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Anthropologie & Santé

Revue internationale francophone d'anthropologie de la santé

16 | 2018 :
L'hôpital
Hors thème

« J’étais pas vraiment moi »
L’expérience de personnes déclarées irresponsables pour
cause de trouble mental
“I wasn’t really myself”. The experience of people acquitted by reason of insanity

CAMILLE LANCELEVÉE AND CAROLINE PROTAIS

Abstracts
Français English
Le principe pénal « d’irresponsabilité pour cause de trouble mental » est l’objet d’une controverse
importante dans le milieu psychiatrique français depuis les années 1980. Cet article vise à
appréhender l’irresponsabilité pénale du point de vue des personnes qui en font l’objet. Les
entretiens réalisés avec quinze patients hospitalisés mettent au jour au moins deux façons
différentes de vivre l’irresponsabilité pénale et l’hospitalisation psychiatrique qui en résulte.
Certains patients trouvent dans le diagnostic psychiatrique des éléments permettant de redonner
un fil directeur à leur récit biographique et investissent l’hospitalisation comme un moment de
conversion. D’autres personnes refusent ce diagnostic, infondé à leurs yeux. Pour ceux-ci,
l’irresponsabilité pénale est vécue comme une mesure injuste et l’hospitalisation comme un
enfermement arbitraire. En mettant en évidence ces expériences contrastées de l’irresponsabilité
pénale, l’article éclaire sous un autre angle la controverse qui entoure ce principe de justice et
apporte une réflexion sur la subjectivité des patients en psychiatrie.

The penal principle of “mental disorder defense” has been at the center of a major controversy
among French psychiatrists since the 1980’s. This article aims at apprehending the “insanity
defense” from the point of view of those being subjected to this measure. The fifteen interviews
conducted with hospitalized patients highlight different ways of experiencing this measure and
the resulting hospitalization. Some patients find in the psychiatric diagnosis a new guideline for
their biographical narrative and experience the hospitalization as a moment of necessary
biographical bifurcation. Others refuse the clinical diagnosis, considering it as groundless in their
eyes. The penal measure is hence regarded as an unfair decision and the hospitalization as an
arbitrary confinement. By highlighting these contrasted experiences of « penal irresponsibility »,
this article sheds another light on the controversy around this justice principle and contributes to
a better understanding of patient’s subjectivity in psychiatry.

Index terms
Index de mots­clés : psychiatrie, entretiens qualitatifs, patient, irresponsabilité pénale, France
Index by keyword : psychiatry, qualitative interviews, patient, mental disorder defense, France

Full text

Introduction
1 Le principe de l’irresponsabilité pénale pour cause de trouble mental prend sa source
dans une volonté pluriséculaire d’exonérer de punition le malade mental. Concrétisé par
l’article 64 du code pénal français - depuis celui de 1870 jusqu'à sa réforme en 1992 -, il
est désormais encadré par l’article 122-1, alinéa 1, qui énonce : « la personne qui était
atteinte, au moment des faits, d'un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli
son discernement ou le contrôle de ses actes » n’est pas « pénalement responsable ». En
diminution depuis le début les années 19501, l’irresponsabilité pénale suscite de
nombreux débats parmi les experts psychiatres et les magistrats chargés de statuer sur
cette question (Protais, 2016  ; Guibet Lafaye et  al., 2016). Outre les interprétations
plurielles dont ce principe fait l’objet en raison du caractère équivoque des termes de la
loi («  discernement  », «  contrôle  ») et de la frontière floue entre l’abolition et
l’altération2 du discernement, il est l’objet d’une controverse importante dans le monde
de la psychiatrie. Pour ses défenseurs, il s’agit d’un principe humaniste qui vise à
protéger des personnes en état d’aliénation mentale d’une peine conçue à l’inverse pour
des individus moralement responsables de leurs actes. Pour ses détracteurs, c’est au
contraire la responsabilisation pénale qui permet de protéger les droits de la personne
malade qui doit être considérée comme un citoyen à part entière. Mais le débat porte
également sur les transformations des institutions carcérale (Lancelevée, 2016) et
psychiatrique, dont on questionne la capacité à accueillir des auteurs d’infractions
présentant des troubles mentaux.
2 Une grande part des débats autour du principe d’irresponsabilité concerne ainsi les
avantages et les inconvénients de l’hospitalisation en psychiatrie qui suit la décision
d’irresponsabilité3. Si l’hospitalisation est envisagée par certains psychiatres comme une
protection bienfaisante, d’autres la considèrent comme un enfermement illégitime.
L’hospitalisation aurait pour effet d’infantiliser et de déshumaniser les individus en les
plaçant sous la tutelle du soin psychiatrique (Ueberschlag, 1956  ; Rappard, 1988  ;
Althusser, 1992). Elle priverait par ailleurs ces personnes d’une confrontation avec la loi
et les normes sociales (Rappard, 1977, 1979) et les empêcherait d’éprouver un sentiment
de culpabilité (Broussole & Chalabreysse, 1966 ; Bourgeois et al., 1980). Elle amènerait
ainsi certains à exagérer de façon stratégique leurs troubles pour échapper à la peine de
prison et profiter du « confort » de l’hôpital.
3 Dans ce débat, la façon dont les personnes concernées conçoivent l’irresponsabilité
pour cause de trouble mental constitue un enjeu important : certains experts défendent
l’idée que les malades ne voudraient pas être déclarés irresponsables, pour justifier un
usage très restreint de ce principe, alors que d’autres mettent en avant le soulagement
pour les patients d’être reconnus comme non coupables d’un acte qui leur a échappé.
Cet article, fondé sur la réalisation d’entretiens semi-directifs avec des personnes
déclarées irresponsables, entend éclairer ce débat à la lumière de l’expérience de ces
personnes. L’ambition n’est pas d’arbitrer ce débat en ajoutant au point de vue médical
un point de vue des patients, mais d’analyser l’expérience des individus concernés par
cette décision de justice. Comment cette épreuve judiciaire est-elle interprétée et quel
sens donnent-ils à cette « bifurcation biographique », c’est-à-dire à cette réorientation
importante dans leur trajectoire (Bessin et al., 2009 : 8) ?
4 La présente analyse s’inscrit dans la continuité d’un ensemble de travaux portant sur
la subjectivité des patients en psychiatrie. Depuis les années 1970, l’intérêt sociologique
pour l’expérience personnelle de la maladie est venu compléter l’étude de sa
qualification médicale. De nombreux auteurs se sont ainsi penchés sur l’interprétation
subjective des troubles mentaux (Estroff, 1985  ; Kleinman, 1988  ; Lovell, 1997  ;
Weinberg, 2005  ; Biehl et  al., 2007) ou encore sur la construction sociale de
l’expérience de patients chroniques (Hacking, 1999  ; Velpry, 2008  ; Grard, 2012  ;
Troisoeufs, 2012). Ces différents travaux pointent un problème épistémologique qui se
pose à celui qui réalise des entretiens avec des personnes souffrant de «  troubles
psychiatriques  »  : plus que dans d’autres situations d’entretien, l’enquêteur est
confronté à des récits parfois incohérents qu’il peut soupçonner être pris dans les
troubles psychiatriques. Face à ces ruptures de sens, le chercheur peut être tenté de se
retrancher derrière une interprétation psychiatrique, lui fournissant «  un cadre de
référence social, un canevas conceptuel » (Goffman, 1973 : 330) pour comprendre ce qui
se joue dans l’interaction. À cette posture «  objectiviste  » (Weinberg, 2005) peut
cependant s’articuler une démarche de recherche plus attentive à la « subjectivité » des
personnes. Dans un article sur les personnes sans domicile fixe et souffrant de troubles
schizophréniques des rues de New-York, Anne Lovell considère, dans une approche
phénoménologique, que le sens du récit biographique de ces personnes ne peut émerger
que de la rencontre entre celui qui raconte et celui qui écoute, qui permet de combler les
anomalies du discours afin de rétablir une cohérence chronologique (Lovell, 1997). Si
les entretiens que nous avons réalisés n’ont pas tous soulevé de problème majeur
d’interprétation, la réalisation de deux entretiens avec chaque personne (voir encadré
méthodologique) a permis, dans certains cas, de mieux comprendre un récit parfois
obscurci par des ruptures de sens inattendues. Face à cette «  instabilité du régime
d’interprétation  » (Velpry, 2008  : 33), nous proposons ici de faire un pas de côté par
rapport au diagnostic psychiatrique en nous interrogeant non pas sur sa validité ou sur
la réalité des troubles qu’il décrit, mais plutôt sur la façon dont les personnes
rencontrées l’articulent au récit qu’elles font d’elles-mêmes.
5 Si la construction sociale des subjectivités en psychiatrie a surtout été analysée à
partir de travaux portant sur des «  carrières psychiatriques  » (Verhaegen, 1985)
analysées sous un angle processuel et continuiste, nous centrons ici l’analyse sur le vécu
d’un moment de rupture  : la déclaration d’irresponsabilité et l’hospitalisation sans
consentement qui en découle. Le contexte particulier de l’irresponsabilité pour cause de
trouble mental invite en effet à considérer le statut particulier d’un événement venant
remettre en cause la trajectoire d’une personne de façon radicale. Dans la lignée des
travaux sur la «  bifurcation biographique  » (Bessin, et al., 2009), nous proposons de
réfléchir à ce moment de rupture biographique, entendue non seulement comme une
brèche dans le rapport à soi-même, mais aussi comme une réorientation radicale du
cours de l’existence sur une longue durée. La notion de «  conversion  », telle que
retravaillée par Muriel Darmon (2011) qui propose d’analyser ce phénomène comme un
«  travail  », nous permettra d’analyser les conditions et les obstacles de cette
réorientation.
6 Nous montrons, à partir de l’analyse de quinze entretiens semi-directifs, que les
trajectoires psychiatriques des personnes déclarées irresponsables sont largement liées
à la façon dont le crime commis est vécu et dont ils accueillent le discours psychiatrique
qui vient l’expliquer et l’hospitalisation qui s’ensuit.  Nous verrons dans un premier
temps qu’à la suite d’un événement engageant une rupture radicale du cours de
l’existence, elles viennent puiser, dans le discours psychiatrique qui les environne,
différents éléments susceptibles de les aider à restaurer une image satisfaisante d’elles-
mêmes. Cette façon d’accueillir le diagnostic et de l’articuler plus ou moins étroitement
au récit de soi éclairer dans un second temps, l’expérience de l’hospitalisation, vécue par
certains comme un moment de conversion identitaire et par d’autres comme un
enfermement arbitraire qui entrave radicalement la poursuite d’une trajectoire inscrite
dans la société.

Encadré méthodologique
Les quinze entretiens qui constituent le matériau de cet article ont été réalisés en
binôme dans différents services de psychiatrie par Caroline Protais (sociologue) et
Pierre Girerd (psychiatre), retranscrits et analysés par Camille Lancelevée et Caroline
Protais dans le cadre d’une étude sur le principe d’irresponsabilité pénale4. Quatre
d’entre eux ont fait l’objet d’une analyse clinique détaillée dans la thèse de psychiatrie
de Pierre Girerd (2015). Bien que réduit (ne permettant ainsi pas une analyse
quantitative), le nombre d’individus interrogés permet de mettre en évidence deux
attitudes contrastées face à l’irresponsabilité pénale et l’hospitalisation consécutive.

L’échantillon des personnes entendues est constitué principalement d’hommes (treize


hommes pour deux femmes interrogées), qui ont en moyenne trente-sept ans (le plus
jeune a vingt ans, et le plus âgé, soixante-sept ans). Ils ont pour la plupart commis des
agressions à l’arme blanche ou un (voire des) homicide(s) sur des personnes souvent
proches (parents, enfants, compagne…). Les personnes rencontrées séjournent dans
différentes structures hospitalières après avoir connu, pour quatre d’entre eux, une
détention provisoire en maison d’arrêt. Huit ont été rencontrées en UMD (Unité pour
Malades Difficiles), six en hôpital psychiatrique et une était sortie, après neuf ans
d’hospitalisation, au moment de l’entretien. Ces personnes n’en sont pas au même
moment de leur parcours hospitalier  : deux sont en attente des conclusions de
l’expertise, alors que la personne la plus âgée est hospitalisée depuis trente-trois ans en
psychiatrie.

Au-delà de ces questions méthodologiques, la réalisation de ces entretiens soulève un


enjeu éthique épineux. Face à des personnes enfermées sous contrainte, qui ont été
sommées de se raconter à plusieurs reprises depuis leur arrestation, le sociologue a
l’obligation morale de s’interroger sur la pratique de l’entretien, qui peut être perçu
comme inscrit dans la suite de ce contrôle institutionnel. Pour ouvrir un espace de
parole libéré de la contrainte institutionnelle, une attention particulière a été ici
accordée à l’explication de la démarche sociologique et à la recherche du consentement
et de la confiance des personnes rencontrées. Les entretiens ont été réalisés en deux
temps  : après un premier entretien libre sur le parcours de la personne, nous avons
proposé aux personnes d’approfondir certains points à l’occasion d’un second entretien
thématique, en acceptant, peut-être plus que dans un autre contexte, les silences et
réserves des personnes rencontrées. Si elles peuvent avoir pour effet de réduire la
précision des informations recueillies, ces précautions déontologiques apparaissent
cependant nécessaires pour éviter d’inscrire la relation d’enquête dans une démarche
inquisitrice.

Restaurer une image satisfaisante de soi
suite au crime : irresponsabilité pénale
et récit de soi
7 La déclaration d’irresponsabilité constitue une rupture biographique dans le sens où
elle remet en cause le rapport que l’individu entretient à lui-même. Imposée du dehors,
elle répond à une infraction parfois très grave et s’accompagne généralement d’une
hospitalisation sans consentement qui interrompt le cours normal de la vie des
personnes. Si ce moment est associé pour tous à une grande détresse morale, il n’est
cependant pas interprété de manière semblable par tous  : la déclaration
d’irresponsabilité et les discours psychiatriques qui l’accompagnent semblent pouvoir
constituer un réservoir d’éléments narratifs susceptibles de venir s’articuler à un récit
de soi bouleversé. Mais si un premier ensemble de personnes trouve dans cette décision
matière à combler un récit de soi incomplet, un second groupe y voit un récit
mensonger, qui contredit le récit qu’ils font de leur histoire.

Rupture biographique et rapport à soi perturbé
8 Le crime commis par les personnes est un événement qui engage une rupture souvent
radicale dans la vie de la personne rencontrée. Pour huit d’entre elles, il est décrit par
les psychiatres comme un « acte d’entrée dans la maladie mentale ». L’irresponsabilité
engage donc, pour ces personnes, une première confrontation avec la psychiatrie, le
discours qu’elle délivre et les modalités de prise en charge qu’elle propose – ou plutôt
qu’elle impose dans le contexte d’une décision d’irresponsabilité. Pour les sept autres
personnes interviewées, la décision de placement suite à l’irresponsabilité met souvent
fin à un cycle d’hospitalisations courtes et de retours dans la cité pour lui substituer un
placement au long cours, dans un lieu unique, généralement inconnu de la personne,
face à une équipe traitante nouvelle.
9 Si la rupture est d’abord géographique, l’événement qui l’a occasionné (le passage à
l’acte) est également source de perturbation. Lorsqu’elles reviennent sur les faits pour
lesquels elles ont été déclarées irresponsables, toutes les personnes rencontrées
témoignent d’abord d’une perte de contrôle. Les registres sémantiques les plus
couramment utilisés pour évoquer leur état au moment des faits sont ceux de l’absence
de maîtrise (« j’ai pas pu me contrôler », « j’étais comme possédé ») ; de l’absence de
volonté (« j’ai pas voulu ça »)  ; de l’emballement émotionnel (« après  ça  a  dérapé  »,
« j’étais en colère, j’arrivais pas à me calmer »). Ainsi, M. Brunet revient sur le premier
crime qu’il a commis et explique :

Et là, pétage de plomb complet, j’étais déjà à bout quand je suis parti, j’étais déjà
à bloc. Et je suis rentré, j’ai fait 2000 km et j’ai tué ma mère (M. Brunet, 45 ans,
hospitalisé depuis 9 ans5).

10 De même, M. Danel, auteur d’un double homicide sur des personnes rencontrées par
hasard dans une période d’errance, raconte :

Quelles étaient vos idées à ce moment­là ?

­ Des idées de mort, voilà, je repensais à mes deux tentatives de suicide que je
n’avais pas… Je ne voyais plus l’intérêt de continuer (M. Danel, 32 ans,
hospitalisé depuis 2 ans).

11 Face à cette «  perte de contrôle  », certains s’engagent dans des réflexions sur le
rapport qu’ils entretenaient à eux-mêmes durant le crime (« j’étais pas moi », « j’étais
pas  vraiment  moi  », «  j’étais  fou  »). Quelque chose dans lequel leur rapport à eux-
mêmes semble s’être perdu au moment de commettre leur crime6. Au sentiment de
perte de contrôle s’ajoute ainsi un sentiment d’incompréhension : « je sais toujours pas
pourquoi j’ai fait ça, et que je comprendrais peut­être jamais », explique M. Verdoux.
L’acte constitue ainsi un événement inexpliqué, au cours duquel la cohérence du
parcours biographique est pour beaucoup mise en péril. D’autres proposent une
rationalisation de leur geste. M. Kaluta, qui a poignardé son cousin, considère qu’il n’a
pas pu résister aux injonctions de « ses voix »7 :

(Les voix) disaient : ‘si tu le tues pas, t’es pas avec moi ! De mon côté ! Si tu le
tues pas, c’est toi qui iras en enfer ! C’est toi qui aura le malheur...’, ‘Si tu le fais
pas, c’est toi qui aura de mauvaises choses dans la vie’.

­ Du coup, elles vous ont poussé à le faire quoi ?

Elles m’ont poussé jusqu’au bout, et moi dans ma tête je me suis dit : ‘si je le
fais... vous allez pas me dire que j’ai fait quelque chose de mal, parce que vous
me poussez au bout...’ (M. Kaluta, 23 ans, hospitalisé depuis 1 an).

12 Bien que tout à fait convaincu d’avoir pris la seule décision possible au moment des
faits, M. Kaluta se dit profondément malheureux d’avoir été contraint de commettre ce
meurtre (« quand j’y pense je pleure ! »). Le retour sur les faits commis est d’ailleurs,
pour toutes les personnes rencontrées, associé à des affects très forts  : la plupart
présente une grande tristesse à l’évocation des faits. Mme Roux, qui a donné la mort à
ses enfants il y a plusieurs années, ne parvient pas à évoquer les faits, tant il lui est
insupportable de se les remémorer. Elle refuse d’ailleurs la présence du dictaphone qui
pourrait fixer un récit qu’elle ne parvient pas à assumer, tandis que M. Oliveira, auteur
d’un matricide et hospitalisé après deux ans d’incarcération, refuse de revenir sur cet
acte :
Nan mais j’en ai trop parlé, après ça va me rester... Je l’ai souvent en tête ce que
j’ai fait... Mais si j’en parle après, je sais que je vais pas arrêter d’y penser de la
journée… (M. Oliveira, 22 ans, hospitalisé depuis 2 ans).

13 Le sentiment de culpabilité est parfois très vivace – mais pas toujours, nous y
reviendrons :

J’ai essayé par tous les moyens de me suicider. [...] Je me sentais coupable... Je
me sens toujours coupable, d’ailleurs… [...] Je l’aimais beaucoup ma mère…
vraiment beaucoup… Quand on parlait avec mes sœurs, elles la critiquaient et
moi je lui trouvais tout le temps des excuses, j’ai toujours été de son côté, ce qui
rend les choses encore plus incompréhensibles (M. Verdoux, 20 ans, hospitalisé
depuis moins d’un an).

14 En somme, pour toutes ces personnes, y compris pour celles qui se disent
convaincues d’avoir commis un crime inévitable, les actes commis sont vécus comme
une rupture dans le rapport qu’elles entretiennent à elles-mêmes, soit parce qu’elles ne
comprennent pas ce qui s’est passé, soit parce que l’acte entre en contradiction avec
leurs valeurs ou l’amour porté à une personne, les faisant ainsi souffrir sur le long
terme. Dès lors, le diagnostic posé par les experts psychiatres peut apporter, pour
certaines, une explication à un acte perçu comme irrationnel. Pour d’autres, il est au
contraire une explication imposée, exogène, qui entre en concurrence avec un récit de
soi qui leur est propre.

Combler la brèche biographique
15 Les personnes rencontrées sélectionnent dans les éléments diagnostiques associés à la
déclaration d’irresponsabilité pénale de quoi redonner de la cohérence à un récit
autobiographique bousculé par le crime et l’hospitalisation.

Adhésion : quand le diagnostic comble un récit de soi
incomplet
16 Parmi les personnes rencontrées, six trouvent dans le diagnostic un élément
d’explication, parfois inédit. Elles l’accueillent avec un certain soulagement comme une
information qui leur permet de redonner de la cohérence à leur histoire. Ainsi, pour M.
Verdoux, l’identification de la pathologie («  schizophrénie  paranoïde  »8) et des
« délires » associés lui permet de comprendre son comportement passé :

J’ai juste pris conscience petit à petit que ce que j’avais eu, c’était un délire. (…)
Je l’ai compris au fur et à mesure que j’avançais dans les soins. Je me suis rendu
compte que c’était un délire... La soucoupe volante que j’ai vue, je venais de la
voir sur internet dans un reportage... pas longtemps avant... C’était le même
modèle. Donc voilà d’où j’ai sorti ça... Et je m’en suis rendu compte, ça m’a fait un
choc... Je me suis dit mais merde, qu’est­ce que j’ai fait... Pourquoi je suis parti là­
dedans... (M. Verdoux, 20 ans, hospitalisé depuis moins d’un an).

17 Même en l’absence de diagnostic consensuel, la confrontation avec les expertises peut


aider à comprendre son acte :

Ça m’a permis de me remettre en question, d’avoir des éléments de réponse ;
même si ça reste compliqué mais... Oui ça m’a quand même... Après ça ne m’a
pas donné toutes les réponses mais ça m’a aidé quand même (M. Ferdinand, 21
ans, hospitalisé depuis 2 ans).

18 La décision d’irresponsabilité revêt une importance réelle à leurs yeux, parce qu’elle
atteste, parfois publiquement – lorsqu’il y a une audience devant la chambre de
l’instruction – un crime qui leur a échappé et qui est bien souvent regretté. S’il est clair
que l’irresponsabilité permet d’abaisser le seuil de culpabilité des personnes interrogées,
ce phénomène est vécu, la plupart du temps, comme salvateur car elles vivent très mal
le fait d’avoir commis un crime sur une personne qui leur était (le plus souvent) très
chère.

Comment avez­vous réagi quand on vous a dit que vous étiez irresponsable ?

­ J’étais plutôt content qu’on dise que j’étais pas dans mon état normal, que j’étais
pas vraiment moi, que j’ai sombré dans la folie. [...] J’ai pris conscience que ce
que j’avais eu était un délire et que j’avais pas eu de raison de faire ça, et que je
sais toujours pas pourquoi j’ai fait ça, et que je comprendrais peut­être jamais.

­ Ça vous aurait fait quoi de pas être irresponsabilisé ?

­ Ça me foutrait les boules car on me reconnaîtrait pas malade (M. Verdoux, 20
ans, hospitalisé depuis moins d’un an).

19 Pour ces personnes, l’adhésion au diagnostic permet de retrouver une cohérence et


donc de reprendre le contrôle d’un récit de soi et d’une identité personnelle ébranlée par
le passage à l’acte.

Torsion : accepter le diagnostic sans renoncer à une vérité
concurrente
20 Cinq enquêtés entretiennent un rapport ambivalent à l’égard du diagnostic et de la
déclaration d’irresponsabilité. Ils viennent piocher les éléments diagnostiques qui leur
permettent de restaurer une image d’eux-mêmes satisfaisante, tout en rejetant ceux qui
engageraient un réaménagement trop important du rapport à eux-mêmes. On observe
alors dans leurs discours des formes d’arrangement avec le diagnostic, parfois « tordu »,
parfois réinterprété, parfois partiellement accepté.
21 Ainsi, M. Kaluta (23 ans, hospitalisé depuis 1 an) explique qu’il est « irresponsable »
et que le placement à l’hôpital lui a permis de prendre conscience de la singularité de
son comportement. Néanmoins, il n’accepte que partiellement le diagnostic de
«  schizophrénie  ». En effet, pour lui, les voix qu’il perçoit toujours ne sont pas
pathologiques :

Je pense pas que c’est une maladie... C’est une personne, c’est comme si c’était
vous, vous êtes au bout du monde là­bas, et je vous entends parler, on s’entend
parler, on s’entend super bien... Tu peux parler calmement comme tu peux parler
aussi fort, agressif, ou calme, douce… 

22 Ces voix qui l’ont « poussé à bout » continuent à « lui parler », mais de façon apaisée.
Le récit qu’il fait de son passage à l’acte illustre à la fois son désarroi de ne pas avoir
réussi à se « contrôler », mais également le fait qu’il adhère à une explication tout à fait
différente :

Dès que je rentre dans la maison, je vois un sac rouge, un petit sac comme ça...
et dès que j’ai vu le sac, mes yeux, tout mon corps, mon esprit a été attiré sur ce
sac... Je comprenais pas... Je disais à mon cousin que je savais pas... [...] C’était
le sac, j’étais attiré vers le sac et... 

23 Dans son récit effréné, partiellement compréhensible pour l’interlocuteur, ce «  sac


rouge  » énigmatique constitue le point de départ d’un dérapage incontrôlé vers le
meurtre de son cousin. Si M. Kaluta se reconnaît partiellement comme irresponsable,
c’est parce que la décision lui permet d’expliquer ce sentiment de ne pas avoir réussi à
maîtriser ses actes et ainsi d’expliquer le crime. Mais il refuse un diagnostic qui
l’obligerait à réviser son histoire personnelle.
24 M. Corbot témoigne d’une ambivalence similaire face au diagnostic. Il semble l’avoir
pour partie accepté («  je  suis  schizophrène,  certes,  paranoïde,  paranoïaque,  certes,
mais pas mégalomaniaque... ») mais l’articule à un récit qu’il ne parvient pas vraiment
à rendre intelligible pour les autres, et dans lequel il explique son geste (un matricide)
par un manque d’amour qui résulterait de son abandon par ses vrais parents et de son
enlèvement par des parents adoptifs violents. S’il paraît accepter l’étiquette de
« schizophrène », elle ne lui permet cependant pas de donner sens à son crime, qui reste
selon lui incompris, comme en témoigne le compte rendu qu’il fait de l’audience devant
la chambre de l’instruction :

Pendant... bah j’ai répondu aux questions qu’on me posait, j’ai essayé de me
défendre, j’ai pas lâché un iota de ce que je pensais sur plein de choses...
Notamment sur les délires de filiation, ce qu’ils appellent un délire de filiation  ; moi
je sais très bien que c’est la vérité, donc voilà, c’est tout… (M. Corbot, 35 ans,
hospitalisé depuis 3 ans).

25 Parfois, on perçoit chez la personne interrogée une attitude plus clairement


contradictoire à l’égard du diagnostic. M. Safraoui, par exemple, se présente comme
«  fou  » et «  simulateur  »  ; et, plus loin, il avoue qu’il «  ne  croi(t)  pas  trop  » à la
«  schizophrénie  paranoïde  » mais qu’il pense tout de même souffrir de «  TAC  et  de
TOC  », «  la  maladie  de  la  sécurité  sociale  ». Peut-être cette interprétation de ses
troubles est-elle temporaire. Peut-être va-t-elle persister, comme l’arrangement que M.
Comte a trouvé avec le diagnostic de «  schizophrénie  », qu’il préfère requalifier en
« névrose hystéro­phobique » :

(L’expertise m’a permis de comprendre) la maladie... c’était une névrose hystéro­
phobique, je me souviens encore du nom et c’est vrai... C’est vrai, je souffrais de
névrose hystéro­phobique, c’était vrai...

­ C’est ça, mais est­ce que ça vous a fait prendre conscience de ce que... ?

­ C’est grâce à ça que j’ai pris conscience que je souffrais de maladie mentale et
qu’il fallait me soigner (M. Comte, 67 ans, hospitalisé depuis 30 ans).

26 Pour quatre enquêtés enfin, le diagnostic vient non pas éclairer un comportement
irrationnel, mais entre en contradiction avec un récit de soi déjà cohérent. Il est dès lors
vécu comme un assujettissement insupportable, et l’irresponsabilité qui l’accompagne
constitue une décision injuste, voire un déni de justice, c’est-à-dire un refus des
pouvoirs publics de rendre justice.

Résistance : quand le diagnostic entre en concurrence avec le
récit de soi
27 Déjà hospitalisé depuis plusieurs années à la suite d’un matricide commis à vingt ans,
M. Brunet est de nouveau déclaré irresponsable après avoir tué sa compagne, alors qu’il
avait arrêté le traitement antipsychotique qu’il supportait mal. Il récuse la réalité de la
pathologie qu’on lui attribue («  schizophrénie  paranoïde  »)  : elle est selon lui une
interprétation fallacieuse de la réalité par les psychiatres. Pour lui, les actes sont
consécutifs à un empoisonnement à l’héroïne, dont seraient coupables ses deux
anciennes compagnes, et qui l’a conduit à deux « descentes aux enfers ». La première
s’est soldée par le meurtre de sa mère (« c’est ma plus grosse erreur. Je n’aurais jamais
dû m’en prendre à ma mère. C’est Nicky la responsable »), l’autre par le meurtre de sa
seconde compagne, Nathalie, qui aurait provoqué ce drame :

 Vous dites que vous étiez un pantin ?

­ Bah oui, avec l’héroïne, oui, j’étais un pantin, oui. Complètement... Elle voulait
me dominer... Ouais non mais je vois bien le truc, moi je voulais pas de ça, quoi,
j’étais autonome, j’étais épanoui, je lisais, j’étais passionné par mes lectures... Et
j’avais pas besoin de ça, je l’emmerdais pas... Je lisais, je faisais ma vie, je la
voyais le soir, le midi, ça se passait très bien mais... Non, elle a tout voulu... elle a
tout perdu... [...] C’est malheureux à dire, mais je regrette qu’elle m’ait fait ça.
Parce que je serais encore avec elle, j’aurais peut­être des enfants. J’étais prêt à
faire ma vie avec elle (M. Brunet, 45 ans, hospitalisé depuis 9 ans).

28 Comme le montre cet extrait d’entretien, M. Brunet refuse un diagnostic qui vient
perturber le récit logique auquel il croit fermement. Mme Arborel tente, elle aussi,
d’obtenir justice et de rétablir la vérité  : selon elle, elle n’est pas malade, mais bien la
victime d’un complot tramé par sa famille et par les forces de l’ordre de son village
d’origine. Si elle reconnaît avoir agressé un gendarme, elle estime cependant avoir agi
en état de légitime défense :

Mais pour quelle maladie vous a­t­on hospitalisée ?

­ Je ne sais pas, délire de persécution, forme chronique.

­ Et vous, vous êtes d’accord avec ça ?

­ Non [...] « délire de persécution » notamment je ne suis pas d’accord. Parce que
faut parler de… J’habitais à Tarmouville dans la maison familiale et j’avais une
entrée par la porte de derrière et, devant la porte, c’était une petite rue où les gens
aiment stationner mais quand ils stationnaient trop près de ma porte, je n’arrivais
pas à l’ouvrir. Donc la mairie et la police ont mis un marquage au sol. Mais malgré
ça, les gens se garaient. C’est pour ça, je rentrais en conflit avec tout le monde.
Car si la porte était fermée, la lumière du jour ne rentrait pas dans mon domicile.
Et là, on te dit : délire de persécution, et là je ne suis pas d’accord. Parce que j’ai
une lettre de la mairie comme quoi personne ne respectait le marquage au sol et,
malgré ça, ils ne venaient pas quand je les sollicitais (Mme Arborel, 62 ans,
hospitalisée depuis 3 ans).

29 Cet extrait illustre la logique dans laquelle Mme Arborel inscrit les faits qui lui sont
reprochés. L’entretien tout entier est un réquisitoire contre l’injustice que représente
l’irresponsabilité à laquelle elle a été «  condamnée  ». Comme M. Brunet, qui parlait
d’une «  descente  aux  enfers  », elle explique aussi avoir traversé une période très
difficile, faite d’errances angoissées et du sentiment permanent d’être menacée – elle ne
sortait plus sans un couteau sur elle. Néanmoins, les « troubles psychiques » identifiés
par les experts ne s’articulent pas avec le récit que ces deux personnes se sont
construits.
30 Ces patients gardent donc une rancœur importante envers les experts qui ne les ont
pas compris et dont les avis leur semblent fallacieux et arbitraires. Cette amertume
affleure dans le discours de M. Zetkin, qui décrit ses interactions avec la justice et les
experts comme un rapport de force inéquitable :

C’est eux (les experts), ils ne m’ont pas laissé parler. Tous seuls dans leur
paperasse, ils se sont permis, ils ont osé me mettre dedans. Ils se sont tous mis
contre moi.

­ Comment le savez­vous ?

­ Ben, je les ai vus, ils parlaient entre eux et puis ils ne me regardaient même pas,
ils restaient le nez dans leur paperasse pour parler sur mon compte.

­ Mais ils étaient simplement là pour vous signifier la décision d’irresponsabilité
pénale pour trouble mental, vous ne croyez­pas ?

­ Pas seulement, c’était aussi pour m’enculer... (M. Zetkin, 40 ans, hospitalisé
depuis 2 ans).

31 Pour Mme Arborel, c’est une justice au service des puissants qui a été rendue :

Comment avez­vous vécu l’idée que des gens puissent dire que vous êtes
irresponsable ?

­ C’est la parole d’un agent de police face à celle d’un citoyen.

­ Vous­vous êtes sentie… ?

­ Inférieure oui (Mme Arborel, 62 ans, hospitalisée depuis 3 ans).

32 Ces enquêtés ont donc le sentiment d’avoir été ignorés au cours des procédures
judiciaires par ceux qui détenaient le pouvoir d’arbitrer sur leur sort. Une histoire s’est
écrite sans eux et qui contredit leur récit d’eux-mêmes. On perçoit dans ces entretiens
une certaine souffrance de n’avoir pas été compris et une colère inaltérable contre les
« mensonges » de la justice et de la psychiatrie.
33 Il faut ici remarquer que le dispositif de l’entretien sociologique vient fixer le récit de
soi à un moment donné alors que le rapport au diagnostic peut évoluer dans le temps et
doit donc être analysé de façon diachronique. Entre adhésion et rejet, plusieurs
personnes semblent hésiter, peut-être temporairement pour celles qui viennent tout
juste d’être hospitalisées, plus durablement pour les autres. De cette rencontre plus ou
moins conflictuelle avec le discours psychiatrique, découlent cependant des expériences
très différentes de l’hospitalisation. Nous en distinguerons deux, tout en précisant
quelques variations identifiées dans les entretiens. Pour certains, l’hospitalisation
conduit à une conversion progressive vers une identité de «  malade chronique  »
(deuxième partie), alors que pour d’autres, elle apparaît comme une volonté
d’assujettissement intolérable qui met en danger l’identité personnelle (troisième
partie). Ces deux carrières psychiatriques n’engagent pas, nous le verrons, le même type
de projection dans le futur.

L’hospitalisation comme support de
conversion
34 Pour ceux qui adoptent le diagnostic, l’expérience de l’hospitalisation peut être
appréhendée comme une conversion, c’est-à-dire une complète transformation morale
de l’individu. Cette conversion n’a cependant rien de magique, elle est au contraire le
résultat d’un travail sur soi (Darmon, 2011). Ce processus est «  orienté  » (Darmon,
2011) vers l’adoption d’une nouvelle identité de «  malade chronique  ». Trois éléments
moraux émergent des entretiens et semblent venir soutenir la démarche de conversion :
la culpabilité, la confiance et l’espoir.

Une conversion dans l’épreuve
35 Aux yeux de tous les patients interrogés, l’hospitalisation est tout d’abord une
expérience éprouvante, ne serait-ce qu’en raison de la privation de liberté et des
diverses contraintes qu’elle impose. Ces restrictions se déclinent en un certain nombre
d’actes interdits ou au contraire imposés par l’équipe soignante. Elles sont
particulièrement importantes pour les huit patients hospitalisés en UMD qui obéissent
à des règles de fonctionnement plus strictes que dans les services d’hospitalisation à
temps plein classiques. Les sorties, y compris à l’intérieur de l’établissement
psychiatrique, y sont tout à fait interdites, alors qu’en service d’hospitalisation
classique, elles sont en général autorisées à des horaires précis, à un rythme et dans un
périmètre défini par l’équipe soignante en fonction de l’état clinique présumé du
patient. De même, en service classique, ni la sieste ni l’heure du coucher ne sont
imposées, tandis que l’accès à la télévision est moins restreint. Dans ce mode
d’hospitalisation, c’est plutôt la durée de la mesure et les effets secondaires des
traitements neuroleptiques qui inquiètent. On retrouve ces deux craintes dans le récit
que fait M. Danel :

Et puis, pendant un moment, je me disais la prison9 j’y suis, je sais comment ça
marche. Je n’y suis pas si mal. Pendant un moment j’ai eu peur d’aller à l’hôpital.
Je ne connaissais pas, j’avais peur du comportement que pouvaient avoir les
autres, j’avais peur qu’on me donne des médicaments en trop. Des choses dont je
n’avais pas forcément besoin…oui, je ne sais pas comment dire. À un moment, y
a une période où je n’ai pas souhaité être irresponsabilisé. C’est­à­dire après
tout… je craignais l’hôpital, voilà. Mais bon après, quand je suis arrivé à l’hôpital,
assez rapidement… je suis sorti du secteur fermé après deux mois et demi,
encore trois­quatre semaines après, j’ai eu ma première permission (M. Danel, 32
ans, hospitalisé depuis 2 ans).

36 Les traitements sont souvent vécus comme des camisoles chimiques qui ont pour
effet, au moins le temps de trouver les bons dosages, d’abrutir  : «  Au  début  c’était
l’enfer, je dormais 12 heures par jour ! » (M. Olivera, 22 ans, hospitalisé depuis 2 ans).
37 D’autres patients racontent le désordre provoqué dans les cycles du sommeil, la
contraction non maîtrisée et régulière des membres (qualifiées par le langage médical
d’« impatiences »), les crampes, le ralentissement de la vie intellectuelle. Une certaine
méfiance à l’égard des neuroleptiques persiste d’ailleurs parfois dans le discours de
patients qui ont accepté de se soumettre à ce traitement sur le long cours :

On se sent un peu inhumain en psychiatrie (…). Je me demande si c’est pas
parce qu’ils ont pas de solution concrète pour faire sortir du délire, et donc les
soignants, ils donnent les médicaments en se disant ça va passer (M. Lapierre, 28
ans, sorti après une hospitalisation de 9 ans).

38 Cependant, cet enfermement contraignant est, dans certaines situations, vécu comme
une condition sine  qua  non de la réparation de soi. Certains y voient la possibilité de
purger cette culpabilité. En témoigne notamment M. Comte, hospitalisé après le
meurtre de sa compagne, qui se souvient :

J’étais fou de douleur. [...] J’ai décidé de payer cela par les années
d’enfermement, les médicaments, les brimades de certains soignants (M. Comte,
67 ans, hospitalisé depuis 30 ans).

39 Dans ces entretiens, l’hospitalisation est subjectivement vécue comme un


enfermement punitif, mais la punition constitue une épreuve légitime.

Faire confiance à la psychiatrie
40 Au-delà de l’épreuve qu’il constitue, le travail de conversion s’appuie sur un rapport
de confiance entre le patient et l’équipe soignante. Cette relation ne se construit
pourtant pas d’emblée chez certains patients. Elle nécessite parfois la médiation d’un
tiers : expert et autre professionnel de la psychiatrie, autre patient, famille… Le rapport
antérieur construit avec un autre professionnel de la psychiatrie paraît ici essentiel pour
préparer le terrain de la rencontre qui se fera avec l’équipe traitante. Outre les relations
anciennes établies avec d’autres psychiatres traitants sur lesquelles nous allons revenir,
l’expert psychiatre rencontré durant l’instruction judiciaire peut d’abord avoir un rôle
essentiel. Le regard rétrospectif que porte M. Oliveira sur ses interactions avec les
experts en témoigne :

Et y’en a une où en fait au début, c’était le docteur B., il m’avait mis juste altération
en fait... [...] À ce moment­là, j’entendais encore des voix, et [...] les voix m’avaient
dit de pas en parler de pourquoi j’avais fait le truc­là... Donc ça fait que je lui ai
menti, je lui ai dit ouais, j’ai inventé une histoire, je lui ai raconté, et en fait après,
j’en ai parlé à mon avocat. Mon avocat, il m’a dit, « ouais, ce serait bien que vous
repassiez l’expertise, et que vous disiez la vérité », il a dit « comme ça, si vous
êtes déclaré aussi irresponsable, ça passera les deux trucs sur la même
irresponsabilité, sur la même hospitalisation »... Donc après, je leur ai raconté
bien comment ça s’était passé, et du coup ils m’ont déclaré irresponsable (M.
Oliveira, 22 ans, hospitalisé depuis 2 ans).

41 Grâce à la confiance qu’il a accordée à son avocat, M. Oliveira semble avoir accepté de
confronter sa vérité avec celle des experts psychiatres, ce qui l’a amené à changer
progressivement de regard sur lui-même. Mais cette délibération peut également se
prolonger entre les murs de l’hôpital et se construire également dans les liens établis
avec les autres patients :

Et qu'est­ce qui a fait que vous en êtes sorti de ça (de votre délire) ?

(Silence). Je pense que c'est grâce à un patient... où... je pense que j'ai eu
confiance en lui tout de suite... je me souviens plus bien, c'était au bout de la
4ème année, je me vois encore alors que... j'avais confiance en lui, je voyais que
c'était quelqu’un de gentil, on rigolait ensemble, donc ça a créé une espèce de
relation de confiance, mais j'avais toujours cette question de "il lit dans mes
pensées ou il lit pas dans mes pensées ?". Et dans ma tête, je lui ai demandé
"est­ce que tu lis dans mes pensées". Et je vois pas de réaction sur son visage. Et
après j'ai réussi à verbaliser, et là il a pris une tête d'étonnement, et tout de suite,
je pouvais que le croire, parce que j'avais confiance en lui, j'étais moins dans ce
sentiment de persécution et de complot... Que les contraintes de l'hôpital peuvent
aussi...(...) Et puis ça m'a fait un petit déclic et... j'ai commencé à comprendre qu'il
fallait que j'arrête de croire à toutes mes idées, qu'il fallait que je fasse confiance
aux soignants et que... (M. Lapierre, 28 ans, sorti après une hospitalisation de 9
ans).

42 Pour M. Lapierre, le rétablissement d’une relation de confiance avec autrui n’a été
possible qu’en brisant le cercle du sentiment de persécution. C’est le rapport privilégié
avec une personne partageant le même type d’expérience qui lui a permis de ré-ouvrir
un horizon de relations sociales basées sur une confiance mutuelle.
43 Cette confiance peut également être appuyée, renforcée par le maintien des liens
familiaux, qui semblent plus fréquents pour celles et ceux qui adhèrent aux soins. Ainsi,
M. Verdoux reçoit régulièrement la visite de ses sœurs :

J’ai des bonnes relations avec elles, elles sont venues me voir assez vite... et
elles m’ont vraiment redonné le moral, elles m’ont dit qu’elles étaient là, ‘c’est
grave ce que t’as fait, mais on est toujours là et on restera là pour toi’.

­ Ça, ça vous aide pour vous projeter pour un après ?

­ Ouais... j’ai envie de revoir ma nièce et mon neveu aussi... Ça fait longtemps que
je les ai pas vus... (M. Verdoux, 20 ans, hospitalisé depuis moins d’un an).

44 Ces contacts familiaux10 semblent contribuer à donner sens à l’hospitalisation, et


ainsi appuyer la relation construite avec l’équipe soignante. Lorsque la relation est par
la suite construite avec l’équipe soignante, les personnes rencontrées s’en remettent tout
à fait à elle. Ils la ressentent comme protectrice, voire l’appréhendent comme une
famille de substitution. C’est le cas de Mme Roux, qui se sent protégée par la mesure de
placement dont elle fait l’objet. Il en va pour elle d’une protection contre l’hostilité de la
société : coupable d’un infanticide, elle se sent pour l’instant incapable d’affronter « le
regard  des  autres  » et de perdre «  les  bonnes  relations  » qu’elle entretient avec les
médecins et les infirmiers. Submergée par la culpabilité, au point de ne jamais pouvoir
évoquer les faits qui l’ont amenée à être hospitalisée, elle juge sa vie « complètement
gâchée ». Néanmoins, elle trouve entre les murs de l’unité pour malades difficiles un
«  cadre  bienveillant  ». Sans cette hospitalisation, elle aurait sans doute envisagé,
comme M. Verdoux, de mettre fin à ses jours :

 En prison, vous pensez que vous auriez pu être soigné ?

­ Je sais pas... Je sais pas comment ça se passe là­bas ? J’aurais sûrement
réussi à remettre les pieds sur terre, ouais. À part si je m’étais suicidé parce que...
au début j’ai tout tenté pour me suicider quand même... je me mettais debout et je
me faisais tomber, je me frappais la tête contre la barre... Ça m’a pas tué... J’avais
ma plaie, y’avait des points de suture, j’ai tout arraché avec les dents, et je
saignais comme ça, à côté du lit pour mourir... j’étais dans un état... j’avais
vraiment envie de mourir, quoi, j’étais déterminé... Je voulais un rasoir pour me
couper les veines... En prison, y’a la possibilité d’avoir un rasoir... (M. Verdoux, 20
ans, hospitalisé depuis moins d’un an).

45 Pour Mme Roux comme pour M. Comte, l’hôpital constitue tout à la fois un espace de
transition vers une nouvelle identité, mais également un espace social de substitution en
attendant de revivre au sein de la société civile. Il est d’ailleurs important de relever
qu’en majorité, les patients interviewés perçoivent qu’ils sont aidés par l’institution
soignante, jusqu’à éprouver une certaine gratitude à l’égard de ceux qui partagent
temporellement leur quotidien :

Avant, j’étais dans la violence. C'est comme si j’avais les yeux fermés. Et depuis
que je suis ici, j’ai l’impression de me réveiller. (…) Je me sens mieux maintenant
(M. Kaluta, 23 ans, hospitalisé depuis 1 an).

J’arrive désormais à parler, à mettre des mots sur des choses que j'arrivais pas à
penser avant (M. Verdoux, 20 ans, hospitalisé depuis moins d’un an).

46 Pour une majorité d’entre eux, la prise en charge psychiatrique semble avoir permis
l’extériorisation de certains sentiments douloureux et difficiles à verbaliser dans le
passé, et ainsi un retour sur soi, leur donnant le sentiment d’« avancer  par  rapport  à
eux­mêmes ».
Devenir « malade chronique » : l’espoir de la sortie
47 Une fois la confiance établie, un travail d’élaboration psychologique se met donc en
place, au cours duquel les individus travaillent cette redéfinition d’eux-mêmes au
prisme de la question de la folie et de la maladie mentale. Ainsi, M. Lapierre, désormais
sorti de l’hôpital psychiatrique après un placement de plusieurs années, a longuement
cherché à se réapproprier le diagnostic de «  schizophrène  ». Aujourd’hui, il se définit
comme « fou » et juge même que « l’idée d’être fou au quotidien (le) pousse à être plus
lucide ». Il a beaucoup lu, notamment les travaux de Gustav Jung, beaucoup réfléchi à
son histoire, et tenté de comprendre les délires qui l’habitaient à la fin de son
adolescence :

Et ça, c’était l’idée dominante, l’idée qu’on lisait dans vos pensées ?

­ Ouais... Oui, c’est une idée qui m’a donné l’impression d’avoir une mission sur
terre... Quand on a 16 ans... On connaît rien du monde, surtout moi qui était isolé,
je me faisais des tas d’idées... Après je pense que l’idée que j’ai eue est pas sortie
de nulle part, je pense que tout le monde a déjà vécu des coïncidences, ces
moments où on pense à quelqu’un et il vous appelle... sauf que moi je les ai mal
interprétées et avec mon isolement, le cannabis, je suis resté dans cette idée­là
après... (M. Lapierre, 28 ans, sorti après une hospitalisation de 9 ans).

48 On le voit avec cet extrait, au-delà du strict diagnostic, c’est un processus


d’appropriation de leur nouvelle identité qui permet aux individus d’accueillir cet
élément exogène que constitue la maladie. Ainsi, l’hospitalisation constitue un dispositif
de médiation vers une nouvelle identité de malade chronique, parce qu’elle est perçue
comme un moment de préparation nécessaire à un retour en société. Les enquêtés qui
adhèrent aux soins nourrissent en effet, à quelques exceptions près (voir ci-dessous),
l’espoir d’une sortie à moyenne échéance. Ceux qui ont stabilisé leur traitement
psychotrope et ont le sentiment de ne plus présenter aucun symptôme de la
«  schizophrénie  » diagnostiquée, réfléchissent à la place que va désormais occuper la
psychiatrie dans leur vie, au-delà même de la durée de la mesure de placement dont ils
font l’objet. M. Verdoux explique qu’il accepte l’idée qu’il va «  devoir  prendre  des
médocs toute sa vie », et comprend « qu’on puisse (le) juger dangereux ». Comme lui,
M. Danel se prépare à vivre toute sa vie à proximité de la psychiatrie, dans un modèle de
« coopération intégrée » (Velpry, 2008) :

Vous avez donc été contraint à des soins psychiatriques pour une durée
indéterminée et non pas à une peine de prison. Qu’en pensez­vous ?

­ Je pense que c’est logique à partir du moment que c’est une maladie. Une
maladie il faut la soigner. La prison n’est pas thérapeutique. Et c’est vrai, est­ce
qu’un jour je ne serais plus sous SDRE [soins à la demande d’un représentant de
l’État, i.e. sans consentement], c’est possible, pas pour le moment, me dit le
docteur P. Mais je le souhaite un jour, passer à autre chose. Enfin faudra que je
prenne mon traitement à vie.... (M. Danel, 32 ans, hospitalisé depuis 2 ans).

49 Ces questionnements ne cessent pas avec la levée de l’hospitalisation  : ainsi M.


Lapierre, sorti de l’hôpital depuis deux ans après un long séjour, témoigne de difficultés
importantes de réinsertion, liées notamment à la difficulté de partager avec d’autres son
expérience, qui reste indicible, même dans le contexte familial :

Des fois, je me demande si... là maintenant je revois ma famille, je fais des repas
avec eux des fois, et j’ose jamais en parler du sujet, personne n’en parle...
Personne n’en parle... Ça m’est déjà arrivé d’en parler avec ma sœur ou... ma
mère, très rapidement, dans un contexte, en étant à deux... mais des fois, dans
des repas de famille, j’aimerais bien un peu casser le tabou ou... essayer de
m’excuser mais... Moi je pense la meilleure façon, c’est peut­être de les remercier
d’avoir été présents... Et j’ai du mal à en parler avec eux… (M. Lapierre, 28 ans,
sorti après une hospitalisation de 9 ans).

50 M. Lapierre explique qu’il a pu retrouver ses marques dans la société grâce aux
structures de prise en charge ambulatoire (appartement thérapeutique, centre médico-
psychologique), desquelles il ne parvient jamais complètement à se distancier. La
psychiatrie continue dès lors d’être un soutien indispensable pour lui, en particulier
dans sa dimension sociale et psychothérapeutique.
51 Mais cet effet positif rencontre une limite, lorsque ce sentiment de protection vient
entraver la projection du patient dans une sortie. Hospitalisé depuis 30 ans, M. Comte a
désormais peur de quitter cet espace sécurisant dans lequel il a ses habitudes et
d’excellentes relations avec le personnel soignant :

Ça vous fait peur de vivre seul ?

­ Ça me fait peur de vivre seul dehors ! J’ai tout oublié, une machine à café, je
sais plus comment ça fonctionne, il faut que je demande... J’ai tout oublié ! Avant
je payais mes achats en bons d’achats. Avec... je donnais un bon d’achat,
maintenant non, il faut que je me réhabitue à compter la monnaie...

­ On vous accompagne à réapprendre tout ça ?

­ Non, seul... sur les conseils de... du personnel, de tout le monde... Il faut que
j’apprenne tout doucement... (M. Comte, 67 ans, hospitalisé depuis 30 ans).

52 Dans ces situations extrêmes, la vie intra-hospitalière peut devenir le seul horizon de
projection possible. Comme dans un ordre régulier, ces patients convertis à une identité
de malade chronique mènent une vie que l’on pourrait qualifier de « conventuelle ». Au-
delà des règles hospitalières, certains trouvent d’ailleurs dans les règles religieuses un
chemin vers la repentance, comme cet homme, dont M. Lapierre se souvient avec
émotion :

Moi, ce patient que je connais qui s’en est pris sur sa mère, il... a beaucoup
beaucoup culpabilisé lui... il a... je pense parce que lui n’a pas eu la visite de son
père après... Il a jamais revu son père, il est décédé à c’t’heure­ci... Et lui, c’est
grâce à la foi qu’il a réussi à trouver la paix, il a senti comme si on l’avait pardonné
et du coup, c’est comme ça qu’il vit, il est très croyant… (M. Lapierre, 28 ans, sorti
après une hospitalisation de 9 ans).

53 Il en va de même pour Mme Roux, qui se sent, pour le moment, incapable de se


projeter dans une vie à l’extérieur, tant la culpabilité et la honte qu’elle ressent à
l’évocation des faits lui rend insoutenable le regard d’autrui.
54 En définitive, l’hospitalisation est vécue par une majorité de patients rencontrés
comme un soutien nécessaire dans une période de latence au cours de laquelle les sujets
engagent un processus de conversion. L’institution participe à produire cet «  effet de
boucle  » (Hacking, 2001) par lequel l’individu adopte une identité de  malade
chronique  : elle est un «  dispositif de médiation  » entre l’ancienne et la nouvelle
identité, elle constitue un « appareil de conversation » grâce au travail thérapeutique et
offre, avec le savoir psychiatrique disponible, une «  structure de plausibilité  » à la
nouvelle identité (Soulet, 2009). C’est donc une étape dans laquelle ils sont pleinement
engagés, participant activement à «  l’arc de travail  » qui se constitue autour d’eux
«  c’est-à-dire l’ensemble du travail (réalisé) pour maîtriser le cours de la maladie et
remettre le patient dans une forme suffisamment bonne pour que celui-ci puisse rentrer
chez lui » (Strauss, 1992 : 176). À l’inverse, pour les personnes qui refusent le diagnostic
proposé par la psychiatrie, cet « arc de travail » constitue un carcan insupportable.

Des trajectoires biographiques murées
55 Si « l’alliance thérapeutique11 » va de soi pour les patients qui adhèrent à l’idée qu’ils
souffrent de troubles psychiques, elle est au contraire problématique pour les autres,
qui ne parviennent pas à donner un sens à l’hospitalisation dont ils sont l’objet. Ces
personnes témoignent d’une certaine détresse, d’une solitude redoublée par la difficulté
à rendre leur expérience intelligible pour les autres et de se projeter dans l’avenir.

Un sort scellé par le mensonge
56 Pour les personnes qui n’admettent pas souffrir de troubles psychiatriques,
l’hospitalisation est invivable, parce qu’elle s’enracine selon eux dans un mensonge. Ils
ont donc le sentiment d’être forcés de vivre dans l’imposture.
57 Plusieurs personnes estiment ainsi que l’hospitalisation les a privés d’un véritable
procès, qui aurait pu valider leur version des faits. Lors de l’entretien avec M. Brunet,
plus de dix ans après son second meurtre, il explique qu’il aurait souhaité être jugé
responsable pour pouvoir bénéficier d’une instruction judiciaire plus approfondie, au
cours de laquelle le complot tramé contre lui aurait pu être révélé au grand jour.

Ils ont étouffé l'affaire. Ils l'ont étouffée. Moi j'aurais préféré́  avoir un jugement.
Y'aurait eu Vicky en plus, je lui avais écrit, je lui avais dit : "j'aimerais bien
entendre ta musique à toi". J'aurais bien aimé́  qu'il y ait un procès. J'aurais peut­
être pris 10 ans, mais 10 ans c'est pas énorme, vous sortez au bout de 6 ans. (...)

­ Et vous pourquoi vous auriez aimé́  être jugé ?

­ Ben pour dire ce que j'avais à dire devant les gens concernés... Et pour moi
dans ma tête, c'est Vicky qui est responsable de tout, et je comprends pas qu'elle
soit libre et qu'elle ait jamais eu d'emmerdes. Je sais pas où elle en est, mais elle
est responsable de tout... (M. Brunet, 45 ans, hospitalisé depuis 9 ans).

58 Désormais, il craint que la preuve de son empoisonnement demeure à jamais


introuvable (« ils m’ont pas fait d’analyse toxicologique, alors qu’ils auraient vu dans
les  cheveux  »). Il tente d’ailleurs d’écrire un livre pour raconter son histoire. Mme
Arborel pense, elle aussi, qu’avec un procès, « l’affaire aurait été close », parce que le
harcèlement dont elle était victime aurait été dévoilé. Leurs revendications, empreintes
d’une certaine « quérulence »12, visent à rétablir leur vérité, dérobée par la justice et la
psychiatrie. Animées par l’espoir de convaincre ce nouvel auditoire de leur version des
faits, ces personnes se servent de l’entretien comme d’une tribune, expliquant avec
patience le faisceau d’indices qui prouve la manipulation dont ils ont été victimes. Cette
fixation sur le déni de justice dont ils ont été l’objet les empêche de se projeter dans
l’avenir.

Une hospitalisation néfaste et destructrice
59 Si l’ensemble des patients vivent cette période de leur vie comme une épreuve
nécessaire, pour certains, le ressenti est beaucoup plus négatif. Pour M. Brunet,
l’hospitalisation est un « calvaire » parce qu’elle prend place dans des lieux où règnent
arbitraire et violence :

En UMD, j’y ai été 14 mois. Et là, ils ont failli me tuer ces cons. C’est pour ça que
la psychiatrie, je peux plus en entendre parler... C’était en 2002. Je me suis
énervé, je les ai engueulés, l’équipe, le médecin, ils m’ont sauté dessus, ils m’ont
attaché… (M. Brunet, 45 ans, hospitalisé depuis 9 ans).

60 Désormais sorti de l’hôpital, M. Lapierre dénonce les actes « pervers », contraires à


l’attitude bienveillante qui devrait caractériser de manière inconditionnelle l’ethos du
soignant, à l’égard des personnes jugées « perturbatrices ».

J'ai vu... je pense à un infirmier qui... qui prenait plaisir à réveiller brusquement les
patients. Y'en avait un qui détestait prendre sa douche, il aimait bien s'occuper de
sa douche, dire "va prendre ta douche", je me souviens ce patient­là, qui s'est
suicidé à c't'heure­ci, je crois, après être sorti ; il le voyait comme un diable cet
infirmier... et c'est vrai que je le ressentais aussi qu'il prenait un malin plaisir à le
titiller. (…) Je pense que c'était un des pires, mais y'en a d'autres comme ça
quoi... (…) Moi j’ai eu de la chance, je suis pas chiant. Je les ai pas embêtés. Il
suffit d’une fois pour que l’infirmier revienne à son ego et se venge d’une manière
ou d’une autre. C’est humain, c’est normal, mais dans du soin... (M. Lapierre, 28
ans, sorti après une hospitalisation de 9 ans).

61 Acerbe, M. Brunet dresse un véritable réquisitoire contre le traitement qu’il est


contraint d’absorber :
C’est vraiment une honte tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai vécu ! Ils respectent
pas les gens. Déjà forcer les gens à prendre des toxiques... des médicaments,
sans leur consentement, c’est contre les droits de l’homme, ça... [...] C’est des
poisons, ces neuroleptiques. Ils nous forcent à prendre des poisons ! C’est
incroyable ! [...] On est en France… [...] Mais je vous dis, un hôpital si on pouvait
discuter... [...] C’est une souffrance, c’est terrible, ces trucs­là, ça vous bousille le
corps, c’est terrible ces trucs­là... Moi si j’étais pas forcé, j’en prendrais pas. Mais
à l’avenir, même si je sors, quand je vais sortir, je serai obligé de faire la piqûre...
C’est lourd comme mesure... c’est lourd ! (M. Brunet, 45 ans, hospitalisé depuis 9
ans).

62 La critique est également nourrie par une méfiance radicale contre la psychiatrie, qui
est accusée de produire les troubles qu’elle prétend apaiser :

Et c’est quoi qui vous a fait sombrer dans quelque chose de très fou comme vous
dites ?

­ Bah, j’en sais rien... on vous donne un traitement, un traitement fort... on vous
donne un Tercian® 100 dans le cerveau... alors pendant 15 jours vous dormez !
On m’en donnait 5 par jour ! Donc y’a pas que ça... j’ai eu des délires...

­ Vous pensez que ça a accentué ?

­ Limite ça provoque de la folie de prendre des médicaments, de rester dans des
milieux comme ça... (M. Zainoun, 45 ans, hospitalisé depuis 7 ans).

63 Si M. Zainoun tient la psychiatrie pour responsable, au moins partiellement, de sa


« folie », M. Corbot dénonce pour sa part les effets « iatrogènes » de la psychiatrie qui,
selon lui, a nourri sa violence :

Alors j’avais fait deux fois l’UMD à Sarreguemines. Et je me demande si ça a pas
été pathogène et criminogène à cause... parce que la violence avec mes parents
allait crescendo. Donc je me demande si ça a pas été ces séjours en UMD qui ont
été iatrogènes ! (M. Corbot, 35 ans, hospitalisé depuis 3 ans).

64 Dans ces discours, la psychiatrie semble avoir, outre un pouvoir de contrainte


évident, un pouvoir performatif  : en qualifiant l’individu de malade et en le traitant
ainsi, elle produit la folie qu’elle est censée soigner. Ces critiques font écho aux travaux
les plus radicaux de la littérature antipsychiatrique  : la maladie mentale est perçue
comme un «  mythe  » (Szasz, 1961), et l’institution psychiatrique, qui impose aux
individus une violente «  mortification du moi  » (Goffman, 1968), agit comme une
« monstrueuse broyeuse d’hommes » (Winkin, 2016 :105).

Entre résignation et isolement : un avenir bouché
65 Si l’expérience de l’hospitalisation est pénible pour ces patients, ceux qui ont connu la
prison semblent toutefois se résigner à un sort qui reste, à leurs yeux, préférable à celui
qu’ils auraient subi en prison. M. Zainoun par exemple, qui explique endurer des
violences insupportables à l’hôpital, redoute encore plus la prison :

Alors, du coup, pourquoi vous préférez être à l’hôpital ?

­ Parce qu’en prison, on peut se battre... et moi j’ai pu de... si je me bats, je me
casse la rotule, j’ai été opéré trois fois de la rotule... C’est fragile, j’ai plus de
quadriceps, donc voilà… (M. Zainoun, 45 ans, hospitalisé depuis 7 ans).

66 Même constat pour M. Safraoui (31 ans, hospitalisé depuis moins d’un an) qui ne
supporte pas d’être enfermé sans perspective de sortie de l’hôpital (« ça m’angoisse, et
je me soigne au Zyprexa® »), mais qui redoute de devoir un jour aller en prison, dont il
a une image sinistre : « La prison, je me dis, c’est couteau entre les omoplates ». Cette
contradiction témoigne d’un certain désarroi : ces personnes ne parviennent finalement
pas à donner de sens à l’hospitalisation à laquelle elles sont soumises, mais constatent
néanmoins leur grande vulnérabilité physique et psychique. L’enfermement
psychiatrique leur paraît ainsi somme toute moins effrayant que la prison.
67 Dans ce contexte, les expériences que l’individu a vécues avec la psychiatrie
antérieurement au crime peuvent avoir une influence non négligeable. M. Zainoun qui a
été confronté à la psychiatrie à 21 ans (soit environ 15 ans avant d’être déclaré
irresponsable) témoigne :

C'était suite à un docteur qui s'acharnait sur moi, qui habitait... le chef de service
de l'hôpital psychiatrique de B., c'est tout petit B., et il s'acharnait sur moi, et suite
à la deuxième hospit, j'ai commencé à taper ma mère, je lui ai mis une claque et
un coup de pied (M. Zainoun, 45 ans, hospitalisé depuis 7 ans).

68 D’autres personnes décrivent des relations plus apaisées avec les soignants mais
toujours marquées par une grande méfiance envers la psychiatrie. Marqués par une
forte résignation, les récits de ces personnes laissent transparaître une grande solitude.
Ainsi Mme Arborel revient régulièrement sur l’inquiétude qu’elle éprouve pour son fils
âgé d’environ vingt ans, qui ne lui donne plus de nouvelles. Elle s’accroche à l’espoir
d’une sortie, qui lui permettrait de renouer le contact avec lui :

Comment envisagez­vous votre avenir ?

­ Acheter un appartement car j’ai de l’argent pour. Et être à côté d’une école d’art
pour faire de la sculpture. Mon fils rêve de partir à l’étranger, il aura des affaires, et
ses affaires il faudrait qu’il les mette où ? Avoir un ancrage, un enracinement
(Mme Arborel, 62 ans, hospitalisée depuis 3 ans).

69 Il est peu question de visites pour ces enquêtés, qui témoignent au contraire souvent
de relations conflictuelles avec leur famille. Mme Arborel est brouillée avec sa mère et
ses sœurs, M. Brunet n’a plus de contact avec son père. D’autres n’en parlent tout
simplement pas, comme M. Zetkin dont les propos sont principalement centrés sur sa
colère envers l’hôpital.
70 La solitude apparaît également en creux dans le discours de M. Brunet, qui a le
sentiment de ne pas recevoir l’attention et l’amour dont il aurait besoin pour se soigner :

Ce serait quoi, des vrais soins ?

­ Bah, de l’amour, de la compassion, de l’attention, mais faut pas droguer les gens
encore. Pas en rajouter une couche ! On donne les médicaments pour les gens
qui sont violents pour les calmer, quand c’est vraiment trop important. Mais donner
systématiquement des neuroleptiques, c’est mauvais, c’est pas bon, c’est pas des
soins, ça détruit le corps, ça soigne pas, on peut pas dire que ça soigne, c’est pas
vrai. Les vrais soins, c’est discuter. C’est avoir une vie saine. Avoir un bon
entourage, du soutien, des gens attentifs, voilà, de l’amour… (M. Brunet, 45 ans,
hospitalisé depuis 9 ans).

71 Dans ces entretiens, l’hospitalisation est donc un moment sombre et désespéré  : les
trajectoires biographiques semblent murées, comme figées dans l’espace et dans le
temps. La vraie vie semble avoir été subtilisée et échangée contre une imposture
révoltante. Mais la révolte semble laisser place, avec le temps, à un conflit enkysté et à
une résignation qui produisent de la solitude et de l’isolement social et mettent en péril
la capacité des personnes à se projeter dans l’avenir.

Conclusion
72 Loin d’arbitrer un débat qui agite depuis le début du 19ème siècle le milieu judiciaire
et psychiatrique autour de l’irresponsabilité pénale, l’analyse présentée ici tente
d’éclairer les «  conditions subjectives  » (Weinberg, 2005) de l’hospitalisation des
personnes déclarées irresponsables. Si l’hospitalisation reste pour tous les enquêtés une
expérience éprouvante, une différence se dessine entre les individus qui souscrivent au
discours psychiatrique et se consacrent à un travail de conversion orienté vers l’espoir
d’une sortie de l’hôpital, et ceux qui, contestant la véracité de ce discours, ne
parviennent pas à donner un sens thérapeutique à leur séjour hospitalier, vécu comme
un enfermement arbitraire. Pour les premiers l’hospitalisation permet de corriger le
récit de soi en y inscrivant une conversion marquée par l’acceptation d’une nouvelle
identité de « malade chronique ». Les seconds buttent contre l’institution psychiatrique
qui ne leur est d’aucun secours pour donner sens à leur expérience. Le désespoir et
l’accablement qui s’expriment dans ces entretiens nous invitent à interroger l’évidence
de la psychiatrie comme unique discours légitime d’intelligibilité et comme unique
cadre de prise en charge de personnes jugées irresponsables pénalement. Que faire
lorsque la psychiatrie achoppe et ne parvient pas à produire des patients ?
73 Par ailleurs, si nous avons montré que le travail de conversion s’appuyait sur un
rapport à l’institution marqué par la culpabilité, la confiance et l’espoir, nous pouvons
néanmoins nous demander dans quelle mesure ce processus « subjectif » est construit
socialement et biographiquement. Sur ce point, notre enquête est limitée par le faible
échantillon de personnes rencontrées  : ainsi, quelques personnes inscrites dans un
travail de conversion présentent des caractéristiques sociales plutôt attachées aux
classes supérieures, mais ce n’est cependant pas le cas pour toutes. Par ailleurs, elles
partagent ces caractéristiques sociales avec d’autres personnes en rupture avec la
psychiatrie  : fortes de ressources discursives importantes, ces dernières les utilisent à
l’inverse pour renforcer la cohérence d’un récit en contradiction avec le diagnostic
proposé. Les origines sociales ne suffisent donc pas, en première analyse, à expliquer ce
rapport différencié au diagnostic, qui mériterait d’être analysé de façon systématique à
partir d’un plus grand nombre d’entretiens.
74 Les pistes d’interprétation proposées dans cet article pourraient donc être explorées
plus avant par une recherche au long cours, tant qualitative que quantitative : l’absence
de données de cadrage sur le nombre, les caractéristiques sociodémographiques des
personnes hospitalisées en raison d’une décision d’irresponsabilité pénale ainsi que sur
la durée et le déroulement des séjours hospitaliers pose en effet la question politique de
l’invisibilisation des personnes déclarées irresponsables, qui n’apparaissent sur la scène
publique qu’à l’occasion du traitement médiatique aussi ponctuel qu’émotionnel des
faits divers.

Cet article est tiré d’une recherche sur l’irresponsabilité pénale, financée par le GIP
mission droit et justice et dirigée par Caroline Guibet Lafaye et Caroline Protais (juillet
2016). Nous remercions Pierre Girerd qui a contribué à la réalisation des entretiens,
ainsi que les évaluateurs anonymes pour leurs conseils avisés.

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Notes
1 0,5% décisions d’irresponsabilité pénale sur l’ensemble des personnes mises en examen dans les
affaires terminées pour l’année 2013 contre 0,8% en 1989 selon l’annuaire statistique du
ministère de la Justice. Cette diminution s’inscrit très vraisemblablement dans un mouvement de
responsabilisation qui débute dans les années 1950 (Protais, 2016 ; Sénat, 2010).
2 Le code pénal entré en vigueur le 1er mars 2014 introduit, dans le second alinéa de l’article 122.1
une distinction entre l’abolition et l’altération du discernement. L’altération du discernement
désigne en théorie une situation où la conscience n’était pas complètement abolie au moment des
actes. Elle n’exonère pas le justiciable d’une peine privative de liberté, voire semble justifier le
prononcé de peines plus sévères à l’encontre de personnes présentant des troubles mentaux
(Guibet Lafaye et  al., 2016). Depuis août 2014, elle doit être prise en compte comme une
circonstance atténuante au moment du calcul de la peine (En vertu de la loi n°2014-896 du 15
août 2014, relative à l’individualisation des peines et renforçant l’efficacité des sanctions).
3 Cette déclaration d’irresponsabilité peut intervenir en plusieurs endroits de la chaîne pénale : au
moment de la garde à vue, de l’instruction judiciaire (avec parfois une audience devant la
chambre de l’instruction) ou au moment du procès (devant un tribunal correctionnel ou une cour
d’assises).
4 Rapport financé par la mission de recherche Droit et Justice (Guibet Lafaye et al., 2016).
5 Les noms des personnes rencontrées sont fictifs et les âges et durées d’hospitalisation
légèrement modifiés afin de préserver leur anonymat.
6 Sur les 15 personnes rencontrées, 13 ont commis un ou plusieurs meurtres (à l’exception d’un
meurtre commis dans la rue sur des personnes rencontrées au hasard, tous ont eu pour victime
une personne de la famille de l’auteur du crime – parents, grands-parents, enfants, fratrie ou
compagne). Une personne a agressé des passants à l’arme blanche, et une autre a agressé
sexuellement une femme hospitalisée dans le même service que lui.
7 La psychiatrie qualifie ces présences imperceptibles pour autrui d’«  hallucinations
acoustiques ».
8 L’ensemble des éléments diagnostiques rapportés par les interviewés sur leur compte ont été
mis entre guillemets pour nous éloigner du discours psychiatrique «  officiel  » posé sur ces
patients.
9 Comme trois autres personnes rencontrées, M. Danel a été d’abord placé en détention
provisoire en maison d’arrêt avant d’être déclaré irresponsable et hospitalisé.
10 Ce point mériterait une enquête plus conséquente  : il est en effet possible que les contacts
familiaux soient autant une cause qu’une conséquence de l’adhésion de la personne au diagnostic
psychiatrique.
11 Expression utilisée par les équipes soignantes pour qualifier la convergence de vues entre
l’équipe médicale et le patient sur les moyens de le soigner.
12 La «  quérulence  » est définie par la psychiatrie comme une tendance pathologique à se
plaindre d’injustices et à multiplier les actions pour redresser un dommage dont on est (ou dont
on se croit) victime. Elle est mentionnée dans la classification internationale des maladies dans
les « autres troubles délirants persistants ».

References
Electronic reference
Camille Lancelevée and Caroline Protais, « « J’étais pas vraiment moi » », Anthropologie &
Santé [Online], 16 | 2018, Online since 04 May 2018, connection on 02 June 2018. URL :
http://journals.openedition.org/anthropologiesante/2941 ; DOI : 10.4000/anthropologiesante.2941

About the authors
Camille Lancelevée
Docteure en sociologie, IRIS, EHESS, 54 bd Raspail, 75006 Paris, France,
camille.lancelevee@gmail.com

Caroline Protais
Docteure en sociologie, chercheuse associée au Cermes3, 45 rue des Saints­Pères, 75006
Paris, France, caroline.protais@ofdt.fr

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