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LA PHÉNOMÉNOLOGIE lL Y A TRENTE ANS

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l'outsider Franz Brentano, qu'était le philosophe autrichien
Edxnund Husserl. Ce qU:i nous bouleversa réellement, ce fut
l'atmosphère de solidité inouïe que respirait son enseignement
philosophique, lequel tout en s'appuyant sur des efforts qu'on
sentait éminemment personnels et douloureusement opiniàtres,
nous arracha comme d'un seul bond aux banquises mouvantes
des << opinions personnelles n, pour nous transporter sur ce que
le Maître lui-même aimait à appeler la terre ferme de la philo-
La phénoménologie d'Edmund Husserl il y a trente an sophie. Ce qui nous frappait tout autant, c'était la substantia-
. et re"fiexions d'un étudiant de 1909
Souvemrs 8 lité de ses cours; des solutions à peine entrevues par l'école de
Windelband, dont les écrits nous avaient un peu dégrossi
par Jean HtRING auparavant, y étaient enseignées d'une manière claire et défini-
th'e comme des pointB de départ de nombreuses autres recher-
ches fécondes; des problèmes réputés insolubles, sur lesquels on
Il pourrait paraitre téméraire de vouloir évoquer fidèle- discutait ailleurs sans résultat et sans espoir, se précisaient et
~nt des .souv~nirs remontant à une trentaine d'années, à se dégageaient de toute une fumée de malentendus légués par
~ époque ou, arnvant comme jeune étudiant à Goettingue, nous la tradition. Et cependant, chose curieuse, plus nous suivions
J~uimes pour la première fois du privilège d'être auditeur l'explorateur hardi qui ne se fiait qu'à ce qu'il avait vu, mieux
d Edmund H_usserL Mais l'impression extraordinaire produite nous comprenions les préoccupation des grandes philosophies
par son enseignement est de celles qui se gravent ineffaçable- du passé . C'est Husserl lui-même qui, au cours de ses exercices
ment dans la mémoire. Elle fut d'autant plus bouleversante sur Kant, sur Hume, sur Lotze, sur E. Mach, nous apprit à
qu'elle était inattendue. Car si nous entreprimes ce voyage vers respecter, à aimer et à comprendre ces penseurs, en nous
le' N~rd, ce ne fut pas tant pour entendre ce Maître dont nous donnant ce qu'on pourrait appeler une exégèse objective de
n avions encore guère entendu parler, que pour nous éloigner leurs écrits, c'est-à-dire une explication faisant ressortir les
de .l'Université de Strasbourg, dont l'enseignement philoso· contacts (et les luttes !) de ces auteurs avec la Vérité qui reste
phique- à part les cours très clairsemés d'un Privat-Dozent qui une, quoique aperçue de différentes manières.
eut l'heureuse Mais avouons aussi que ce qu'il y avait de plus original
. idée de nous parler un peu de Henr1- Bergson -
nous décevait franchement. Débarqué dans la cité de Lotze, dans la philosophie de Husserl, ce qui en tout cas lui tenait le
plus à cœur, nous ne commençâmes à le comprendre qu'après
nous c~mmençâmes par suivre à peu près tous les cours de phi-
plusieurs semaines d 'efforts soutenus : sa conception de la
losophie annoncés au tableau noir (il y en avait pour plus de
phénoménologie comprise comme une manière particulière
tr.:ente ~eures_ par semaine), puis par un procédé d'éliminations
d'étudier la conscience, et destinée à jeter les bases solides de
successives, tmposé par la trop grande richesse de ce menu
n_ous retranchâmes presque tout, excepté les cours et les exer~
toutes les disciplines philosophiques et psychologiques.
C'est ici que les cours et les colloquia d'Adolf Reinach,
c•,ce_s d_e Husserl et d'Adolf Reinach, qui (à part des cou~ jeune Privat-Dozent issu de l'école de Théodore Lipps, et con-
d hi~tmr~ et de théologie dont nous ne parlerons pas ici) verti, si on ose ainsi dire, par les Logische Unlersuchungen de
contmua~ent à nous captiver à tel point que nous prolongeâmes Husserl, nous furent d'une très réelle utilité, parce qu'il savait,
sur plusieurs années notre séJ" our à la " Georgta ~
- ''"ugus ta )) d'une manière admirable, se mettre à la portée des débutants.
prévu d'abord pour un semestre seulement . Toutefois nous ne pt1mes nous dégager de l'impression (qui
_ Ce n'était certes pas uniquement une c~rtaine curiosité qui alla s'accentuant), qu'il n'entendait, par le terme de << phéno-
fll de nous un auditeur assidu de ce disciple original de ménologie , , pas exactement la même chose que le MaUre lui-
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même. Aussi lorsque Reinach, lors de notre première visite ar ailleurs l'expérience particulière (réelle ou mentale !)
chez lui (Husserl lui-même était décidément trop impression- ~isant apparaitre le « phénomène " sur lequel s'appuyait la
nant pour qu'on eôt le courage de sonner à sa porte, et nous vision idéale ( W esen-Schau) de l'essence. Qu'était alor!! 1a
étions loin de soupçonner les trésors de patience, de bienveil- philosophie pour les Schapp, les Conrad, les Reinach, les
lance et d'amitié paternelle qu'il nous prodigua plus tard) Scheler, sinon l'exploration de ces '' essences n dans tous les
lorsque Rc:inach nous demanda si selon notre impressio~ domaines, aussi bien par exemple dans celui des valeurs
Husserl enseignait la même chose que lui, nous ne pâmes que morales que des entités dites théoriques, et l'énoncé des nom-
lui répondre ceci : " Pour vous, la phénoménologie est une breuses lois d'essences u (Wesens-Gesetze), dont la variété
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méthode, pour Husserl une branche de la philosophie. u Nous émerveillait les étudiants qui eurent le privilège de vivre ce
eussions peut-être mieux fait de dire que la méthode (d'autreB printemps phénoménologique? 1
phénoménologues préféraient dire la manière de voir et de Mais toutes ces recherches n'étaient encore, aux yeux de
faire voir) était la même, mais que Husserl était avant k>ut Husserl lui-même, que du domaine de l'ontologie a priori :
préoccupé de la mettre au service d'une discipline fondamen- certes celle-ci 1 étudiée d'a près la méthode indiquée, constituait
tale qu'il appelait phénoménologie, et qui était destinée à un immense progrès par rapport à la négation ou à l'interpré-
surmonter radicalement le malaise épistémologique des temps tation psychologique (nettement contresensée) des problèmes
modernes. essentiels; mais la phénoménologie, selon Husserl, visait plus
Mais qu'était d'abord ou plutôt que représentait à nos yeux haut : elle se proposait d'explorer la structure essentielle de la
cette « méthode u, sur le sens de laquelle les étudiants discu- conscience (il disait volontiers Bewusstsein, sans article,
taient souvent jusqu 'à des heures très avancées tout en se usant du terme comme d'un nom propre), en faisant abstrac-
sachant d'accord dans son maniement pratique~ A~ant tout, il tion de l'existence du Monde ainsi que du :Moi en tant qu'être
s'agissait de dissiper le mirage créé par des concepts insuffi- intramondain, existence trop " problématique " pour servir
samment « garantis " par la vue des choses qu'ils visaient. de point de départ à une philosophie absolue.
Quoiqu'on ne parlât encore guère d'« inflation 11 sous les vieux Au fond, il s'agissait déjà de ce que plus tard les Idées
régimes d'avant guerre, notre Mattre aimait à comparer les (parues en 1913) appelèrent l'étude dans le cadre de l'~~oz-1),
con~epts à des billets de banque qui ne tirent leur valeur que qui a des rapports étroits avec la fameuse '' réduction trans-
de l espèce sonnante en laquelle ils sont censément transfor- cendantale n. Ces recherches reprenaient donc d'une manière
mables '. De là le grand rôle joué chez les phénoménologues inattendue 1'analyse du cogito cartésien, de la cogitatio comme
par le souci de dénicher les équivoques et toutes les espèces de Husserl préférait dire, mais sur une hase élargie de manière à
contresens charriés par des notions philosophiques insuffisam- · faire rentrer dans les préoccupations de cette science "radicale"
ment clarifiées. Là encore se manifestait une sorte d'harmonie les volitions, les affections et toutes autres catégories d'actes
préétablie· avec le bergsonisme. Mais tout cela devait aboutir. de la conscience - y compris leurs objets intentionnels, c'est-
(et ceci n'est plus hergsonien du tout) à l'étude a priori des à-dire les données auxquelles ils se rapportent, indépen-
« essences 11 philosophiques, représentées comme éternelles et damment de la question de leur (( existence )). Plus que cela :
immuables, un peu à la manière platonicienne, quelle que fO.t le terme même d'existence u objective u n'était-il pas précisé-
ment de ceux que la phénoménologie se devait de clarifier?
. ' Henri Bergson e11t pu s'exprimer de la même manière. Mais n est Mais comment alors atteindre le sens réel, non fantomatique
cuneux de no.ter que H?ss~rl (qui pensait et écrivait trop pour avoir
l~ te~~s ~e hre) connaissait à peine de nom le grand rénovateur de
de cette existence n sinon par l'étude (praticable grâce à un
<(

l Intultlomsme en France. Ce n'est que par un rapport, d'ailleurs ~nceJ­


l~nt, d'Alexandre Koyré, présenté à la Sœiété philosophique de Goet- • On comprend la pitié pleine de mépris que nous éprouv~ons à
tmgue ~m 1911, qu'il apprit à connattre les principes de la philosophie 1'égard d'une autre Ecole philosophique, également cen~rée à Goet:m.gue,
bergsomenne. «Les bergsoniens conséquents, c'est nous 1 "• déclara-t-il qui n'accordait à ses élèves que 12 jugements synthétiques a pnor1, en
ensuite dans la discussion. tout et pour tout.
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repli de la conscience sur elle-même) des actes qui y mènent prétendait d'ailleurs avoir accompli déjà à l'époque dont nous
et dans lesquels une pareille existence peut se manifester~ C'est parlons, mais qui, à notre connaissance, avait échappé à tous
avec une patience inlassable que le professeur reprenait les ses auditeurs : le primat épistémologique de l'étude de la
descriptions phénoménologiques sur lesquelles il s'appuyait, conscience, accepté par des élèves bien plus nombreux que le
les retraçant sous leurs différents aspects, s'adaptant sans cesse soupçonnait peut-être le professeur, se transforma en primat
aux difficultés particulières éprouvées par les éléves . C'est un métaphysique de la conscience. Mais ici nous anticipons les
peu à tort qu'on qualifiait parfois de monologues de professeur débuts d'une évolution postérieure du Maître, bien plus com-
ses exercices dits u séminaires " (qui souvent se prolongeaient plexe et plus importante que les trop rares publications parues
au delà de 1'heure et en dehors de l'Auditorium) : s'il parlait jusqu 'à ce jour ne le permettent d'entrevoir. Le moment d'en
beaucoup lui-même, c'était en s'efforçant de se mettre à la parler sera venu lorsque auront été imprimés les principaux
place de ceux qui lui posaient des questions. manuscrits attestant les phases ultérieures (et notamment la
Une fois passée la période du premier étonnement, qui dernière) de l ' interprétation de la phénoménologie par son
chez certains auditeurs allait jusqu'à l'ahurissement, une fois créateur, qui jusque dans les derniers mois de sa vie, jouit du
compris notamment que cette espèce de noétique était tout privilège - combien mérité par d'inlassables efforts! - de
autre chose que de la psychologie, nous ressentîmes une double voir toujours mieux et plus profondément ce qu'il avait
libération : cette prima philosophia fermait définitivement la découvert.
porte aux paralogismes de toute épistémologie à base psycho- Ce que nous voulioM esquisser ici, c'était uniquement
physiologique avouée ou cachée, qui prend comme point de 1'effet produit par la phénoménologie débutante sur un étudiant
départ indubitable les " sensations '' causées par un cc Monde débutant, description doublement primitiviste, susceptible
extérieur '' qu'on explique ensuile comme construction de cependant, pensons-nous - à tort peut-èlre - d'éclairer et de
l'esprit. Du même coup nous nous sentions délivrés de l'étroi- rassurer quelques-uns des étudiants en phénoménologie de
tesse positiviste qui ne connaissait comme <c certaines n qu'un 1939, qui un peu désorientés devant un fleuve aux eaux larges,
nombre restreint de données, celles précisément que la théorie aux bras nombreux, aux ri v es variées , auront peut-être quelque ·
psy<:ho-physiologique permettait seule d'admettre . intérêt à concentrer leurs premiers efforts sur l'étude de la
La phénoménologie envisageait toutes les données de la modeste mais vivifiante source qui en fut le berceau.
conscience et telles qu'elles se présentent, elle se plaçait par là
sur un terrain philosophiquement antérieur à toute théorie
***
qui posait naïvement l'existence du Monde, comme les théories
psycho-physiologiques ne peuvent pas ne pas le faire. cc Nous Qu'il soit cependant encore permis à un théologien d 'expri-
sommes les vrais positivistes "• disait Husserl avec une ironie mer à l'égard de la philosophie husserlienne (même envisa-
sérieuse. En effet, ce qu'il déplorait chez D. Hume, ce n'était gée sous sa forme archaïque) sa gratitude pour les services
pas sa préoccupation de s'en tenir aux données positives, mais très réels qu'elle a rendus à la philosophie religieuse , en par-
son aveuglement à l'égard du plus grand nombre de ces ticulier à celle enseignée dans les Facultés protestantes qu'il
données, et notamment des données a priori '. cannait d'un peu plus près. Nous ne nous trompâmes pas
On sait que dans les Idées, Husserl fit un pas de plus qu'il lorsque nous prévîmes que vis-à-vis d'une certaine épistémo-
logie religieuse secrètement inféodée à des préjugés psycho-
1
logistes ainsi que vis-à-vis d ' une réaction outrée contre ce
La chasse aux données réelles ou idéales, concrètes ou abstraites,
théoriques ou axiologiques, oubliées par les positivistes, risqua parfois de qu'on appelle le subjectivisme de la théologie de l'expérience,
dégénérer chez les élèves en une espèce de sport intellectuel. Le Mattre seule une élude patiente et compréhensive des phénomènes
les meltai t alors en garde contre le danger de ce qu'il appelait <c phén~ religieux conforme aux intentions fondamentales de la phéno-
ménologie de livre d'images" (Bilderbuchphltnomenologie) et nOWI
exhortait à ne pas perdre de vue les grands problèmes de la philosophie. ménologie, pourrait permettre de réaliser des progrès durables.
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. d ées d'expérience (toujours irrationnelles en
La réaction prévue s'est produite; mais il ne suffit pas de entre (les onn h"l b.
dernière analyse) et leur étude essentielle par l.a p 1 osop te.
tonner contre 1'expériencialisme pour être libéré de 1'in terpré- e voit pas pourquoi une ontologte des données
tation subjectiviste qu'il professe parfois; au contraire, bien Dès 1ors, on n . hï b.
religieuses serait en quelque sorte ~oins u p l osop tque "
des efforts vers un certain objectivisme la présupposent encore.
que n'importe quelle autre analyse d (( essence"·
A ceux qui condamnent et le subjectivisme psychologiste et
l'objectivisme constructif ou purement dogmatique, il est vniversité de Strasbourg·
permis de penser - et bien des recherches fructueuses sont Faculté de Théologie protestante.
déjà nées sur des terrains plus ou moins arrosés par l'eau
puisée à la source dont nous parlions - que l'étude appro-
fondie de la conscience religieuse dans sa structure intention-
nelle pourra redresser la situation compromise par des
épigones de Schleiermacher - tout en rendant justice aux
préoccupations foncières de ce grand chercheur, trop décrié
de nos jours. Il a bien vu, dirons-nous en phénoménologue,
que ce n'est qu'en se plaçant à l'intérieur de la conscience
religieuse qu'on peut espérer parler de l'objet religieux d'une
manière sensée et convaincante, el il a entrevu la nécessité
d'exclure les critères extrinsèques à la religion et de faire appel
à ceux qui se révèlent à la conscience religieuse elle-même,
pour établir- une hiérarchie de valeur entre les sentiments el
les certitudes religieuses. Peu d'expressions reviennent aussi
souvent dans son Christlicher Glaube que les termes de
<< conscience religieuse n ou << conscience de Dieu n (Frommes
Selbstbeivusstsein, Gottesbewusstsein). Si la théologie a dévié,
c'est, d'après les phénoménologues, faute d'une analyse phé-
noménologique de la structure de la conscience religieuse qui
se transcende elle-même'. Mais derrière chaque erreur, aimait
à dire Husserl, se cache une vérité; cherchez-la!
On voit d'ailleurs aussi de quelle manière la phénoméno-
logie envisagerait le nouveau chapitre devant un jour être
ajouté par son rééditeur ou son continuateur au beau livre de
Boutroux sur les rapports établis par les philosophes entre la
Science et la Religion. La séparation entre recherches ration-
nelles et irrationnelles, chère à l'époque pré-phénoménolo-
gique, fera place chez les phénoménologues à la distinction

' Si on objecte au Phénoménologue que certaines données reli-


gieuses ne sont pas objet d'Expérience mais de Révélation, il répondra
que le sens intrinsèque d'une " Révélation " implique le dévoilement
d'une donnée devant ou pour la Conscience; par conséquent la donnée
et la manière de son apparit.ion seront susceptibles de description, ainsi
que le genre particulier de certitude qui l'accompagne.