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Discours sur le destin prochain des lettres
Les Lettres, à leur origine, dans les civilisations archaïques étaient à demi Culte et
à demi Jeu. Ou plutôt, elles étaient l'un et l'autre à la fois, elles étaient culte et jeu
tout ensemble. La poésie (car la prose ne viendra que beaucoup plus tard) naquit
à l'occasion de jeux sacrés qui devaient forcer les dieux à maintenir l'ordre des
saisons, aux fêtes du printemps, où les chants alternés des jeunes filles et des
garçons (comme en Annam) accomplissent la grande oeuvre sociale du
rapprochement des sexes. A proprement parler on ne peut pas encore appeler
Lettres cette poésie primordiale de tous les peuples et de tous les temps. Non pas
parce qu'elle ne s'écrivait point, mais parce qu'elle était tout autre chose que
production esthétique voulue. Elle était fonction vitale, fonction sociale, fonction
liturgique. Eschyle, encore, ne crée pas ses drames pour écrire de beaux vers, ni
pour représenter des actions frappantes, mais pour rendre un culte au Dieu de la
fête, et pour remporter la victoire dans un concours liturgique.
L'auteur de la poésie primitive, c'est le vates, dans lequel se confondent le prêtre,
le sage, le prophète, le législateur, le devin et le poète. Les brahmanes des temps
védiques, au moment des grands sacrifices, rivalisent en se posant des énigmes
cosmogoniques, et voilà que naït, de ce jeu rituel, la plus haute poésie des hymnes
et la plus profonde spéculation, qui sera celle des Upanishad. La philosophie
d'Empédocle, aussi, est conçue sous cette forme archaïque d'une poésie pleine de
mystère.
Dès qu'une civilisation devient consciente de la beauté de sa poésie comme d'une
qualité indépendante, et qu'elle commence à la cultiver à cette fin, elle s'approche
de la notion de Littérature ou Lettres. Cela veut dire que cette production de beauté
verbale et idéale, qui bientôt s'enrichira par la floraison de la prose, perd un peu de
sa fonction culturelle. Si elle n'en reste pas moins fonction sociale, c'est qu'en
s'éloignant peu à peu de la sphère strictement religieuse, elle conserve pour
longtemps encore ce caractère de jeu, qui, dès les origines, avait été intimement,
indissolublement lié à sa nature sacrée. Qu'est-ce que les Lettres, pour les appeler
désormais par ce nom, ont été dans toutes les belles époques de la littérature sinon
un grand jeu social, tour à tour solennel ou effréné?

* Entretiens de l'Institut Internationale de Coopération Intellectuelle, Paris 1937. Zie voorts noot
* op p. 261 in dit deel der Verz. Werken.

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Qui dit jeu dit rivalité, émulation, concours. Qui dit tout cela dit pratique collective,
communauté, cadre social, où s'exerce, lié toujours aux grandes festivités de l'année,
le culte des Lettres. Pour rester fonction sociale, il faut que la littérature soit portée
par un groupe qui, en la produisant, aspire à quelque chose de plus qu'à la
satisfaction d'une vanité d'auteur ou même d'un besoin d'activité esthétique. C'est
toujours le maintien de l'ordre spirituel de la culture dont il s'agit. Les voilà donc, à
travers les âges, ces cadres sociaux des Lettres: cercles de cour, d'Auguste ou de
Charlemagne, associations de monastères, cours d'amours, chambres de réthorique,
etc.. Tant que les Lettres continueront à vivre d'une vie d'émulation et de concours
plus ou moins réglée, elles seront fonction, combien atténuée peut-être, de la vie
sociale de leur époque. Voilà l'effet salutaire des salons, qui, tout en n'étant qu'un
faible reflet des formes plus vigoureuses d'autrefois, ont permis à la littérature
française de conserver et de renouveler toujours les normes indispensables d'une
littérature vivante.
Les Lettres donc seront vivantes dans la mesure où elles sauront rester jeu. Pour
en venir au sujet qui nous occupe: le sont-elles restées aujourd'hui, et si non,
pourquoi ne le sont-elles pas restées, et qu'y faire?
A mon avis, c'est le Romantisme qui a tué l'élément jeu, l'élément ludique, si on
ne refuse pas ce mot, de la littérature. Par romantisme, j'entends un état d'esprit et
d'âme qui s'étend de Thomas Gray, c'est-à-dire avant la moitié du XVIIIe siècle, à
aujourd'hui, sous des formes très diverses et parfois non reconnues. Ce sont les
romantiques de tous les pays qui ont commis la faute grave de prendre les Lettres
tout à fait au sérieux, qui ont oublié l'allégresse saine et sainte qui avait animé la
poésie depuis Virgile jusqu'à l'Arioste. Ce sont eux, les romantiques, qui ont détaché
le poète de son cadre ludique, de son ambiance sociale, de sa vocation liturgique.
Et si vous m'objectez les ‘ismes’ qui se succèdent sans fin depuis les premières
décades du XIXe siècle, je vous répondrai qu'on ne remplace pas les cadres sociaux
composés d'être humains par des doctrines abstraites ou par des abstractions
doctrinaires.
Les Lettres ont perdu la fonction organique qui leur donnait une place centrale
dans le tissu même de la civilisation. La retrouverontelles, cette place? Seront-elles
de nouveau fonction de la vie sociale des temps à venir? Pourront-elles redevenir
culte et jeu?
Cela dépend de la question grave qui nous angoisse depuis vingt ans,

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à savoir si cette civilisation occidentale, apparemment chancelante aujourd'hui,


retrouvera les formes et les cadres, sociaux, économiques, politiques, spirituels
surtout, dont une civilisation a besoin pour mériter ce nom.
A l'heure qu'il est, presque tout semble faire défaut, pour oser espérer une telle
régression de la culture. Le monde, depuis longtemps, est devenu trop prolixe.
L'extension exorbitante de nos moyens mentaux et matériels a dissipé nos forces
d'âmes et d'esprit. Il s'agit bien pour nous d'un retour, d'une régression, mais qui
serait en même temps progrès. Nous avons besoin d'une résorption de culture qui
élimine tous les éléments superflus et nocifs dont les siècles l'ont chargée. Il nous
faut un retour à la simplicité. Où la retrouveronsnous?
L'avenir prochain d'un monde qui continue à se déployer toujours en perfection
technique et matérielle et en raffinement mental, ne paraît pas contenir semblable
retour, ce retour qu'espérait déjà vainement Jean-Jacques Rousseau. Même les
solutions formulées qui promettent une société à cadres fixes et à mesures définitives
auront à agir dans ce monde saturé de culture.
Pour revenir aux Lettres, que deviendront-elles dans ce monde dont nous ne
voyons pas clairement la trajectoire? Elles ne seront bonnes lettres, bonae literae,
qu'en tant qu'elles aideront à rebâtir cette structure spirituelle qui reste leur condition
primaire et leur champ dynamique. Elles ne le feront pas en obéissant aux ordres
d'un gouvernement totalitaire qui leur impose la création d'une littérature
synchronisée. Il leur faudra une inspiration qui leur vienne des profondeurs de la
conscience et du principe même de l'être.
C'est à vous, Messieurs les écrivains, de savoir si l'Esprit vous donnera encore
la bénédiction d'être Vates et Jongleur à la fois.

Johan Huizinga, Geschiedwetenschap / hedendaagsche cultuur