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388

numéro

Mars-Avril 2007 - 6 €

Éduquer au sommeil

Santé mentale : Accompagner Pourquoi


enquête sur l'accueil le « zéro tabac » ménager
en urgence en entreprise nos oreilles
La revue de la prévention
et de l’éducation pour la santé est éditée par :
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ments) : Manuela Teixeira (01 49 33 23 52)
Commission paritaire :
0508 B 06495 – N° ISSN : 0151 1998.
Dépôt légal : 2e trimestre 2007.
Tirage : 11 000 exemplaires.
Institut national de prévention et d’éducation pour la santé
Les titres, intertitres et chapô sont de la respon-
42, bd de la Libération – 93203 Saint-Denis Cedex - France sabilité de la rédaction
sommaire 388

numéro
◗ Qualité de vie Personnes âgées : prendre en compte
Mars-Avril 2007
Santé mentale : enquête sur l’accueil le vieillissement physiologique
en urgence Alain Nicolas . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38
Michel Joubert . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4 Ateliers du sommeil : une alternative
Adolescents en grande difficulté : aux médicaments
deux réseaux innovants en Ile-de-France Henri-Pierre Bessias . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 40
Isabelle Maillard .......................7
Enfants et adolescents :
Aulnay-sous-bois : un service spécialisé mais où est passé le sommeil ?
pour les adolescents en danger
Clémentine Rappaport . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 De la naissance à l’adolescence,
dans les bras de Morphée
Un partenariat pour désamorcer l’échec Marie-Josèphe Challamel . . . . . . . . . . . . . . . . . 42
chez les 10-18 ans
Claude Louzoun . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11 « Agir sur le sommeil et les rythmes de vie
à l’école »
Entretien avec Nicole Rivière . . . . . . . . . . . . . . 46

Dossier Éduquer les adolescents au sommeil,


c’est possible !
France Picard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48

Éduquer au sommeil 15% des enfants de 3 ans auraient


des troubles du sommeil
Agathe Billette de Villemeur . . . . . . . . . . . . . . 49
Éditorial
Le sommeil : une nouvelle priorité de santé « Adolescents, laissons-les dormir »
publique Michèle Mas . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50
Michel Dépinoy, Françoise Delormas, Sandrine
« Savoir conduire sa vie »
Broussouloux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 14
Michèle Mas . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51

Pourquoi et comment dormons-nous ? Des lycéens apprennent à gérer leur stress


Michèle Mas . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 52
À chaque culture son sommeil !
Laura Chapuis . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16 « Bien dormir pour mieux vivre »
Catherine Cariou, Sophie Tréhout . . . . . . . . . . . 53
À quoi sert le sommeil ?
Éric Mullens . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21 Dans l’Eure, un réseau petite enfance
« éduque » au sommeil
Le rapport Giordanella sur le sommeil : Marielle Flouriot . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53
du bilan à l’action
Yves géry . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 Mirabilis, une crèche qui accueille
des enfants la nuit
« Somnifères et tranquillisants : il est temps Pascale Gabolde, Françoise Delormas . . . . . . . . . 54
d’en parler ! »
Caroline Guillin, François Baudier,
Philippe Baillivet . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27
Pour en savoir plus
Olivier Delmer, Céline Deroche . . . . . . . . . . . . . 55
Que pensez-vous de votre sommeil ?
Christophe Léon . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28 Illustrations : Céline Azorin

Travailleurs postés : déficit de sommeil =


◗ Aide à l’action
« Le zéro tabac en entreprise ne se décrète
danger !
pas, il s’accompagne »
Guillaume Chaumet, Pierre Philip . . . . . . . . . . . 30
Entretien avec Christine Servanton et Marie-France
Éducation pour la santé et sommeil, Stankiewicz . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57
mode d’emploi
Françoise Delormas . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 32 ◗ Environnement
« Les fantômes ont le sommeil fragile » Pourquoi et comment le bruit est dangereux
Entretien avec Christophe Baratault . . . . . . . . . 35 pour la santé
Denis Dangaix . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 60
Comment promouvoir le sommeil « Pour prévenir, il faut comprendre ensemble
chez les seniors le risque sonore »
Entretien avec Marc Touché . . . . . . . . . . . . . . . 62
Un programme éducation santé
pour améliorer le sommeil des seniors Informer sans culpabiliser, mot d’ordre
Damien Léger, Caroline Gauriau, Bruno Corman, des associations
Dominique Choudat . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37 Denis Dangaix . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 64
qualité de vie

Santé mentale : enquête


sur l’accueil en urgence
Pendant deux ans, des chercheurs en sciences sociales ont observé les conditions
d’accueil et de prise en charge des demandes posées en urgence à la psychiatrie par des
patients souffrant de troubles de santé mentale. Beaucoup des personnes qui utilisent
cette voie de l’urgence (service hospitalier d’urgence, centre de soins, Samu social,
téléphone…) sont effrayées par le système de soins, naviguent parfois d’une structure
à l’autre ou sont totalement marginalisées. Les services d’urgence peuvent alors jouer
un rôle positif d’amortisseur, tout comme les associations qui accompagnent les patients
vers une prise en charge. Face au décalage entre les problèmes des patients et l’offre
de soins, des professionnels innovent en intervenant au plus près de la population, au
niveau d’un quartier ou d’une structure d’accueil.

L’urgence (dans le sens large, urgen- gence hospitalière. Pour les problèmes Accéder à une aide en temps réel
ces hospitalières et toutes autres oppor- de santé mentale, d’autres recours peu- Les visites aux urgences hospitalières
tunités de recours) est devenue un véri- vent être aussi pratiqués (police, pom- renvoient pour partie à des difficultés
table phénomène de société, en partie piers, Samu, téléphonie spécialisée, d’accès aux soins, qu’elles soient éco-
lié aux problématiques d’exclusion etc.). Les dispositifs tendent, pour évi- nomiques (impossibilité d’avancer le
sociale (1) mais renvoyant aussi à des ter l’inflation des demandes et leur prix d’une consultation), relèvent de
mutations de société et de temporalité chronicisation, à introduire des filtres, recours tardifs (situations dégradées ne
sociale (2). La montée des demandes des sas ou des amortisseurs. pouvant plus être traitées sur le mode du
posées dans l’urgence pose deux types rendez-vous) ou de résistances à l’égard
de questions : le rôle des conditions La réflexion présentée ici prolonge des consultations médicales classiques
sociales (fragilisation des individus, une recherche initiée par le Réseau « hors hôpitaux ». Les problèmes de santé
injonctions croissantes à la performance régional de recherche en santé mentale sont plus difficiles encore à
et à la flexibilité) dans la configuration publique piloté par le Cesames1, qui se gérer car beaucoup de personnes ne
des problématiques de santé ; la capa- proposait de décrypter ce que nous connaissent pas les dispositifs spéciali-
cité de notre système de santé (et plus avons appelé le « système des recours sés et redoutent la psychiatrie.
particulièrement des services d’ur- en urgence à la psychiatrie », tant pour
gence) à les prendre en compte. les adultes que pour les adolescents. Nous sommes partis, dans ce travail,
Elle a concerné deux intersecteurs de de l’idée qu’il serait possible, via les
Si l’on sait identifier et codifier les pédopsychiatrie (Aulnay-sous-Bois, en urgences, de mieux identifier et qualifier
logiques de recours aux soins relevant Seine-Saint-Denis, et Asnières-Genne- les problèmes d’articulation entre l’offre
de l’urgence psychiatrique reconnue villiers, dans les Hauts-de-Seine) et un et la demande de soins, pour ce qui est
(pour lesquelles aucune autre moda- secteur adulte (Paris Centre) intégrant de la santé mentale. La réticence à se
lité d’intervention n’est imaginable), au un centre d’accueil et de crise. Sur les considérer comme malade apparaît
travers des protocoles établis de dia- territoires concernés, nous avons ren- d’autant plus forte, en santé mentale, que
gnostic et de soins (3), les interactions contré plus de cent cinquante profes- les difficultés sociales sont plus pronon-
santé/conditions sociales sont plus dif- sionnels (médecins généralistes, équi- cées. Les publics plus particulièrement
ficiles à prendre en compte. La capacité pes de secteur, services d’urgence concernés étaient les adolescents, les
et la volonté d’une personne en situa- hospitalière, associations, travailleurs consommateurs abusifs de psychotro-
tion de précarité sociale d’entrer en sociaux) et, pour le secteur adulte, une pes, les personnes et familles en situa-
relation avec un professionnel de santé quinzaine de personnes ayant vécu tion de grande précarité et les personnes
peuvent se trouver bousculées par l’ur- l’expérience de ces recours en urgence. isolées. Le fait de se retrouver aux urgen-
gence, qui réduit les contraintes préli- ces renvoie à la possibilité de trouver
minaires pour le patient : se faire La recherche a fonctionné avec les une aide en temps réel sans préalables
patient, venir avec une demande cons- équipes de secteur sur le mode partici- (rendez-vous, examens) ou conditions
tituée, être prêt à entrer dans un proto- patif (groupes d’analyse de situations, (se reconnaître comme malade, formu-
cole de soins. Face au besoin d’une aide restitution et discussion des résultats, ler une demande de soins). La démarche
en urgence, une réponse peut être entretiens réitérés avec les principaux et la situation relèvent d’une tempora-
apportée par le biais des services d’ur- protagonistes). lité de recours particulière.

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qualité de vie

Du côté de l’offre, les contraintes pro-


pres à la prise en charge des « malades
mentaux » comprennent des sas qui per-
mettent – dans un contexte marqué par
la réduction des moyens – de réorien-
ter les personnes pouvant relever de
soutiens et de soins plus légers. Ces pro-
blématiques se retrouvent en partie
transférées en médecine libérale (mani-
festations dépressives ordinaires), dans
différents lieux ou structures où inter-
viennent des psychologues (école, inser-
tion, lieux d’écoute) ou dans le champ
de l’action sociale (circonscriptions de
service social, clubs de prévention, cen-
tres d’hébergement et de réinsertion
sociale). Le contexte du secteur (unités
de soins psychiatriques territorialisées)
et de ses rapports avec l’hôpital introduit
un paramètre supplémentaire (4) : la
psychiatrie, souvent interpellée quant à alors comme une zone de transition, un dans les classifications psychiatriques ;
sa capacité à prendre en compte l’accueil sas susceptible d’ouvrir vers des prises d’autres problématiques sociales ten-
en urgence, a longtemps opposé la en compte plus adaptées. Toutes les dant à prendre le dessus (conflits fami-
nécessité de réunir un certain nombre de couches sociales sont concernées, en liaux, problèmes de ressources, de loge-
conditions : prise de rendez-vous, temps dehors de celles qui ont intégré des ment et d’activité professionnelle, de
d’élaboration d’une demande, état sta- modèles d’accès aux aides psycholo- scolarité pour les adolescents, cumuls
bilisé pour engager un travail psycho- giques privées. de difficultés, ségrégation). Les person-
thérapeutique. Les centres d’accueil et de nes désorientées ne trouvent pas de
crise (CAC) étaient censés apporter une La deuxième figure relève de ce que réponse auprès des acteurs spécialisés
réponse plus fortement ancrée dans la les spécialistes ont qualifié de syndrome (éducation, travail, prévention spécia-
« proximité », de même que l’introduc- des « portes tournantes » : il s’agit, cette lisée, travail social). Personne n’est satis-
tion d’équipes de psychiatrie au sein des fois-ci, de personnes qui sont ou ont été fait, personne ne se sent complètement
services d’accueil des urgences (SAU) suivies en psychiatrie mais connaissent compétent : les problèmes sont trans-
dans les hôpitaux. Le recours aux urgen- régulièrement des ruptures de suivi. versaux et les patients qui consultent
ces ne relève pas toujours d’une ques- Elles passent leur temps à entrer et à sont renvoyés à un entre-deux angois-
tion d’accès aux soins mais aussi d’un sortir des dispositifs de prise en charge sant. Beaucoup de tentatives de suicide
besoin d’aide. L’analyse des différents et se retrouvent souvent aux urgences, arrivent aux urgences dans cette
flux de demandes (urgences de l’hôpi- qui fonctionnent alors comme une cou- logique « interstitielle ». L’urgence fonc-
tal général, numéros de téléphonie santé lisse du système de soins. Les plus pré- tionne alors comme un amortisseur de
généralistes ou spécialisés, centres d’ac- caires et les adolescents « suivis » s’ins- la crise, un lieu de transaction.
cueil et de crise, dispositifs de proximité, crivent souvent dans cette modalité. La
centre médico-psychologique, etc.) a fait discontinuité dans le recours aux soins Le système des urgences
apparaître trois figures majeures de relève ici de la fragilité du système de Pour les personnes associant des
recours prenant la forme de l’urgence. soins, de sa difficulté à aider des per- troubles importants à une grande pré-
sonnes qui ne bénéficient pas d’un carité, les associations, en lien avec les
Les logiques de recours minimum de cadre et de soutien social urgentistes, doivent construire un
La première figure concerne les per- (personnes à la rue, usagers de dro- espace-temps transitoire permettant
sonnes ayant des réticences à aller vers gues, familles lourdement précarisées, d’engager un traitement ou une prise en
la psychiatrie. Elles peuvent ou non être adolescents en voie de désocialisation). charge. L’étude des dispositifs d’appel
affectées par des troubles psychia- L’urgence devient ici une instance régu- et d’écoute téléphonique – 15, 17, 18,
triques caractérisés mais préfèrent dans latrice pour le système de soins, au 115 (Samu social), SOS médecins, SOS
tous les cas ne pas entrer dans le sys- même titre que la rue et la prison, où psychiatrie, permanences télépho-
tème de soins. Pour elles, les urgences se retrouvent beaucoup de malades niques des CAC (centres d’accueil et de
font office de mode d’accès aux soins et précarisés. crise) et du CPOA (Sainte-Anne : régu-
constituent une alternative à la consul- lation pour les personnes ne pouvant
tation spécialisée. Plutôt que résultant Enfin, une troisième figure majeure, être reçues au niveau du secteur) –
d’une véritable volonté du patient, les plus hétérogène, relève de la gestion du a permis d’explorer cette dimension.
accès sont dominés par la nécessité. Les flou et de l’incertitude dans la relation Dans beaucoup de contextes (crises,
incitations à un suivi, dans le cadre du au système de santé et à la psychiatrie. traumatismes), les « conditions de
centre médico-psychologique de sec- On y retrouve des personnes en diffi- consentement » pour aller aux urgences
teur, sont rarement prises en compte culté sociale avec une souffrance psy- apparaissent imprécises, soumises à
par le patient. L’urgence fonctionne chique n’ayant pas de correspondance négociations et à interprétations. Elles

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qualité de vie

Les démarches étudiées avaient en


commun de rechercher des avancées
dans la proximité, c’est-à-dire de réin-
troduire une prise en compte des ques-
tions de santé mentale au plus près de
la vie de la cité, de leurs cadre et contexte
d’émergence. Suivant les publics, plu-
sieurs modes d’intervention ont été
investis, en particulier pour les adoles-
cents : culturels (supports d’expression,
travail avec les références culturelles
des personnes, espaces intermédiaires
de médiation), sociaux (cadres de socia-
lisation, ajustement des modalités d’ac-
cueil et d’aide) ou proprement soignants
(adaptation des unités d’hospitalisation
pour adolescents). Pour les adultes,
un partenariat pluridisciplinaire a été
recherché avec les acteurs (associations)
travaillant dans la rue, instaurant des
imposent aux intervenants un investis- teur (centres médico-psychologiques modalités souples et réactives d’échange
sement (et une compétence particulière) (CMP) enfants ou adultes) travaillent et et d’accès aux soins, avec des possibili-
quant à l’évaluation des situations. La interviennent aux différentes « portes » tés d’hospitalisations courtes permettant
prise en compte au plus près des de l’accès en urgence restent des ques- de régler et de négocier un travail avec
demandes qui émergent en urgence tions sensibles. Malgré les réticences de la personne. La possibilité d’opérer de
suppose l’établissement de relations de certains psychiatres liées au contexte de tels ajustements avec des personnes éloi-
confiance, surtout quand les personnes pénurie de moyens (hôpitaux, CMP), gnées des soins et des institutions sup-
ont des réticences à l’égard de la psy- des processus de travail innovants ont pose un « travail de proximité » qui
chiatrie. La médecine générale, sus- été engagés pour réduire les distances conduit, de fait, à amortir l’urgence.
ceptible de jouer un rôle de relais et de et faciliter les accès : élargissement des
pivot thérapeutique, n’intervient encore compétences des urgentistes, dévelop- Michel Joubert
ici qu’à la marge (préjugés réciproques pement de la psychiatrie de liaison à Professeur de sociologie,
avec les professionnels exerçant au l’hôpital, création de réseaux locaux Université Paris-VIII, chercheur au Cesames.
niveau du « secteur »). Quelques expé- intégrant les professionnels de l’hôpital,
riences associatives (France Dépres- du secteur, des associations et les tra-
1. Centre de recherches psychotropes, santé mentale,
sion, Unafam, Schyzo Oui, Assoquette) vailleurs sociaux et mise en place de société. UMR 8136 CNRS - Université René-Descartes
pointent la possibilité pour les patients dispositifs mobiles allant vers les Paris-5, unité 611 Inserm. La recherche a été conduite
pour la Mire (Drees) entre 2003 et 2004.
et leurs proches de jouer un rôle actif au publics en difficulté.
sein de ce système sur le plan du sou-
tien social et des alliances thérapeu- Innovations et promotion
tiques. Des associations travaillant « en de la santé mentale
proximité » (Médecins du monde, Une attention particulière a été por- ◗ Références
Emmaüs, Cité Saint-Martin) et les équi- tée dans ce travail aux « dispositifs »
pes de « maraude » du réseau « Psychia- (travail en réseau, intervention au plus
bibliographiques
trie et précarité » travaillent de leur côté près des personnes…) visant à trans- (1) Chauvin P., Parizot I. (sous la dir.). Santé
à l’établissement de liens et de média- former les logiques d’urgence au tra- et recours aux soins des populations vulné-
tion auprès des personnes les plus mar- vers de nouvelles modalités de prise en rables. Paris : Inserm, coll. Questions en
ginalisées. Les expériences menées compte des personnes (5). Si la légiti- santé publique, 2005 : 325 p.
dans le champ de l’adolescence (voir mité institutionnelle de ces démarches (2) Aubert N. Le culte de l’urgence. La
l’article d’Isabelle Maillard pages sui- reste encore fragile, celles-ci consti- société malade du temps. Paris : Flamma-
vantes) s’appuient sur des espaces inter- tuent néanmoins des modes d’inter- rion, 2003 : 375 p.
médiaires et des passerelles qui servent vention précieux dans la perspective (3) Grivois H. Urgences psychiatriques.
à recréer des liens et de la confiance, du développement d’actions de santé Paris : Masson, 1986 : 215 p.
conditions pour que puissent être réali- publique relatives à la santé mentale : (4) Baillon G. Les urgences de la folie. L’ac-
sés des interventions de prévention, les actions sur les effets de la précarisa- cueil en santé mentale. Montréal : Gaëtan
aides et l’engagement de soins. tion économique et sociale ; sur le Morin éditeur, coll. Des pensées et des actes
contexte familial et social (et les res- en santé mentale, 1998 : 228 p.
L’intégration de la psychiatrie dans sources propres que ces modes d’in- (5) Joubert M., Louzoun C. (sous la dir.).
l’hôpital général (accueil dédié aux tervention contiennent) ; travail en Répondre à la souffrance sociale. La psy-
urgences psychiatriques au sein des réseau et politiques locales de santé chiatrie et l’action sociale en cause. Ramon-
urgences générales) ainsi que la (adolescents et protection de l’enfance, ville-Saint-Agne : Erès, 2005 : 190 p.
manière dont les professionnels du sec- RMI et insertion).

6 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


qualité de vie

Adolescents en grande difficulté :


deux réseaux innovants en Ile-de-France
Quelles modalités d’accueil et de prise en charge psychiatrique pour les adolescents
les plus en difficulté ? En région Ile-de-France (Aulnay-sous-Bois et Asnières-Genne-
villiers), deux réseaux de prévention et de suivi réunissant l’ensemble des profession-
nels et organismes impliqués ont été auscultés par la même équipe de recherche (1).
S’ils permettent une prise en charge véritablement partagée, leur existence reste fra-
gile et leur légitimité n’est pas encore installée.

Depuis 1990, la psychiatrie infanto- deux secteurs étudiés recouvrent cha- « passages à l’acte » : tentatives de sui-
juvénile publique a été l’objet d’orien- cun une zone géographique concen- cide, violences envers soi ou autrui,
tations politiques contribuant à redéfi- trant les mêmes profils de populations conduites à risques, troubles du com-
nir ses missions, son périmètre d’action (exposées à la précarité sociale et éco- portement... Le manque de réactivité et
et son champ de compétences. Alors nomique, et, pour une part importante, de mobilité des dispositifs sectorisés (6)
qu’elle tendait à se focaliser sur les seu- issues de l’immigration) et de difficultés est fortement dissuasif pour ces publics,
les maladies mentales, elle a été invi- (quartiers d’habitat social, fort taux de qui se caractérisent par une difficulté à
tée à porter son attention sur la « santé chômage des jeunes). Une partie des se projeter dans l’avenir et à se mobili-
mentale », soit un ensemble de diffi- adolescents pour lesquels ces secteurs ser pour un suivi régulier. Le face-à-face
cultés aux contours mal définis. De reçoivent des demandes de prise en de la consultation apparaît difficilement
plus, il lui a été demandé de s’adresser charge sont inscrits dans les filières de supportable pour une frange d’entre
d’une manière plus ciblée aux adoles- la protection de l’enfance et de la jeu- eux. La combinaison de ces obstacles
cents en développant des dispositifs nesse. Ces adolescents qualifiés de est susceptible de compromettre l’en-
d’intervention et des modalités d’action « bruyants » se caractérisent par des gagement de ces adolescents dans les
spécifiques – en réseau (2). vécus difficiles (maltraitances intra- soins.
familiales, carences affectives et édu-
Loin de faire l’unanimité, ces nou- catives) et des parcours de vie émaillés Pour ces adolescents, le recours à la
velles orientations suscitent au sein de de ruptures affectives, familiales, rela- psychiatrie infanto-juvénile s’effectue
la profession des dissensions et des tionnelles, scolaires ou dues à des pla- souvent sur le mode de l’urgence,
craintes (dilution de la psychiatrie dans cements. Les problèmes multiples aux- lorsque les acteurs de première ligne
la santé mentale, psychiatrisation du quels ils sont confrontés – dont les s’estiment dépassés, démunis et in-
social) touchant à l’intégrité de la disci- dimensions familiale, sociale, éducative compétents pour gérer la situation de
pline (3). Elles alimentent les tensions et et « psy », sont si intriqués qu’il appa- crise, et que leurs cadres d’action et
conflits entre acteurs du champ social et raît difficile de les démêler – mettent à d’expérience se trouvent mis en défaut.
spécialisé, révélateurs des manières dif- mal les cloisonnements institutionnels Face aux difficultés des secteurs à
férentes d’agir et de penser (4). Cepen- à l’origine d’une prise en charge centrée répondre à ces interpellations du fait de
dant, au-delà de ces antagonismes, se sur une seule dimension de l’individu. leur engorgement et des conditions
sont développés des dispositifs d’action d’accès aux soins, une partie de ces
innovants, associant des institutions et Ces populations aux frontières des situations se retrouve aux urgences des
des professionnels diversifiés. L’analyse institutions entrent difficilement dans hôpitaux généraux. L’hospitalisation
de l’expérience de deux secteurs de psy- les cadres d’action traditionnellement des adolescents à des fins d’évaluation
chiatrie infanto-juvénile permet de conçus par les secteurs de psychiatrie ou de contenance est alors souvent une
mieux comprendre les enjeux actuels infanto-juvénile (5) dans lesquels les requête formulée à la psychiatrie
du recours aux soins des adolescents seuils d’accès aux soins sont relative- infanto-juvénile par les acteurs du
confrontés à des difficultés1. ment élevés. Il arrive souvent que ces champ social, requête à laquelle il
populations n’aient pas de demande de apparaît parfois difficile de répondre
L’inadéquation des cadres soins, soient dans le déni de leurs dif- pour plusieurs raisons : non-pertinence
d’action existants ficultés ou réticentes lorsqu’on leur pro- de l’hospitalisation sur le plan clinique ;
Bien qu’implantés dans des dépar- pose de consulter un « psy » qu’elles absence ou saturation des lits ; inadé-
tements aux caractéristiques socio- associent à la folie dans leurs repré- quation de l’hospitalisation dans un ser-
économiques éloignées (très dégradées sentations. Leurs modalités d’expres- vice non conçu pour les adolescents ;
pour l’un, favorisées pour l’autre), les sion prennent souvent la forme des effets iatrogènes potentiels de l’hospi-

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 7


qualité de vie

talisation en psychiatrie ; craintes de salité interinstitutionnelle et une appro-


« délestage » des adolescents en psy- che plurielle des situations. 1. Il s'agit des intersecteurs de pédopsychiatrie d'Aul-
nay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, et Asnières-Gen-
chiatrie et de rupture de leur(s) inscrip- nevilliers, dans les Hauts-de-Seine.
tion(s) institutionnelle(s) ; difficulté à L’objectif de ces réseaux, dont la Pour Aulnay-sous-bois, les structures étudiées sont :
– la gestion des urgences psychiatriques (l'intersecteur
assurer la prise en charge posthospita- vocation est de modifier l’économie étant implanté au sein de l'hôpital général R. Ballan-
lière liée au déficit de structures relais, globale du système de prise en charge ger), qui associent les services d'urgence, de psychia-
à la pénurie de places et à l’abaissement des urgences, est double. Il s’agit de trie infanto-juvénile et de pédiatrie ;
– les Li'Ado (unité d'hospitalisation) à l'hôpital Bal-
des seuils de tolérance des structures transformer et de « dégonfler » les situa- langer ;
éducatives vis-à-vis de ces adolescents tions se posant dans l’urgence : – le lieu accueil jeunes, dans le même hôpital Ballan-
« bruyants ». • en amont des crises et des risques de ger ;
– le réseau interprofessionnel autour des adolescents,
désaffiliation, en favorisant l’émergence associant la pédopsychiatrie, la protection de l'enfance
C’est pour tenter de contourner ces de nouvelles modalités de prise en (ASE) et des mineurs ( Protection judiciaire de la jeu-
nesse, PJJ). Le réseau se réunit alternativement dans
difficultés que les secteurs ont cherché compte, tant au niveau des conditions différents lieux de l'ASE (Villepinte, Aulnay) ou de l'in-
à développer des modalités de réponse d’accueil (abaissement des seuils d’ac- tersecteur de psychiatrie infanto-juvénile (à l'hôpital
alternatives et de nouveaux cadres cès), des stratégies d’accroche et des Ballanger).
Pour Asnière-Gennevilliers , il s'agit de :
d’action. méthodes de travail (développement – l'unité d'Accueil Thérapeutique pour Adolescents à
d’activités de médiations culturelles, de Asnières (UATA) ;
La recomposition des cadres groupe, etc.), qu’au niveau du soutien – Soins et Culture à Gennevilliers ;
– le groupe de réflexion centré sur les adolescents,
d’action pour une meilleure (avis éclairé) et de l’étayage (renforce- regroupant des professionnels d'horizons divers :
adéquation aux profils des publics ment des compétences) à apporter aux pédopsychiatrie, ASE, PJJ, voire des conseillers fami-
liaux, etc. Le groupe se réunit le plus souvent à Asniè-
En l’absence de référent commun acteurs de première ligne afin de les res dans des locaux de l'intersecteur.
(7), la notion de santé mentale reste requalifier dans leur champ d’action ;
floue. Pour prendre en compte les nou- • et, en aval, en s’appuyant sur l’en-
◗ Références
velles formes d’expression relevant de semble des dispositifs ressources (lieux
la souffrance psychique (8) liée aux de vie, espace de socialisation, famille bibliographiques
transformations sociales (précarisation, d’accueil, unité de soins, etc.) des par- (1) Cet article fait suite à une recherche
désaffiliation) (9) et sociétales (autono- tenaires membres du réseau, afin de sociologique : Joubert M. (sous la dir.),
misation et responsabilisation de l’in- faire circuler et de renvoyer les adoles- Cocault G., Giraux P., Maillard I., Mougin C.
dividu érigées comme valeurs suprê- cents à d’autres points du système selon Urgences « psys ». Arcanes et supports de
mes) (10), les acteurs ont donc été une logique séquentielle, et de déve- l’accès aux aides et aux soins en santé men-
contraints d’inventer de nouvelles lopper ainsi autour d’eux un « maillage » tale. Cesames, MiRe-CNRS-Inserm-Drees,
manières de concevoir et d’engager les propre à assurer une fonction de 2005 : 270 p.
actions en santé mentale. Tout en cher- « contenance » dans un lieu ni « psychia- (2) Ehrenberg A., Lovell A. (sous la dir.). La
chant à les adapter aux besoins identi- trisant » ni « enfermant ». maladie mentale en mutation. Paris : Odile
fiés et aux objectifs visés, ces nouveaux Jacob, 2001 : 311 p.
dispositifs se sont attachés à pallier les Ce travail constitue pour les profes- (3) Michel J., Rhenter P. Culture et identité :
difficultés d’accès aux soins de ces sionnels un espace de réflexion, de la psychiatrie publique à l’épreuve. In : Jou-
publics et le déficit d’articulation entre concertation, d’accompagnement, de bert M., Louzoun C. (sous la dir.). Répondre
acteurs d’horizons divers. Les secteurs guidance et de soutien mutuel, offrant à la souffrance sociale. Ramonville Saint-
ont ainsi développé des modalités d’ac- la possibilité de prises en charge par- Agne : Erès, 2005 : 117-35.
tion relativement proches bien que dif- tagées. Il permet de rompre l’isolement, (4) Strauss A. (textes réunis et présentés par
férentes sur le plan de leur structuration de penser les situations et de prendre Baszanger I.). La trame de la négociation.
et de leur organisation. du recul avec l’agir adolescent, tout en Paris : L’Harmattan, 1992 : 319 p.
favorisant une meilleure connaissance (5) Goffman E. Les cadres de l’expérience.
Face aux adolescents inscrits dans des possibilités et des limites de chacun. Paris : Éd. de Minuit, 1991 (1974 : 1re éd.) :
les filières de la protection de l’enfance, 568 p.
les acteurs des différents champs Si ce mode d’action est un moyen de (6) Compte-rendu d’activité de la Mission
avaient tendance à se renvoyer mutuel- pallier partiellement les difficultés de nationale d’appui en santé mentale. Ministère
lement la situation au motif qu’elle ne prise en charge, il demeure fragile car des Solidarités, de la Santé et de la Famille,
serait pas de leur ressort et relèverait développé dans les marges du système, avril 2005 : 73 p.
plutôt des compétences du partenaire. et il s’expose à un déficit de légitimité (7) Lovell A. Santé mentale et société. Paris :
Chacun des secteurs a cherché à remé- et de reconnaissance, accentué dans le La Documentation française, Problèmes poli-
dier à ces renvois incessants. L’action cas où les institutions de rattachement tiques et sociaux n° 899, avril 2004 : 119 p.
qu’ils ont développée a pris forme au des acteurs ne sont pas parties prenan- (8) Ion J. (sous la dir). Travail social et souf-
travers de réseaux pouvant être quali- tes du projet. Il n’augure pas moins de france psychique. Paris : Dunod, 2005 :
fiés de « prévention et de gestion des cri- nouvelles formes de prise en compte 208 p.
ses et des ruptures » (sociales, familia- des problèmes de santé mentale des (9) Castel R. Les métamorphoses de la ques-
les, institutionnelles, etc.) chez les adolescents en grande difficulté. tion sociale. Paris : Fayard, 1998 : 813 p.
adolescents. Ces réseaux associent des (10) Ehrenberg A. L’individu incertain. Paris :
partenaires d’horizons divers (ASE, PJJ, Isabelle Maillard Calmann Lévy, 1995 : 351 p. ; La fatigue
psychiatrie infanto-juvénile, etc.) dans Doctorante en sociologie, d’être soi. Paris : Odile Jacob, 1998 : 318 p.
la perspective de favoriser la transver- Cesames (CNRS-Inserm-Paris-V).

8 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


qualité de vie

Aulnay-sous-Bois : un service spécialisé


pour les adolescents en danger
À Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), les professionnels de pédopsychiatrie se sont
dotés d’un protocole d’hospitalisation d’une durée d’une semaine en service de pédiatrie
pour prendre en charge les adolescents suicidants, et d’un service d’hospitalisation
spécialisé à taille humaine – six lits – pour accueillir les autres situations de crise plus
graves. Une structure qui permet entre autres de réduire les phénomènes de groupe et
la violence, sans recourir avec excès aux traitements médicamenteux. Mais surtout de
privilégier une approche individuelle avec chaque patient.

L’expérience acquise à l’hôpital


général Robert-Ballanger d’Aulnay-
sous-Bois montre que les tentatives de
suicide sont nombreuses et surtout de
plus en plus précoces, dès l’âge du col-
lège, vers 11 ans, et de moins en moins
spécifiques aux filles. Les adolescents
s’automutilent de plus en plus fré-
quemment les bras, le corps, le visage
même, symptôme en pleine expansion.
Et les adolescents expriment également
souvent leur souffrance par de l’agita-
tion. Nombre de ces adolescents sont
des migrants, primo-arrivants en France,
vivant dans la précarité, confrontés à des
difficultés pour prendre la parole et se
faire comprendre, y compris de la part
des soignants et des acteurs de la pré-
vention.
charge thérapeutique de la symptoma- Les états dits limites, avec des auto-
« Les Lits ados », la structure d’hospi- tologie dépressive. Les tentatives de sui- mutilations graves et des mises en dan-
talisation du secteur pédopsychiatrique cide moins sévères, c’est-à-dire surve- ger répétées, représentent environ 15 %
de l’hôpital général Robert-Ballanger, nant chez des adolescents ne souffrant des motifs d’hospitalisation. Dans cette
assure une prise en charge pour des ado- pas de gros troubles de la personnalité, pathologie, il paraît très important,
lescents de l’ensemble du département sont prises en charge en service d’une part, d’apporter une protection
de Seine-Saint-Denis. Sa capacité d’ac- d’hospitalisation de pédiatrie avec l’in- psychiatrique lors des crises, et, d’au-
cueil est de six lits. Elle accueille et traite tervention de pédopsychiatres et de soi- tre part, d’envisager un soin institution-
les adolescents en situation de crise, de gnants de pédopsychiatrie (infirmière, nel des troubles car les suivis ambula-
la crise d’adolescence majeure aux trou- éducatrices spécialisées, enseignante toires sont souvent chaotiques en début
bles psychiatriques graves et aigus. L’a- spécialisée, assistante sociale). de traitement.
dolescent est préalablement vu en
consultation hospitalière par un pédop- Le deuxième motif d’hospitalisation Les autres motifs d’hospitalisation
sychiatre, lequel évalue les symptômes (environ 20 %) est constitué par le sont représentés par la pathologie psy-
et la nécessité d’une hospitalisation. « trouble du comportement », en fait chiatrique classique de l’adolescent :
expression de malaises psychiques très bouffées délirantes aiguës, entrée dans
Apporter une protection divers sous-jacents. Nombre d’adoles- la schizophrénie, épisodes maniaques,
lors des crises cents vivant en Seine-Saint-Denis – l’un anorexies mentales et psychoses infan-
Le premier motif d’hospitalisation des départements les plus pauvres de tiles traversant des moments critiques
(plus d’un quart) est la dépression France – cumulent les facteurs de risque à l’adolescence.
sévère, associée à une tentative de sui- sociaux et économiques et sont fré-
cide grave. Outre la protection vitale, quemment en rupture scolaire, résultant Enfin, beaucoup de demandes d’hos-
l’hospitalisation permet la prise en de ces troubles du comportement. pitalisation émanent des services so-

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 9


qualité de vie

COMMUNIQUÉ
ciaux, pour des adolescents confiés à une hospitalisation qu’ils refuseraient si
l’Aide sociale à l’enfance (ASE), le pla- un cadre psychiatrique leur était imposé
cement seul ne répondant pas à leurs car ces adolescents ne présentent sou-
difficultés. Dans le contexte social qui vent pas de pathologie grave.
est le nôtre, il est intéressant d’accor-
der une attention particulière aux Cette modalité de prise en charge a nformation
Une lettre d’i
enfants placés très précocement à été à l’origine de la création d’un accueil our tout
l’ASE1. Dans cette population spéci- de jour (« l’accueil jeunes ») pour ado- mensuelle p
actualité
fique d’adolescents placés à l’ASE, les lescents suicidants hospitalisés mais savoir sur l’
tion
demandes d’hospitalisation pour trou- aussi pour tous les autres adolescents de la préven
bles du comportement sont importan- du bassin de vie, hospitalisés ou non, tion
tes, elles représentent à elles seules qui nécessitent un abord spécifique, et de l’éduca
50 % des motifs d’hospitalisation de ces autour d’activités en petit groupe ou pour la santé
adolescents. individuelles. Car, si l’adolescent a
besoin de soutien, on sait combien il
Une structure d’hospitalisation telle rechigne à le reconnaître, alors même
que celle décrite ici, et qui bien évi- que la coupure d’avec le monde des
demment a ses équivalents dans d’au- adultes peut lui être préjudiciable. La
tres régions, est un outil indispensable démarche de prévention prend égale-
au traitement des adolescents. De peti- ment en compte les différents lieux et
tes unités paraissent idéales pour un professionnels qui interviennent dans le
accueil et un traitement des adolescents champ de la protection de l’enfance, du
dans des conditions de rencontre soin et de l’éducation : elle a été à l’ori-
humaine et thérapeutique optimales. gine de la création d’un « groupe
Cela permet une approche individuelle réseau » qui tente d’articuler un travail
avec chacun des patients, sans phéno- de partenariat. Ce « groupe réseau »
mène de groupe trop important, et réunit différents professionnels de
donc une contenance sans trop de vio- l’ASE, de la Protection judiciaire de la
lence, en utilisant le minimum de trai- jeunesse (PJJ), des foyers de l’enfance,
tements médicamenteux. de la prévention spécialisée, des CIO,
de l’Éducation nationale (assistantes
Prévenir et prendre en charge sociales, infirmières, CPE, principaux,
La mission d’un service de psychia- enseignants, etc.) et de la pédopsy-
trie infanto-juvénile au sein d’un hôpi- chiatrie. Ce groupe tente de mettre en
tal général – cas de l’hôpital Ballanger – commun les compétences et les regards
ne se résume pas à l’hospitalisation spé- croisés sur les adolescents les plus pro-
cialisée des adolescents. Elle comprend blématiques afin de créer des prises en
un volet important de prévention. L’ins- charge répondant au mieux à leurs pro-
tauration d’un véritable travail d’arti- blématiques complexes et multiples
culation entre tous les partenaires de (sociale, scolaire, culturelle, psy-
la prise en charge de l’enfance et de chique).
l’adolescence est fondamental : l’im-
plantation de services de pédopsychia- Clémentine Rappaport
trie dans les hôpitaux généraux est en Praticien hospitalier, responsable de l’unité
cela précieuse, permettant des échanges d’hospitalisation pédopsychiatrique
approfondis au sein même de l’hôpital, « Les Lits ados », secteur de psychiatrie
un travail en commun avec les services infanto-juvénile du Dr Berdah,
de pédiatrie, de chirurgie infantile, de hôpital Robert-Ballanger, Aulnay-sous-Bois.
maternité et de néonatologie. Par exem- Abonnez-vous
ple, la prévention des récidives de la
tentative de suicide peut être effectuée gratuitement !
par ces partenaires : une hospitalisation
systématique d’une semaine en pédia- www.inpes.sante.fr
trie pour ne pas banaliser la gravité du
geste constitue une modalité très effi- 1. Des statistiques plus précises peuvent être trouvées
cace de cette prévention. Pendant cette dans l’article intitulé Services de pédopsychiatrie et
semaine d’hospitalisation, des entretiens services de protection de l’enfance : demandes croi-
sées à paraître dans Perspectives psychiatriques.
quotidiens avec le jeune mais aussi avec 2. Se référer à l’article Dreyfuss C., Legein C., Domi-
ses parents permettent de travailler la nique Morel D., Questiaux E., Scart G., Berdah S. Ado-
crise sous-jacente2. Le cadre d’un service lescents suicidants : une expérience de prise en charge
double. Psychiatrie française 2000 ; vol. XXXI, n° 1
de pédiatrie, connu par les adolescents (mars) : La formation du psychiatre. http://www.psy-
et leur famille, permet qu’ils acceptent chiatrie-francaise.com/ rubrique Psychiatrie française.

10 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


qualité de vie

Un partenariat pour désamorcer


l’echec chez les 10-18 ans
Dans le département des Hauts-de-Seine, cinq communes ont mis en place un accueil
des jeunes en très grande difficulté, géré en commun par les services de psychiatrie,
la Protection judiciaire de la jeunesse, l’Éducation nationale et l’Aide sociale à l’enfance.
Ces jeunes tentent de se redonner confiance, de se réarrimer à la société en partici-
pant à des ateliers artistiques, soutenus par des éducateurs et autres professionnels.
Gros plan sur une initiative ayant peu d’équivalent en France.

Comment travailler avec les jeunes portements violents (bien souvent, en quatre ans de fonctionnement) n’ont
de banlieues qui se trouvent en grande comme mode de prestance, voire pas donné suite à cette première ren-
difficulté ? Cette catégorie a, en effet, d’existence), à leur exclusion répétitive, contre. Elle permet une appréciation
une autre caractéristique commune : à leurs incompréhensions agressives, à réciproque. Les règles du jeu sont édic-
mettre à mal, voire mettre en échec, les leur fatalisme souffrant, à leurs failles tées très précisément. Le jeune (seul ou
dispositifs multiples faits pour les pro- dans l’intégration des règles du jeu accompagné d’emblée par ses parents ;
téger, les éduquer ou les soigner. social et de la loi, etc. ; qui, sinon, seront reçus avec lui et la
– et, pour la plupart, (re)trouver du personne accompagnante dans un troi-
D’une commune volonté de ne pas sens, sortir de la jouissance pour s’aven- sième temps) décline ce qu’il veut de sa
abandonner cette « population à risque » turer du côté d’un imaginaire autre, s’es- biographie, de sa situation ; nous réflé-
et d’une analyse des besoins, est né le sayer au plaisir (insupportable pour chissons ensemble au profil ou au per-
projet d’un partenariat d’action en com- beaucoup !) de la créativité partagée, de sonnage qu’il nous donne à voir. La
mun – dans les Hauts-de-Seine sur cinq la découverte de ressources en soi, règle de confidentialité (interne et
communes : Asnières, Clichy, Genne- (re)démarrer du côté du réel jusque-là externe pour Soin & Culture) que nous
villiers, Levallois et Villeneuve-la- barré ou impossible (réinsertion sco- nous imposons fait que les informations
Garenne – entre le service de psychia- laire, projet de formation, engagement et l’élaboration de ces rencontres pré-
trie infanto-juvénile1, la Protection dans des soins psychologiques, etc.). liminaires restent au niveau du seul
judiciaire de la jeunesse (PJJ), l’Éduca- conseil de coordination2. Ultérieure-
tion nationale et l’Aide sociale à l’en- Démarche et premier accueil ment, toute rencontre concernant le
fance (ASE). Pas une structure ou un Un professionnel (assistante sociale, jeune se fera en sa présence.
dispositif de plus : une action ! enseignant, éducateur, consultant en
psychiatrie) – alarmé par l’évolution Le jeune choisit ou se voit proposer
S’y retrouvent, dans un mode de d’un jeune, par son état et ses condui- deux ateliers à l’essai ; son choix ensuite
faire original, des assistants sociaux, des tes, par son parcours chaotique ou est respecté sauf avis contraire de l’ar-
éducateurs spécialisés, des enseignants, d’échecs, par sa situation familiale, sco- tiste responsable de l’atelier (ce qui ne
des infirmiers, des médecins scolaires, laire, judiciaire, mais aussi accroché par s’est encore jamais produit).
des psychiatres, des psychologues, des l’empathie qu’il suscite malgré tout –
psychomotriciens… et des artistes ! nous contacte et nous expose les moti- Les ateliers sont au nombre de six,
vations de sa demande et les premiè- à fréquence hebdomadaire, répartis
L’objectif général : res réactions du jeune à cette possibilité. sur deux demi-journées. Chaque ate-
– accueillir ceux dont personne ne veut Ce professionnel est désigné comme lier est dirigé par un artiste engagé sur
plus (nous disent certains jeunes) et qui « la personne accompagnante » du par- un projet de création, d’animation et
sont dans le refus et le rejet : adoles- cours du jeune dans Soin & Culture, son de pédagogie par le biais d’un média-
cents à la dérive, adolescents en rup- référent, notre contact entre le jeune et teur culturel – c’est-à-dire autant artiste
ture, adolescents de la « haine » ; son environnement habituel. qu’animateur – (arts plastiques, art
– insister autour du lien social, de l’in- clownesque, danse, écriture, musique,
terrelationnel, de l’investissement de soi Deuxième temps : la personne théâtre) au moyen de son art et de sa
et d’autrui par le biais d’une médiation accompagnante vient avec le jeune. personne (pas d’art-thérapie !). Il est
culturelle ; C’est LA rencontre. Elle est décisive soutenu par deux à quatre profession-
– assurer la confrontation et des répon- non pas en termes de sélection : nous nels (éducateur, enseignant, infirmier,
ses à leurs conduites antisociales, à n’avons à ce jour refusé aucun jeune qui assistante sociale, psychologue, psy-
leurs identités par défaut, à leurs com- s’est présenté ; fort peu (moins de cinq chomotricienne, orthophoniste, secré-

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 11


qualité de vie

taire) détachés de leur institution (et confiance en chacun, le soutien mutuel grant du symbolique et de l’autre, après
pour quelques-uns salariés par l’asso- et les relais, la confrontation respon- une traversée qui reconsidère (sans les
ciation La Licorne3), volontaires, sans sable avec les jeunes, l’exigence de régler) les présupposés d’instrumenta-
compétence particulière pour l’art respect de la dignité de chacun, adulte lisation, de manipulation, de fatalisme,
choisi, qui font l’atelier comme les jeu- ou jeune ! Il nous faut également des d’exclusion, de haine, d’absence d’ho-
nes. Ils sont là pour une expérience par- temps d’échanges, de discussion, d’éla- rizon… La plupart repartent avec un
tagée mais aussi dans un accompagne- boration : des rencontres informelles et projet de vie plus appréciable, avec
ment soigneux, dans une continuité courtes (mais riches et nécessaires) une inscription sociale assumée, avec
relationnelle et de projet, dans une ges- après les ateliers. Trois fois par an, nous une prise en compte de la nécessaire
tion psychodynamique, à la fois spon- invitons à un forum toutes les person- confrontation au réel, une manière
tanée et attentionnée, des émotions, nes accompagnantes, tous les profes- d’aborder autrement l’identitaire et la
des sentiments, des effets de groupe sionnels avec qui nous sommes en rela- singularité.
comme effets de chacun et sur chacun. tion ; nous maintenons ainsi une
Tous les artistes et co-animateurs des possibilité régulière ouverte et collective Un groupe relais pour
ateliers se retrouvent en supervision pour s’informer, questionner, débattre, le parachèvement des parcours
une fois par mois avec une psychana- critiquer. Certains signifient une fin de par-
lyste. cours et ne parviennent pas pour autant
à la séparation ; d’autres ont besoin
On prend soin des jeunes également d’être accompagnés vers un après. C’est
grâce à l’environnement d’accueil qui pour cette raison que nous avons cons-
organise l’espace Soin & Culture4 titué un « groupe relais » qui travaille
chaque matinée. Le groupe d’accueil de concrètement, avec le jeune et la per-
chaque demi-journée comprend trois sonne accompagnante, sur cet après et
ou quatre professionnels (auxquels cet ailleurs.
s’adjoint un stagiaire psychologue). Ils
accueillent tous les jeunes et person- Nous refusons pourtant d’enjoliver
nes accompagnantes ou familles une les effets et les résultats. Leur environ-
demi-heure avant et une demi-heure nement reste le même bien qu’ils cher-
après les temps d’ateliers sur un mode chent, avec plus ou moins de bonheur,
convivial. Ce temps d’accueil est essen- à s’y inscrire autrement. La société
tiel pour le déroulement des ateliers ce actuelle est organisée pour eux dans la
jour-là. Durant les séances d’atelier, le précarisation et la stigmatisation, ce qui
groupe d’accueil reçoit – pour un temps ne permet pas d’imaginer qu’ils sont
variable – tout jeune qui ne va pas ce sortis d’affaire, encore moins pour tou-
jour-là ou qui a un comportement trop jours. Il n’en demeure pas moins qu’il
agressif, insupportable ou destructeur. faut faire preuve de créativité sociale,
Ce moment passé à l’accueil est souvent accepter de travailler le collectif pour
l’occasion de paroles fort signifiantes, Un parcours sur trois ans aider le jeune en tant qu’individu, per-
d’expression de souffrance explosive, Au total, cinquante à soixante jeunes sonne et sujet.
de chaos de la pensée et des condui- de 10 à 17 ans passent chaque année
tes, d’effets de transfert aussi … Là par Soin & Culture. Leur parcours dure Claude Louzoun
encore sécurité par la capacité d’accueil deux ou trois ans. Quelques-uns s’ar- Psychiatre, praticien hospitalier,
et d’écoute des professionnels présents rêtent bien avant, trop engagés déjà Responsable de Soin & Culture, 1er secteur
mais encore par la confidentialité de ce dans leur devenir social de délinquance de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent
qui s’y dit et de ce qui s’y joue ! Il faut ou d’exclusion sociale, ou encore dans des Hauts-de-Seine, Gennevilliers.
parfois rappeler la loi et faire valoir l’au- des pathologies familiales et person-
torité en faisant intervenir le conseil de nelles qui n’ont pu être articulées avec
coordination, en particulier le respon- un soin médico-psychologique habi- 1. Il s’agit du dispositif de psychiatrie publique, pour
sable de l’action, en situation sur l’ins- tuel. un secteur de 100 000 à 200 000 habitants et concer-
nant la population âgée de 0 à 18 ans. Les structures
tant dans le groupe d’accueil, dans une d’accueil et de soins comprennent : des centres
reprise individualisée ensuite (entretien, L’immense majorité est d’une assi- médico-psychologiques ; un hôpital de jour (enfants
réunion avec la personne accompa- duité étonnante, et y trouve un cadre et/ou adolescents) ; des structures spécifiques : unité
petite enfance, centre d’accueil à temps partiel pour
gnante, etc.) ; et certaines fois (rares) sécurisant et rigoureux pour s’exprimer, adolescents, groupes d’accueil thérapeutique parents-
dans une mise au point collective et pour « s’éclater », une chance pour enfants, ateliers, etc.
2. Le conseil de coordination est composé d’un psy-
générale avec tous les jeunes présents la (re)démarrer dans la vie. La grande chiatre, responsable de l’action, d’un médecin sco-
même demi-journée (en cas de vanda- majorité en repart (cahin-caha pour les laire, d’un enseignant, d’un représentant de la PJJ.
lisme, de vol, de chaos organisé, etc.). plus difficiles) assurée de son humanité 3. La Licorne est une association loi 1901 dont l’ac-
tion est la promotion de la santé mentale sur les cinq
et d’avoir une place dans la société communes territoires de Soin & Culture. La Licorne
Au chaos, à la destructivité, à la (pour tous, certes, mais en particulier assure l’hébergement militant et la gestion financière
jouissance, nous opposons la force pour les quelques jeunes qui viennent de l’action.
4. Soin & Culture utilise des locaux du service de psy-
d’un collectif, la qualité relationnelle d’institutions médico-sociales), avec chiatrie infanto-juvénile, à Gennevilliers… dans
entre tous les membres de l’équipe, la une perception nouvelle de soi inté- l’attente de locaux autonomes et plus adaptés.

12 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


388
numéro

Mars-Avril 2007

Éduquer au sommeil
Comment dorment les Français selon les catégories d’âges ? Comment
promouvoir le sommeil comme composante essentielle de la santé ? Près
d’un Français sur deux estime manquer de sommeil, un sur trois déclare
souffrir d’un trouble du sommeil. Pour traiter ce sujet, nous avons fait
appel à une trentaine d’experts, médecins somnologues, psychologues,
éducateurs pour la santé. Dans une première partie, ils dressent un état
des lieux du sommeil, de ses rites en France et ailleurs (en particulier au
Japon). Le médecin somnologue, Éric Mullens explique comment le corps
récupère pendant le sommeil et souligne qu’une bonne hygiène en ce
domaine serait un facteur capital de prévention des maladies. Nous vous
présentons un résumé du rapport du groupe d’experts Giordanella dont
l’essentiel des propositions a été repris dans le plan sommeil adopté
par les Pouvoirs publics en janvier 2007. Deux chercheurs mettent en évi-
dence le lien entre travail posté – et déficit ou perturbation de sommeil
– et accidents du travail. Le Dr Françoise Delormas, directrice de l’asso-
ciation Prosom, explique comment éduquer au sommeil tant les enfants
que les adultes. Un responsable de foyer d’accueil Emmaüs, à Paris,
témoigne des conditions très difficiles dont souffrent les sans-domicile
fixe pour trouver le sommeil, y compris dans une structure d’héberge-
ment, du fait de la promiscuité des conditions d’accueil.

Dans une seconde partie, nous vous présentons une série d’actions mises
en œuvre sur le territoire français, tel ce programme pour les plus de
60 ans proposé par le centre de sommeil de l’Hôtel-Dieu à Paris. Un psycho-
logue-clinicien décrypte ensuite une expérience d’ateliers du sommeil dans
le département de l’Ain, ou comment, par des groupes de paroles et de
la relaxation, on peut améliorer les conditions de sommeil sans recourir
systématiquement aux médicaments. Pour réduire la consommation de
psychotropes justement, l’Urcam de la région Franche-Comté sensibilise
tant les médecins que leurs patients. Une pédiatre rappelle que la mère a
un rôle prépondérant dans l’acquisition du sommeil par le tout-petit, et sou-
ligne un phénomène peu connu : les adolescents ont besoin de davan-
tage de sommeil que les préados. Dans une séquence consacrée aux
enfants et aux adolescents, plusieurs témoignages de puéricultrices et
responsables d’associations montrent comment on peut améliorer la prise
en compte du sommeil à l’école et dans les crèches, en installant, par
exemple, une véritable sieste de début d’après-midi pour les plus jeunes.
Parmi les autres initiatives présentées, soulignons la crèche Mirabilis, à
Lyon, qui accueille des enfants la nuit pour permettre aux parents travaillant
en horaires décalés de bénéficier de ce type de structure collective. Enfin,
la rubrique « Pour en savoir plus », rédigée par les documentalistes de
l’INPES, vous permettra d’accéder aux principales ressources documen-
Dossier coordonné par le Dr Françoise Delormas, directrice de Pro- taires sur ce thème ; à souligner que cette rubrique est intégralement
som, Lyon, Michel Dépinoy, médecin de santé publique, INPES, et accessible en ligne sur le site Internet de l’Institut avec l’ensemble des liens
Sandrine Broussouloux, chargée de mission, direction du Déve- vers les références que nous préconisons. Au total, un dossier extrême-
loppement de l’éducation pour la santé et de l’éducation thérapeutique, ment fourni… qui ressemble fort à un numéro spécial !
INPES.
Yves Géry

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 13


édito

Le sommeil : une nouvelle


priorité de santé publique ?
Pour un grand nombre de personnes, le som- La mythologie grecque vénérait le sommeil,
meil apparaît comme un moment de vie, rele- en lui attribuant une importance majeure : Hyp-
vant de choix personnels et privés, tels que ceux nos, le Dieu du sommeil, et Thanatos, la per-
qui participent à l’intimité de la chambre à cou- sonnalisation de la mort, étaient frères jumeaux,
cher. Et certains pourraient penser que cette pré- fils de Morphée, divinité des rêves prophétiques,
occupation ne relève pas d’une réelle priorité de et de Nys, Dieu de la nuit... Si ces références
santé publique mais plutôt d’une simple com- mythologiques ne sont plus guère utilisées de
posante de la qualité de vie. nos jours, les connaissances scientifiques les
D’ailleurs la loi du 9 août 2004 plus récentes n’ont pas encore permis d’élucider
relative à la politique de santé tous les mécanismes intimes de cette « boîte
« Nous aurions perdu, publique n’en fait pas mention, noire ». Même les rêves dont nous nous souve-
en un siècle, deux heures probablement parce qu’il est dif- nons restent souvent une énigme. Leur irruption,
ficile de montrer son impact sur sous la forme d’images étranges, irrationnelles
de sommeil, mais nous ne les indicateurs globaux de santé et fantasmatiques, ne manque pas de semer le
savons pas, en définitive, tels que les taux de mortalité désordre dans l’organisation de notre pensée. Ils
quelles sont précisément prématurée ou les prévalences nous renvoient aux multiples expressions de
de morbidité, en raison de nom- notre imaginaire, dont la signification nous
les conséquences breux facteurs intriqués. échappe souvent.
de cette réduction
sur notre physiologie Et pourtant chacun se sent Nous savons que le sommeil n’est pas un sim-
concerné par ce sujet, puisque ple temps de repos, mais qu’il correspond à une
et sur notre santé. » 45 % des Français estiment man- activité physiologique vitale, dont de nombreu-
quer de sommeil et qu’un Fran- ses recherches restent encore à conduire. Nous
çais sur trois déclare souffrir d’un aurions perdu, en un siècle, deux heures de
trouble du sommeil. Le déficit et les troubles du sommeil, mais nous ne savons pas, en définitive,
sommeil ont des conséquences multiples, au- quelles sont précisément les conséquences de
delà de l’atteinte à la qualité de vie et ceci dans cette réduction sur notre physiologie et sur notre
des proportions variables selon les âges, les santé. Des recherches épidémiologiques ont
situations sociales, les lieux de résidence. mesuré les retentissements délétères des trou-
bles du sommeil sur la cognition et la vigilance,
Le sommeil serait-il un sujet oublié ? Ce qui mais aussi sur le système cardio-vasculaire et sur
est certain, c’est que cette préoccupation exis- certains métabolismes et systèmes hormonaux,
tait dans les temps anciens. Il y a plus de deux avec un risque accru d’obésité par exemple.
mille ans, Hippocrate décrivait déjà les effets Mais l’impact réel de ces conséquences en popu-
du sommeil et des veilles sur la santé et en fai- lation générale n’est pas encore suffisamment
sait état dans ses préceptes de médecine pré- évalué à ce jour.
ventive. Il évoquait le sommeil comme com-
posante déterminante de la santé au même titre Ce qui est le plus souvent admis est qu’un
que l’inaction et le travail, les exercices phy- temps de sommeil, variable selon les individus,
siques et la marche à pied, la consommation s’impose à chacun de nous et qu’il est préjudi-
d’aliments et les nourritures échauffantes, l’ex- ciable d’en réduire la durée. Chacun a d’ailleurs
cès du froid ou du chaud, les relations sexuel- pu faire l’expérience d’une restriction occasion-
les et les bains, etc. nelle de sommeil avec le sentiment pénible de

14 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


pour répondre à d’autres sollicitations ? S’agit-il
au contraire d’un moment protégé, avec l’ap-
préhension de ne pas « trouver » le sommeil, ou
de ne pas se réveiller à l’heure ?… Chacun a sa
représentation du sommeil et lui attribue des
fonctionnalités, des qualités et des vertus ; elles
renvoient à la connaissance de soi-même, en
fonction de son environnement et de ses condi-
tions de vie ; elles interrogent notre capacité à
connaître et à apprivoiser cette fonction vitale
qui participe à notre équilibre de vie.

Ce dossier a été conçu pour permettre au lec-


teur d’explorer les nombreuses problématiques
que pose le sommeil. Une pre-
mière partie du dossier aborde
le sommeil à travers les âges et « Chacun a sa représentation
les civilisations : différents âges du sommeil et lui attribue
de la vie, du sommeil de l’enfant
fatigue au réveil, une irritabilité, des oublis et à celui de l’adulte ou de la per- des fonctionnalités,
un défaut d’attention, voire une somnolence, sonne âgée ; différentes civilisa- des qualités et des vertus ;
induisant des risques d’accidents. Chacun a pu tions grâce à un article trans-
découvrir comment la qualité de son sommeil culturel qui jette un regard croisé
elles renvoient
dépend de nombreux facteurs, liés à son envi- sur les représentations sociales à la connaissance
ronnement et à ses modes de vie, mais aussi de du sommeil en France et au de soi-même, en fonction
son état émotionnel et psychologique. Japon. Dans une seconde partie,
les auteurs que nous avons sol-
de son environnement
Durant les premières semaines de vie de leur licités explorent les différentes et de ses conditions de vie. »
nouveau-né, les jeunes parents participent à l’ac- possibilités de mener une action
quisition précoce des rythmes biologiques som- d’éducation pour la santé à par-
meil/éveil et nuit/jour de leur bébé. Ils en subis- tir de cette problématique.
sent même les conséquences, en ayant
eux-mêmes des épisodes de veille la nuit… qui L’annonce faite, le 29 janvier 2007, par le
peuvent laisser parfois des séquelles durables. ministre de la Santé, Xavier Bertrand, de mettre
Cette éducation précoce des rythmes biolo- en place un programme d’actions sur le sommeil
giques de l’enfant est pour les jeunes parents témoigne de la prise de conscience des enjeux
une première expérience qui relève souvent et des répercussions collectives de ce sujet. Elle
d’une approche autodidacte avec ses réussites nous incite à en parler sans tabous, pas seule-
et ses échecs, alors qu’elle pourrait bénéficier de ment sous l’angle médical mais en envisageant
quelques conseils adaptés, fondant ainsi la qua- tous les aspects de notre organisation sociale.
lité des bonnes relations intrafamiliales.
Nous vous souhaitons donc bonne lecture !
Ce dossier de La Santé de l’homme présente
l’état des connaissances sur le sommeil, sous Michel Dépinoy
l’angle biologique mais aussi psychologique et Médecin de santé publique, INPES.
sociétal : quelle représentation sociale avons- Dr Françoise Delormas
nous du sommeil ? S’agit-il d’un moment perdu Directrice de Prosom, Lyon.
de notre temps si précieux, d’un moment de Sandrine Broussouloux
repos que nous pratiquons par habitude, d’une Chargée de mission,
activité que nous percevons comme nécessaire direction du développement de l’éducation pour
mais que nous tentons cependant de réduire la santé et de l’éducation thérapeutique, INPES.

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 15


À chaque culture son sommeil !
Au Japon, les siestes sont bien considérées, elles témoignent de l’ardeur que le citoyen
consacre au travail et à la vie sociale. En France, la sieste demeure taboue et peu
acceptée socialement. Chaque culture a ses représentations du sommeil. Mais ces cul-
tures sont menacées par la montée en puissance du « sommeil performant », agencé
de façon à être le plus court possible. Approche ethnologique du rapport que les socié-
tés entretiennent avec le sommeil.

Le fait de dormir répond à un besoin microsiestes et du sommeil diurne schéma où le sens communautaire est
biologique, partagé par l’homme et les (notons que les Japonais dorment en valorisé et où le temps consacré au
animaux. Pour autant, la satisfaction de moyenne une heure de moins par nuit groupe est vu comme une garantie
ce besoin – qu’on qualifiera aisément que les Français…) (1, 2). Ces assou- d’efficacité. L’individu doit garder le
de naturel – n’échappe pas chez pissements sont sujets de surprise et de contrôle sur ses besoins physiques, tel
l’homme à une élaboration sociocultu- plaisanterie pour les Français : en que le sommeil, pour assurer un temps
relle. Les manières de satisfaire ce atteste la vogue des photos de « sies- de participation au groupe suffisant, et
besoin, la place qui lui est accordée teurs » nippons sur Internet. Le choc le système d’étude l’y entraîne depuis
dans l’existence quotidienne, varient culturel des Français devant cette pra- l’enfance ou l’adolescence. » (3). Il sem-
d’une culture à l’autre. Dormira-t-on tique tient moins au fait de faire la sieste blerait donc que, pour les Japonais, être
dans un hamac, un lit, sur le sol ? Assis, qu’aux conditions de cette sieste, à la fatigué, et céder à cette fatigue le temps
couché, debout ? Avec un vêtement, position des dormeurs, aux lieux et d’un bref endormissement, est le signe
nu ? La nuit, le jour ? Seul, en couple, en temps où ces siestes se pratiquent, à la en quelque sorte qu’on ne s’est pas
famille ? Pendant combien de temps ? généralisation de ce comportement, etc. « économisé », qu’on s’est donné entiè-
Selon quels rythmes ? Dans quels lieux ? Être capable de s’endormir assis dans rement, qu’on fait l’effort d’être présent
Dans quelles circonstances ? Ces varia- une position proche de celle d’une per- avec les autres malgré cette fatigue
tions dans des habitudes qui semblent sonne éveillée, s’endormir sur l’épaule (qu’il s’agisse du travail, d’une sortie au
si « naturelles » surprennent immanqua- de son voisin dans les transports en restaurant, d’une soirée chez des amis),
blement les candidats au voyage, aux commun, s’endormir au milieu d’une ce qui est valorisé socialement. Selon
échanges interculturels ou à l’expatria- réunion de travail ou d’un cours, s’en- Brigitte Steger (4), cette attitude est une
tion. Ce qui est considéré comme nor- dormir dans un lieu public, lors d’une des composantes des habitudes japo-
mal dans certains groupes ou peuples soirée, ou plusieurs fois durant la jour- naises ; l’expression « inemuri » lui cor-
peut se révéler surprenant, incompré- née, pour un court moment (3), cho- respond, elle désigne un « assoupisse-
hensible, voire incohérent aux yeux des ses courantes et tolérées au Japon, ment » ou le fait d’« être présent et
membres d’un autre groupe. répondent peu à ce qui serait considéré, endormi ».
en France, comme un comportement
Parce qu’il est parfois plus facile de « normal ». Ces microsiestes répétées, D’autres habitudes de sommeil des
prendre conscience de nos propres qui peuvent donner lieu à des scènes Japonais peuvent différer des nôtres.
pratiques culturelles, des valeurs et re- très surprenantes pour un observateur Ainsi, si, en France, l’on habitue très tôt
présentations qui les sous-tendent en français (s’apercevoir, par exemple, les enfants à dormir seuls, dans un lit
examinant d’autres types de comporte- qu’un quart des personnes présentes à et/ou une chambre séparée, cette sépa-
ments, provenant d’autres cultures, une réunion de travail dort), ne cor- ration, jugée dans les deux pays utile
éloignées de nos habitudes, on tentera respondent pas à la sieste telle que nous pour développer l’autonomie de l’en-
de construire un tableau du sommeil, la connaissons en France (déjà assez fant, intervient beaucoup plus tard au
en France, à partir d’une comparaison peu pratiquée par la population active Japon (en moyenne après 3 ans et sou-
avec les pratiques et représentations et souvent socialement « stigmatisée » vent plus tard). Selon l’étude pilote
d’une autre culture, celle du Japon. chez les actifs), à savoir vingt minutes menée par Jean-Luc Azra et Bruno Van-
à une heure de sommeil environ, en nieuwenhuyse auprès de groupes d’é-
Le sommeil, pratiques tout début d’après-midi et en privé. tudiants français et japonais (1), il n’est
et représentations : pas rare au Japon que les enfants par-
comparaison France-Japon Comment comprendre tagent le lit1 de leurs parents (ou d’un
En quoi les pratiques de sommeil ces habitudes de sommeil de leurs parents) à 3 ans. Le bon âge
des Japonais diffèrent-elles générale- japonaises ? pour qu’un enfant dorme dans une
ment des nôtres ? La première diffé- Selon Jean-Luc Azra et Bruno Van- chambre séparée serait en moyenne
rence qui marque les Français décou- nieuwenhuyse, « les habitudes de som- 7 ans et demi, selon de jeunes étudiants
vrant le Japon est la pratique de meil des Japonais s’inscrivent dans un japonais, alors que les étudiants français

16 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


proposent plutôt cette séparation vers
2 ans et demi en moyenne. Quant à
l’habitude pour un couple de dormir
ensemble, elle semble moins absolue
pour les Japonais. À l’inverse, pour de
jeunes étudiants français, dormir
ensemble au sein du couple, même
après vingt ans de vie commune, reste
un incontournable. Les lits séparés ou
l’idée de faire chambre à part sont asso-
ciés, en France, à l’idée d’un problème
au sein du couple, le lit étant le lieu de
l’intimité partagée et de la sexualité. Les
réponses des jeunes Japonais propo-
sent une autre représentation du dormir
ensemble : il est important de dormir
avec les enfants en bas âge car ceux-ci
sont fragiles et ont besoin d’un envi-
ronnement chaleureux et rassurant.
Pour les Français interrogés, l’intimité
du couple doit être préservée.

Ces différentes habitudes de sommeil


chez l’enfant entraîneraient, selon une
étude comparative France-Chine menée
par Hsing Pan Dong au sujet des pra-
tiques du coucher du jeune enfant (5),
deux formes de constructions psy-
chiques ; la séparation enfant/parents,
ou séparation d’avec l’autre, renforcerait,
en France, la construction d’un « moi
authentique (…) qui s’attache à soi » ; la
proximité enfant/parents, ou séparation
d’avec soi, renforcerait en Chine la cons-
truction d’un « moi relationnel ». L’hy-
pothèse se pose alors d’une transposi-
tion de ces conclusions aux pratiques
japonaises, qui s’apparentent aux pra-
tiques chinoises sur ce point.

L’idéal français en matière


de sommeil En quoi ces représentations peuvent- sonnes d’un certain âge, on analysera
Si l’on compare maintenant les pra- elles être considérées comme sociale- un petit somme comme le signe d’un
tiques françaises à cette brève esquisse ment normatives, quoique évidemment déclin. Pour un adulte, le sommeil
des pratiques japonaises, on perçoit sujettes à des variations individuelles ? diurne est interprété souvent comme
une tout autre conception sociocultu- C’est en analysant nos réactions devant signalant une mauvaise gestion du som-
relle du sommeil. En France, le sommeil des exceptions à ces « règles implicites » meil nocturne : soit la personne se
est avant tout, et « normalement », noc- que l’on peut mesurer l’ancrage de cette donne une mauvaise hygiène de vie
turne et monophasique (pris en un seul représentation du « bien dormir » en (sorties nocturnes, etc.), soit elle est
bloc). L’on dort seul ou en couple, en France, ainsi que les valeurs sociales qui incapable de « gérer son sommeil », ce
privé. Une pièce est généralement orientent notre perception du monde et qui fait naître des soupçons sur sa capa-
dévolue à cette fonction : la chambre à de nous-mêmes (voir encadré). cité à gérer d’autres sphères de son exis-
coucher. Le sommeil est représenté tence personnelle ou professionnelle.
comme devant permettre à l’individu de Sommeil diurne/sommeil nocturne, Le sommeil diurne est assez vite inter-
« recharger ses batteries » pour être effi- vie publique/vie privée : tolérance prété comme un signe de paresse, de
cace dans la journée. C’est aussi un élé- sociale au sommeil laisser-aller, d’absence de contrôle.
ment jugé essentiel pour l’équilibre de Si l’on reconnaît de plein droit le
l’individu, le sommeil influant sur la sommeil diurne aux nourrissons et jeu- Si les médecins et spécialistes du som-
qualité de vie. Chacun a alors une nes enfants, le sommeil des personnes meil ont indiqué l’importance du respect
responsabilité personnelle quant à cette âgées est toléré, quoique traité avec du sommeil nocturne et la portée béné-
efficacité et cette qualité de vie, par le condescendance, et celui des adultes fique d’une sieste en début d’après-midi,
biais du contrôle de son hygiène de vie. est jugé problématique. Pour les per- celle-ci correspondant à un moment de

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 17


moindre vigilance lié au fonctionnement la salle s’esclaffe. On trouve ça comique, garant du bon fonctionnement de l’in-
de notre horloge biologique, d’autres limite obscène, de dormir au travail. dividu), indissociable de son pendant,
acteurs sociaux n’hésitent pas à condam- Alors que c’est parfois une question de qui est l’activité. Le sommeil nocturne
ner ou à défendre la sieste en se fon- vie ou de mort. » (7) Dans le milieu de se doit de nous rendre efficaces, « bien
dant non sur des données scientifiques l’entreprise, lorsque la sieste est adop- réveillés » pour la journée. Le sommeil
mais sur un imaginaire qu’il peut être tée, elle l’est souvent non en raison de diurne (sieste) est justifié éventuelle-
intéressant de questionner. sa pertinence sur le plan biologique ment par un gain de productivité dans
mais en vertu de sa capacité supposée nos activités mais il est stigmatisé socia-
La sieste est en effet condamnée à accroître la productivité sur le plan lement lorsqu’il intervient en public, au
par beaucoup comme une « perte de professionnel et social : faire idéale- cours d’une période dédiée à l’activité.
temps », et, de ce fait, elle est mal accep- ment deux journées en une… En France, expressions, remarques ou
tée et raillée dans le monde du travail et proverbes (8) nous rappellent dès l’en-
de l’entreprise, ce que rappelle Philippe Notre perception sociale du sommeil fance les normes de notre société : « Si
Cabon (6). Celui-ci ayant travaillé sur semble ainsi reposer sur une double c’est pour dormir, autant rester chez
l’impact de la sieste chez les pilotes de représentation : le sommeil est à la fois vous ! », « Le monde appartient à ceux
ligne explique en effet : « Au moment objet de considération d’un point de qui se lèvent tôt », « Ça ne sert à rien de
où s’affiche la photo du pilote qui dort, vue hygiéniste (sommeil récupérateur, continuer, tu dors debout ! »

Voyage dans les rituels du sommeil


Nos habitudes lorsque nous nous mettons au poraire d’avec les êtres chers et de relative particulier des personnes migrantes, sur des
lit peuvent varier en fonction de nombreuses solitude pour l’enfant, par une transition douce points de puériculture et de « maternage »
composantes, individuelles et collectives. Sur entre état de veille et sommeil. « Ce sont les (ensemble des gestes et soins par lesquels
le plan médical, S. H. Onen a proposé de défi- rituels de réassurance du petit enfant : pren- une mère s’occupe de son enfant), il doit s’ef-
nir les rituels de sommeil comme un « ensem- dre l’ours en peluche dans son lit, sucer son forcer de distinguer nécessité médicale et
ble de comportements répétitifs observés sys- pouce, se faire raconter des histoires, etc. Ces choix socioculturel 4. « Pour les professionnels
tématiquement le soir au moment du manifestations obsessionnelles discrètes tra- de l’enfance qui ont affaire à des familles
coucher ».1 Lorsque l’on évoque le rituel du duisent la tentative de maîtrise de l’angoisse migrantes, de bonnes connaissances de base
coucher, il s’agirait de prendre en considéra- suscitée par la rupture de la relation avec l’ex- sur le milieu d’origine sont indispensables pour
tion une ritualisation individuelle visant soit à térieur » 2. éviter d’imposer à ces familles des modes de
« signifier à notre organisme qu’on va aller se maternage qui sont parfois radicalement oppo-
coucher » chez l’adulte2, soit à sécuriser l’en- Si l’importance de ces rituels chez l’enfant ne sés à leur propre savoir-faire. Une telle surim-
fant afin de lui permettre d’interrompre sans fait pas l’objet de remises en question, la teneur position contribue à la perte des repères cultu-
angoisse sa relation avec l’extérieur et de se de ces rituels peut à l’inverse susciter des inter- rels, déjà engagée par la migration, et
laisser aller au sommeil. rogations puisqu’elle varie en fonction des matri- déstabilise les mères, qui se trouvent alors pri-
Françoise Royant-Parola évoque ainsi les ces culturelles. Dans Les rituels du coucher ses dans un “conflit de maternage” ? » (3). L’un
rituels du coucher chez l’adulte et leurs fonc- chez l’enfant 3, ouvrage collectif qui évoque les des effets les plus négatifs que peut entraî-
tions : ils sont le plus souvent (exception faite pratiques relatives à l’allaitement, à l’apaisement ner ce conflit de maternage est parfois le dés-
des personnes présentant des troubles et à l’endormissement de l’enfant dans diffé- investissement de la mère qui n’ose plus s’oc-
psychotiques ou obsessionnels) des gestes rents contextes culturels (Sénégal, Algérie, cuper de son enfant.
utilitaires qui marquent un moment de passage Japon, Brésil, France, Italie, Portugal, etc.), Laura Chapuis
entre l’activité de la journée et la préparation Hélène Stork rappelle la nécessité d’une prise
au repos, comme « se laver les dents, se met- en considération et d’une observation fine des
tre en pyjama, fermer les volets et… se met- relations mère-enfant dans différentes cultures
tre au lit. Cette succession de petits événe- avant d’avancer des conclusions « universali-
ments est équivalente à un code qui sables » sur la psychologie des jeunes enfants
1. Onen S.H., Onen F. Dictionnaire de médecine du
sous-entend qu’il est temps de dormir. » Ces et de préconiser ou de déconseiller certaines sommeil. Paris : Ellipses, hors collection, 1998 :
actions simples, répétées, agissant comme pratiques. Si le cadre de référence occidental 244 p.
une forme de conditionnement positif au som- favorise l’idée d’une relation distale mère-enfant, 2. Royant-Parola S. Comment retrouver le sommeil
par soi-même. Paris : Odile Jacob, 2002 : 192 p.
meil, permettraient à l’individu de respecter de nombreux autres pays (Brésil, Sénégal, 3. Stork H.E. (sous la dir. de). Les rituels du coucher
et de renforcer la rythmicité naturelle du cycle Japon, etc.) ont une vision du modèle maternel de l’enfant, variations culturelles. Paris : ESF, 1993 :
302 p.
veille-sommeil. qui valorise la proximité fusionnelle mère-enfant
4. Voir également « Dormir… mille et une manières »,
(relation proximale). communication de Marie-Rose Moro, ethnopsychia-
Chez les enfants, les rituels du coucher rem- tre, service de psychopathologie de l’enfant et de l’a-
dolescent, psychiatrie transculturelle, hôpital Avi-
plissent un rôle différent ; ils visent à faciliter Lorsqu’un professionnel de santé est amené à cenne, université Paris-XIII, durant la journée
l’endormissement, moment de séparation tem- conseiller des personnes d’autres cultures, en d’étude « L’enfant et son sommeil ».

18 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


Étant nocturne, le sommeil fait, en autre forme d’activité. Les découvertes fractionnant. Elles s’appuient sur le fait
France, partie de la sphère privée. Son scientifiques de la seconde moitié du même que tous les individus n’ont pas
intrusion dans la sphère publique, et en XXe siècle, en renouvelant les modèles spontanément le même rythme de som-
particulier dans le monde du travail, est de compréhension du sommeil, sem- meil et évoquent alors une maîtrise du
déplacée, incongrue, sujette à moquerie. blent avoir été enregistrées par les repré- sommeil : puisque quelques-uns sont
La population française présente cepen- sentations collectives. On admet donc frais et dispos avec cinq heures de som-
dant un taux de somnolence diurne qui qu’il se passe beaucoup de choses dans meil, ce serait possible. Il s’agit alors de
inciterait à briser ce tabou afin de limi- notre corps et dans notre cerveau comprendre comment, pour tenter de
ter les risques liés à un assoupissement lorsque nous dormons. Le sommeil, faire de même, toujours dans cette
ou à une baisse de vigilance durant le devenu actif (récupérateur), entre dès recherche effrénée de gain de temps.
travail ou au volant (9). lors en concurrence avec d’autres acti- Un certain nombre de personnes n’hé-
vités. Il peut être représenté comme sitent pas à tester sur elles-mêmes ces
Sommeil et activité : potentiellement maîtrisable et gérable. nouvelles techniques (réduction globale
quelles représentations ? La vision du sommeil « perte de temps », du temps de sommeil via un sommeil
Si, dans notre culture, le sommeil a partagée par un certain nombre, fragmenté), comme on s’en aperçoit
été lié historiquement à une forme de quoique infondée scientifiquement, dans des discussions sur des forums
passivité et à l’image de la mort, comme semble alors entraîner certains à imagi- Internet : réduire son temps de sommeil
l’illustre la parenté entre les dieux grecs ner qu’ils pourront optimiser le fonc- est présenté comme un défi révélant un
Hypnos et Thanatos, les frères jumeaux, tionnement du sommeil, en réduire la idéal : agir plus, plus longtemps. Plu-
ou la métaphore du « dernier sommeil », quantité par un éventuel progrès de la sieurs témoins signalent que leurs expé-
cette perception semble aujourd’hui qualité et rendre leur sommeil plus riences se sont soldées à long terme par
dépassée. On observe ainsi un renou- « productif ». De pseudo-méthodes (10) des troubles du sommeil qui semblent
vellement des conceptions culturelles circulent d’ailleurs sur Internet, expli- avoir persisté parfois plusieurs années
françaises relatives au sommeil. Le som- quant comment réduire considérable- après ces phases de sommeil fragmenté
meil est moins une inactivité qu’une ment son sommeil, le plus souvent en le et réduit. La relation sommeil/activité

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 19


donne lieu ainsi à toutes sortes de fan- phénomène du « karoshi » : « Beaucoup des opérations de promotion de la
tasmes dont les conséquences peuvent de personnes dans d’autres pays du santé. Tenter de modifier les habitudes
être très néfastes s’ils sont mis en appli- monde travaillent dans ces conditions, éventuellement pathogènes d’une
cation. Remarquons ici que ce modèle c’est vrai. Là-bas, il y a cependant population passe donc par des campa-
« français » n’est pas nécessairement pro- quelque chose de plus lourd : la culture gnes de prévention et d’information,
pre seulement à notre pays. On retrouve de ce peuple ne critique pas un tel com- établies en tenant compte des repré-
nombre de ces caractéristiques dans la portement. Au contraire, si nous ne fai- sentations sociales impliquées, par le
population canadienne par exemple. sons pas la même chose, nous sentons biais en particulier d’une réflexion sur
Ainsi, près de la moitié des Canadiens que nous laissons à désirer, en les rythmes sociaux, le statut de l’action,
qui manquent de temps déclarent échouant, en étant faibles, incapables. de la performance, et de la santé.
réduire alors temporairement leur temps Notre amour propre ira mieux si nous
de sommeil (11), tout en considérant nous adaptons. Les Japonais prennent Laura Chapuis
cependant qu’il s’agit d’un temps impor- un nombre de jours de vacances bien Directrice, Association pour la promotion
tant pour le bien-être, la santé, l’effica- inférieurs à ceux qu’ils (sic) ont droit. et la diffusion des connaissances
cité. Le gouvernement canadien, qui a S’ils prennent leurs vacances entières, en philosophie et sciences sociales
fait de la thématique du sommeil un ils se sentent irresponsables et seront cer- (Prophil), Lyon.
enjeu de santé publique, a engagé de tainement mal vus par les supérieurs et
nombreuses études sur les habitudes de par les collègues de travail. » (14)
sommeil et la longueur du temps de tra-
vail ; il a institué une semaine de sensi- On mesure l’importance que la prise
1. Le couchage japonais ne ressemble que peu à nos
bilisation aux troubles du sommeil. On en compte des représentations socia- lits. Il s’agit souvent de futons juxtaposés.
trouve ainsi sur une plaquette destinée les peut avoir lorsqu’il s’agit de mener 2. Réseau canadien de santé, Santé Canada.
au grand public le message « Gardez
jalousement vos heures de sommeil »,
« Bâtir un meilleur avenir commence
par bien dormir »2.

Évaluation médicale, évaluation


sociale du sommeil ◗ Références bibliographiques
Partant de ces quelques pistes sur le
rôle donné au sommeil dans la popu- (1) Voir également Azra J.-L., Vannieuwen- (7) Cabon P., cité par Ondine Millot dans Libé-
lation française, on cernera sans doute huyse B. Gestion du sommeil en France et au ration le 12 mai 2003, article « Le réveil de
plus facilement les fluctuations relatives Japon : une enquête pilote. Studies in Language la sieste ».
à la perception d’une situation normale and Culture 26, University of Osaka, 2002. (8) Voir également Azra J.-L. Les métaphores
ou pathologique par les individus, (2) Soldatos C.R., Allaert F.A., Ohta T., du sommeil. Stella 20, études de langue et
celle-ci dépendant en partie de cet idéal Dikeos D.G. How do individuals sleep around littérature françaises, université de Kyushu,
de performance, d’efficacité et de qua- the world? Results from a single-day survey in 2001, Fukuoka, Japon.
lité de vie. ten countries. Sleep Med 2005 ; 6(1) : 5-13. (9) Enquête TNS/Sofres 2005 « Les Français
(3) Azra J.-L., Vannieuwenhuyse B. La concep- et la somnolence ».
Signaler la relativité culturelle du tualisation de la culture : l’exemple de la ges- (10) Cf. sur Internet : « Uberman sleep sche-
concept de « bien dormir » ne signifie tion du sommeil en France et au Japon. Stu- dule ».
certes pas que la « normalité » sociale fait dies in Language and Culture 25, University (11) Williams C. Vous empêchez-vous de dor-
disparaître la dimension biologique- of Osaka, 2001. mir ? Les habitudes de sommeil des Cana-
ment pathologique de certaines habi- (4) Voir notamment Steger B. Getting away diens. In : Tendances sociales canadiennes,
tudes. En effet, certaines pratiques, with sleep-social and cultural aspects of dozing Statistique Canada, 2001 : 12-7.
considérées à une époque comme nor- in Parliament. Social Science Japan Journal (12) Liu Y., Tanaka H., the Fukuoka Heart Study
males par le groupe, peuvent s’avérer 2003; 6: 181-97. Group. Overtime work, insufficient sleep, and
néanmoins pathogènes. Ainsi, si les (5) Dong H.-P. Les pratiques du coucher risk of non-fatal acute myocardial infarction in
Japonais jugent comme une conduite du jeune enfant, la relation familiale et la Japanese men. Occupational and environne-
sociale positive des rythmes sociopro- construction psychique de la personne : une mental medicine 2002 ; 59 : 447-51.
fessionnels intensifs entraînant un étude interculturelle comparative entre la (13) Inoue K., Matsumoto M. Karo jisatsu (sui-
manque de sommeil presque perma- France et la Chine (Taiwan), sous la direction cide from overwork): a spreading occupatio-
nent pour certains, il n’en demeure pas du professeur H. E. Stork, université René-Des- nal threat. Occup environ Med 2000 ; 57 :
moins que ces conduites ont des consé- cartes, Paris-V, 2006. 284-5.
quences parfois dramatiques sur le plan (6) Voir notamment Cabon P., Estruch X., Bour- (14) En ligne : http://www.salton.med.br. SH
de la santé : le « karoshi », ou « mort par geois-Bougrine S., Mollard R., Coblentz A. II – courses – Suggestion de lecture –
épuisement au travail » (12), et le « karo Caractéristiques des siestes à bord lors de 15/05/2006 : changer sans se perdre.
jisatsu », ou suicide lié au surmenage vols transatlantiques en équipage à deux. In : Dr Jorge Salton, médecin psychiatre, profes-
(13), rappellent les limites de l’adapta- Proceedings du 34e congrès de la Société seur titulaire de psychiatrie et de relation
bilité du corps aux exigences sociales. francophone de chronobiologie. Paris, 14-16 médecin-patient de la faculté de médecine de
Jorge Salton, psychiatre brésilien, ayant mai 2002. l’UPF.
séjourné au Japon, explique ainsi le

20 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


À quoi sert le sommeil ?
Les recherches effectuées depuis cinquante ans ont confirmé le rôle du sommeil comme
élément réparateur et régulateur. Pendant le sommeil, les défenses immunitaires se
façonnent, la peau se régénère, l’enfant grandit en sécrétant des hormones, etc.
À l’inverse, le manque chronique de sommeil accroît le risque d’obésité et d’hyperten-
sion. Une bonne hygiène de sommeil serait un facteur capital de prévention des maladies.
Revue des connaissances.

À quoi sert le sommeil ? Si l’on pose sommes pas toujours conscients mais comme résultats, une prise de poids et
cette question, il est étonnant de consta- beaucoup reste encore à découvrir, une majoration du risque de dévelop-
ter la similarité des réponses, que l’on comme le constate M. Jouvet : « Dans per un diabète. Ainsi, il y a une rela-
ait 7 ou 77 ans : se détendre, se reposer, le cas du sommeil, il n’y a pas encore tion entre l’obésité et la dette de som-
rêver, être en forme. Les plus jeunes de vrai pourquoi, c’est-à-dire que per- meil. Très récemment, il a été démontré
ajoutent : grandir ou éviter d’avoir des sonne ne connaît encore la ou les fonc- que le manque de sommeil était
maladies. tions du sommeil. » De ce fait, parler du responsable d’une inflammation dans
rôle du sommeil n’est pas aisé. Nous l’organisme et augmentait très nette-
Pour les croyances primitives, les pouvons cependant tenter d’élaborer ment le risque d’hypertension artérielle.
rêves étaient envoyés à dessein au une synthèse en nous référant aux
rêveur pour lui annoncer l’avenir. Aris- informations provenant d’expériences Les navigateurs en solitaire rappor-
tote pensait qu’ils pouvaient révéler au de privations de sommeil, des recher- tent la survenue d’hallucinations audi-
médecin les premiers signes d’un chan- ches ou des théories portant sur le som- tives ou visuelles lors de fortes priva-
gement dans l’état du corps, impercep- meil lent et le sommeil paradoxal. tions de sommeil.
tibles pendant l’éveil. Galien, médecin
grec du IIe siècle après J.C., estimait que Les effets de la privation Le sommeil lent et la fatigue
« le sommeil est utile aux humeurs qui de sommeil physique
doivent être élaborées… Selon l’évolu- Empêcher un rat de dormir pendant
tion de la maladie, l’éveil ou le sommeil deux à trois semaines entraîne une L’économie d’énergie
peuvent être utilisés comme régulateurs perte de poids malgré l’augmentation Pour les théories organiques, la
des humeurs, le sommeil serait même de la prise alimentaire, une hypother- « cause » du sommeil se situe à l’intérieur
capable de stopper les hémorragies ». Le mie et un décès par toxi-infections en du corps avec des réparations de pro-
siècle des lumières a vu la diffusion de relation avec la diminution des défen- cessus biochimiques et physiologiques,
l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert ses immunitaires. La privation partielle réparations qui sont ensuite d’ailleurs
où le sommeil est défini par « un état de sommeil paradoxal augmente la dégradées au cours de l’éveil. Nous
nécessaire à l’homme pour soutenir, prise alimentaire et favorise une hypo- observons, en effet, un allongement de
réparer, et remonter sa machine ». Buf- thermie. la durée du sommeil, notamment du
fon dans son Histoire naturelle écrit, en sommeil lent profond, après un exer-
1768, que « le sommeil n’est pas un état Chez l’homme, le record détenu par cice physique intense, au cours de la
accidentel mais un état aussi naturel l’Américain Randy Gardner, qui est resté grossesse, de la croissance et de la
que la veille ». éveillé durant deux cent soixante-quatre puberté.
heures, a eu pour conséquences : une
En 1937, l’électroencéphalographie somnolence, la survenue de micro som- Les théories protectrices, plus ancien-
a permis de distinguer cinq états, allant meils, une baisse des performances nes, soutiennent que le sommeil pré-
de la veille au sommeil profond et, en avec irritabilité, agressivité, désorgani- serve l’organisme et le cerveau en faci-
1957, deux chercheurs américains, Ase- sation cognitive, des troubles visuels, litant le repos et la restauration des
rinsky et Kleitman, découvraient un intellectuels et une désorientation tem- liaisons nerveuses, rendues moins effi-
sommeil particulier associé à des mou- porelle. caces par une longue période d’éveil.
vements oculaires rapides, dénommé Dormir participe à la protection contre
plus tard le sommeil paradoxal par La réduction du temps de sommeil le stress induit par la privation de som-
Michel Jouvet1. Jusqu’à cette décou- à quatre heures, pendant deux nuits, meil et permet une économie d’énergie
verte, le sommeil était généralement chez des hommes jeunes, déséquilibre ainsi que le maintien de la température
considéré comme un état cérébral inac- la régulation de l’appétit et provoque centrale. En outre, le sommeil lent
tif. La recherche nous a ensuite mon- une augmentation de la faim avec une contribue à l’élimination des toxines et
tré que nos nuits sont remplies d’une appétence pour une nourriture riche en autres déchets des systèmes respiratoi-
multitude d’événements dont nous ne calories et en hydrates de carbone avec, res, cardio-vasculaires et glandulaires.

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 21


Le discours scientifique, à l’opposé,
plus matérialiste, refuse de se soumet-
tre à l’invisibilité du monde qui gou-
verne le rêve avec des tentatives de
l’expliquer par la neurobiologie et la
neurophysiologie.

L’activité mentale ne s’arrête jamais,


même pendant le sommeil, mais les
rêves sont plus abondants au cours du
sommeil paradoxal. Comme ce som-
meil est prépondérant en fin de nuit,
il est plus facile de se rappeler d’un
rêve à ce moment-là. Les cauchemars,
quant à eux, sont le reflet d’une per-
turbation plus importante de la vie
émotionnelle.

La « personnalité »
Michel Jouvet émet l’hypothèse que
le sommeil paradoxal favorise la matu-
Les sécrétions hormonales sie (stabilisation des constantes physio- ration de nos comportements innés.
Pendant le sommeil lent, la synthèse logiques) prédictive. Citons l’exemple En effet, notre potentiel génétique
protéique (c’est-à-dire les processus de de l’organisation temporelle de la peau héréditaire nécessite d’être renforcé,
fabrication des protéines) est accrue humaine, qui favorise ses fonctions de chaque nuit, pendant le sommeil para-
avec une augmentation de sécrétion de renouvellement, de reconstruction et de doxal, selon l’influence de l’environ-
l’aldostérone, la testostérone, la prolac- réparation au cours de la nuit. Le maxi- nement, afin d’adapter et de modeler
tine et l’insuline. L’enfant grandit pen- mum des divisions cellulaires épider- notre personnalité.
dant son sommeil en raison d’un pic de miques se situe vers 1 heure du matin
sécrétion de l’hormone de croissance et le creux vers 13 heures. Notre peau Les autres fonctions du sommeil
lors des activités d’ondes lentes. Ainsi, se prépare la nuit, elle anticipe les
les premières heures de la nuit sont- agressions lors de l’éveil. Ces variations La mémoire et l’apprentissage
elles très importantes. circadiennes sont le fondement même Ce domaine est sujet à des contro-
de l’étude des rythmes biologiques verses, le sommeil à ondes lentes
Un trouble qui entrave la production (chronobiologie), basée sur le principe (synonyme du sommeil lent) serait
de sommeil lent, peut perturber cette qu’il ne peut pas exister d’activité conti- à la base du renforcement de la
sécrétion, nous citerons, par exemple, nue sans repos périodique. mémoire alors que le sommeil para-
la rupture de la courbe de croissance doxal accroîtrait les capacités de
chez le jeune enfant ronfleur atteint Le sommeil paradoxal mémorisation. Le but étant de mainte-
d’un syndrome d’apnée du sommeil. et les processus psychologiques nir les mémoires existantes et d’en
Les divisions cellulaires sont augmen- créer de nouvelles. Des expériences
tées pendant le sommeil lent comme en La restauration du système nerveux ont montré que la capacité de mémoire
témoigne le pic d’activité des lympho- Ce rôle dans la maturation du cer- est meilleure quand il y a une période
cytes sanguins en début de nuit. Nos veau explique que le sommeil para- de sommeil après la phase d’appren-
défenses immunitaires se façonnent la doxal soit si prépondérant avant et tissage. D’autres ont décrit l’augmen-
nuit et le manque de sommeil contribue après la naissance pour diminuer pro- tation du taux de sommeil paradoxal
à une sensibilité accrue aux infections. gressivement avec l’âge. La proportion après un apprentissage.
de sommeil paradoxal passe en effet de
L’adaptation à l’environnement 50 % à la 36e semaine de vie fœtale à La performance
Les théories comportementales ou 20 % chez l’adulte. Qu’elle soit physique ou intellec-
éthologiques (comportement chez l’ani- tuelle, la qualité de la performance est
mal) lui confèrent un rôle dans l’adap- Le rêve liée à celle du sommeil. Les sportifs
tation. En effet, pour survivre, un orga- Le sommeil à mouvements oculaires doivent bien dormir les nuits qui pré-
nisme vivant doit s’adapter et se préparer rapides est très lié à la vie psychique et cèdent les compétitions, sous peine
aux défis de l’éveil consécutif et aux à l’activité onirique, mais ces fonctions de résultats médiocres. La sagesse est
variations prévisibles de l’environne- restent encore mystérieuses. À partir du de recommander aux jeunes enfants
ment. Des horloges circadiennes (fonc- XIXe siècle, deux courants de pensée ou aux étudiants de respecter un
tionnant sur un cycle voisin de vingt- s’opposent. Pour Sigmund Freud, le rythme veille-sommeil adéquat pour
quatre heures) endogènes sont là pour monde invisible est à l’intérieur de nous- réussir la scolarité et les examens. La
maintenir un état d’équilibre à l’intérieur mêmes et l’inconscient détient la clé de rentabilité au travail est conditionnée
du corps face aux modifications du nos songes, il est accessible par la par l’organisation de repos compen-
milieu extérieur, on parle d’homéosta- psychologie et la psychanalyse. sateurs.

22 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


L’humeur, la bonne forme l’attention, les facultés d’adaptation et depuis une heure du matin le jour du
Les mauvais dormeurs sont volon- de réaction et la disponibilité. Frag- lancement… »2.
tiers agressifs et irritables. Le manque de menter le sommeil allonge le temps de
sommeil se manifeste de deux façons, réaction, augmente les erreurs, favorise Conclusion
soit par une dépression, soit par une les troubles de l’attention et du juge- Dans notre société moderne, nom-
hyperactivité et une agitation. Un enfant ment avec une difficulté à prendre des breux sont ceux qui veulent concilier la
dit « impossible » l’est bien souvent en décisions. La somnolence qui en vie professionnelle, la vie familiale, les
raison d’un sommeil trop court ou de découle a des conséquences, à court loisirs et d’autres occupations, au détri-
mauvaise qualité. En fait, un sommeil terme, souvent graves, en raison de la ment du sommeil. Or, dans ce grand
perturbé cause une grande variété de survenue d’endormissements inopinés puzzle, il en est la pièce maîtresse en
troubles, comme des vertiges, des cri- à l’origine d’accidents domestiques, de raison de fonctions spécifiques mettant
ses de tétanie, de la « spasmophilie », la route ou à un poste de travail. Le en jeu des mécanismes physiologiques
des douleurs, des maux de têtes. Les nombre d’erreurs est significativement connus ou à découvrir. Le repos est le
infirmières scolaires voient souvent des plus élevé lorsque des chirurgiens sont complément indissociable de l’éveil ,de
enfants venir les consulter à 14 heures privés de sommeil. De nombreuses la même façon que la nuit alterne avec
pour des malaises qui ne sont que le catastrophes industrielles peuvent être le jour. Penser que dormir est une perte
reflet d’un manque de sommeil. Dans expliquées par la dette de sommeil. de temps est une erreur. Les recherches
le monde du travail, une perturbation L’explosion de la navette spatiale Chal- futures conforteront très probablement
du sommeil et de ses rythmes favorise lenger, en 1986, est l’exemple d’un toutes les hypothèses démontrant
l’absentéisme. accident dû à une erreur humaine et à qu’une bonne hygiène du sommeil est
une décision inadaptée liée au manque un facteur capital de prévention des
La vigilance de sommeil. « … La privation de som- maladies.
Rien ne peut remplacer le sommeil meil y a contribué, si elle n’en est pas la
pour maintenir une vigilance correcte et première cause, d’après un rapport Éric Mullens
il est illusoire de vouloir être bien éveillé d’investigations… Une commission pré- Médecin somnologue,
sans avoir un sommeil en quantité ou en sidentielle a conclu que les responsables chef de service du laboratoire de sommeil
qualité suffisante. Dormir conditionne au sol n’avaient dormi que deux heu- de la Fondation Bon-Sauveur-d’Alby, Albi.
nos capacités à rester éveillé, c’est-à-dire res la nuit d’avant et étaient en fonction

1. Michel Jouvet, professeur de médecine expérimen-


tale à l’université Lyon-I, dirigeait l’unité de recherche
de l’Inserm spécialisée dans l’onirologie moléculaire
et l’unité associée du CNRS consacrée à la neurobio-
Troubles du sommeil : un large éventail, logie des états de vigilance. On lui doit la découverte
du mécanisme du sommeil paradoxal. Il est l’auteur
de l’insomnie à l’hypersomnie de très nombreux ouvrages.
2. Kryger M.H., Roth T., Dement W.C. Principles and
Le terme « troubles du sommeil » recouvre différentes pathologies et manifestations. La « clas- practrice of sleep medicine. W.B. Saunders Company,
sification internationale des troubles du sommeil » (1) qui fait référence en la matière distingue : 3e édition, 2000 : p. 583.
– l’insomnie : aiguë, mauvaise hygiène du sommeil, comportementale de l’enfant, due à une dro-
gue ou autre substance… ; l’insomnie est définie comme « correspondant à un mauvais som-
meil nocturne caractérisé essentiellement par des difficultés d’endormissement, de maintien
du sommeil ou une sensation de sommeil non réparateur ; ce sommeil de mauvaise qualité peut
induire des perturbations diurnes telles que la baisse de vigilance, la diminution des perfor-
mances, la fatigue ou l’irritabilité » (définition reprise dans le rapport Giordanella dans le cha-
◗ Bibliographie
pitre « Troubles du sommeil », rédigé par les médecins gériatres Fannie Onen et Hakki Onen) ; • Billiard M. Le sommeil normal et patholo-
– les troubles du sommeil en relation avec la respiration : syndrome d’apnée du sommeil, qu’elle gique. Troubles du sommeil et de l’éveil.
soit obstructive ou autre ; Paris : Masson, coll. Précis de médecine,
– les hypersomnies : de tous types ; 1998 : 635 p.
– les troubles du rythme circadien du sommeil : syndrome de retard ou d’avance de phase, • Freud S. L’interprétation des rêves. Paris :
rythme veille/sommeil irrégulier, franchissement de fuseaux horaires (jet lag), travail posté, trou- Puf, coll. Grands ouvrages, 1999 : 584 p.
ble en relation avec un trouble médical, dû à des drogues ou autres substances ; • Jouvet M. Pourquoi rêvons-nous ? Pour-
– la parasomnie : elle recouvre les éveils confusionnels, le somnambulisme, les terreurs noc- quoi dormons-nous ? Paris : Odile Jacob,
turnes, les cauchemars, etc. ; 2000 : 128 p.
– autres catégories secondaires : les mouvements en relation avec le sommeil, les symptô- • Kryger M.H., Roth T., Dement W.C. Prin-
mes isolés (ronflement, somniloquie) et les autres troubles du sommeil. ciples and practice of sleep medicine. Else-
Les troubles du sommeil ne doivent pas être confondus avec le déficit de sommeil, qui provoque vier Saunders, 4e édition, 2005 : 1 552 p.
la « somnolence diurne excessive ». Selon le rapport Giordanella, cette somnolence, dans sa • Mullens É. Apprendre à dormir. Paris : Édi-
forme sévère, affecte 6 % de la population française. tions Josette Lyon, 2005 : 192 p.
Y. G. • Reinberg A. Chronobiologie médicale,
chronothérapeutique. Paris : Médecine-
(1) Établie par l’American Academy of Sleep Medicine www.aasmnet.org
Sciences Flammarion, coll. Traités, 2003 :
Source : Rapport Giordanella. 320 p.

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 23


Le rapport Giordanella
sur le sommeil : du bilan à l’action
Vingt à trente pour cent des Français souffrent d’insomnie et 9 à 10 % d’insomnie sévère.
L’importance pour la santé reste sous-estimée, et ces troubles sont insuffisamment pris
en charge, conclut le docteur Jean-Pierre Giordanella dans le rapport qu’il a remis au
ministre de la Santé Xavier Bertrand le 14 décembre 2007. Le groupe de travail qu’il a
animé préconise de développer l’information et l’éducation pour la santé, de former les
professionnels et d’améliorer la prise en charge.

Ce rapport a été élaboré, à la manque de sommeil – ou un sommeil l’adolescent. Ils rappellent aussi que les
demande du ministère de la santé, par perturbé – peut avoir des conséquen- conditions propices à un bon sommeil
un groupe de travail réunissant des spé- ces parfois majeures sur la santé, être ne sont pas toujours respectées, alors
cialistes du sommeil, coordonné par le la cause d’accidents (sur la route, au tra- que pour la plupart elles sont faciles à
Dr Giordanella, directeur de la préven- vail, etc.) ou être préjudiciable à l’ap- réunir, en tout cas pour les populations
tion de la Caisse d’assurance maladie de prentissage scolaire. Un tiers des acci- qui ne sont pas en situation de préca-
Paris. À y regarder de plus près, 8 % des dents mortels de la circulation serait rité : chambre agréable et rangée, lite-
Français se plaignent de somnolence ainsi lié à des problèmes de sommeil. rie de qualité, état de détente permet-
diurne excessive, également 8 % de la tant un endormissement progressif
population souffrent du syndrome des Le rapport inclut un important volet dans un sentiment de sécurité. Parmi les
jambes sans repos (sensations très désa- sur l’information, la communication et multiples propositions des experts, à
gréables, picotements et tressaille- l’éducation pour la santé, il préconise en noter que le sommeil devrait selon eux
ments), et 5 à 7 % d’apnées du sommeil. particulier d’évaluer les actions de pré- être intégré dans la surveillance habi-
vention et d’éducation existantes ainsi tuelle de l’enfant via le carnet de santé.
Mal connu, malmené par les que de mettre en place des « recherches
contraintes sociales (heures de travail, actions » dans ce champ. Il propose de Attirant l’attention sur le lien entre
temps de transport) et les modes de vie diffuser un guide d’information auprès sommeil et accidents de la route, le rap-
(télévision, téléphone, Internet), le des parents et des professionnels de port préconise qu’une « attention parti-
sommeil n’est pas toujours suffisant ni santé ; auprès de ces derniers, en parti- culière » soit portée aux problèmes de
de bonne qualité, en particulier chez les culier, l’information pourrait prendre la sommeil lors de l’apprentissage de la
adolescents. C’est pourtant un enjeu forme d’une communication sur le bon conduite d’un véhicule. Conduire avec
majeur puisqu’il occupe près d’un tiers usage des médicaments et sur les indi- dix-sept heures de veille a les mêmes
de la vie. Les experts rappellent qu’un cations thérapeutiques, ainsi que sur les effets sur la conduite que 0,5 g d’alcool,
thérapeutiques alternatives. Il se déclare conduire avec vingt-quatre heures de
favorable à une prise en compte accrue veille équivaut à avoir 1 g d’alcool dans
Déficit de sommeil/ du rôle des associations de patients. le sang, rappellent-ils.
obésité : un lien
scientifiquement établi Information, soins et formation Le groupe de travail estime que la
Le rapport souligne que les troubles prise en charge des troubles du sommeil
Comme l’indiquent les professeurs Patrick du sommeil constituent un réel pro- n’est pas non plus satisfaisante, pointant
Levy (CHU de Grenoble) et Jean Krieger blème de santé publique. Après l’état des retards de diagnostic pouvant
(Hôpitaux universitaires de Strasbourg), dans des lieux, il formule des propositions en « atteindre plusieurs années (…) ; la
le rapport Giordanella, « les liens entre som- présentant trois axes d’action : amélio- durée moyenne d’errance pour une
meil et obésité ont maintenant été bien ration de l’information du public et des pathologie du sommeil est de plus de trois
démontrés ». Une privation de sommeil professionnels, amélioration de l’offre ans pour 52 % des patients » tandis que
altère le métabolisme glucidique. Une recher- de soins et de la formation des méde- le délai d’attente pour une consultation
che isolée pour l’instant a établi que les cins et développement de la recherche. et/ou des examens complémentaires est
enfants en manque de sommeil à 30 mois Il formule une série de propositions de « plusieurs mois ». Il recommande de
ont un risque très majoré d’obésité à l’âge de pour améliorer l’éducation, la préven- « recenser et classer les structures du
7 ans. Plusieurs recherches ont aussi tion, la prise en charge et la recherche. sommeil » et d’« établir des recomman-
confirmé l’impact d’un déficit chronique de À cet égard, les experts plaident en dations sur les principales pathologies ».
sommeil sur la survenue du diabète. faveur d’une éducation à « l’hygiène du Le nombre des centres de sommeil est
sommeil », notamment pour l’enfant et estimé à une centaine, mais il existe

24 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


des disparités régionales. Par ailleurs,
l’usage des somnifères, « de toute évi-
dence excessif et souvent inapproprié »,
« Madame B, 41 ans, insomniaque
devrait également faire l’objet d’une
meilleure communication selon le rap-
port qui rappelle qu’il existe d’autres Dans le rapport Giordanella, auquel ils réveil est cependant difficile et l’insomnie a
moyens pour résoudre les problèmes ont contribué en rédigeant le chapitre des répercussions dans la journée. Il s’agit
d’insomnie. « Travail et sommeil », les médecins spé- donc bien d’une insomnie selon les critères de
cialistes du sommeil Damien Léger et Éli- la classification DSM. Les deux causes les
En matière de recherche, le rapport sabeth Prévot1 présentent l’histoire cli- plus probables à évoquer devant l’insomnie de
propose « la création d’un groupement nique exemplaire d’une patiente dont les Madame B sont : une insomnie anxieuse liée
d’intérêt scientifique » réunissant les dif- troubles du sommeil s’apparentent à un au contexte professionnel et une insomnie liée
férents partenaires de santé et de la syndrome assez répandu. Voici ce cas au décalage de l’horloge biologique.
recherche et préconise la création de retranscrit ici en intégralité, y compris La remise d’un agenda de sommeil a permis
centres pluridisciplinaires « sommeil », avec la prise en charge qui a été mise de faire le point, il montre bien un gros déca-
rassemblant chercheurs et cliniciens. Au en œuvre. lage entre les horaires de la semaine et les
final, le rapport se prononce pour que horaires du week-end chez Madame B. Pen-
le sommeil soit considéré désormais « Madame B, 41 ans, travaille depuis six ans dant la semaine, elle se couche vers 22 h et
comme « une grande thématique de comme secrétaire dans une entreprise de se lève à 5 h 30. Le week-end, elle ne se cou-
santé publique ». À noter qu’une bonne chauffage urbain. Ses horaires sont 7 h-16 h che pas avant 1 h du matin et se lève vers
partie des mesures préconisées par le avec une pause d’une heure pour déjeuner. 11 h. Madame B a donc une tendance à être
rapport Giordanella a logiquement été Elle se plaint de troubles du sommeil depuis “du soir”. Cette tendance est contrariée par
reprise dans le Plan de santé sommeil qu’elle travaille dans cette entreprise, mais ses horaires professionnels. L’irrégularité des
adopté en janvier 2007 par les pouvoirs ces troubles se sont aggravés récemment. horaires entre semaine et week-end perturbe
publics et présenté par Xavier Bertrand. Elle ne parvient plus à s’endormir, malgré un l’horloge biologique, qui ne parvient pas à pro-
Ce plan (voir encadré page 26) est arti- traitement hypnotique pris régulièrement et voquer l’endormissement à une heure plus
culé autour du développement des quotidiennement depuis trois ans. précoce. Le dimanche soir est le pire car le
connaissances sur le sommeil, d’une Selon elle, son insomnie est attribuable au tra- décalage est le plus fort et le dernier épisode
meilleure prise en charge de troubles vail. La nuit, elle repasse sans cesse dans sa de sommeil est très récent (lever vers
du sommeil et d’un développement tête “le film de la journée”, et elle finit par s’en- 11h/midi).
conséquent de la prévention et de dormir vers 2 ou 3 h, angoissée de devoir se
l’éducation pour la santé, volet dans lever à 5 h 30 pour prendre le train. Prise en charge
lequel l’INPES se voit confier un cer- Le matin, elle est dans “le brouillard”. Ses Une plus grande régularité dans ses horaires
tain nombre de missions. Un comité insomnies commencent à avoir des consé- a été conseillée à Madame B. On lui a aussi
d’experts suivra la mise en œuvre de quences graves sur son travail. Elle est sans suggéré en été : d’éviter l’exposition solaire le
ce programme. cesse épuisée et irritable. Cela provoque une soir, les bains chauds et l’exercice physique
relation conflictuelle avec son patron, qui ne et de les préférer le matin. Un contact a été
Y. G. comprend pas qu’elle soit toujours fatiguée et pris à sa demande avec son chef de service.
qu’elle fasse des erreurs d’attention. Un aménagement horaire a été trouvé, son
Giordanella J.-P. Ministère de la Santé et des chef de service préférant nettement des horai-
Solidarités. Rapport sur le thème du sommeil : Diagnostic : Madame B res plus tardifs : 9 h-18 h. L’évolution a été
rapport à Monsieur Xavier Bertrand. Paris : est « du soir » bénéfique. »
ministère de la Santé et des Solidarités, 2006 : Il s’agit donc d’une insomnie d’endormisse-
1. Centre du sommeil et de la vigilance et consulta-
274 p. ment isolée. Madame B ne semble pas se tion de pathologie professionnelle, Hôtel-Dieu AP-
http://www.sante.gouv.fr/htm/actu/giorda- plaindre d’autres troubles du sommeil. Son HP, Paris-5.
nella_sommeil/rapport.pdf

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 25


Plan sommeil : informer la population,
mobiliser les professionnels de santé
Présenté par le ministre de la Santé Xavier Ber- enseignants sont invités à en parler. Les futurs mécanismes et les déterminants de l’altération
trand, le 29 janvier 2007, le Programme d’ac- enseignants formés dans les IUFM vont bénéfi- du sommeil, développer la recherche clinique
tions sur le sommeil souligne que celui-ci est cier à partir de la rentrée 2007-2008 d’une for- et fondamentale ;
un déterminant majeur de santé et un indica- mation spécifique et d’outils pédagogiques. Les 5. Renforcer la lutte contre le bruit pour un
teur de la qualité de vie. Il comporte cinq axes : médecins généralistes vont recevoir un docu- meilleur sommeil : sensibiliser sur les méfaits
1. Informer sur l’importance du sommeil et les ment d’information sur le sommeil ; les profes- du bruit sur le sommeil et la santé, améliorer
moyens de bien dormir ; inciter à parler du sionnels de santé en contact avec les person- l’environnement sonore.
sommeil, sensibiliser tout particulièrement les nes âgées seront destinataires d’un « guide de
conducteurs, les parents et les adolescents. bonnes pratiques de soins ». À souligner aussi, Par ailleurs, le ministre de la Santé souhaite
Entre autres, plusieurs documents et supports la réhabilitation prévue de l’acoustique de cinq lancer une expérimentation sur la sieste au tra-
pédagogiques vont être soutenus par l’INPES cents salles de repos d’écoles maternelles et vail, avec des entreprises volontaires, souli-
dans ce cadre, en lien avec les associations et de cinq cents salles dans les crèches ; gnant que certaines ont déjà mis en place une
les professionnels. Un passeport du sommeil 3. Mieux dépister et répondre aux besoins de sieste de quinze minutes durant la journée de
qui décrit l’importance et les règles du bien prise en charge médicale : établir une carto- travail ; des données sérieuses sur cette pra-
dormir est disponible en ligne sur le site du graphie de l’offre de soins ; cibler certaines tique qui ne doit pas être taboue vont être
ministère de la Santé. Plusieurs campagnes de pathologies, comme la narcolepsie, le syn- recueillies ainsi que les résultats générés en
communication seront lancées en 2007 et drome obstructif d’apnée du sommeil et l’in- termes de santé publique.
2008, dont une sur le sommeil au volant, etc. ; somnie commune ; Un comité de suivi va être installé, il rendra des
2. Mobiliser les professionnels de santé et de 4. Acquérir des connaissances scientifiques avis et formulera des propositions. Au total
l’éducation. Médecins et infirmières scolaires sur les troubles du sommeil et leurs détermi- un budget de six millions d’euros est prévu
vont être sensibilisés pour porter une attention nants : connaître l’hygiène du sommeil et les pour ce programme.
particulière au sommeil des enfants, et les comportements individuels, comprendre les Y. G.

26 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


« Somnifères et tranquillisants :
il est temps d’en parler ! »
Les Français sont-ils insomniaques ? On nancier (document contenant une partie fixe formation des médecins par département sera
pourrait le croire puisque leur consom- destinée au médecin et cinquante feuillets déta- organisée. Les pharmaciens, qui sont « en pre-
mation de psychotropes est de deux à qua- chables à remettre au patient) comprenant des mière ligne » pour donner des conseils aux
tre fois supérieure à celle de leurs voisins outils d’aide au diagnostic (comme l’agenda du patients au moment de la délivrance des médi-
européens… Face à ce constat, l’Urcam de sommeil) et des propositions thérapeutiques caments, seront également associés à une
Franche-Comté et les caisses d’Assurance intégrant des alternatives aux traitements phar- démarche de formation. Un outil spécifique,
Maladie ont décidé de mener une expé- macologiques. La classification des principaux adapté à la profession, pourrait être élaboré
rience originale sur la région. Les premiers troubles et symptômes associés était rappelée et remis aux patients ayant recours à un hyp-
effets sont un dialogue patient-médecin et en préambule. À l’intérieur de ce document, des notique, et notamment auprès des adeptes de
l’intention de modifier son comportement fiches d’information et de conseils pour les l’automédication.
de consommateur. patients pouvaient être personnalisées par le Au total, cette expérience montre qu’il est pos-
médecin. L’idée était de pouvoir réaliser « une sible de communiquer auprès du grand public
Les Français figurent parmi les plus gros prescription non médicamenteuse ». sur un sujet sensible, sous réserve d’accom-
consommateurs de médicaments en Europe Ces documents ont été présentés et proposés pagner les campagnes médiatiques d’actions
(voir encadré). Depuis quelques années, l’Assu- lors des visites que font les délégués de l’Assu- de soutien au sein des cabinets médicaux ou
rance Maladie et les professionnels de santé ont rance Maladie à l’ensemble des mille cent géné- des pharmacies.
décidé de se mobiliser sur ce sujet, avec comme ralistes de la région. Au final, 70 % d’entre eux Caroline Guillin
objectif de « dépenser mieux pour soigner ont accepté au moins un de ces ordonnanciers. Chef de projets,
mieux ». C’est dans ce cadre que la campagne Par ailleurs, des soirées de formation ont été Dr François Baudier
« Les antibiotiques, c’est pas automatique ! » a organisées par la Fédération régionale de for- Directeur,
été lancée, en 2002. En Franche-Comté, l’Union mation médicale continue de Franche-Comté. Urcam de Franche-Comté,
régionale des caisses d’assurance maladie Environ un médecin sur dix y a participé. Philippe Baillivet
(Urcam) et ses partenaires ont décidé de mettre Directeur, CPAM du Jura.
en place des actions spécifiques concernant les Des résultats encourageants
anxiolytiques (tranquillisants) et les hypnotiques Un Franc-Comtois sur cinq a vu, lu ou entendu
(somnifères). la campagne de communication « Somnifères
Les Français,
et tranquillisants, il est temps d’en parler ! » dif- grands consommateurs
Deux stratégies d’actions fusée en juin et septembre 2006, les femmes de psychotropes
complémentaires davantage que les hommes et les personnes
Un groupe de pilotage a été mis en place. Il âgées plus que les jeunes. Ce constat va dans Une étude réalisée par l’Assurance Maladie,
comprenait, outre l’Assurance Maladie, des le bon sens, puisque les femmes et les per- en 2004, montre que plus de dix millions de
médecins généralistes et spécialistes exerçant sonnes âgées sont les plus gros consomma- personnes (17,4 % de la population fran-
en ville ou à l’hôpital, ainsi que des universitai- teurs de somnifères et de tranquillisants. çaise) ont bénéficié d’au moins une pres-
res et des chercheurs. Cinq mois après la fin de la première vague de cription d’anxiolytiques et plus de cinq
En raison de la complexité du sujet, il a été spots télévisés et la diffusion des outils, il a été millions (8,8 %) d’hypnotiques. Les consom-
décidé de développer une double démarche. noté des résultats encourageants en termes de mateurs réguliers (plus de quatre rembour-
L’une devait permettre de sensibiliser le grand remboursement des anxiolytiques et des hyp- sements dans l’année) représentent 7 % de
public à cette question à travers une campagne notiques : une baisse de 8,2 % des montants la population française pour les anxiolytiques
télévisée diffusée sur France 3 Franche-Comté. remboursés entre juillet-novembre 2005 et et 3,7 % pour les hypnotiques. Ainsi, en
L’autre visait à ouvrir le dialogue entre patient juillet-novembre 2006. 2004, les Français ont acheté 51,1 millions
et médecin. Par ailleurs, il a été observé une baisse signifi- de boîtes de somnifères et 55,6 millions de
Le but n’était pas de « diaboliser » les somnifè- cative du nombre moyen de boîtes délivrées sur boîtes de tranquillisants (en progression
res et les tranquillisants ni de culpabiliser les cinq mois pour les médecins généralistes ayant depuis 2003).
sujets qui tirent un bénéfice de ces médica- suivi une formation spécifique (par rapport à Parmi les vingt-cinq médicaments les plus
ments. L’objectif était de faire prendre cons- leurs confrères). Dans le même temps, la prescrits en France, cinq sont des psycho-
cience à la population que la prise de ces trai- consommation d’antidépresseurs étant restée tropes dont :
tements n’est pas un geste banal et qu’elle est stable, il n’y a pas eu de report de prescription. – deux hypnotiques : Stilnox® et Imovane®‚
à l’origine d’effets indésirables souvent més- – deux anxiolytiques : Xanax® et Lexomil®‚
estimés : risque de dépendance, diminution de Des perspectives intéressantes – un antidépresseur : Prozac®.
la vigilance, troubles de la mémoire, etc. Devant ces premiers résultats positifs, les par- Selon le rapport de la « Mission générale
tenaires restent mobilisés et ont souhaité conti- concernant la prescription et l’utilisation des
Une approche adaptée nuer leurs efforts afin de poursuivre la dyna- médicaments psychotropes en France »,
Plusieurs outils éducatifs d’intervention sur l’an- mique engagée. Une nouvelle vague de spots notre pays consommerait en moyenne, et
xiété, l’insomnie, le deuil et le chagrin ont été sera sur les écrans en 2007 ainsi qu’une cam- selon la catégorie de produits, de deux à
élaborés et mis à disposition des médecins, afin pagne d’affichage dans les principales villes quatre fois plus de psychotropes que n’im-
de les aider dans leur démarche thérapeutique. de la région. porte quel autre pays européen.
Ils se présentaient sous la forme d’un ordon- Afin de compléter ce dispositif, au moins une

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 27


Que pensez-vous de votre sommeil ?
Trois questions du dernier Baromètre santé 2005 de l’INPES permettent d’aborder la per-
ception de la qualité de son sommeil par la population française : la satisfaction décla-
rée, les problèmes de sommeil rencontrés au cours des huit derniers jours et la consom-
mation d’hypnotiques (ou somnifères) au cours des douze derniers mois. Ces données,
croisées avec des variables sociodémographiques et une analyse régionale, permettent
de donner un aperçu des difficultés rencontrées par les Français pour dormir.

Les troubles du sommeil concernent faites de leur sommeil contre 17 % des Enfin, le statut matrimonial nous
une proportion importante de la popu- actifs occupés. informe que les personnes ayant perdu
lation. Ils affectent de nombreux leur conjoint et celles qui sont divorcées
aspects de la vie sociale et profession- Le statut matrimonial semble égale- déclarent avoir éprouvé plus de diffi-
nelle, que ce soit en rapport avec des ment jouer un rôle important. Si 70 % cultés au cours des huit jours précédant
troubles pathologiques ou encore des personnes mariées se déclarent l’interview (soit respectivement 59 % et
sociaux. Selon l’enquête Baromètre satisfaites de la qualité de leur sommeil, 55 %). En comparaison, 46 % des per-
santé menée par l’INPES en 20051, 18 % elles ne sont plus que 62 % parmi les sonnes mariées et 45 % des célibatai-
des Français se déclarent insatisfaits de personnes veuves et celles divorcées. res déclarent avoir eu ces mêmes diffi-
la qualité de leur sommeil et près de la cultés.
moitié des personnes interrogées ont eu Problèmes du sommeil au cours
des problèmes de sommeil au cours des des huit derniers jours Consommation de somnifères au
huit jours qui précèdent l’interview, Au cours des huit jours précédant cours des douze derniers mois
dont 12 % déclarent en avoir eu « beau- l’interview, presque la moitié des per- Selon cette même enquête, 7 % des
coup ». Environ 7 % des personnes sonnes interrogées (46 %) déclare avoir individus déclarent avoir consommé
interrogées déclarent avoir eu recours à eu des problèmes de sommeil (« un des somnifères ou des hypnotiques au
des somnifères ou à des hypnotiques au peu » ou « beaucoup ») dont 12 % cours des douze derniers mois. Soit
cours des douze derniers mois pour « beaucoup »2. C’est parmi la population près de 9 % des femmes et 5 % des
faciliter leur sommeil. Les individus ne féminine que les difficultés sont les plus hommes. Comme précédemment, c’est
sont pas égaux face au sommeil et cer- répandues (51 % des femmes déclarent parmi les plus âgés que l’on retrouve
tains critères sociodémographiques avoir eu des problèmes de sommeil la prévalence la plus importante : 10 %
apparaissent discriminants. contre 40 % des hommes). L’âge de la des individus âgés de 55 à 64 ans et
personne est également un facteur dis- 11 % de ceux de 65 à 75 ans déclarent
Satisfaction de la qualité criminant. En effet, plus l’individu est en avoir consommé. Cependant, parmi
du sommeil âgé, plus il déclare avoir eu des diffi- les adolescents âgés de 15 à 19 ans, la
À la question : « Êtes-vous satisfait de cultés au cours des huit derniers jours consommation de somnifères n’est pas
votre sommeil ? », 18 % des Français ont : de 32 % pour les plus jeunes de 12 à nulle et concerne 3 % d’entre eux.
répondu par la négative, 69 % en sont 14 ans à 50 % pour ceux âgés de 65 à 75
satisfaits et 13 % sont ni satisfaits ni ans. Les employés et les cadres sont, en
insatisfaits. Les femmes sont en pro- proportion, les plus importants consom-
portion plus nombreuses que les hom- La catégorie socioprofessionnelle mateurs de somnifères et d’hypnotiques
mes à le déclarer (20 % contre 16 %). des individus ayant répondu à l’enquête (soit environ 8 % d’entre eux). On
indique que les agriculteurs et les retrouve un pourcentage important
C’est parmi la population des plus ouvriers sont ceux qui déclarent avoir parmi les secteurs d’activité de la pro-
de 45 ans que l’insatisfaction est la plus eu le moins de difficulté au cours des duction et distribution d’électricité, de
importante (environ 20 %). En com- huit derniers jours (soit respectivement l’immobilier, de l’éducation et des ména-
paraison, seulement 11 % des jeunes 39 % et 40 %). Les secteurs d’activité des ges (soit une prévalence d’environ 9 %).
âgés de 12 à 14 ans déclarent être insa- services domestiques et de l’éducation La prévalence parmi les chômeurs est de
tisfaits. L’analyse de la catégorie socio- sont les principaux secteurs où les pro- 8 % ; elle est de 6 % parmi les actifs
professionnelle et du secteur d’activité blèmes de sommeil se font le plus res- occupés.
de l’interviewé indique que 21 % des sentir (51 %). De plus, les chômeurs
employés et 21 % des personnes tra- sont en proportion plus nombreux que Le statut matrimonial indique que les
vaillant dans le secteur de l’hôtellerie les actifs occupés à avoir ressenti des personnes ayant perdu leur conjoint
et de la restauration en ont une opi- problèmes de sommeil (49 % contre (16 %) et celles qui sont divorcées
nion défavorable. Enfin, 21 % des per- 45 % chez ceux qui déclarent avoir un (14 %) déclarent plus que les autres
sonnes au chômage ne sont pas satis- emploi). avoir consommé des somnifères au

28 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


cours des douze derniers mois. En de la qualité de leur sommeil est le plus
revanche, seulement 4 % des célibatai- important (soit environ 20 % d’insatis- Un Français sur quatre
res le déclarent. faits). En revanche, les régions Bour- dort six heures ou moins
gogne, Franche-Comté et Limousin ont
Enfin, 20,9 % des personnes se décla- une proportion d’environ 14 % d’insa- Les Français dorment de moins en moins,
rant insatisfaites de la qualité de leur tisfaction, ce qui les place dans les pre- indique une enquête TNS Healthcare/Institut
sommeil déclarent avoir consommé des mières régions de France concernant national du sommeil et de la vigilance (1) ,
hypnotiques au cours des douze der- la satisfaction du sommeil. C’est en réalisée en février 2006, citée par le minis-
niers mois, tandis que c’est le cas de région Picardie et Haute-Normandie tère de la Santé lors de la présentation, en
22,7 % de ceux qui disent avoir eu que les individus interrogés ont déclaré janvier 2007, du Plan sommeil. Les Français
« beaucoup » de problèmes de sommeil le plus avoir rencontré des problèmes dorment en moyenne quotidiennement entre
au cours des huit derniers jours et 8,9 % de sommeil au cours des huit derniers sept heures trente et huit heures, et 25 %
pour ceux qui en ont eu « un peu ». En jours (plus de 50 % d’entre eux). En d’entre eux dorment six heures ou moins. Les
regard, 3,3 % des personnes qui se disent comparaison, c’est en Alsace que ce Français estiment davantage manquer de
satisfaites de leur sommeil déclarent tou- pourcentage est le plus faible (38,7 %). sommeil qu’en 2004 (date de l’enquête anté-
tefois avoir pris des somnifères au cours rieure) : ils sont 45 % en 2006 contre 38 %
de l’année, cette satisfaction déclarée Le pourcentage d’individus déclarant en 2004. Un Français sur trois – soit près
ayant eu d’une manière ou d’une autre avoir consommé des somnifères ou des de 20 millions de personnes – déclare souf-
à souffrir de quelques exceptions. hypnotiques au cours des douze der- frir d’un trouble du sommeil mais seuls 23 %
niers mois est le plus important dans les d’entre eux sont pris en charge.
Comparaison régionale régions Basse-Normandie (9,7 %) et
sur le sommeil Poitou-Charentes (9,5 %). Elle est moin- (1) Enquête sur « le sommeil et la vie active », menée
auprès de 1 004 personnes âgées de 15 ans et plus,
Si l’on effectue une analyse régionale dre dans les régions : Champagne- représentatives de la population française.
des difficultés rencontrées par les Fran- Ardenne (2,1 %), Bourgogne (5,3 %) et
çais au sujet de leur sommeil et de leur Alsace (4,7 %). L’Ile-de-France se situe
consommation de somnifères ou d’hyp- au-dessus de la moyenne constatée en
notiques, on constate peu d’écarts France, avec une proportion de 8,2 %. 1. Guilbert P., Gautier A. (sous la dir.). Baromètre
importants. C’est dans les régions santé 2005, premiers résultats. Saint-Denis : INPES,
Champagne-Ardenne, Nord–Pas-de- Christophe Léon coll. Baromètres santé, 2006 : 176 p.
2. Ont répondu à la question : « Diriez-vous qu’au
Calais et Basse-Normandie que le pour- Statisticien, chargé d’études, cours des huit derniers jours vous avez eu des pro-
centage de gens se déclarant insatisfaits direction des affaires scientifiques, INPES. blèmes de sommeil ? »

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 29


Travailleurs postés :
déficit de sommeil = danger !
Ouvriers et techniciens de l’industrie et des services, chauffeurs, personnels de santé
postés ou de garde ont un cycle veille/sommeil bouleversé qui accroît les risques d’ac-
cidents de la route et dans l’exercice de leur métier. Plusieurs études ont ainsi établi un
lien entre déficit de sommeil et erreurs médicales. Revue de la littérature et quelques
conseils pour les travailleurs postés, donnés par des professionnels.

La fatigue est la conséquence d’une


longue période ininterrompue d’activité
alors que la somnolence est la consé-
quence :
– d’un temps de sommeil restreint ;
– d’un temps d’éveil prolongé ;
– d’un éveil durant le creux circadien
(deux processus sous-tendent la régu-
lation du rythme veille/sommeil, le
processus circadien et le processus
homéostasique, le premier est séquencé
par l’horloge biologique, qui génère un
cycle de vingt-quatre heures, il existe
deux creux circadiens où la vigilance
diminue : 3 h-5 h et 13 h-15 h, tandis que
le processus homéostasique est lié à la
durée de l’éveil) ;
– de la prise de substances psycho-
actives ;
– ou/et d’une maladie du sommeil.

Les conséquences de la somnolence


en termes de risque d’augmentation des
accidents de la route ont été clairement
identifiées dans le transport profes-
sionnel aux États-Unis (1) mais la des-
cription précise de ce risque n’a pas été
faite pour les travailleurs postés car les
statistiques sur les accidents de la route
concernent l’ensemble de la population
et non uniquement les travailleurs pos-
tés, qui présentent un « surrisque » pro-
bable.

Une mauvaise hygiène du sommeil


La tendance – croissante et récente – ronnement a commencé à émerger comme une durée de sommeil res-
des pays industrialisés à fonctionner depuis une vingtaine d’années dans les treinte et un temps d’éveil (plage pen-
vers une société du « 24h/24h » génère pays anglo-saxons. La première consé- dant laquelle on reste éveillé) prolongé
une pression socioprofessionnelle sur quence de la modification du rythme peuvent entraîner un risque accru d’ac-
l’individu. La régularité du rythme veille/sommeil visible sur l’individu est cidents chez les conducteurs. En 1995,
veille/sommeil étant la première vic- l’apparition de la somnolence alors que une étude commandée par le National
time de ce changement d’organisation l’on est éveillé. Il convient alors de dis- Transportation Safety Board (NTSB)
sociétale, la prise de conscience des tinguer deux concepts différents : fati- aux États-Unis sur les accidents mortels
pouvoirs publics des effets de cette gue et somnolence, confondus dans le chez les conducteurs professionnels de
adaptation sur l’individu et son envi- passé dans de nombreuses études. poids lourds (1) a indiqué que la durée

30 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


moyenne de sommeil était inférieure à mélatonine) des travailleurs de nuit Une meilleure hygiène de sommeil,
six heures dans les vingt-quatre heures améliore leurs performances cognitives éviter la conduite de nuit et le départ
avant l’accident. J. Connor et al. (2) ont ainsi que leur vigilance et leur état très tôt le matin sont d’évidentes mesu-
montré que dormir moins de cinq heu- d’âme. Il reste beaucoup à faire en res de prévention des accidents causés
res dans les vingt-quatre heures avant matière de recherche. par l’irrégularité du rythme veille/som-
l’accident et conduire entre 2 h et 5 h du meil. Introduire des siestes réduit le
matin étaient des facteurs de risque Travailleurs postés, risque d’accident (11). Le café semble
significatifs d’accident (risques deux et risques accrus aussi être une contre-mesure efficace
cinq fois plus élevés respectivement). Les conséquences des restrictions du à la somnolence (11). Il existe des varia-
sommeil apparaissent aussi durant la bilités individuelles importantes à la
Déficit de sommeil période de conduite après le travail de réponse au café et à la prise de som-
et erreurs médicales nuit. L. K. Barger et al. (8) ont mené une meil. Il est donc nécessaire que les tra-
De nombreuses études dans le sec- étude prospective dans laquelle 2 737 in- vailleurs s’autotestent avant d’appliquer
teur de la santé ont tenté de déterminer ternes de médecine ont fourni des infor- ces contre-mesures. La somnolence
les liens entre la pratique de la médecine mations sur leurs heures de travail et sur reste à identifier comme une cause d’ac-
de garde et le risque d’erreurs. Les résul- l’historique de leurs accidents de la cir- cident du travail. Les études devraient
tats ont mis en évidence une augmen- culation. Les auteurs ont conclu que le se focaliser, d’une part, sur la mesure de
tation linéaire entre les erreurs médica- travail posté prolongé pose de sérieux la somnolence chez les travailleurs en
les rapportées par les praticiens et les problèmes de sécurité pour les internes horaire posté et, d’autre part, sur les dif-
exigences du travail de garde (3). De en médecine. férences interindividuelles des tra-
même, J. Dorrian et al. (4) ont démon- vailleurs face aux contre-mesures exis-
tré qu’il existait une relation entre la Des observations complémentaires tantes. Ces actions permettraient une
durée de sommeil et l’apparition d’er- d’augmentation d’accidents ont été aussi meilleure efficacité du travailleur et sur-
reurs chez le personnel infirmier. Il est rapportées dans d’autres secteurs lors du tout une amélioration de sa sécurité.
important de souligner que l’ensemble trajet retour d’un travail de nuit (9). Le
des études s’est davantage concentré sur niveau croissant de somnolence lors du Guillaume Chaumet
la sécurité des patients que sur celle des retour au domicile après le travail de Allocataire de recherche,
employés. À l’inverse, d’autres études se nuit a également été étudié physiolo- Pierre Philip
sont penchées sur l’effet potentiel de giquement sur simulateur (10). Il en res- Professeur des universités,
l’amélioration de l’organisation du sort que le niveau de somnolence et le praticien hospitalier, clinique du sommeil,
temps de travail sur la sécurité du risque de sortie de route augmentent UMR 5227, université Bordeaux-2
patient. C.P. Landrigan et al. ont établi après le travail de nuit. « Victor-Segalen », Bordeaux.
qu’une réduction du temps total de tra-
vail de quatre-vingt à soixante heures
par semaine, croisée avec une durée
maximale de la période de travail de
seize heures (au lieu de vingt-quatre ou ◗ Références bibliographiques
trente-six heures), réduisait par deux le
nombre d’erreurs sérieuses chez les (1) NTSB. Factors that affect fatigue in heavy hours on sleep and attentional failures. N. Engl.
internes de garde (5). Non seulement truck accidents. National Transportation J. Med. 2004; 351(18): 1829-37.
la somnolence était diminuée mais le Safety Board. Safety Study, 1995. (7) Crowley S. J., Lee C., Tseng C. Y., Fogg L.
nombre d’erreurs attentionnelles et le (2) Connor J., Norton R., Ameratunga S., et al. F., Eastman C. I.. Complete or partial circadian
nombre de microsommeils indiqués par Driver sleepiness and risk of serious injury to re-entrainment improves performance, alert-
l’électroencéphalogramme, étaient éga- car occupants: population based case control ness, and mood during night-shift work. Sleep
lement réduits durant le travail de nuit study. BMJ 2002; 324(7346): 1125. 2004; 27(6): 1077-87.
(6). Il a été conclu que les facteurs (3) Suzuki K., Ohida T., Kaneita Y., et al. Day- (8) Barger L.K.. Cade B.E., Ayas N.T., et al.
cumulés, le sommeil et la réduction du time sleepiness, sleep habits and occupatio- Extended work shifts and the risk of motor
temps de travail étaient à l’origine de ces nal accidents among hospital nurses. J. Adv. vehicle crashes among interns. N. Engl. J.
effets. Nurs. 2005; 52(4): 445-53. Med. 2005; 352: 125-34.
(4) Dorrian J., Lamond N., Van Den Heuvel C., (9) Gold D.R., Rogacz S., Bock N., et al. Rota-
À noter que la majorité des recher- Pincombe J., Rogers A.E., Dawson D. A pilot ting shift work, sleep, and accidents related to
ches françaises et anglo-saxonnes sont study of the safety implications of Australian sleepiness in hospital nurses. Am. J. Public
plutôt orientées sur les conséquences nurses’ sleep and work hours. Chronobiol. Int. Health 1992; 82(7): 1011-4.
négatives du travail posté. Toutefois, 2006; 23(6): 1149-63. (10) Åkerstedt T., Peters T., et al. Impaired
une étude américaine n’ayant a priori (5) Landrigan C.P., Rothschild J.M., Cronin alertness and performance wile driving home
pas d’équivalent en Europe (7) démon- J.W., et al. Effect of reducing interns’work from the night shift - a driving simulator study.
tre qu’un réentraînement partiel ou hours on serious medical errors in intensive Journal of Sleep Research 2005; 14: 17-20.
complet du rythme circadien (lumière care units. N. Engl. J. Med. 2004; 351(18): (11) Philip P., Taillard J., Moore N., et al. The
très claire durant le travail de nuit, port 1838-48. effects of coffee and napping on nighttime
de lunettes de soleil durant la journée, (6) Lockley S. W., Cronin J.W., Evans E. E., et highway driving: a randomized trial. Ann.
une période fixe de sommeil dans un al. Effect of reducing interns’weekly work Intern. Med. 2006; 144(11): 785-91.
endroit sombre, en plus de la prise de

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 31


Éducation pour la santé et sommeil,
mode d’emploi
Créée depuis plus de vingt ans, Prosom (association nationale de PROmotion des connais-
sances sur le SOMmeil) a pour objectif d’aider la population à mieux gérer son sommeil
et ses rythmes de vie. Pour cela, elle propose des supports et une aide logistique pour
toute personne ou organisme souhaitant mettre en place des actions d’information et
d’éducation sur ce thème. Prosom assure production et diffusion de supports éducatifs,
organisation d’exposés, débats, expertise, et formation des relais médico-sociaux et
éducatifs auprès de publics divers.

Dans le programme des stages, Pro- exemple fréquemment rencontré est cité de l’action éducative ? Cela peut
som figure, outre une actualisation des celui des enquêtes sur la semaine de être la réorganisation de locaux pour
connaissances scientifiques sur le som- quatre jours où de nombreux groupes permettre une pause en début d’après-
meil et les rythmes biologiques aux dif- de parents sont demandeurs d’infor- midi, la diminution de la demande et de
férents âges, la présentation d’une mations sur les rythmes biologiques. Il la prescription d’hypnotiques, la dispa-
méthodologie de l’action éducative, qui leur est évidemment proposé par les rition des plaintes concernant la sieste
apparaît comme un facteur très impor- intervenants de parler du sommeil et de proposée à tous les enfants de mater-
tant d’efficacité. son importance... nelle..., de nombreux autres marqueurs
sont identifiables.
Les étapes de la démarche L’état des lieux concerne aussi la
éducative connaissance approfondie du public Objectifs opérationnels : dans cha-
Il s’agit bien d’une démarche, et non de l’action : ses caractéristiques socio- cune des actions décidées, qui fera
d’actions ponctuelles, isolées et unila- économiques, culturelles, son niveau quoi, quand, comment, avec quels
térales. Les actions, encore plus pour ce d’enseignement, sa langue et son lan- moyens humains et financiers – quelle
thème que pour d’autres, doivent être gage, ses traditions et ses pratiques, ses logistique adopter ?
coordonnées, adaptées, résultat de représentations de la santé, ses goûts
concertations et basées sur la parti- et rejets éventuels, et si possible son S’informer, se former…
cipation active du public auquel elles vécu du sommeil et la façon dont il l’ex- Avant de commencer une démarche
s’adressent. La diversité des approches, prime. Pour cela, il est nécessaire d’é- éducative, il est nécessaire que tous les
le poids des pratiques et des conditions tablir une étroite collaboration avec des acteurs actualisent leurs connaissances
de vie nécessitent un travail d’équipe où représentants de ce public, qui jouent sur le sommeil pour être au fait des don-
chacun joue le rôle correspondant à ses le rôle d’interprètes dans les deux sens. nées scientifiques récentes. De nom-
compétences et ses motivations... en breux ouvrages et publications per-
étant conscient de ses limites. Cet état des lieux permettra à l’équi- mettent de se documenter, ainsi que des
pe d’éducation pour la santé (enrichie formations spécifiques. Il est bon de se
Un premier temps, indispensable, des partenaires intéressés et intéres- préoccuper également de ce que lit,
consiste à faire un « état des lieux », de sants pour le projet) de définir ses voit et entend le public, surinformé par
recueillir par enquêtes et témoignages objectifs – objectif général, en termes de les différents médias sur tous les sujets
des différents partenaires socio-éduca- résultats à atteindre : en l’occurrence, de santé, y compris le sommeil et les
tifs, les problèmes prioritaires en termes amélioration de la gestion du sommeil rythmes biologiques. Cette surinforma-
de quantité et de gravité. Le choix du et des rythmes de vie, pour améliorer le tion nécessite qu’un travail de sélection
thème se fera aussi en fonction d’autres bien-être et les performances, et pour soit fait, pour mettre en évidence les
critères : demande de la part de l’orga- éviter, éventuellement dépister, les trou- messages les plus utiles, et supprimer
nisme de tutelle de traiter un sujet dont bles et pathologies du sommeil, dont les éventuellement les erreurs ou mauvai-
l’importance est reconnue par les conséquences peuvent être graves et ses interprétations. Il est également inté-
instances gouvernementales, ou bien parfois dramatiques. ressant d’analyser le travail des journa-
demande directe d’un public concerné listes, attentifs à adapter leurs articles à
par un « problème » pour lequel il sou- Objectifs intermédiaires : quelles leur lectorat habituel, ce qui est aussi
haiterait être éclairé. Ce dernier cas est actions mettre en place, et avec quels une partie du travail des éducateurs
bien sûr le plus favorable pour la mise objectifs quantifiables ? Quel objectif pour la santé quand ils ont un public
en place d’une action éducative. Un mesurable permettra d’évaluer l’effica- homogène : de travailler selon les cas

32 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


plutôt sur le registre de la logique, ou eux-mêmes à partir de l’école primaire, différents publics (ils peuvent être four-
de l’imagination, ou de l’affectivité, ou et par les adultes de tous âges – aide à nis sur demande), mais il est recom-
de l’humour. mieux connaître les caractéristiques et mandé de les enrichir par des problé-
les besoins de chacun, et permet de matiques locales, spécifiques.
Précieux « agendas du sommeil » mieux agencer la journée et la nuit.
Pour être efficace, l’information pro- Pour les enfants de tous les âges, de
prement dite, structurée et pédago- Les enquêtes dites « de sensibilisa- nombreuses activités ludiques sont
gique, devra être précédée d’actions de tion » (n’ayant pas pour mission de proposées : dessins des rêves, de la
sensibilisation, qui incitent enfants ou recueillir des données épidémiolo- chambre à coucher, poèmes, compti-
adultes à se poser des questions sur leur giques) permettent de se poser des ques- nes, pièces de théâtre, sketches, ban-
sommeil, les causes des difficultés et tions auxquelles on n’avait pas encore des dessinées, document vidéo sur le
des troubles, qui visent à exciter leur pensé. Très utilisés aussi, les question- sommeil des animaux, enquêtes auprès
curiosité et leur imagination, et à les naires « d’accord/pas d’accord », qui per- de travailleurs postés, préparation
rendre demandeurs de plus d’informa- mettent de balayer le domaine des pré- d’une exposition pour laquelle chaque
tions. Des activités très variées sont pro- jugés, des croyances et des idées fausses classe se charge d’un aspect différent,
posées, en fonction de l’âge, des moti- sous forme de débats interactifs, sup- éventuellement pour participer à un
vations et des disponibilités du public ports d’une grande simplicité d’utilisa- forum des jeunes, recherche de
et des acteurs de terrain. tion dans des groupes petits ou moyens musiques qui apaisent et de musiques
(ne dépassant pas vingt personnes) et qui dynamisent le sommeil à travers les
La tenue d’agendas du sommeil, de très efficaces s’ils sont utilisés par des différentes cultures, la littérature, la
grilles d’observation des rythmes de personnes compétentes sur le thème et poésie, les arts plastiques, etc.
jour et de nuit – remplies par les parents rompues aux méthodes d’animation.
et le personnel des structures d’accueil Des questionnaires de base ont été éla- Une sélection des messages de base
pour les plus jeunes, par les enfants borés par Prosom, correspondant aux s’impose, car à vouloir trop dire on

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 33


risque que l’essentiel ne soit pas retenu. informations complémentaires, soute- sur les caractéristiques du sommeil du
Cette sélection se fera en équipe, en nir le demandeur dans sa détermina- tout-petit et la façon de le respecter sont
fonction : tion, lui procurer des références biblio- organisées par des sages-femmes,
– des connaissances, nouvelles et graphiques et parfois l’orienter vers une autour de supports éducatifs adaptés.
scientifiquement confirmées, ou peu consultation spécialisée. Dans la maternité de l’hôpital de Mont-
connues ; morency, une consultation régulière
– de la capacité de mémorisation et du Dans les milieux scolaires, il est par une éducatrice spécialisée en édu-
niveau de scolarité du public ; recommandé de prévoir des actions cation sommeil, membre de Prosom,
– des constats, lors de l’état des lieux, de trois années de suite avec les mêmes est accueillie avec une grande satisfac-
comportements apparemment inadap- enfants et avec des approches diffé- tion par les mères et par le personnel,
tés et de leurs conséquences prévisibles rentes. bénéficiant ainsi d’une formation per-
pour la qualité du sommeil et pour la manente... L’évaluation de cette pra-
santé ; Nécessité d’une évaluation tique est très positive.
– des questions que se posent les per- Une démarche éducative devra pour
sonnes présentes. être complète se terminer par des éva- Chez les personnes âgées, les effets
luations, pour ce thème comme pour des informations sont avant tout dédra-
Les informations sont individuelles les autres thèmes de santé, et les pro- matisantes. Réaliser que des modifica-
et/ou collectives, le plus souvent les cessus d’évaluation sont sensiblement tions sont liées à l’âge et non à des
deux formes s’associent dans le temps les mêmes. Il en est cependant de plus pathologies, et que c’est le lot de la plu-
et présentent des avantages spécifiques. spécifiques. Pour être sûr d’avoir été part de leurs pairs, les aide à mieux sup-
Pour le thème sommeil, il semble que bien compris, une évaluation immé- porter ce qu’ils nommaient des trou-
la formule la plus efficace pour susci- diate peut être faite en utilisant l’auto- bles... (lire l’article d’Alain Nicolas
ter des changements de comportements questionnaire remis en début de pages 38 à 40).
soit l’animation-expertise, pour un séance : les réactions du groupe à ce
groupe de dix à vingt personnes, ce qui questionnaire utilisé collectivement On accordera une très grande impor-
permet une interactivité riche en cons- sont à prendre en compte, car cela per- tance à un critère particulièrement pré-
tats et propositions. met de revenir sur des points insuffi- sent au cours des actions éducatives sur
samment expliqués, ou mal interprétés le sommeil et les rythmes : l’émergence
Les supports éducatifs illustrés sont par certains. de relations plus ouvertes et plus
une bonne aide à la mémorisation. Les confiantes entre les personnels de ter-
montages de diapositives classiques ont Quelques exemples, parmi d’autres, rain et les différents publics et entre les
laissé la place à Powerpoint, et le fil de changements de comportements partenaires de l’action eux-mêmes. La
conducteur constitué par un scénario décrits fréquemment par les parents mise en œuvre de cette synergie est
ou des images facilement personnali- après des actions éducatives : plus massivement positive, la création de
sables est précieux, à la fois pour le grande facilité à accepter le coucher par dynamiques locales s’ajoutant à ce
public et l’intervenant. Les principes les jeunes enfants, surtout quand la maî- constat.
d’utilisation restent les mêmes : savoir tresse l’a dit, le réveil en douceur par des
s’arrêter sur ce qui demande le plus bruits ambiants non agressifs, garant de Voici qui confirme l’opportunité du
d’explications, susciter les questions bonne humeur chez tous, le calme fami- choix de ce thème, propre à motiver
avant la fin du montage, avoir un temps lial après le repas du soir, la suppression pour de nombreuses actions des pro-
de discussion suffisant avant et après de boissons excitantes l’après-midi, etc. fessionnels de la santé et de l’éducation,
la projection. Le film paraît moins Ceux-ci, souvent, le choisissent après
approprié, sauf si des séquences per- Chez les parents d’adolescents : plus leurs premières expériences comme
mettent une pédagogie adaptée au de compréhension de leurs attitudes thème porteur prioritaire. Forte de nom-
public, à ses capacités de réception et (sachant que le coucher tardif est en breux témoignages, l’équipe de Prosom
de mémorisation. On notera cependant partie lié à un « retard de phase », para- est très confiante dans le développe-
que les supports ne sont que des sup- mètre biologique), meilleure accepta- ment et l’efficacité de l’éducation pour
ports, et que la qualité de la démarche tion des grasses matinées du week-end, la santé en matière de sommeil.
collective et son efficacité dépendent qui sont dans l’état actuel des choses
surtout de ses acteurs et de leur capa- la seule façon de récupérer leur dette de Dr Françoise Delormas
cité à toujours privilégier les échanges sommeil – pis-aller non satisfaisant d’un Directrice de Prosom, Lyon.
et la communication avec le public. point de vue chronobiologique mais
acceptable en attendant les réformes
À la suite des informations, plus ou d’horaires qui permettraient un début
moins longtemps après, peut se mani- de cours plus tard le matin –, compré- Contact :
fester chez certains le désir d’un com- hension de la nécessité de la sieste chez Prosom – CNE/Rhône – Hôpital de l’Hôtel-
plément de connaissances sur le sujet, de nombreux ados, caractère biolo- Dieu – Porte 1, 1 place de l’Hôpital – 69002
après réflexion et essai de changement gique et non pas signe de paresse ou de Lyon.
de comportement. Un suivi paraît maladie... Tél./fax : 04 78 42 10 77
nécessaire, assuré par un membre de Email : prosom@wanadoo.fr
l’équipe de terrain, compétent, motivé, Pour les parents de nouveau-nés, Site Internet : http://www.prosom.org
disponible. Celui-ci pourra ajouter des des séances d’information à la maternité

34 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


Entretien avec Christophe Baratault, responsable du foyer d’accueil Emmaüs Louvel1 à Paris

« Les fantômes ont le sommeil fragile »


Comment les structures d’accueil des sans-domicile fixe prennent-elles en compte la
question du sommeil ? Un responsable de foyer d’accueil Emmaüs, à Paris, souligne
que la qualité de l’hébergement est déterminante. Les foyers-dortoirs, leur promiscuité,
l’insécurité ressentie par les SDF, qui dorment d’un œil pour veiller à leurs effets per-
sonnels, sont la réalité quotidienne. Les moyens manquent pour améliorer les condi-
tions d’hébergement. Mais l’équipe d’accueil y croit ; elle aimerait bien disposer d’un
accompagnement pour mieux répondre aux sollicitations des SDF, faire sauter la cloi-
son étanche entre le médical et le social.

La Santé de l’homme : Le foyer Lou- sonnes qui lui ont été signalées par les existe un sommeil des SDF n’est pas
vel d’hébergement d’urgence géré services sociaux. Ces SDF sont héber- possible. On ne peut caractériser le
par Emmaüs est-il adapté aux gés pour une durée d’une semaine. On sommeil du SDF. C’est très individuel,
besoins de repos des sans-domicile ajoutera une seconde semaine si tout et c’est un domaine qui est abordé avec
fixe qui le fréquentent ? s’est bien passé. La durée moyenne beaucoup de pudeur.
pour ces trente personnes est de qua-
Christophe Baratault : Ce lieu est une torze nuits. S. H. : Le fait que ce bâtiment n’ait
ancienne sous-station EDF construite pas été conçu à l’origine pour l’hé-
en 1908. Il a donc une vocation indus- Je gère directement dix places en bergement a-t-il des conséquences
trielle et n’a pas été pensé pour fonction des disponibilités. Ce sont sur la qualité de l’accueil ?
accueillir des personnes car, à la base, souvent les usagers eux-mêmes qui
ce n’est évidemment pas un lieu d’hé- m’appellent. Là aussi, la durée oscille Oui, c’est incontestable. Ici, on
bergement. Nous l’occupons depuis d’une semaine à quatorze jours. accueille les gens en dortoir. Le mou-
1999, date d’une convention signée vement des Don Quichotte du canal
pour six mois, puis reconduite tacite- Sur les dix places restantes, cinq Saint-Martin dit qu’il ne faut plus
ment. Nous avons effectué un certain sont réservées à la veille sociale, qui est accueillir des gens en dortoir du fait de
nombre de travaux d’aménagement un système d’urgence pour une nuit, et la promiscuité. Ils ont raison. Parlons
mais nous restons tout de même dans les cinq dernières à l’accueil de nuit du ronflement, par exemple. Voilà un
un bâtiment particulier avec certaines pour des gens qui sont suivis ou ame- élément qui est terrible et pour lequel
limites. Vous parlez des besoins de nés par des « maraudeurs », c’est-à-dire on ne peut rien faire. J’ai ici des bou-
repos des SDF. Nous leur offrons un les travailleurs sociaux en tournée noc- chons. Je peux en distribuer. Mais, pour
foyer d’hébergement de nuit ouvert turne. notre SDF, c’est trop difficile. Il refuse
toute l’année, tous les jours. car la promiscuité entraîne aussi un
S.H. : C’est un centre organisé pour sentiment d’insécurité. Comment peut-
S. H. : Qui accueillez-vous ? la nuit. Que constatez-vous concer- il s’endormir sereinement dans cette
nant le sommeil des SDF ? réalité ? La personne arrive avec ses
On accueille ici cinquante person- affaires. Elle va mettre son oreiller, elle
nes, uniquement des hommes, en soi- D’abord, poser la question du som- va prendre son argent qu’elle va garder
rée et en nuit à partir de 18 h 30. Ils meil des SDF est en soi intéressant. Car tout près d’elle… C’est une vraie diffi-
nous quittent à 8 h le matin, 9 h le le sommeil est une porte, une entrée, culté. En même temps, il y a des per-
dimanche car ils ont droit à une heure c’est l’environnement… Le sommeil se sonnes qui souhaitent être entourées et
supplémentaire. Les prestations de prépare la journée, se vit le jour, et qui ne se sentiront pas bien dans une
base sont un repas le soir, vers 19 h, et nous rencontrons ce que l’on connaît chambre individuelle…
un petit déjeuner le matin. La durée des des difficultés des personnes à la rue.
séjours varie car il y a différents accès Le sommeil est également une chose S. H. : La promiscuité est donc la
à l’hébergement et deux durées de que l’on partage. Chacun d’entre nous première cause de perturbations ?
séjour (une ou deux semaines). a plus ou moins bon sommeil, plus ou
moins des problèmes de sommeil. Le Il y en a d’autres, bien sûr. Le public
Ce lieu est ouvert au Samu social de sommeil reflète l’histoire de chacun. que l’on reçoit est évidemment en souf-
Paris, qui oriente vers nous trente per- Donc, dire ou laisser entendre qu’il france. Ce qui ne veut pas dire qu’il est,

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 35


pour autant, malade. Ils sont en souf- des gens qui prennent des médica- dynamique. Eux sont souvent suivis
france psychologique et certains ont ments. C’est fou comme l’automédica- par un médecin, parfois par un « psy ».
des pathologies. On accueille des gens tion est présente chez les exclus ! Et ils
que l’on ne connaît pas bien, dont on n’en parlent pas. S. H. : Et l’éducation pour la santé ?
ignore l’histoire personnelle. Ils arri-
vent pour un court séjour. Leurs pro- S. H. : En matière de prévention et Nous sommes dans un rapport sim-
blèmes de santé, leurs problèmes d’accompagnement, avez-vous une ple. Notre rôle, notre fonction, c’est
psychologiques liés à l’échec, à des action particulière ? d’accueillir des gens qui viennent pour
traumatismes ne peuvent être pris en dormir. Pour cela, ils doivent se sentir
compte dans le moment et une durée Je crois qu’il faut le dire : il n’y a rien. en sécurité. Le rapport simple est « j’ai
de présence au centre. Évidemment, Ou alors, nous balbutions. À Emmaüs, dormi » ou « je n’ai pas dormi ». Si c’est
tout cela joue sur le sommeil. Il y a une on essaye de développer le sens de la dit, on peut alors réfléchir ensemble
belle phrase qui dit : « Les fantômes ont rencontre. La rencontre commence par aux conditions d’un sommeil. Le ron-
le sommeil fragile. » Cela veut dire que la poignée de main, par la qualité de flement, l’odeur et le bruit sont souli-
la nuit, tout vit, tout se réveille. l’accueil, l’écoute, avec toutes les diffi- gnés par les SDF qui parlent sur ce
cultés qui vont avec. Nous essayons de sujet. Là, on peut certainement agir. Il
S. H. : Les SDF que vous côtoyez réfléchir sur la souffrance psychique. est possible de délivrer des messages
parlent-ils de leur sommeil ? Nous nous sentons pauvres en idées. mais, d’abord, trouvons des solutions à
Certes, il y a des réunions, des col- ces demandes ! C’est pareil pour l’ali-
Certaines personnes en parlent, loques. Mais nous avons besoin, à mentation. Le SDF dit « c’est bon » ou
d’autres restent enfermées. Là encore, notre niveau, de concret nous permet- « ce n’est pas bon ». Je pense sincère-
il n’y a pas une règle commune. Quel- tant d’agir. Nous avons besoin égale- ment que dans l’accueil d’urgence il
qu’un qui se lève le matin, se prépare ment d’un accompagnement, afin de nous faut d’abord améliorer les condi-
avant de partir au travail, peut échan- mieux répondre aux sollicitations des tions matérielles, le séjour…, nous
ger sur la façon dont il a dormi. Ici, démunis. Cet accompagnement, nous aurons alors un cadre plus approprié
les gens ne nous racontent pas forcé- ne l’avons pas. Du fait de la séparation pour donner des informations qui sont
ment leur nuit. Quand on arrive là, on entre social et médical, les exclus sont pourtant essentielles.
essaye de dormir sur une literie qui « catégorisés ». Nous recevons untel,
n’est pas adaptée. C’est une literie de « malade », un autre « alcoolique », un Propos recueillis par Denis Dangaix
récupération. Certains nous parlent de troisième « asthmatique », la plupart
ça. On a aussi de gros dormeurs, des enfermés dans la solitude… Nous
gens qui arrivent à couper. Mais nous voyons aussi, et ceux-là peuvent nous
accueillons aussi des insomniaques, parler, des SDF qui ont du ressort, une 1. 36, rue Louvel-Tessier 75010 Paris.

36 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


Un programme éducation santé pour améliorer
le sommeil des seniors
L’insomnie ou le sommeil perturbé ne sont plus élevé, les comportements alimentaires personnes ayant demandé un rendez-vous pour
pas une fatalité. Un programme d’éduca- sont déréglés, la susceptibilité au stress s’ac- une consultation dans un centre du sommeil1.
tion pour la santé a été mené auprès d’un croît, la consommation d’alcool et de médica- Un groupe de douze personnes a été également
groupe de plus de 60 ans par le centre du ments augmente. La personne est souvent recruté par une caisse de retraite à titre de
sommeil de l’hôpital de l’Hôtel-Dieu, à entraînée dans un cercle vicieux où la fatigue groupe pilote en prévision du développement
Paris. Il a permis à ces personnes d’aug- chronique induit un mode de vie qui lui-même ultérieur de ce programme. Étaient inclus les
menter leur temps de sommeil, de mino- compromet la qualité des nuits à venir. sujets, hommes et femmes, âgés de 55 ans
rer le temps d’endormissement et de ou plus, se plaignant de leur sommeil, sans
réduire leurs réveils nocturnes. La majo- Un programme d’éducation à la santé a été mis autre spécificité. Étaient exclues a priori les per-
rité de ces personnes ont estimé que leur au point pour répondre à cette plainte courante sonnes qui souffraient d’hypersomnie, d’apnées
sommeil était de meilleure qualité à l’issue chez les seniors par des experts d’un centre du du sommeil, de cécité (à cause des troubles
de ce programme, avec un dynamisme sommeil et des spécialistes du vieillissement. Il inhérents de l’horloge biologique), de dépres-
amélioré au réveil. comprenait une évaluation du sommeil, pendant sion, de troubles psychiatriques ou de démen-
neuf jours, à l’aide d’un agenda du sommeil et ces. La prise d’hypnotiques n’était pas un cri-
Les troubles du sommeil sont courants chez les d’un actimètre (appareil de mesure de l’activité) tère d’exclusion. Tous les participants étaient
seniors (plus de 60 ans) et peuvent avoir des de poignet, une journée de formation sur les com- autonomes et vivaient à leur domicile. Certains
retentissements importants sur leur santé et portements et l’hygiène du sommeil, accompa- étaient en activité, d’autres à la retraite. Le cycle
leur qualité de vie. Ils toucheraient, selon les étu- gnée d’un compte rendu collectif et individuel des de formation se déroulait sur trois journées
des, entre 20 et 40 % de cette tranche d’âge. caractéristiques du sommeil de la période d’ob- espacées de un à deux mois incluant à chaque
Les insomnies chroniques, en particulier, sont servation, suivie d’une nouvelle évaluation, à dis- fois un groupe de dix à quinze personnes (voir
mal vécues par les intéressés. La vigilance pen- tance, objectivant les bénéfices obtenus. schéma page suivante).
dant la journée est diminuée, l’humeur est sou-
vent moins bonne, les fonctions cognitives sont Trente-sept sujets ont été recrutés sur la base Les résultats ont pu être exploités chez vingt-six
altérées, le risque de chutes et d’accidents est du volontariat et de la disponibilité parmi des personnes. Sur la base des enregistrements
d’actimétrie (mesure de l’activité), il a été décidé
de séparer, pour l’analyse des données, les
sujets considérés comme insomniaques des
sujets se plaignant de leur sommeil sans insom-
nie. Étaient considérés comme insomniaques
les sujets dont la durée des éveils nocturnes
était supérieure ou égale à soixante minutes
et/ou la latence d’endormissement était supé-
rieure ou égale à trente minutes. Étaient consi-
dérés comme « non insomniaques » ceux dont
la durée des éveils nocturnes était inférieure à
soixante minutes et la latence d’endormisse-
ment inférieure à trente minutes. Le groupe des
insomniaques comptait quatorze personnes
(neuf femmes, cinq hommes) de 68 ± 2 ans.
Le groupe des non-insomniaques était composé
de douze personnes (huit femmes et quatre
hommes) de 67 ± 2 ans.

Chez les insomniaques, les agendas du som-


meil ont montré que ni les heures de lever, ni les
heures de coucher n’ont été modifiées signifi-
cativement entre les deux sessions. Le temps
passé au lit était inchangé. En revanche, leur
temps de sommeil était significativement aug-
menté de vingt-quatre minutes en moyenne, ce
qui correspondait à une meilleure efficacité du
sommeil (+ 5 %). Ce bénéfice était lié à une
réduction significative des réveils nocturnes, de
vingt minutes en moyenne, et une diminution de

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 37


nette progression de leur dynamisme le matin très bien la durée de leurs éveils nocturnes et
Représentation schématique (+ 10 %). La lucidité, le matin, était également les améliorations apportées par la formation.
du déroulement de l’étude meilleure bien que la différence ne soit pas sta- Les non-insomniaques avaient eux tendance à
tistiquement significative. L’éveil en journée, qui sous-évaluer leur temps de sommeil dans l’a-
Journée d’information, réponse à un était assez élevé lors de la session 1, l’anxiété genda lors de la première évaluation, alors qu’ils
questionnaire d’évaluation et inscrip- et la morosité, qui étaient déjà basses au le surestimaient au cours de la seconde.
tion à la formation départ, n’étaient pas significativement modifiés
entre les deux sessions. Cette étude d’intervention comportementale
 montre qu’un programme d’éducation à la santé
J. 0 Remise d’un agenda du sommeil Chez les non-insomniaques, le programme de couplé à une évaluation du sommeil améliore
et d’un actimètre pour neuf jours formation a conduit les participants à se coucher objectivement la durée du sommeil des seniors.
plus tôt et se lever plus tard. Le temps passé Ces effets bénéfiques sont accompagnés par
 au lit était significativement augmenté de trente- une appréciation positive de la qualité subjec-
J. 30 Session 1 : Restitution des résultats et six minutes et le temps de sommeil de quarante- tive de leur sommeil et une augmentation de
formation sur la gestion du sommeil sept minutes. L’efficacité du sommeil était com- leur dynamisme le matin.
parable entre les deux sessions. La durée des
 éveils nocturnes, qui était courte, l’est restée. Dr Damien Léger
J. 60 Remise d’un agenda du sommeil et Lors de l’évaluation par échelle analogique Praticien hospitalier, responsable du centre
d’un actimètre pour neuf jours visuelle, les participants considéraient que leur du sommeil et de la vigilance1,
sommeil était de meilleure qualité. La lucidité et Caroline Gauriau
 le dynamisme, le matin, ainsi que l’éveil, en jour- Chargée de mission1, 2
J. 90 Session 2 : Restitution des résultats, née, étaient élevés et inchangés entre les deux Bruno Corman
comparaison avec la session 1 et sessions. L’anxiété et la morosité durant la jour- Docteur es Sciences, responsable
rappel des conseils d’hygiène du née restaient basses avant et après la formation. de Successful Aging Database2,
sommeil Ces données, dans leurs grandes lignes, étaient Pr Dominique Choudat
confirmées par l’actimétrie. On remarquera tou- Chef du service de pathologie
tefois que les insomniaques avaient tendance à professionnelle1.
quatre minutes de la latence d’endormisse- sous-évaluer leur temps de sommeil déclaré
ment. L’analyse des échelles analogiques visuel- dans l’agenda par rapport aux données de l’ac- 1. Centre du sommeil et de la vigilance. Centre de réfé-
rence hypersomnies rares, Hôtel-Dieu, Paris AP-HP
les montrait que ces insomniaques jugeaient timétrie, aussi bien durant la session 1 que et université Paris-5.
leur sommeil de meilleure qualité, avec une très durant la session 2, alors qu’ils appréciaient 2. Successful Aging Database, Boulogne-Billancourt.

Personnes âgées : prendre en compte


le vieillissement physiologique
Prescrire des somnifères aux plus de ment, l’insomnie étant la cause de consultation Vieillissement physiologique
65 ans qui se plaignent de mal dormir est la plus fréquente, on assiste souvent à une du sommeil
une facilité et peut avoir un effet inverse prescription réflexe d’hypnotiques (somnifè- En matière didactique, il est d’usage de com-
de celui attendu : les somnifères consom- res). Cette attitude est non seulement simpliste mencer par la physiologie. Dans le domaine qui
més de façon régulière peuvent aggraver mais elle est source d’erreurs diagnostiques et nous occupe, c’est une obligation car de trop
l’insomnie. Il faut développer une meilleure entraîne, à moyen terme, une aggravation des nombreuses croyances non fondées circulent
information sur le sommeil spécifique des troubles. dans la population. Nous parlerons, en premier
seniors, tant en direction du grand public Cette situation n’est pas due à une négligence lieu, du vieillissement normal du sommeil chez
que des professionnels. Les nuits des coupable de nos confrères mais plutôt à leur des personnes âgées en bonne santé.
seniors sont plus courtes et ils compensent méconnaissance de la physiologie et des
par de petites plages de sommeil dans la pathologies du sommeil et en particulier de cel- Tout d’abord, la durée quotidienne du sommeil
journée. Ainsi, par exemple, à 80 ans, il les des personnes âgées. Il faut aussi souligner ne diminue pas avec l’âge. C’est la durée du
n’est pas anormal de dormir de 21 h à 4 que cette ignorance, souvent confortée par sommeil nocturne qui diminue, elle est com-
h du matin. des préjugés tenaces, est amplement parta- pensée par la présence d’un ou plusieurs som-
gée par nos patients qui réclament de leur som- meils diurnes, qui assurent une moyenne de sept
En 2020, 35 % de la population française meil beaucoup plus que ce qu’il est capable heures à sept heures trente de sommeil par
auront plus de 60 ans. Or, de nombreuses étu- de leur donner. Il y a donc urgence à informer vingt-quatre heures. L’endormissement reste de
des épidémiologiques portant sur de larges les seniors et leurs médecins sur les arcanes bonne qualité, en vingt minutes environ, comme
échantillons ont montré que près de la moitié du sommeil des personnes âgées si l’on ne chez l’adulte plus jeune. Le sommeil de nuit est
des personnes de cette classe d’âge se plaint veut pas voir exploser la prescription d’hypno- entrecoupé de nombreux éveils qui sont parfois
régulièrement de son sommeil. Malheureuse- tiques dans les prochaines années. assez longs, l’efficacité du sommeil va donc

38 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


diminuer en proportion. De plus, le sommeil à
ondes lentes (stades 3 et 4) se raréfie dès
l’âge de 30 ans et a tendance à disparaître
après 65 ans. Le sommeil est donc moins pro-
fond, moins récupérateur. En revanche, le
sommeil paradoxal est conservé jusqu’à un
âge avancé. Le rêve reste donc une valeur sûre
pour les personnes âgées ! La structure fine
du sommeil est aussi modifiée, avec moins
d’ondes lentes, moins de fuseaux de sommeil.
L’alternance veille/sommeil est, elle aussi, bou-
leversée. On sait qu’au sein de la population,
on trouve des « gens du soir » et des « gens
du matin ». Avec l’avancée en âge, on va obser-
ver une « matinalisation » qui peut être impor-
tante avec un coucher autour de 21 h qui n’a
rien d’anormal. D’ailleurs les patients s’en plai-
gnent rarement. A contrario, ils vont être sur-
pris de se réveiller définitivement à 3 h ou 4 h
du matin, alors que c’est une heure tout à fait
physiologique si l’on tient compte de la « mati-
nalisation » et du raccourcissement du som-
meil de nuit.

Comme nous l’avons vu, le court sommeil noc-


turne va être suppléé par un à plusieurs som-
meils diurnes. Le sommeil qui était monopha-
sique (une seule période de sommeil par
vingt-quatre heures) chez l’adulte jeune a ten-
dance à devenir polyphasique (plusieurs pério-
des de sommeil par vingt-quatre heures) chez
la personne âgée, comme chez l’enfant. On
note donc une plus grande facilité à l’endor- En premier lieu, les troubles d’origine organique récurrents durant plus de dix secondes sur-
missement diurne qu’il ne faut pas confondre vont être des causes fréquentes d’insomnie : venant pendant le sommeil avec une fréquence
avec une somnolence excessive. Cette impres- les douleurs (articulaires, osseuses, digestives, supérieure à dix par heure. Ces phénomènes
sion est renforcée par une diminution du cancéreuses, etc.), le reflux gastro-œsopha- vont entraîner une fragmentation très impor-
contraste entre la veille et le sommeil, avec gien, les problèmes urinaires (incontinence), tante du sommeil et donc un besoin intense de
une diminution de l’amplitude des rythmes bio- les affections respiratoires, les troubles du dormir la journée. La somnolence est souvent
logiques (température, hormones, mélatonine, rythme cardiaque et respiratoire, les troubles si importante que les patients peuvent s’en-
etc.). La sieste, terme qu’il faut réserver au endocriniens (notamment thyroïdiens). dormir au volant.
sommeil survenant entre 13 h et 14 h, est un On notera en particulier les maladies neurolo- Le syndrome des jambes sans repos est aussi
moment privilégié pour le sommeil, qui survient giques telles que la maladie de Parkinson et très fréquent à ces âges. Les patients res-
plus facilement dans cette plage horaire, la maladie d’Alzheimer. Ces deux pathologies sentent un intense besoin de bouger les jam-
même si l’on n’a pas déjeuné. vont entraîner un appauvrissement important bes dès qu’ils sont au repos, en particulier
Comme on le voit, même chez les personnes du sommeil et une déstructuration du rythme dans la soirée ou la nuit. Ce symptôme est sou-
en bonne santé, le sommeil est fortement veille/sommeil, souvent proportionnels à la lagé par la marche et le mouvement en géné-
modifié par l’âge. Ces changements vont le sévérité de l’affection primaire. ral. On comprendra facilement que ces per-
rendre plus vulnérable aux facteurs environ- Les troubles psychiatriques sont aussi repré- sonnes ont beaucoup de mal à trouver le
nementaux que sont le bruit et la température sentés. L’insomnie est un des symptômes sommeil quand elles doivent marcher conti-
ambiante. Ces contraintes contribuent à la sen- majeurs de la dépression chez les personnes nuellement. Il leur est aussi impossible de dor-
sation de mauvais sommeil que peuvent res- âgées. On observe souvent un réveil matinal mir la journée car la somnolence active le
sentir certaines personnes âgées. Elles sont encore plus précoce avec des idées noires dès besoin de bouger et les sensations désagréa-
aussi plus sensibles aux modifications du le réveil. On note aussi beaucoup d’altérations bles dans les jambes (aussi appelées « impa-
contexte du sommeil : voyage, déménage- du sommeil secondaires à des troubles anxieux tiences »).
ment, hospitalisation, etc. qui sont fréquents dans cette classe d’âges. On signalera aussi un trouble assez rare mais
Enfin, certains troubles spécifiques du som- spécifique des sujets âgés, le trouble du com-
Pathologies, vieillissement meil sont plus fréquents au-delà de 65 ans. portement en sommeil paradoxal. Cette affec-
et sommeil Le syndrome d’apnées du sommeil est à tion se rencontre plutôt chez des hommes de
Non content de se fragiliser, le sommeil va être rechercher systématiquement chez un patient plus de 65 ans qui présentent des épisodes
exposé à une augmentation de la fréquence âgé, présentant un surpoids et se plaignant de d’agitation dans la deuxième partie de la nuit.
des maladies, spécifiques du sommeil ou non, somnolence diurne excessive. Chez ces Il semble que ces personnes vivent intensé-
au cours du vieillissement. patients, on observe des arrêts respiratoires ment leurs rêves car les muscles ne sont plus

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 39


paralysés chez eux pendant le sommeil para-
doxal comme ils le sont normalement. Ce trou-
ble peut évoluer vers une maladie de Parkin-
son dans environ 30 % des cas. Ateliers du sommeil :
Nous passerons rapidement sur tous les trou-
bles du sommeil qui peuvent être entraînés par
les médicaments nécessaires au traitement de
une alternative aux médicaments
toutes les pathologies citées plus haut. Les
corticoïdes, la théophylline, les hormones thy-
roïdiennes, etc., sont pourvoyeurs d’insom-
nies, alors que les anxiolytiques et les hypno- Après avoir repéré de nombreux troubles propre à aider les personnes sélectionnées (cin-
tiques peuvent entraîner une somnolence du sommeil chez ses patients, le centre de quante-cinq participants, répartis en huit grou-
diurne. Cela est d’autant plus aigu que les fonc- médecine préventive de Bourg-en-Bresse, pes, d’une moyenne d’âge de 50 ans ; âges
tions hépatiques et rénales sont moins effica- dans l’Ain, a mis en place des ateliers du extrêmes : 18 et 75 ans) « à restaurer une qua-
ces chez les personnes âgées. sommeil. En quatre séances de trois heu- lité de sommeil permettant à moyen terme la
res chacune, des professionnels ont suppression ou l’allègement de thérapeutique
Prendre en charge les troubles dispensé une éducation thérapeutique du chronique, source d’effets indésirables ».
du sommeil sommeil complétée par des échanges, des Compte tenu des objectifs, du dispositif, des
Quand on a à l’esprit tous les éléments précé- groupes de parole et de la relaxation. L’ob- moyens envisagés, les participants aux Ateliers
dents, on peut établir une stratégie de prise en jectif : désamorcer l’angoisse des insom- du sommeil ont été choisis pour composer des
charge des troubles du sommeil chez la per- niaques par d’autres moyens que la prise groupes homogènes (sur des critères d’ab-
sonne de plus de 65 ans. de médicaments. Le bilan est positif mais sence de pathologies graves, de motivation per-
En premier lieu, il faudra s’assurer que la plainte les effets limités, du fait du caractère sonnelle, d’adhésion à un groupe thérapeu-
correspond à un trouble du sommeil au sens ponctuel de ces ateliers. C’est néanmoins tique). Au sein de ces groupes, chacun était
propre. En effet, chez une dame âgée de 80 ans incontestablement une voie à développer. notamment invité à reconsidérer son histoire et
qui consulte car elle ne peut pas dormir après ses stratégies personnelles, puis à prendre un
4 h du matin mais qui ne ressent pas une fati- peu de distance avec une plainte souvent non
gue diurne intense, on demandera l’intensité de Pendant trois ans (2003-2005), le centre de prise en compte par l’entourage habituel (car
l’activité physique dans la journée, la présence médecine préventive de Bourg-en-Bresse1 a participant au quotidien et à « l’identité », au
de sieste et surtout l’heure du coucher. Si elle conduit une action de groupe thérapeutique pilo- « caractère » du sujet), voire par le médecin trai-
avoue un couché à 21 h, une activité physique tée par le docteur Patricia Faurobert, médecin tant.
faible et une sieste d’une demi-heure à partir hypnologue : l’ Atelier du sommeil. Cet atelier En mettant l’accent sur la relation de chacun
de 13 h 30, le but de la prise en charge sera a été proposé à des adultes s’étant plaint de avec « ses insomnies » – troubles, événements,
de lui faire admettre qu’elle produit un sommeil troubles du sommeil à l’occasion de leur bilan circonstances, climat psychologique présidant
tout à fait normal pour son âge. de santé individuel ; 35 % avaient recours à un à la survenue des insomnies –, les Ateliers du
Il est très important de faire une investigation traitement (somnifères, anxiolytiques, antidé- sommeil ont organisé des échanges sur l’an-
très complète à la recherche d’une cause pri- presseurs) dont les « effets » leur posaient xiété, son vécu, ses mécanismes, son reten-
maire. Si l’on peut isoler une cause probable, question, les incitant à tenter d’autres voies thé- tissement, ouvrant la perspective d’une per-
on va commencer par traiter ces problèmes en rapeutiques. ception plus globale de la santé, de la fonction
premier lieu afin d’éliminer les racines du mal. Pour mettre en place cet atelier, l’équipe du cen- et des mécanismes du sommeil.
Parfois, le trouble du sommeil, surtout si c’est tre de médecine préventive s’est informée Chaque session proposait, sur quatre semaines
une insomnie, va persister ; on le prendra alors auprès de l’association Prosom2 des initiatives consécutives (soit quatre séances de trois heu-
en charge comme une insomnie primaire. et ressources utiles à un public désireux « d’ac- res chacune), une alternance d’écoute, d’aide à
Dans les cas où le trouble du sommeil s’avé- quérir un sommeil de qualité acceptable en se la formulation des vécus et situations, d’apports
rera patent et primaire, il faudra résister au pru- passant, si possible, progressivement de médi- de connaissances, de présentations d’outils à
rit de prescription et travailler sur l’hygiène caments ». À partir de là, elle a conçu ses Ate- utiliser au long de la session (agenda du som-
du sommeil et des rythmes, et surtout aider liers du sommeil à partir des « stages » de som- meil, travail sur l’anxiété, relaxation, etc.), de
les patients à trouver des activités qui vont meil mis en place, à titre expérimental, dès débats, puis d’échanges d’expériences. Les
occuper la portion de nuit qui n’est plus consa- 1990, par le centre régional de prévention exercices de relaxation pouvaient permettre à
crée au sommeil. La prise de médicaments santé de Lyon3, stages animés par Jacqueline chacun d’expérimenter et ressentir leurs effets,
sera réservée aux cas résistants et toujours Louis, ingénieur de recherche à l’Inserm, et de découvrir leur capacité à réguler par un exer-
de manière transitoire car la prise continue Hélène Bastudji, neurologue et psychiatre. Elle cice approprié une charge anxiogène.
d’hypnotiques est pourvoyeuse d’insomnie. On leur a emprunté, en particulier, un travail à par-
évitera les benzodiazépines, qui sont peu effi- tir de l’anxiété, maillon déterminant dans la thé- Une nuit sans médicaments
caces chez les personnes âgées et peuvent rapeutique proposée aux personnes atteintes Sortir d’une certaine solitude quant à la pré-
entraîner des troubles de la mémoire et un d’insomnie psychophysiologique. sentation de leur mal-être, voire de leur souf-
risque de chute. france, être écouté par des tiers attentifs à
Alain Nicolas Réguler une charge anxiogène l’évocation d’une « vie d’insomnie » qui relève
Praticien hospitalier, responsable de l’unité Capitalisant ce savoir-faire, l’équipe du centre souvent de l’indicible, échanger ses expérien-
d’exploration hypnologique, service de médecine préventive – médecin hypnologue, ces au sein d’un groupe régulé et structuré
hospitalo-universitaire de psychiatrie (Pr Dalery), psychologue, animatrice de prévention et ani- autour d’objectifs opérationnels, l’ensemble de
Centre hospitalier Le Vinatier, Bron. matrice en relaxation – a élaboré un programme cette démarche a représenté une occasion

40 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


déterminante d’envisager la perspective de
« nuits sans prothèse médicamenteuse ».
La comparaison des questionnaires recueillis,
en début et fin de stage, les appréciations et
commentaires des stagiaires au cours de
chaque session ont montré que, si 20 % d’en-
tre eux n’exprimaient encore qu’une « satisfac-
tion modérée » (quant aux changement surve-
nus et surtout « établis »), la « prise de
conscience de la capacité de prendre en charge
soi-même des comportements préventifs »
ainsi que « l’intention de modifier ses attitudes
et habitudes » étaient constatés par une forte
majorité (respectivement 94 % et 92 %). 89 %
des stagiaires ont affirmé leur satisfaction d’a-
voir pu participer à cette action, susceptible,
selon eux, de « permettre à moyen terme…
la suppression ou l’allègement de thérapeu-
tiques chroniques ».
Il est possible que ces résultats aient pu être
marqués d’une certaine « illusion groupale », au
sortir des actions ; les évaluations à six mois
ont accrédité cette thèse, constatant une
retombée des effets favorables, soulignant que
le retour à l’isolement, à la solitude et aux trou-
bles pour nombre de ces personnes constituait
un véritable travail de sape. D’où l’importance
cruciale de prévoir une réorganisation et une
reformulation du dispositif, des relais de proxi-
mité dont la nature sera à préciser. Dans cette
perspective, l’équipe du centre de médecine
préventive de Bourg-en-Bresse a suspendu, en
2006, ses Ateliers du sommeil pour en analy-
ser, avec suffisamment de recul, toutes les
facettes et résultats, et proposer prochaine-
ment une nouvelle formule permettant à chaque
participant d’inscrire dans une durée significa-
tive les améliorations.
L’utilisation de traitements médicamenteux est
remise en question par beaucoup de leurs usa-
gers ; leur « banalisation », la reconduction fré-
quente de trop nombreuses ordonnances, pose
Insomnie : des conséquences psychologiques et sociales
de réels problèmes de santé et de finance-
ments publics. Mais incontestablement les L’insomnie est la plainte la plus fréquemment exprimée quand on évoque les troubles du sommeil.
« stages » de sommeil, les Ateliers du sommeil Chronique, ses conséquences psychologiques et sociales peuvent être franchement invalidantes
et d’autres initiatives du même type démontrent (vie privée/vie professionnelle). Le caractère subjectif de l’insomnie, surtout lorsqu’elle s’exprime
l’intérêt de mettre en œuvre des alternatives sur un mode récurrent de tension anxieuse, affecte les relations interpersonnelles. L’insomniaque,
préventives ou curatives aux thérapeutiques renvoyé à sa solitude, à l’incommunicabilité de sa détresse, éprouve alors une certaine culpabili-
essentiellement médicamenteuses. sation de son état, ou plutôt une frustration qui contribue à chroniciser la situation.
Ainsi sur le plan professionnel, la charge anxieuse de ne pouvoir faire face, être à la hauteur, concerne
Henri-Pierre Bessias de plus en plus de personnes (épuisement professionnel, burn-out, nombres d’atteintes et d’acci-
Psychologue clinicien, dents physiques pouvant témoigner d’un « mental » ainsi perturbé). L’anxiété « normale » – « tem-
Centre de médecine préventive, pérature de l’âme », selon Alain Braconnier1 – est une émotion : dimension universelle de la per-
CPAM de l’Ain, Bourg-en-Bresse. sonnalité, elle peut constituer un signal d’alarme. Déréglée, elle provoque plus d’inconvénients
que d’avantages. L’anxiété « anormale » est fréquemment associée à l’insomnie : « L’anxieux est
une sentinelle. » « En hyper éveil », il fait face à un monde d’adversités, d’échéances, de « challen-
ges », ne parvient plus à maîtriser des événements qui le dépassent, ce qui participe à la chronici-
1. Centre de médecine préventive de Bourg-en-Bresse
- CPAM de l’Ain - Place de la Grenouillère - 01000
sation psychologique de la situation, se combine aux troubles fonctionnels.
Bourg-en-Bresse. H.-P. B.
2. Prosom – CNE/Rhône - Hôpital de l’Hôtel-Dieu -
Porte 1, - 1, place de l’Hôpital - 69002 Lyon. 1. Braconnier A. Petit ou grand anxieux ? Paris : Odile Jacob, 2002 : 400 p.
3. Centre régional de prévention santé - 62, rue Phi-
lippe-de-Lasalle - 69244 Lyon Cedex 04.

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 41


De la naissance à l’adolescence,
dans les bras de Morphée
C’est entre la naissance et l’âge de neuf mois que les plus grands changements inter-
viennent dans la structuration du sommeil. La mère a un rôle prépondérant : en instal-
lant un rythme régulier des activités quotidiennes, elle favorise le bon sommeil de son
enfant. Plus tard, les adolescents ont besoin de davantage de sommeil que les préados.
Selon plusieurs études, la plupart des adolescents ont un déficit d’une heure à une heure
trente de sommeil par jour, pour cause de couchers tardifs. La privation de sommeil
perturbe les apprentissages, favorise l’hyperactivité et l’anxiété.

Le sommeil normal du sommeil paradoxal et du sommeil faire place à un sommeil stable que l’on
lent profond de l’adulte) pour chacun va dès l’âge de 3 mois appeler sommeil
Les états et les stades de sommeil des cycles qui s’enchaînent. Les cycles paradoxal. Ce sommeil va surtout beau-
de l’enfant à partir de 6 ans de sommeil sont courts : cinquante à coup diminuer en quantité de 50 à 60 %
Adulte ou grand enfant, lorsque soixante minutes. Chaque cycle est le du temps de sommeil à la naissance, il
nous dormons, nous passons, au cours même, constitué d’une période de som- n’en représente que 35 % à 3 mois et
de notre nuit, par plusieurs cycles, meil agité et d’une période de sommeil atteint les valeurs de l’adulte vers 1 an
d’une durée de quatre-vingt-dix à cent calme. Le sommeil du nouveau-né est (20-25 %).
vingt minutes chacun. Chaque cycle très riche en sommeil agité puisqu’il
comporte deux états de sommeil : le représente de 50 à 60 % du temps de À partir de 3 mois, il va être possi-
sommeil lent et le sommeil paradoxal sommeil, alors que ce pourcentage ble de reconnaître dans le sommeil
n’est que de 20 à 25 % chez l’adulte et calme les différents stades du sommeil
L’endormissement se fait en sommeil le grand enfant. Les endormissements lent de l’adulte, sommeil lent léger et
lent. Au cours de ce sommeil, l’élec- se font en sommeil agité (ils se font en sommeil lent profond.
troencéphalogramme permet de distin- sommeil lent chez l’adulte et le grand
guer quatre stades sur la présence de enfant). Le nouveau-né dort nuit et jour À partir de 6 mois, les endormisse-
plus en plus importante d’ondes lentes : ; ses cycles de sommeil sont nombreux, ments se font comme chez l’adulte et
les stades I et II correspondent au som- de dix-huit à vingt par vingt-quatre heu- le grand enfant, en sommeil lent.
meil lent léger ; les stade III et IV au res. Tous ses cycles sont identiques, que
sommeil lent profond. Puis survient le ce soit le matin ou l’après-midi, le début Dès l’âge de 9 mois, la structure du
sommeil paradoxal. C’est au cours du ou la fin de la nuit. sommeil nocturne ressemble, à quel-
sommeil paradoxal que survient préfé- ques différences près, à celle de l’adulte :
rentiellement le rêve. De la période néonatale le sommeil va devenir très stable, riche
à l’adolescence en sommeil lent profond, au cours des
Les cycles de sommeil Le développement du sommeil, de la trois, quatre premières heures.
Quatre à six cycles de sommeil vont période néonatale à l’adolescence, est
se succéder au cours d’une nuit de som- caractérisé par des modifications impor- Consolidation du sommeil nocturne,
meil, chaque cycle est séparé par un tantes de la composition du sommeil et éveils nocturnes
très bref éveil. La durée de chaque stade de l’organisation des différents états de La consolidation du sommeil noc-
varie au cours de la nuit : pour une nuit vigilance au cours des vingt-quatre heu- turne, définie chez le petit enfant par
de huit heures, le sommeil lent profond res. À chaque âge correspond une orga- l’existence d’un sommeil sans éveil
prédomine dans les quatre premières nisation de sommeil particulière. signalé aux parents entre minuit et cinq
heures, le sommeil paradoxal et le som- heures, apparaît normalement entre 3
meil lent léger au cours des quatre heu- Le sommeil des six premières années et 6 mois. Les parents jouent un rôle
res suivantes. Toutes les principales caractéris- important dans la mise en place de cette
tiques du sommeil de l’adulte vont se consolidation. On sait, par exemple,
Les cycles de sommeil du nouveau-né mettre en place au cours de cette que les interventions trop fréquentes
On retrouve, chez le nouveau-né, les période. Le sommeil agité des premiers d’une maman inquiète encouragent le
états de sommeil de l’adulte : sommeil jours entrecoupé par de fréquents mou- bébé à se réveiller complètement et à
agité puis sommeil calme (équivalents vements corporels va progressivement signaler ses éveils nocturnes.

42 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


Chez le jeune enfant, la survenue en
seconde partie de nuit d’éveils brefs est
normale ; mais des difficultés apparaî-
tront si l’enfant ne sait pas s’endormir
seul dans son lit, dans sa chambre, si
ses parents restent présents auprès de
lui jusqu’à son endormissement. Des
vidéos ont d’ailleurs montré que des
nourrissons réputés « bons dormeurs »
d’après leurs parents se réveillaient
aussi souvent que les nourrissons jugés
« mauvais dormeurs », les premiers se
rendormaient seuls sans signaler leur
éveil, les seconds incapables de se ren-
dormir seuls réveillaient leurs parents.

Le sommeil des 6-12 ans


Entre 6 et 12 ans, le sommeil noc-
turne est de très bonne qualité, presque
exclusivement composé de sommeil
lent profond dans la première partie de
la nuit, ce qui va favoriser la survenue
de certains comportements anormaux
survenant au cours du sommeil : ter-
reurs nocturnes, somnambulisme et
énurésie (l’enfant ne se lève pas pour
aller aux toilettes), pathologies assez
fréquentes à ces âges. Le sommeil est égale de sommeil nocturne pour tous, de sommeil, qu’ils essaient de com-
très stable, les éveils nocturnes sont très les préadolescents ne s’endormaient penser pendant le week-end par des
brefs. Dans la journée, ces enfants sont que très rarement dans la journée alors réveils très tardifs. Les rythmes de som-
normalement très vigilants. que les adolescents étaient beaucoup meil deviennent très irréguliers, les
plus somnolents. Il existe donc, au endormissements du soir encore plus
Le sommeil de l’adolescent cours de l’adolescence, des besoins difficiles.
de sommeil plus importants que chez
L’organisation du sommeil nocturne le préadolescent, une « hypersomnie Durées de sommeil
devient identique à celle de l’adulte physiologique ». Le nouveau-né dort beaucoup. Ce
Ainsi, si on compare les enregistre- temps de sommeil va diminuer pro-
ments de sommeil de préadolescents Une tendance naturelle au retard gressivement, au fil des années, d’un
entre 6 et 12 ans et d’adolescents entre de phase temps moyen de seize, dix-sept heu-
13 et 18 ans, on constate, chez ces der- L’adolescence est également caracté- res chez le nouveau-né à quatorze,
niers, une diminution importante du risée par une tendance naturelle au quinze heures à 6 mois, treize, quatorze
sommeil lent profond au profit du som- retard de phase (sommeil plus tardif), au heures à 1 an, douze, treize heures à
meil lent léger. Une étude américaine décalage des heures d’endormissement 3 ans, onze heures à 6 ans, huit heu-
est significative : durant six ans, les (qui vont survenir entre vingt-deux res à l’adolescence. Il existe très vite
mêmes seize enfants ont été enregistrés heures et minuit trente) et d’éveils, une des grands et petits dormeurs avec une
une fois par an, sur trois nuits, entre 10 tendance aux couchers et levers tardifs variabilité interindividuelle qui est d’au-
et 16 ans. Quel que soit leur âge, l’heure partiellement liée aux modifications bio- tant plus importante que l’enfant est
du coucher était à vingt-deux heures, logiques qui accompagnent la puberté. plus jeune. Dans une étude longitudi-
celle du lever à huit heures. Cette étude Cette tendance est aggravée par le nale, réalisée en Suisse, chez quatre
révèle que le temps de sommeil et la rythme de vie de l’adolescent. cent quatre-vingt-treize sujets entre
durée du sommeil paradoxal restaient 3 mois et 16 ans, l’écart type est de
constants entre 10 et 16 ans, tandis que Une privation chronique de sommeil 2,5 heures à 6 mois, il n’est plus que
le temps de sommeil lent profond dimi- Plusieurs études épidémiologiques de 1 heure à 16 ans. Cette variabilité est
nuait, à partir de 13 ans, de 35 %, au révèlent que les besoins en sommeil de plus importante pour le sommeil
profit du sommeil lent léger. l’adolescent se situeraient aux environs diurne. Dans cette même étude, la
de neuf heures par nuit. La plupart des comparaison de trois cohortes d’en-
Des besoins de sommeil adolescents ne dorment que sept à huit fants nés en 1974, 1979 et 1986 révèle
plus importants que ceux heures en période scolaire. Ils doivent, qu’il existe de génération en généra-
du préadolescent en effet, souvent se lever tôt, notam- tion, en particulier chez les enfants les
Les tests qui permettaient d’évaluer ment s’ils ont un temps de transport plus jeunes, une diminution du temps
la capacité à rester réveillé dans la jour- important. De nombreux adolescents de sommeil qui est expliquée par un
née ont montré qu’après une durée se trouvent donc en état de privation coucher de plus en plus tardif.

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 43


Organisation des siestes neuf heures trente mais se réveilleront casienne mais le temps de sommeil sur
Le nombre de siestes et leur réparti- tôt, alors que les couche-tard auront les vingt-quatre heures est identique
tion vont se modifier en fonction de beaucoup plus de difficultés à s’endor- dans les deux populations.
l’âge. À 6 mois, l’enfant fait généralement mir le soir et à se réveiller le matin pour
trois siestes, une le matin, une en début aller à l’école. Les effets de la privation
d’après-midi, une en fin d’après-midi. La de sommeil chez l’enfant
sieste de fin d’après-midi va disparaî- Temps de sommeil La durée du sommeil étant très varia-
tre entre 9 et 12 mois, celle du matin et environnement ble d’un enfant à l’autre, la possibilité
entre 15 et 18 mois. Celle de l’après- La tendance à dormir plus ou moins, d’une privation de sommeil s’évalue sur
midi est généralement perdue entre 3 à être du soir ou du matin, est pour le comportement de l’enfant pendant la
et 6 ans. La persistance d’une sieste partie héréditaire, mais elle est aussi journée :
régulière après l’âge de 7 ans (pré- très influencée par l’environnement et – un petit enfant anormalement agité,
sente dans l’étude suisse chez moins l’éducation (mauvaises conditions de fatigable, irritable et capricieux man-
de 1 % des enfants) doit donc faire évo- couchage, excès de bruit, temps passé quera probablement de sommeil ; en
quer une privation de sommeil noc- devant un écran ou au téléphone trop revanche, même si le temps de sommeil
turne ou une hypersomnie. L’organisa- important, rythme scolaire, etc.) (Enca- paraît peu important, il sera probable-
tion des siestes et leur durée sont très dré page suivante). Des différences, ment suffisant si l’enfant est calme,
variables d’un enfant à l’autre et par- probablement plus culturelles que véri- émotionnellement stable et joyeux, il
fois même chez un même enfant, d’un tablement ethniques, existent aussi s’agira probablement d’un petit dor-
jour à l’autre. À partir de 2 ans, chez cer- pour la durée de sommeil, les heures de meur ;
tains enfants, un temps de sommeil coucher et de lever. Des études com- – chez l’enfant d’âge scolaire : l’enfant
important dans la journée pourra dimi- paratives entre plusieurs populations aura sans doute suffisamment dormi s’il
nuer le temps de sommeil nocturne. d’enfants révèlent, par exemple, que se réveille facilement et de bonne
Chez les enfants qui ont des difficultés des enfants italiens comparés à des humeur le matin, s’il est calme et atten-
de sommeil, il faudra parfois réorgani- enfants suisses, que des enfants chinois tif à l’école, s’il n’est pas agressif, agité et
ser les siestes puisque des siestes trop comparés à des enfants américains, dor- intolérant à la moindre frustration le soir.
fréquentes pour l’âge, trop tardives ment moins. Cette diminution du temps
(après seize heures), trop précoces de sommeil est liée chez les enfants ita- Chez l’enfant, les expériences de pri-
après le réveil matinal, pourront entraî- liens à un coucher plus tardif, elle est en vation de sommeil sont exceptionnel-
ner des difficultés d’endormissement et relation, chez les enfants chinois, avec les ; une étude américaine révèle
des éveils nocturnes. un coucher plus tardif et un lever plus qu’une privation partielle de sommeil
précoce. Des différences culturelles (nuit de cinq heures sur une seule nuit)
L’heure du coucher est, comme les existent aussi pour le rythme des sies- dans un groupe d’enfant de 10 à 14 ans
durées de sommeil, très variable : cer- tes : la disparition de la sieste est, aux suffirait à perturber l’apprentissage des
tains enfants couche-tôt s’endormiront États-Unis, plus tardive dans la popu- tâches les plus complexes (tâches de
facilement à vingt heures ou même dix- lation noire que dans la population cau- créativité) et les plus éloignées des

44 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


tâches habituelles. Une autre étude Ces donneurs de temps permettent
démontre, chez des enfants de 9 à non seulement la mise en place et le Les « voleurs » de sommeil
12 ans, dont on a diminué puis aug- maintien des rythmes circadiens de vigi- • Rythmes de coucher et de lever trop irré-
menté le temps de sommeil, une amé- lance mais ils permettent aussi la syn- guliers
lioration spectaculaire du comporte- chronisation entre rythmes circadiens • Temps passé devant un écran supérieur
ment et des performances après veille/sommeil et rythmes circadiens à deux heures chez le jeune enfant et supé-
augmentation du temps de sommeil. Le biologiques (température corporelle, rieur à trois heures chez les adolescents
manque de sommeil peut retentir aussi rythme cardiaque, rythme de faim et de • Absence d’exercice physique ou exercice
sur le métabolisme : plusieurs études satiété, sécrétion de cortisol1, etc.) C’est physique trop tardif le soir
mettent en évidence une relation entre cette synchronisation qui nous permet • Trop nombreuses activités extrascolaires
diminution du temps de sommeil et probablement d’être vigilant au bon • Pressions scolaire et sociale trop impor-
risque de développer une obésité. Dans moment, qui fait que la qualité de notre tantes
une cohorte d’enfants britanniques, la veille et de notre sommeil est bonne. • Début d’école trop matinal, trajet scolaire
présence d’un sommeil de moins de dix trop long
heures et demi par nuit, à l’âge de 3 ans, Rythmes circadiens et temps • Stress, anxiété, difficultés scolaires
était prédictive d’obésité à 7 ans. Il scolaires • Difficultés psychologiques
existe également une relation entre une Chez l’enfant, cette synchronisation • Consommation de caféine, alcool, tabac,
diminution du temps de sommeil et un harmonieuse est parfois compromise drogues
risque plus élevé de troubles du com- par certains rythmes scolaires, comme • Régime amaigrissant
portement : hyperactivité chez l’enfant ; la semaine de quatre jours. Les fluctua- • Mauvaise santé physique
anxiété anormale, dépression avec tions journalières de la vigilance et des
risque accru de suicide chez l’adoles- performances intellectuelles varient
cent. dans la journée : elles progressent du
début à la fin de la matinée, s’abaissent
Installation du rythme jour/nuit au début de l’après-midi puis progres- lumière naturelle/obscurité, la régula-
Le nouveau-né dort presque autant sent de nouveau au cours de l’après- rité des moments de jeux, de prome-
le jour que la nuit, par périodes de trois, midi scolaire. Ce profil normal peut être nade ou d’échanges ; un peu plus tard
quatre heures entrecoupées d’éveils. En inversé lorsque le temps scolaire ne la régularité des heures de coucher et
fait, la composante circadienne (aux comprend que quatre jours : lundi, d’éveil ; tous ces donneurs de temps
environs de vingt-quatre heures) existe mardi, jeudi, vendredi. Cette inversion vont favoriser une bonne stabilité des
dès la période néonatale. Il existe est accompagnée d’une baisse du rythmes de veille et de sommeil. Ces
d’ailleurs, dès les tout premiers jours de niveau des performances. Cette dimi- synchroniseurs font généralement
vie, un peu plus de sommeil dans la nution est modulée par de nombreux défaut chez les enfants et adolescents
nuit. Un rythme jour/nuit stable va s’ins- facteurs tel que le niveau scolaire, la souffrant de difficultés de sommeil.
taller normalement avant le sixième motivation, le milieu urbain ou rural,
mois. le niveau socio-économique, etc. Elle Les rythmes biologiques et les temps
semble plus refléter un phénomène de de sommeil devraient être aussi respec-
Les donneurs de temps désynchronisation (rythmes de coucher tés pendant le temps scolaire ; il serait
ou synchroniseurs et de lever irréguliers) qu’un déficit de important : de faciliter l’accès à la sieste
Ce rythme circadien de vingt-quatre sommeil. Chez l’adolescent, le rythme pour tous les enfants de maternelle qui
heures ne pourra s’installer sans des de vingt-quatre heures pourra même en éprouvent le besoin, de tenir compte
personnes ou des facteurs de l’envi- disparaître si les rythmes de lever, de des différentes phases de forte vigilance
ronnement qui donnent le tempo, ce coucher, de repas et de socialisation évoquées plus haut pour organiser la
que l’on appelle les « donneurs de sont trop irréguliers. Cette désynchro- journée scolaire et le rythme scolaire
temps » ou synchroniseurs, son appari- nisation majeure survient chez des ado- hebdomadaire des enfants en primaire,
tion pourra être retardée chez certains lescents psychologiquement plus fra- de retarder enfin, chez les adolescents,
enfants si ces « donneurs » n’entrent pas giles ; elle peut conduire parfois à une l’heure d’entrée au collège et au lycée
en jeu. déscolarisation. afin de limiter la privation de sommeil
imposée par un horaire d’entrée à l’école
Chez le nouveau-né, le « donneur de Conclusion trop précoce pour leur horaire de cou-
temps » le plus important va être sa rela- Les synchroniseurs sociaux (inter- cher naturellement tardif.
tion avec sa mère, puis très vite, dès les action parents/enfants, temps scolai-
toutes premières semaines de vie, l’al- res) et l’alternance lumière/obscurité Marie-Josèphe Challamel
ternance lumière naturelle/obscurité ; la jouent un rôle important dans la mise Médecin, pédiatre à la retraite.
régularité des prises alimentaires et leur en place des rythmes circadiens de Responsable de l’unité de sommeil de l’en-
disparition progressive dans la nuit ; la vingt-quatre heures. Ils ont également fant à l’hôpital Debrousse (jusqu’en 2005),
régularité des moments de promenade une influence sur la stabilité du som- affiliée à Prosom, Lyon.
et d’échanges ; un peu plus tard celle des meil. Un rythme veille/sommeil mater-
heures de siestes, de coucher et surtout nel régulier pendant la grossesse et une
de réveil le matin, tous ces donneurs de relation mère/enfant harmonieuse 1. Le cortisol est une hormone sécrétée par la glande
surrénale (située au-dessus du rein) ; cette hormone
temps vont aider le nourrisson dans l’ins- dans les tout premiers jours de vie ; dès est éveillante ; son pic de production a lieu dans la
tallation du rythme jour/nuit. les premières semaines, l’alternance journée. Sa production est augmentée par le stress.

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 45


Entretien avec Nicole Rivière, puéricultrice

« Agir sur le sommeil et les rythmes


de vie à l’école »
Nicole Rivière informe les sommeil est mieux vécu de jour comme ou de sieste dans la détente et le plai-
enfants – y compris les tout-petits – de nuit, cela favorise l’épanouissement sir. Le sommeil doit être un moment pri-
et sensibilise les parents sur les de l’enfant et améliore la relation au vilégié, pas une contrainte. Pour ceux
fonctions du sommeil. Elle propose sommeil pour tous (enfants, parents, qui déjeunent à la cantine, je propose
aux professionnels de la petite professionnels, etc.). un temps de repos pour tous juste après
enfance et aux enseignants une le repas : allongés si possible dans une
meilleure connaissance des ryth- S. H. : Comment intervenez-vous en ambiance calme (musique classique
mes de l’enfant. Plusieurs actions école maternelle ? douce ou autre, etc.). Ceux qui ne dor-
éducatives ont été mises en place ment pas trente minutes environ après
dans des écoles afin de favoriser la Il est très important de bien évaluer cette mise en condition nécessaire pour
pratique d’une véritable sieste – de la demande lors d’une rencontre préli- « mettre son cerveau au repos » vont
vingt minutes jusqu’à une heure et minaire avec les enseignants et le per- rejoindre la classe, où ils attendront les
demie – qui correspond au besoin sonnel municipal. Cette étape est pri- autres avec des jeux calmes. Ceux qui
physiologique de la majorité des mordiale pour proposer ensuite une se sont endormis font une sieste de qua-
enfants de maternelle. « Avant d’être remise en question des comportements tre-vingt-dix minutes environ avec un
un souci, le sommeil est un plaisir », et de l’organisation. Tout projet d’action éveil spontané et échelonné en fonction
souligne-t-elle. est présenté au conseil d’école. Puis l’ac- de chacun (à la fin de son cycle). Ils
tion se déroule auprès des enfants des rejoignent alors leur institutrice pour
La Santé de l’homme : D’où vient trois sections (3 à 5 ans) afin de valori- participer aux activités éducatives. Les
votre intérêt pour l’éducation à la ser le sommeil et les temps de repos : enfants qui déjeunent chez eux ont la
santé autour du sommeil ? dans un lieu convivial (bibliothèque de même proposition de repos et de calme
l’école, salle de motricité, etc.), je me (à 13 h 20) mais ils se sont souvent déjà
Nicole Rivière : Puéricultrice de PMI sers du diaporama « Dormir comme un reposés à la maison, où parfois ils ont
au conseil général du Vaucluse durant loir ! » (Prosom) pour parler, avec les commencé une sieste interrompue par
de nombreuses années, j’avais été frap- enfants, du sommeil des animaux. Ils le départ à l’école. Il faudra donc adap-
pée par le fait que le sommeil de l’en- évoquent ainsi le sommeil avec leur lan- ter l’organisation en fonction de l’âge
fant était le plus souvent abordé sous gage : certains miment leur position et des contraintes familiales. Cette mise
forme de plaintes. Mais aussi que le d’endormissement en osant dire qu’ils en place nécessite que les agents terri-
rythme des enfants était mal respecté ont un doudou, d’autres évoquent des toriaux spécialisés d’école maternelle
tout au long de la journée et notamment cauchemars, des bruits. L’enseignant (Atsem) soient informés et sensibilisés
entre 11 h et 14 h. Les enfants sont sou- continue seul, en classe, à parler du som- afin que ce temps de repos soit présenté
vent « catalogués » selon leurs compor- meil avec ses compétences pédago- aux enfants avec conviction et plaisir.
tements : excités, agressifs, hyperactifs, giques, il utilise les fiches d’activité que Il doit être proposé dès la fin du repas
etc., mais rarement l’organisation des je lui ai proposées mais, souvent, crée car, si les enfants sont envoyés dans la
journées qui leur est imposée n’est ses propres outils. Les dessins et autres cour de récréation, ils s’excitent, leur
remise en cause. créations des enfants sont exposés lors cerveau est stimulé par les jeux, le bruit,
des rencontres d’information pour les etc. Des locaux accueillants, pas forcé-
S. H. : C’est ce constat qui vous a parents. Avec tout le personnel, nous ment des dortoirs, de type salle poly-
décidée à agir ? définissons les changements à obtenir en valente aménagée peuvent être utilisés
tenant compte des contingences liées à avec matelas ou couchettes plastifiées
Tout à fait. Depuis 1992, je me suis la structure et au personnel afin d’amé- légères.
consacrée à ce thème et je tente d’ex- liorer l’organisation des temps de midi et
pliquer le sommeil à tous – petits et l’accueil-garderie, surtout pour les S. H. : Comment les parents sont-ils
grands – avec des outils adaptés. En « enfants aux longues journées ». impliqués ?
provoquant aussi des améliorations,
voire des changements de comporte- S. H : En maternelle, comment expli- Lors d’une réunion-exposition orga-
ments, des modifications concrètes du quez-vous la sieste ? nisée avec les enseignants dans l’école,
fonctionnement et de l’organisation de ils sont d’abord sensibilisés par un ques-
l’espace dans les lieux d’accueil de l’en- Mon objectif premier est de faire tionnaire d’accord/pas d’accord (Pro-
fant. Je suis persuadée que lorsque le vivre aux enfants un temps de repos som) à partir duquel ils viennent cher-

46 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


cher des réponses et poser leurs ques- d’école en juin 2003. Ces deux établis- prendre et remplir le questionnaire
tions. Je les incite à connaître les réels sements, maternelle et élémentaire, sommeil.
besoins de leur enfant (agenda du som- sont en relation fréquente avec des
meil), dédramatiser les conflits échanges entre les équipes pédago- S. H. : Quel bilan dressez-vous de
enfants/parents autour du sommeil, giques. Ce projet fut donc présenté cette action ?
proposer des aménagements afin de comme un prolongement de l’action
concilier le rythme de vie de l’enfant et faite en maternelle. J’ai proposé le Nous avons constaté une participa-
le rythme de travail des parents. Au même dispositif : réunion avec les tion active des enfants au cours des
cours de cette rencontre, tous les tra- enseignants pour présenter l’ensemble interventions ; ils ont pris beaucoup de
vaux des enfants (dessins, fresques, de l’action, les supports et outils, afin plaisir à découvrir les différents sup-
montages, poèmes) sont exposés, ce que chaque enseignant puisse choisir le ports. Avec les questionnaires d’éva-
qui me permet de les commenter et de support qui lui convient et qui cor- luation, nous avons constaté qu’ils
donner des éléments de la physiologie respond au mieux à l’âge et au niveau avaient acquis des connaissances et que
du sommeil, de faire le lien avec le vécu de sa classe. L’action s’est déroulée le message de l’importance du sommeil
et les observations des parents. La pro- d’octobre 2004 à juin 2005. était bien passé et retenu trois mois
position de sieste est présentée comme après… et un an après pour les CE2 et
faisant partie de l’organisation de la S. H. : Comment les enfants se sont les CM1.
journée scolaire ; il est reconnu scien- appropriés cette action ?
tifiquement que nous avons tous Les enseignants se sont beaucoup
besoin, petits et grands, d’un temps de À la suite de mes interventions impliqués dans l’action et, par la pro-
pause pour mieux terminer la journée auprès des élèves, les enseignants ont position d’activités ludiques, ils ont per-
et favoriser les apprentissages mais tous proposé aux enfants différentes activi- mis l’appropriation des enjeux par
n’ont pas forcément besoin de dor- tés en fonction de leur âge et du mes- les enfants. Certains enseignants ont
mir !… L’essentiel est que cette sieste sage retenu : un concours de dessins accepté l’idée de revoir l’organisation
soit bien proposée au bon moment, en sur les rêves, les cauchemars, la façon du temps scolaire afin d’aménager une
tout début d’après-midi, et qu’elle ne de dormir…, a été lancé dans cinq clas- vie de classe plus détendue en tenant
dure pas trop… afin de ne pas retarder ses. Le CP a mené un travail sur « la nuit compte des temps forts et des temps fai-
l’endormissement du soir, à la mai- et le jour ». Des CE1 ont réalisé des pan- bles de chacun… Pour les parents, ce
son…. neaux sur « ce qui m’empêche de dor- fut un vrai succès car très peu d’entre
mir » et « ce qui m’aide à m’endormir ». eux viennent habituellement aux réuni-
S. H. : Avez-vous un exemple d’ac- Des CE1 et CE2 ont préparé une pièce ons proposées. À la « fête du sommeil »,
tion achevée à nous décrire ? de théâtre « Dame nature » avec une his- soixante-deux parents étaient présents
toire de moutons à compter ! Des CE2 et quatre-vingt-onze questionnaires ont
Oui, avec le groupe scolaire Croix- et CM1 ont fabriqué « les bagages pour été retournés ! Ils ont été très satisfaits
Rouge (maternelle et élémentaire) prendre le train du sommeil ». Des CM1 de voir leurs enfants parler ainsi du
d’une Zep au nord d’Orange, dans un et CM2 ont créé un jeu de cartes : « Le sommeil. Des mamans nous ont dit que
quartier sensible, avec un pourcentage code de la route du sommeil » ; certains leurs enfants ont retenu que « dormir
important de familles d’origine étran- ont observé leur propre sommeil chez permet de grandir » ! et qu’ils ont
gère. Les enfants étaient décrits comme eux avec l’agenda du sommeil. Les CM2 raconté à leur entourage le sommeil des
souvent fatigués et excités, avec ont conçu des sketches avec l’aide d’un animaux, surtout celui du dauphin et du
manque d’attention, et des parents par- intervenant théâtre. La Clis a réalisé un chat. Le débat avec les réponses au
fois démunis face aux conflits autour du train du sommeil et une fresque avec questionnaire sur le sommeil a été
coucher et du lever de leurs enfants. La le contenu des wagons du train… Le animé et plusieurs mamans sont venues
maternelle de cent vingt enfants est Clae (centre de loisirs) a fait colorier et me voir à la fin, individuellement, pour
répartie en cinq classes. L’école élé- peindre des images très agrandies sur le parler de leurs difficultés.
mentaire (cent cinquante enfants) est sommeil. Tous ces travaux ont été pré-
composée de huit classes dont une sentés aux parents au cours d’un après- Les bénéfices d’une telle action sont
classe d’intégration scolaire (Clis) de midi temps fort : la « fête du sommeil », incontestables en termes de mobilisation
douze enfants. organisée avec les enseignantes et tous des équipes pédagogiques, des élèves et
les enfants. des parents et en termes de satisfaction
Au cours de l’année scolaire 2002- collective. Au-delà des connaissances
2003, une action sommeil a été réali- Dans le cadre des « Ateliers paren- acquises par les uns et les autres, la plu-
sée à l’école maternelle, avec une très talité » du centre social L’Aoustau de part des enfants ont compris l’impor-
forte participation des parents. L’année l’Aygues, j’ai animé un atelier-débat sur tance du sommeil dans leur vie quoti-
suivante, la directrice de l’école élé- « Le sommeil de l’enfant » auprès d’un dienne.
mentaire jouxtant la maternelle nous a groupe de mamans. Ce centre social
sollicités pour une action sur ce thème implanté au milieu du quartier délabré Propos recueillis par Alain Douiller,
et, avec l’infirmière de santé scolaire, où habitent la plupart des enfants de directeur du comité d’éducation
nous avons présenté le projet au conseil l’école, a aussi aidé des parents à com- pour la santé du Vaucluse.

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 47


Éduquer les adolescents au sommeil,
c’est possible !
Les parents ont un rôle fondamental à les adolescents dorment en moyenne 7 h 46, toujours à considérer avec attention car, s’ils
jouer pour veiller à ce que leur adolescent alors que leur besoin de repos nocturne est éva- sont généralement des dysfonctionnements
ait un sommeil suffisant, estime l’Union lué à 9 h 30. Face aux décalages des heures de transitoires compréhensibles dans cette
nationale des associations familiales veille et de sommeil des adolescents, comment période de mutation, il ne faut pas que cela s’ins-
(Unaf), en rappelant que la loi confère aux les parents peuvent-ils réagir ou – mieux – deve- talle en pathologie durable pouvant conduire jus-
parents la responsabilité de l’éducation de nir des acteurs bénéfiques ? Les besoins de qu’à la dépression.
leurs enfants. L’apprentissage des rythmes sommeil varient d’un individu à l’autre ; instal-
de veille-sommeil représente sans doute ler des règles constantes sur les heures de cou- Alors, que faire ? Agir sur les facteurs sociaux,
le premier acquis des nouveau-nés et l’oc- cher ou de lever n’est pas facile compte tenu réguler les sorties, placer l’ordinateur et la télé-
casion d’un premier exercice de l’autorité des contraintes professionnelles des parents, vision dans une pièce commune ou dans un lieu
parentale. du rythme scolaire, de la vie sociale et familiale, de passage afin de suivre – même de loin – leur
parfois de l’environnement dans lequel on vit. utilisation représentent des précautions utiles à
L’Unaf, estimant insuffisantes les informations Mais il faut essayer. Plus on est jeune, plus les rappeler aux familles. L’attention des parents,
sur le sommeil destinées au grand public, s’est habitudes semblent faciles à prendre ! qui a naturellement tendance à s’estomper
associée aux médecins spécialistes du réseau quand le jeune atteint cette tranche d’âge, a
Morphée et à l’Académie de Paris de l’Éducation intérêt à rester en éveil. Dialoguer sur ces ques-
nationale pour sensibiliser les enseignants, les tions avec les jeunes est essentiel. Les parents
parents et les jeunes via un cédérom interactif n’étant pas forcément les mieux écoutés, le
qui sera diffusé à la rentrée 2008. Un volet spé- sommeil doit devenir un sujet de santé, comme
cifique sur le sommeil de l’adolescent complé- l’alimentation, l’usage du tabac, etc. Le mes-
tera les parties réservées au bébé et à l’enfant. sage des familles doit être relayé par tous les
canaux de communication qui touchent les ado-
À l’adolescence, les jeunes s’affirment face aux lescents. La convergence des discours comme
parents, s’ouvrent à de multiples influences, la répétition sont souvent source d’efficacité.
cherchent à se construire en s’opposant. Ils Pour s’endormir, les conseils sont les mêmes
grandissent physiquement et psychiquement, pour tous : éviter les boissons excitantes, faire
sont en marche vers l’âge adulte. Il est de la du sport plutôt le matin, éviter les jeux vidéo,
responsabilité des parents de les accompagner etc. Le bruit, la lumière ne facilitent pas non plus
dans cette évolution. Les adolescents du XXIe l’endormissement.
siècle sont branchés radio, téléphone portable,
ordinateurs, baladeurs, jeux vidéo, chat, etc. Ils Les nombreuses incidences du sommeil sur la
vivent parfois dans des sphères virtuelles ou à Dès le primaire, le travail scolaire doit être ter- vie quotidienne ont conduit naturellement l’Unaf
des heures de noctambules. miné, si possible, avant le repas du soir. Fixer à s’investir dans la réalisation d’un cédérom d’é-
Et leurs parents ? Au mieux, ils suivent avec le dîner à une heure régulière, pas trop tardive ducation à la santé. Ce support doit permettre
décalage ces progrès de la modernité. Les si possible, pour permettre une détente après. aux cents unions départementales d’associa-
membres d’une famille ont tendance à vivre de La télévision pourquoi pas, mais certains jours tions familiales et aux mouvements familiaux qui
plus en plus en parallèle, comme le souligne le et jusqu’à une heure déterminée. composent l’Unaf, de poursuivre et d’appro-
sociologue Michel Fize (1), d’autant plus que les Dans les années collège, il est souhaitable d’ap- fondir les réflexions qu’ils mènent depuis tou-
instruments de communication modernes sont prendre au collégien à gérer son temps à plus jours sur les rythmes de vie de l’enfant, en orga-
installés, généralement, dans la chambre des long terme, à répartir le travail sur la semaine nisant des séances d’information et d’échanges
jeunes (2). Face à cette déferlante de la moder- ou sur la quinzaine en lui demandant de réali- dans toute la France sur l’importance du som-
nité qui a un impact sur le sommeil, que faire ? ser ses devoirs dans un temps raisonnable meil dans cette problématique.
Les parents sont parfois désarçonnés. convenu. Mais « le noctambulisme » de nombre
A-t-on conscience de l’influence du sommeil sur d’adolescents s’installe, bousculant les princi- France Picard
notre vie à tous les âges ? Grincheux le matin, pes. Et quand votre enfant dit « je vais me cou- Coordinatrice,
somnolent dans la journée, agressif, moral en cher » cela ne signifie pas qu’il va dormir… pôle éducation formation loisirs,
berne, irritable à tout moment, victime de trous L’horloge interne régulant le rythme éveil/som- Union nationale des associations familiales (Unaf), Paris.
de mémoire, de moindre vigilance et même meil des adolescents est fragile. Avoir cons-
sujet à prendre des kilos superflus, etc., voilà cience des conséquences que cela peut entraî-
un florilège de conséquences qui guettent celui ner est déjà un début. Affronter les conflits et
(1) Fize M. La démocratie familiale : évolution des
qui manque de sommeil ou dont le sommeil est les régler fait partie du rôle des parents. Il reste relations parents-adolescents. Paris : Presses de la
de mauvaise qualité. à en convaincre les jeunes. Les temps de récu- Renaissance, 1990 : 315 p.
pération de sommeil se situent généralement le (2) Guide parental. P@rents ! La parentalité à l’ère du
numérique. Unaf, Microsoft France, mai 2006 : 23 p.
Une enquête de la Sofres, de février 2005, sur week-end et se traduisent par des grasses mati- http://www.unaf.fr/article.php3 ?id_article=3523
la somnolence chez les 15-19 ans révèle que nées et/ou des siestes. Ces phénomènes sont [dernière visite le 05/03/2007]

48 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


15 % des enfants de 3 ans
auraient des troubles du sommeil
Le conseil général de l’Isère a réalisé, en sep- chemar ou, au moins deux nuits par semaine, cher après 21 h, le type d’habitat et les condi-
tembre 2000, une enquête1 qui avait pour une terreur nocturne. tions de sommeil, le mode de garde de l’enfant,
objectifs d’estimer la prévalence des troubles les problèmes de sommeil des parents.
du sommeil chez l’enfant de 2 à 3 ans, d’iden- Sur les 503 enfants de l’étude, pour 103 enfants
tifier les facteurs associés et de caractériser (20,5 %) dont les parents se plaignent de trou- Les résultats de cette étude confirment la pré-
les modes de prise en charge de ces troubles bles du sommeil de leur enfant (troubles res- sence de troubles du sommeil chez une partie
par les parents. sentis), 75 ont des troubles du sommeil réels. des enfants du département et donnent plu-
180 enfants (35,8 %) présentent des troubles sieurs indications sur des modalités de pré-
Cette enquête transversale téléphonique ano- du sommeil réels mais qui ne sont ressentis que vention et de prise en charge :
nyme a été menée auprès des parents, sur un par 42 % d’entre eux. Parmi ces 180 enfants, – penser à des troubles du sommeil quand les
échantillon de 503 enfants âgés de 2 à 3 ans, 93 (51,7 %) ont des difficultés d’endormisse- parents s’en plaignent, lorsque les parents ont
domiciliés dans le département de l’Isère, tirés ment, 88 (48,9 %) des réveils nocturnes, eux-mêmes des troubles du sommeil, quand
au sort sur la base de données des certificats 35 (19,4 %) des cauchemars et 17 (9,4 %) des l’enfant a eu des problèmes de santé à la nais-
de santé du 9e et du 24e mois. terreurs nocturnes. Un même enfant peut pré- sance ;
Les troubles du sommeil ont été définis à par- senter plusieurs de ces troubles (total supérieur – rappeler l’importance de la sieste et de l’heure
tir des données de la littérature en : à 100 %). du coucher (avant 21 h), contrôler la prise de
– troubles du sommeil ressentis : sans préjuger Sur l’échantillon total des 503 enfants, 9 % ont médicaments, qui peut se poursuivre à l’âge
de la réalité des troubles, enfant pour lequel reçu un traitement médicamenteux quel qu’il soit adulte.
les parents estiment qu’il a « plutôt mal » dormi pour des troubles du sommeil dans le dernier Agathe Billette de Villemeur
durant les quatre dernières semaines ; mois (les réticences notées pour cette ques- Médecin épidémiologiste, santé publique,
– troubles du sommeil réels : au cours du der- tion rendent probable une sous-évaluation de la service « Prospective et éducation pour la santé »,
nier mois, enfant ayant présenté pendant au consommation médicamenteuse). Ce traitement direction Santé autonomie,
moins deux semaines consécutives ou non, au se répartit pour 73 % en homéopathie et pour conseil géneral de l’Isère, Grenoble.
moins trois nuits par semaine : un endormis- 22 % en psychotropes. 19 % des 503 enfants
sement supérieur à trente minutes ou un réveil ont déjà pris une fois un traitement depuis leur
supérieur à quinze minutes lorsque l’enfant naissance. 1. Enquête réalisée par le conseil général de l’Isère et
pleure ou joue dans sa chambre ou est debout Les facteurs associés à des troubles réels ou l’Institut pour le développement de l’épidémiologie
appliquée (IDEA), en partenariat avec l’Institut de
etc., pendant au moins quinze minutes ou au ressentis sont l’absence de sieste, les problè- veille sanitaire, l’École nationale de santé publique
moins quatre réveils itératifs par nuit ou un cau- mes de santé à la naissance, le fait de se cou- et la Fondation Mérieux.

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 49


« Adolescents, laissons-les dormir »
Plusieurs études sur les adolescents mettent classe, grasses matinées les week-ends et en en difficultés scolaires, sociales et familiales) et
l’accent sur le manque de sommeil : 80 % des vacances, tout cela provoquant de fréquentes d’un lycée à vocation professionnelle horticole.
lycéens seraient en manque de sommeil de ruptures de rythme veille/sommeil ; Mais le forum est aussi l’occasion de rencon-
deux heures chaque jour scolaire. Partant de ce – au lycée : manifestations de manque de som- tres entre jeunes issus d’établissements sco-
constat, le lycée d’enseignement général avec meil avec somnolence diurne, fatigabilité ou au laires différents, de tranches d’âge différentes,
section d’enseignement professionnel de La- contraire nervosité et troubles attentionnels, et avec des professionnels extérieurs à leur
Tour-du-Pin, dans l’Isère, qui reçoit six cent cin- retentissements cognitifs ; milieu scolaire habituel. Le forum de l’année
quante élèves, s’est lancé entre 2000 et 2002 – mauvaise gestion de l’hygiène de vie : activi- 2000-2001 a fourni l’occasion d’offrir aux ado-
dans une action d’éducation pour la santé. tés physiques insuffisantes ou prédominantes lescents une participation à un atelier « relaxa-
le soir, prépondérance des activités : télé, jeux tion ». Un diaporama, « Histoire de dormir », a
Le contexte local était favorable à une initiative informatiques, même sur le temps de loisirs ; également été présenté lors d’une réunion d’in-
de ce type. Depuis 1998, une partie de la popu- – consommations alternées d’excitants et de formation avec les jeunes conduite par le méde-
lation et les personnels de la santé et de l’édu- calmants (tabac, alcool, substances illicites) ; cin scolaire sur la base d’un autoquestionnaire
cation avaient été sensibilisés à la question du – mauvaise gestion des périodes de stress « Mon sommeil : vrai ? Faux ? ».
sommeil des jeunes par plusieurs actions (contrôles, révisions, examens) ;
menées par un médecin scolaire en écoles – actes délictueux générés par les couchers Mois après mois…
maternelle et primaire et au collège. Par ailleurs, tardifs et les regroupements de jeunes, le soir, • Année 2000-2001 : sensibilisation et consti-
depuis plusieurs années, un professeur d’édu- dans les quartiers « sensibles » de la commune. tution d’une ébauche de groupe de pilotage
cation physique du lycée du même secteur pour un déroulement de l’action prévu dès sep-
conduisait, de sa propre initiative et avec l’accord Les objectifs généraux de l’action étaient : tembre 2001. Le comité de pilotage est pré-
de la direction, une action d’éducation à la relaxa- – de permettre à des adolescents, élèves de sidé par le proviseur adjoint et comprend des
tion. Des élèves, volontaires, étaient inscrits à collège et de lycée, de mieux adapter les représentants de parents d’élèves, de la Com-
cette pratique qui s’exerçait, dans le cadre de contraintes de la vie scolaire et familiale à leurs mission santé, de la municipalité (élu chargé de
clubs, dans un temps périscolaire (entre 12 h et besoins en sommeil, de mieux comprendre leur la jeunesse), le correspondant de presse
14 h, ou après 18 h pour les internes). chronobiologie et ainsi de mieux se préparer locale, le service de santé scolaire.
Puis, en 1999, une coordination de plusieurs aux apprentissages et aux épreuves génératri- • Juin 2001 : établissement du dossier de
acteurs est née de la rencontre, au lycée : ces de stress ; demande de subvention auprès du conseil
– de l’infirmière scolaire exerçant à temps plein – d’informer les adultes (parents, professeurs, régional (programme « Permis de réussir »).
au sein du lycée. Elle reçoit en entretiens indi- professionnels) vivant dans l’environnement de Subvention accordée pour la rentrée suivante.
viduels les élèves exprimant des signes de fati- l’adolescent au quotidien, afin de les aider à Septembre et 1er trimestre 2001-2002 : cons-
gue, des plaintes somatiques souvent d’origine mieux les connaître et les accompagner ; titution des groupes d’élèves par l’infirmière
psychologique. L’accueil à l’infirmerie du lycée – de sensibiliser les décideurs de la commune (trois groupes de quinze élèves chacun, sept
est propice aux confidences et à la demande aux besoins physiologiques des adolescents séances par groupe de 1 h15 dont deux séan-
d’aide ; (retentissement sur les emplois du temps, l’or- ces avec le médecin). Les deux séances d’in-
– du professeur d’éducation physique, très ganisation des transports scolaires, l’organi- formation ont permis aux élèves de réaliser une
motivé par la poursuite de l’éducation à la sation des activités extrascolaires…). auto-observation par l’établissement de leur
relaxation ; agenda du sommeil. Une aide individuelle leur
– du médecin scolaire, disponible pour une Forum municipal santé a ensuite été apportée pour la lecture de leur
action de sensibilisation et d’information sur la Deux phases de sensibilisation ont pris place agenda (prétexte à entretiens particuliers).
chronobiologie et les besoins physiologiques en dans l’année précédant l’action elle-même. Mise en place du comité de pilotage.
sommeil. D’une part, au lycée, où la coordination profes- • Janvier 2002 : début du fonctionnement des
À l’extérieur du lycée, une commission munici- seur d’éducation physique-infirmière-médecin groupes « relaxation ». Les tranches horaires
pale émanant du centre communal de préven- s’est mise en place. Dans le même temps, par ont été choisies en fonction de la disponibilité
tion de la délinquance (CCPD) unissait les contacts individuels, une information a été des élèves, selon qu’ils sont demi-pensionnai-
acteurs professionnels intervenant auprès de la transmise aux autres professionnels concer- res, internes ou externes.
jeunesse (service social du conseil général, for- nés : principal adjoint, conseillers principaux • Mars 2002 : une équipe de techniciens et
ces de l’ordre, associations, établissements d’éducation, professeurs intéressés à titre per- une journaliste de télévision viennent passer
scolaires du secondaire, service municipal sonnel ou au titre de la discipline qu’ils ensei- une journée au lycée pour tourner un reportage
« Animation-Jeunesse », intersecteur de pédo- gnent. D’autre part, au sein de la commission de l’émission « E=M6 ». Cette émission diffu-
psychiatrie…) dans l’objectif d’agir dans le municipale santé, qui organise chaque année sée à une heure de grande écoute, dans le
champ de la prévention santé. une journée forum. Le forum Santé est l’occa- cadre d’un reportage de vingt minutes, appor-
sion de mises en commun d’actions de pré- tera à l’action une médiatisation bénéfique,
Du constat à l’action vention santé (expositions) réalisées par les élè- élargissant le public initialement ciblé.
Les professionnels concernés par l’action fai- ves des trois collèges de la commune (dont l’un • Avril 2002 : soirée d’information en direction
saient les constats suivants : comprend une section complète d’enseigne- d’adultes-relais se chargeant, en particulier,
– couchers tardifs, levers difficiles les jours de ment adapté avec des élèves majoritairement d’assurer des permanences au cours de l’ex-

50 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


position présentée en fin d’année.
• Avril-mai 2002 : exposition présentée dans « Savoir conduire sa vie »
la salle polyvalente du lycée, pour tous publics
et autres établissements scolaires du secon-
daire. C’est dans le cadre d’une action conduite etc.), qu’a été abordée la question de la vigi-
• Fin mai 2002 : Forum Santé avec ateliers auprès de jeunes adultes en dispositif d’inser- lance au volant et du sommeil. Deux séances
« relaxation » et conférence « Le sommeil de tion par le permis de conduire1, au foyer des jeu- sont consacrées à cette question : l’une
l’ado » pour tous publics. nes travailleurs de La-Tour-du-Pin, dans l’Isère, consiste en un exposé didactique et interactif,
que les rythmes de vie ont été abordés. L’action répondant aux interrogations de ces jeunes aux
De l’action à l’évaluation s’est déroulée sur cinq années : de 1998 à rythmes de vie souvent très désynchronisés,
L’évaluation, à court terme, met en avant plu- 2002. faute de repères sociaux ; l’autre en une dis-
sieurs éléments : cussion sur la base d’un autoquestionnaire et
– la participation régulière des élèves aux Le dispositif d’insertion offre à ces jeunes de 18 avec lecture de l’agenda du sommeil qui avait
groupes de relaxation et d’information sur le à 25 ans, garçons et filles : été remis au terme de la première séance.
sommeil ; – une aide financière qui allège des deux tiers
– la participation à la création d’une brochure le coût du permis. Pour ces jeunes, issus et Le dispositif a concerné cinquante jeunes sur
support pour d’autres actions éducatives, dans vivant en milieu rural avec des difficultés pour les cinq années, mobilisés sur une période de
le cadre de Prosom : « Je dors, j’assure ! » ; se déplacer, le permis de conduire est l’étape six mois : 50 % des jeunes ont pu obtenir leur
– la demande faite par le proviseur du lycée de indispensable vers l’accession à un emploi et, permis et 70 % ont trouvé une solution d’em-
mettre en place l’année suivante une action, parfois même, leur premier diplôme ; ploi. Au-delà de ces résultats, on peut souligner
s’appuyant sur la méthodologie employée, sur – une formation complémentaire à celle qui est l’intérêt de cette initiative qui aborde, par le biais
le thème du tabagisme. apportée par l’auto-école, sous la forme d’un d’une porte d’entrée concrète qui est l’obten-
Les difficultés rencontrées tiennent, comme programme décliné en modules qui abordent tion du permis de conduire, des questions de
souvent, à des problèmes de disponibilité des des sujets de la vie quotidienne utiles dans un santé et de citoyenneté.
enseignants et des parents, et à la mobilité du projet d’insertion et de recherche d’emploi. Ce dispositif dont l’initiation et la mise en œuvre
personnel de santé scolaire (mutation). reposaient sur le personnel de direction du
L’action, jugée fructueuse par l’ensemble des L’action se déroule en trois étapes : foyer des jeunes travailleurs n’a pas pu être
participants, a toutefois pâti d’une perception – une première phase théorique, déclinée en reconduit du fait d’un changement administratif
erronée du côté des décideurs et financeurs. neuf modules, dont les thèmes sont : méca- de direction.
En effet, le thème central de l’action (« le som- nique auto, assurances, banque et gestion d’un
meil ») n’a pas été retenu par certains comme budget, citoyenneté et organisation adminis- Michèle Mas
répondant aux inquiétudes des adultes sur les trative, et santé ;
versants de la délinquance et de la consom- – une deuxième phase à l’auto-école : sécurité
mation de substances illicites. routière et code de la route ;
Par ailleurs, le changement de personnels fonc- – une troisième phase : apprentissage de la
1. Les partenaires financiers sont le Fonds social euro-
tionnaires du fait de mutations a également conduite auto.
péen et le conseil général de l’Isère, auprès desquels
rompu la dynamique mise en place. une demande de subvention est faite chaque année.
C’est dans le module Santé, qui comprend plu- Les professionnels de la Ville animent bénévolement
les différents modules. Ce dispositif s’inscrit dans le
Michèle Mas sieurs thématiques en lien avec la santé et la Plan départemental de sécurité routière (PDSR), éta-
Médecin Éducation nationale et de santé publique. sécurité au volant (secourisme, alcoolisme, bli annuellement par le ministère des Transports.

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 51


Des lycéens apprennent à gérer leur stress
Face à un nombre important de plaintes des élè- test est utilisé comme outil de sensibilisation étaient possibles à la demande, en cas de trou-
ves concernant leur sommeil, le lycée profes- aux « idées toutes faites » véhiculées sur le som- bles pathologiques du sommeil. Si besoin, une
sionnel Paul-Painlevé d’Oyonnax, dans l’Ain, a meil, comme support d’interactivité, en séance initiation à la relaxation psychosomatique était
décidé de mettre en place, en 2006-2007, des d’atelier et autour de l’atelier, avec, par exem- proposée.
ateliers gestion du stress. ple, les adultes de leur entourage.
À l’issue de la 2e séance, pour chaque groupe,
re
Les deux objectifs de l’action étaient : À l’issue de la 1 séance, les participants reçoi- un questionnaire d’évaluation a été rempli par
– sensibiliser les élèves à la connaissance de vent une grille « agenda du sommeil » afin de les élèves. Il en ressort que le fonctionnement
leurs besoins en sommeil, à la nécessité d’y leur permettre de réaliser une auto-observation de l’action par ateliers en groupes restreints
répondre, aux éléments d’une hygiène de vie de leurs rythmes, de leurs besoins en sommeil, (quinze élèves) a eu des effets positifs sur l’im-
adaptée tenant compte des contraintes et de leur hygiène de vie. Six semaines environ ont plication des participants. Nous avons observé
besoins contraires auxquels ils sont soumis ; séparé la 2e séance de la 1re, comprenant une que des questions telles que : manque de som-
– permettre aux élèves de s’organiser de période de vacances scolaires afin de faire une meil, désynchronisation des rythmes, hygiène
manière à assurer leurs besoins physiologiques, observation valide sur agenda. L’agenda est de vie (équilibre entre activités physiques et acti-
maintenir une hygiène de vie adaptée malgré établi sur quinze jours : une semaine de jours vités intellectuelles), consommation d’excitants
leurs contraintes et leurs aspirations contraires. contraints (période scolaire) et une semaine (café, cola) et de substances à effet désinhibant
Elle s’adressait aux élèves de classes de pre- de jours non contraints (vacances). et de détente (mais addictogènes) ont pu être
mière et BTS, volontaires, ayant exprimé un inté- La 2e séance dure une heure et demie. Pendant discutées. Le groupe de pairs agit de façon
rêt ou des préoccupations concernant leur som- quinze minutes, les interrogations soulevées positive en facilitant la prise de conscience et
meil. L’animatrice de l’atelier était le médecin lors de la 1re séance sont reprises dans un dia- de parole, par un effet à la fois contenant et
de l’Éducation nationale du secteur, par ailleurs porama. Une demi-heure est ensuite consacrée respectueux de l’individualité de chacun.
membre et intervenante de l’association natio- à l’apport d’éléments permettant aux élèves de À la question : « Penses-tu que cet atelier va te
nale Prosom. lire chacun leur propre agenda (régularité des permettre d’être plus à l’écoute de tes
cycles, heure de coucher, somnolence et aut- besoins ? », il a été répondu oui : 40 % ; par-
Les élèves ont été répartis en trois groupes afin res manifestations de manque de sommeil dans tiellement : 40 % ; non : 20 %.
de respecter la capacité maximale de vingt élè- la journée, activités de l’éveil : excès ou manque Le projet, copiloté par la direction du lycée et l’As-
ves par groupe. Deux séances correspondant aux d’activité physique…). Une demi-heure permet sociation départementale d’éducation sanitaire
deux objectifs ont été conduites : quelques jours ensuite un travail en binômes, par affinités, pour et sociale de l’Ain, sera reconduit l’an prochain.
avant le déroulement de la première séance, les établir un schéma d’hygiène de vie. Enfin, pen-
élèves se sont vu remettre un autotest (ques- dant quinze minutes, quelques exemples sont Michèle Mas
tionnaire « Qui vous connaît le mieux ? »). L’auto- mis en commun. Des entretiens individuels Médecin Éducation nationale et de santé publique.

52 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


« Bien dormir pour mieux vivre »
Le service de santé de l’établissement scolaire d’une information-débat d’une heure. La physio- et lycée). Elle se présentait en trois parties : la
Saint-Michel-de-Picpus, à Paris, a mis en place, logie et les principaux troubles du sommeil ont physiologie et les troubles du sommeil exposés
depuis plusieurs années, une campagne de sen- été présentés par le médecin scolaire ; puis l’in- par le médecin scolaire ; les constats sur le ter-
sibilisation auprès des élèves de 3e et de 1re sur firmière scolaire a commenté les résultats du rain et les résultats des enquêtes présentés par
le sommeil, en intervenant pendant une heure questionnaire et leur a fait découvrir les erreurs l’infirmière scolaire ; et la représentation artis-
dans chaque classe. Pour mener à bien cette et les progrès à apporter. La brochure « Je dors, tique de la sieste et du sommeil du XVIe à nos
action, le service a fait appel aux responsables j’assure » a été remise en fin de séance. jours par un professeur d’histoire de l’art. La par-
de niveau, aux professeurs principaux de chaque ticipation a été décevante : une soixantaine de
classe, ainsi qu’aux délégués des élèves. Pour évaluer les effets de cette information à plus personnes sur 2 000 familles environ. Peut-être
long terme, un questionnaire leur a de nouveau l’heure choisie par l’association des parents d’élè-
En 2003-2004, un questionnaire anonyme a été été soumis, deux ans plus tard, en classe de 1re. ves, de 19 h 30 à 21 h 30, n’était-elle pas judi-
proposé à tous les élèves de 3e. L’exploitation En 2005-2006, c’est à 274 élèves (l’effectif inclut cieuse ? Pourtant les parents présents ont sem-
des résultats a mis en avant cinq points : de nouveaux arrivants) que ce questionnaire a été blé intéressés par cette double approche
– une heure de coucher trop tardive : après remis. Les données recueillies font état d’un sanitaire et artistique, si l’on considère les nom-
22 h 30 en période scolaire ; endormissement toujours trop long – deux tiers breuses questions posées et le retour dans les
– un tiers des élèves regarde un écran avant des élèves mettent plus de trente minutes à s’en- jours suivants à l’infirmerie.
de dormir ; dormir –, de la présence d’un écran dans leur
– la moitié des élèves s’endort au-delà du délai chambre pour la moitié des élèves, de réveil noc- Nous envisageons de poursuivre notre action
normal d’endormissement (trente minutes) ; turne pour un tiers d’entre eux. Il est toutefois dif- auprès des élèves de 3e et de réaliser des éva-
– la pratique du sport a un effet réellement béné- ficile d’interpréter les modifications de compor- luations deux ou trois ans après, en fin de
fique sur l’endormissement de la moitié des tement car de nouveaux éléments entrent en jeu séance.
élèves ; au lycée. Les jeunes savent certainement mieux
– un quart des élèves a un écran dans sa cham- gérer leur sommeil et analyser les conséquences Catherine Cariou
bre. diurnes de leurs privations. Médecin scolaire,
Sophie Tréhout
Une information sur le sommeil a ensuite été Cette année, une conférence a été proposée aux Infirmière scolaire, service de santé,
dispensée aux 255 élèves de 3e : sous forme parents de tout l’établissement (primaire, collège ensemble scolaire Saint-Michel-de-Picpus, Paris.

Dans l’Eure, un réseau petite enfance


« éduque » au sommeil
Des professionnels de la petite enfance du les professionnels de la petite enfance (service permettent à la fois le recueil des témoigna-
département de l’Eure se sont investis dans PMI, structures multiaccueil, relais assistantes ges du « vécu » et des pratiques des parents.
l’éducation au sommeil auprès de la population. maternelles, CMP, lieux parents-enfants), les Ce support est également un point de départ
En 2002, dans le cadre de leurs missions – professionnels de la santé (maternité, médecins pour formuler des propositions adaptées de
développement d’actions de prévention, édu- généralistes, pédiatres), les hôpitaux, les équi- changement de comportements.
cation à la santé, soutien à la parentalité –, ils pes pédagogiques des écoles maternelles. Le travail de création autour du thème a per-
ont créé un « réseau petite enfance » afin de D’autres lieux d’intervention : à domicile, lors mis concertation et sélection commune des
réfléchir sur des actions à mener auprès des des visites des travailleurs médico-sociaux, lors messages de base. Les membres du groupe
familles et des professionnels. des formations des assistantes maternelles... ont été très motivés pour tester, faire connaître
et utiliser ce support, et il s’est créé une véri-
Afin de concrétiser ce projet, le réseau petite Les interventions se font classiquement sous table dynamique dans le département autour du
enfance a bénéficié d’une formation, financée forme collective, et sous forme individuelle, le thème « Sommeil des jeunes enfants ». Le
par le département de l’Eure et les commu- médecin de PMI étant repéré comme « référent conseil général, qui soutient cette opération,
nautés de communes de Pont-Audemer et de médical ». C’est à lui que sont adressés les met à disposition sur son site Internet la pla-
Conches. Celle-ci a permis l’actualisation des parents en difficulté, pour consultation et quette « Oli », qu’il est possible de télécharger1.
connaissances, le partage d’outils communs, conseils, puis orientation, si nécessaire, vers
et de bénéficier d’une méthodologie adaptée une consultation spécialisée. Marielle Flouriot
aux différents publics. Après avoir défini leurs Le support éducatif utilisé est une plaquette d’in- Médecin PMI enfance famille,
objectifs, les participants ont listé les publics formation (et un agrandissement en affiche) unité territoriale de Pont-Audemer,
concernés et les lieux d’intervention : les fem- dont le personnage se nomme « Oli ». Il s’agit conseil général de l’Eure.
mes enceintes et les futurs pères, les parents, d’une création collective des membres du 1. En ligne : www.cg27.fr (rubrique : vivre
les grands-parents, les enfants jusqu’à 6 ans, réseau petite enfance. Textes et illustrations mieux/actualités/le sommeil du jeune enfant).

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 53


Mirabilis, une crèche qui accueille des enfants la nuit
À Lyon, des parents aux horaires de tra- remplacée toujours par une seconde personne nel. Ce dernier témoigne que les périodes inha-
vail décalés bénéficient de la première crè- qui elle aussi connaît bien l’enfant. Ainsi, dans bituelles dans les structures collectives clas-
che de la région Rhône-Alpes pouvant chaque section, seulement deux personnes dif- siques se révèlent des moments très agréables.
accueillir des enfants la nuit. Baptisée Mira- férentes peuvent prendre l’enfant en charge, ce Les nuits sont la plupart du temps très calmes
bilis – du nom d’une fleur colorée qui s’ou- qui crée un repère de personne. Des enfants et le réveil des enfants est un moment privilé-
vre à la tombée de la nuit – cette structure à horaires « classiques », sont présents tous les gié où ils découvrent la structure sous un autre
répond à une demande croissante de jours et dans chaque groupe, et permettent aux regard : moins d’enfants et d’agitation, relation
parents en situation difficile. autres enfants de se faire leur propre place. privilégiée avec l’adulte qui le fait déjeuner et
Autre repère important : le repère de lieu : l’aide à se préparer. Le moment du soir est éga-
Le service Petite Enfance de la Mutualité du chaque enfant est toujours accueilli au même lement un temps fort. Les enfants présents dans
Rhône a mis en place une structure multiaccueil endroit et passe la plupart de sa journée dans la structure à 19 h prennent le repas sur place
des tout-petits. Ce service, ouvert depuis mai sa section. Dans la mesure du possible, il (pas d’accueil ni de départ d’enfants pendant
2005, propose un accueil « classique » des occupe le même lit ; de toute façon, il occupe cette période). Ceux qui resteront pour la nuit
enfants sur des horaires habituels. Mais il reçoit tous les jours la même chambre, ce qui lui pro- reçoivent un bain. Les rites du sommeil sont
aussi des enfants de 2 mois à 3 ans sur des cure le cadre familier et rassurant propice à l’en- respectés, quelques histoires sont racontées
horaires atypiques (entre 5 h 30 et 22 h) et des dormissement. avant le coucher. Les enfants qui quittent la
enfants pendant la nuit complète : trente pla- Le repère temps n’est pas facile à mettre en structure entre 20 h 30 et 22 h sont couchés
ces de jour et douze places de nuit. L’objectif est place mais l’équipe organise – dans la mesure si nécessaire, ou attendent leurs parents en pro-
d’offrir aux parents travaillant en horaires déca- du possible – la journée de façon régulière (heu- fitant de l’espace de jeux.
lés la possibilité de confier leur enfant à une res des repas, temps calmes, etc.). Un autre aspect très positif : l’accentuation du
structure collective. lien privilégié entre l’enfant et la personne de
La même conduite éducative est menée par tous référence ; le fait d’accueillir des enfants sur ces
L’accueil du matin : il se fait, pour la plupart les membres de l’équipe vis-à-vis de l’enfant : elle plages horaires réservées à des soins et des
des enfants, entre 5 h 30 et 9 h 30 (pendant repose sur la pédagogie d’Emmi Pikler2, qui attentions spécifiques crée des liens étroits
cette période se font aussi les départs de cer- accorde une grande place à l’autonomie de l’en- entre l’enfant, le personnel et la famille.
tains enfants ayant passé la nuit à la crèche). fant, met en avant tous ces repères, et respecte Des points négatifs, ou plutôt des problèmes dif-
Selon les cas, les enfants sont amenés en tenue l’individualité de l’enfant (l’analyse de la pratique ficiles à résoudre, sont signalés : les locaux sont
de nuit, et continuent à dormir, ou ils sont de l’équipe est faite une fois par mois par une insuffisamment adaptés aux besoins du service,
réveillés et ont déjà reçu leur premier repas. Les psychologue spécialisée). le recrutement du personnel n’est pas facilité par
plus grands font connaissance avec la crèche Avant l’ouverture de la structure, l’équipe a reçu les horaires pratiqués, la mise en place de la ges-
avant d’y être reçus « officiellement » : quelques une formation sur le sommeil3 : installation des tion des plannings a été complexe.
jours auparavant, les parents ont été invités à rythmes chez le nourrisson et le petit enfant,
confier à l’équipe leur enfant, une à deux heu- physiologie du sommeil, ses troubles et leur pré- Les demandes de la population pour ce type de
res pendant la journée, pour qu’il arrive en milieu vention, l’utilisation d’agendas du sommeil. Une structure sont croissantes : il semble qu’il s’a-
déjà familier, et pour que l’enfant assimile le fait autre journée de formation a eu lieu après l’ou- git là d’une réponse actuelle adaptée aux diffi-
que son parent « va revenir ». verture afin d’analyser les éventuels problèmes cultés temporaires des familles, partagées entre
La journée : elle se déroule comme dans une de sommeil rencontrés. En fait, les enfants dor- soucis d’emploi, soucis financiers, problèmes
structure « classique » mis à part le fait que les ment à la crèche mais les parents se plaignent de couple ou de solitude, et désir de protéger
rythmes des enfants sont encore plus variables de troubles du sommeil chez leur enfant à la mai- leurs enfants. En aucun cas il n’est question d’en-
puisque certains sont réveillés très tôt le matin, son. Pour avoir un tableau complet des rythmes courager les rythmes de vie décalés, la régula-
d’autres couchés plus tard le soir. veille/sommeil, plusieurs parents ont été invités rité étant reconnue comme un facteur d’équili-
Le départ du soir : là encore, il est très éche- à remplir des agendas du sommeil. Cela permet bre et de santé très important à tous les âges,
lonné. Les enfants arrivés les premiers com- d’objectiver les problèmes et de suggérer des et particulièrement chez les tout jeunes enfants.
mencent à partir dès le début de l’après-midi. conduites plus adaptées, en prenant soin de ne
Les derniers partiront à 22 h au plus tard. Le pas culpabiliser les parents et de ne pas mettre Pascale Gabolde
planning du personnel est établi en fonction de en doute leurs compétences de parents. On peut Directrice de Mirabilis4, Lyon,
cette amplitude horaire1. imaginer que les difficultés, même passagères Dr Françoise Delormas
et assumées au mieux dans le milieu familial, Directrice de Prosom, Lyon.
L’organisation de cet accueil met l’accent de retentissent sur l’enfant, et donc sur son som-
façon majeure sur les repères proposés aux meil... Une des autres raisons maintes fois évo-
enfants. Les enfants sont répartis en trois grou- quées dans tous les systèmes de garde : quand
pes d’âge : bébés, petits, et grands. Dans les enfants sont chez eux, ils veulent souvent pro- 1. Une équipe de nuit – deux auxiliaires puéricultri-
ces – est présente de 22 h à 6 h le matin et une équipe
chaque groupe, les enfants ont une personne de fiter au maximum de la présence de leurs parents
de jour – neuf personnels petite enfance – assure la
référence qui les suit, de leur entrée en crèche et parfois refusent le sommeil. journée entre 5 h30 et 22 h.
jusqu’à leur départ. Cette référente est présente 2. Association Pikler-Lóczy de France (www.pic-
kler.fr).
pour les temps forts de la journée (repas, chan- Le bilan de la première année de fonctionnement 3. Formation assurée par l’association Prosom.
ges, couchers, etc.) et, en son absence, est est positif, pour les familles et pour le person- 4. petiteenfance@mutualitefrancaiserhone.fr

54 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


Pour en savoir plus
La première partie de ce « Pour en savoir • Delormas F. Le sommeil. Toulouse : Privat, ◗ Brochures, supports
plus » propose une liste de références de coll. Le guide de votre santé, 2003 : 48 p. de prévention
documents sur le sommeil. Au cours de • Kahn A. Le sommeil de votre enfant. Paris : • Caisse régionale d’Assurance Maladie d’Ile-de-
notre recherche bibliographique, nous avons Odile Jacob, 1998 : 224 p. France. L’univers sommeil. Paris : Cramif, 2006 :
identifié un grand nombre d’ouvrages et gui- • Lecendreux M. Réponses à 100 questions sur 16 p. Disponible auprès de la Cramif, 17/19, ave-
des tout public, et retenu ceux dont les le sommeil. Paris : Solar, 2002 : 276 p. nue de Flandre, 75954 Paris Cedex 19.
auteurs sont des spécialistes reconnus du • Léger D. Le sommeil roi : faire face aux dan- Education.sante@cramif.cnamts.fr
sujet. Nous avons, par ailleurs, choisi d’é- gers méconnus de la somnolence excessive. • Institut du sommeil et de la vigilance. Passe-
carter la plupart des ouvrages médicaux Paris : First Éditions, 1998 : 216 p. port pour le sommeil. Institut du sommeil et de
décrivant la neurobiologie du sommeil, les • Lemoine P. Les troubles du sommeil : tout la vigilance, 32 p.
pathologies ou encore l’enregistrement de savoir pour bien dormir. Paris : In Press, coll. En ligne : http://www.sante.gouv.fr/htm/actu/
l’activité cérébrale. Questions de patients, 2005 : 106 p. sommeil_290107/passeport_du_sommeil.pdf
Notre bibliographie indique d’abord quelques • Morin C. M. Vaincre les ennemis du sommeil. • Plaquettes de la Société canadienne du som-
ouvrages généraux sur le sommeil et ses Montréal : Éditions de l’homme, 1997 : 263 p. meil (Montréal).
mécanismes, fournit une liste de guides sur • Mullens E. Apprendre à dormir : leçons de som- – Sommeil normal et hygiène du sommeil (2004)
le sommeil et ses troubles ainsi que meil. Paris : Éditions Josette Lyon, 2005 : 192 p. En ligne : http://www.css.to/sleep/sommeil_
quelques références d’ouvrages profes- • Ouellet N., Beaulieu M., Banville, J. Bien dormir normal.pdf
sionnels, puis replace le sujet dans le sans somnifères : guide pour les personnes âgées. – Le sommeil des enfants (2006)
contexte de la santé publique. Quelques bro- Rimouski : université du Québec, 2000 : 42 p. En ligne : http://www.css.to/sleep/sommeil_
chures et documents de prévention sont pré- En ligne : http://wer.uqar.qc.ca/nouellet/Docu- enfants.pdf
sentés dans une deuxième partie. Nous ments/GUIDE_Bien_dormir_sans_somnif%E8r – Le sommeil et le vieillissement. (2006)
avons ensuite recensé des organismes res- es_2000.pdf http://www.css.to/sleep/sommeil_aines.pdf
sources : réseaux de santé, sociétés savan- • Royant-Parola S. Comment retrouver le sommeil – Les adolescents et le sommeil : un guide de
tes et organismes de promotion de la santé, par soi-même. Paris : Odile Jacob, 2002 : 188 p. l’univers du manque de sommeil des adoles-
d’une part, associations de patients, d’au- • Thirion M., Challamel M.-J. Le sommeil, le rêve cents. (2006)
tre part. La dernière partie présente des et l’enfant. Paris : Albin Michel, 2002 : 220 p. En ligne : http://www.css.to/sleep/sommeil_
sites Internet consacrés au sommeil. • Valatx J.-L. Les troubles du sommeil de l’a- adolescents.pdf
dulte ? Paris : Arnaud Franel, coll. « Peut-on pré-
Dernière visite des sites Internet mentionnés : venir », 2001 : 96 p.
01/03/2007 ◗ Organismes ressources
Ouvrages professionnels
◗ Bibliographie • Léger D. Troubles du sommeil. Paris : Doin, Réseaux de santé, sociétés
2001 : 176 p. savantes et organismes
Comprendre le sommeil • Onen S. H., Onen F. Dictionnaire de méde- de promotion de la santé
• De Leersnyder H. L’enfant et son sommeil. cine du sommeil. Paris : ellipses, 1998 : 224 p.
Paris : Robert Laffont, 1998 : 234 p. • Shapiro C. M. ABC des troubles du sommeil. • Association nationale de promotion des
• Dement W. C. Avoir un bon sommeil. Paris : Paris : Maloine, 1996 : 216 p. connaissances sur le sommeil (Prosom)
Odile Jacob, 2000 : 432 p. • Vecchierini M.-F. Le guide du sommeil. Mon- Prosom met en place des actions de sensibili-
• Henry O., Pouthier C. Pour comprendre le trouge : John Libbey Eurotext, 1997 : 170 p. sation et d’éducation sur le sommeil, la vigilance
sommeil. Paris : Pearson Education, coll. Pear- et les rythmes de vie. Elle regroupe des scien-
son Pratique. Guide santé, 2007 : 160 p. Sommeil et santé publique tifiques, des formateurs et des acteurs de ter-
• Jouvet M. Le sommeil et le rêve. Paris : Odile • Challamel M.-J., Clarisse R., Lévi F., Laumon rain ; elle produit et diffuse des expertises
Jacob, 2000 : 256 p. B., Testu F., Touitou Y. Rythmes de l’enfant : de méthodologiques et des supports pédago-
• Jouvet M. Pourquoi rêvons-nous, pourquoi dor- l’horloge biologique aux rythmes scolaires. giques, disponibles en ligne, adaptés à diffé-
mons-nous ? Paris : Odile Jacob, 2000 : 128 p. Paris : Inserm, coll. Expertise collective, 2001 : rents publics (lettres d’information, dossiers
• Lavie P. Le monde du sommeil. Paris : Odile 124 p. techniques, diaporamas, vidéos, affiches, etc.).
Jacob, 1998 : 320 p. En ligne : http://ist.inserm.fr/basisrapports/ Prosom : Hôpital de l’Hôtel-Dieu - Porte 1 - 1, place de
• Magnin P. Le sommeil et le rêve. Paris : Puf, rythmenf.html l’Hôpital - 69288 Lyon Cedex 02.
coll. Que sais-je ? 1992 : 128 p. • Didierlaurent C. Sommeil : un enjeu de santé Tél. : 04 78 42 10 77
publique. Monaco : Alpen, 2005 : 151 p. Courriel : prosom@wanadoo.fr
Le sommeil et ses troubles • Giordanella J.-P. Rapport sur le thème du som- En ligne : http://www.prosom.org
meil. Rapport à Monsieur Xavier Bertrand.
Ouvrages « tout public », guides Paris : ministère de la Santé et des Solidarités, • Institut national du sommeil et de la vigi-
• Billiard M. Le sommeil. Paris : le Cavalier bleu, 2006 : 274 p. lance (ISV)
coll. Idées reçues-Santé et médecine, 2002 : http://www.sante.gouv.fr/htm/actu/giorda- L’ISV a pour vocation de promouvoir le sommeil
128 p. nella_sommeil/rapport.pdf et ses pathologies comme une composante

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 55


de la santé publique. L’association cherche à Associations de patients tué d’articles sur les rêves, les troubles du som-
sensibiliser la population en coordonnant les meil, les conditions de l’endormissement, etc.
initiatives touchant au sommeil et à la vigilance • Association française de narcolepsie- En ligne : http://www.filsantejeunes.com cli-
et en incitant la recherche. Dans le cadre de cataplexie et d’hypersomnie (ANC) quer sur « tous les dossiers » puis choisir
cette mission s’inscrit la mise en œuvre d’ac- L’ANC a été créée, en 1986, à l’unité de som- « santé bien-être » et consulter les rubriques de
tions d’information et de communication à des- meil de Montpellier pour faire connaître une « Zzzz… le sommeil »
tination du public, des pouvoirs publics et des maladie de la vigilance et du sommeil particu-
professionnels de la santé, dont, notamment, lièrement handicapante. Elle a pour mission d’in- • La grande aventure du sommeil
la Journée nationale du sommeil. former sur tous les aspects de la narcolepsie- Traitant du sommeil des enfants de 7 à 12 ans,
ISV : 2, rue Cournot, 75015 Paris. cataplexie, d’aider dans l’aménagement des ce site est une initiative de la Province de
Tél. : 01 48 56 27 87 conditions de vie sociale des personnes attein- Luxembourg, en Belgique. Très interactif, il s’a-
Courriel : secretariat@institut-sommeil-vigilance.org tes et de favoriser la recherche des causes et dresse au grand public, auquel il dispense infor-
En ligne : www.institut-sommeil-vigilance.org des thérapeutiques de la maladie. mations et conseils pratiques, il se divise en
ANC : Le village - 07110 Valgorge. deux espaces virtuels : l’un destiné aux adul-
• Réseau Morphée Tél. : 04 75 88 95 39 tes et l’autre aux jeunes internautes.
Morphée est le premier réseau de santé fran- Courriel : anc.paradoxal@wanadoo.fr En ligne : http://www.sommeil.org
cilien consacré à la prise en charge du patient En ligne : http://perso.orange.fr/anc.paradoxal/index.
atteint de troubles chroniques du sommeil. html • Le sommeil de A à Zzz
Regroupant professionnels de santé et asso- Produit par le Centre des sciences de Montréal
ciations de patients, il intervient à différents • Association sommeil et santé avec le soutien du ministère de la Culture et des
niveaux : formation des médecins aux patholo- L’association est composée de patients, de Communications du Québec, ce site propose,
gies du sommeil, coordination des soins, trans- médecins, infirmières et autres soignants, ainsi sous la forme de jeux éducatifs, des conseils pour
mission de l’information entre les profession- que de personnes bien portantes, dont le but bien se préparer au sommeil et aborde des thé-
nels de la santé membres du réseau grâce à est de faire reconnaître la pathologie du som- matiques telles que le sommeil selon les âges de
un dossier médical partagé. meil comme une priorité de santé publique, la vie, les rêves, les conditions d’endormissement,
Le site Internet du réseau donne accès aux pro- notamment en relayant l’action des centres du l’horloge biologique, les conséquences du manque
fessionnels de la santé à des documents de tra- sommeil auprès des professionnels médicaux de sommeil, les troubles du sommeil, etc.
vail, et offre une information didactique au et paramédicaux. À noter que parmi les finan- En ligne : http://www.lesommeil.ca/
public non spécialiste. ceurs et soutiens de l’association figurent des
Réseau Morphée : 2, Grande Rue - 92380 Garches. laboratoires pharmaceutiques. • Sommeil et médecine générale
Courriel : contact@reseau-morphee.org Association sommeil et santé : 1, place Paul-Ver- L’auteur de ce site, le Dr Guilhem Pérémarty,
En ligne : http://www.reseau-morphee.org laine - 92100 Boulogne. spécialisé en médecine du sommeil, souhaite
Courriel : contact@sommeilsante.asso.fr promouvoir les connaissances utiles à tous
• Société française de recherche et de En ligne : http://www.sommeilsante.asso.fr/ pour une meilleure compréhension du sommeil
médecine du sommeil (SFRMS) et de ses troubles. Il aborde les problématiques
La SFRMS a pour but de faciliter les échanges • Association française des personnes somnologiques (insomnie, somnolence, etc.)
d’informations scientifiques et la recherche affectées par le syndrome des jambes qui préoccupent de plus en plus les pouvoirs
dans les domaines de la physiologie et de la sans repos (AFSJR) publics, et présente les implications du sommeil
pathologie du sommeil. Encore appelé « impatiences », le syndrome et de la fatigue en médecine générale.
On trouve sur la nouvelle version de son site Inter- des jambes sans repos, ou SJR, concerne 5 à En ligne : http://www.sommeil-mg.net
net des actualités, des articles commentés, des 10 % de la population. Les objectifs de l’AFSJR
comptes rendus de congrès, la carte de répar- sont les suivants : • Sommeil, vigilance, somnolence
tition en France des « centres du sommeil », ainsi – rassembler en France toutes les personnes On trouvera sur ce site, développé par le Dr Eric
que la revue annuelle Sommeil et Vigilance (en atteintes du SJR ; Mullens, spécialiste du domaine, des informations
téléchargement). Certaines rubriques sont réser- – recueillir toutes les informations concernant sur le sommeil et ses troubles. La plupart des don-
vées aux professionnels de santé. cette maladie ; nées proposées en ligne proviennent d’enquêtes
À noter que l’ancien site Internet est toujours – donner tous les renseignements utiles à ses et d’études réalisées dans le département du Tarn,
consultable, il contient une information très membres ; où exerce ce médecin.
riche sur le sommeil mais n’est plus mis à jour. – obtenir du corps médical une meilleure recon- Quelques thématiques abordées sur le site : som-
Centres du sommeil : agrées par la SFRMS, naissance du syndrome ; meil des enfants, des adolescents, somnolence,
ces centres de consultation spécialisés – déclencher un intérêt auprès des spécialistes panorama statistique sur le sommeil, sieste et
accueillent, sur prescription de leur médecin, et ainsi trouver des thérapies adaptées. repos compensateur, conduite de nuit chez les jeu-
des patients souffrant de troubles graves du AFSJR : 5, rue du Tournant - 67200 Strasbourg. nes, sommeil et travail à horaires atypiques, etc.
sommeil. On y pratique des examens de dia- Tél. : 03 88 30 37 24 – Courriel : afsjr@afsjr.fr Les brochure et dépliant « Vous travaillez à
gnostic tels que polysomnographie, tests ité- En ligne : http://www.afsjr.fr horaires irréguliers... voici des conseils pour
ratifs d’endormissement, tests de maintien de vous aider » (en partenariat avec Aventis) y sont
la veille, etc. téléchargeables.
SFRMS : Unité d’hypnologie - Hôpital neurologique - ◗ Sites internet En ligne : http://www.svs81.org
69677 Bron Cedex.
Courriel : bastuji@univ-lyon1.fr • Le Fil santé jeunes Olivier Delmer, Céline Deroche
En ligne : http://www.sfrms.org (site mis à jour) et Un dossier thématique sur le sommeil est dispo- Documentalistes, centre de documentation
http://sommeil.univ-lyon1.fr/ (ancienne version) nible sur le site du Fil santé jeunes ; il est consti- de l’INPES.

56 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


aide à l’action

Entretien avec Christine Servanton, chargée de projets, CRES Champagne-Ardenne, et


Marie-France Stankiewicz, infirmière de l’entreprise « Lecico » à Vitry-le-François.

« Le zéro tabac en entreprise ne


se décrète pas, il s’accompagne »
En région Champagne-Ardenne, le réseau des comités d’éducation pour la santé a,
pendant trois ans, formé les infirmières des entreprises locales à la prévention du taba-
gisme et apporté son appui méthodologique. Gros plan sur une entreprise qui a décidé
de devenir non-fumeuse en 2005 – près de deux ans avant l’interdiction devenue effec-
tive le 1er février 2007 – et mis en place un accompagnement des salariés qui souhai-
taient arrêter de fumer. Ce type d’action demande un investissement continu et l’adhé-
sion des salariés, soulignent l’infirmière de l’entreprise et la chargée de prévention du
comité local d’éducation pour la santé.

La Santé de l’homme : L’entreprise gistré neuf cas de silicose parmi ses sala- d’éducation pour la santé (Cres) de
« Lecico », à Vitry-le-François, a mis riés. Étant infirmière, j’étais évidemment Champagne-Ardenne – de participer à
en place, dès septembre 2005, un très préoccupée par cette situation. Le une formation d’aide à l’arrêt du tabac.
programme d’accompagnement à port d’un masque a été rendu obligatoire J’ai donc profité de cette occasion.
l’arrêt du tabac pour ses salariés. pour les salariés en contact avec les
Pourquoi ? matériaux, et les locaux ont été réamé- S. H. : Comment le Cres a-t-il parti-
nagés pour y installer des aspirateurs de cipé à cette action ?
Marie-France Stankiewicz : L’entre- poussière. Par ailleurs, il faut savoir que
prise Lecico, spécialisée dans la pro- les effets de la silice pour la santé sont Christine Servanton : Le Cres avait
duction de pièces sanitaires en céra- aggravés par la consommation de tabac. démarré, en 2004, un projet intitulé
mique, utilise des matériaux particuliers, La direction a décidé que l’entreprise « l’École du souffle » (voir encadré
comme le grès et la porcelaine vitrifiée, deviendrait un espace non-fumeur en page 59) et contacté un certain nombre
riches en silice. Celui-ci est responsable septembre 2005. Au même moment, j’ai d’entreprises de plus de cinquante sala-
d’une maladie professionnelle redouta- eu l’opportunité – grâce à une informa- riés de la région pour leur proposer
ble : la silicose. En 2005, Lecico a enre- tion dispensée par le comité régional l’aide à la mise en place d’actions de pré-
vention du tabagisme. La demande de
Marie-France Stankiewicz nous est par-
Gagner la confiance des salariés venue dans ce contexte : nous lui avons
présenté notre programme, composé de
Christine Servanton et Marie-France Stankiewicz évoquent, dans cet accompagnement, toute deux formations : une formation de trois
une série de comportements qui, au fil de l’action, se sont révélés primordiaux pour la réus- jours intitulée « Prévention du tabagisme
site de cette « aide à l’arrêt au tabac dans l’entreprise ». Ces « bonnes pratiques » peuvent en milieu du travail », destinée aux mem-
ainsi se résumer en trois mots : confiance, temps, présence. « Quand on lance une campa- bres des comités d’hygiène, de sécurité
gne comme celle-là, raconte Marie-France Stankiewicz, il faut que l’on soit très proche des gens. et des conditions de travail (CHSCT), au
Il faut les rassurer, conduire des réunions, fournir des explications simples, compréhensibles, personnel médical, aux responsables
bref gagner la confiance des salariés ». « L’identification des acteurs est importante, surenchérit des ressources humaines, à la direction ;
sa collègue Christine Servanton. C’est une opération globale qui met en place, avec l’assenti- et une autre formation, de quatre jours,
ment de tous, salariés, encadrement, direction et membres du CHSCT, une règle du jeu com- sur l’aide à l’arrêt du tabac destinée aux
mune à chacun. Par exemple, nous devons préparer les salariés à accepter qu’un tabacolo- médecins et infirmières d’entreprise ani-
gue, un psychologue interviennent, ensemble, au sein de l’entreprise. Nous devons bien identifier mée par un médecin tabacologue, une
nos rôles respectifs. L’infirmière, connue des salariés, est notre relais. » Quant au temps, les diététicienne afin de les former à la prise
deux intervenantes sont catégoriques. « Il faut une disponibilité majeure, explique l’infirmière, en charge du sevrage tabagique de sala-
et ne pas compter ses heures. » « On avance au rythme que nous imposent les différentes riés fumeurs ; ainsi qu’un accompagne-
parties prenantes du projets, en particulier les salariés, ajoute Christine Servanton. Mais, ensuite, ment méthodologique pour les profes-
les résultats sont là. » sionnels formés. Nous sommes ainsi
intervenus à trois stades : en amont pour

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 57


aide à l’action

la formation, pendant l’action par l’ac- faut souligner que les salariés ont dans S. H. : En quoi la formation prodi-
compagnement, et après, pour le suivi un premier temps pensé que l’on allait guée par le Cres vous a-t-elle été le
de l’information. leur imposer l’arrêt du tabac, sans plus utile ?
moyen, sans accompagnement. Il a
S. H. : Comment, concrètement, cette fallu les rassurer, leur dire que tout allait M.-F. S : Le Cres m’a donné une for-
action a-t-elle été mise en place ? se mettre en place progressivement, mation à la prise en charge et au suivi
sans brusquer quiconque. J’ai multiplié des salariés fumeurs qui souhaitent
M.-F. S. : J’ai d’abord contacté les mem- les séances d’explications. Cette démar- arrêter. J’ai acquis des connaissances
bres du comité d’hygiène, sécurité et che s’est avérée payante. sur les notions de dépendance, sur les
conditions de travail (CHSCT), qui avec substituts mais aussi sur l’écoute de la
l’aide du médecin de l’entreprise ont C. S. : Avec l’infirmière, nous avons personne qui fume et sur la manière
décidé de participer à cette opération. peaufiné et validé le questionnaire. Puis d’apporter des réponses. L’appui mé-
La direction a appuyé cette proposition. à cette même période, nous avons mis thodologique du Cres nous a été
Il fallait fixer une date pour mettre en en place notre formation « Aide à l’ar- ensuite très utile. Étant présente dans
place tout cela. Les deux cent cinquante rêt du tabac », que nous avons proposé l’entreprise, j’étais le garant de l’opé-
salariés de l’entreprise ont reçu avec à l’infirmière en octobre 2005. Une fois ration.
leurs fiches de salaire d’août 2005 un le dépouillement du questionnaire
questionnaire. Ils avaient quinze jours effectué, nous avons constitué avec les C. S. : Concernant le Cres, nous sommes
pour répondre. Nous avons eu un taux volontaires deux groupes de travail. satisfaits de cette opération. Notre but
de retour de 70 % et vingt-neuf per- L’infirmière et le Codes ont organisé la était aussi de former quelqu’un à être
sonnes ont signifié qu’elles étaient inté- venue dans l’entreprise d’un tabacolo- notre relais et ainsi de travailler ensem-
ressées par un sevrage tabagique. C’est gue et d’une psychologue : pendant ces ble à ce projet de prévention du taba-
notre présence constante dans l’entre- deux séances d’information d’une gisme. Je rappelle que cette action était
prise qui explique le bon taux de retour. heure trente, les salariés ont ainsi pu régionale et que soixante entreprises y
poser toutes les questions qu’ils ont ont participé (voir l’encadré « École du
Pour en revenir au questionnaire, souhaité. Puis, nous sommes passés à souffle » page suivante). Nous avons
nous l’avons élaboré avec le médecin de des entretiens individuels en fonction organisé, en trois ans, cinq formations
l’entreprise en prenant en compte en de leurs demandes. Ce sont des entre- avec quinze participants à chaque fois.
particulier la notion lien tabac/produits tiens individuels avec les salariés effec-
dangereux ; les questions étaient plutôt tués par l’infirmière, aidée au besoin par Au total, ce programme de préven-
générales, du type : pour vous, fumer le médecin, au cours desquels les sala- tion du tabagisme a une forte compo-
représente-t-il une détente, un plaisir, un riés devaient répondre aux différents sante d’éducation à la santé : nous som-
besoin ? Quelles seraient vos motivations questionnaires (test de Fagerström, test mes dans des démarches d’aide à l’arrêt,
pour arrêter ? Problèmes de santé, de anxiété-dépression et le test de moti- d’éducation, d’appui à la motivation, de
finances ? À ce stade, ce questionnaire vation) grâce auxquels l’infirmière allait prise en charge de la santé… Cela
a déclenché une série d’interrogations pouvoir déterminer le substitut le plus conduit à de la promotion pour la santé,
allant bien au-delà de l’arrêt du tabac. Il approprié à chaque personne. une recherche de bien-être dans l’en-
treprise.

58 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


aide à l’action

COMMUNIQUÉ
S. H. : Quelles sont les retombées de M.-F. S. : Si un chef d’entreprise m’était
cette action pour l’entreprise ? envoyé par le Cres pour parler d’arrêt
du tabac, j’insisterais sur le fait qu’il ne
M.-F. S. : Depuis l’arrêt du tabac dans faut rien imposer en la matière. Certes,
l’entreprise, on constate qu’il y a eu il y a une loi, et il faut l’appliquer. Mais
moins d’arrêts maladie pour cause de il faut le faire avec les salariés,
bronchite. Il n’y a plus de tabagisme avec les fumeurs mais aussi avec les
passif et donc plus de conflit entre non-fumeurs pour qu’ils réfléchissent
fumeurs et non-fumeurs ; les relations
entre salariés sont meilleures.
ensemble afin de mettre en place l’en-
treprise sans tabac. Il ne faut pas croire
que cela se fera dans le mois qui suit.
sommaire
n° 220 février 2007
S. H. : Quels enseignements princi-
paux retirez-vous de cette opéra- Propos recueillis par Denis Dangaix Initiatives
tion ? 2007, une bonne année pour les non-
fumeurs
par Carine Maillard
C. S. : C’est l’appui moral que l’expé-
Que deviennent les patients dépistés à
rience de Lecico apporte aux autres risque cardio-vasculaire ?
infirmières œuvrant en entreprise. Cela Valérie Hubens et Jean Laperche
les rassure, les motive. Je ne crois pas Pour en savoir plus Surdité : une nouvelle initiative
en matière de dépistage
qu’en la matière, la direction d’une Contacter Christine Servanton ou Julie Car-
entreprise et ses salariés se comportent ruelle au 03 26 68 28 06 ; ou écrire au : 22 communes en forme
à chaque fois de la même manière. Les Cres Champagne-Ardenne – 45, avenue du Maladies chroniques
bases de la formation sont les mêmes en Général-de-Gaulle – 51000 Châlons-en-
termes de méthodologie et de contenu. Champagne, pour des renseignements sur
Réflexions
Mais chaque expérience débouche sur les modalités de diffusion du Cédérom. Et si vos objectifs en promotion de la
santé étaient inavouables ?
des enseignements particuliers. Jacques A Bury

Stratégie
Le Plan national nutrition santé belge
vu par le Conseil supérieur
L’École du souffle,un programme régional de promotion santé
de prévention du tabagisme Locale
Qualité de vie et développement
dans le cadre de l’appel à projets tabac/alcool. par Philippe Mouyart
Basé sur une approche positive et globale de
la santé, l’École du souffle a pour ambition de Outils
mobiliser les professionnels « relais » en déve- Partages, un jeu coopératif
pour la santé
loppant trois axes selon les milieux de vie –
scolaire, travail, et soin – sur trois années. Lu pour vous
En 2004, les formations des professionnels Comprendre la sécurité sociale
relais des axes concernés ont été mises en
Les francophones et la charte
place. En 2005, l’accompagnement métho- de Bangkok
dologique des professionnels formés a été
Mon quartier en noir et blanc
réalisé. En 2006, ce dispositif a été complété
par la création et la diffusion d’un outil de trans- Données
férabilité, sorte de « boîte à outils » s’adres- Les antidépresseurs en Belgique
sant à tous les professionnels souhaitant
Brèves
conduire un projet de prévention autour du
tabagisme. Un Cédérom sur ce programme Éducation Santé est un mensuel,
régional est disponible à partir de fin mars réalisé par le service Infor Santé –
Mutualité chrétienne, avec l'aide
2007. Il peut être utilisé par d’autres régions de la Communauté française de
intéressées par ce type d’action. Au total, Belgique – Département de la santé.
Pour recevoir un exemplaire de ce
soixante entreprises ont participé au pro- numéro: education.sante@mc.be.
gramme École du souffle et soixante-cinq infir- L'abonnement est gratuit en Belgique.
Pour l'étranger, l'abonnement coûte
L’opération « Arrêt du tabac dans l’entreprise mières ont été formées dans ce cadre. Le pro- 50 € pour 2 ans (22 numéros). Le
paiement se fait uniquement par
Lecico » s’intègre dans un programme régio- gramme se poursuit par une quatrième année, virement bancaire. L'inscription sera
effective dès réception du formulaire
nal de prévention du tabagisme appelé « École durant laquelle vont se poursuivre les accom- d'abonnement disponible sur notre site
à l'adresse
du souffle » et lancé, en 2004, par le réseau pagnements aux entreprises qui souhaitent http://www.educationsante.be/es/new
des comités d’éducation pour la santé de devenir non-fumeuses, et un travail avec les sletter/inscription.php?page=abo ainsi
que d'une preuve de paiement.
Champagne-Ardenne. Ce programme a reçu écoles primaires va être amorcé autour de la Pour consulter les articles parus dans
la revue depuis 2001:
le soutien financier de l’Institut national de pré- prévention du tabagisme, en lien avec les com- http://www.educationsante.be
vention et d’éducation pour la santé (INPES) pétences psychosociales.

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 59


environnement

Pourquoi et comment le bruit


est dangereux pour la santé
La musique à des niveaux sonores très élevés peut-elle endommager l’audition ? Les étu-
des sont rares mais la littérature existante conclut néanmoins à l’existence d’un risque
réel. Chez les moins de 25 ans, l’exposition au bruit semble être la cause majeure des défi-
cits auditifs. L’OMS recommande de ne pas rester exposé à des niveaux supérieurs à 100
décibels pendant plus de quatre heures, plus de quatre fois par an, soit l’intensité sonore
d’une discothèque ou d’un concert de rock.

Communément, le bruit est défini


comme un ensemble de sons sans har-
monie. Quelques effets vibratoires, ici
et là, procureraient plus de désagré-
ment que de confort. La réalité est plus
complexe que ne le laisse prévoir ce
sophisme. Le bruit est considéré par la
population française comme une
atteinte à la qualité de vie. Il est la pre-
mière nuisance à domicile déclarée par
54 % des personnes résidant dans des
villes de plus de 50 000 habitants1. Le
bruit est bien un phénomène ondula-
toire qui met l’air en mouvement, une
énergie acoustique, audible, provenant
d’une ou plusieurs sources. Et, quand
les seuils de tolérance pour l’organisme
sont dépassés, les effets peuvent être
extrêmement néfastes pour la santé. atome d’hydrogène. Les sons que nous respond à environ 16 Hz (infrasons) et
percevons sont généralement caracté- la plus grande fréquence à environ
De quoi s’agit-il ? Au terme de son risés par leur hauteur (aigu ou grave) ou 20 000 Hz (ultrasons). Avec une telle
évolution, le système auditif humain a leur fréquence, en hertz (Hz), et leur sensibilité au son, il est donc normal que
acquis des caractéristiques impression- intensité ou niveau, en décibels (dB). La les bruits, même d’intensité faible, et les
nantes. Il est capable de détecter des fréquence d’un son pur dépend du ambiances sonores puissent être extrê-
déplacements de molécules d’air cent nombre de vibrations par seconde de mement agressifs et altèrent temporai-
fois plus petites que le diamètre d’un l’onde sonore. Ces vibrations sont cap- rement (fatigue auditive) ou définitive-
tées par le pavillon de l’oreille et se pro- ment (perte auditive) l’audition.
pagent à travers le conduit auditif jus-
De la conversation intime qu’au tympan, qui délimite l’oreille Traumatisme des sons aigus
au décollage d’avion externe de l’oreille moyenne. La mem- La communauté scientifique indique,
Bruissement de feuilles : 15 dB brane tympanique se met à vibrer sous dans son ensemble, que la nocivité du
Conversation chuchotée : 30 dB l’impact de l’onde sonore et transmet les bruit est liée à un certain nombre de
Sonnerie du téléphone : 60 dB vibrations à la cochlée (oreille interne) paramètres comme la durée d’exposi-
Conversation normale : 65 dB par l’intermédiaire de la chaîne des osse- tion, la vulnérabilité individuelle mais
Bruit de la rue : 70 à 80 dB lets (oreille moyenne), qui les amplifie. aussi la caractéristique même du bruit.
Baladeur : 70 à 100 dB Et c’est dans l’oreille interne que se trou- Ainsi, le risque de fatigue et/ou de perte
Chaîne stéréo avec casque : 80 à 120 dB vent les structures sensorielles qui trans- auditive croît avec l’intensité sonore du
Métier à tisser : 90 à 105 dB forment les stimuli en messages ner- bruit. Il est également admis, par exem-
Discothèque : 90 à 105 dB veux. Les fréquences dites de la gamme ple, qu’à intensité égale un bruit de fré-
Concert rock : 90 à 110 dB conversationnelle sont comprises entre quence élevée (aigu) sera plus nocif
Scie circulaire : 95 à 115 dB 250 et 4 000 Hz. Il est généralement qu’un bruit de basse fréquence (grave).
Décollage d’avion : 120 à 125 dB admis que la plus petite fréquence per- On sait aussi qu’un bruit impulsionnel,
ceptible par l’oreille humaine cor- c’est-à-dire un bruit soudain et imprévi-

60 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


environnement

sible sera plus traumatisant pour l’oreille


interne qu’un bruit continu. Enfin, plus 11 % des 18-25 ans souffriraient d’une perte auditive
la durée d’exposition est longue, plus les
effets du bruit sur la santé seront impor- Il est difficile de faire la part des pertes auditives strictement liées au bruit car les études sur
tants. La succession des expositions pro- l’audition prennent en compte les pertes globales toutes étiologies confondues. Néanmoins,
fessionnelles et extraprofessionnelles – chez les jeunes de moins de 25 ans, l’exposition au bruit semble être la cause majeure des
engins de chantier, véhicules à moteur, déficits auditifs. On recensait (chiffres 2000, Prs Job, Raynal et Rondet), 6 % de traumatismes
machines-outils, installations industriel- sonores avérés, 39 % d’expositions régulières en discothèques et concerts, 17 % d’utilisa-
les, appareils électriques et, pour les tions de baladeurs plus d’une heure par jour. En France (chiffre 2003, source Afsset), 5 millions
loisirs, discothèques, concerts, bala- de personnes sont concernées par la malentendance, dont 2 millions chez les moins de 55 ans ;
deurs…– augmente la durée d’exposi- 15 % de la population portent des aides auditives. Un Français sur deux ne fait jamais tester son
tion, donc le risque de lésions auditives audition. On compterait plus de 5 millions de personnes souffrant d’acouphènes dont une
(voir encadré ci-contre). Enfin, l’âge, les majorité de plus de 50 ans.
antécédents d’étiologie infectieuse de la Plusieurs instances médicales, en particulier l’Académie nationale de médecine, ont fait part
sphère ORL ou de traumatisme crânien, de leur inquiétude devant ce qui semble être une augmentation de l’incidence des pertes audi-
certains troubles métaboliques ou de la tives constatées chez des sujets jeunes soumis à un dépistage, notamment au moment du
tension artérielle peuvent potentialiser service national. Cette observation est apparue depuis les années 1980, date d’arrivée des
les effets du bruit sur l’audition. baladeurs. Et, dès cette époque, de nombreux ORL constatent ce qu’ils appellent « des défi-
ciences de loisirs ». Les études démontrent simultanément, d’une part, que des jeunes d’à peine
Une série de sommations 30 ans ont la même capacité auditive que leurs parents de 50 ans et, d’autre part, que les
Les scientifiques évoquent deux premiers signes de malentendance apparaissent chez 6 % des 15-19 ans et 9 % des 20-24 ans.
types d’effets du bruit sur la santé : les Les responsables directs de cette perte d’audition sont la musique amplifiée, en concert ou sur
effets objectifs, mesurables, et les effets baladeur. Un chiffre encore est largement cité par les professionnels du son : 87 % des 15-24 ans
subjectifs. Ces effets sont, très grossiè- utilisent couramment un baladeur et 20 % de ces utilisateurs disent les écouter plus de
rement, de deux niveaux : la fatigue cinq heures par jour à pleine puissance (100 dB). Ces pointes sont comparables à celles des
auditive et la perte auditive. Si la fatigue discothèques (100 à 120 dB) ou des salles de concerts (120 jusqu’à 139,5 dB à proximité des
auditive correspond à un déficit tem- enceintes). En 1994, une étude menée auprès de 2 000 lycéens âgés de 18 à 24 ans a mon-
poraire d’audition qui se caractérise par tré que 11 % d’entre eux souffraient d’une perte auditive moyenne comprise entre 15 et 40 dB.
une diminution de la sensibilité auditive Même constat autour de deux campagnes (1993-1994 et 1998-1999) d’évaluation de l’audi-
durant un temps limité après la fin de tion des jeunes Français. Elles ont permis de réunir et d’exploiter 6 100 audiogrammes d’élè-
la stimulation acoustique, les pertes ves en classe de seconde des lycées de la Région Rhône-Alpes. Enfin, l’OMS recommande au
auditives sont caractérisées par leur irré- public des discothèques et des concerts de ne pas rester exposé à des niveaux sonores moyens
versibilité. supérieurs à 100 dB pendant plus de quatre heures, plus de quatre fois par an.
D.D.
La sensation de sifflements aigus, de
bourdonnements dans les oreilles en
dehors de tout stimulus externe, est un
signe fréquemment rapporté en cas de sonores sont souvent imposées aux
traumatisme sonore. Ces sifflements, ou populations. Comme le soulignent
acouphènes, sont considérés comme deux experts français, dans une société ◗ Pour en savoir plus
très invalidants sur le plan psychique et de consommation comme la nôtre, le
professionnel. Les effets objectifs extra- bruit devient, pour l’individu, « une série • Ministère de la santé : www.sante.gouv.fr
auditifs du bruit sont également nom- de sommations : sommation spatiale Thème Bruit
breux : troubles du sommeil, stress... Les des divers types de bruits, sommation Loi « Bruit » n° 92-1444 du 31 décembre
personnes dépressives, anxieuses ou temporelle des diverses énergies sonores, 1992
ayant des problèmes psychologiques, agréables ou désagréables, qui ont tou- • Ministère l’écologie et du développement
par exemple, sont très sensibles à l’en- ché notre organisme au cours des vingt- durable : www.ecologie.gouv.fr
vironnement sonore, qui jouerait un rôle quatre heures qui constituent notre • Organisation mondiale de la santé :
dans l’évolution et le risque d’aggrava- base physiologique. »2 www.who.int/fr/index.html
tion de leur maladie. La gêne est le prin- • Agence française de sécurité sanitaire de
cipal effet subjectif décrit, à côté des atti- Denis Dangaix l’environnement : www.afsset.fr
tudes d’agressivité, de la diminution de Journaliste • Autorité de contrôle des nuisances sono-
la sensibilité et de l’intérêt à l’égard d’au- res aéroportuaires (Acnusa) : www.acnusa.fr
trui, de baisse des performances intel- • Agence nationale pour l’amélioration de
lectuelles, d’interférence avec la com- Source : Impacts sanitaires du bruit. État des l’habitat (Anah) : www.anah.fr
munication. lieux. Indicateurs bruit-santé. Maisons-Alfort : • Observatoire régional de la santé d’Ile-de-
Afsse, mai 2004. En ligne sur www.afsset.fr. France : www.ors-idf.org
Les relations complexes entre le bruit • Centre d’information et de documentation
et la santé sont donc démontrées. La 1. Afsset, avril 2006. sur le bruit (CIDB) : www.bruit.fr et www.info-
vigilance doit être de mise car les occa- 2. Dr Jacques Mouret, université Claude-Bernard bruit.org
Lyon 1, et Michel Vallet, Inrets Lyon, in : Les effets du
sions d’être confronté au bruit ont ten- bruit sur la santé. Ministère de l’Emploi et de la Soli- • www.filsantejeunes.com
dance à se multiplier, des nuisances darité, 1998.

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 61


environnement

Entretien avec Marc Touché, sociologue et ethnologue au Centre national de recherche


scientifique (CNRS)

« Pour prévenir, il faut comprendre


ensemble le risque sonore »
Tenter de dissuader les jeunes d’écouter de la musique amplifiée en brandissant les dangers qu’elle repré-
sente pour la santé n’est pas pertinent, souligne le socio-anthropologue Marc Touché. Ce spécialiste de
la musique amplifiée préconise une écoute mutuelle entre les professionnels de la santé, les profession-
nels du son, les chercheurs, sans oublier ceux qui écoutent cette musique et les associations qui les repré-
sentent. Il appelle ces spécialistes et ces citoyens à réfléchir ensemble pour mieux gérer le « risque sonore ».
Pour accentuer la prévention, il faut mettre les connaissances à la disposition de tous : associations,
professionnels, éducateurs ; il importe aussi d’inciter les spectateurs-écoutants à se mettre des bouchons
dans les oreilles, comme le fait une association, bref, aider les jeunes qui écoutent à mieux se protéger.

La Santé de l’homme : Pourquoi auditifs et de voir aussi comment notre S. H. : Pour vous, l’incitation à jouer
cette double casquette de sociolo- monde gère ce risque. ou écouter moins fort n’est pas la
gue et d’anthropologue pour tra- bonne approche pour faire de la
vailler sur les risques auditifs dus S. H. : Quel est le regard de l’ethno- prévention ?
à la musique amplifiée ? logue face à ces risques ?
Je vais vous répondre par analogie :
Marc Touché : Mes travaux sur les Celui d’un homme proche de la imaginez que l’on dise aux joueurs de
risques auditifs ont été menés au Cen- soixantaine qui a connu les musiques rugby, aux pratiquants de pelote
tre d’ethnologie française. C’est un labo- des années 60, 70, 80. Cet homme a été basque, de natation ou de marathon :
ratoire du Centre national de la recher- toujours attentif à ce que l’on disait sur « Engagez-vous moins, allez moins
che scientifique (CNRS) qui faisait partie ces musiques et à qui il n’avait jamais vite… ? » Il est évident qu’il y a des
du musée national des Arts et Traditions échappé que le monde médical, pour risques dans les disciplines que je viens
populaires. Aujourd’hui, ce musée est faire court, désignait vite du doigt le de vous citer. Tout comme dire à des
délocalisé à Marseille, où il prend le titre mauvais objet, c’est-à-dire le rock. passionnés de haute montagne « mon-
de musée des Civilisations de l’Europe Après, il a découvert la musique électro- tez moins haut » est tout le contraire
et de la Méditerranée. Ce montage nique. Que disait le monde médical à d’un message de prévention. En
CNRS-ministère de la Culture explique cette époque ? « Le rock rend sourd. » La résumé, la problématique de préven-
cette confrontation entre le « socio- sentence était claire. Que disaient l’État, tion des risques dans des sports tels que
ethnologue » qui travaille sur le terrain, l’administration, le regard sociétal ? le rugby est similaire à celle de la
étudiant une société à travers une vie Rien, ou plus exactement : « C’est une musique amplifiée : nous sommes
partagée, et le passionné de culture qui, mode et, comme toute mode, elle va pas- avant tout dans une culture, celle de
dans le cadre d’un musée, a l’idée de ser rapidement ». Il y a, pour l’ethnolo- l’engagement traumatique. Tout le
constituer de la mémoire, du patrimoine gue que je suis, une manie que je trouve monde sait qu’un joueur de rugby qui
à léguer aux générations qui viennent. totalement inadaptée et qui a son illus- rencontre la tête d’un autre joueur peut
Et quand une spécialité, la mienne en tration dans ce sujet éminemment y laisser ses yeux, ses oreilles, son bon
l’occurrence, la musique électro-ampli- sérieux : c’est la manie du découpage. fonctionnement cérébral, sa vie même
fiée, transcende les deux approches, on À entendre la médecine d’hier et ses dans des cas tout à fait rarissimes. Mais,
est au cœur de multiples questions. Elles répercussions en termes de prévention, parallèlement, tout ce qui touche au
concernent à la fois les pratiques cultu- il y avait, d’un côté, le spécialiste de l’o- rugby, c’est la pacification des mœurs,
relles comme l’entend le ministère de reille, comme celui du genou, ou du une évolution des sociétés qui ne font
la Culture mais aussi le rapport au corps, torse… on découpe. Au contraire, le plus la guerre, qui se rencontrent autre-
comme celui des sportifs face à leurs socio-ethnologue essaye, quant à lui, de ment, de village à village, de ville à ville,
pratiques, donc les risques. Une partie recoller les morceaux. Il s’intéresse à de pays à pays. Ce sport a une fonction
de mon travail consiste à fréquenter les l’individu dans son entier. Dire donc, sociale qui dépasse largement la prise
salles de répétition, les régisseurs et comme on l’entend encore aujourd’hui, de risque par les individus. Je suis donc
sonorisations, et à comprendre com- « ils n’ont qu’à jouer moins fort » démon- favorable à ce que l’on remette tout cela
ment la société réagit. L’autre consiste tre une totale incompréhension de ce dans une échelle de valeurs ; et, surtout,
à constituer dans le musée une collec- qu’est cette musique et une erreur pro- quand le monde médical affirme qu’il
tion d’objets concernés par les risques fonde de message. faut jouer moins fort, je souhaite qu’il se

62 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


environnement

pose déjà la question de savoir pour- en me disant que tout le monde a rai- ministère de la Culture lançant son « Maxi
quoi les musiciens jouent fort. son. Les médecins ont raison de s’in- rock, mini bruit », qui est assez évocateur
quiéter car ils voient des personnes qui de l’état d’esprit qui régnait à cette
S. H : Pourquoi ? viennent les consulter, c’est la réalité. époque. Il a fallu attendre les années 90
Mais il y a autre chose ; dans mon tra- pour qu’à Agen, par exemple, une salle,
Parce que la musique électro-ampli- vail de rencontre sur le terrain, au le Florida, apparaisse en plein centre-
fiée est une culture partant du matériel, milieu des groupes, je suis allé – comme ville avec une qualité acoustique extraor-
de l’outil amplificateur. Ce n’est pas de d’autres sociologues l’ont fait en allant dinaire. Aujourd’hui, les villes rivalisent
la musique baroque ni de la musique dans les mines, dans les usines – pas- de salles excellentes, et c’est une très
« folk ». Ce qui a fait la création de cette ser des soirées, des nuits, dans les lieux bonne chose.
musique – et sa valeur pour des millions de répétition, dans les caves, les gre-
de personnes dans le monde –, c’est niers, les granges, des lieux magnifi- S. H. : Et, en matière de prévention,
qu’à un moment donné des musiciens quement rendus habitables par les que faudrait-il faire ?
ont transcendé des objets de produc- musiciens. L’histoire de ces musiques,
tion sonore, des instruments. Ces musi- le twist, le rock, apparues dans les Convier tout le monde, toutes nos
ciens ont une empathie avec la années 50 et 60 est comme celle des approches autour de la même table.
musique. Écoutez Jimmy Hendrix, non champignons : un matin, cela a poussé Musiciens, régisseurs de salles, associa-
seulement il maîtrisait une guitare mais partout ! Avec des amplis de vingt, tions, médecins, sociologues, etc. Je fais
aussi une chaîne d’électrification. Il y trente watts, des petites batteries avec partie de ceux qui militent pour que
a, ici, une culture du potentiomètre, du une caisse claire et, malgré tout, ces l’on parle de gestion du risque sonore.
haut-parleur. Voilà l’âme de cette musiques ont fait trembler la société. Tant que l’on ne sait pas, on ne pense
musique électrifiée. Et, d’un seul coup, Dans les années soixante, c’était à rien. Je suis persuadé que pendant les
comme dans le rugby ou dans le mara- Johnny, les Beatles… Des scènes de années 50 à 70 les gens ne savaient pas
thon, on entre dans le vertigineux. Il y liesse, d’hystérie, diraient certains. Le qu’ils prenaient des risques. La dénon-
a des funambules du son, reconnus sociologue dit liesse ou transe. Il y a des ciation de leurs pratiques était d’ordre
comme tels et admirés. nouveaux sons. Que l’on soit sociolo- idéologique. Arrêtons cela, réfléchis-
gue ou médecin, il faut que nous regar- sons ensemble au type de discours que
S. H : La musique trop forte peut dions cette période avec une largeur nous pourrions tenir ensemble, comme
provoquer un traumatisme auditif : d’esprit. C’est une jeunesse qui décou- un médecin du sport, par exemple, le
comment dire cela sans avoir un vre des modes de consommation, une fait sur la prévention du risque ! Nous
discours accusateur ? forme de sociabilité. devons amplifier notre domaine de
connaissances en cette matière et, sans
D’abord, constatons que tous les S. H : Comment la musique est-elle tabou, mettre ces informations à dispo-
professionnels de la musique ne sont devenue de plus en plus amplifiée sition de tout le monde, associations,
pas sourds ! Et, si elle rendait sourd, au fil des décennies ? professionnels, éducateurs, qui le sou-
comme certains milieux médicaux haitent. Il faut placer les spectateurs-
continuent de le dire, cela se saurait. Tout d’abord, si le monde de la auditeurs en capacité de réfléchir sur
Ensuite, oui, la musique électrifiée peut musique est, en quarante ans, passé du leurs engagements artistiques, leur
provoquer une chaîne de traumatismes. petit ampli au « mur de sons », c’est parce sociabilité et les inviter à poser les ques-
C’est comme pour le sport : à partir du que le phénomène de mode s’est, peu tions sur leurs antécédents auditifs. Afin
moment où l’on va dans des formes à peu, transformé en économie, en tech- qu’ils pensent à se protéger. Je suis, par
extrêmes de rencontre avec la nature ou nique, en échanges et en appropriations exemple, favorable à l’initiative portée
avec des objets produits par l’homme, de tout genre. Second constat : contrai- par l’association « Agi-son » (voir arti-
on use, on peut casser. Donc, il faut rement à ce qui s’est passé pour la pra- cle suivant), qui met à disposition des
modérer. Dire « ce sont des pratiques tique sportive, où les équipements ont jeunes allant aux concerts plus de six
dans lesquelles il y a des risques » n’a pas suivi l’évolution des pratiques, l’envi- cent mille bouchons chaque année.
la même signification que de dire « le ronnement sonore n’a pas suivi l’évolu- C’est un progrès considérable, au même
rock rend sourd ». Nous avons un tra- tion acoustique. Ainsi, pour la musique titre que les préservatifs gratuits. Je suis
vail à accomplir dans l’explication de ce électrifiée, les élus de tous bords, les un passionné de musique, de toutes les
phénomène musical afin qu’ensemble, administrations ont refusé les conditions musiques, j’écris une histoire d’une
du socio-ethnologue aux profession- des pratiques musicales. Ils ont refusé banda dans les campagnes du Limou-
nels du son et à ceux de la santé, nous de voir « l’électrification » des mœurs. sin et j’étudie la fanfare au XIXe siècle.
apportions les bonnes réponses. Durant quarante ans, des personnes ont Et puis, il n’y a pas que le rock dans ma
pris des risques très importants pour leur vie, il y a aussi l’épinette des Vosges,
S. H. : Quel rôle le socio-ethnologue santé. La société a été pourvoyeuse de que je pratique. Tout cela pour dire que
que vous êtes peut jouer dans la risque en refusant de créer ou d’adap- le sociologue travaillant sur la musique
prévention ? ter les lieux publics à des pratiques qui amplifiée depuis près de quarante ans
étaient en création. Nous avons baigné a besoin aussi d’informations provenant
J’essaie de travailler sur, d’un côté, dans le « DBCIP » – Dépannage, Brico- de divers milieux. On a tous intérêt à
les pratiques, de l’autre, les regards que lage, Clandestinité, Incertitude et Poly- s’écouter.
portent les corps de l’État, les ministè- valence – démontré merveilleusement, à
res, le monde médical, les associations, la fin des années 80, par le slogan du Propos recueillis par Denis Dangaix

LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007 63


environnement

Informer sans culpabiliser,


mot d’ordre des associations
Fin 2006, l’association Agi-son a distribué six cent mille paires de bouchons à l’entrée
des concerts. France Acouphènes soutient les citoyens souffrant de bourdonnements
d’oreilles. Plusieurs autres associations sont actives en matière de prévention et d’édu-
cation à la santé. Toutes défendent la même approche : informer sans culpabiliser.

Le 1er octobre 2006, pour la troisième pour la santé, mutuelles étudiantes, sance des sons. Durant ce moment fort,
année consécutive, les professionnels Drass, rectorats, commente Sylvie des rencontres et des ateliers, des séan-
de la musique vivante (salles de Lecano. Nous prenons un groupe local ces d’écoute et des projections sont
concerts, producteurs, artistes, techni- qui fait de la scène et qui va se prêter créés avec l’aide de partenaires impor-
ciens, prestataires de services, etc.) ont au jeu. C’est à chaque fois un succès ». tants comme Radio-France ou TF1. Des
lancé une campagne nationale de pré- À chaque représentation, une centaine musiciens s’associent, tels Maxime
vention des risques auditifs. Sept cent de jeunes découvre ainsi la musique LeForestier ou Émilie Simon. Des écri-
mille dépliants, douze mille affiches et autour d’une mise en scène particulière vains, des médecins prêtent leur
six cent mille paires de bouchons où se mélangent concert et informa- concours à cette manifestation qui, au
d’oreilles ont été distribués dans les sal- tions festives sur la physique du son, cours des années, a fait des émules à
les de spectacles au cours du dernier tri- la physiologie de l’oreille ou la législa- Grenoble, Nantes ou à La Rochelle. En
mestre 2006. Ces professionnels, tion. « Il s’agit bien pour nous d’un exer- 2007, la Semaine du son a eu lieu du
regroupés au sein de l’association Agi- cice de responsabilité », insiste Sylvie 16 au 20 janvier. « Attention, prévient
son1, sont aujourd’hui mobilisés. « Pour Lecano. Une responsabilité qui a Christian Hugonnet, il ne s’agit pas
que la musique reste un plaisir… », conduit l’association à créer, depuis d’une fête-bis de la musique ou de l’or-
comme l’indique leur logo, ils souhai- 2004, des modules de formation pour ganisation d’une semaine du bruit.
tent communiquer non seulement sur les professionnels eux-mêmes, tels les Nous souhaitons mobiliser un public
leur pratique culturelle, mais aussi, et ingénieurs du son ou les directeurs de qui n’est pas averti de la multitude des
surtout, sur les troubles auditifs, « un salle. « Seules la prévention et la for- sons et des effets qu’ils peuvent produire.
handicap qui touche tout le monde ». mation permettront de parvenir à une Je préfère parler d’un cri d’alarme éco-
« Agi-son a été créée en 2000 », explique gestion des volumes sonores permettant logique. » Cinq thèmes présents à « La
Sylvie Lecano, permanente de l’asso- de concilier préservation de la santé semaine » illustrent cette ambition : les
ciation. « C’est un outil de mutualisa- publique, tranquillité du voisinage et sons urbains, son et santé, les musiques
tion, au service d’un public que nous maintien de la diversité musicale », écrit de film, l’enregistrement en direct, l’or-
devons accompagner pour qu’il sache Agi-son. Cette association est soutenue chestre à l’école. « Savez-vous combien
préserver son audition. Nous avons mis par le ministère de la Santé. de personnes apprennent un instru-
nos compétences en commun pour faire ment de musique à l’école en France :
comprendre, par des spectacles péda- Une alarme écologique moins de 2 % contre 65 % aux États-
gogiques, que le niveau sonore est une Même esprit chez Christian Hugon- Unis. Il y a du travail », conclut Christian
question difficile à appréhender. Et, loin net, président de l’association « La Hugonnet.
de vouloir fuir notre responsabilité, semaine du son »2. L’environnement
nous mettons en place une pédagogie sonore est plus que familier chez cet Des impasses thérapeutiques
active. » ingénieur du son, expert près les tribu- L’association France Acouphènes3 est
naux et chargé dès 1988 de la réalisa- d’une autre nature. Créée en 1992 et
Un exercice de responsabilité tion du Centre audiovisuel du Conser- gérée par des bénévoles, elle regroupe
Cette pédagogie se nomme « Peace vatoire national supérieur de musique des personnes souffrant de sifflements
and Lobe ». Il s’agit d’un spectacle porté, et de danse de Paris. « Le son est partout, et de bourdonnements d’oreille. Son
dans chaque région, par un groupe de explique t-il avec passion. Il nous action est essentiellement tournée vers
musiciens professionnels et qui tourne entoure et nous en avons besoin. Et, du conseil, de l’appui informatif et de
auprès des lycéens, jeunes des MJC ou parmi cette multitude d’effets vibratoi- l’aide à de nombreux « souffrants », l’ex-
autres structures locales d’insertion res, la musique fait partie des sons pre- pression est de Dominique Dufournet,
mélangeant la découverte musicale et miers. Pourquoi ne pas apprendre en correspondant parisien de l’association.
l’information sur les effets des sons. quoi cela consiste ? » Depuis 2004, l’as- Il illustre, à lui seul, le calvaire que tra-
« Nous nous appuyons, dans chaque sociation organise chaque année une versent près de trois millions de per-
région, sur un faisceau de partenaires : « Semaine du son » en vue d’initier un sonnes répertoriées sur le territoire
des comités régionaux d’éducation public varié à une meilleure connais- national. Banquier, il est atteint soudai-

64 LA SANTÉ DE L’HOMME - N° 388 - MARS-AVRIL 2007


environnement

Antonini, a été créée par le ministère de


l’Environnement, aujourd’hui ministère
de l’Écologie et du Développement
durable, qui en a la tutelle. Le CIDB est
l’interlocuteur privilégié tant du grand
public que des quelque mille organis-
mes publics ou privés intervenant dans
le domaine de la lutte contre le bruit.
C’est incontestablement le lieu de res-
sources et de diffusion de l’information
vouée à la promotion de la qualité de
notre environnement sonore. Il accueille
notamment près de douze mille ouvra-
ges, périodiques, rapports, thèses et
articles français ou étrangers intéressant
les spécialistes ou le grand public dans
tous les domaines du bruit, du son et de
l’acoustique, en consultation sur place5.
Le CIDB organise en outre des col-
loques et manifestations avec l’appui
d’organismes officiels, comme le minis-
tère de l’Environnement, le Conseil
national du bruit ou le ministère de
l’Équipement ainsi que des journées
techniques. Il est en charge du concours
Décibel d’Or décerné, tous les ans, par
le Conseil national du bruit. À noter que
dans la catégorie « Sensibilisation et
information », le Décibel d’or, version
2006 aura retenu « La semaine du son »
pour son action d’initiation du grand
public à une meilleure connaissance
nement, en 2002, d’une surdité. Il vention. « Protégez-vous du bruit », pro- des sons.
évoque alors une situation indescripti- clament ses dépliants et ses brochures.
ble remplie d’acouphènes longs et Elle édite un guide pratique à l’intention Denis Dangaix
répétitifs. Il consulte mais se heurte à de de ceux qui souffrent d’acouphènes Journaliste.
nombreuses impasses thérapeutiques et chroniques et à ceux qui veulent en
il finit par téléphoner à l’association. « Il savoir plus et mènent des actions com- 1. www.agi-son.org
n’y a que des acouphéniques qui peu- munes avec l’association d’audiopro- 2. www.lasemaineduson.org
3. www.france-acouphenes.org
vent parler à d’autres acouphéniques, thésistes Audio 2000. Enfin, l’associa- 4. www.infobruit.org
soupire Dominique Dufournet. Nous tion participe à de nombreux colloques 5. Les horaires de la permanence documentaire sont
sommes dans une telle détresse. » L’as- et séminaires afin d’alerter un public sur le mardi et le jeudi de 14 h à 17 h et le mercredi de
9 h 30 à 17 h sans interruption.
sociation « France Acouphènes » est née les effets du bruit sur la santé. « Il faut
pour cela. Alors qu’en Allemagne l’as- informer encore et toujours, insiste
sociation équivalente regroupe plus de Dominique Dufournet. Quant à ceux
trente mille membres, qu’aux États-Unis ou celles qui souffrent de sifflements
une information, dès la petite enfance, dans les oreilles, il est nécessaire de ne
est donnée sur les risques auditifs, pas se culpabiliser ni se décourager.
« rien, ou si peu, n’est fait en France », Tâchez plutôt d’apprivoiser ces siffle- ◗ Quelques ouvrages
déplore Dominique Dufournet. « Notre ments en les intégrant, patiemment,
association est petite. Nous ne regrou- dans le courant des bruits quotidiens, • Association France-Acouphènes, Bidan A.,
pons que deux mille trois cents adhé- sans trop y penser. Cela fait partie éga- Chéry-Coze S. (sous la dir.). Acouphènes.
rents et ce n’est que depuis peu que le lement de l’éducation du son. » Conseils pratiques, solutions, témoignages,
ministère de la Santé nous écoute et réseaux de soutien. Paris : Éditions Josette
nous intègre dans des groupes de Tout pour l’information Lyon, coll. Comment vivre avec, 2006 :
réflexion. » L’éducation du son, la sensibilisa- 237 p.
tion, l’information sous tous ses aspects • Laboratoire d’innovation pédagogique et
Une éducation du son sont la mission première attribuée, de création d’outils multimédia. Université
Sans abandonner l’aide et l’assis- depuis 1978, au Centre d’information et Montpellier-1, un CD-rom « l’Oreille cassée ».
tance aux victimes des troubles auditifs, de documentation sur le bruit (CIDB)4. • Agi-son. Dossier de presse sur la campa-
le combat de l’association se tourne de Cette association de loi 1901, présidée gne « Hein ? ».
plus en plus aujourd’hui vers la pré- par le maire d’Angers, Jean-Claude

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Réf. INPES 125-07388-R