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Nouvelle réhabilitation des Sophistes

Author(s): C. Ramnoux
Reviewed work(s):
Source: Revue de Métaphysique et de Morale, 73e Année, No. 1 (Janvier-Mars 1968), pp. 1-15
Published by: Presses Universitaires de France
Stable URL: http://www.jstor.org/stable/40901036 .
Accessed: 02/06/2012 09:11

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Revue
de

Métaphysique
et de

Morale
Nouvelleréhabilitation
des Sophistes

Notre propos est de présenterla défensedes Sophistes qui furentles


adversaires combattus par Platon, et singulièrementde deux d'entre
eux, Protagoraset Gorgias. Le terme de « sophiste », au ve siècle, était
appliqué indifféremment aux « bons » et aux « mauvais ». Platon lui-
même nous a habitués à pratiquerune dichotomieentreles « bons » et
les « mauvais », ou plutôt à appeler les « mauvais » des « sophistes», et
les « bons » des « philosophes», alors qu'un athéniendu ve siècle n'aurait
probablementpas pratiqué cette distinction.Ils avaient tous également
mauvaise réputationdans le bon public, ce qui n'empêchaitpas le bon
public de couriraprès eux. Mais quand Platon, dans le dialogue intitulé
« Le Sophiste», pratique un jeu savant de dichotomies,pour réussirà
enfermer dans ses filetsce singulieranimal,il ramasse commepar hasard,
et il met avec précautionde côté, un type qui ressemblecomme deux
gouttes d'eau à Socrate, avant de mettrela main sur le type que pré-
cisémentil cherche,ce « fabricantd'illusion» qui ressemblecomme deux
gouttesd'eau à Gorgias. Ces gens pratiquaientune technique de la for-
malisation,voisine de la technique des dialogues savants de Platon par
son archaïsmeet par sa raideur.Leur manièreproprede Yantilogiea été
imitée de façon ridiculisante,avant d'être dénoncée comme scandale
logique, et scandale éthique. Notre projet provisoiresera de les rendre
« intéressants», non pas moins dangereuxpour cela, peut-être,mais sin-
gulièrementactuels et prochesde nous-mêmes.
A ce propos, de portée philosophique,nous joignons ce propos de
portée pédagogique : présenterà un public plus vaste que le public des
spécialistes le beau livre de Mario Untersteinerintitulé précisément

1
Revue db Méta. - NM, 1968. 1
C. Ramnoux

« Les Sophistes». Faisons donc une parenthèse pour déplorer que les
livres critiques de premièreimportancede la productionétrangèrene
soient pas plus rapidementtraduits en français.Celui-ci date, dans son
édition italienne, de près de vingt ans. Il a été traduit en anglais dès
1954, ce qui nous a permisà nous-mêmesd'y avoir accès en 1955. Une
seconde lecturea fortifiécette premièreimpression: que le livre est très
important; elle a fortifiéaussi notre sentimentque ce livre obéit à une
inspirationnietzschéenne,mais en rectifiant,et en approfondissantles
intuitions de Nietzsche, par une critique philologique et sémantique
renouvelée.
Avec l'aide du beau livre de Mario Untersteiner,nous ajouterons un
chapitre au projet d'un Anti-Platon. L' Anti-Platon,c'est Nietzsche en
personne: un Nietzschepratiquant lucidementet avec malice le jeu de
Tanti, selon la meilleuretechnique grecque de l'antilogie. Prenant le
parti « anti » de Platon, il devait fatalementretrouverles philosophèmes
de ceux dont le discourssocratique avait précisémentrenverséles posi-
tions. Mais il semble que Nietzscheait deviné,non pas à l'aveugletteni
au hasard, mais avec un certaindegré d'approximation,en mêlant dans
son interprétationle juste et le douteux. Il identifiaitmal les variantes
d'une inspiration commune. Avec Mario Untersteiner,on voit plus
précisémentpourquoi une certainesophistiquefutpar excellencesagesse
de l'âge tragique, et qui fut nommément,parmi les philosophesde cet
âge, le philosophede la tragédie.
Mais il faut d'abord éviterun quiproquo : qu'on ne se méprennepas
sur notre intention,qui n'est pas de démolirPlaton, même en suivant
dans leur travail les auteurs qui ontréhabilitéses adversaires.Non, mais
il convientde mettreen valeur la séduction,la puissance de fascination
d'adversaires,par lesquels Platon, sans doute, avait été séduit, avant
que l'éducation mathématique, plus encore que la foi socratique, ne
l'ait engagé sur des cheminsplus sûrs. Au risque de quelque imprudence,
disonsdavantage : la forced'adversaires,que Platon n'auraitjamais cessé
de connaîtretout près de soi-même,comme un danger permanent.Si
prochainsque l'autocritiquede l'idée le renvoieforcémentaux positions
abandonnées, en le réexposant aux mêmes tentations. Le « fabricant
d'illusions », c'est Gorgias sans doute, mais c'est aussi ce fameux illu-
sionnisteque chacun de nous porteen soi-même,et que Platon ne connaît
que trop bien. C'est d'ailleurs pourquoi Nietzsche peut lui renvoyer
l'accusation de charlatanerie.
L'autocritique de la premièrepartie du e Parménide» renvoie Platon
à un dilemmeque l'on pouvait croiresurmonté,et dont les termes,déjà
refusés,sont signifiésou signés au mieux par les noms de Zenon l'Éléate
et de Protagoras.Platon se trouvealors acculé à une révisiondramatique,
qu'il opère en mettant « entre parenthèses», ou en traitant « comme
hypothèses», des thèses que le libellé de leurs formulesaffrontequasi

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Nouvelle réhabilitationdes Sophistes

termeà terme: commepour tâter,pour tenter,jusqu'où on pourraitaller


si on les suivait jusqu'au bout. Cela se fait,commeon sait, avec un haut
degré de formalisation,et un style de formalisationdont la qualité
archaïque rend ces textes âpres de lecture, et problématiquesd'inter-
prétation.Nous nous garderonsd'en tenterl'aventureen un brefarticle.
Mais il convient encore de mettreen valeur la qualité d'une méthode
consistantpourl'essentielà radicaliserla thèse à combattre,mieux encore
les thèses qui s'entre-combattent, pour réussirà les suivrejusqu'au bout
de toutes leurs conséquences: non pas seulementles conséquencesonto-
logiques,mais aussi les conséquenceshumaines et politiques,bel et bien
impliquées. Tout à fait jusqu'au bout de toutes les conséquences, au
niveau de la praxis humaine et civique, capables d'engagerl'homme et
la cité, pour sa perte ou pour son salut. A tort ou à raison, Platon a
pensé qu'en suivant jusqu'au bout les conséquences de leurs doctrines,
plus loin qu'aucun des deux, nommémentGorgiasou Protagoras,n'avait
voulu aller, ou n'avait osé l'avouer, on détruiraitl'homme en rompant
le noyau de son identité,et on ruineraittoute stabilitéde la vérité.Comme
malgrétout quelque chose survivraità la destruction,voire à l'annihila-
tion,ce quelque chose serait quelque rien,ou le curieuxmélangede chose
et de rien que l'on appelle le mensonge.Au niveau de l'homme et de sa
praxis, la dernièredichotomiedu Sophiste aurait encore à mettred'un
côté ceux qui sont faits pour vivre dans le mensonge,parce qu'ils sont
assez faibleset assez bêtes pour se laisser tromper; de l'autre, ceux qui
sont faits pour vivre dans le mensonge,parce qu'ils sont assez avertis
et assez fortspour tromperles autres. A tortou à raison,Platon a pensé
qu'en allant jusqu'au bout des conséquences,on réussiraità fabriquer
des imbéciles,des charlatanset des tyrans.Qu'il ait radicalisela doctrine
des adversairesau point de la fausserreste possible. Il est certain que
Platon a voulu, ou cru vouloir sauver l'identitéde l'homme et la stabi-
lité de la vérité.

On sait que Platon s'y est pris à deux foispour présenterProtagoras:


une premièrefois,dans le dialogue du même nom, avec un sens aigu de
la comédie,mais d'une comédierecelantun sens grave; une seconde fois,
dans le dialogue « le Thééthète », avec le dessein de se colleterdéfinitive-
mentet pour de bon avec un adversairesans cesse renaissantdevant lui
ou en lui. Et Ton sait que « le Thééthète» s'y prendà quatre foispour expo-
ser un groupede thèsesapparentées: une premièrefois,pour les rattacher
au supposé grand ancêtre, Heraclite, interprétéen termesde fluence;
une seconde fois,pour proposerla relativitédes sens et de l'opinion ;
une troisièmefois,pour exposer,en utilisantdes théoriesvoisines,com-
ment la perceptionse produit,à la rencontrede deux courants,entre
le percevant et le perçu, dans l'ambiance ou au milieu. Finalement
un quatrième et célèbre morceau interromptla discussion dialoguée

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C. Ramnoux

de style « antilogique » au profit d'un long discours apologétique.

On ne peut pas reprocherà Platon de ne pas avoir faitla partiebelle


à ses adversaires.Le meilleurProtagorasest dans son apologie,pour qui
sait la lire. Il suffit
de ne rienlaisser échapper,de rendreà un vocabulaire
original son sens quasi technique ou son sens plein, de retrouverdans
le style indirectles formulesauthentiquesattestées par la comparaison,
et même des formulesmoins bien attestées. Bref,il faut savoir lire. La
méthodede M. Untersteinerconsisteen trois articles :
1° Une utilisationhabile des catalogues de Diogène-Laërce. Ce que
Diogène-Laërcea donnécommetitresde livres,ou qui a été couramment
interprétécomme titres de livres, il le prend comme intitulés de cha-
pitres,et, à l'aide de ces intitulés,il reconstitueune architectoniquede
l'œuvre. L'architectoniquereconstituéediscerne des niveaux : du phé-
nomènesensible au discours,et d'un discoursfaible à un discoursfort;
ou pour serrerla langue de plus près, d'un discoursmoinsfortà un dis-
cours plus fort.
2° La rectificationdu sens des mots. Toute la clef de l'interprétation
réside dans la sémantique de quelques expressions caractéristiques?
auxquelles il convient de restituerle sens originaldu discoursprotago*
réen. Le « fxexpov », habituellementtraduit la mesure,dans le texte
fameux: « L'homme est la mesuredes choses,des choses qui sont,qu'elles
sont, des choses qui ne sont pas, qu'elles ne sont pas ». Le « xoupó;»,
Voccasionfavorable.L'épithète òp6oç,appliquée à un discours qui n'est
jamais dit vrai, mais qui peut bien être dit droit. Et le comparatif
« xpeÉTTGov», égalementappliqué à un discoursdit plus fort,par opposition
à un discoursqui serait moins fort.
Tous ces vocables ont un sens dans les arts de la parole, art poétique
ou art oratoire. L'essentiel de la réinterprétation consisteraitdonc en
ceci, que l'on attribueà des vocables d'ailleurs connus un sens technique
dans une epistemologie,et dans une ontologie.
Comme il n'est pas possible d'entrerdans tous les détails de la cri-
tique sémantique,ni dans tous les méandresde la démonstration,qu'on
se contenteprovisoirement du termeto fjuTpov= la mesure.Sextus Empi-
ricusentendaitle vieux mot au sens d'un critère.Protagorasaurait voulu
dire que l'hommeest chaque fois,pour soi-même,le critèrede la réalité
qui se présenteà lui, telle qu'elle se présenteà lui. Et c'est l'interpréta-
tion habituellementretenue. Mais M. Untersteinerapporte ses raisons
de traduirenon pas critère,mais maîtrise: non pas « l'hommeest le cri-
tère » ou « le juge », mais e l'hommeest le maître» ou « l'hommepossède
la maîtrise». C'est un sens philosophiquedérivéà partir de « la mesure»
au sens du contenant, qui permetde tenirune plénitude,ou une unité
de plénitude; à partiraussi de l'instrument,avec la techniqueafférente,
qui permetde contrôlerun débit, débit de sable ou débit d'eau.
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Nouvelle réhabilitationdes Sophistes

3° A l'aide de ces corrections,les textes les mieux connus de la tra-


dition doxographique sont relus plus intelligemment,et reinterpretes
avec un sens neuf : les textes de la doxographietardive, comme ceux
de Sextus Empiricus,en redressantun sens dévié par des générations
de scepticisme; et les textes de Platon, bien plus prochesdu sens authen-
tique pour qui sait lire. Singulièrementet entretous ce texte de l'apo-
logie du Protagoras,où Platon aurait cessé de ferrailleravec l'adver-
saire, pour prendretoute sa mesureavant de porterun coup droit.

Telle est donc la méthode. Elle sert à redécouvrirun meilleurProta-


goras et un meilleurGorgias. Le fond commundes deux tient à la tra-
dition hellénique.C'est un postulat,et non des moindres,de la thèse en
question,c'est aussi un postulat communà cette thèse et à Nietzsche,
que Protagoras et Gorgias restentenracinés dans l'hellénisme.L'un et
l'autre auraient réussi à sublimerau niveau du discoursles probléma-
tiques latentes d'une tradition. L'antilogie aurait réussi à transférer
dans le discoursVantagonismequi anime, en Grèce,la nature aussi bien
que les dieux. Dans le polythéismedes Grecs, chaque dieu fait valoir
ses privilègesà rencontredes autres. L'homme est le lieu de ce débat.
Qu'on en prennepour témoinl'épopée homérique,dans laquelle les dieux
liquidentleurs querellesà coups de héros morts,sur l'échiquierdes terri-
toiresmitoyensentreleursenclos réservés.Ou, pour une illustrationplus
voisine de nos auteurs,le héros Hippolytede la tragédie d'Euripide : ce
favori d'Artemispérit pour avoir méconnu les droits divins d'Aphro-
dite, et péritsans que sa patronneelle-mêmepuisse ni veuille le sauver.
La nature aussi manifesteles jeux de l'antagonisme.C'est au ras du
phénomène,à mêmeles travaux et les jours, que le jour et la nuit,l'hiver
et l'été empiètentles uns sur les autres, ou réduisentau balancement
de leurs alternancesles exigencesde la Justicecosmique. Et non seule-
ment au ras du phénomènesensibleou esthétique,au niveau de rav<rôr)<?eç,
mais aussi à l'intérieurdu cœur de l'homme. Toute situation aporé-
tique, l'insoluble nœud des élans tiranten sens contraires,tout embar-
ras trahit dans l'homme un combat entre les démons. L'occasion favo-
rable pour apercevoirle divin,c'est précisémentle momentde l'embarras.

Un autre postulat explique cette singularitéde la Grèce à partir de


son histoirereligieuse.La religion des Hellènes se serait forméepar
un mélange de traditions méditerranéennes,et d'idéologie indo-euro-
péenne. Des figurescompositesauraient été façonnéespar la conden-
sation des dieux vainqueurs et des dieux vaincus, ou des doubletsfabri-
qués pour faciliterleur juxtaposition.La rivalitédes institutionspatriar-
cales et des institutionsmatriarcalesoblige à marierles mâles du pan-
théon indo-européenavec les Grandes-MèresCretoisesou mycéniennes,
dont la revendicationrenaissantetrouble l'ordre du panthéon. Un cli-

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C Ramnoux

vage à l'origine a été artificiellement masqué. Un clivage renaissant


trouble Tordre delphique sous les impulsions dyonisiaques, sépare les
manifestationsde l'enthousiasmeet les exigences de la mesure,ou fait
alternerles générationspolitiques avec les générationsmystiques.
La reconstruction d'un caractèrenational à partirde deux religionsqui
s'entrecombattent, de deux structuresde parenté,est une hypothèse
ou
qui mérite d'être étudiée pour elle-mêmex. Toutefois,là n'est pas le
centre de cette étude. Qu'on la propose donc comme hypothèse.L'épo-
pée conte un combat entre dieux, joué avec des héros pour pions, sur
un terroirdisputéentre seigneuriesdivines. La tragédieaffronteau tri-
bunal de la scène deux plaidoyers: pour ou contreŒdipe, pour ou contre
Oreste,pourou contreProméthée,pourou contreles dieux ou les hommes.
L'homme tragique se définitdans le systèmecommele siège d'un débat :
il souffre,parce que les autres hommes le déchirent,en se renvoyant,
et en lui renvoyantles images contrairesqu'ils formentde lui, auxquelles
il chercheà opposer en vain la propreimage qu'il formede soi-même,
ou qu'il ne réussitmême plus à former.Il fait beaucoup parler de lui,
parce que les protagonistesse renvoient,et lui renvoientdes discours
contradictoires,contrelesquels il ne réussitmême plus à constituerson
proprediscours.
Pour mieux entendrece point difficile, rappelons que l'homme d'âge
archaïque ne prend point assurance sur le témoignage de sa propre
conscience,et non point davantage sur le jugement dernierd'un Dieu
omniscient.Il ignore,ou il a oublié l'histoiredes lignées dont le croise-
mentl'a enfanté.La suite se raconte en passant par lui-même,avec des
racinesenfouiesdans le passé inconnu,et des prolongementsque la seule
sagesse de Zeus saurait prévoir. Sa propre aventure se présenteà lui-
même comme un fragmentinintelligible.Les hommes autour de lui en
savent sur lui plus ou moins long que lui-même.Ils le voient dans une
perspectiveparfoisplus ample, et en tous cas différente, sans qu'il ait
aucune raison de croire la sienne la meilleure.Ainsi l'homme apparaît-
il marqué de la tare d'un passé oublié, d'une perspectivefragmentaire,
et d'une déchiruredans l'image qui le constitue,ou d'une contradic-
tion dans le discourstenu de lui.
Le géniedes Sophistesaurait élevé ce débat à la lumièrede la réflexion.
Non qu'ils fussentles premiersà le promouvoirdans le registredu
discours : car cela, les tragiques, et singulièrementEschyle, l'avaient
fait. Mais il y a de la différenceentre élever au niveau d'un discours
simple, et élever au niveau d'un discours renforcé, avec un art de pré-

1. Que l'on comparecetteinterprétation desfaitsreligieuxgrecsavec l'interprétation


que Freud esquisse des faitsreligieuxhébraïques.La religionmosaïque aurait ren-
contréune religionlocale,de tellefaçonque deux imagesdivinesse seraientsuperpo-
sées. D'où un clivagesans cesseréapparusous des nomsou des figuresvariés,jusqu'à
ce que l'imagedivineoffusquée renaisseavec le charmed'un « retourde l'oublie».

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Nouvelleréhabilitationdes Sophistes

senterles choses sous plusieursperspectives,successivementou à la fois.


Cela ne veut pas dire que ces gens-làconcilientles antagonismes: mieux
vaudrait dire qu'ils ont appris à vivre avec, ou à en mouriren toute luci-
dité. Et non seulement ils l'ont appris pour eux-mêmes,mais ils
apprennentaux autreshommesà le faire.Et non seulementils apprennent
aux autres hommesà le faire,mais surtoutils composentleur discours
selon la mêmeloi.
On songe aux formuleshéraclitéennes: chacune enfermantun ou
plusieurscouples de contrairesdans le raccourcid'une ou deux phrases.
Mais il ne s'agit pas ici du discours d'un sage seulement.Les discours
des uns et des autres s'enchaînenten se répondantsur le mode de l'anti-
logie.Leur manièreproprecondensela leçon dans un minimumde phrases,
et les phrases s'affrontent quasi terme à terme par un jeu d'inversion.
Les bons spécialistesen ont donné des exemples,et il ne serait pas trop
difficilede les multiplier.On ne saurait interpréterle titreparadoxal du
traité de Gorgias « sur le non-être» autrementque par jeu d'inversion
à partirde Parménide,ou peut être plus précisémentde Mélissos. C'est
donc le discoursgrecqui se constituesur le mode de l'antilogie,en enten-
dant par discoursgrecla séquence de plusieurssagesses mises en phrases.
Ainsi prolifèreune floraisonde doctrines,affrontablesdeux à deux sous
une variété d'aspects différents.
Protagoraset Gorgiasauraientérigécetteloi à la lumièrede la réflexion.
Ils posséderaientce traiten commun.Mais sur ce fondcommun,les voici
qui s'affrontent eux aussi sur le mode de la contradiction.L'un, Prota-
goras, se proposeraitd'apprendreà l'homme à maîtriserle jeu. Qu'on
entendebien, et surtoutqu'on évite de mettred'avance Hegel dans le
circuit: cela ne veut dire ni pacifierles antagonismesde la vie, ni syn-
thétiserles contradictionsdu discours.Cela veut direjouer avec, de telle
façonqu'on en tirechaque fois,dans chaque occasion,et selonles circons-
tances du présentvécu, le meilleurparti possible. Non pas forcémentle
meilleurparti possible pour moi, mais le meilleurparti possible à pré-
sent,dans un présentdont on ne saurait exclure ni le tissu compliqué
des interrelations humaines,ni la couleur du jour et l'humeurdu temps,
ni la situationpolitique,et ni même l'humeurdes dieux.
L'autre, Gorgias,se proposeraitsimplementde laisser vivre l'antago-
nismesous le regarddu sage, un peu commeles dieux d'Homère prennent
leur joie à contemplerles combats meurtriersdes héros. Protagoras
donneraità sa façonune leçon optimiste; « optimiste» est un mot trop
fort,bien que M. Untersteinerl'emploie quelquefois. Disons plutôt une
leçon courageuse,puisqu'elle encouragel'hommeà tirerpartid'un monde
ainsi fait. Elle l'encourageà tirerparti d'un monde dans lequel même la
relation de l'homme et du dieu se laisserait concevoir sur le mode de
l'antagonisme, au lieu de la paternité et de la filiation. Protagoras
donnerait une leçon « humaniste ». L'autre, Gorgias, érigerait au

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C. Ramnoux

niveau de la formulationsavante l'insoutenable leçon de la tragédie.


Sa sagesse se garderaitbien de proposeraucune conciliation,ni de pro-
mettre aucune victoire. Elle apprendraità tirer un plaisir esthétique
de la contemplationde ces combats. « Plaisir esthétique» est une tra-
duction qui trahit la *)$ovV) Disons, une satis-
des Grecs et leur af<xôr)<rt;.
faction contemplativevécue au ras du phénomènenaturel et humain.
Elle encourageraitl'homme à la productiond'art. Tel est du moins, si
nous avons bien compris,le sens de la différence entreles deux. La thèse
de M. UntersteinerTa sans doute durcie. Un résuméarticuléselon la loi
de l'opposition,tel que cet articlela présente,risque de la durcirencore
au point de la fausser.Il y a sûrementdu Protagoras dans Gorgias,et
du Gorgiasdans Protagoras.
L'universprotagoréenest un universen fluence.C'est donc sur la lignée
qui va du maîtred'Éphèse à Protagoras que se serait forméel'interpré-
tation des fameusesformulesen termesdu fluence,à partird'une inter-
prétationen termesde guerre.Chaque présentdu monde consistanten
l'équilibre fragilede forcesaffrontées, on passerait de l'un à l'autre par
rupturede l'équilibre et déplacementdes protagonistes.Pour parvenir
à l'intuitionde la fluence,il suffisaitde restaurerla continuitédu dis-
continu,par la division à l'infinidu milieu temporel.L'interférencede
Zenon avec la traditionhéraclitéenneaurait provoqué cette altération'
L'univers protagoréenest un universchangeantavec la positionet la
dispositionde chacun. Au jour le jour le phénomèneapparaît, tel qu'il
apparaît pour chacun. Ainsi non seulementil bouge, mais il s'altère
selon le centrede perspective.Ce qui semble entraînerpour conséquence
que : nul ne saurait percevoirle tout à la fois; ou que : le tout ne se lais-
serait jamais percevoirtout entier,tout à la fois,par personne.Mais il
s'émietteen autant de perspectivesqu'il y a de centresde vision.
Une correctionici s'impose. Nous la tirons nous-mêmede l'exposé
N° 3 du Thééthète. Le phénomène,selon la théoriealors exposée, surgit
à la rencontrede deux flux: un fluxvenu de l'œil, un fluxvenu des choses,
sans même qu'on puisse dire lequel est actif,lequel est passif.Tantôt
l'un seraitplus rapide et plus actif,tantôtl'autre,à tour de rôle. Le phé-
nomènesurgiraitdonc entrelé Voyant et le Vu, entrele Percevant et le
Perçu, entredeux, au beau milieu,commeun témoinde la rencontre.Il
ne laisserait même plus à chacun l'occasion de se constituer,avec des
visions qui seraienttout à fait les siennes,ou produitespar lui : mieux
vaudrait parler des « présentsdu monde», se constituantpour un œil,
selon sa perspective,et surgissantlà, dans l'ambiance ou au milieu.
Tels sont les articlesde doctrinequi se laissent tirerdes trois exposés
de Platon. Voyons à présentce qu'a su tirerde plus l'herméneutiquede
M. Untersteiner ; et comment,surces sables mouvants,assurerune promo-
1. Cette hypothèseest de nous. Nous renvoyonsau chapitre6 de notrepropre
Heraclite.

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Nouvelleréhabilitationdes Sophistes

tion de l'homme.Car c'est bien d'une promotionde l'homme qu'il s'agit.


Io Le phénomèneest phénomèneapparu à Vhomme.Or le phénomène
accomplit la nature en la manifestant,en lui donnant la vision d'elle-
même, et, pourrait-ondire, la joie d'être connue. Le phénomèneest la
fleuroù la nature surgitdans sa beauté. L'homme est le lieu de la mani-
festation,ou au moins en position de destinataire.
Objection : la correctionde tout à l'heure ne dit-elle pas que le phé-
nomène apparaît non par moi, non chez moi, mais à la rencontrede
deux flux, au milieu, entre deux, entre la chose et l'homme ? C'est
que justementl'homme se trouve logé trop à l'étroit dans le sac de sa
peau. N'est-il pas partoutoù le phénomènese fait jour ? Étant partout
où le phénomènese faitjour, il y accomplitla nature,et pour ainsi dire,
la couronne.
Objection : une autre correctionne dit-ellepas que le tout s'émiette
en une multitude d'apparitions, selon une multitude de perspectives?
Nul ne fait apparaîtrele tout. Non 1 Mais il appartientencoreà l'homme
de multiplierles perspectives,en étendantle champ de sa vision, ou en
déployantles possibilitésde son corps. Par le voyage, il phénoménalise
le mondesous toutes sortesd'aspects divers.C'est donc à bon droitqu'on
parleranon pas de la vision « vraie en soi » des choses, mais de la vision
plus ou moins ample de chacun.
2° Le proprede l'hommeest de parler.Or la langue demeurele lieu de
la manifestationde l'événement.Non plus du phénomène,mais de l'évé-
nement.Non plus de la nature,telle qu'elle se livre au regard,mais de
l'histoire,telle qu'on la raconte,en composantle récitavec les rencontres
de la vie : l'histoire,récitvivant entreun hommequi parle et plusieurs
qui l'écoutent.
L'homme maîtrisel'événement en le racontant. Il a le pouvoir de
raccourcirle récitou de l'allonger.Il connaît la bonnemesureà donnerà
chaque épisode. Il a le pouvoir de répéter,donc de remémorer,et d'être
répété,donc de résonnerplus loin, et mêmeaprès sa mort.Il a le pouvoir
de distribuerplusieursrécits,en les emboîtantles uns dans les autres,
de façon à constituerun ensemble,et même un ensemblevécu sous plu-
sieurs perspectives. Il a encore le pouvoir de juxtaposer des récits
contrairesen étalant les opinionsdes uns et des autres. Si la Persuasion
le favorise,il a le pouvoir d'imposer son opinion, avec un sens tenant
compte de bien plus d'expériencequ'il n'est communémentdonné d'en
rassemblerdans une vie d'homme.
3° C'est à présentqu'il faut approfondirla notion de discoursfort.Or
l'expressiondiscoursvrai était connue du temps de Protagoras,et Pro-
tagoras l'a précisémentécartée. Son maîtreHeracliteavait mis en valeur
un discours dit communà tous, et Protagoras l'a justement évité. Le
discoursfortse commentejustementpar cette exclusion,cette humilité,
si l'on veut, qu'il affichede n'être ni vrai, ni communà tous.

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C. Ramnoux

Sans être commua à tous, il a chance d'être communà plusieursqui


parlentla mêmelangue,et vivent selon les perspectivesd'une même cité.
Sans êtreune totalité,il rassembleplus de perspectives,plus de rencontres
vécues et d'expérienceacquise, qu'il n'est communémentdonné à cha-
cun d'en acquérirou d'en vivre dans le laps de tempsd'une vie d'homme.
Il est donc un discoursplus ample. Finalementil a chance de formerun
meilleursens, parce que l'histoire de plusieurs générationsemboîtées,
et de plusieurspeuples affrontés, a contribuéà formerce sens. Sans être
le sens de Zeus, c'est celui que dégage la plus ample visionhumainement
possible des choses.
L'illustrationqui s'impose ici est celle de l'histoire,telle que les écri-
vains grecs l'ont écrite. C'était d'ailleurs une opinion de Nietzsche,que
la sagesse da Protagoraset l'histoirede Thucydide marchaientensemble,
comme témoins d'une seule culture et d'un même âge. Le propre de
Protagorasserait d'avoir étendu la notion d'un discoursfort.Il l'a éten-
due certainementau discours des politiques, certainementau discours
des médecins,et d'une façon générale,au savoir de toute personneédu-
quée en la pratique des affaireshumaines. Il s'agit d'une sagesse qui se
veut pratique, et s'adresse aux bons connaisseursd'hommes.Seulement,
Protagoras disposait en plus de l'ontologie post-parménidienne. Il dis-
posait donc de la faculté d'étendrele sens d'un vocabulaire forgédans
les arts pratiques du discoursappliqué à la vie, au domaine épistémolo-
gique et au domaine ontologique. Il a parlé de l'être et du non-être;
il a parlé de la vérité pour nier qu'il n'y en ait aucune, méritantle titre
de vérité en soi, ou communeà tous. On pourraitle dire pragmatique,
au sens que le succès couronnela praxis humaine. Que faut-ilentendre
pourtant par le succès ? Un médecin est le plus fort,quand armé du
savoir acquis, et de la persuasion,il donne des conseilstels que le patient
s'en trouve mieux dans le présent,et vive un peu plus longtemps.De
mêmele politique : il est le plus fort,quand armé de l'expérienceacquise
et de la persuasion,il donne des conseilstels que la cité s'en trouvemieux
dans les circonstancesprésentes,et garde ses chances de survie. Finale-
ment,l'homme de meilleursavoir demeurele juge de sa proprecompé-
tence, et de la compétenceou de l'incompétencedes autres. Il garde ses
chances d'être, au gré des circonstances,l'homme du meilleurconseil.
Si les circonstancesle favorisent,avec la Fortune et la Persuasion, il
garde ses chances de devenirun homme de grand pouvoir. Autrement,
son destin risque d'être le destin de l'homme tragique.

Qu'on nous excuse d'avoir commenté,au risque de fausserune thèse


séduisante. Qu'on nous excuse d'y ajouter une note supplémentaire.
On connaît la professiond'agnosticisme,qu'Eusèbe aurait transmise
avec les mots mêmesde Protagoras.Mot à mot :
« Au sujet des dieux, je ne puis savoir ni s'ils sont,ni s'ils ne sont pas,

10
Nouvelleréhabilitationdes Sophistes

a ni quels ils sont, quant à leur î8éa (forme?). Beaucoup de choses


« empêchentde savoir : leur invisibilité,et la courte durée de la vie
« humaine.»
Ce que M. Untersteiner interprète:
« Concernantles dieux, je ne suis pas en positiond'expérimenterleur
« existence phénoménale,ni autre, ni leur nature, quant à la mani-
« festationextérieure; car les difficultéssont grandes qui empêchent
« cette expérience : non seulement l'impossibilité d'avoir une expé-
« rience sensible de l'existence des dieux, mais aussi la brièveté de la
« vie humaine K »
On a comprisque le phénomèneachève l'être en le faisants'épanouir.
Si les dieux existent,ils doivent rentrerdans une expérience phéno-
ménale quelconque, sensible ou autre que sensible. Cette expérience,
en tous cas moi, Protagoras,je ne l'ai pas.
Nous voudrionscommenteren plus le dernierarticle : la vie humaine
est trop courte.Le sens n'en est sûrementpas cette platitude: il est trop
difficilede chercher,et j'ai bien d'autres choses plus utiles à faire. Le
sens doit condenserun articleimportantde doctrine.
Le sens concerneraitle second mode possible de la phénoménalisation.
Une autre phénoménalisationpossible du divin, autre que sensible,
exigeraitbeaucoup plus de temps que le court laps de temps d'une vie
d'homme. Que serait-elledonc alors ? N'est-ce pas précisémentce sens,
qui se découvrequand on étendVexpérience avec une plus
d'une génération,
longue mémoire,et une plus grande capacité de prévision.La thèse de
Protagorasrejoindraitalors un articlede longue et bonne tradition.A la
limite,le sens de Zeus, c'est celui que forme,ou formeraitune mémoire
étendueà tous les êtres de tous les temps, avec une prévisionétendue à
l'achèvement.Même les autres dieux, dans Homère, ignorentoù court
finalementle dessein de Zeus. Le divin ne serait donc rien d'autre que
Yhorizonouvertà Vagrandissementde Vhistoire,un agrandissementtel
qu'il laisseraitse formerle sens le plus riche,rassemblantla plus vaste
amplituded'expériencevécue et racontée. Protagorasenregistresimple-
ment le fait que cette expérience déborde la capacité de la mémoire
humaine *.
Il convientdonc d'atténuer« l'optimisme», disonsl'humanismecoura-
geux de Protagoras. Oui, il reste possible de conquérirune vision plus
vaste, et de formerun meilleursens. A cet égard les hommes ne sont
pas tous égaux, et ils ne sont pas impuissants.Mais il reste impossible
à l'homme de condenseren une vision totalisantela multitudedes per-
spectives.Impossiblede rassemblertoutesles histoires,de façonà former,

1. Qu'on nous excuseune foisde plus de retraduire cettephrased'aprèsson texte


anglais,le texte italienne nous étant pas accessible.
2. Pour un parti-priscontrairesur le fondd'une mêmeconceptiondu divin,que
l'on compareEmpédocle129.

11
C. Ramnoux

ou reformerle sens divin. Le phénoménismeintégral de Protagoras


demeurela conceptiond'un universen miettes,ou en fragments, composé
avec des morceauxd'expérienceet des lambeaux d'histoires,qui laissent
apparaîtreun peu de sens par quelques trous.

Gorgiastravaille avec les mêmespostulatsde base. Mais avec Gorgias,


et sur les mêmes bases, s'édifieraitpour la premièrefois une doctrine
qualifiablede nihilismeconscient.Nihilisme,puisqu'il intituleson ouvrage
« sur le Non-être», et le résume dans la formulescandaleuse « Non-être
est ». Sa doctrinese développe comme l'antilogie de FÉléatisme.
La grandemanièreprésocratiquedonne d'entréede jeu, sous un corpus
de formules,le raccourci de la doctrine.Celle-ci se laisse rassembleren
trois propositions: Io Non-êtreest ; 2° Si quelque être était, il serait
impossibleà connaître; 3° S'il était, et s'il était possible à connaître,sa
connaissance serait impossible à communiquer.L'ordre inverse aurait
l'avantage du renchérissement : Io Si une connaissance était possible,
elle serait impossible à communiquer;2° Et d'ailleurs, toute connais-
sance est impossible; 3° Et d'ailleurs,rien n'est.
A grand renfortde doxographie,et par une lecturesubtile de Sextus
Empiricus, M. Untersteinerréussit à reconstituerles démonstrations
afférentes à ces théorèmes,mises en formesous la technique de formali-
sation archaïque que nous connaissons d'ailleurs par des illustrations
platoniciennes.Ici encore,il fautsavoir reconstituer l'expériencehumaine
que dissimule cet habillage formaliste à la mode du ve siècle.
L'expérience ainsi reconstituable enferme l'homme dans la solitude
d'une vision des choses, et d'une opinionsur les gens et les choses,telles
qu'on saurait à peine réussirà les dire. Même si on réussissaità les for-
muler,et à les exposer à d'autres, le discourstenu ne réussiraitpas à
constituerun dùcours commun.L'autre, celui qui écoute, reformerapour
soi-mêmeun autre discours,qu'il transmettrapeut-êtreà d'autresencore,
sans que jamais réussisse à se constituerun sens commun.Non seule-
ment l'homme se trouve enfermédans la solitude de ses illusions,mais
il se trouve aussi déchiré entre les éloges et les blâmes que sa propre
renomméelui renvoie.Telle Hélène, dont la tragédieprécisémentconsiste
en ceci qu'elle ne saurait être que louée et blâmée à l'extrême,sans que
personnemesure exactementla puissance de la contrainte,de la per-
suasion ou de la nécessité qu'elle a subies. Car de tout événementau
monde,il y aura toujours plusieursrécits.Et sur toute personneet toute
chose,tout êtreà citerau tribunalou sur la scène,il y aura toujoursdeux
plaidoiriesà formuler.Mieux, A à la façon de Palamède présentantsa
défenseà Ulysse, chacun croyait pouvoir présenterde soi la meilleure
défense,sinon le discours véridique, il devrait savoir d'avance que les
autres l'entendrontde travers. Sait-il seulementsi sa propre plaidoirie
vaut mieux, ou vaut moins que l'accusation formuléepar les autres,

12
Nouvelleréhabilitationdes Sophistes

avec une force de persuasion capable de s'imposer à lui-même? Si


l'être de l'homme tient, si son salut repose, dans le bruit fait autour
de son nom,alors vraimentl'hommeest abandonné au plus habile artisan
de l'éloge ou du blâme. Et si sa propreperspectivene vaut pas mieux
pour le juger que la perspectivede l'artisan professionnel, et vaut sûre-
ment moins que la perspectivedu Voyant qualifié,qu'est-ce qui l'auto-
rise, qu'est-ce qui m'autorise, moi, à revendiquercontre le jugement
des autres,ou le jugementde la cité ? Il faut être Job pour oser reven-
diquer son innocencecontreles amis de Dieu, ou contre Dieu.
C'est à desseinque Jobest évoqué ici, parce que le débat et la tragédie
de l'homme grec méritentvraimentd'être portés au niveau du livre de
Job. Le sage grec sait qu'il est impossible de rendre aucune épreuve
humaineavec des motstels que l'autre les entendraiten y mettantjuste
le même sens. Aucune épreuve humaine, ni celle de notre heurt avec
les choses, ni celle de notrerencontreavec les gens, et surtoutnon pas
celle de notrerencontreavec les agents de notre destin. Mais si un sage
a su vivreles jeux de l'illusion,en expérimentantune variété de perspec-
tives, et s'il veut rendreson expérienceintelligible,qu'il travaille avec
la technique du double discours. 11 ne saurait s'agir d'un discoursvrai,
mais d'un double discourshaussant au niveau de mémoire,c'est-à-dire
de conscienceet de réflexion,tout le savoir et la richessed'expérience
acquise par le meilleurconnaisseuren matière d'homme.
Parvenu à ce niveau de sagesse humaine, s'installera-t-ilen suspens
par delà les illusions? Non, car la métaphorede la suspension,et l'état
de l'indifférence, n'ont été réalisés ni formulésque plus tard, par des
descendantsdont la langue avait déjà altéré le sens des mots. La sus-
pension sceptique représenteun mode de lucidité dérivé sans doute de
celui-ci,mais qui ne coïncide pas avec lui. La lucidité suprêmeconsis-
terait plutôt à*oscillerentreles illusions,en jouant à les fairesurgiret
évanouir, de façon à jauger leur pouvoir, et les connaître pour ce
qu'elles sont.
La tragédie dispute à la philosophiedu double discoursl'honneurde
promouvoirl'hommeen lucidité. Elle le fait mieux,parce qu'elle y joint
un charme, capable de mêler la consolation à ce qu'Eschyle appelait
déjà une divine pédagogie. C'est pourquoi la philosophie de Gorgias,
mieux que celle de Protagoras,mérited'être appelée « philosophiede la
tragédie ». Non seulementla tragédie affronteles passions contraires
provoquées par les événementsvécus sous plusieurs perspectives,mais
à forcede les affronter, elle place les spectateursdans cet état de grâce
où la passion d'Hector paraît aussi captivante que la victoire d'Achille,
et la défaitedes Perses mériteautant de larmes que la ruine des sanc-
tuaires nationaux. Bien loin de maîtriserla contradiction,le héros tra-
gique en pâtit jusqu'à la catastropheet la mort,une morttoutefoisdesti-
née à retentirloin parmi les hommes,manifestantà qui sait l'entendre

13
C. Ramnoux

un divinsens.Gagneren luciditéà traversun destindouloureux, tel est


l'honneurdu hérostragique.
Si cettereconstitution est valable,et si Gorgiasrestenommément le
meilleurtémoinpourune philosophie de l'âge tragique,il est permisde
poserle problème inverse: quelleest la tragédie,entreautres,qui illus-
treraitle mieuxla sagessede Gorgias? Nou*choisirions pourla plus
« sophistique » la tragédiesophocléenne ô?Electre.
Electreintroduit le spectacleà l'intérieur du spectacle,à la façondont
un peintreintroduit le tableau à l'intérieur du tableau.Dès la première
scène,le spectateurest averti qu'Oresteest sauf,et rentréen Argos.
Lorsdoncqu'il écouteensuiteles lamentations d'Electre,il sait déjà que
ces lamentations sont vaines. Sous la perspective des personnages en
scène,Electrea justeraisonde se lamenter. Pourqui saitmieux,et entre
dansles secretsde la fabrication, Electren'a plusde raisonde se lamen-
ter.Vientla scèneoù, dans un monologuefameux,un messagertrom-
peurracontela faussemortd'Oreste.Bien que le spectateursoit dans
le secret,la mortd'Oresteest peintesous des couleurssi vivantesque le
spectateur n'estpas asseztrompépoury croirelui-même, assez pourtant
pourdevinerl'illusiondes personnages en scène: commes'il participait
à la foisà l'astucedu démiurge, et à l'illusionde ses victimes.Le spec-
tateurest ainsi conduità découvrir commentl'excès de la passion,du
désiret du désespoir, exposela crédulité humaine.
Deux protagonistes fémininssont en scène, animés de passions
contraires : la mère,ne désirant rientantque la mortde son fils; la sœur,
ne désirantrientant que son retour,et ne craignantrientant que sa
mort.L'une et l'autresuccombent au messagetrompeur : l'unepar excès
de désir,et l'autreparexcès de crainte.Un jeu de quiproquosentreles
deux sœursmontreensuitecommentElectreentretient l'opinionfausse,
pours'êtrefiéeau témoignage desmots; sa sœur,qui s'estfiéeà un signe
(la bouclesur la tombe),entretient l'opinionvraie; mais cetteopinion,
quoiquevraie, est si peu solide,et le signesi incertain,qu'ellefléchit sous
la conviction désespérée du caractère le plus fort.
Ainsi, les trois prota-
gonistesse trouventballotésd'opinionen opinion,jusqu'à ce que le
frèreet la sœursoientmis,en chairet en os, en présencel'un de l'autre.
Que se passe-t-ilalors? Nous assistonsau lentréveild'Electrehorsde
l'envoûtement de son désespoir.Pourun momentfavorable,elle réalise
Oresteprésent, et passantd'embléede l'extrêmedu désespoirà l'extrême
de l'enthousiasme, elle réaliseun dieu présent. Le divina passésousle
signe de la rencontre du frèreet de la sœur.
Quittonsdoncun momentla philosophie de Gorgiaspourécouterle
messagede Sophocle.Avec toutesles réservespossibles,nous croirions
volontiers que Sophoclea voulunousfaireentendre ceci : certainesren-
contreseingulières donnentl'occasionde réaliserla présencedu divin.
Dans un éclaird'intelligence, les mieuxdoués,les hommesinstruits par
14
Nouvelle réhabilitationdes Sophistes

le malheur,réalisentl'événementprésentcommeachevantl'histoire,
telleque les dieuxl'ont voulue.Acheverveut dire ici parachever,per-
fectionner : non pas qu'un tel événementy metteun pointterminal,
puisque l'histoire va continueren amenantune autre cargaisonde
malheurs ; mais parce qu'un momentculminants'épanouitavec une
perfection qu'il ne gagnerait
telle plusrienà durer.Cet événement est à
vivrecommes'il se dédoublait: avec un enverspourtout le monde,où
il reprend sa placedansla séquence,et un endroitpourl'hommequi sait
mieux, il se détache.Ainsi,par la grâcedu momentqui la faitsortir

d'unexcèsde malheur, Electreréalisesonmalheurdéjà passé,et comme
et
illusoire, son bonheur présentcommeénigmatique. Car il passe, ainsi
que toute illusion, mais il demeure, comme le signequi confèreun sens
à l'histoire. Toutel'histoired'Electreet d'Orestemérited'êtreracontée,
et racontéeencore,rienque pourramenerce moment-là.
La découverte de l'illusioncommetellepermetau poètede dédoubler
le phénomène. D'un côté,il montrecommentles hommessont obligés
de le vivre,sousuneespècede contrainte ; de l'autre,il montre comment
de brèvesrencontres découvrent le sens de l'histoire,sinonle sens,au
moinsun effet tel qu'on ne peutni l'arrêter, ni vouloirqu'il passe.Cette
espèce de joie que les meilleurstrouvent à multiplier les perspectives,
et découvrirles illusions,réfère,sans doute,à des momentsde cette
qualité.D'un côté,ils continuent la religion
grecque,parcequ'ilsrépètent
dans un autreregistrela qualité singulière de ses émois,de l'autreils
préparent la sagessede l'éternelretour.

C. Ramnoux.

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