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Langages

Le Fardeau
Jean-Claude Chevalier, Monsieur Michel Launay, Maurice Molho

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Chevalier Jean-Claude, Launay Michel, Molho Maurice. Le Fardeau. In: Langages, 21ᵉ année, n°82, 1986. Le signifiant. pp. 5-
11;

doi : 10.3406/lgge.1986.2484

http://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_1986_num_21_82_2484

Document généré le 31/05/2016


Le fardeau

0. Un objet peut être défini, décrit, interrogé de divers points de vue. La


perspective adoptée (autant dire : le lieu d'où on le regarde) est constitutive de l'aspect
sous lequel il est saisi, de la propriété ou de la composante qui de la sorte s'y
découvre, bref : du relief, en somme, que le regard, sous cet angle, y dessine. Le langage
n'échappe pas à cette règle. Il peut aussi être étudié selon de multiples points de vue.
A chacun correspondra ce qu'on peut appeler un regard, caractéristique de telle
théorie, telle école, telle branche, ou tel domaine de la linguistique. Or, si l'on fait le
bilan des regards portés sur le signe par la linguistique post-saussurienne, il apparaît
qu'un point de vue y est constamment ignoré ou esquivé, qui peut être défini comme
le point de vue du signifiant. Ou, pour le dire en d'autres termes : il nous semblerait
légitime de porter au signifiant un regard que la linguistique moderne a généralement
ou constamment omis de lui porter. Telle est, du moins, la thèse que nous nous
proposons de développer ici. Telle est aussi la raison qui nous a conduits à souhaiter la
parution de ce numéro consacré au signifiant. Une place, en somme, serait
étrangement restée vide ou presque, d'où il serait peut-être donné au linguiste de porter un
regard neuf, c'est-à-dire simplement différent, sur le signifiant. Nous nous
emploierons ici à situer plus précisément ce point de vue et à interroger la légitimité du
regard qui s'y élabore.

1. Précisons, sans plus attendre, ce que nous entendons par signifiant. La notion,
on le sait, est moins claire qu'il n'y paraît. On a cru pouvoir récemment dénoncer
l'homonymie que recouvrirait ce terme *. Sans doute serait-il vain de se hasarder à
en produire une définition théorique a priori. La dimension propre du signifiant,
aussi bien, n'est définissable qu'à travers le regard qui la fait surgir. Aussi nous
suffira-t-il, pour faire entendre plus empiriquement ce dont il s'agit, de recourir à
une distinction qui a l'avantage de mettre en évidence, précisément, le caractère
inévitable de cette dimension : c'est la distinction, connue, du morphème et du morphe,
telle qu'elle est exposée, par exemple, dans Lyons (1970, p. 142 ss.). Soit : taller et
went se laisseraient tous deux analyser, d'un certain point de vue, comme des
combinaisons de deux morphèmes qui, dans certaines écritures, seront symbolisés
respectivement par (tall) + (er) et par (go) + (ed) 2. Mais si l'on reconnaît dans chaque cas,
du point de vue des morphèmes, deux unités, il en va différemment du point de vue
des morphes. L'analyse en compte deux dans taller (tall et er), mais un seul dans
went. Avec le morphe, ce qui apparaît ici, c'est la dimension du signifiant, son point
de vue propre, contredisant en apparence le point de vue du signifié représenté, dans
l'analyse de Lyons, par le découpage en morphèmes. La rencontre du morphe, et du
décalage entre les unités de signifiant d'une part et les unités de signifié postulées par
l'analyse d'autre part, est une bonne illustration de la rencontre du signifiant, défi-

1. Voir notamment Arrivé (1985).


2. Cette symbolisation, comme le rappelle Lyons, est bien évidemment conventionnelle :
« ... on pourrait tout aussi bien numéroter les morphèmes et dire, par exemple (...) que
(1039) + (76) est représenté par la forme /went/ (ou went) ». (Op. cit., p. 142).
nissable comme le niveau où les unités supposées du contenu « s'incarnent » en
substance phonologique '5. Or il semble que la linguistique se soit généralement contentée
de prendre acte de l'existence de ce décalage et de ces morphes. De la structure
interne de ces derniers, de l'architecture qu'ils dessinent ensemble, il est rarement
question. Du point de vue qu'on pourrait y découvrir à regarder de plus près
comment ils sont faits et comment ils s'organisent, il nous est par avance dit qu'il est
illusoire. N'y aurait-il pas quelque intérêt, pourtant, à regarder les langues aussi de ce
point de vue ? Qui n'est rien d'autre, il est vrai, que celui du bricolage par lequel les
langues élaborent leur matériau signifiant. Mais on ne voit pas qu'il y ait des raisons
sérieuses, en linguistique, pour considérer ce bricolage comme secondaire. Secondaire
par rapport à quoi, d'ailleurs ? Car le choix, l'élaboration, la structuration interne
des morphes, leur organisation en ensembles, constituent en somme ce qui définit
l'architecture propre à chaque langue. Et de cette particularité de chaque langue, il
conviendrait tout de même que la linguistique rendît compte aussi. La problématique
linguistique, ces derniers temps, a été centrée davantage sur l'universalité du langage
que sur la diversité des langues. Ne conviendrait-il pas, pour réhabiliter aussi ce
second point de vue, de s'arrêter sur la structure des morphes, et sur les systèmes qui
s'y dessinent ?

2.1. On nous dira que c'est un domaine où, précisément, il n'y a aucun système à
découvrir. Il n'y aurait là que désordre ou, du moins, un ordre limité, soumis aux
pesanteurs et aux caprices de l'histoire. La dimension du morphe se présente en
effet, le plus souvent, sous le visage de l'irrégularité. Ce qui se formule dans la
distinction du morphe et du morphème, telle qu'elle a été rappelée plus haut, ou dans
les distinctions équivalentes, c'est tout le problème des irrégularités morphologiques,
des allomorphes, et, au-delà, de la synonymie (analysable comme un cas particulier
d'allomorphisme), de l'homonymie (homomorphisme) et de la paronymie. Bref, la
dimension du morphe ouvre comme une faille : celle du décalage entre la structure
signifiante et la structure hypothétique du signifié. Les unités de signifiant ne
coïncideraient pas avec les unités de signifié postulées par le linguiste. La linguistique,
semble-t-il, a préféré en rester à un constat de désordre ou, comme nous l'écrivions
plus haut, d'un ordre limité. Elle a d'ailleurs pris l'habitude de n'accorder d'intérêt à
la structure des morphes que du seul point de vue diachronique, négligé, comme on
le sait, dans la pratique. Cette structure des morphes ne serait imputable qu'aux
avatars d'un bricolage historique dans lequel il serait illusoire de chercher un ordre
véritable. Le tribut de désordre payé par les langues, en somme, à un matériau lourd et
dur à façonner, résistant. Le morphe, dans la littérature linguistique, est en général
traité comme relevant d'une « archi-surface » : celle de la structure
morphophonologique, lieu de conversion, par passage au signifiant, d'hypothétiques structures
profondes ou moins profondes. Le synchronicien n'aurait guère qu'à prendre acte de
l'existence de cette surface morphophonologique héritée de l'histoire.

2.2. En bonne logique, on remarquera pourtant que le constat du non isomor-


phisme entre la structure signifiante et la structure postulée du signifié aurait pu

3. Nous empruntons à Lyons iop. cit., p. 144) cette métaphore de « l'incarnation ». Un


inconvénient de celle-ci, que l'on retrouve dans à peu près toutes les descriptions proposées par
la linguistique contemporaine, est toutefois de laisser entendre que des unités de contenu
existeraient en quelque sorte indépendamment de leur « incarnation » dans des formes contenantes,
ce qui est pour le moins discutable.
déboucher sur un tout autre type de conclusion. Que la structure signifiante ne
« colle pas » exactement avec la structure signifiée n'implique pas forcément qu'elle
n'est que désordre. Ne pourrait-on postuler aussi bien qu'elle obéit à un autre
ordre ? Notre hypothèse de travail va évidemment dans ce sens : nous posons que,
s'il y a décalage entre la structure signifiante et celle de ce qu'il est convenu
d'appeler le signifié, c'est parce que celui-ci n'est pas ce qui est proprement marqué par le
signifiant. Aussi bien considérons-nous que cette structure de signifié que décrit
l'analyse en morphèmes n'est qu'une structure de référence, à distinguer du signifié
proprement dit ou plutôt de la signifiance, qui serait précisément cet « autre chose »
que marque le signifiant 4. Mais ce n'est là, sans doute, qu'une question de
terminologie : l'important nous semble être, sous quelque terminologie que ce soit, de
distinguer les morphèmes ou unités de contenu phrastique d'une part, et ce qui est inscrit
dans les morphes d'autre part, ceux-ci constituant, en dernière analyse, la seule
réalité proprement linguistique. Mais quel est donc cet « autre chose » dont nous
parlerait la structure du morphe ? Et à quel autre ordre que celui des unités morphémati-
ques pourrait-il donc bien obéir ?

2.3. Le paramètre généralement retenu pour décrire l'ordre linguistique est la


fonction de communication. Or, de ce point de vue, toutes les particularités signalées
plus haut constituent en quelque sorte comme des « ratés », des imperfections :
l'homonymie, passe encore ; on l'expliquera au besoin par le principe d'économie.
Mais que dire de ce gâchis que constituent les allomorphes et les synonymes ? Et
l'on sait comment la structure signifiante est source d'ambiguïtés, d'équivoques, et de
toutes les polyphonies qui ne cessent de traverser nos discours. A tel point que
certains « fous du langage », on le sait, peuvent être pris de l'insensé désir de corriger
les langues, pour les rendre plus adéquates, précisément, à la fonction de
communication D. Bref : le signifiant, par sa structure, ne semble pas idéalement adapté à
cette fonction. Il est, certes, utilisable et utilisé à cet effet, mais si là était sa seule
raison d'être, il est bien des corrections faciles à faire dont on se demande pourquoi
elles ne se font pas. Comme de « régulariser », par exemple, des séries entières de
formes pour aligner le découpage en morphes sur le découpage en morphèmes, ou
comme de supprimer purement et simplement les allomorphes. L'histoire des
langues, sur ce plan, fourmille d'exemples de changements bien plus radicaux,
d'analogies bien plus audacieuses. Inversement, elle nous fournit aussi des exemples où la
langue a visiblement choisi le parti de « l'irrégularité » 6. N'est-il pas légitime de se
demander pourquoi ? On remarquera d'ailleurs que la pluralité des langues, en
somme, est un phénomène qui plaide, à lui seul, en faveur de la recherche d'un autre
ordonnant que la fonction de communication. Sauf à considérer que toutes les
langues ne seraient que les ébauches imparfaites d'un instrument idéal et universel de
communication, toujours recherché et jamais atteint (définitivement perdu ?...).
Mais qui oserait aujourd'hui envisager les choses ainsi ? Surtout qu'on ne comprend

4. Sur ces questions, voir Chevalier, Launay, Molho (1984), et, dans le présent numéro,
l'article de Michel Launay.
5. Voir notamment, sur ce point, Yaguello (19841 et Auroux et alii (1985).
6. Un exemple, entre mille autres, nous vient à l'esprit : celui de la première personne du
présent de l'indicatif du verbe espagnol hacer (faire) : l'aboutissement « normal » de l'évolution
de la forme latine facio aurait « dû » être *hazo, ce qui aurait fait de hacer un verbe régulier
(*hazo, haces, hace...) se conjuguant comme, par exemple, le verbe vencer (vaincre) : venzo,
vences, vence, etc.. La langue espagnole a préféré une forme irrégulière, inventée sur le
modèle d'autres verbes fondamentaux tels que decir (dire) : digo, hago.
pas, répétons-le, pourquoi les langues ne s'empressent pas d'apporter certaines
corrections faciles, elles qui n'ont pas peur d'évoluer. Et vite, à ce que l'on dit.

2.4. Gustave Guillaume est sans doute un des rares linguistes qui se soient
interrogés sur le sens, la raison d'être de la structure morphophonologique. Il s'est
attaché, en maints endroits de son œuvre, à démontrer comment le désordre apparent de
la surface signifiante n'était en fait que la manifestation d'un ordre caché. Tel est le
sens de ses travaux dits de « psychosémiologie » où il essaie, par exemple, de
retrouver l'ordre sous-jacent à la structure du signifiant verbal ou à l'irrégularité radicale
du verbe français aller. Notre propre démarche, à bien des égards, s'inspire de ces
travaux, très décriés en leur temps. Il convient toutefois de repenser ici les conditions
de légitimité d'une telle attitude. Le principe en est simple : toute l'entreprise repose
sur ce que Guillaume appelait un « préjugé d'ordre ». Soit : tenir a priori l'ordre
superficiel, morphophonologique, pour un ordre, précisément, et non pour un
désordre. Rechercher l'ordre du désordre, en somme ; c'est-à-dire montrer que toutes les
particularités et irrégularités de la surface signifiante pourraient bien avoir « un
sens », et que la structuration interne et externe des morphes obéit à « un plan d'une
merveilleuse rigueur », selon le mot si souvent cité d'Antoine Meillet. Les analyses
réalisées jusqu'à ce jour restent parcellaires et dispersées . Dans ce numéro même, le
lecteur trouvera diverses tentatives d'application ou d'élaboration de ce principe :
— Ainsi l'article de Michel Launay sur la notion d'effet de sens, où il est soutenu
que la structure manifeste des morphes et des phrases est elle-même productrice d'un
« surplus » de sens, parfois dit « connoté », qui est au vrai la signifiance même.
Cette signifiance attachée à la surface morphophonologique apparaît en réalité
conditionnante à l'endroit des « sens » multiples qui pourront être attribués aux formes,
ainsi que des combinatoires dans lesquelles se produiront ces sens référentiels.
— De même l'article de Maurice Molho, où l'on verra qu'un certain regard porté
sur des ensembles non quelconques de morphes conduit à y reconnaître des
récurrences ordonnées et signifiantes de « formants ». Ces formants, constituants des
morphes, se laissent analyser comme des unités puissanciellement investies de
signification. Leur récurrence dans les systèmes de signifiants est fondée sur le principe d'une
paronymie généralisée qui serait la loi même de toute langue naturelle. Et ainsi se
trouverait restitué, à travers l'ordre du signifiant, le pouvoir constructeur de
l'analogie, génératrice des langues.
— Ainsi encore l'article de Jean-Claude Chevalier et Maurice Molho, où les
auteurs s'attachent à démontrer la raison d'être d'une particularité morphosyntaxique
du verbe basque.
— Ainsi enfin la réflexion d'Yves Macchi, lequel, partant des hypothèses
formulées dans Chevalier, Launay, Molho (1984), s'attache à reconstruire en théorie les
mécanismes générateurs du sens énonciatif.

Tous ces articles ont en commun de postuler une pertinence de l'ordre


proprement signifiant qui se marque dans la surface morphophonologique. C'est en effet

7. On trouvera mention de quelques-uns de ces travaux dans les références bibliographiques


de l'article de Michel Launay et de celui de Maurice Molho. La plupart des textes cités traitent
de la langue espagnole. On trouvera d'autres références sous la rubrique « psycho-sémiologie »
de l'index des matières figurant dans Curât, Meney (1983, p. 227).
cette pertinence qu'ils s'emploient à démontrer, ou c'est à partir de ce postulat qu'ils
travaillent à reconstruire une théorie linguistique. Tous sont à lire comme des essais.
La méthode et le style varient suivant les objets et les auteurs (aucun d'eux ne saurait
être confondu avec l'auteur collectif de cet article de présentation). Une constatation
générale devrait pourtant s'imposer : ainsi donc il serait du moins possible, en effet,
de lire ou raisonner de la sorte la structure des morphes ; il serait également possible,
partant d'une telle lecture, de jeter les bases de quelque chose comme une nouvelle
théorie linguistique ; il y aurait bien là, autrement dit, un point de vue explorable, et
exploitable. Tout, en ce domaine, sans doute, reste à penser. Mais il nous a paru
important que ce numéro de Langages présente, pourrait-on dire, un chantier : celui
où s'élabore un certain regard qu'il resterait à affiner.

3.1. Dans ce chantier, il nous a paru logique de faire figurer quelques écrits
venus d'ailleurs. Notre expérience des colloques et congrès, en effet, nous a appris
que les gens les plus proches viennent souvent de loin. Les chercheurs qui, comme
Shun-chiu Yau et Irène Tamba, interrogent des idiomes ou des systèmes de signes
très différents de ceux dont nous avons l'accoutumance, sont en général plus
sensibles à la surface signifiante. L'impossibilité ou la difficulté d'accéder spontanément à
la signification à la fois « globale » (phrase) et « locale » (décomposition en unités
significatives) conduit en effet ces linguistes à porter aux signifiants une attention
particulière. Nous avons toujours été séduits par ces gloses littérales auxquelles il leur
arrive fréquemment de recourir, et qui nous paraissent révéler ou livrer le propre de
ces langues, à savoir non pas ce dont les phrases parlent, mais la manière dont elles
en parlent. Dans notre perspective, en effet, la traduction littérale, dans la mesure
où elle rend compte de la présence de chaque morphe, est toujours plus révélatrice.
C'est aussi ce qui explique, sans doute, que tous les articles de ce numéro traitent de
langues étrangères au français. Il est difficile de voir le signifiant de sa propre
langue. On y est plus sensible dès qu'il s'agit de celle d 'autrui. Et la comparaison (le
contraste), en ce domaine, sera toujours une méthode particulièrement efficace.
— Le signifiant dont s'occupe Shun-chiu Yau est celui, gestuel, qu'improvisent et
instituent des sourds profonds isolés au sein de communautés parlantes du Québec ou
de Chine. L'auteur en décrit l'allure, les lois, et l'évolution.
— Quant à Irène Tamba, on le verra, elle montre comment, en japonais, le
matériau signifiant, façonné sur le mode de l'écriture, doit être considéré comme un
constituant linguistique à part entière, et comment il conditionne la réflexion métalin-
guistique elle-même.
*
Le « regard éloigné » 8 qui s'élabore dans ces textes pourrait bien, en retour,
enrichir celui que nous proposons de porter sur le matériau signifiant de nos propres
langues.

3.2. On ne s'étonnera pas, enfin, de trouver dans cet éventail de regards sur le
signifiant que prétend être ce numéro, une réflexion sur un genre où le signifiant,
de tout temps, a imposé en quelque sorte légalement, statutairement sa loi : la
poésie. Serge Salaûn s'attache à démontrer comment le rythme, le son, la distribution de
l'espace graphique, la syntaxe, les figures, sont descriptibles en termes de
mastication, de souffle, d'énergie, de tension. En poésie, comme le dit l'auteur, « c'est le

8. Cf. Lévi-Strauss 11983).


signifiant qui gère le fonctionnement sémantique du message ». C'est par le signifiant
que le sens et le concept s'ancrent dans le corps : sensation et perception avant d'être
sens. Et l'auteur de s'interroger : si la poésie nous démontre de quoi le signifiant est
capable, il serait étonnant qu'elle fût le seul domaine linguistique à utiliser de telles
capacités. Ne serait-elle pas plutôt comme le révélateur des plus profonds
mécanismes du langage ?

3.3. Ou plutôt des langues. Car il nous faut revenir sur cette distinction : les
langues, aussi bien, ne sauraient se laisser réduire au langage et à la communication. Il
y a même quelque violence, il faut le dire, à tenter d'opérer une telle réduction, ce
que s'emploie à faire, le plus généralement, la linguistique. La langue, certes, est
bien entre autres choses un outil de communication. Mais ne serait-elle en droit que
cela, l'outil ne se laisse jamais réduire à la seule fonction. Les fonctions, d'une part,
peuvent être multiples. Et, surtout, on remarquera que le statut d'outil, s'il
présuppose le fonctionnel, implique aussi le plus souvent l'esthétique. Il est étrange, en
effet, de constater qu'il n'est au fond pas un seul objet inventé par l'homme qui ne
comporte une dimension esthétique. A quoi il faut ajouter que le lent façonnement de
certains objets par les générations successives, le temps dont ils émergent, en somme,
et dont leur forme porte la trace, sont des éléments qui contribuent grandement à en
faire des objets d'art, c'est-à-dire susceptibles d'être regardés ainsi. Les langues, ces
plus vieux outils du monde, émergences d'un long travail plurimillénaire dont la
surface morphonologique est précisément l'aboutissement, seraient-elles donc la seule
exception ? La dimension « esthétique » en serait-elle absente ? Le bricolage dont
elles sont issues ne pourrait-il aussi être conçu, par certains côtés, comme un
« art » ? Un système linguistique, en bref, par l'ordre et l'équilibre dont il témoigne,
ne pourrait-il se laisser concevoir comme un « objet d'art » ? Si l'on fait ce pari, il
faut alors adopter un autre regard, et se mettre en position de voir dans les langues
l'ordre « esthétique » au-delà de l'ordre proprement fonctionnel que semble avoir
privilégié le structuralisme linguistique. Quelque chose de ce regard, en tout cas,
passe dans les articles qui suivent. En chacun d'eux, le signifiant se présente sous
l'espèce d'une ordonnance intelligible. Cette ordonnance s'écrit dans ce que
Guillaume appelait « le face à face de l'homme et de l'univers », lequel, générateur de la
langue, conditionne le face à face homme/homme, ordonnant de la communication .

4. La linguistique, si l'on en croit Octave Manonni 11969, p. 34-35) « s'est mise à


marcher d'un pas plus allègre une fois qu'elle eut déposé, comme un fardeau, le
souci de savoir ce que signifie le signifiant ». Rechercher l'ordre auquel obéit la
surface morphophonologique des langues, c'est pourtant retrouver quelque chose de
cette question, sous une autre formulation. C'est interroger ce qu'on peut appeler la
signifiance. C'est autrement dit reprendre le fardeau. Il est vrai qu'à le déposer la
linguistique se donnait la facilité d'effacer les langues sous le langage. Revenir au

9. On a beaucoup débattu pour savoir si la linguistique devait être considérée comme une
branche de la sémiologie (position de Saussure) ou l'inverse (position de Barthes). Il est suggéré
ici, remarquons-le, qu'une linguistique du signifiant pourrait aussi bien être rattachée, sous
certains aspects, à l'esthétique. Ceci aurait au moins l'avantage, peut-être, de guérir la
linguistique de la fascination qu'elle semble éprouver pour les sciences dites exactes. La linguistique,
faut-il le rappeler, est une science humaine.

10
signifiant, ce sera forcément revenir aux langues, à la différence, à l'écoute de la
lettre de la signifiance.

Jean-Claude Chevalier, Paris IV.


Michel Launay, Paris III.
Maurice Molho, Paris IV.

Références bibliographiques

ARRIVÉ Michel (1985) : « Signifiant saussurien et signifiant lacanien », in : Langages n° 77,


p. 105-116.
AUROUX Sylvain et alii (1985) : La linguistique fantastique (Paris : Denoël-Clims).
Chevalier Jean-Claude, Launay Michel, MOLHO Maurice (1984) : « La raison du
signifiant » in : Modèles linguistiques (Presses Universitaires de Lille, VI, 2, p. 27-41).
CURAT Hervé, MENEY Lionel (1983) : Gustave Guillaume et la psycho-systématique du
langage, bibliographie annotée. (Québec : Presses de l'Université Laval).
LÉVI-STRAUSS Claude (1983) : Le regard éloigné (Paris : Pion).
LYONS John (1970) : Linguistique générale (Paris : Larousse).
MANNONI Octave (1969) : Clefs pour l'Imaginaire ou l'Autre Scène (Paris : Seuil).
YAGUELLO Marina (1984) : Les fous du langage (Paris : Seuil).

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