissance. Les bennes ou
cages guidées dans un puits de mine peuvent alternativement
monter et descendre dans les mêmes guides. Certes, cet usage
réversible des réseaux industriels implique un minimum
d'inforrIlation transmise (téléphone et signaux pour la circu-
lation des trains « IIlOntants » et « descendants» sur une ligne à
voie unique, synchronisation du réseau électrique, messages
transmis par courants de haute fréquence sur les lignes à
haute tension), mais l'information ne joue, dans ces conditions,
qu'un rôle d'auxiliaire. La réversibilité, pour les réseaux
industriels, joue un rôle essentiel d'équilibre, et d'équilibre
actuel, dans le sens de la synchronie; c'est une des préoccu-
pations de tous les réseaux de transports d'assurer une bonne
rotation du matériel, c'est-à-dire de ne pas risquer un retour
à vide après un aller chargé de fret. Dans quelques cas parti-
culiers (téléphérique de Lyon), la préoccupation d'équilibre
indifférent et la nécessité de réversibilité ont été harmonieu-
sement conciliées; les voitures sont tractées par câble au
moyen d'un treuil et d'une machine motrice à la station supé-
rieure; les poids morts des deux voitures, l'une montante,
l'autre descendante, s'équilibrent. La précision du fonctionne-
rnent du treuil est suffisante pour que les voitures s'arrêtent
bien en face des quais, à la station intermédiaire.
Dans les réseaux adaptés au transport de l'information, la
réversibilité existe bien pour les organes passifs ou les canaux
de transmission; un circuit téléphonique fonctionne dans les
deux sens; un radar utilise la réversibilité en émettant un top
à très haute puissance pendant une faible partie du cycle, puis
en recevant les différents échos hertziens pendant tout le
reste du cycle, grâce à un rigoureux découpage temporel qui

266
bloque le récepteur pendant l'émission; les sondeurs iono-
sphériques agissent de même; mais, précisément, le radar,
grâce à un dispositif précis de commutation, est alternative-
ment élnetteur et récepteur sur chacun des canaux que
découpe la directivité de son antenne. En matière d'informa-
tion, la réversibilité implique une a1ternanoe de fonotions; elle
reste essentiellement asymétrique; c'est le passage de la
réversibilité à l'irréversibilité qui fait la différence essentielle
entre le téléphone de Bell et celui de Hughes; le téléphone de
Bell est une machine industrielle de petite taille; celui de
Hughes est un dispositif à relais amplificateur dans lequel le
microphone et l'écouteur sont complètement différents; dès
qu'un amplificateur est inséré dans une ligne, il la rend irré-
versible (à moins que l'on n'emploie des fréquences porteuses
différentes) et fait dépendre son fonctionnement d'une éner-
gie potentielle disponible au point d'amplification, le relais exi-
geant un équilibre de type métastable, ce qui est le principe de
l'irréversibilité: l'entrée commande le passage de l'énergie
vers la sortie, tandis que l'état de la sortie ne convoie pas
l'énergie vers l'entrée, tout au moins avec amplification.
L'emploi de l'électricité, surtout sous forme d'électrons
libres dans le vide ou en transit dans les semi-conducteurs,
permet de fabriquer des relais fonctionnant pratiquement
sans inertie (plusieurs millions de fois par seconde), ce qui
autorise un débit d'information très élevé, employé particu-
lièrement en télévision; toutefois, l'irréversibilité et la
construction de relais, pour un fonctionnement lent, n'exigent
pas l'usage de l'électricité; il existe des relais à fluides (air
comprimé, eau, vapeur) capables de commander avec une
rapidité suffisante des freins ou la mise en position correcte
d'un gouvernail de navire; un robinet, une valve sont des
relais; une de non a été
mise au point pour la marine: un jet d'eau sous pression tra-
verse en permanence un boisseau présentant deux issues;
normalement, quand il n'est pas dévié, le jet d'eau s'échappe
en totalité par l'une des deux issues: son énergie est perdue;
mais un ajutage perpendiculaire au jet d'eau principal permet
de la faire dévier au Inoyen d'un petit jet d'eau constituant
l'entrée d'information (ou commande); le jet d'eau porteur
d'énergie est alors plus ou moins fortement dévié vers la
seconde issue, qui est la sortie efficace, commandant un
moteur, un effecteur; la quantité d'eau sous pression s'échap-
pant par la sortie efficace est propoI'tionnelle à la force exer-
cée par le jet d'eau de commande; cette valve est donc un
amplificateur d'un type particulier puisqu'il ne fait pas appel

267
à une réserve d'énergie potentielle, mais seulement à une
veine liquide possédant une énergie cinétique constante qui
peut être, selon la commande, soit dissipée, soit utilisée dans
un effecteur: comme il ne possède aucun organe rnécanique,
il présente une inertie faible, et peut pourtant moduler une
énergie considérable avec un seul étage.

L'irréversibilité des rela.is (pas d'action de la sortie sur l'en-


trée) permet de les monter en cascade de manière à obtenir
une amplification considérable; l'amplification mesurée entre
la première entrée et la dernière sortie est égale au produit des
amplifications réalisées par chacun des étages; avec trois
étages de penthodes, on peut obtenir une amplification en ten-
sion de plus de l million; cette extrême facilité d'amplification
a joué un grand rôle dans le développernent des télécommuni-
cations et de la diffusion hertzienne (radiodiffusion, télévi-
sion); en effet, l'énergie émise de manière non dirigée par une
antenne, même avec une puissance de plusieurs centaines de
kilowatts, ne donne qu'une induction très faible à quelques cen-
taines de kilomètres; le courant induit dans l'antenne récep-
trice peut à peine être détecté et utilisé dans un écouteur; il
ne pourrait synchroniser directement des bases de temps ou
moduler efficacement l'intensité du faisceau d'un tube à
rayons cathodiques; il faut que les signaux, grâce aux relais
(tubes triodes ou penthodes, transistors), passent de quelques
dizaines de microvolts à quelques dizaines de volts. Or, pour
les des de la de la
du ces amplifications (et éventuellement,
blocages et déblocages, commutations, synchronisations)
doivent s'effectuer en un temps plus court que le temps phy-
siologique des correspondants ou observateurs; les techniques
de l'information demandent deux changements d'ordre de
grandeur: l'un, pour l'amplitude des signaux, est r'éalisé par
les amplificateurs, qui peuvent avoir sans difficulté un gain de
l million; l'autre, pour l'analyse, le codage, la transmission
et la r'ecomposition en temps du signal. Quand deux inter'locu-
teurs communiquent par-dessus l'océan, il faut que l'ensemble
des systèmes de transmission fonctionnent assez vite (y com-
pris les codages, transmissions et décodages) pour que la
simultanéité pratique soit conservée, sans intervalle anormal
entre les questions et les réponses; or, tous les temps de tran-
sit s'ajoutent, qu'il s'agisse du transit dans les lignes ou du
transit des électrons dans le vide des tubes amplificateurs, ou
encore du temps de propagation des ondes hertziennes; l' élec-
tricité et l'électronique, ainsi que les ondes hertziennes, per-

268
mettent des fonctionnements et propagations assez rapides
pour qu'on puisse les considérer comme pratiquernent en
temps, sans attente sensiblement plus grande que lorsque
deux interlocuteurs conversent par voie acoustique à quelques
rnètres l'un de l'autre. Cette caractéristique existe pour la
télévision aussi bien que pour' le téléphone; les réseaux irré-
ver'sibles sont aussi les réseaux simultanés, parce qu'ils
accomplissent des millions d'opérations en 1/ la de seconde;
si l'analyse complète d'une image de télévision et sa restitu-
tion sur le récepteur demandaient plus de 1/25 de seconde, la
continuité du mouvement cinématographique (effet strobosco-
pique) ne pourrait pas être convenablement rendue: le temps
technique serait trop long par rapport au temps humain.
Or, cette analyse demande entre 500 000 et 700 000 chan-
gements possibles de valeurs de la vidéofréquence ou des
transmissions des signaux de synchronisation; il faut donc
que le temps de fonctionnement de tous les circuits et relais
permette la transmission de fréquences au moins égales à
500 000 x 25 hertz, et d'une fréquence supérieure si l'on
désire que les impulsions à front raide soient correctement
transmises. Toutes les causes de réduction de cette bande pas-
sante rendent l'image moins détaillée dans sa définition hori-
zontale, par contre la synchronisation des lignes et des
images, relevant de signaux transmis à des fréquences
moindres, reste stable malgré d'importantes réductions de la
bande passante.

Capacité d'amplification, rapidité du changement d'état des


relais amplificateurs et des organes de transmission, telles
sont les deux conditions principales de la transmission et du
traitement de l'information (ne serait-ce que par codage et
décodage) qui caractérisent les machines à information com-
reise~U19 à la différence
des machines industrielles, dont le rendement maximum cor-
respond à l'équilibre indifférent, c'est-à-dire à la tendance à
l'immobilité; c'est l'état métastable des relais qui apporte aux
machines à information leur rapidité de fonctionnement.
Cette rapidité de fonctionnernent dans la transmission de
l'information et l'amplification des signaux peut être utilisée
dehors des télécommunications et des usages qui en déri-
des sv'stlè.m:es m~~C~ln.ll:QiJres
par réaction négative (contre-réaction)
ou potin l'auto-oscillation, par réaction positive; en ce sens,
l'information s'applique aux systèmes énergétiques déjà
constitués en leur apportant une meilleure régulation. Le régu-

269
lateur centrifuge de Watt est parfaitement efficace, mais il
n'agit de manière bien adaptée que lorsque la modification de
la charge est lente; une modification brusque (courroie qui
tombe, scie qui se bloque), plus rapide que la descente ou l'élé-
vation des masses centrifuges du régulateur, provoque
l'ernballement ou l'arrêt du moteur à vapeur; l'augmentation
de son coefficient d'amplification avec conservation de l'iner-
tie peut provoquer des oscillations (critère de Nyquist); on
observe un semblable phénomène sur les régulateurs de ten-
sion des génératrices d'électricité par rnodification (contrôle)
de l'excitation; dans certaines conditions de chal'ge faible, au
lieu d'être stabilisée en tension, la génél'atrice oscille lente-
ment entre 100 et 200 volts de tension de sortie; la principale
l'aison de ces phénomènes est la lenteur de l'action efficace du
régulateur; si la voie de feed-back est au contraire pourvue
d'un capteur et d'un amplificateur très rapides, on n'observe
pas ces oscillations lentes entre le plein régime et le régime
réduit, lorsque le feed-back est négatif (contre-réaction); par
contre, en utilisant un déphasage convenable, on peut faire
auto-osciller à peu près toutes les machines qui ont une entl'ée
d'énergie variable (c'est le cas d'une génératrice de courant,
car l'énergie qu'elle reçoit de la courroie qui l'entraîne dépend
de son état excité ou non eXCité).
Cependant, l'usage principal des régulateurs à grande
vitesse de fonction n'est pas d'améliorer les machines indus-
trielles mais de permettre
viite~~se's élevées: les dispositifs auto-
matiques de correction du tir contre avions doivent, à partir
du moment où l'avion est repéré pal' un faisceau de radar ou
par un projecteur, prévoir l'endroit où il sera quand un obus
sera susceptible de l'atteindre. Cette pl'évision tient compte de
la vitesse de l'avion, de sa distance, de sa trajectoire, ainsi que
de la vitesse et de la trajectoire de l'obus; c'est donc un calcul
qu'il faut faire à paI'tir d'un certain nombre de données; la
durée de ce calcul, exécuté par un homme, serait tellement
longue que le résultat obtenu ne s'appliquerait plus aux don-
nées ayant servi à résoudre le problèlIle, parce que l'avion se
serait notablernent déplacé et aurait pu changer de cap; au
contraire, si le calcul est fait par un ensemble de relais, le
résultat pourra apparaître avant que les données du problème
ne soient périmées; le même travail de calcul, exécuté au
rnoyen d'organes mécaniques, arriverait lui aussi trop tard;
le principal avantage des m~icl1ilJ!es
est leur rapidité de fonctionnement, permettant d'obtenir un
résultat encore utilisable parce que les «rIlachines méca-

270
niques », même les plus rapides, se déplacent lentement et
changent de régime lentement (accélération, ralentissement,
changernent de cap) si on compare leur fonctionnement à celui
des machines électroniques. Les rnachines à calculer possè-
dent certes d'autres usages, ruais leur développement consi-
dérable vient surtout de la nécessité d'exécuter des calculs en
temps, sans retard appréciable par rapport à l'action qui se
déroule selon un temps dont l'ordre de grandeur reste méca-
nique, c'est-à-dire peu rapide par rapport aux fonctionne-
ments électriques et électroniques. Les machines à calculer
restent efficaces pour calculer les corrections de trajectoires
à apporter aux vaisseaux spatiaux, malgré la vitesse à
laquelle ils se déplacent, très élevée mais encore d'un ordre de
grandeur mécanique; leur efficacité est cornplétée par la rapi-
dité de transmission des données Cà la vitesse de la lumière)
entre un vaisseau spatial et la Terre; pour cet usage, on peut
dire que des machines travaillant en temps peuvent avoir, en
partie au moins, leur entrée sur la Lune, leurs organes de
calcul et leurs organes de rnémoir'e sur la Terre, et leur sor-
tie, leurs effecteurs, à nouveau sur la Lune, sans délai prohi-
bitif par le fait des transmissions, ou par la durée du
fonctionnement nécessaire du calcul.
Dans d'autres cas, un analyseur du rythme car'diaque des
rnalades hospitalisés a le temps de déclencher l'alarme en salle
de gaI'de assez tôt pour que le traiteIIlent intervienne avant
l'asphyxie du cerveau.

CONCLUSION"
IL Y UN SENS GEINlEI'lAL
DES TECHNIQUES

Les premières inventions avaient pour but d'assurer des


adaptations, de construire des dispositifs invariables, dont la
valeur essentielle était la stabilité, s'opposant aux événements
aléatoires et aux variations du cours de la natUI'e.
Le deuxiè.me groupe d'inventions, délaissant l'immobilité des
structures, l'invariance que produisent la stabilité de l'équi-
libre et la fermeté des adaptations, s'est attaché à développer
toutes les fOI'rnes d'équilibre réversible, permettant avec un
bon rendement les transformations de l'énergie; l'époque
industrielle est aussi l'époque des moteurs, parce qu'ils sont
des systèmes de transformation avec équivalence et quasi

271
réversibles; ce fut alors la conquête de l'énergie fournie par
la nature, alors que jusque-là elle était fournie par l'homme
et les animaux.
Enfin, le troisième groupe d'inventions, délaissant l'inertie
des moteurs, s'occupe principalement de la transmission des
signaux et de leuI' amplification, ainsi que de leurs combinai-
sons en forme de calculs; de cette IIlanière, grâce à une rapi-
dité supérieure de prévision et de diffusion de l'information,
une nouvelle sorte d'adaptations surgit, les événements aléa-
toires et les variations du cours de la nature, au lieu d'être
seulement arrêtés par la stabilité des constructions humaines,
sont prévus et annoncés; ils ne sont plus tout à fait des évé-
nements; un cyclone décelé par les satellites, annoncé par
radio, peut être rendu moins meurtrier par la mise en œuvre
des moyens industriels.
IMAGINATION
INV N ION
( 1965-1966)
Ce cours présente une théorie; les aspects de l'image men-
tale, qui ont fourni matière aux discussions et aux études déjà
publiées, ne correspondent pas à différentes espèces de réali-
tés, mais à des étapes d'une activité unique soumise à un pro-
cessus de développement.
L'image mentale est comme un sous-ensemble relativement
indépendant à l'intérieur de l'être vivant sujet; à sa nais-
sance, l'image est un faisceau de tendances motrices, antici-
pation à long terme de l'expérience de l'objet; au cours de
l'interaction entre l'organisme et le milieu, elle devient sys-
tème d'accueil des signaux incidents et permet à l'activité per-
ceptivo-motrice de s'exercer selon un mode progressif. Enfin,
lorsque le sujet est à nouveau séparé de l'objet, l'image, enri-
chie des apports cognitifs et intégrant la résonance affectivo-
émotive de l'expérience, devient symbole. De l'univers de
symboles intérieurement organisé, tendant à la saturation,
peut surgir l'invention, qui est la mise en jeu d'un système
dimensionnel plus puissant, capable d'intégrer plus d'images
complètes selon le mode de la compatibilité synergique. Après
l'invention, quatrième phase du devenir des images, le cycle
recommence, par une nouvelle anticipation de la rencontre de
l'objet, qui peut être sa production.
Selon cette théorie du cycle de l'image, imagination repro-
ductrice et invention ne sont ni des réalités séparées ni des
termes opposés, mais des phases successives d'un unique pro-
cessus de genèse comparable en son déroulement aux autres
processus de genèse que le monde vivant nous présente (phy-
logenèse et ontogenèse).
[ ... ]

275
PARTIE: l'INVENTION

AG l'invention élémentaire; rôle l'activité


dans découverte des médiations

7. Les différentes espèces de compatibilité; la conduite


élémentaire du détour

À quelle situation correspond l'invention? À un problème,


c'est-à-dire l'interruption par un obstacle, par une disconti-
nuité jouant le rôle d'un barrage, d'un accomplissement opé-
ratoire continu dans son projet. Est problématique la situation
qui dualise l'action, la tronçonne en la séparant en segments,
soit parce qu'il manque un moyen terme, soit parce que la
réalisation d'une partie de l'action détruit une autre ~:rtie
également nécessaire; hiatus et incompatibilité sont les feux
modes problématiques fondamentaux; ils se ramène~ à
l'unité sous l'espèce d'un défaut d'adaptation intrinsèqu· de
l'action à elle-même dans ses différentes séquences et dans les
sous-ensembles qu'elles impliquent; les solutions apparaissfnt
comme des restitutions de continuité autorisant la progre~Si­
vité des modes opératoires, selon un cheminement antériF.u-
rement invisible dans la structure de la réalité donnée.
L'invention est l'apparition de la compatibilité extrinsèque
entre le milieu et l'organisme, et de la compatibilité intrin-
sèque entre les sous-ensembles de l'action. Le détour, la fabri-
cation d'un instrument, l'association de plusieurs opérateurs
sont différents moyens de rétablir la compatibilité intrinsèque
et extrinsèque. Quand le problème est résolu, la dimension de
l'acte final du résultat englobe dans ses caractères dimen-
sionnels le régime opératoire qui l'a produit; par exemple,
selon le thème d'une fable classique, le rocher qui a roulé au
milieu d'un chemin encaissé arrête successivement plusieurs
voyageurs, car il est trop lourd pour un seul homme, mais il
est aisément mis de côté par tous les voyageurs unissant leurs
efforts; le problème, ici, est insoluble selon les données de
départ, qui font du chemin le lieu de passage de plusieurs iti-
néraires individuels sans couplage mutuel; par contre, le
groupe des voyageurs existe virtuellement selon le résultat,
car c'est au même instant qu'ils peuvent tous reprendre leur
voyage, bien qu'ils soient arrivés devant l'obstacle à des
moments différents, déterminés par chaque voyage particu-
lier. Le couplage des efforts, visible dans l'unité du résultat,
régresse vers l'acte de résolution et vers l'invention; déjà,

276
dans les conditions du problème se lnanifestent négativement
les lignes possibles d'une solution; l'accumulation de gens
aI'rêtés par le l'ocher les uns après les autres constitue pro-
gressivement une simultanéité des attentes et des besoins,
donc la tension vers une simultanéité des départs quand l'obs-
tacle sera levé; la simultanéité virtuelle des départs imaginés
régresse vers la simultanéité des efforts, en laquelle gît la
solution. L'anticipation et la prévision ne suffisent pas, car
chaque voyageur est parfaitement capable d'imaginer tout
seul comment il continuerait à marcher si le rocher était
déplacé; il faut encore que cette anticipation revienne vers le
présent en modifiant la structure et les conditions de l'opéra-
tion actuelle; dans le cas choisi, c'est l'anticipation collective
qui modifie chacune des actions individuelles en construisant
le système de la synergie.
Il s'effectue ainsi un retour structurant du contenu de l'anti-
cipation sur la formule de l'action présente; il s'agit là d'un
retour d'information, ou plutôt d'un retour d'organisation
dont la source est l'ordre de grandeur du résultat, le régime
de l'opération pensée comme achevée et complète. L'invention
établit un certain type d'action en retour, d'alimentation
récurrente (feed-baok) qui va du régime du résultat complet
à l'organisation des moyens et des sous-ensembles selon un
mode de compatibilité. Dans l'exemple du rocher, l'organisa-
tion de la compatibilité sous la forme de la synergie revient à
mettre en balance la force de chacun des voyageurs avec une
fraction du rocher à déplacer; comme le rocher n'est pas divi-
sible, cette mise en balance ne peut avoir lieu que si le tout du
rocher est poussé au même instant par tous les voyageurs. La
racine de la solution est la communication entre deux ordres
de grandeur, celui du résultat (le chemin ouvert pour tous) et
celui de l'événement-problème (un barrage sur le passage de
chacun), dont les données se trouvent modifiées: dans la nou-
velle perspective du résultat collectif (et non plus individuel),
l'opération devient le déplacement par chaque voyageur d'une
fraction du rocher; or, le résultat collectif est compatible avec
le résultat individuel, le chemin étant ouvert à chacun quand
il est ouvert au gl'oupe; de même, l'action individuelle de pous-
ser est compatible avec la somme des actions des autres indi-
vidus grâce à la simultanéité additive des poussées parallèles;
c'est cette compatibilité intrinsèque qui rend possible la com-
patibilité extrinsèque du rapport entre la force d'un homme et
le poids d'une fraction de l'ocher.
Dans un cas semblable, l'invention est facilitée par le fait
que les sujets sont en même temps des opérateurs virtuels;

277
l'interruption de l'action causée par l'événement-problème
amorce le passage à l'ordre de grandeur du résultat, qui est
celui de la compatibilité: les différentes interruptions des
voyages pI'irnitivement indépendants créent la collectivité des
voyageurs arrêtés, réalisant ainsi par un effet négatif le
champ dans lequel peut se déployer l'action compatible; l'asso-
ciation par communauté d'intentions au sein d'un groupe
homogène est un cas privilégié, car il ne demande pas de
médiation instrumentale ni de division du travail. Dès que le
problème ne peut trouver sa solution que dans un ordre de
grandeur très différent de celui de l'individu et du geste élé-
mentaire par la taille ou la complexité, le recours à des média-
tions hétérogènes est nécessaire, et la tâche d'invention,
portant sur ces médiations, est plus considérable; mais l'inven-
tion conserve sa place fonctionnelle de système de transfert
entre des ordres différents; les machines simples, comme ~e
levier, le treuil de carrier, ou même le plan incliné, le cabestan
manifestent dans leur structure la fonction de transfert esse -
tielle que ces dispositifs matérialisent. Avec un treuil
un palan, un opérateur unique, à chacun de ses gestes, arit
iu
comme s'il déplaçait une infime fraction de la charge, compa-
tible avec ses forces; en fait, il déplace toute la charge indIvi-
sible, mais SUI' un trajet infime. L'invention consiste en ce 1as,
tout en respectant le principe de la conservation du tra vai~, à
faire varier les deux facteurs, intensité de la force et dépla'ce-
ment, de manière à les adapter aux capacités de l'organisme
1 de l'opérateur. Le problème est résolu quand une communica-
tion est établie entre le système d'action du sujet pour qui se
pose le problème et le régime de réalité du résultat; le sujet fait
partie de l'ordre de réalité en lequel le problème est posé; il ne
fait pas partie de celui du résultat imaginé; l'invention est la
découverte de médiation entre ces deux ordres, médiation
grâce à laquelle le système d'action du sujet peut avoir prise
sur la production du résultat par une action ordonnée.
Pour les problèmes de déplacement des fardeaux (il y a pro-
blème quand le système d'action et les forces corporelles ne
sont pas directement efficaces), les inventions les plus élé-
mentaires consistent en l'usage d'un médiateur adaptatif qui
relie le régime du résultat aux aptitudes de l'opérateur; ainsi,
pour transporter un liquide, le corps humain est inefficace; il
faut un solide intermédiaire, outre ou tonneau qui est, par
rapport au liquide, comme une enveloppe, et, par rapport à
l'organisme humain, comme un solide manipulable; il en va de
même pour les corps pulvérulents ou les petits objets, qu'il
faut mettre dans un sac, ou mieux dans une besace, bien

278
appropriée au portage sur l'épaule. Quand c'est le volume du
fardeau qui crée le problème, l'objet médiateur est une barre,
un plateau, comme dans le portage des grandes pièces de
gibier. Enfin, quand le problème vient de la disproportion de
la force de l'opérateur et de la masse du fardeau, l'objet
médiateur entre dans la catégorie générale des adaptateurs
d'impédance, dont quelques cas concrets ont été cités plus
haut. Ces différentes médiations ont une essence commune
comme système d'adaptation; les molécules de liquide ou les
grains de poudre sont d'un ordre de grandeur qui ne les rend
pas efficacement manipulables par le corps humain sans un
objet qui les rassemble par milliards; les fardeaux solides,
s'ils ne peuvent être divisés, sont manipulés par l'intermé-
diaire de machines qui réalisent l'adaptation des forces; dans
les deux cas, l'organisme de l'opérateur, en agissant sur l'objet
intermédiaire, opère comme s'il s'adressait à un objet solide
d'un ordre de grandeur homogène au sien, et de caractéris-
tiques physico-chimiques compatibles avec la conservation de
l'organisme (température moyenne, prises non coupantes,
composition ni toxique ni corrosive ... ). Des objets inter-
médiaires sont nécessaires pour sauvegarder l'intégrité du
corps dès que l'objet est fortement hétérogène par rapport à
l'organisme selon l'une de ses caractéristiques (température
extrême, acidité, causticité, toxicité).

Par l'invention, la compatibilité intrinsèque de l'organisme


s'étend à une situation qui, primitivement, comme problème,
ne réalise pas cette compatibilité; mais il existe différents
niveaux de découverte de la médiation réalisant la compatibi-
lité; si la médiation consiste seulement en un mode opératoire
modifié ou supplémentaire, elle est moins complexe que si elle
fait intervenir un objet intermédiaire dont la sélection et
l'usage demandent des modes opératoires médiats; le détour
par l'instrument, en effet, n'est pas seulement un détour opé-
ratoire; il suppose aussi un détour cognitif, une subordina-
tion de la chaîne actonale de sélection ou fabrication de l'objet
à la poursuite du but, avec substitution temporaire de l'objet-
instrument à l'objet-but; un cas intermédiaire entre l'inven-
tion de détour et la médiation instrulnentale est l'usage,
comme objets intermédiaires, d'animaux ou plus généralement
d'êtres vivants, qu'il n'est pas nécessaire de construire, mais
seulement de choisir, de capturer, de dresser, de développer.
La classe considérable des animaux domestiques et des plantes
cultivées a été sans doute une des premières dépositaires de
l'activité inventive de l'espèce humaine, en un temps où les

279
instruments étaient encore peu nombreux et rudimentaires.
Cette catégorie de l'être vivant modifié, conservant sa spon-
tanéité et son pouvoir d'auto-repI'oduction, est comparable à
un objet intermédiaire aux multiples propriétés; le dressage
est l'institution d'un détour de comportement, chez l'animal,
mais c'est l'homme qui est bénéficiaire de ce détour. [... ]

2. La médiation instrumentale

Le recrutement d'un objet appartenant primitivement au


milieu extérieur et son emploi comme instrument ont été
considérés depuis longtemps, particulièrement chez les philo-
sophes et les moralistes, comme une manifestation propI'e de
l'intelligence humaine, d'où le nom d' Homo faber choisi pour
désigner notre espèce. [... ]
Pourtant, l'usage des instruments se trouve chez les espèces
animales, dans des conditions qui tantôt indiquent une activité
stéréotypée, tantôt sont plus rares et paraissent bien devoir
être attribuées à une invention individuelle. [... ]

Bo sur

[ ... ]

créé

Le processus d'invention se formalise le plus parfaitement


___________, quand il produit un objet détachable ou une œuvre indépen-
dante du sujet, transmissible, pouvant être mise en commun,
constituant le support d'une relation de participation cumula-
tive. Sans vouloir nier la possibilité théorique ou l'existence
actuelle de cultures dans certaines espèces animales, on peut
noter que la principale limite de ces cultures réside dans la
pauvreté des moyens de transmission successive, faute d'un
objet constitué comme détachable des êtres vivants qui l'ont
produit, mais pourtant interprétable par d'autres êtres
vivants qui le réutilisent en prenant pour point de départ le
résultat de l'effort terminal de leurs prédécesseurs. Autre-
ment dit, ce n'est pas tant la capacité de spontanéité organi-

280
satrice qui manque aux sociétés animales que le pouvoir de
création d'objets, si l'on entend par création la constitution
d'une chose pouvant exister et avoir un sens de manière indé-
pendante de l'activité du vivant qui l'a faite. La création
d'objets permet le progrès, qui est un tissu d'inventions pre-
nant appui les unes sur les autres, les plus récentes englobant
les précédentes. L'organisation d'un nid ou d'un territoire
s'efface avec le couple ou le groupe qui l'a constitué; tout au
moins, c'est dans les formes les plus élémentaires que la
conservation de l'objet constitué ou sécrété par les généra-
tions précédentes est la plus efficace comme support organisé
des générations suivantes (coraux, humus des forêts); oes
effets de causalité cumulative ne réappaI'aissent guèI'e
ensuite, de manière nette et décisive, qu'aveo l'espèce
humaine et sous forme d'objets créés ayant un sens pour une
culture. Il n'y a pas de progrès assuré tant que la culture,
d'une part, et la production d'objets, d'autI'e paI't, restent
indépendantes l'une de l'autre; l'objet créé est précisément
un élément du réel organisé comme détachable parce qu'il a
été produit selon un code contenu dans une culture qui permet
de l'utiliser loin du lieu et du temps de sa création.
Le caractère d'universalité et d'intemporalité de l'objet créé
est susceptible de se manifester à des degrés plus ou moins
élevés, car les cultures se modifient avec les sociétés, chaque
objet et chaque œuvre ont à une époque donnée une aire de
diffusion limitée; cependant, il existe dans l'objet créé une
universalité et une éternité virtuelles, cOI'respondant au sen-
timent intérieur du sujet créateur qui pense produire un
il ktèma es aei », «chose acquise pour toujours», selon l'expres-

sion de Thucydide, ou déclarant comme le poète latin: il non


omnis moriar», «je ne mourrai pas tout entier». Cette virtua-
lité consiste en une possibilité permanente de réincorporation
à des œuvres ou à des créations ultérieures sous forIne de
schème ou d'élément, même si l'individualité de l'objet n'est
pas conservée au cours des inventions successives.
Le processus de création d'objets apparaît en divers domaines,
mais il est particulièrement net, au moins pour nos civilisations,
dans le domaine des techniques et dans celui des arts.

7. La création des objets techniques

La oontinuité du créé, avec sa double dimension d'universa-


lité spatiale et d'éteI'nité temporelle, n'apparaît nettement que
si l'on fait abstraction de la destination d'utilité des objets tech-
niques; une définition par l'utilité, selon les catégories des

281
besoins, est inadéquate et inessentielle, parce qu'elle attire
l'attention sur ce par quoi de tels objets sont des prothèses de
l'organisme humain; or, c'est précisément sous ce rapport que
l'universalité et l'intemporalité sont le plus directement entra-
vées, dans la mesure où ce qui s'adapte à l'être hum~in court
le risque de devenir un moyen de rnanifestation/ et d'être
recI'uté comme phanères supplémentaires. Un gP(nd nombre
d'objets techniques sont habillés en objets de ~ifestation, ce
qui leur ajoute des significations locales et tr sitoires qui sur-
chargent le contenu technique, le dissim ent, et parfois lui
imposent une distorsion. En prenant mme exemple l'auto-
mobile dite «de tourisme)} (bien que ce mot n'ait plus grand
sens par rapport à la majorité des usages actuels), on trouve
différentes couches qui vont de l'objet de manifestation (à
l'extérieur) à l'objet technique à peu près purement créé (dans
les parties peu visibles ou inconnues de la majorité des utili-
sateurs, les engrenages, la transmission, la génératrice d'élec-
tricité); la couche intermédiaire de réalité, mi-technique et
mi-langage, est aussi celle des organes partiellement visibles
et descriptibles, comme le moteur, qui affiche sa cylindrée, son
taux de compression, le nombre de paliers, et les solutions
employées pour les circuits (filtre d'huile, etc.); il Y eut
l'époque des moteurs à grand nombre de cylindres en ligne,
puis les moteurs à cylindres en V, d'autres en « flat-twin »,
depuis peu le moteur incliné, sans parler de l'incorporation,
fréquente en Italie, de la mesure de la cylindrée à la dénomi-
nation du type ou de la série.
Les variations de la couche externe sont à la fois infinies en
nombre et assez limitées, parce qu'elles sont continues, sans
saut nécessairement imposé par la nature des choses; tous les
coloris, toutes les modifications de formes sont possibles,
comme dans le domaine du vêtement; toutefois, ces modifica-
tions sont limitées par la compatibilité avec l'ernploi, tout
COlllme celles du vêtement se trouvent limitées par la forme
du corps, la nécessité de ménager une relative liberté de mou-
vements et de conserver une suffisante utilité; s'il y a créa-
tion dans le domaine de la couche externe de manifestation,
c'est comme invention d'une compatibilité entre l'autolllObile
de tourisme et d'autres productions techniques (par exemple
la carrosserie unique pour voitures de type commercial et
pour «breaks» de type familial) ou entre l'automobile et
d'autres catégories d'objets, selon un style défini de lignes et
de volumes, qui n'est pas non plus sans influence sur le vête-
ment (angles vifs ou formes arrondies et amples, tendance
vers les grandes ou les petites dimensions); cette esthétique

282
des objets créés, qui les fait apparaître comme le produit d'une
époque et d'une civilisation, est plus une sérnantique qu'une
esthétique; elle se manifeste simultanément dans un très
grand nombre de catégories de la production, et est déjà plus
pr'ofonde que la simple manifestation externe; elle enregistre
et incorpore aux objets un certain rnode de cornrnunication
entre l'homme et les choses, en explorant à chaque moment
les possibilités les plus récentes, comme s'il fallait que
l'homme trouve en chaque objet une occasion d'explorer l'effet
des plus récentes découvertes, participant ainsi, dans la
mesure où il le peut, à toute l'activité contemporaine, selon
une norme d'actualité. Par là, on quitte la couche de mani-
festation externe de la réalité technique pour passer à la
couche inter'médiaire de la communication avec l'utilisateur,
discontinue, plus réservée, s'adressant partiellement au
connaisseur.
Cette sémantique de l'actualité du créé se traduisait, dans
l'automobile de 1925, par l'emploi visible d'alliages légers ou
d'aluminium ayant un sens fonctionnel dans la construction
aéronautique, au moment où la toile était remplacée par des
surfaces métalliques; au même moment, on trouve les
alliages légers dans les appareils médicaux, dans les agran-
disseurs photographiques, dans un très grand nombre
d'appareils ménagers, et jusque dans l'ameublement (boutons
de porte, poignées). L'utilité du choix de l'aluminium en
petites quantités, par exemple pour un tableau de bord d'au-
tomobile, est à peu près nulle, car l'ensemble est ainsi allégé
de manière infime; mais l'apparition de ce métal au point
clef qu'est le tableau de bord permet à l'automobile de parler,
dans la communication avec son conducteur, le langage de
l'avion; à ce moment, en raison du caractère «pilote» de
l'aviation progressant à pas de géant, l'aluminium était un
métal plus «technique» que les autres; après la Seconde
Guerre mondiale, on vit sur l'automobile de tourisme une
prolifération d'automatismes mineurs et d'asservissements
ayant une utilité dans la marine et l'aviation, où les masses
à mouvoir dépassent la force d'un homme, et où les instru-
ments de bord sont nécessaires. L'emploi d'un matériau
manifestant l'actualité ne reflète d'ailleurs pas seuleIIlent, au
sein d'une technique définie, le prestige d'une technique
triomphante en laquelle le matériau a UIle utilité fonction-
nelle; cet emploi correspond aussi à la transposition en tous
domaines d'une tendance qui s'est affirmée dans un secteur
si général qu'il institue des apprentissages durables et fait
rayonner des normes perceptives et opératoires; la rnaison à

283
vastes surfaces vitrées a imposé à l'automobile ses grandes
glaces presque planes, comparables à des baies, victorieuses
de l'aér'odynamisme des formes; comme le placard intégré
aux murailles, le coffr'e à bagages de l'automobile, jadis rap-
porté à la carrosseI'ie de l'extérieur, fait maintenant partie
de l'ensemble et reçoit un grand développement. Chaque objet
créé participe ainsi à l'activité contemporaine de création
selon des modalités générales unifiant les solutions et les ali-
gnant, soit sur les techniques de pointe, soit sur les réalisa-
tions dont l'usage constant irnpose des normes communes
à l'ensemble d'une population, par exemple l'habitation
moderne. Cette communication entre les couches moyennes
des objets créés fait qu'il existe à chaque moment non pas
seulement des collections parallèles des objets créés répar'tis
selon les catégories d'usage, mais un monde des objets créés,
une création.
Toutefois, dans la couche interne et la couche moyenne, il ne
s'agit encore que d'une organisation de compatibilité extrin-
sèque, comparable aux règles d'une langue tendant à devenir
une koinè. Au contraire, l'organisation de la couche interne et
proprement technique fait de l'objet créé le produit d'une véri-
table invention qui le formalise concrètement en lui donnant
les caractères d'un organisme, par la recherche des conditions
d'une compatibilité intrinsèque; il ne s'agit plus ici d'un acte
de manifestation ni d'une relation sémantique avec l'univers
des techniques en voie de progrès, mais d'une adéquation
directe et immédiate entre l'acte d'invention et l'objet créé;
l'objet créé est un réel institué par l'invention, en son essence;
cette essence est première et peut exister sans manifestation
ni expression.
La manifestation (couche externe) et l'expression (couche
moyenne) ne pourraient exister si elles n'étaient portées par
la couche interne, noyau de technicité productive et résis-
tante, sur laquelle les couches externe et moyenne se déve-
loppent en parasites, avec une importance variable selon les
circonstances sociales et psycho-sociales. Les situations de
danger, de difficulté extrême, de guerre, réalisent un déca-
page de l'inessentiel faisant apparaître l'objet inventé à l'état
fondamental; la veI'sion primitive d'une invention est aussi
plus «sauvage» que la production ultérieure à grande diffu-
sion; la réaction des couches externes sur l'objet inventé peut
en certains cas causer une régression, comlne cela s'est pro-
duit récemrnent dans le domaine de la photographie, où l'on
voit se généraliser l'usage d'appareils dont les caractéris-
tiques optiques sont très en dessous des possibilités actuelles

284
de production, mais qui possèdent en revanche quelques auto-
matismes assez limités, per'mettant d'éviter de grosses
erreurs sur les temps d'exposition, et ouvrant sans appren-
tissage l'usage de la photographie à un laI'ge public ignorant
tout de l'optique et de la photolllétrie. En s'éloignant du lieu
et du moment de l'invention, l'objet technique peut d'ailleurs
subir un clivage selon les différentes couches, qui prennent
une importance diffé~~elon les usages et les milieux
sociaux; ainsi, la PhotOgraPhiès-te~ord développée chez
les amateurs savants et les professionnels~ sachant non seu-
lement utiliser correctement un appareil de prises de vue,
mais aussi développer et tirer les éléments sensibles; un pre-
mier clivage s'est produit quand la grande majorité des ama-
teurs a abandonné à des artisans le soin de développer et
tirer les pellicules; à ce moment, l'appareil d'amateur est
devenu un appareil à pellicules roulées, faciles à transporter
et à expédier, alors que l'appareil professionnel conservait le
système de la plaque sensible sur support de verre ou en
planche-film. La troisième dichotomie s'est produite avec le
lancement industriel du développement et du tirage qui ne
permet plus le contrôle ni l'adaptation unitaire de chaque
tirage aux écarts du temps d'exposition, surtout pour les
vues en couleurs qui tolèrent peu d'erreurs; c'est à cette
industrialisation que correspondent les appareils de prise de
vue utilisant des chargeurs fermés, avec une optique très élé-
mentaire et un réglage automatique de l'ouverture du dia-
phragme, sans mise au point de distance. L'ancien appareil
d'amateur n'a pas disparu, mais il s'est spécialisé dans la
fonction de reportage en se perfectionnant. Ces deux dichoto-
mies successives ont donné une tripartition finale au terme
de laquelle on trouve, pour la couche purement technique, la
chambre photographique équipée de plan-filrn, dans les
emplois scientifiques, géographiques, et la prise de vue pro-
fessionnelle; la couche intermédiaire, correspondant à la pré-
dominance de l'expression, se concrétise par' les appareils de
reportage, pourvus de tous les réglages optiques et photomé-
triques; enfin, la couche externe de manifestation s'exprime
dans la grande diffusion des appareils simplifiés mais auto-
matisés et fermés. On peut noter que cette tripartition cor-
respond à des fonctions nettement sépaI'ées de l'usage de la
photographie par les différents opéI'ateurs; la chambre pho-
tographique est dans les mains d'un homme dont la fonction
essentielle, au moment où il opère, est de prendre une photo-
graphie; l'appareil de reportage appartient à un journaliste
qui prend des photographies à l'occasion d'une enquête ou

285
d'un voyage; la prise de vue a une valeur professionnelle,
mais de Illanière auxiliaire; enfin, les appareils à grande dif-
fusion correspondent à une fonction de loisir, dont ils sont
une manifestation, et à laquelle ils se trouvent négativement
adaptés par le fait que leurs automatismes n'ont pas d'éten-
due suffisante pour s'appliquer à des conditions éloignées de
celles d'un jour lumineux et de sujets situés à plusieur's
mètres de l'opérateur.
L'objet technique comme produit de l'invention se caracté-
rise de manière essentielle par son caractère organique, que
l'on pourrait nommer aussi une auto-corrélation structurale
et fonctionnelle, s'opposant à la divergence de l'évolution
adaptative qui spécialise le produit selon les catégories d'uti-
lisateurs. Particulièrement, dans l'exemple qui a été choisi, le
soubassement de la photographie comme invention ne doit
pas être cherché seulement dans l'appareil de prises de vue,
mais dans la compatibilité entre cette réduction de chambre
noire que sont un appareil et une surface chimique photo-
sensible; les chambres noires et les produits photo-chimiques
tels que le bitume de Judée étaient connus avant l'invention
de la photogr'aphie; l'invention a consisté à faire travailler
directement et automatiquement la lumière sur une matière
photo-sensible à l'intérieur d'une petite chambre noire for-
mant une image réelle des objets; les différents perfec-
tionnements successifs ont apporté les conditions d'une
compatibilité plus parfaite entre le phénomène photo-
chimique et le phénomène d'optique physique, surtout par la
découverte d'une préparation conservant longtemps sa sensi-
bilité après la fabrication, et conservant également sans alté-
ration l'effet de la lumière après exposition sous forme
d'image latente jusqu'au développement; la compatibilité
réside dans la mise en suspens de l'activité chimique du
matériau sensible entre la fabrication et le développement, ce
qui permet d'insérer la prise de vue dans cet intervalle tem-
porel. Et, en reprenant les spécialisations divergentes selon
différentes couches, on peut voir que l'usage donnant la pre-
mière place à la couche la plus essentielle est aussi celui qui
maintient le degré le plus élevé de compatibilité entre les pro-
cessus optiques et les processus chirrliques: avec un appareil
professionnel utilisant des plaques ou du plan-film, et même
avec les plus perfectionnés des appareils de reportage, il est
possible de passer au développement vue par vue. Le sys-
tème Polaroid Land, qui permet le développement et le tirage
quelques secondes ou dizaines de secondes après la prise de
vue, apporte une compatibilité temporelle et locale entre les

286
deux processus dont l'interaction constitue la photographie
comme invention; or, ce système met en œuvre un appareil
comparable à une charnbre photographique professionnelle,
au TIlOins en ce qui concerne le grand format employé et le
dispositif du soufflet. L'appareil Polaroid Land, au lieu de
continuer l'évolution divergente qui écarte l'aspect de mani-
festation et l'aspec~d'expression de la chambre photogra-
phique fondamentale~ assemble en unité ces faisceaux
divergents et couvre tout l'étendue des emplois possibles,
depuis l'usage professionnel ju u'à celui des loisirs, en pas-
sant par le reportage ou les emp bis",analogues, comme la
mise en place des personnages avant une prise de vue ciné-
matographique, avec rétroaction des photographies sur l'atti-
tude des acteurs. Cette nouvelle vague d'invention en matière
de photographie augrnente à ce point la compatibilité entre le
processus physique et le processus chimique qu'elle r'end pos-
sible la rétroaction à l'intérieur de la prise de vue, une pre-
mière photographie servant à améliorer le cadrage, la
disposition des sujets et le réglage optique de la photographie
suivante. Naturellement, l'invention du dispositif Polaroid
Land est un fruit de l'industrialisation très poussée; mais,
selon un effet courant en matière technologique, cette véri-
table invention, qui porte sur l'essentiel, et qui apporte un
progrès majeur, restitue certains des aspects de l'activité des
amateurs, en particulier la décentralisation extrême de l' ac-
tivité d'exécution, et l'indépendance opératoire complète par
rapport à un univers industriel concentrationnaire. Dans
cette même mesure, le franchissement d'un échelon de pro-
grès essentiel a le pouvoir de faire reconverger en unité de
base les différentes branches d'une technique primitivement
unique, que des progrès mineurs d'adaptation sociale ou éco-
nomique avaient superficiellement différenciée.
D'autres exemples pourraient être pris, s'il s'agissait d'étu-
dier en eux-mêmes les faits d'évolution des objets techniques;
mais il importe avant tout de noter pour la présente étude le
fait que l'invention ou un progrès majeur revenant sur un dis-
positif déjà inventé pour le perfectionner est un acte insti-
tuant une compatibilité entre des processus primitivement
incompatibles; pour la photographie, il s'agit du processus
physique de formation d'image réelle et du processus photo-
chimique, compatibilisés par le phénomène de l'image latente;
cette compatibilité appartient à la catégorie des états d'équi-
libre, autorisant la succession temporelle des phases par la
mise en suspens d'une activité. En d'autres cas, la compatibi-
lité est d'ordre topologique; telle est l'invention de Marc

287
Seguin qui a créé la chaudière tubulaire propre à la produc-
tion d'énergie thermique à poste mobile (locomotives, navires,
locomobiles). À poste fixe, pour augmenter le rendement du
rapport foyer/chaudière, la surface de chauffe avait été
aCCl'ue pal' l'adjonction de bouilleurs extérieurs au corps cylin-
drique de la chaudière; ce dispositif aurait naturellement pu
être généralisé, car on pourrait imaginer de faire proliférer
les bouilleurs autour' du corps de la chaudière; mais ce dispo-
sitif ne peut être appliqué, en particulier, à un véhicule ter-
restre, à cause de son grand poids et de son encornbrerIlent,
ainsi que de sa fragilité, et de la nécessité d'un bâti réfractaire
pour canaliser la flamme autour des bouilleurs. Marc Seguin
a rendu compatibles la chaudière simplement cylindrique et
une multitude de bouilleurs en inversant le schéma des
bouilleurs et en les mettant dans la chaudière, ce qui non seu-
lement accroît la surface de chauffe, mais aussi diminue la
masse d'eau à échauffer; l'inversion du schéma des bouilleul's
consiste en ce que ce n'est plus l'eau qui est dedans et les gaz
chauds au-dehors, mais les gaz dans des tubes traversant la
chaudière parallèlement à son axe et l'eau autour de ces
tubes. De cette manière, l'entourage réfractaire est supprimé,
le foyer envoyant directement la flamme et les gaz chauds
dans les tubes traversant la chaudière; ces tubes deviennent
ainsi pluri-fonctionnels, car ils acheminent l'air chaud, d'une
part, et servent d'autre part à l'échange thel'mique; il n'y a
rien d'autre que ces tubes entre le foyer et la boîte à fumée,
situés aux deux extrémités de la chaudière. De manière
presque paradoxale, l'enveloppe extérieure de la chaudière
peut être calorifugée, tout l'échange thermique étant condensé
à l'intérieur. Le caractère pluri-fonctionnel se complète par le
fait que le foyer, plus réduit, effectue seulement une part de
la combustion, qui se prolonge à l'intérieur des tubes, tout le
long de la chaudière, lorsqu'oIl emploie des charbons fournis-
sant beaucoup de gaz; ainsi, l'invention apporte UIle vague de
condensations, de concrétisations qui simplifient l'objet en
chargeant chaque structure d'une pluralité de fonctions; non
seulement les fonctions anciennes sont conservées et mieux
accomplies, mais la concrétisation apporte en plus des pro-
priétés nouvelles, des fonctions complémentaires qui n'avaient
pas été recherchées, et qu'on pourrait nomIner «fonctions sur-
abondantes», constituant la classe d'un véritable avènement
de possibilités venant s'ajouter aux propriétés attendues de
l'objet. Par cet aspect amplifiant, l'invention est occasion de
découverte en matière technique, car les propriétés de l'objet
dépassent l'attente; il serait partiellement faux de dire que

288
l'invention est faite pour atteindre un but, réaliser un effet
entièrement prévisible d'avance; l'invention est l'éalisée à
l'occasion d'un problème; ruais les effets d'une invention
dépassent la résolution du problème, grâce à la surabondance
d'efficacité de l'objet créé quand il est réellement inventé, et
ne constituent pas seulement une organisation limitée et
consciente de moyens en ~d'une fin parfaitement connue
avant réalisation. Il y a dans ,véritable invention un saut,
un pouvoir amplifiant qui dépass~t la simple finalité et la
recherche limitée d'une adaptation~s fonctions surabon-
dantes peuvent parfois être secondair~simplement utiles
comme adjuvantes; elles peuvent aussi devenir primordiales,
si bien que la découverte l'emporte SUI' l'intention initiale;
comme exemple de fonctio:q. seulement adjuvante, on peut
prendre, à l'occasion du cas déjà évoqué, le fait que la par'oi
externe d'une chaudière tubulaire peut remplacer un châssis,
en raison de sa grande rigidité et de sa forme géométrique
parfaitement rectiligne que ne surcharge plus aucune adjonc-
tion de bouilleur; cette aptitude a été utilisée dans les loco-
mobiles, ce qui apporte un allégement et un gain de place. Par
contre, lorsque Lee de Forest a introduit une grille de com-
mande entre cathode et anode dans la valve primitive à effet
thermoélectronique, il n'a pas seulement rendu réglable le
flux électronique, ce qui fournit un interrupteur à une infinité
d'états intermédiaires entre la fermeture totale et la pleine
ouverture: la triode à vide est devenue en quelques années la
pièce centrale de l'amplificateur pour courants téléphoniques,
dans la bande des fréquences musicales, puis elle a manifesté
ses très remarquables propriétés pour les fréquences corres-
pondant aux ondes hertziennes; non seulement dans les mon-
tages amplificateurs ou oscillateurs, mais dans les fonctions
modulatrices et détectrices. Une nouvelle vague de propriétés
du tube électronique s'est manifestée avec l'introduction Cà
des fins d'isolement électrostatique) d'une gI'ille-écran entre la
grille de commande et l'anode; la grille-écran, en accomplis-
sant sa fonction d'écran électrostatique, produit en plus un
effet accélérateur du flux d'électrons, augnlentant la résis-
tance interne du tube et rendant le flux à peu près indépen-
dant de la tension instantanée d'anode; l'introduction d'une
troisième grille, tout ppès de l'anode, comme suppresseur
d'émission secondaire, ne remplit pas seulenlent cette fonction
de barI'age à sens unique, mais apporte en outre une possibi-
lité de rnodulation par voie électponique; chaque invention, au
lieu de se borner à résoudre un problème, apporte le gain
d'une surabondance fonctionnelle (un exemple plus récent est

289
fourni par la turbine Guimbal, incluse avec l'alternateur dans
la conduite forcée).
Il n'est d'ailleurs pas du tout nécessaire, pour décrire les
caractères principaux de l'invention comme forrnalisation, de
prendre exclusivernent des exemples dans les objets tech-
niques du monde industriel; l'objet technique industriel fait
partie de la catégorie plus générale des objets artificiels qui
représentent en divers domaines les réussites d'une formali-
sation conduisant à la surabondance fonctionnelle. Si l'on
prend, par exemple, la voûte comme procédé de construction,
on s'aperçoit du caractère pluri-fonctionnel des divers élé-
ments, intervenant d'une part comme rnaillon d'un transfert
de forces de compression et d'autre part comme partie d'une
surface de couverture; chaque pierre est partiellement toi-
ture et muraille, et même la clef de voûte reçoit et transmet
les forces provenant des autres éléments; cette communica-
tion des forces fixe les uns contre les autres les éléments
par le seul fait de leur taille en tronc de pyramide, sans
nécessité de cheville ou de ciment; la pesanteur, qui crée la
difficulté et pose le problèrne de l'équilibre, est employée
COIIlme rnoyen de cohésion de l'édifice terminé; la pesanteur
est intégrée à la voûte, elle travaille dans l'édifice; une par-
tie de voûte serait, prise seule, en déséquilibre; toutes les
parties d'une voûte, prises ensemble, se font mutuellement
équilibre, si bien que non seulement l'ensemble est en équi-
libre, sans éléIIlent plan pouvant fléchir, comme les poutres,
mais que, de plus, les déséquilibres compensés apportent des
forces qui rapprochent les unes des autres les différentes
parties de l'édifice, principalement vers le haut: cette sur-
abondance fonctionnelle permet d'employer la voûte pour
porter une autre voûte au-dessus d'elle, avec superposition
de plusieurs étages, comme on le voit dans le pont du Gard.
Les forces développées dans l'ensemble formalisé et pluri-
fonctionnel qu'est la voûte dépassent son ordre de grandeur;
la résolution du problème par forIIlalisation crée un objet
artificiel possédant des propriétés qui dépassent le problème.
La véritable invention dépasse son but; l'intention initiale de
résoudre un problème n'est qu'une amorce, une mise en Inou-
vement; le progrès est essentiel à l'invention constituant un
objet créé parce que l'objet, en possédant des propriétés nou-
velles en plus de celles qui résolvent le problème, amène un
dépassement des conditions qui étaient celles de la position
du problème.

290
-~
Si l'invention était seulement l'orgàR~sation d'un donné,
sans création d'un objet, cette incorporaÙQn à l'univers des
choses productibles d'une surabondance d'être n'aurait pas
lieu, car l'organisation se limiterait à la résolution du pro-
blème; mais dès qu'apparaît un objet séparé, les contraintes
de cet objet impliquent un plus long détour, une mesure plus
large qui réalise une incorporation de réalité, à la manière
dont procède l'évolution vitale selon LarIlarck, incorporant
aux organismes des propriétés qui étaient laissées aux effets
aléatoires du milieu, et qui deviennent dans des organismes
plus complexes l'objet de fonctions régulières.
Cet enjambement amplifiant dépassant les conditions du
problèrne est nécessité, dans la création d'objets par' inven-
tion, par les obstacles que suscite une organisation limitée à
une finalité directe et stricte; ainsi, lorsqu'on a voulu rem-
placer la construction en pierres par du béton, on s'est
heurté à des effets négatifs qui empêchaient le remplacement
direct, non amplifiant (possibilité de fissures, jeu de la dila-
tation, mauvaise résistance des blocs aux efforts de trac-
tion); il a fallu armer le béton en lui adjoignant des barI'es
métalliques; ces éléments élastiques, travaillant en traction,
jouaient au mieux leur rôle s'ils restaient perpétuellement en
traction, d'où résulte la technique du béton non seulement
armé mais précontraint, réalisant l'enjambement amplifiant
caractéristique de l'objet inventé: le béton précontraint
perIIlet de réaliser non seulement ce que l'on aurait pu
construire en pierres, ruais aussi des poutres et des porte-à-
faux que seuls le bois ou le métal auraient permis de réaliser,
avec le gain de raccordements homogènes à l'ensemble de la
constI'uction, et avec le bénéfice de l'identité des coefficients
de dilatation; le bâtiment en béton précontraint dépasse celui
qui aurait été possible en pieI're, bois ou fer. Un effet secon-
daire nocif dont il faut bien tenir compte dans la recherche
de compatibilité exigée par la formalisation de l'objet créé
(auto-corrélation structurale et fonctionnelle), d'aboI'd limité
par des palliatifs, devient ensuite une partie positive du fonc-
tionnement d'ensemble. Ainsi, dans les tubes électroniques,
l'éruission secondaire d'électrons par l'anode a d'abord été
un inconvénient, limité par l'emploi de la troisième grille
(suppresseur) dans la structure penthode; ensuite, cet effet a
été positiveruent incorporé au fonctionnement d'ensemble
dans la cellule dite photo-multiplicateur, où l'effet d'émission
secondaire est systématiquement provoqué en cascade, de
dynode en dynode, pour pI'ovoquer l'amplification d'un faible
flux initial de photo-électrons. L'objet créé, pour être complè-

2 9 l
tement organisé, doit être plus complexe et plus riche que ne
le suppose le projet strict de résolution de problème; il pos-
sède alors des propriétés nouvelles qui permettent de
résoudre, par surabondance d'être, d'autres problèmes. Il
incorpore, involontairement, d'autres effets de l'univers, car
il n'existe généralement pas de solution parfaitement sur
mesure à un problème particulier.
L'incOI'poration dans un ensemble qui est logiquement mais
aussi réellement et matériellement formalisé, comme un orga-
nisme, d'effets non l'echeI'chés par l'intention finalisée de
résolution du problème par organisation conduit à un dépas-
sement des conditions du problème en puissance et en uni-
-----------i"'''' versalité d'application. Cet accroissement est comparable à
une plus-value fonctionnelle due au travail des réalités natu-
relles incorporées à l'objet créé pour qu'il soit entièrement
compatible avec lui-même; de cette manière, par la nécessité
du progrès des techniques, le groupe des objets CI'éés incor-
pore de plus en plus de réalité naturelle. Une vue superfi-
cielle, non dialectique, pourrait faire croire que la technique
capitalise une somme toujours plus grande de réalités natu-
relles, appauvrissant l'univers de ces réalités; mais, en fait,
le groupe des objets créés, incorporant toujours plus d'effets
({ sauvages», est de moins en moins arbitraire, de moins en
Inoins artificiel en chacun de ses éléments; la nature se recrée
comme formalisation nécessitante et concrétisation à l'inté-
rieur de l'univers des techniques. Plus les techniques se font
objet, plus elles tendent à faire passer la nature dans le créé;
l'évolution progressive des techniques, grâce à la plus-value
amplifiante de chaque invention constituant un objet, fait pas-
ser les effets naturels dans le monde des techniques, ce qui a
pour résultat le fait que les techniques, progressivement, se
naturalisent.
L'invention créatrice d'objets est ainsi la dernière phase
d'un processus dialectique qui passe par la perception; la per-
ception correspond à la phase en laquelle l'effet dépend du
milieu, se produit devant le sujet; par la plus-value de l'inven-
tion, l'effet entre dans le systèlne de l'objet créé; l'invention
tient COIn pte de la nature comme suppléIIlent nécessaire à la
simple finalité pratique et anthropocentrique, qui opérerait
seulement, selon la voie la plus courte, une organisation; ce
supplément, nécessaire pour que l'objet créé soit compatible
avec lui-même, opèI'e un recrutement imprévu dans le projet
de résolution du problème, et amène une solution plus grande
que le problème. Le progrès, au sens lllajeur du terlne, est la
conséquence des actes d'invention; il va au-delà des perfec-

292
~

~,
tionnements visés par l'inventeur, et cte"ses intentions, parce
que, selon l'expression de Teilhard de Chardin, « les pièces
sont plus grandes que la maison» que l'on voulait construire.
L'invention complète la perception non seulement parce
qu'elle réalise en objet ce que la perception saisit, mais aussi
parce qu'elle ajoute des effets aux conditions primitives au
lieu. de sélectionner des effets pour une prise d'information,
comme fait la perception, qui choisit parmi les possibles
offerts par la situation. Pour cette raison, les inventions créa-
trices d'objets, grâce à ce recrutement d'effets, apportent à la
découverte scientifique des données que l'observation percep-'
tive ne peut extraire du réel.
Par ailleurs, cet effet d'amplification par recrutement.
d'effets naturels dans l'invention technique a des consé-
quences pratiques et sociales parallèles aux conséquences
théoriques. Le mécanisme de la plus-value économique que
Marx a décrit dans Le Capital exprime dans le monde du tra-
vail humain une des conséquences de la mise en œuvre des
inventions techniques ayant permis la révolution industrielle;
cela signifie que le travail des opérateurs ouvriers était incor-
poré dans le schème des inventions, et était recruté comme un
effet naturel; mais l'effet d'amplification ne se limite pas au
domaine du travail des opérateurs; il est seulement visible de
rnanière privilégiée dans ce domaine qui est un cas particulier
touchant de près la société humaine. L'évolution dialectique
amplifiante n'est pas non plus seulement humaine, sociale et
politique; elle caractérise tout le domaine des objets créés par
invention, non seulement dans leur rapport avec la société
humaine, mais aussi dans leur rapport avec la nature; par
l'intermédiaire des objets créés, c'est le rapport de l'homme à
la nature qui est soumis à un processus d'évolution dialec-
tique amplifiante dont le fondement actif est dans l'invention,
exprimant efficacement le cycle de l'image, par l'expansion
hors de l'individu de la phase terminale d'invention créatrice.
La recherche complète des applications de cette conception
de l'objet technique créé pal' invention dépasserait une étude
de psychologie « générale», car non seulement les consé-
quences mais aussi les conditions de la genèse d'une inven-
tion impliquent des contenus collectifs et des aspects
historiques, avec la manière particulière dont le savoir et le
pouvoir se translllettent sous forme d'objets constitués ou de
procédés de production, et avec l'exigence des conditions
d'accueil, qui ne sont pas seulement économiques mais cultu-
relles (voir Du mode d'existence des objets teohniques,
Aubier, 1958). Leroi-Gourhan a étudié les phénomènes de dif-

293
fusion, de transmission, de transposition des techniques dans
le cadre de l'ethnologie, avec des phénomènes complexes
comme ceux qui se produisent lorsqu'une population est lnise
en présence d'objets manifestant un développement plus
avancé que le sien (outils de métal importés dans un pays qui
emploie des outils de pierre) dans les ouvrages intitulés
L'Homme et la Matière et Milieux et 'Pechniques. À ce point
de vue, nos sociétés voient se poser le problème du rapport
d'information récurrente entre le producteur et le consom-
mateur, qui est en fait un utilisateur-opérateur et non pas un
consommateur, lorsqu'il s'agit d'objets techniques; une étude
complète de marché, en ce domaine, doit cOInporter l'étude
des voies de diffusion d'une invention, car un objet technique
véhicule avec lui une information implicite et explicite sur
ses conditions d'emploi et sur le choix des modèles; inverse-
ment, la mise au point des caractéristiques d'un modèle par
le constructeur est une étude de compatibilité non seulement
intrinsèque mais aussi extrinsèque, puisqu'elle implique
l'adaptation de l'objet à un système d'usages virtuels qui ne
corr'espondent pas du tout à un concept univoque; ainsi, dans
le monde rural français de la petite propriété, de la poly-
culture, de l'élevage, la production efficace de machines agri-
coles s'est longtemps heurtée à un manque d'adaptation des
machines aux fonctions réelles pour le travail; ces rnachines,
et particulièrement les tracteurs, étaient conçues à partir
d'un emploi idéal en régions planes de monocultures sur de
grandes surfaces continues, parce que ces régions avaient
franchi les premières le seuil économique de l'accès au
machinisme industriel; le tracteur agricole a été réinventé
a.près 1950, en France, pour les régions de polyculture et de
petite ou moyenne propriété, et sa diffusion a été rapide, ce
qui montre qu'il ne s'agissait pas, pour l'essentiel, de préju-
gés à vaincre ou de conditions économiques à attendre; sous
sa nouvelle forme, le tracteur n'est plus seulement agricole
(fait pour remorquer une charrue), mais il devient à la fois
un générateur de force motrice à poste fixe, un tracteur rou-
tier monté sur pneumatiques et pouvant rouler vite, et un
porteur universel d'outils alimentés directement en énergie
mécanique par le moteur, ce qui crée une compatibilité étroite
de l'effet de remorquage et de l'effet de source d'énergie:
l'invention du mode intrinsèque de compatibilité entre ces
deux effets a rendu possible la cornpatibilité extrinsèque par
adaptation du tracteur multifonctionnel à une garIlme conti-
nue d'usages entre l'emploi comme tracteur et l'ernploi
comme moteur, en passant par l'emploi comme tracteur et

294
moteur. Une étude analogue pourrait être faite sur le marché
de l'automobile en France; l'échec de certains modèles
(Frégate de Renault) ne tient pas à des défauts techniques,
mais à un défaut de connaissance des compatibilités extrin-
sèques nécessaires, en particulier de la double destination
(transport des personnes et des choses); le succès du
modèle 4L répond au contraire à une bonne étude de la plu-
ralité des besoins. Plus généralement, le perfectionnement
d'un objet technique dans le sens de la concrétisation et de
l'élévation du niveau de la compatibilité interne produit une
adaptabilité externe que l'on désigne en Amérique par l'adjec-
tif « versatile» et que l'on peut comparer à la flexibilité, au
sens que prend ce terme en psychologie. Or, la plUI'i-fonction-
nalité d'usage correspond à l'une des fonctions essentielles de
l'invention comme créatrice de compatibilité; le fait que
l'invention soit créatrice d'objets joue ici un rôle essentiel,
car l'objet peut être une synthèse réelle, alors que les
concepts d'usage et de finalité, univoques et limités, restent
abstraits, et permettent d'organise!' la production d'une chose
en vue d'une fin préétablie, mais non de créer l'objet comme
matérialisation d'une image, spectre continu reliant des
termes extrêmes cornme le tracteur et le moteur, l'automobile
devant transporter des personnes et l'automobile devant
transporter des marchandises. L'objet peut totaliser et
condenser les prises d'information exprimant les besoins, les
désirs, les attentes; la circulation récurrente d'infor'mation
entre la produotion et l'utilisation virtuelle fait comlnuniquer
directement l'iInage et l'objet créé, permettant l'invention
compatibilisante, alors qu'une définition conceptuelle selon la
finalité réalise seulement une abstraction unifonotionnelle, et
élude l'invention. Pour la mênle raison, une étude purement
économique de la genèse et de l'emploi des objets techniques
est insuffisante, parce qu'elle ne tient pas compte de leur
mode d'existence, qui est de résulter d'une invention conden-
sant en un objet un faisceau d'informations contenues dans la
réalité d'une irnage parvenue au terme de son devenir.
Il ne s'agit pas natuI'ellement de réduire toutes les tech-
niques à des productions d'objets; de nombreuses techniques
ont consisté et consistent encore en découvertes de procédés,
c'est-à-dire en organisation d'une action efficace, selon le pos-
tulat de la praxéologie; toutefois, c'est quand la technique ren-
contre l'objet et le façonne qu'elle se constitue cornme réalité
spécifique et indépendante, pouvant dépasser les barrières
temporelles et culturelles. De l'immense Empire romain qui
fut un chef-d'œuvre d'organisation en de rnultiples dornaines,

295
ce qui est parvenu jusqu'à nous et agit encore, c'est ce qui a
été créé comme objet, aqueducs, voies, ponts, demeures. Si
tous les chemins mènent à Rome, c'est parce que les Romains
de l'Antiquité ont inventé la construction des routes cornrne
objets stables, concrétisant la technique des communications,
des voyages rapides, du commerce, des transports, et forrna-
lisant toute l'étendue de l'image d'un pouvoir dont le siège
était à Rome mais qui tirait sa subsistance des provinces, par
la circulation continue des choses et des êtres humains. Ce
réseau d'objets a survécu à l'Empire, parce qu'il dépassait par
l'invention la finalité particulière de chacun des actes, et
incorporait une nature.

2. A utres catégories d/ objets créés;


particulièremen ( f objet esthétique

[ ... ]

CONCLUSION

Les trois premières parties du cours étudient la genèse de


l'image à travers les étapes du cycle direct de la croissance,
du développernent et de la saturation d'un élément sous-
individuel de l'activité mentale considéré, mutatis mutandis,
comme un organisme ou un organe au sein d'un organisme
plus vaste. La dernière veut montrer comment, lorsque le
point de saturation de cet élément est atteint (point de satu-
ration qui dépend des capacités d'organisation de l'informa-
tion possédées par chaque être vivant), il s'opère, au cours
d'un processus critique globalement désigné sous le nom
d'invention quand ses résultats sont positifs, un changement
de structure qui est aussi un changernent d'ordre de gran-
deur, par l'établissement d'une réciprocité entre les éléments
sous-individuels (images à l'état de symboles) et les lignes
directrices d'un sur-ensemble qui, au cours des trois
étapes précédentes, n'existait pas à l'état d'actualité, mais
seulernent sous forme de contraintes, de limites, ou de
sources d'information extérieures à l'être vivant. Cela signi-
fie que l'invention, induite par un besoin de compatibilité
interne, s'opère et s'exprime dans la position d'un système

296
organisé incluant comme sous-ensemble l'être vivant par
lequel elle advient.
Formellement comparable à un changement de milieu (le
désir de changer de milieu est d'ailleurs l'un des substituts de
l'invention Inanquée), l'invention se distingue des images qui
la pI'écèdent par le fait qu'elle opère un changement d'ordI'e
de grandeur; elle ne reste pas dans l'être vivant, comme une
part de l'équipement mental, mais enjambe les limites spatio-
temporelles du vivant pour se raccorder au milieu qu'elle
organise. La tendance à dépasser l'individu sujet qui s'actua-
lise dans l'invention est d'ailleurs virtuellement contenue
dans les trois stades antérieurs du cycle de l'image; la pro-
jection amplifiante de la tendance motrice, avant l'expérience
de l'objet, est une hypothèse implicite de déploiement dans le
monde; les classes perceptives qui servent de système subjectif
d'accueil à l'information incidente postulent une application
universelle; enfin, le lieu symbolique des images-souvenirs, s'il
exprime, dans le sens centripète, l'attachement du sujet aux
situations ayant constitué son histoire, prépare aussi et sur-
tout l'usage de réversibilité qui le convertit en voie d'accès vers
les choses. À aucun des trois stades de sa genèse, l'iInage men-
tale n'est limitée par le sujet individuel qui la porte.
C'est cette relative extériorité qui se réalise dans l'invention
par la position d'objets créés servant d'organisateurs au
milieu. Un objet créé n'est pas une image matérialisée et posée
arbitrairement dans le monde comme un objet parmi des
objets, pour surcharger la nature d'un supplérnent d'artifice;
il est, par son origine, et reste, par sa fonction, un système
de couplage entre le vivant et son milieu, un point double en
lequel le monde subjectif et le monde objectif comIIluniquent.
Dans les espèces sociales, ce point est un point triple, car il
devient une voie de relations entre les individus, organisant
leups fonctions réciproques. En ce cas, le point triple est aussi
organisateur social.
Pour ces raisons, le système des objets créés, dans la double
perspective de la relation avec une nature tendant, par
l'œuvre de ce système, à devenir le sur-enselnble organisé des
territoires compatibles, et de la relation avec le social, sur-
ensemble de fonctions organisables en synergie, constitue
l'enveloppe de l'individu.

297
Portée la It'nnlt'lI=IlI"b'll'Hlf\n Df'Ofi:)OSee

Il convient de préciser d'abord le caractère relatif de l'objet


créé; l'objet créé est en fait un point du milieu réorganisé par
l'activité orientée d'un organisme. On ne peut opposer ni l'opé-
ration constructive humaine à la pratique animale ni la fabri-
cation d'instruments, plus petits que l'organisme et portés par
lui, à la mise en place de routes, de chemins, de remises, de
limites à l'intérieur d'un territoire servant de milieu à l'orga-
nisme, donc plus grand que lui. L'outil et l'instrument font,
comme les chemins et les protections, partie de l'enveloppe de
l'individu et médiatisent son rapport avec le milieu. C'est topo-
logiquement qu'il faut caractériser cette relation. Instrument,
outil ou structure particulière d'un territoiI'e, l'objet porteur
du résultat d'une activité d'invention a reçu un supplément de
cohérence, de continuité, de compatibilité intrinsèque et aussi
de compatibilité avec le reste non élaboré du milieu et avec
l'organisme. Ces deux compatibilités externes, avec le milieu
« sauvage» et avec l'individu vivant, sont le résultat de la com-
patibilité intrinsèque qui permet à un même objet d'accomplir
une pluralité simultanée de fonctions. Une voie de passage,
pOUl' exister selon la compatibilité interne, doit être douée de
cohérence et de stabilité en tant qu'objet physique (imper-
méabilité, répartition égale des charges sur le terrain ... ) et la
recherche de cette compatibilité interne est ce qui apparaît en
premier lieu comme le but de l'invention consciente et volon-
taire: il peut exister plusieurs formules de compatibilité selon
les matériaux employés; la voie romaine est fondée sur le sys-
tème de rigidité des assises; elle est fondée comme un édifice;
les routes actuelles sont, bien plutôt, des ensembles relative-
ment élastiques mais qui doivent être très impel'méables et
parfaitement drainés; leur formule est la continuité souple de
la bande de surface, beaucoup plus que la résistance bloc par
bloc des assises. En vieillissant, la route romaine se dénivelle
dalle par dalle tandis que la route contemporaine se déséqui-
libre en longues ondulations ou en plis. La compatibilité
externe par rapport au sujet se résume dans la viabilité pour
un mode de parcours et d'opération défini (traction par che-
vaux qui proscrit les fortes pentes mais autorise les virages,
portage à dos de rnulet, véhicules rapides à moteur ... ): c'est
la caractéristique d'adaptation à l'être vivant, directe ou à
travers une médiation plus petite (véhicule). La compatibilité
externe par rapport au milieu en général est faite du tracé de

298
la route, selon le relief et la composition des terrains, selon
même les possibilités d'avalanche, de glissements de ter,·
rain ... ; la route, en tant que chaussée, développe autour
d'elle, pour se l'aocorder au milieu sauvage, des médiations
supplémentaires telles que ponts, viaduos, tunnels, haies
d'al'bres, dispositifs contre les avalanches, plantations pré-
ventives, parfois à de grandes distanoes, comme des postes
avancés. La compatibilité interne qui fait de la route une
construction consistante apparaît ainsi comme un système de
transfel't dans les deux sens entre l'êtr'e vivant et le milieu;
quand elle est établie, elle permet à l'individu de se mouvoir
à travel'S le milieu d'une manière continue; mais, inverse-
lllent, elle permet aussi la conservation et l'amélioration des
défenses, des sécurités, des ouvrages d'art. Ce caractère auto-
constituant de l'objet créé est tellement fort que l'invention est
généralement une manière de supposer le problème résolu par
un biais non tautologique; si la route était déjà faite, il ne
serait pas difficile d'en construire une autre à quelques
mètres, grâce au transport aisé des machines, des hommes,
des matériaux; la solution consiste à faire équivalOir à ce
«problème résolu» une gradation d'opél'ations qui se rendent
possibles les unes les autres jusqu'à l'achèvement: nivelle-
ment, empierrement de base, etc., jusqu'à la dernière couche
de revêtement pour laquelle le travail du profileur demande
déjà une chaussée parfaitement nivelée. L'objet créé est cumu-
lativement organisé par des opérations liées de manière cohé-
rente, rapprochant l'ordre de grandeur du milieu « sauvage»
de celui de l'opérateur individuel. La catégorie du créé est donc
plus large que celle de l'invention, car elle commence à exis-
ter dès qu'il y a un effet cumulatif et cohérent d'organisation
de rapports entre l'individu et le milieu, faisant exister un
mode de médiation intermédiaire; mais elle peut aussi inté-
grer des inventions, à cause du caractère de cohél'ence
interne, de compatibilité multiple de l'objet créé, qui se déve-
loppe au mieux quand on peut utiliser la méthode du «pro-
blème résolu». Le progrès de l'objet créé consiste en un
développement de la compatibilité intrinsèque de l'objet qui
étend la portée du couplage entre le milieu et l'être vivant: tel
est, par exernple, le développement de tous les objets créés que
sont les moyens de communication d'origine humaine, déri-
vés des voies de passage natul'elles jadis employées, mais ten-
dant de plus en plus vers des rnodes intel'nes de compatibilité
qui permettent une pénétration plus étendue et plus univer-
selle du nlilieu naturel. Ce n'est pas chaque objet créé qu'il
faut considérer à part des autres, mais l'univers de médiation

299
qu'ils forment et en lequel chacun sert pal'tiellement de moyen
aux autres.
Si l'on considère l'objet créé comme un lnédiateur du rapport
entre les êtres vivants et le milieu, il est moins malaisé de
trouver le lien entre l'invention dans les espèces animales et
chez l'homme; en effet, l'usage d'instruments est assez rare
chez les animaux; mais rien n'oblige à considérer la construc-
tion et la fabrication des instruments comme l'occasion prin-
cipale de l'invention; l'instrument et l'outil ne sont qu'un
relais de la création d'objets, une médiation de plus entre
l'objet créé et l'être vivant qui le crée. Comme un très grand
nombre d'animaux sont pourvus soit d'organes spécialisés,
soit de modes opératoires eux-mêmes très spécialisés, en l'ap-
port avec l'usage de ces organes, la médiation instrumentale
n'est pas nécessaire, en raison de cette préadaptation. Il
existe un rapport diI'ect des modes opératoires et des organes
à l'activité créatrice d'objets, comme la construction d'un nid
ou le fouissage d'un terrier, et plus génél'alement la constitu-
tion d'un territoire. L'objet créé existe dès qu'une activité défi-
nie sur détermine le monde naturel et lui confère une topologie
qui exprime la présence des êtres vivants selon un mode sélec-
tif de conduites. Le simple marquage olfactif ou visuel consti-
tue déjà un bornage cohérent, lui-même en rapport avec les
emplacements fonctionnellement rattachés aux autres activi-
tés (repos, emmagasinage de la nourriture, retraite ... ). Du
même coup, le marquage a un sens pour les relations sociales
intra-spécifiques ou inter-spécifiques. Les objets créés plus
concrets et plus complets, comme les nids, les terriers, sont
également des nœuds de relations intra-spécifiques et inter-
spécifiques, ainsi que des médiateurs de relations entre les
êtres vivants et le milieu. En certains cas, l'objet créé est hau-
tement pluri-fonctionnel, comme la termitière qui, en plus de
toutes les fonctions du nid poussées à un degré élevé (ther-
morégulation), est une voie d'accès aux objets sur lesquels les
termites travaillent. L'objet créé est d'abord le monde comme
réalité organisée en territoire; il est aussi l'enveloppe des
existences concrètes individuelles, de manière si étroite que
pour certaines espèces il se confond presque avec l'organisme,
comme chez les coraux. Le cœnosarque est-il objet créé ou
organisme? On saisit ici la continuité entre les fonctions de
croissance et l'activité de création, genre dont l'invention est
une espèce; croissance et invention convergent dans la pro-
duction du réseau des objets créés.
On ne saurait nier pourtant qu'il existe une différence, au
moins de degré, entre les capacités actuelles de production

300
d'objets créés chez l'homme et chez les mieux doués des ani-
maux sous ce rapport. Une des raisons principales de cette
différence réside dans la multiplication des médiations qui
existent chez l'homrne entre l'objet créé et la nature, d'une
part, et entre l'objet créé et l'opérateur, d'autre part; le
réseau des moyens d'accès dans les deux sens, de la nature
vers l'homme et de l'homme vers la nature, est indéfiniment
anastomosé et comporte une multitude de relais; aussi les
ordres de grandeur mis ainsi en communication et en inter-
action sont-ils beaucoup plus irnportants que dans le règne
animal, même dans les rneilleurs cas (sociétés de termites),
où l'activité de l'opérateur ne peut disposer d'un enchaîne-
ment cOlllplexe de médiations. Le seul biais par lequel un
équivalent de la pluralité humaine de médiations se dép10ie
dans les espèces animales est la spécialisation anatomo-
physiologique des individus travaillant en coopération ou
l'enchaînement des spécialisations successives des individus
au cours de leur vie (Abeilles): par là se retrouvent la plu-
ralité des phases de développement, le caractère de cycle
organisé que l'on voit à l'œuvre dans le devenir de l'image
mentale tendant vers l'invention.
Selon cette perspective fournie par l'analyse de l'objet créé,
l'étude de l'image mentale pourrait devenir un cas particulier
de l'étude d'un ensemble plus vaste de phénolllènes; c'est par
la phase finale d'invention que le cycle de l'image mentale révé-
lerait son appartenance à la catégorie générale des processus
d'auto-organisation de l'activité, dont un des aspects majeurs
est dans la société humaine l'organisation du travail. On
comprendrait pourquoi, guidée à son origine par la ligne des
tendances motrices projetant la rencontre des objets, l'image
mentale se charge d'information extéroceptive puiS se forrna-
lise en symboles du réel avant de pouvoir servir de base à l'in-
vention organisatrice. En ce sens, à côté des cas exceptionnels
où une réorganisation spectaculaire et de grande envergure se
propage à travers une société et fait date, il existe un tissu
continu de réorganisations implicites, intriquées dans le tra-
vail, qui ne sont pas généralisées, ne se propagent pas en
dehors du champ d'application pour lequel elles ont été faites;
or, ces réorganisations mineures sont aussi des inventions, et
un effort d'inventions distribuées au cours d'une tâche, cha-
cune étant trop minime pour pouvoir se propager à l'extérieur
de la situation, peut être aussi important qu'un acte d'inven-
tion massé qui réorganise d'un coup une situation et toutes les
situations analogues. rrel est en particulier le cas de l'activité
animale de création d'objets, ajustant dans le détail et en cours

301
d'exécution les tâches à elles-mêmes et au milieu; tel est aussi
le cas de la production artisanale. Chaque tâche comporte un
certain nombre d'actes d'organisation; si la portée de chacun
de ces actes est inférieure à la dimension de la tâche, l'objet
créé reste essentiellement dépendant des conditions particu-
lières de son insertion dans le milieu, de sa destination, des
moyens concrets de sa réalisation; les inventions ne se mani-
festent pas en dehors de l'opérateur, qui peut les répéter à
l'occasion de tâches analogues, mais non les formaliser comme
un absolu; c'est le cas de l'activité animale ou de type artisa-
nal, en lesquelles l'invention est distribuée au long de l'exé-
cution. Si au contraire l'acte d'invention est massé, couvrant
plusieurs tâches, il se formalise en invention détachable des
conditions d'exécution, comme dans le travail industriel.
Enfin, un cas particulier remarquable est celui de l'adéquation
dimensionnelle entre une œuvre et une invention organisa-
trice: l'objet créé est tout entier OI'ganisé en un seul acte, sans
résidu ni zone floue, mais cet acte ne déborde pas en dehors
des limites de l'objet créé, qui reste ainsi particulier et unique:
c'est l'objet d'art, intermédiaire stable entre la facture arti-
sanale et l'opération industrielle comme objet complètement
organisé, et à ce titre absolu, mais pourtant singulier. Dans
l'objet artisanal, l'invention reste à l'intérieur des limites de
l'exécution, opérant des raccords partiels d'organisation;
dans l'objet industriel, l'invention déborde l'exécution; dans
l'objet d'art, invention et exécution sont contemporaines l'une
de l'autre et de même dimension.
L'étude de l'image mentale et de l'invention nous conduit
ainsi à la praxéo1ogie, «science des formes les plus uni-
verselles et des principes les plus élevés de l'action dans
l'ensemble des êtres vivants ii, selon la définition donnée en
1890 par Alfred Espinas dans l'article intitulé «Les origines
de la technologie», paru dans la Revue philosophique de la
France et de l'étranger. La praxéologie, avec les recherches de
Sloutsky, puis de Bogdanov (Tecto1ogie, Moscou, 1922), s'est
développée dans le sens de l'économie et de l'organisation de
l'activité humaine. Hostelet a également confirmé cette ten-
dance vers l'étude de l'activité humaine, ainsi que Thadée
Pszczolowski (Les Principes de l'action efficace, Varsovie,
1960, cité par Kotarbinski dans Les Origines de la praxéo1o-
gie, AcadérIlie polonaise des Sciences, centre scientifique de
Paris, 1965). Mais on est en droit de penser qu'après avoir
séparé l'Homme des animaux et l'action utile de l'action en
général, la praxéologie pourrait devenir une praxéologie géné-
rale, incorporant l'étude des formes les plus élérnentaires de

302
l'activité, ce qui serait d'ailleurs assez conforrne aux autres
recherches d'Espinas. À ce moment, le cycle de l'image men-
tale progressant vers l'invention apparaîtrait peut-être
comme un degré élevé de l'activité de l'être vivant considéré,
même dans les formes les plus prirnitives, comrlle un systèrne
auto-cinétique en interaction avec un milieu. Le caractère
auto-cinétique, qui se manifeste par l'initiative motrice dans
les formes les rnoins élevées, se traduit, chez les formes à
système nerveux complexe, par la spontanéité de fonctionne-
rllent qui amorce, avant la rencontre de l'objet, le cycle de
l'image, et qui s'achève dans l'invention.
(Fin du cours sur L'Imagination et l'Invention, 1965-1966)
,
R SOLUTION
"
S PROBL MES
( 1974)
INTRODUCTION

Cette étude vise à noter ce qu'il y a de commun dans tous


les problèmes, d'une part, et à esquisser une hiérarchie des
différents problèmes, d'autre part. Une définition commune,
au moins comme point de départ, peut être prise dans le carac-
tère de finalité des conduites; un problème existe dès qu'une
conduite finalisée rencontre un obstacle à sa réalisation. Une
hiérarchie simple se dégage du processus mis en œuvre pour
tenter d'arriver au but:
1) un simple changement de stratégie, par exemple locomo-
trice, dépourvue de plan, ou avec un plan (détour);
2) le recours à une médiation, par exemple instrumentale;
3) l'usage de symboles représentant les données du pro-
blème, et d'opérations.
[ ... ]

1J1Ilà1l.,I;UIIiiEl".1Ilà PARTIE. LE RECOURS


LA R1III:UII.A1 INSTRUMENTALE

Le recours à une médiation instrumentale simple est peu


fréquent chez les Animaux; le problème de la ficelle est très
difficile à résoudre pour des Oiseaux et des Mamrnifères infé-
rieurs. Il est résolu, au contraire, par des enfants très jeunes
(test de Gesell); en un premier ternps, l'enfant regarde les
objets qu'il convoite mais qui demeurent hors de sa portée;
plus âgé, il saisit la ficelle qui est à sa portée et ramène ainsi
les objets.
Le problème de la ficelle diagonale de Koehler est résolu

307
sans hésitation par les Singes; les Chiens et les Chats
échouent généralement devant ce problème.
Le problème de la ficelle diagonale a été compliqué par
Guillaurne et Meyerson au rnoyen d'une ficelle auxiliaire: il y
a ici deux intermédiaires entre l'être vivant et l'objet, et une
liaison indirecte entre l'objet et l'être vivant tenant la ficelle;
les Singes infér'ieurs (Macaque, Atèle, Capucin) échouent dans
l'utilisation de cette liaison indirecte tandis que le Chimpanzé
y réussit.
La même distinction entre singes inférieurs et singes supé-
rieurs existe dans l'utilisation d'un bâton; cependant, il arrive
que les Singes inférieurs résolvent le problème si le bâton est
près de l'appât; les Singes supérieurs n'ont pas besoin de cette
coexistence de l'appât et du bâton dans le champ de vision,
mais seulement d'une utilisation du bâton dans leur expé-
rience antérieure. Le mot « bâton» correspond d'ailleurs à une
catégorie d'instruments per'mettant de prolonger le bras
(planchette, bâton, tout objet rigide et allongé, etc.).
Le détour avec instrument est un problème qui présente
l'appât dans une boîte ouverte d'un seul côté, opposé à la
cage; seuls l'Orang-outang et le Chimpanzé arrivent à faire sor-
tir l'appât de la boîte en le repoussant, puis à le rapprocher.
Le problème de l'équerre, de Guillaume et Meyerson, pro-
pose un appât que l'on peut attirer au moyen d'une équerre
retenue par une ficelle.
Certains problèmes supposent la préparation d'instruments;
ils ne conviennent qu'aux Singes supérieurs (entasser des
caisses, enfiler des bambous plus ou moins gros les uns dans
les autres). La préparation d'instruments apparaît par contre
assez tôt chez l'espèce humaine, et bénéficie de la transmission
d'un individu à l'autre. W.N. et L.A. Kellog ont comparé un jeune
Chimpanzé à leur enfant en bas âge relativement à diverses
situations demandant l'usage d'un instrument (par exemple un
râteau pour attirer une pomme). Si la pomme était déjà à
l'intérieur du râteau, le problème était résolu d'emblée par les
deux sujets; si la pomme était en dehors de la surface balayée
par le râteau ramené, il fallait à peu près 300 essais à chacun
des sujets pour découvrir la valeur instrumentale du râteau.
Les il problem-boxes» ou il puzzle-boxes li de E.L. Thorndike
donnent des résultats semblables; quand le problème a été
résolu, l'apprentissage complet est presque complètement
acquis; sur la courbe d'apprentissage se manifeste une chute
brusque des tâtonnements.
Guillaume et Meyerson ont étudié la manipulation d'objets
sur des Chimpanzés de seize mois à deux ans; l'apprentis-

308
sage des multiples usages du bâton se fait de manière pro-
gressive; on remarque des usages tels que levier, cuiller, ins-
trument de pêche, intermédiaire pour éloigner les Lézards.
Les Singes inférieurs, généralement, n'utilisent le bâton qu'à
la manière d'un jouet, et non, spontanément, comme un outil
ou un instrument.
Harlow et Wayne estiment que la tendance à manipuler et à
examiner des objets et des instruments est chez les Singes une
motivation intrinsèque suffisante pour produire un appren-
tissage préalable à une résolution de problème. Romanes avait
déjà observé sur un Oapucin de l'Amérique du Sud « cet infa-
tigable esprit d'investigation».
Piéron rapporte, dans la Psychologie zoologique, une obser-
vation des Pecham sur une Guêpe qui utiliserait un petit
caillou rond pour damer une surface de sol, au-dessus de son
nid (Ammophila urnaria).
On cite de même Oecophylla smaragdina (Formicidés) qui
fabrique son nid au moyen de deux feuilles rapprochées; la
larve joue un rôle instrumental de navette pour coudre les
feuilles; en même temps, le fil sécrété par la larve reste en
place et maintient les feuilles de caféier bord à bord;
Oecophylla longinoda agit de même.
Oomme l'utilisation d'instruments est considérée comme
manifestant une activité intellectuelle, la recherche de ces
conduites chez les Insectes a été partiellement subordonnée à
l'idée suivante: les Insectes ont pour ainsi dire des instruments
et des outils dans la conformation même de leurs membres
(Arthropodes); ils possèdent un squelette extérieur prédéter-
minant leur système d'action dans les voies stéréotypées des
comportements héréditaires. Les Vertébrés au contraire ont un
squelette interne qui leur permet des conduites plus souples,
mais ne les protège pas; les Arthropodes étaient donc, au
xrx6 siècle, considérés comme régis par les lois fixes de 1'« ins-
tinct», tandis que les conduites intelligentes étaient réservées
aux Vertébrés. Actuellement, bien que la capacité de résoudre
des problèmes soit plus généralement rencontrée chez les Ver-
tébrés, rien ne permet d'exclure a priori des actes d'invention
chez les Arthropodes; leur cerveau est enveloppé, comme tous
les organes sauf certains organes des sens, dans l'armure de
chitine délimitant la tête. Mais cette disposition générale se
retrouve chez les Vertébrés; le squelette interne devient
externe pour l'encéphale. La différence résiderait plutôt dans
le fait que l'on trouve des sociétés très considérables chez les
Arthropodes, ce qui ajoute un déterminisme à la conduite, si
la découverte d'une médiation instrumentale - ou tout autre

309
acte d'invention - deInande des conditions individuelles de
genèse ou une déviance dans les espèces supéI'ieures. En
conclusion, on ne peut déclarer que les Arthropodes sont inca-
pables de résoudre des problèmes de médiation; on peut seu-
lement dire que leur équipement et leur système d'action se
prêtent moins bien, en principe, à l'activité d'invention.
La médiation instrumentale a été considérée par Andrée
Tétry comme pouvant être constituée par l'adaptation d'un
organe à sa fonction dans l'ouvrage intitulé Les Outils ohez les
êtres vivants (Paris, Gallimard). Cet ouvrage, très concret et
très érudit, cornporte des chapitres tels que « Les flotteups; les
opganes électriques; les organes lumineux.». Il ne s'occupe pas
directeInent de l'invention, mais montre comInent des Apthro-
podes peuvent effectuer des actions complexes; l'ouvrage sup-
pose que « c'est la Nature qui a effectué les choix»; voir de la
page 292 à la fin de l'ouvrage.

Iremporairement chez les Animaux, plus durablement chez


l'Homme, il peut être fait appel à des objets du monde exté-
pieur servant de médiateurs. L'outil simplement emprunté à
l'entourage doit généralement être perfectionné. Le choix d'un
objet comme médiateur indique l'insight.

(7. Les conditions collectives - sociales, culturelles,


économiques - et matérielles de l'invention 1)

Mais l'objet antérieurement préparé, avant l'occasion de


l'usage, correspond à une première dichotomie entre l'état de
besoin ou d'urgence et l'état de sécurité au cours duquel les
facultés mentales et les capacités d'élaboration opèpent sous
un régime motivationnel plus soutenu et surtout plus égal à
lui-même. Autrement dit, un véritable outil ou bien une arme
sont des objets élaborés avant l'action consommatoipe; sans
doute, ils correspondent à un besoin, mais à un qui
n'est pas strictement urgent au moment de la fabrioation.
Les Vertébrés supépieups sont, cornme les Hommes, capables
de se servir d'armes et d'outils; mais, si l'on veut observer
des distinctions, il ne convient pas de voir seulement le degré

1. Les sous-titres entre parenthèses sont tirés du texte mais introduits par l'éditeur,
de même que l'utilisation de l'italique et du gras.

3 l 0
de perfection du résultat; il faut estimer aussi le temps consa-
cré à l'outil ou à l'arme, avant et après son usage. C'est
l'allongement de la chaîne d'actes préparateurs et d'actes
conservateurs ou réparateurs qui permet de mesurer complè-
tement la chaîne de la médiation instrumentale.
Dans les comportements humains, nous saisissons des
ohaînes de transformation et de oonservation; le travail du silex
ou de l'obsidienne demande la collecte des matériaux, puis
l'organisation d'un chantier où les postes de travail sont dis-
tincts. Pour l'outil ou l'arme de métal, la mine, puis la métal-
lurgie précèdent la fusion et le travail du métal avant
l'apparition, par moulage ou forgeage, de la forme définitive de
l'objet. Les outils ou les armes de fer ou d'acier doivent être
affûtés et graissés avant ou après usage pour leur conservation.
Enfin, la fabrication d'un outil ou d'une arme demande
l'entrée en jeu d'autres outils, qui ont la propriété décisive
d'être polyvalents.
Quand l'enclume et le marteau de forge, les pinces, le tran-
chet sont prêts, ils conviennent à la production d'un grand
nombre d'outils et d'armes. C'est à partir de là, quand une
technique entière d'élaboration est prête (comme la métallur-
gie du fer), que des inventions sont possibles.
Car le problème de la médiation complexe n'est pas seule-
ment celui de l'usage, mais aussi celui de la préparation; cette
préparation a un pouvoir amplificateur, car elle implique la
mise en jeu de chaînons opératoires dont les bases sont géné-
ralisantes, permettant de nombreuses variations des objets
fabriqués. La condition de possibilité d'une invention nouvelle
n'est pas seulement la main et le cerveau, mais la condition
de possibilité de la réalisation, c'est-à-dire la oonservation de
tout oe qui a servi à une produotion antérieure, tant dans la
matérialité que par la oulture enfermant les représentations
relatives à la production, et le savoir-faire nécessaire.
C'est au niveau de cette conservation anlpJrif-ifantte
prod:uc:rti,on et des cultures que se situe le vrai départ entre
la résolution des problèmes par médiation technique selon le
mode animal et selon le mode humain. Les techniques
humaines peuvent progresser parce qu