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Penser le monde au xvi  siècle : e

Tommaso Campanella, les Turcs et le


Nouveau Monde
Serge Gruzinski
p. 39-52 

TEXTO  NOTAS AUTOR
TEXTO COMPLETO
« En se déplaçant de l’Orient vers l’Occident,
la monarchie universelle […] est enfin arrivée
entre les mains des Espagnols. »

Tommaso  Campanella, prologue de la Monarchie


d’Espagne.
1Des Urus au sertão, de Mexico ou Lima à Amsterdam, les enquêtes de Nathan
Wachtel nous rappellent constamment qu’il ne saurait aujourd’hui y avoir
d’histoire sans horizon planétaire et que toute analyse du local n’acquiert ses
véritables dimensions que dans le contexte global qui lui correspond. C’est
dire le plaisir que nous avons à l’accompagner sur ces immenses terrains et
l’exemple stimulant qu’il ne cesse d’être pour nous.

 1 Gruzinski S., Quelle heure est-il là-bas ? Amérique et islam à l’orée des


Temps Modernes, Paris, Le (...)

 2 Ortelius A., Theatrum Orbis Terrarum, Anvers, Plantin, 1570.

 3 Campanella T., Monarchie d’Espagne et monarchie de France (1598), éd. par


Germana Ernst, Paris, PUF (...)

2Comment pense-t-on le monde à la fin de la Renaissance ? Dans Quelle


heure est-il là-bas  ?, nous avions interrogé un Allemand fixé à Mexico,
Heinrich Martin, et un chroniqueur anonyme basé à Istanbul. À Mexico, en
1606, l’Allemand avait consacré deux longs chapitres de son Repertorio de los
tiempos à l’histoire et à l’avenir de l’empire turc, alors qu’un quart de siècle
plus tôt un savant ottoman avait rédigé une longue chronique de la découverte
et de la conquête de l’Amérique, le Tarih-i Hind-i garbi. Malgré les distances
qui les séparent, ces deux textes présentent des points communs. Leurs
auteurs ont chacun éprouvé le besoin de situer leur terre d’attache – l’un
l’Amérique, l’autre la Turquie – sur le globe terrestre. Parfois même,
étrangement, regard américain et regard ottoman se confondent 1, en partie
parce qu’ils sont décentrés par rapport aux métropoles de l’Europe
occidentale. Ils apparaissent aux antipodes de la saisie panoramique qu’offre
un Abraham Ortelius dans son Theatrum OrbisTerrarum (1570), quand celui-ci
jette les bases d’une image du monde délibérément eurocentrée, qui
deviendra pour longtemps la nôtre2. En cette fin du xvi  siècle, l’atlas
e

anversois n’est pas le seul à offrir aux Européens des outils et des cadres pour
penser le monde. Les entreprises de ce genre se multiplient, comme en
témoigne l’œuvre d’un Tommaso Campanella. Les réflexions du dominicain
nous éloignent du cœur de l’Europe, pour nous conduire sur une de ses
marges italiennes et désolées, la Calabre, d’où l’on jouit d’une vue plongeante
sur une mer « infestée » par les Turcs et les Barbaresques. Si la contrée est
moins exotique que la Nouvelle-Espagne, elle est aussi moins calme et moins
prospère. Avant-poste du royaume de Naples, la Calabre connaît un destin
agité. Elle subit les exactions des troupes espagnoles, des féodaux et des
bandits de grand chemin, et ses rivages sont sans cesse exposés aux
incursions des corsaires musulmans. C’est donc la Monarchia di Spagna de
Campanella qui nous servira de guide. Pensée et rédigée pour l’essentiel en
15983, elle est restée fort longtemps manuscrite.

3Voit-on sous le ciel de Calabre le même monde que celui que l’on découvre
depuis Istanbul ou depuis Mexico ? Pas plus que le Repertorio de Heinrich
Martin ou que le Tarih-i Hind-i garbi, la Monarchia di Spagna n’est un ouvrage
d’histoire. C’est avant tout un manifeste politique écrit dans des circonstances
singulièrement difficiles pour le moine calabrais. Conçue alors qu’il préparait
en Calabre une révolte contre Madrid, cette illustration et défense de la
monarchie espagnole a été achevée au fond des prisons de Naples, où elle est
devenue un plaidoyer adressé à Philippe III. Pour sauver sa tête, le dominicain
devait coûte que coûte convaincre le prince de ses bonnes intentions.

 4 Publiées à Rome en 1591, les Relationi universali, qui connurent des éditions


et des traductions mu (...)
 5 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op. cit., p. 317.

 6 Ibid., p. 339. 

4L’œuvre nous intéresse par les perspectives planétaires qu’elle ouvre et par la
façon dont elle envisage systématiquement le globe à partir d’un système de
domination politique sans précédent, la Monarchie catholique. Comme on le
sait, Campanella n’est pas parti de rien. Il s’est largement inspiré
des Relations universelles d’un Piémontais, élève des jésuites, Giovanni
Botero4. La Monarchie bénéficie ainsi de l’immense collecte d’informations qui
a dicté à Botero une vision du monde fortement imprégnée de l’élan
conquérant de la Contre-Réforme. Mais Campanella s’en détache pour
imprimer à son texte une urgence qu’on chercherait en vain sous la plume du
Piémontais. La Monarchie d’Espagne développe un panorama politique du
monde au sein duquel, européocentrisme oblige, l’Espagne et les États
européens se taillent la part du lion. Mais en même temps, elle adopte
systématiquement une échelle planétaire et circonscrit hors d’Europe deux
grands espaces, essentiels aux yeux du dominicain 5 : l’Empire ottoman, qui
fait l’objet d’analyses répétées, et « l’autre hémisphère, c’est-à-dire le
Nouveau Monde6 ». C’est d’ailleurs sur ce continent que se clôt le tour du
monde dans lequel nous entraîne Campanella.

5La réflexion du dominicain dépasse le simple état des lieux pour dégager une
série de facteurs qui lui paraissent susceptibles d’accroître la cohérence et la
pérennité de l’hégémonie espagnole. Comment assurer la domination du roi
sur la planète ? Comment créer ou renforcer l’union des âmes, des corps et
des biens entre les différents membres de la Monarchie ? La réponse est
immédiate : c’est la navigation qui garantit les liens de l’Espagne avec ses
possessions lointaines. Ses vaisseaux doivent circuler « sans
interruption » (perpetuamente).

 7 Ibid., p. 357. 

« Surtout, exhorte Campanella, pour maintenir l’union du Nouveau Monde avec nous,
il est nécessaire de lancer à la mer tant de cités de bois qu’il y en ait toujours à aller
et venir d’eux à nous, en transportant des marchandises et des cargaisons d’une rive
à l’autre et en faisant sans cesse le tour du monde, de sorte que les Anglais et les
autres nations ne puissent le faire […]. Le roi d’Espagne a besoin de mille navires et
d’autant de gens qu’il faut pour les diriger avec intelligence et valeur, afin de parvenir
à s’emparer de la seigneurie du Nouveau Monde, de l’Afrique, des îles, des côtes de
l’Asie, de Calicut, de la Chine et du Japon7. »

 8 Ibid., p. 217.

 9 Ibid., p. 219.

 10 Ibid., p. xxv, et chap. vi, p. 45.

 11 Ibid., p. 223.

 12 Ibid., p. 359.

 13 Ibid., p. 237.

6Ce vaste programme de conquêtes exige une politique concrète


d’intégration, d’assimilation et d’unification du monde. Or, de quelle manière
unir les peuples aux Espagnols ? Comment les associer et les rattacher à la
Monarchie ? « Quand on veut dominer des pays différents, il faut […] s’efforcer
de les rendre semblables et unis, et c’est la politique, science donnée par Dieu
aux hommes, qui a découvert cette façon de les unir 8. » On réalisera donc
l’union des corps en s’inspirant de l’exemple des Turcs qui intègrent de force
les enfants des vaincus à leur empire 9. Mais c’est l’union des âmes qui reste
l’objectif prioritaire. « La religion a toujours la victoire quand elle a du crédit,
parce qu’elle lie les âmes dont dépendent les corps, les épées et les langues
qui sont les instruments de l’empire 10. » Religion et politique, essor de la
navigation, du commerce et des sciences souderont entre eux les États de la
couronne d’Espagne et atténueront la haine que suscitent presque partout les
Espagnols. Non content de penser le monde sous la férule des Habsbourg,
Campanella définit avec une audace sans précédent les modalités
« culturelles » – même si le mot est ici bien faible – de la prise en charge et de
l’uniformisation des hommes sur la planète. Il faut que les autres nations
s’espagnolisent et que de surcroît elles « se réjouissent d’un tel bonheur 11 ».
« Hispaniser le monde12 », voilà l’un des maîtres mots, pour ne pas dire l’une
des obsessions de Campanella. La nécessaire transformation des êtres
s’effectuera dès le plus jeune âge. Elle passera par l’éducation : on s’emparera
des enfants des hérétiques, de ceux des Turcs et des pays occupés en Flandre
et en Afrique pour les élever dans des écoles spécialisées, qu’il appelle des
« séminaires ». Il va de soi que cette hispanisation sera obligatoirement
catholique et romaine, et que toutes les mesures seront prises pour éviter « la
contamination par de nouvelles coutumes religieuses13 ».

 14 Ibid., p. xxii.

 15 Ibid., p. 75.

 16 Ibid., p. 99.

7Cette vision musclée et peu regardante sur les moyens 14 exige une
connaissance précise des peuples et de leur situation dans les différentes
parties du monde. Comme à Istanbul, à Mexico ou à Anvers, le regard
planétaire du Calabrais s’abreuve de cosmographie. Le souverain ibérique se
doit avant tout de savoir le monde : « L’occupation qui lui convient le mieux,
c’est de connaître la description du monde et de ses royaumes, les coutumes,
les religions et les sectes des nations 15. » La cosmographie apparaît ainsi
comme une science et un instrument de domination indispensables à l’empire.
Nul doute que l’Anonyme d’Istanbul et l’Allemand de Mexico eussent applaudi
des deux mains : « Il doit y avoir des cosmographes qui décrivent tout le
monde parcouru par les Espagnols puisque chez Ptolémée il y a peu de choses
sur ces terres16. » De grands mathématiciens flamands et allemands n’auront
plus qu’à partir tout autour de la planète

 17 Ibid., p. 361.

« pour mesurer la position des étoiles, leur configuration […], la profondeur des mers
et pour examiner attentivement quel est leur mouvement d’est en ouest, quel est leur
flux et reflux selon les heures, quelles mers croissent pendant la première partie de la
lunaison et décroissent pendant la seconde, lesquelles sont plus navigables l’été et
lesquelles le sont l’hiver, en rapport avec quelles étoiles ou quels promontoires, et là
où elles sont denses ou légères, là où elles forment de la glace ou non, et les écueils,
les îles, les bancs de sable17 ».
 18 Ibid., p. 99. La présence du cosmographe et mathématicien Heinrich Martin
dans la lointaine Nouvell (...)

8Le dominicain s’inquiète même expressément des besoins scientifiques des


Indes occidentales quand il conseille au roi « d’attirer par des récompenses
tous les meilleurs esprits d’Allemagne et de les envoyer dans le Nouveau
Monde pour y faire la description de toutes les nouvelles constellations situées
sous l’Antarctique jusqu’au tropique du Capricorne18 ».

 19 Ibid., p. 99.

 20 Ibid., p. 101.

 21 Ibid., p. 361.

 22 Ibid. 

 23 Ibid.

9La somme de ces connaissances, dans l’esprit de Campanella, fera du roi


d’Espagne « le maître de la mer, de la terre et des hommes ». Cette apologie
de la collecte des savoirs – sur laquelle pratiquement s’achève la Monarchie –
devrait inspirer la publication « d’un ouvrage qui fasse l’éloge de Christophe
Colomb, de Magellan, d’Amerigo Vespucci, de Fernand Cortés, de Pizarro et de
tous ses autres grands capitaines pour encourager les autres à se lancer dans
des entreprises de ce genre19 ». C’était allier l’exaltation des sciences à la
propagande et à la promotion des grands hommes, explorateurs et gens de
guerre. Même si Campanella concède que l’on puisse encore rédiger de
« brèves histoires universelles20 », l’astronomie et la cosmographie se taillent
la part du lion. Il faut « noter là où il y a des habitants, là où vivent les
hommes tempérés, les pygmées, les géants, les Noirs, les Rouges, les Blancs,
les Verts, en allant d’un climat à l’autre 21 ». Si l’Espagne a reçu l’empire, c’est
parce qu’elle a éprouvé le « désir de connaître le monde22 » (perché desiderò
di conoscerlo). Si Dieu a donné gloire et royauté à Colomb, c’est parce que le
Génois « a eu le désir de connaître le monde figlio di Dio23 ». Le moine trouve
une formule saisissante pour exprimer le lien qu’il pose entre savoir et
pouvoir : « Connaître le monde, c’est déjà le posséder à moitié. » C’est dire
que l’appétit de connaissance et de science, loin de précéder le pouvoir, lui est
consubstantiel.

 24 Ibid., p. 29.

 25 Ibid., p. 61.

 26 Ibid., p. 61.

10Si la cosmographie apporte la matière sur laquelle le dominicain construit sa


géo-politique, engranger les données nouvelles ne l’empêche pas de revenir à
de vieilles théories puisées dans la Bible. Le Calabrais demeure convaincu que
le Dieu de l’Ancien Testament a assigné à chacun des peuples de la planète
une vocation sur terre : les descendants de Japhet sont des porteurs d’empire,
les grands prêtres et les législateurs se recrutent parmi les fils de Sem, tandis
les descendants de Cham sont « des esclaves et des tyrans24 ». Quant aux
naturels du Nouveau Monde, ignorés des Écritures, leur assujettissement à la
monarchie d’Espagne n’a pas à être remis en cause, car l’occupation du
continent est aussi légitime que celle de la Palestine par les Hébreux : « [Le roi
d’Espagne] possède le Nouveau Monde en toute justice comme Moïse en
occupant la Terre sainte25. » Pas question un seul instant, comme le
prétendent les hérétiques et les adversaires de l’Espagne, de revenir sur la
« conquête du Mexique26 ».

 27 Campanella T., Opusculi astrologici: Come evitare il fato astrale,


Apologetico, Disputa sulle Bolle(...)

 28 Ibid., p. 16.

 29 Rappelons que le grand astronome Tycho Brahé ne dédaignait pas les


prophéties et qu’il avait annonc (...)

 30 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op. cit., p. 75.

 31 Ibid., p. 99, 101.

11La cosmographie du dominicain n’est qu’un ressort de sa vision du monde.


Autant que l’Allemand Heinrich Martin, Tommaso Campanella s’intéresse à
l’astrologie et aux astrologues. Le dominicain s’est initié à cette science dès
son séjour à Naples, auprès des frères Della Porta, Giovan Battista et Giovan
Vincenzo27. En 1598, quand il rédige la Monarchia, le Calabrais possède non
seulement des notions approfondies d’astrologie, mais il est persuadé que son
horoscope lui réserve un destin exceptionnel, comme le lui avaient annoncé
un rabbin et un astrologue allemand croisés dans les geôles de l’Inquisition.
En mars 1614, à Naples, il terminera les six livres des Astrologicorum et
beaucoup viennent alors de loin le visiter dans son cachot de Castel Nuovo
pour solliciter des horoscopes28. À Rome, puis à Paris, c’est Tommaso
Campanella l’astrologue qui intéresse et qui fascine, c’est lui qu’on interroge
sur le destin du pape Urbain VIII ou sur celui du dauphin de France, le futur
Louis XIV29. Parfois mensongère, Campanella en convient, l’astrologie recèle
souvent des « cose divinissime », mais c’est à ses yeux une science au même
titre que la théologie30. C’est aussi un extraordinaire instrument de
propagande, un langage puissant, chargé d’un symbolisme universel.
Pourquoi donc ne pas l’exploiter en donnant aux constellations de
l’hémisphère Sud les noms de Colomb, Magellan, Charles Quint et des autres
seigneurs de la maison d’Autriche, « pour qu’ainsi l’astrologie s’apprenne avec
la mémoire locale, que ces hommes illustres soient exaltés et vénérés, et que
le monde entier ait les yeux tournés vers un tel empire et qu’il désire le
servir31 » ? Ou l’art d’insérer l’histoire européenne et les grands hommes à la
conquête du ciel de l’autre côté de la Terre.

 32 Ibid., p. 21.

 33 Ibid.

 34 Ibid., p. 23.

 35 Martínez H., Repertorio de los tiempos…, op. cit., p. 215 ; Campanella


rédige à cette occasion le « (...)

 36 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op. cit., p. 35. Elle a été observée


par Tycho Brahé, qui lui  (...)

12Mais l’astrologie doit avant tout aider à déchiffrer l’avenir du monde.


Campanella a des raisons de croire que la fin des temps est proche, et pas
seulement celle de l’Empire ottoman, « puisque les étoiles fixes de tous les
douze signes ont changé de place, que le soleil est descendu et qu’il s’est
rapproché de la terre de quasiment cent dix mille milles et que la translation
en arrière des équinoxes de quasiment 28 , les apogées par 34 et la réduction
o o

de vingt-quatre minutes du parcours du soleil apparaissent comme de très


grandes nouveautés32 ». Autant de signes annonçant la fin du monde ou des
« changements des plus grandes monarchies du monde 33 ». Comme pour la
majorité des Européens, le ciel de Campanella est un miroir où se décryptent
les transformations du globe. Dans cette perspective, les nombres comme les
astres ont un sens et, en particulier, le millésime 1600, qui se décompose en 7
× 100 plus 9 × 100, le sept et le neuf étant des « nombres fatals à toute
monarchie, comme l’ont écrit Pythagore et Platon 34 ». Pas étonnant que de
Naples à Mexico on s’imagine que les événements de la première décennie
du xvii  siècle bouleverseront le monde. Les planètes confirment à leur tour ce
e

que révèlent les nombres et les étoiles. Par-delà les mers et les océans,
Tommaso Campanella et Heinrich Martin redoutent la « grande conjonction »
de Jupiter et de Saturne dans le signe de feu du Sagittaire, prévue pour le
24 décembre 160335. Le Calabrais a beau nous laisser en partie sur notre
faim, on apprendra quand même que cette grande conjonction sonne le début
d’une ère nouvelle, traversée de bouleversements politiques et religieux, et
qu’elle sera aussi néfaste pour l’islam que les deux siècles précédents ont pu
lui être favorables. L’époque se retrouvera dans une situation comparable à
celles qui ont vu naître le Christ ou régner Charlemagne. Enfin, comme
Heinrich Martin, le dominicain s’interroge sur la supernova apparue en 1572
dans le siège de Cassiopée36.

 37 Ibid., p. 27 et n. 42.

13Si dorénavant la lecture des astres alimente une mémoire occidentale que
partagent Naples, Rome ou Mexico, c’est qu’au xvi  siècle la littérature
e

prophétique circule entre les continents. De l’Italie au Nouveau Monde, les


lettrés connaissent les mêmes préoccupations et les mêmes sources. Quelques
années avant Heinrich Martin, Tommaso Campanella rouvre les fameuses
prophéties des Sibylles. Il exploite les prédictions de l’astrologue Antonio
Torquato, comme le fera l’imprimeur de Mexico en 1606. À l’instar de milliers
d’Européens, tous deux pratiquent le Prognosticon de eversione
Europae (1480) du médecin de Ferrare, qui fait l’objet de nombreuses
réimpressions tout au long du xvi  siècle. Torquato y pronostiquait la
e

conversion des Turcs : « Tunc videbis Turcas ad fidem Christi convolare 37 »
(alors tu verras les Turcs rejoindre la foi du Christ). À l’en croire, « l’empire de
la lune » – l’Empire ottoman – était condamné à s’effondrer après la mort de
son quinzième sultan. L’idée avait autant convaincu le moine de Calabre que le
cosmographe de Mexico.

 38 Ibid., p. 27.

 39 Ibid., p. 206.

 40 Ibid., p. 320-321.

 41 Ibid., p. 61.

 42 Ibid., p. 335 : « roi typique des Assyriens », il vaincra Juda, c’est-à-dire


l’empire d’Occident, « (...)

 43 Sur Francisco de la Cruz, voir Abril Castelló V. et Abril


Stoffels M. J., Francisco de la Cruz, Inq (...)

14Dans ce contexte, c’est à l’Espagne qu’il revient d’exercer la domination


universelle. Campanella n’en démord pas. Mais il est une condition préalable à
son triomphe : son roi doit d’abord débarrasser l’Église des hérétiques et des
Turcs. Comme pour les Espagnols de Mexico et de Lima, le Turc incarne l’une
des pièces maîtresses de l’échiquier mondial, car « il est clair, écrit
Campanella, que celui qui abattra l’empire turc sera le maître du monde 38 ».
Ce rival de la monarchie d’Espagne n’aspire-t-il pas lui aussi à la « signoria
del mondo », à la « monarchia del mondo »39 ? « Si fa chiamare signore
universale, come il re di Spagna cattolico, cioé universale, onde insieme si
giocano il dominio del universo » (il se fait appeler seigneur universel comme
le roi d’Espagne est catholique, c’est-à-dire universel, de sorte qu’ils se
disputent tous les deux la domination de l’univers 40). Car si le Turc s’est
emparé de Constantinople à cause des péchés des chrétiens, « voilà qui ne
signifie pas que nous n’ayons pas toutes les raisons de recouvrer cet empire
qui nous appartient41 ». Si le Turc est redoutable, c’est qu’il détient des atouts
majeurs : il n’est pas détesté de presque toutes les autres nations du monde
comme le sont les Espagnols ; souverain absolu, le sultan est entièrement libre
de ses mouvements car il n’a pas de « grand prêtre », lisez de pape, à ses
côtés ; non content de maîtriser l’art de la guerre, le Turc possède « un art
merveilleux pour différer les guerres toujours à son avantage 42 ». En ce cas, à
Dieu ne plaise, empire et sacerdoce passeront au Nouveau Monde et l’Europe
sera ruinée. Il n’est pas anodin de retrouver en Calabre, à un quart de siècle de
distance et à des milliers de kilomètres du Pérou, les propositions subversives
d’un autre dominicain, Francisco de la Cruz. Ce moine avait soutenu à Lima la
thèse du transfert de l’Église en Amérique 43, et cette idée, mêlée à d’autres
propositions aussi audacieuses que délirantes, l’avait conduit au bûcher.

15Pour l’emporter, le roi d’Espagne doit savoir jouer des trois armes qu’il a
entre les mains : la navigation, le commerce et, bien évidemment, la religion.
En principe le catholicisme romain lui assurera une supériorité incontestée,
mais rien n’est acquis d’avance. On a même le sentiment que le propos de
Tommaso Campanella n’est pas totalement dépourvu d’arrière-pensée… ni
peut-être d’actualité :

 44 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op. cit., p. 47.

« Les armes ne peuvent rien contre la religion : contre elle ne vaut qu’une autre
religion qui soit meilleure, même si elle est sans armes, ou qui soit pire pourvu qu’elle
plaise au peuple ou que ses armes soient supérieures 44. »

 45 Ibid., p. 333.

 46 Ibid., p. 317, 319.

16Qui dit que l’islam, religion qui plaît au peuple et dont les armes sont peut-
être les plus fortes, ne finira pas par l’emporter sur le christianisme ? À moins
que le roi d’Espagne ne se lance dans une politique d’alliances planétaires :
avec l’empereur de Perse, avec le Prêtre Jean dans la corne de l’Afrique, avec le
Moscovite – par l’intermédiaire du roi de Pologne –, avec les Géorgiens qui
attaqueraient Trébizonde sur la mer Noire…, sans oublier les juifs et les
chrétiens soumis à la tyrannie du Grand Turc et qu’on imagine prêts à se
soulever partout contre lui45. Pour mieux lutter contre « l’infection du
mahométisme », on expédiera au Persan une aide militaire en l’équipant
d’artillerie et d’arquebuses. On ira même jusqu’à se ménager l’amitié du Japon
et de la Chine en leur offrant les sciences, les arts de l’Europe, la peinture et
l’imprimerie, de quoi les séduire et les occuper avant qu’on utilise ces moyens
pour introduire chez eux le christianisme : « Je ne trouve rien de plus utile
pour ces royaumes étrangers que de leur transmettre les sciences de
l’Occident, ainsi que la langue, les philosophes et les mathématiques 46. » De
l’occidentalisation « haut de gamme » comme prélude à la christianisation et à
la colonisation…

 47 Ibid., p. 335.

 48 Ibid.

 49 La doctrine du philosophe napolitain Bernardino Telesio (1509-1588).

 50 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op. cit., p. 337.

17Pour extirper l’islam, tous les moyens sont bons. On ouvrira des écoles
d’arabe47 et on fera en sorte que « l’imprimerie fasse son entrée en Turquie
pour détourner les peuples des armes en les amenant aux lettres et y répandre
les disputes de théologie et de philosophie […] afin de les diviser et de les
affaiblir48 ». La manœuvre est simple : si grâce à l’imprimerie la Réforme est
parvenue à diviser la chrétienté, l’invention devrait avoir des répercussions
tout aussi délétères sur le monde de l’islam. Pour Campanella les dissensions
que ne manquera pas de faire surgir un cocktail d’aristotélisme, de platonisme
et de télesianisme49plongeront l’adversaire ottoman dans des polémiques
dont il ne pourra jamais se relever. Rien de mieux que les querelles
d’intellectuels pour préparer la suprématie ibérique ! Le recours systématique
à l’intoxication idéologique pour démoraliser l’ennemi confirme que tous les
coups sont permis contre les musulmans : « Ils seront rapidement conduits à
la ruine, s’efféminant, s’amollissant et se divisant50. »

 51 Mais le camp chrétien n’est pas plus épargné par des mesures tout aussi
radicales. Campanella imagi (...)

 52 Ibid., p. 335.
 53 Vers 1537, Alessandro et Paganino Pagani en avaient publié une luxueuse
édition dans un but apparem (...)

 54 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op. cit., p. 335.

18Réalisme et machiavélisme alternent sous la plume de Campanella, qui ne se


dissimule pas les difficultés de l’entreprise 51. C’est que l’Empire ottoman est
coriace. « [Le Turc] n’a pas voulu recevoir l’imprimerie pour l’arabe, que lui
avait envoyée le grand-duc de Toscane, de peur de voir le livre se répandre en
quantité et la vertu militaire s’amollir, et il a refusé d’admettre la question de
la diffusion des lettres et de faire qu’ils se rendent compte des erreurs de
Mahomet52. » En 1537, une tentative vénitienne d’imprimer un coran en arabe
pour le distribuer dans les pays musulmans avait déjà fait long feu, car les
acheteurs potentiels n’étaient guère disposés à adopter un texte établi et
imprimé par des Infidèles, et, qui plus est, diffusé depuis une terre
chrétienne53. En revanche, le Turc sut accueillir les juifs « que lui envoya le
dernier Ferdinand d’Aragon » et « il a voulu nos armes, notre artillerie et nos
esclaves54 ». À la même époque, le lointain Japon s’est également engagé
dans une politique d’assimilation sélective, aux antipodes de
l’occidentalisation systématique et forcée du Nouveau Monde.

 55 Ibid., p. 25, 21.

 56 Sur la littérature prophétique en Europe, la bibliographie est considérable.


Rappelons le classique (...)

 57 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op. cit., p. 31.

 58 « Je veux dévoiler un autre secret […]. Je ne peux en dire davantage ici, ni
comment il faut l’ente (...)

19Le pragmatisme de Campanella ne saurait faire perdre de vue les maîtres


mots de sa vision du monde : prophéties et fin des temps. L’approche n’a rien
d’original. L’Europe du xvi  siècle a vécu dans l’attente de la fin du monde.
e

Après le choc provoqué par la chute de Constantinople, le schisme luthérien et


la menace turque ont partout profondément inquiété les esprits. La découverte
du Nouveau Monde, à son tour, a répandu le fol espoir de parvenir à la
conversion de tous les peuples de la terre. La plenitudo gentium était censée
conduire droit à la plenitudo temporum, qui sonnerait l’accomplissement des
temps, la fin du monde et le Jugement dernier. Pour Campanella qui avait
baigné depuis l’enfance dans cette tension et cette espérance, « la fin des
monarchies est désormais arrivée […]. On voit que se vérifiera bientôt la
prophétie sur la fin du monde tant dans la nature que dans la politique 55 ». Le
substrat qui nourrit sa géopolitique est donc essentiellement eschatologique
et son histoire du monde est d’ordre prophétique 56. « Toutes les choses de
l’histoire des Hébreux préfigurèrent celles du christianisme 57. » Encore que le
dominicain calabrais se garde bien de dévoiler tout ce qu’il sait, car
sa Monarchie d’Espagne prétend rester un « livre secret », réceptacle d’une
histoire inachevée et encore en partie cachée58.

 59 Ibid., p. 25.

 60 Sur les « nombres fatals », voir ibid., p. 23, n. 31.

 61 Ibid., p. 25.

20Les prophéties de Campanella font émerger des courants de croyances dont


on ne saurait minimiser l’importance et la diffusion. Elles proviennent des
sources les plus diverses : en premier lieu l’Ancien et le Nouveau Testament
(Les Nombres et les prophètes Jérémie, Isaïe, Daniel, Esdras59…), mais aussi
les Pères de l’Église, sans compter une poignée d’auteurs païens comme
Platon et Pythagore60 ou encore des figures du Moyen Âge comme Dante,
Pétrarque ou Joachim de Flore. Mais davantage que les « théologiens,
philosophes, prophètes et poètes61 », c’est l’Écriture qui renferme le secret de
l’histoire du monde et la réponse aux grandes questions du temps : à qui ira
l’empire universel ? qu’adviendra-t-il des Turcs ? En fait, c’est Tommaso
Campanella lui-même qui joue les prophètes et s’imagine détenir les secrets
de l’avenir du monde :

 62 Ibid., p. 323.

« C’est à Isaac d’où vient le Christ notre législateur qu’est faite la promesse de
l’empire universel béni en Abraham […] et c’est à lui qu’appartient le royaume ultime
des saints, à la fin des quatre monarchies, comme dit Daniel ; tandis qu’à Ismaël, d’où
vient Mahomet, le législateur des Turcs, il n’a été fait d’autres promesses que celle de
l’empire absolu et combattant […]. Oui, j’affirme donc que la fin des monarchies est
désormais arrivée, que désormais nous sommes dans le temps où tout doit se
rassembler dans l’empire des saints et dans l’Église, et que cela se produira quand
seront finies les quatre monarchies et que sera mort l’Antéchrist 62. »

 63 Ibid.

 64 Abd al-Rahman al-Bistami, dans la Clé pour une prédiction compréhensive 


(Miftah al-jafr al-jami),  (...)

21Avec le cycle des « quatre monarchies », Campanella mobilise un schéma


plus que millénaire qui circulait dans l’Ancien Testament et dans l’Antiquité.
Selon cette théorie, Assyriens, Perses, Grecs et Romains, donc quatre empires,
s’étaient succédé à la tête du monde. L’Empire romain devait logiquement être
le dernier. Avait-il totalement disparu au xvi  siècle ? Non, affirmait-on,
e

puisqu’il s’était scindé en trois couronnes, ou plutôt en trois têtes, celle de


droite formant celle d’Occident ou d’Allemagne, la tête de gauche
correspondant à l’empire des Turcs, et celle du centre à l’empire de
Constantinople. Pour Campanella, « l’Allemand, aujourd’hui l’Espagnol […], est
la tête droite de l’aigle impérial et le Turc la tête gauche ; […] et il n’a pas reçu
d’autre promesse que celle de dévorer la tête du milieu – qui est l’empire de
Constantinople –, et l’Espagne a reçu celle de dévorer la tête gauche, qui est le
Turc63 ». Si Constantinople est tombé aux mains des Turcs en 1453, ceux-ci à
leur tour ne tarderont guère à être anéantis. Les spéculations du dominicain
rejoignaient l’abondante littérature dont s’abreuvait l’Europe entière. Elles
faisaient aussi écho à des prophéties qui couraient dans le monde musulman
pour annoncer que le sultan serait le futur maître du monde ou pour agiter la
menace d’une invasion des « peuples jaunes », néfaste à l’Empire ottoman64.

 65 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op. cit., p. 24, 25.

 66 Ibid.

22Mais pareille victoire assurera-t-elle à l’Espagne « la grandeur à laquelle elle


aspire : l’empire universel » ? Rien de moins sûr : « Si elle continue de
gouverner comme elle gouverne aujourd’hui, elle sera ruinée comme une
cruche est brisée par un mur qui s’écroule. » La découverte du Nouveau
Monde et le titre impérial acquis par Charles Quint n’ont pas encore suffi à
assurer la prédominance des Habsbourg. Or l’instant est fatidique, car la
prodigieuse extension du pouvoir du roi d’Espagne coïncide avec l’approche
de la fin des temps65. Penser le monde c’est donc aussi, chez Campanella,
penser son terme ou son aboutissement66.

 67 Ibid.

 68 Ibid., p. 365.

 69 Gruzinski S., « From The Matrix to Campanella: Cultural hybrids and


globalization », European Revie (...)

 70 Toribio de Benavente dit Motolinía, Memoriales o Libro de las cosas de la


Nueva España y de los nat (...)

 71 Martínez H., Repertorio de los tiempos…, op. cit., p. 225.

 72 Milhou A., Colomb et le messianisme hispanique, Montpellier, ETILAL-


Presses universitaires de la Mé (...)

 73 Parker G., « David or Goliath? Philip II and his world in the 1580s »,


G. Parker et R. L. Kagan (éd (...)

 74 Ibid., p. 249.

 75 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op. cit., p. 31.

 76 Milhou A., « De la destruction de l’Espagne à la destruction des Indes :


histoire sacrée et combats (...)

 77 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op. cit., p. 33. 

23Si le destin ne répond pas encore aux aspirations de l’Espagne, c’est « qu’il
faut scruter avec une attention toujours accrue les Écritures pour savoir
comment les Espagnols doivent s’accorder avec les circonstances 67 ». Pour
régner sur le monde, « l’Espagne a besoin d’un savant timonier 68 ». Vouée à
l’avenir que l’on sait à l’autre bout de l’Asie, l’expression désigne pour l’heure
le roi d’Espagne auquel Campanella attribue une vocation messianique. Au
cours du xvi  siècle, des écrits avaient fait de Charles Quint l’empereur
e

eschatologique qui débarrasserait la chrétienté des menaces de l’islam 69. Ce


n’est pas un hasard si, depuis le lointain Mexique, le franciscain Motolinía
exhortait son maître à accélérer la fin des temps70. Ce n’est pas un hasard non
plus si, à Mexico, Heinrich Martin reprendra des prédictions sur un prince
appelé Charles, dont le nom évoquait aussi bien l’empereur Charles Quint
qu’un Charlemagne ressuscité71. Le mythe du Carolus redivivus avait hanté
l’Europe médiévale sans disparaître à la Renaissance. À quoi s’ajoute la
conviction que la terre ibérique était destinée à porter un roi-messie. Des
prédictions annonçaient la venue triomphale d’un encubierto, le roi
« dissimulé » des derniers jours72 ? L’idée s’était répandue dans les
populations de la péninsule, et elle ne fit que se renforcer sous le règne de
Charles Quint. Du côté portugais, les prophéties du cordonnier Bandarra et,
presque un demi-siècle plus tard, la disparition mystérieuse du roi Sébastien
lors de la bataille de Ksar al-Kebîr (1578) entretinrent constamment les
attentes messianiques. Mais pour les partisans de Philippe II, en particulier
après la bataille de Lépante, c’est le roi d’Espagne qui reprendrait les Lieux
saints et serait couronné « empereur de l’Est ». La disparition providentielle de
Sébastien était bien le signe qui destinait Philippe à devenir « le plus grand roi
du monde73 ». « Gagner ou perdre le Portugal, affirme alors un prédicateur
dominicain, c’est gagner ou perdre le monde 74. » Campanella est tout aussi
catégorique : c’est le roi d’Espagne qui deviendra, en principe, le nouveau
Cyrus, « l’oint que Dieu a pris […] pour soumettre le monde entier, restaurer
Jérusalem, la délivrer de la captivité et édifier le temple pour le Dieu du
Ciel75 ». À la différence des prophètes qui parcouraient l’Espagne à cette
époque76, notre Calabrais ne prophétise ni l’extinction des Habsbourg ni la
venue d’un nouveau David à la tête de la Monarchie catholique. « Maintenant
que le pape l’a déclaré roi catholique, c’est-à-dire universel, le roi d’Espagne
pourra parvenir facilement à la principauté du monde et on voit bien qu’il suit
cette voie77. » Le souverain n’aura plus qu’à réunir son troupeau :

 78 Ibid., p. 53. 
« La fin du monde est proche, il n’y aura plus qu’un seul troupeau (unum ovile), […]
toutes les nations et tous les royaumes qui ne le serviront pas, périront 78. »

 79 Ibid., p. 35.

« Et à la fin à l’occasion du triomphe, Gog et Magog se lanceront à l’attaque des


chrétiens, mais les chrétiens remporteront la victoire. Alors viendra le Christ pour le
jugement et ce sera la fin (et sic finis)79. »

 80 Ses considérations sur la ruine inéluctable des royaumes parvenus au fait de


leur puissance pourrai (...)

24L’histoire eschatologique du monde selon Campanella n’est pas sans


rappeler l’exercice d’astro-histoire auquel se livrera Heinrich Martin dans
son Repertorio de los tiempos. Les deux approches recèlent en effet plusieurs
points communs : elles visent à produire une interprétation cohérente du
monde et de son destin, en exploitant toutes sortes d’informations sur les
différentes parties du globe. Pas plus la Monarchia  que le Repertorio ne
cherchent à bâtir une histoire universelle, basée sur des chronologies
s’étendant de la création aux Temps modernes. Tout au plus énoncent-ils des
dates clés où se joue l’histoire du monde. Pas de repli sur le local, mais une
préoccupation commune pour le sort des empires à vocation universelle. De
quoi esquisser une « histoire globale » de la planète qui rattache
inextricablement le passé à l’avenir. Le Repertorio et la Monarchia sont même
encore plus proches qu’on pourrait l’imaginer, si l’on admet que Heinrich
Martin parle à mots couverts de la Monarchie catholique chaque fois qu’il
s’apesantit sur la fin annoncée de l’Empire ottoman80. Si c’est le cas, les
prophéties de Tommaso Campanella exprimeraient tout haut les inquiétudes
de bien des sujets de la Monarchie catholique. En ce sens, la mondialisation
ibérique est polyphonique, elle retentit des multiples échos que provoque
l’émergence d’un « monde moderne », c’est-à-dire d’un monde où la
chrétienté latine ne cesse de se confronter et de se heurter à tous ses voisins,
et d’abord aux musulmans.

 81 Milhou A., Colomb et le messianisme hispanique, op. cit.,


p. 387 ; Subrahmanyam S., « Sixteenth Cen (...)
25Cette confrontation est facilitée par un langage commun. Présent en
filigrane chez Heinrich, exploité par Tommaso, le fonds eschatologique ne
livre pas seulement des réponses anciennes, fondées et fondamentales aux
nouveaux défis que soulève l’unification du globe. Il réactive les liens qui
unissent imaginaires chrétiens et musulmans, souvent par l’entremise des
milieux juifs qui transitaient entre les deux mondes. Partout appuyés par des
spéculations astrologiques et alimentés par les grands bouleversements
du xvi  siècle, messianismes et millénarismes constituent alors un patrimoine
e

collectif qui rapproche les manières de penser, d’espérer et de craindre,


comme l’a rappelé Alain Milhou81. Peu importe qu’elles changent de sens et
de direction, les prophéties circulent d’une société à l’autre, toujours « prêtes
à l’emploi », c’est-à-dire prêtes à inspirer de nouvelles exégèses en rapport
avec le présent. Par-delà les clivages entre les peuples et les religions et
malgré tout ce qu’elles nous semblent véhiculer d’archaïque et d’irrationnel,
elles participent directement de l’éclosion d’une « conscience-monde ». Ce
n’est pas un hasard si l’un des lieux privilégiés de diffusion de la littérature
prophétique, Venise, est un port en relation avec le monde ottoman et un
centre intellectuel qui ne cesse de diffuser les nouveaux savoirs sur le monde.
Les presses de la Sérénissime ont ainsi à la fois contribué à la connaissance du
globe et à l’interprétation de ses fins ultimes, combinant l’observation la plus
attentive aux élucubrations les plus folles, sans d’ailleurs que les
contemporains y voient l’ombre d’une contradiction.

 82 Botero G., Relationi universali, Rome, 1591, première partie, p. 270 ; et le


commentaire par Benzon (...)

 83 « Ralegh’s importance is that he employed a secular and critical approach to


a study of world histo (...)

26À Mexico, à Istanbul ou à Naples, l’empire turc est censé tenir un rôle


crucial sur l’échiquier du monde. Dans tous ces endroits, l’avenir du globe
prend les traits d’un affrontement sans merci entre la monarchie ibérique et
l’Empire ottoman. Vue de Mexico, de Naples ou de Stilo, la menace est turque
et islamique, comme si l’islam hantait partout les horizons catholiques.
Quantité d’autres observateurs partagent alors ce point de vue. Pour le
Piémontais Giovanni Botero, l’un des penseurs européens les plus lucides de la
fin du xvi  siècle, les Ibériques ont sauvé la planète. Sans les conquêtes des
e

Portugais et des Castillans, les musulmans « seraient désormais les maîtres du


monde82 ». Dans son History of the World, l’Anglais Walter Ralegh83 fait
pareillement de l’opposition du christianisme et de l’islam un moteur essentiel
du devenir historique.

 84 Milhou A., « La tentación joaquimita en los principios dela Compañía de


Jesús. El caso de Francisco (...)

 85 Les imprécations de Zain al-Din Ma’bari, qui prêche le djihaddans l’océan


Indien, ne correspondent (...)

 86 Hill C., Intellectual origins…, op. cit., p. 144 ; Ralegh W., History of the


world, Londres, [1618] (...)

27Qu’en est-il sur le terrain diplomatique et militaire ? Restée sans lendemain,


la victoire de Lépante a sonné la fin des grands affrontements méditerranéens
contre les Turcs84. Par-delà les rodomontades et les « entreprises »
planétaires qu’inspire un temps de mondialisation, les souverains
« universels » connaissent les limites de leurs forces, fussent-ils sultan ou roi
d’Espagne85. En apaisant les velléités de croisade, la victoire de Lépante n’a-t-
elle pas permis à Philippe II d’affronter d’autres adversaires bien plus proches
et plus envahissants : l’Angleterre de la perfide Elisabeth, les Hollandais des
provinces rebelles, la France huguenote ? Les tenants de la croisade savent
bien que l’arène européenne demeure prioritaire. Même s’il éprouve encore le
besoin d’appeler à la croisade, Giovanni Botero se fait le chantre d’une planète
catholique et romaine qui semble bien davantage à l’affût des rivaux
protestants que des Infidèles. La catholicisation du monde doit affronter les
entreprises autrement dangereuses des Anglais et des Hollandais, si peu
soucieux des âmes et du salut des peuples à coloniser. Même chose dans le
camp protestant : sans se dissimuler que l’Espagne est la plus grande
puissance qu’ait vu surgir l’Europe depuis la chute de l’Empire romain, Ralegh
espère bien que l’Angleterre, la France et les Pays-Bas trouveront les moyens
d’en venir à bout86. Réfugié en France, Campanella tourne casaque : il jouera
la monarchie de France contre la monarchie d’Espagne et prédira un grand
règne au futur Louis XIV. Il ne s’était pas trompé. À l’aube du xvii  siècle, e

l’heure n’est plus à l’affrontement hispano-turc, et ce n’est pas la dernière


croisade qui se trame alors mais bien la guerre de Trente Ans, qui s’apprête à
déchirer le continent européen jusqu’au milieu du siècle. Ce sont les rivalités
planétaires entre les puissances européennes qui ensanglanteront les champs
de bataille et les mers du Brésil à l’Angola, de l’océan Indien aux côtes
mexicaines, mais pas les armées d’Istanbul. Sans s’évanouir, la menace turque
se concentrera sur l’Europe centrale – le second siège de Vienne date de
1689 –, mais ailleurs elle restera une virtualité planétaire, rituellement
dénoncée par les écrits qui exhortent encore à la croisade contre l’islam.

 87 Hill C., Intellectual origins…,op. cit., p. 143 ; Ralegh W., History of the


world, op. cit., t. II(...)

28À quoi sert alors l’islam ? Sans doute bien davantage à construire une vision
dynamique du monde élaborée depuis l’Amérique espagnole et l’Europe
occidentale. C’est le faire-valoir d’une chrétienté éclatée qui gagnerait à
prendre la menace ottomane plus au sérieux pour surmonter ses fractures et
s’unir contre la « secte impie ». Dans ce contexte, la christianisation de
l’Amérique marque une étape majeure vers l’unification religieuse des peuples
de la terre autant qu’elle fournit un modèle exemplaire d’occidentalisation. Le
Nouveau Monde apparaît comme l’envers des mondes de l’islam. Dans tous
les cas de figure, fleuron exceptionnel de l’empire espagnol, l’Amérique est
une pièce qui pèse lourd aux yeux des observateurs : c’est une terre à
conquérir pour Sir Walter Ralegh87 comme pour l’Anonyme d’Istanbul, un
bastion à renforcer pour Heinrich Martin et Campanella. Et, pour certains, déjà
une Terre promise. En tout cas, l’islam et l’Amérique représentent deux
puissants réservoirs d’imaginaire dans un monde en voie de mondialisation.
Deux gigantesques miroirs qui renvoient l’un à l’autre en orientant l’essor
sans précédent d’une conscience-monde.

NOTAS
1 Gruzinski S., Quelle heure est-il là-bas  ? Amérique et islam à l’orée des Temps
Modernes, Paris, Le Seuil, 2008 ; Martínez H., Repertorio de los tiempos e
historia natural de Nueva España, Mexico, Secretaría de Educación Pública, [1606]
1958 ; Goodrich T., The Ottoman Turks and the New World: A study of  Tarih-i
Hind-i Garbi  and Sixteenth Century Ottoman  Americana, Wiesbaden, Otto
Harrassowitz, 1990.
2 Ortelius A., Theatrum Orbis Terrarum, Anvers, Plantin, 1570.

3 Campanella T., Monarchie d’Espagne et monarchie de France (1598), éd. par


Germana Ernst, Paris, PUF, 1997, p. xvii ; voir Germana E., Tommaso Campanella,
Bari, Laterza, 2002. 

4 Publiées à Rome en 1591, les Relationi universali, qui connurent des éditions et


des traductions multiples, rayonnèrent en terre catholique comme en terre
protestante.

5 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op.  cit., p. 317.

6 Ibid., p. 339. 

7 Ibid., p. 357. 

8 Ibid., p. 217.

9 Ibid., p. 219.

10 Ibid., p. xxv, et chap. vi, p. 45.

11 Ibid., p. 223.

12 Ibid., p. 359.

13 Ibid., p. 237.

14 Ibid., p. xxii.

15 Ibid., p. 75.

16 Ibid., p. 99.

17 Ibid., p. 361.

18 Ibid., p. 99. La présence du cosmographe et mathématicien Heinrich Martin


dans la lointaine Nouvelle-Espagne confirme la justesse du propos et nous
rappelle que la couronne d’Espagne n’a pas attendu les conseils du Calabrais pour
amorcer la conquête scientifique du monde.

19 Ibid., p. 99.

20 Ibid., p. 101.

21 Ibid., p. 361.

22 Ibid. 
23 Ibid.

24 Ibid., p. 29.

25 Ibid., p. 61.

26 Ibid., p. 61.

27 Campanella T., Opusculi astrologici: Come evitare il fato astrale, Apologetico,


Disputa sulle Bolle, éd. par Germana Ernst, Milan, Biblioteca Universali Rizzoli,
2003, p. 9.

28 Ibid., p. 16.

29 Rappelons que le grand astronome Tycho Brahé ne dédaignait pas les


prophéties et qu’il avait annoncé les prouesses de Gustave-Adolphe, roi de Suède
(1594-1632).

30 Campanella T.,  Monarchie d’Espagne…, op.  cit., p. 75.

31 Ibid., p. 99, 101.

32 Ibid., p. 21.

33 Ibid.

34 Ibid., p. 23.

35 Martínez H., Repertorio de los tiempos…, op.  cit., p. 215 ; Campanella rédige


à cette occasion le « Pronostico astrologico », qui devint le dernier chapitre
des Articuli prophetales (cf. Campanella T., Opusculi astrologici…,  op.  cit.,
p. 11).

36 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op.  cit., p. 35. Elle a été observée par


Tycho Brahé, qui lui consacra son ouvrage De nova stella anni 1572, Copenhague,
1573. Des astronomes avaient cru qu’il s’agissait d’une comète pareille à celle
apparue au moment de la naissance du Christ.

37 Ibid., p. 27 et n. 42.

38 Ibid., p. 27.

39 Ibid., p. 206.

40 Ibid., p. 320-321.

41 Ibid., p. 61.
42 Ibid., p. 335 : « roi typique des Assyriens », il vaincra Juda, c’est-à-dire
l’empire d’Occident, « si nous ne faisons pas pénitence ».

43 Sur Francisco de la Cruz, voir Abril Castelló V. et Abril


Stoffels M. J., Francisco de la Cruz, Inquisición. Actas, Madrid, CSIC, 1992-1997.

44 Campanella T.,  Monarchie d’Espagne…, op.  cit., p. 47.

45 Ibid., p. 333.

46 Ibid., p. 317, 319.

47 Ibid., p. 335.

48 Ibid.

49 La doctrine du philosophe napolitain Bernardino Telesio (1509-1588).

50 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op.  cit., p. 337.

51 Mais le camp chrétien n’est pas plus épargné par des mesures tout aussi
radicales. Campanella imagine ainsi que l’on puisse systématiquement déplacer
les populations soumises à la couronne d’Espagne selon des principes qui frisent
un eugénisme de sinistre mémoire.

52 Ibid., p. 335.

53 Vers 1537, Alessandro et Paganino Pagani en avaient publié une luxueuse


édition dans un but apparemment commercial. Voir Nuovo A., « Il corano arabe
ritrovato (Venezia, Alessandro e Paganino Pagani, tra l’agosto 1537 e l’agosto
1538) », La Bibliofilia, LXXXIX, 1987, p. 237-271.

54 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op.  cit., p. 335.

55 Ibid., p. 25, 21.

56 Sur la littérature prophétique en Europe, la bibliographie est considérable.


Rappelons le classique de Reeves M., The influence of prophecy in the later
Middle Ages. A study in Joachimism, Oxford, Clarendon Press, 1969.

57 Campanella T., Monarchie d’Espagne…,  op.  cit., p. 31.

58 « Je veux dévoiler un autre secret […]. Je ne peux en dire davantage ici, ni
comment il faut l’entendre, ni comment il faudrait agir »
(Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op.  cit., p. 29, 31).

59 Ibid., p. 25.
60 Sur les « nombres fatals », voir ibid., p. 23, n. 31.

61 Ibid., p. 25.

62 Ibid., p. 323.

63 Ibid.

64 Abd al-Rahman al-Bistami, dans la Clé pour une prédiction


compréhensive(Miftah al-jafr al-jami), annonce que le dernier empereur viendrait
de la dynastie ottomane au x  siècle de l’hégire. Voir Postel G., Le thresor des
e

prophéties de l’univers, éd. par François Secret, La Haye, Martinus Nijhoff,


[1552 ?] 1969 ; et, sur l’analyse de ces sources, Fleischer C.,  A Mediterranean
apocalypse: Empire and prophecy, 1453-1550, à paraître.

65 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op.  cit., p. 24, 25.

66 Ibid.

67 Ibid.

68 Ibid., p. 365.

69 Gruzinski S., « From The Matrix to Campanella: Cultural hybrids and


globalization », European Review, 14, 1, 2006, p. 111-127.

70 Toribio de Benavente dit Motolinía, Memoriales o Libro de las cosas de la


Nueva España y de los naturales de ella, Mexico, UNAM, 1971, p. 403-423.

71 Martínez H., Repertorio de los tiempos…, op.  cit., p. 225.

72 Milhou A.,  Colomb et le messianisme hispanique, Montpellier, ETILAL-Presses


universitaires de la Méditerranée, 2007, p. 273.

73 Parker G., « David or Goliath? Philip II and his world in the 1580s »,


G. Parkeret R. L. Kagan (éd.), Spain, Europe and the Atlantic World. Essays in
honour of John H.  Elliott, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, p. 245-
266, ici p. 248. 

74 Ibid., p. 249.

75 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op.  cit., p. 31.

76 Milhou A., « De la destruction de l’Espagne à la destruction des Indes : histoire


sacrée et combats idéologiques », Id.,  Études sur l’impact culturel du Nouveau
Monde, Paris, L’Harmattan, 1981, p. 46.
77 Campanella T., Monarchie d’Espagne…, op.  cit., p. 33. 

78 Ibid., p. 53. 

79 Ibid., p. 35.

80 Ses considérations sur la ruine inéluctable des royaumes parvenus au fait de


leur puissance pourraient bien être une allusion discrète au destin de l’Espagne de
Philippe III.

81 Milhou A., Colomb et le messianisme hispanique, op.  cit.,


p. 387 ; Subrahmanyam S., « Sixteenth Century millenariarism from the Tagus to
the Ganges », Id., Explorations in connected histories, New Delhi, Oxford
University Press, 2005, p. 102-137.

82 Botero G., Relationi universali, Rome, 1591, première partie, p. 270 ; et le


commentaire par Benzoni M. M., « L’“apertura del mondo”. Pierre Martyr
d’Anghiera et les réseaux d’information sur le Mexique, l’Amérique espagnole et
le monde dans l’Italie du xvi  siècle », doctorat d’histoire, EHESS, 2006, p. 333.
e

83 « Ralegh’s importance is that he employed a secular and critical approach to a


study of world history which was in a very large part a study of Biblical history;
and that he did it in English in a work which was a best-seller »
(Hill C., Intellectual origins of the English Revolution revisited, Oxford, Clarendon
Press, 1997, p. 168). 

84 Milhou A., « La tentación joaquimita en los principios dela Compañía de Jesús.


El caso de Francisco de Borja y Andrés de Oviedo », Florensia. Bollettino del
Centro internazionale di studi gioachimiti, Anno VIII/IX, 1994-1995, p. 193-239. 

85 Les imprécations de Zain al-Din Ma’bari, qui prêche le djihad dans l’océan


Indien, ne correspondent guère à la réalité des rapports entre Portugais et
musulmans.

86 Hill C., Intellectual origins…, op.  cit., p. 144 ; Ralegh W., History of the world,


Londres, [1618] 1820, t. VI, p. 369. L’ambassadeur d’Espagne Gondomar
obtiendra sa tête. 

87 Hill C., Intellectual origins…,  op.  cit., p. 143 ; Ralegh W., History of the


world,op.  cit., t. II, p. 91-92.