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LES

RES
MOUSQUETAI
DRAME EN CINQ ACTES ET DOUZE TABLEAUX ,

PRÉCÉDÉ DE

L'AUBERGE DE BÉTHUNE ,

PROLOGUE ,
ashleentheedore

PAR MM . ALEXANDRE DUMAS ET AUGUSTE MAQUET .

ÉDITION ILLUSTRÉE DE CINQ BELLES VIGNETTES SUR BOIS

Dessinées par Alex . LACAUCHIE et gravées sur bois par H. FAXARDO .

SUJETS DES VIGNETTES :


1. La confession du bourreau de Béthune. -2. L'évasion des Mousquetaires.
3. Les adieux de Charles jer. 4. La Maison de Cromwell. –
eerde

5. La mort de Mordaunt.

Prix : 1 frane.

Paris ,

MARCHANT , ÉDITEUR DU MAGASIN THÉATRAL ,


BOULEVART SAINT-MARTIN , 12 .

1846

8202026he Imp DONDEY-DUPRÉ , r. S.-Louis, 46 au Marais .


QQ22QQQQQ2又 又 又 又 又
088088088888888888888888
105.
0790
30 CENTIMES LA LIVRAISON COMPOSÉE DE 2 PORTRAITS ET 2 BIOGRAPHIES .
L'ouvrage complet : 15 francs.

Marchant, éditeur du Magasin théâtral, boulevard Saint-Martin , 12.

GALERIE BIOGRAPHIQUE

DES

ARTISTES DRAMATIQUES DE PARIS

COMPOSÉE DE

100 PORTRAITS EN PIED ,

DESSINÉS PAR

A. LACAUCHIE et gravés sur bois par H. FAXARDO ,

Accompagnés de 100 Biographies


PAR

MM . J. Janin , Rolle,{Briffault, E.Guinot, Merle, E. Arago, Paul de Kock, H. Lucas,


Albert Cler, Théodhile Gautier, Mallefille , Bouchardy, etc.

Prospectus .

Une vérité commerciale incontestable qui doit servir de base à toutes les opé
rations de la librairie française , c'est que pour obtenir un grand succès de
vente , il faut vendre bon marché. Mais le bon marché, comme nous l'enten
dons, ne consiste pas seulement à coter un livre à bas prix ; il doit , pour être
véritable , remplir d'autres conditions.
La pensée d'un éditeur , en publiant un ouvrage, doit être d'abord de faire
une édition bien correcte , de l'imprimer en caractères neufs et sur beau papier ,
et si l'ouvrage doit avoir des vignettes , de les faire dessiner et graver par des
artistes de talent; en un mot, d'y mettre tous les soins nécessaires pour que
ce livre puisse prendre place dans les bibliothèques à côté de nos plus belles
- 2

éditions , puis de le mettre à un prix qui permette à tout le monde de l'acheter :


voilà ce que nous appelons du bon marché réel.

Nous espérons atteindre ce but en reproduisant par la gravure sur bois la


Galerie des artistes dramatiques ; le succès de la première édition , aujourd'hui
presque épuisée , est dû au talent vrai et gracieux de M.Alexandre Lacauchie ,
dont le crayon a su reproduire la ressemblance exacte de ses modèles ; il est
également chargé des dessins de cette reproduction dont la gravure est confiée
à M. Faxardo ; le public appréciera son travail fini et consciencieux . La partie
typographique sortira des presses de l'imprimerie de Mme Ve Dondey -Dupré ,
qui se place au premier rang pour le tirage des gravures .

Nous nous dispenserons de parler du mérite littéraire de l'ouvrage : tous les


articles sont signés par les noms les plus distingués de la presse ; seulement
nous ferons remarquer que toutes les dates biographiques et les anecdotes ont
été recueillies avec soin ; ceci est le côté utile de l'ouvrage , car c'est le résumé
de l'histoire du théâtre et de ses interprètes depuis le commencement du siècle.

La Galerie biographique des artistes dramatiques sera réimprimée sous le


format du Magasin théâtral, dont elle deviendra le complément. La première
édition coûtait cinquante francs les cent livraisons , la nouvelle ne coûtera que
quinze francs .

CONDITIONS DU LAVENIS :

Il paraîtra tous les samedis à partir du 7 Février 1846 une livraison composée
de deux portraits et de deux biographies. Prix : 30 centimes.

MX'. les libraires de province sont priés de s'adresser directementet de suite à


l'éditeur , en indiquant le nombre de prospectus qu'ils désirent recevoir, l'ouvrage
ne devant pas être annoncé dans les journaux.

La remise pour les Libraires sera la même que celle du Magasin thédral.

Paris - Imprimerie Donder-Dupré, rue Saint-Louis, 16, au Marais,


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DUPREZ . Typ. Dondey -Dupré,


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mort
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17.
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TAXARAS

920115 nom D JROLOGUE, SCENE VI .

LES MOUSQUETAIRES,

DRAME EN CINQ ACTES ET DOUZE TABLEAUX .

PRÉCÉDÉ DE

L'AUBERGE DE BÉTHUNE ,
PROLOGUE ,

PAR MM . ALEXANDRE DUMAS , ET AUGUSTE MAQUET ,


REPRÉSENTÉ , POUR LA PREMIÈRE fois ,
A PARIS , SUR LE THÉATRE DE L'AMBIGU - Comique , le 27 OCTOBRE 1845 .

PERSONNAGES. ACTEURS . PERSONNAGES . ACTEURS.


ATHOS , mousquetaire . MM . SAINT-ERNEST. MORDAUNT . MM . CHLLY .
D'ARTAGNAN , id . MÉLINGUE . CROMWELL .. Matis .
PORTHOS, id ... VERNER . CHARLES Jer . LACRESSONNIÈRE.)
ARAMIS , id . BARON . LE COLONEL GROSLOW . STAINVILLE ,'.
DE WINTER ... CULLIER. L'AUBEUGISTE DE BÉTHUNE . LAURÉ.
LE BOURREAU DE BÉTHUNE. LATOUCHE . MOUSQUETON ,valetdePorthos LAURENT.
PARRY, valet de chambre du roi. ALEXANDRE GRIMAUD, valet d'Athos..... MÉNIER .
TOM - LOW , homme du peuple.. DIDIER. BLAISOIS , autre valet d'Athos. HECTOR .
UN BRIGADIER FRANÇAIS , TOMY, valet de Winter. · FRANCISQUE .
(au prologue.).. BERTHOLLET . LE PATRON ANDRE . BAUDOUIN ,
UN HUISSIER DU PARLEMENT. UNÉ SENTINELLE SERRES.
UN HOMME DU PEUPLE .... UNE AUTRE.. ADOLPIIE.
ROCHEUX .
UN SOLDAT PURITAIN .... HENRIETTE DE FRANCE... MmesGuyon.
FINDLEY.... MARTIN . MADELEINE TURQUENNE .. HORTENSE- JOUSE.
SOLDATS DE CROMWELL, CÔTES DE FER ; SOLDATS ÉCOS-' L'HOTESSE....... RACINE .
SAIS. SOLDATS DE WINTER . HOMMÉS ET FEMMES DU LE FILS DE CHARLES.. Le petitEDOUARD .
PEUPLE , LA PETITE Fille .. La petite FANNT.
S'adresser , pour la mise en scène exacte, les costumes , décors, accessoires, à M. CARON , régisseur -
général du théâtre.
PROLOGUE .

L'Auberge de Pernes près Béthune.

Une purte au premier plan à droite ; un escalier praticable au fond. A gauche, au deuxième, plan une fenêtre.
Au troisième plan , du même côté , la porte de l'hôtellerie.

SCENE PREMIERE . L'HÔTESSE . Eh ! non ... puisqu'ils parlent


français.
UN HOMME, assis devant une table , L'AUBER LA VOIX , du dehors , L'ami !... l'ami!
GISTE. L'AUBERGISTE, ouvrant. Que désirez-vous,
monsieur le brigadier ?
L'AUBERGISTE . Que désirez - vous ? LE BRIGADIER. Peux -tu me donner des
L'INCONNU. Du pain et du vin d'abord , s'il nouvelles de l'armée espagnole ?
vous plaît , car depuis le matin je n'ai rien L'AUBERGISTE . Ab ! morbleu ! tout le monde
pris. peut vous en donner... les pillards.... on ne
L'AUBERGISTE. On va vous donner cela . peut pas faire cent pas qu'on n'en rencontre !
Il lève la trappe de la cave . LE BRIGADIER. Des partisans , oui... mais
L'HÔTESSE, paraissant sur la balustrade. c'est le corps d'armée que nous cherchons.
Eh ! l'homme ? Mordaunt paraît sur la balustrade , s'arrête et écoute .
L'AUBERGISTE. Quoi ? L'AUBERGISTE . Ah ! l'arınée ... c'est autre
L'HÔTESSE. La mule du moine. chose .
L'AUBERGISTE, descendant. Bon ! LE BRIGADIER. Écoute : nous sommes en
L'HÔTESSE. Tout de suite. voyés par monsieur le Prince... l'armée espa
L'AUBERGISTE , du fond de la cave . Ah ! gnole a quitté ses cantonnements , et l'on
cui, tout de suite , avec ça qu'ils payent bien , ignore où elle est. Cinquante patrouilles sont
les mendiants de inoines. en route dans ce moment, et il y a cent pisto
L'HÔTESSE. Celui- là paye... et paye en or les de récompense pour qui donnera des nou
même. velles certaines de la marche de l'ennemi.
L'AUBERGISTE , reparaissant, une bouteille L'INCONNU. Je puis vous en donner , moi.
à la main . Bah ! en ce cas , c'est autre chose ! LE BRIGADIER . Vous !
(Il dépose la bouleille sur la table, et ouvre L'INCONNU. Oui, moi !
la fenêtre de la cour. ) Eh ! Pataud... LE BRIGADIER . Vous savez où est l'armée
UNE voix . Quoi qu'il y a ? espagnole ?
L'AUBERGISTE. La mule de sa révérence... L'INCONNU. Je le sais. Elle a passé hier la
tout de suite. rivière de la Lys.
L'INCONNU. Vous avez un moine chez vous ? LE BRIGADIER. Où cela ?
L'AUBERGISTE . Oui. L'INCONNU . Entre Saint- Venant et Aire.
L'INCONNU. De quel ordre ? LE BRIGADIER . Par qui esl- elle comman
L'AUBERGISTE . Y a -t -il un ordre qui s'ap dée ?
pelle l'ordre des questionneurs ? L'INCONNU. Par l'archiduc en personne.
L'INCONNU. Je ne crois pas. LE BRIGADJER. De combien d'hommes se
L'AUBERGISTE. J'en suis fàché... celui-là compose -t-elle ?
en serait sûrement. L'INCONNU. De dix -huit mille hommes .
L’INCONNU. Il vous a fait des questions ? LE BRIGADIER . Et elle marche?
L'HÔTESSE . Seigneur Dieu ! il n'a fait que L'INCONNU . Sur Lens.
LE BRIGADIER . Comment savez - vous tous
ceia depuis qu'il est arrivé : Combien y a t-il
d'ici à Béthune ?... Combien de Béthune à ces détails ?
Armentières ?... Avez-vous jamais été dans un L'INCONNU . Je revenais de Hazebrouck à
couvent d’Augustines ?... On dirait qu'il a un Béthune, lorsque les Espagnols m'ont pris et
de ses parents qui a perdu quelque chose de m'ont forcé de leur servir de guide ; à trois
ce côté-là , il y a une dizaine d'années, et qu'il lieues d'ici , grâce à l'obscurité , je ine suis
cherche ce qu'il a perdu. sauvé.
On frappe à la fenêtre qui donne sur la route. LE BRIGADIER. Et nous pouvons nous fier
UNE VOIX . Eh ! l'ami! aux renseignements que vous nous donnez ?
L'HÔTESSE . Tiens ! on frappe.... ouvre L'INCONNU. Comme si vous aviez vu vous
donc, même ce que je vous dis.
L'AUBERGISTE . Des gens à cheval.... Si LE BRIGADIER. Votre nom ?
c'étaient des Espagnols ! L'INCONNU. Pourquoi iaire ?
LES MOUSQUETAIRES. 3

LE BRIGADIER. Pour vous envoyer la récom MORDAUNT. Et de Béthune à Armentières ?


pense promise , si vos renseignements sont L'INCONNU . Sept.
exacts. MORDAUNT. Vous avez dû faire quelques
L'INCONNU . Inutile . fois cette route ?
LE BRIGADIER. Coinment inutile ? L'INCONNU . Souvent.
L'INCONNU. On dit la vérité gratis ; on ment MORDAUNT. Est- elle donc dangereuse ?
pour de l'argent... J'ai dit la vérité ; vous ne L'INCONNU . Sous quel rapport ?
mne devez rien . MORDAUNT. Sous ce rapport que quelqu'un
LE BRIGADIER. Cependant,mon ami, puis y puisse être assassiné ?
que cent pistoles ont été promises par mon L'INCONNU. A moins que cene soit en temps
sieur le Prince. de guerre, comme aujourd'hui,par exemple ,
L'INCONNU. Si je dis la vérité, vous enver la route est tout à fait sûre.
rez les cent pistoles au curé de Béthune, qui
les distribuera aux pauvres. MORDAUNT. Sûre !... ( A part. ). Je l'avais
LE BRIGADIER . Mais nous boirons bien un bien pensé ; il faut que ce soit quelque ven
verre de vin ensemble à la santé de notre geance particulière. Ah ! à mon retour je
général et aux arines de la France. repasserai par ici... Il y a assez longtemps que
je fais les affaires de monsieur Cromwell pour
L'INCONNU. Merci !
faire un peu les miennes. Maintenant, mon
LE BRIGADIER. Pourquoi cela ?
sieur, pourriez -vous me dire..,
L'INCONNU. Parce que vous ne meconnais
sez pas, et qu'un jour , si vousme connaissiez ,
vous pourriez vous repentir d'avoir choqué
votre verre contre le mien ... Poursuivez donc SCÈNE II.
votre route, monsieur , et hâtez - vous de por LES MEMES , LORD DE WINTER .
ter à monsieur le Prince la nouvelle que je
vous donne. DE WINTER, entrant. Dites donc, maître ?
LE BRIGADIER. Vous avez raison... Votre L'AUBERGISTE . Voilà, Votre Seigneurie.
main , inon ami? MORDAUNT, relevant la tête. Oh ! oh !
L’INCONNU . Ce serait trop d'honneur pour DE WINTER . Où suis-je ici, s'il vous plaît ?
moi, monsieur. L'AUBERGISTE . A Pernes, monsieur.
Il se recule. MORDAUNT, à pari. C'est lui! Je medou
LE BRIGADIER. Singulier personnage !... tais qu'il était en France.
Allons, en route ! DE WINTER. A Pernes , entre Lilliers et
Il sort. Saint-Pol alors ?
wwwwwwww wwwwwwwwwwwww L'AUBERGISTE. Justement.
DE WINTER . C'est bien .
SCÈNE II. L'AUBERGISTE. Votre Seigneurie désire
t- elle qu'on lui serve à souper ?
LES MÊMES , moins LE BRIGADIER ; MOR DE WINTER. Non , je voudrais seulement
DAUNT, rêlu d'une robe de moine.
prendre quelques renseignements sur le che
MORDAUNT, à part. Oui, singulier person min .
nage... Au reste, il habite Béthune , à ce qu'il L'INCONNU , à part. Plus je le regarde ,
a dit ; peut-être par lui aurai-je quelques plus je l'écoute.... plus ce visage et cette
renseignements. voix !...
Il descend et va s'asseoir à une table . L'AUBERGISTE . Quelques renseignements
L'HÔTESSE . Que désirez - vous, mon révé sur le chemin ... à votre service, monsieur.
rend ? DE WINTER . Pour aller à Doulens, quelle
MORDAUNT. Une lampe , voilà tout ! puis , est la route qu'il faut prendre ?
j'ai demandé ma mule . L'AUBERGISTE . Celle de Paris.
L'HÔTESSE . On est en train de la seller. DE WINTER. Alors,on n'a qu'à suivre tout
MORDAUNT. Merci ! ( A l'Inconnu. ) Vous droit.
êtes des environs, Monsieur ? L'AUBERGISTE . Mais cette route est inſes
L'INCONNU . Je suis de Béthune. tée de partisans espagnols... je ne vous con
MORDAUNT. Ah ! de Béthune... et vous seille pas de la prendre , ou tout au moins, si
demeurez depuis longtemps à Béthune ? vous la prenez, attendez le jour.
L'INCONNU. J'y suis né. DE WINTER. Impossible... il faut que je
MORDAUNT à l'Bole qui lui apporte une continue mon chemin .
lampe.) Merci ! (Il ouvre une carte géogra L'AUBERGISTE. Alors, prenez la route de
phique. ) Monsieur , combien comptez - vous traverse.
de Béthune à Lilliers ? DE WINTER. Mais ne me perdrai-je point?
L'INCONNU . Trois lieues. L'AUBERGISTE. Ah dame! la nuit...
MAGASIN THÉATRAL.
DE WINTER . Mon ami, voulez -vous me une pierre, au reste , répondant au nom de
servir de guide ? Grimaud,
L'HOTESSE, s'approchant. Oh ! non , inon L'AUBERGISTE. Et il demandera ?...
sieur... J'espère bien que tu n'accepteras DE WINTER . Il demandera lord de Win
pas. ter.
DE WINTER . Pourquoi cela , ina bonne L'INCONNU , à part. C'est bien cela.
femme?... je donnerai une récompense. MORDAUNT, à part. Ah ! mon cher oncle ,
L'HOTESSE. Non , monsieur, pour tout l'or j'aurais cru que vous gardiez un plus strict
du monde je ne le laisserais pas aller... pour incognito .
qu'on le tue. L'AUBERGISTE. Que lui dirai-je ?
DE WINTER. Et qui cela ? DE WINTER . Que j'ai pris les devants et
L'HOTESSE. Qui cela ?... ces brigands d'Es qu'il me rejoigne. S'il ne me rejoint pas, il
pagnols donc. me trouvera à Paris , à mon ancien logement
DE WINTER. Mon ami, il y a vingtpistoles de la place Royale... ( A l'inconnu .) Voulez
pour celui qui me servira de guide. vous venir , mon ami?
L'AUBERGISTE . Ce serait quarante, mon L'INCONNU. Oui, monsieur , et ce n'est pas
sieur , ce serait cent , que je reſuserais ... la preinière fois que je vous servirai de
Voyez - vous , ce qu'il y a de plus précieux au guide.
monde, c'est la vie; et se basarder à cette DE WINTER . Comment cela ?
heure , dans la campagne, au milieu de tous L'INCONNU . Rappelez-vous la nuit du vingt
ces bandits , c'est jouer la vie sur un coup deux octobre,
de dés, DE WINTER . Mil six cent trente- six ?
DE WINTER. Mon ami, si l'argent ne vous L'INCONNU. Oui , rappelez - vous la route
tente pas, laissez -moi vous parler au nom de de Béthune à Armentières.
l'humanité , en me servant de guide , en DE WINTER. Silence ! Oui, je vous recon
.

m'aidant à gagner Paris le plus tôt possible nais... Venez, venez.


vous rendrez un immense service à quel Ils sortent.
qu'un qui est en danger de mort. Mwwww wwwn wo
L'INCONNU , se levant. S'il y a à rendre un
si grand service que vous dites , monsieur, SCÈNE IV .
et que vous veuillez bien m'accepter pour
LES MÊMES, moins DE WINTER , et L'IN
guide... ine voilà.
DE WINTER . Vous ! CONNU .
L'INCONNU . Oui, moi! acceptez -vous , MORDAUNT, se levant. La nuit du vingt
inonsieur ? deux octobre... la route de Béthune à Ar
DE WINTER . Certainement... et à votre mentières... quelle étrange coïncidence !...
tour, tenez, mon ami... Le vingt-deux octobre ... le mois où mamère
Il veut lui donner une bourse . est morte ... le chemin de Béthune à Armen
L'INCONNU. Pardon monsieur , j'ai dit : tières , le lieu où elle a disparu... Si le hasard
s'il y a un service à rendre... et non de l'ar allait faire pour moi plus que n'ont fait tous
gentà gagner. les autres calculs et toutes les recherches...
DE WINTER. Cependant, monsieur... Allons, il faut que je suive cet homme. Ma
L'INCONNU. Chacun fait ses conditions, .. mule ... ma inule !
moi , voici les miennes. L'HOTESSE. Vous demandez ?...
DE WINTER , à part. C'est singulier , ilme MORDAUNT. Ma mule est -elle prête ?
semble que j'ai déjà vu cet homme. L'HOTESSE. Elle vous attend à la porte .
L'INCONNU , à part. Je ne me trompais MORDAUNT. Merci ; vous êtes payée, n'est
pas, c'est bien lui ! ce pas ?
DE WINTER. Maintenant, mon ami, voici L'HOTESSE. Oui, certainement; il ne me
une guinée ; faites exactement ce que je vais reste plus qu'à vous demander votre béné
vous dire. diction .
L'AUBERGISTE. Dites , monsieur. MORDAUNT, sortant. Dieu vous garde !
DE WINTER . Un homme m'attend à Doul Il sort vivement.
leps; mais comme je suis en retard , il est
possible que cet homme, las de m'attendre ,
pousse jusqu'ici. SCÈNE V.
L'AUBERGISTE. Comment le reconnaîtrai
L'HOTESSE , seule , puis GRIMAUD et
je ? L'HOTE .
DE WINTER . Costume de laquais ... trente
cinq à quarante ans, cheveux et barbe... il L'HOTESSE . Pierre !... ( Appelant.) Pierre !..
les avait noirs autrefois... silencieux comme Allons, le voilà encore parti ; il ne se tiendra
LES MOUSQUETAIRES. 5

pas tranquille qu'il ne se fasse assassiner.


Coups de feu éloignés.) Ah ! mon Dieu ! te SCÈNE VI.
nez , voilà encore une fusillade ... Pierre !...
Pierre !... (Elle ouvre la fenêtre.) Pataud ! LES MÊMES , PATAUD , L'INCONNU .
UNE voix. Quoi ? L'HOTESSE. Qui est là ?
L'HOTESSE. Avez - vous vu votre maitre ? PATAUD , Ouvrez, ouvrez, ce sont les voi
LA VOIX . Il est là , au jardin . sins qui rapportent un homme blessé.
L'HOTESSE . Ah ! à la bonne heure ... (Elle L'HOTE. Un homme blessé !
se retourne, el aperçoit Grimrud.) Mon LA VOIX DE L'INCONNU. C'est moi, c'est
sieur ... (Grimaud salue. ) Par où donc êtes moi, ouvrezl
vous venu ? (Grimaud montre la porte.) Par L'HOTESSE. Comment ! ce brave hoinme...
la porte ? vous êtes donc à pied ?... (Grimaud L'HOTE. Qui accompagnait le seigneur
fait signe que non.) A cheval? (Grimaud fait anglais.
signe que oui. ) Et voulez -vous qu'on rentre L'HOTESSE . Eh bien ! avais-je raison de te
votre cheval à l'écurie ? (Grimaud fait signe dire de ne pas y aller ?
que non .) Alors , que voulez -vous ? (Gri L'HOTE. Un chirurgien !... un chirur
maud fail signe qu'il veut boire.) Je com gien !... (A Grimaud.) Monsieur , vous qui
prends... (Elle apporte une bouteille et un avez un cheval , vous devriez bien pousser
verre.) Vous avez donc le malheur d'être jusqu'à Saint- Pol, et rannener un chirurgien .
muet, mon bon monsieur ?... (Grimaud fait GRIMAUD . Combien de lieues ?
signe que oui.) Oh ! pauvre cher homme! L'HOTE. Une lieue et demie .
( L'Hose rentre. ) Dis donc, mon ami, à la GRIMAUD. J'y vais !
Il sort.
bonne heure , en voilà un qui ne fait pas de
bruit, il est muet. L'HOTESSE. Pauvre brave homme ! il fau
L'HOTE . Muet ! si c'était notre homme... drait le monter dans une chambre.
il ressemble au signalement que l'on m'a L'INCONNU. Oh ! non , un matelas sur cette
donné... ( Il va à Grimaud .) Eh ! donc , table, je souffre trop .
monsieur. (Grimaud lève la léle.) Ne cher L'HOTE , à sa femme. Jette un matelas...
chez- vous pas quelqu'un ? (Grimaud fait (A l'Inconnu. ) Que vous est -il donc arrivé ,
signe que oui.) Un étranger ?... (Grimaud monsieur ?
répéte le même signe.) Un Anglais ? (Même L'INCONNU. A deux cents pas d'ici , nous
jeu . ) Qui se nomme lord de Winter ? avons été attaqués par des Espagnols... mais
GRIMAUD, Oui ! heureusement il n'est rien arrivé à lord de
Winter.
L'HOTESSE . Tiens ! le muet qui parle.
L'HOTESSE , jetant un malelas par -dessus
L'HOTE . Et vous vous nommez ? la balustrade. Voilà !
GRIMAUD . Grimaud ! L'HOTE . Bien ! couchez- le là -dessus... Un
L'HOTE . Eh bien ! monsieur Grimaud , la oreiller , un coussin ... Que peut-on vousfaire
personne que vous attendiez à Doulens... pour vous soulager , monsieur ?
GRIMAUD . Oui. L'INCONNU. Rien ; la blessure est mor
L'HOTE. Au Lis couronné... telle .
GRIMAUD. Oui. L'HOTE . Avez- vous besoin de quelque
chose ?
L'HOTE. Elle vient de partir , il y a dix
L'INCONNU. De l'eau , j'ai soif.
minutes , avec un guide... et elle a dit que L'HOTE Tenez !
vous la retrouveriez à Paris , à son ancien
L'INCONNU. Merci ; mais ne pourrait- on
logementde la place Royale. pas m'aller chercher un prêtre...
GRIMAUD . Bon !
Mordaunt reparait à la porte .
L'HOTE. Alors , puisque votre commission
est faite , vous restez ?
GRIMAUD. Oui.
SCÈNE VII.
L'HOTE. Avez - vous soupé ?
GRIMAUD . Non .
LES MEMES, MORDAUNT.
L'HOTE . Alors vous allez souper et coucher
ici ? L'HOTESSE. Ah ! mon révérend , venez ,
GRIMAUD. Qui. venez ! c'est le Seigneur quivous ramène.
L'HOTE . Et vous partirez ?... MORDAUNT. Me voici !
GRIMAUD . Demain . L'HOTESSE , montrant Mordaunt , au
L'HOTE , à sa femme. Eh bien ! en voilà blessé. Monsieur...
un qui n'est pas bavard , à la bonne heure. L'INCONNU . Par grâce , venez vite.
on frappe à une porte latérale . MORDAUNT. Qu'on nous laisse,
6 MAGASIN THÉATRAL .

L'HOTE, à sa femme. C'est égal, voilà un L'INCONNU. Car il me semble, chaque nuit,
singulier moine. voir se dresser le spectre de cette femme.
L'HOTESSE. Oh ! toi, tu es un hérétique. MORDAUNT. C'était une femme ?...
Ils sortent. L'INCONNU . Oh ! ce fut une nuit maudite.
MORDAUNT. Quelle nuit était-ce ?
L'INCONNU . La nuit du 22 octobre 1636 .
SCÈNE VIII. MORDAUNT, à part. La mêine date qu'il a
dite à lord de Winter... Ah ! justice du ciel !
MORDAUNT, L'INCONNU . si j'allais tout apprendre ! ( Il passe sa main
MORDAUNT. Me voilà , parlez ! sur son front.) Et quelle était cette femme
L'INCONNU. Vous êtes bien jeune. que vous avez assassinée ?
MORDAUNT. Les gens qui portent ma robe L'INCONNU . Assassinée !... et vous aussi...
n'ont point d'âge. vous aussi, vous dites comme la voix qui a
L'INCONNU. Hélas ! parlez-moi doucement , retenti à mon oreille... assassinée !... je l'ai
donc assassinée, et non pas exécutée ... je
car j'ai besoin d'un ami à mes derniers mo
ments. suis donc un assassin , et non un justicier .
MORDAUNT. Vous souſfrez beaucoup ? MORDAUNT. Continuez ... continuez !... Je
L'INCONNU . De l'âme plus que du corps. ne sais rien , je ne puis donc rien vous dire...
MORDAUNT. Parlez ! j'écoule. quand vous aurez achevé votre récit, nous
L'INCONNU . Il fautd'abord que vous sachiez verrons. En attendant, comment cela s'est-il
qui je suis... fait? parlez, dites tout, n'omettez aucun détail.
MORDAUNT. Dites... L'INCONNU, se soule , ant sur son oreiller .
L'INCONNU. Je suis ... Mais je crains que C'était un soir , j'habitais une maison dans
vous ne m'abandonniez si je vous dis qui je une rue retirée... Un homme qui avait l'air
suis. d'un grand seigneur , quoiqu'il portât la
MORDAUNT. N'ayez pas peur ! simple casaque de mousquetaire , frappa
L'INCONNU. Je suis l'ancien bourreau de à ma porte et me inontra un ordre , signé
Béthune. Richelieu ... Cet ordre commandait obéissance
MORDAUNT, reculant. L'ancien bourreau ... à celui qui en était porteur.
L'INCONNU. Oh ! mais depuis dix ans je MORDAUNT. L'ordre était- il bien signé
n'exerce plus... n'ayez donc pas horreur de Richelieu ?
moi... depuis dix ans j'aicédé ma charge. L'INCONNU. Oui, mais je n'ose dire qu'il
MORDAUNT. Vous avez donc horreur de ne servait pointà un autre but qu'à celuidans
votre état ? lequel il était donné.
L'INCONNU . Depuis dix ans, oui! MORDAUNT. Continuez !
MORDAUNT . Et auparavant ?... L'INCONNU. Je le suivis... meréservant de
L'INCONNU. Tantque je n'ai frappé qu'au résister si l'office qu'on réclamait de moi
nom de la loi et de la justice, mon état m'a était injuste. A la porte de la ville , je trouvai
laissé dormir tranquille , abrité que j'étais sous quatre autres cavaliers qui nous attendaient,
la justice et sous la loi... mais depuis cette nous fîmes cinq à six lieues , sombres , mor
nuit terrible où j'ai servi d'instrument à une nes, silencieux, presque sans échanger une
vengeance particulière ,où j'ailevé avec haine parole... A cent pas d'Armentières, un homine
le glaive sur une créature de Dieu ... depuis couché dans un fossé se leva... C'est là , dit-il
cette nuit... en montrantde la main unepetite maison iso
MORDAUNT. Que dit -il là ? lée à la fenêtre de laquelle brillait une lu
L'INCONNU. J'ai pourtant essayé d'étouffer inière... Nous prîmes à travers terres , et nous
ce remords par dix ans de bonnes æuvres , nous dirigeâmes vers la maison . Trois autres
j'ai dépouillé la férocité naturelle à ceux qui laquais étaient jalonnés sur la route... cha
versent le sang... en toute occasion , j'ai ex cun se leva à son tour, et se joignit à nous...
posé ma vie pour conserver la vie de ceux le dernier gardait la porte... Est- elle toujours
qui étaient en péril, et j'ai conservé à la terre là ? lui demanda l'homme qui était venu me
des existences humaines en échange de celle chercher... Toujours, répondit-il.
que je lui avais enlevée ... Ce n'est pas tout: MORDAUNT. Que vais- je entendre , mon
le bien acquis dans l'exercice de ma profession , Dieu !
je l'ai distribué aux pauvres... je suis devenu L'INCONNU. Alors, nous descendîmes de
assidu aux églises ; les gens qui me fuyaient cheval, et nous remîmes les chevaux aux la
se sont habitués à me voir ... quelques-uns quais ; il me ſrappa sur l'épaule... le même
mêmem'ontaimé,mais ilme semble que Dieu toujours... et à travers les vitres , il memon
nem'a point pardonné, lui, car le souvenir traà la lueur d'unelampe une femmeaccou
de ce meurtre me poursuit sans cesse. dée sur une table , en me disant : Voilà celle
MORDAUNT. Vous avez commis unmeurtre ? qu'il faut cxécuter.
LES MOUSQUETAIRES. 7

MORDAUNT. Et vous avez obéi ? Ja franchise de tesayeux peut seule attirer sur
L'INCONNU. J'allais refuser , quand tout à toi la iniséricorde du ciel... Ces cinq homines,
coup, en la regardant plus attentivement, je ces cinq misérables... ces cinq assassins...
reconnus à mon tour cette femme... qui étaient-ils ?
MORDAUNT. Vous la reconnûtes, vous ? L'INCONNU. Je ne sais pas leurs noins, je
L'INCONNU. Oui; étant jeune fille , elle avait ne les ai jamais sus... ils portaient l'uniforme
séduit et perdu mon frère... Une nuit, tous demousquetaires... voilà tout.
deux avaient disparu avec les vases sacrés MORDAUNT. Tous ?
d'une église... j'avais trouvé mon frère sur L'INCONNU . Non , un seul était babillé
un gibet... elle, je ne l'avais pas revue. comme un gentilhomme, mais ce n'était pas
MORDAUNT. Continuez ! un Français , lui, c'était...
L'INCONNU . Oh ! je le sais bien ... j'aurais MORDAUNT. C'était ?...
dû pardonner; c'est la loi de l'Evangile ... c'est L'INCONNU. C'était un Anglais.
la loi de Dieu !... L'hommeen moi étouffa le MORDAUNT. Il se noinmait ?...
chrétien , il me sembla que la voix de mon L'INCONNU. J'ai oublié son nom ...
frère criait vengeance à inon oreille ... et je MORDAUNT. Tu mens !
dis : C'est bien , j'obéirai ! L'INCONNU. Mon Dieu !
MORDAUNT. Continuez ! MORDAUNT. Il se nommait ?...
L’INCONNU . Alors, le même, toujours le L'INCONNU . Non , je ne puis...
inĉme, brisa la fenêtre d'un coup de poing... MORDAUNT. Je vais te le dire, moi... il se
deux entrèrent par cette fenêtre... les trois nommait lord de Winter.
autres par la porte... en les voyant, elle com L’INCONNU. Que dites - vous ?
prit qu'elle était perdue, car elle jeta un cri, MORDAUNT. Je dis qu'il se nommait lord de
puis, pâle etmuette , commesidansce cri elle Winter, je dis qu'il était là tout à l'heure, je
eût épuisé toutes ses forces , elle recula chan dis que c'est celui avec lequel tu es sorti.
celante jusqu'au moment où elle rencontra le L'INCONNU. Cominent savez -vous cela ?
mur. MORDAUNT. Maintenant le nom de cette
MORDAUNT. C'est horrible ! femme ?...
L'INCONNU. Horrible, n'est-ce pas ? mais L'INCONNU. Je ne l'ai jamais su ... ils l'ap
attendez... attendez !... Alors ils s'érigèrent pelaient Milady, voilà tout.
en accusateurs, et chacun passant à son tour MORDAUNT. Milady ! ... mais puisqu'elle
devant elle , lui reprocha : celui-là, l'assassinat avait séduit ton frère , dis-tu ; puisqu'elle avait
de son inari... celui-là , l'empoisonnement de causé la mort de ton frère, à ce que tu pré
sa maîtresse... l'autre... et cet autre , c'était tends; puisque jeune fille elle s'était sauvée ,
moi... l'autre , le déshonneur et la mort de emportant avec lui les vases sacrés d'une
son frère ; puis d'une seule voix... d'une église , tu dois savoir son nom de jeune fille
même voix , d'unevoix unanime, sombre, ter L'INCONNU . Oui, celui-là , je le sais.
rible , solennelle... ils prononcèrent la peine de MORDAUNT. Son nom ?
mort... et moi... L'INCONNU . Il ine semble que je vais inou
MORDAUNT. Et vous ?... rir .
L'INCONNU . Et moi qui l'avais condamnée MORDAUNT. Oh ! nemeurs pas sans m'avoir
avec les autres...moi, moi, je me chargeai de dit son nom .
l'exécuter. L'INCONNU. Me pardonnez - vous ?
MORDAUNT, se levant. Malheureux !... et MORDAUNT. Son nom , te dis -je , son nom ?
vous commîtes le crime ? L'INCONNU. Anne de Brueil.
L'INCONNU . Sur mon salut, je croyais faire MURDAUNT. Ah ! mes pressentiments ne
justice . me trompaient donc pas.
MORDAUNT. Et ni prières ni larmes... car L'INCONNU. Maintenant, maintenant que
sans doute elle pria et pleura ... ni beauté vous savez son nom ... pardonnez moi, je me
ni jeunesse, car elle étaitjeune et belle , n'est meurs.
ce pas? rien ne put vous toucher ? MORDAUNF. Moi, te pardonner ... te par
L'INCONNU. Rien ! je croyais que c'était le donner... tu ne sais donc pas qui je suis ?
démon lui-mêmequiavait revêtu la forme de L'INCONNU. Qui êtes - vousdonc ?
cette femme. MORDAUNT. Je suis John Francis de
MORDAUNT. Ah !.. plusdedoutemaintenant. Winter !
Il se lève et va pousser les verrous de la porte . L'INCONNU. De Winter !
L'INCONNU. Vousme quittez, vous m'aban MORDAUNT. Et cette femme...
donnez... L’INCONNU, se svulevant. Cette teinme...
MORDAUNT. Non , non... sois tranquille, me MORDAUN r. Eh bien ! cette femine , c'était
voilà ; maintenant, voyons, réponds... mais ma mère .
sans rien cacher, sans rien taire. Songes - y , L'INCONNI. Sa mère !
·MAGASIN THÉATRAL.
MORDAUNT. Oui, ma a mère , comprends-tu ? L'INCONNU . Au secours !
mamère ! morte... sans que j'aie pu savoir L'AUBERGISTÉ . Le moine ! où est le moine ?
ni où ni comment. L'INCONNU. Ilm'a poignardé, et c'était jus
L'INCONNU. Oh ! pardonnez -moi ! pardon tice... le moine... c'était son fils...
nez- inoi!... GRIMAUD . Quel fils ?
MORDAUNT. Te pardonner... te pardon L’INCONNU , apercevant Grimaud. Mon
ner... Dieu peut-être... moi jamais . Dieu !
L'INCONNU. Par pitié... GRIMAUD. Quoi ?
MORDAUNT. Pas de pitié pour qui n'a paseu L’INCONNU. Vous étiez un des quatre la quais
de pitié... meurs maudit... meurs désespéré, des quatre seigneurs... cette nuit ?...
meurs et sois dainné ! GRIMAUD. Oui !
Jl le frappe de son poignard . L'INCONNU . Eh bien ! ce moine... c'est
L'INCONNU . Au secours ! au secours ! son fils.
voix , du dehors. Ouvrez ! ouvrez ! GRIMAUD. Le fils de Milady !
MORDAUNT. Un ! L'INCONNU . Prenez ce poignard , portez-le
Il s'élance vers la fenêtre, l'ouvre et saute dehors . aux quatre gentilshommes... et dites-leur ce
L'Hôte, l'Hôtesse etGrimaud se précipitent dans la que vous savez...
chambre . Il expire .
wwwww GRIMAUD. Ahl vous avez raison , pas un
instant à perdre... M. le comte de la Fère ,
SCÈNE IX . M. le cointe de la Fère...
Il sort .
L'INCONNU expirant, L'HOTE , L'HO
L'AUBERGISTE, à Grimaud . Eh bien ! cet
TESSE ,GRIMAUD , VALETS , VOISINS, ETC.
homme ?...
GRIMAUD. Qu'y a -t- il ? GRIMAUD. Cet homme est mort !

ACTE PREMIER .

Premier Tableau .
La chambre de d'Artagnan .
L'hôtel de la Chevrette rue Tiquetonne , à Paris. Au premier plan , à droite , porte d'entrée ouvrant sur un escalier ;
à gauche, dans le pan coupé , armoire fermée par un rideau . Au fond , large fenêtre .

SCENE PREMIÈRE. trisent déjà... » Ah ! il s'agit du sergent suisse


qui s'était installé dans mon hôtel, bien mal
MADELEINE, seule.
gré moi, je puis le dire... et que monsieur
Elle tient un justaucorps et le brosse . d'Artagnan , à son retour de la campagne de
Ab ! ah ! voici un justaucorps de velours Flandre , a trouvé établi dans sa chambre ...
bleu que je ne connaissais pas à monsieur Il en a été quitte pour cinq coups d'épée...
d'Artagnan ... c'est sans doute avec celui-là pauvre cher homine ! (Raccrochant l'habit .)
qu'il fait ses conquêtes, l'ingrat !... Mais... Ah ! monsieur d'Artagnan , vous étiez amou
qu'est-ce que je sens dans ses poches ?... des reux dans ce temps -là , car vous étiez jaloux
papiers... on me dira peut- être que c'est de de tout le monde... même des Suisses...
la curiosité... mais , après tout , j'ai bien le Passons à celui-ci. . ( Elle prend un autre
droit d'être curieuse... Voilà un billet, j'en habit. ) C'est le pourpoint sacré, la fa
étais sûre... ( Elle déplie un papier et le lit. ) meuse casaque des mousquetaires, que nous
« Dindonneau en hachis, carpe à l'étuvée, gardons comme une relique... Voyons s'il n'y
fritót a la Mazarin , trois bouteilles de vin a rien dans les poches de la relique... Ah! ah !
d'Anjou... C'estdéjà une infidélité ... comme des papiers attachés avec une faveur... ah !
si la tabie de la Chevrette ne devait pas suf traître une faveur bleue ! Commençons par
fire à un galant homme!... Mais cette infi cette petite écriture bien serrée ; ce doit être
délité-là , je la .lui passe encore. ( Elle tire une incontestablement d'une femme, « Mon cher
autre lettre.)Second papier. (Elle lit.) «Mon d'Artagnan ,» Son cher d'Artagnan ! « J'avoue
sieur , votre adversaire commence à entrer en que votre souvenir me poursuit jusque dans
convalescence ; il n'a plus que trois coups d'é mon couvent de Noisy-le-Sec... » Ah ! voilà une
pée qui m'inquiètent, les autres se cica lettre , j'espère... c'est affreux ! Eh! mon Dieu !
LES MOUSQUETAIRES. 9
du bruit! c'est lui !... vite , les baudriers , les MADELEINE. Oui, avec une tranche de ce
habits, les pourpoints dans cette armoire... pâté de chevreuil...
Eh bien , où est donc la casaque,maintenant? D'ARTAGNAN . Que j'ai aperçu en bas en
Ah ! la voici ; quand il sortira , je remettrai passant... C'est extraordinaire , chère madame
les lettres ; mais cette fois, puisque j'ai trouvé Turquenne, comme vous lisez dans mon
la cachette, je veux savoir à quoim'en tenir. ceur.
Il la serre dans ses bras.
wwunmamuwmmwwwwww wwwwww
MADELEINE , touchant la poche de son ha
SCÈNE II. bit. Tiens ! qu'est-ce que vous avez donc là ?
de l'argent?
D'ARTAGNAN , MADELEINE. D'ARTAGNAN . Mais oui.
MADELEINE. Vous qui vous plaignez tou
D'ARTAGNAN. Ah ! ah ! chère madaine Tur
jours d'en manquer...
quenne, vous ici ?
D'ARTAGNAN. Ce n'est pas à moi; c'est un
MADELEINE . Oui , monsieur d'Artagnan , dépôt que m'a confié le gouvernement.
oui ; vous voyez, je range. MADELEINE. Oh ! cachotier que vous êtes !
D’ARTAGNAN . Que c'est beau de pouvoir je suis sûre que si j'ouvrais ce secrétaire-là...
dire : Je range! Le fait est,Madeleine (regur D'ARTAGNAN . Madeleine, n'allez pas com
dant autour de lui) , que vous rangez sou mettre cette imprudence; c'estun secrétaire à
vent... et bien .
secret qui vient de famille , et qui a déjà tué trois
MADELEINE. C'est le devoir d'une bonne femmes imprudentes, quiont eu la témérité ...
femme, et je suis la vôtre... ( D'Artagnan la Mais, chère madame Turquenne, vousm'avez
regarde de côté.) Votre femme de ménage,
parlé de fagots , je crois ; il ne faut pas que
j'entends... Obí je n'ai pas la prétention cela se passe en conversation...
d'aspirer à la main d'un lieutenant de mous MADELEINE. Ah ! vous pouvez vous vanter ,
quetaires. vous, d'avoir une manière de faire faire aux
D'ARTAGNAN . Bien , Madeleine... je croyais femmes ce que vous voulez...
que vos idées d'hymnénée vous trottaient en
D’ARTAGNAN . C'est le résultat de quinze ans.
core par l'esprit.
d'étude, madame Turquenne; voilà le grand
MADELEINE. Hélas !monsieur d'Artagnan , avantagedu vin sur les femmes; c'estquelevin ,
depuis que vous vous en êtes expliqué si ca plus on en goûte, plus on le connaît, tandis
tégoriquement avec moi... que les femmes, au contraire ...
D'ARTAGNAN . Ma chère madame Tur
MADELEINE. C'est bon , c'est bon ; on va
quenne, les bons comptes font les bons amis; vous chercher vos deux bouteilles.
d'ailleurs, je ne suis pas bien certain que feu D'ARTAGNAN . Allez donc, et fermez la porte .
monsieur Tuquenne soit mort... on a vu des
maris qui revenaient, rien que pour faire Mw wwwWWMW
pendre leur successeur... Mais il s'agit en ce
SCENE III.
moment de toute autre chose , ma chère Ma
deleine , que de débattre l'existence ou la non
D'ARTAGNAN , seul.
existence de votre premier époux... il s'agit
de trouver... Hein ? comme c'est dressé... elle n'a qu'un
MADELEINE. Quoi ? défaut : c'est de n'avoir jamais assez de ses
D’ARTAGNAN . Des idées... beaucoup d'i propres poches... Comme elle a senti tout de
dées... d'excellentes idées ! suite dans la mienne l'argent de Son Émi
MADELEINE. Oh ! quand elles vous man nence !... Mais casse- cou ! l'argent du Maza
quent, vous savez où les chercher, vous. rin ..... ladre vert, cuistre d'Italien , va....,
D’ARTAGNAN . Près de vous, n'est -ce pas, cent pistoles !... Je croyais d'abord que c'était
ina chère madame Turquenne ! des doubles d'Espagne , cela en valait la peine!
MADELEINE. Non , mais derrière mes fa cent pistoles... oun à - compte, monsou d'Ar
gots. tagnan... Mazarin maudit !... Oui, mon ser
D'ARTAGNAN. Ceci estun proverbe d'Athos : lieutenant, recommencez à vous faire briser
Ily a plusd'idées au fond d'une seule bouteille les jambes , casser les bras ; faites -vous tra
que dans la tête de quarante académiciens. » verser le ventre de grands coups d'épée,
MADELEINE. Et vous avez besoin de beau faites-vous trouer le moule de votre pourpoint
coup d'idées ? avec force pistolades , et je vous donnerai...
D'ARTAGNAN . Il m'en faudrait deux, mais quoi ? oun à- compte ... et à quand le compte,
de qualité supérieure; comprenez - vous, Ma pleutre que tu es ?... Enfin je luidemande ,
deleine ? une hardie , bouillante, énergique... quoi ? la moindre des choses , un brevet de
cachet rouge ; l'autre gaie, ingénieuse, fan baron pour Porthos, qui dessèche de ne pas
tasque!... cachet vert. l'être... Il prend un parchemin , il écrit les
10 MAGASIN THÉATRAL.

noms, il burine le titre, et me le rend sans cette poche-là , cependant, les lettres... Ah !
signer ... Mais la signature ? A votre retour , j'y pense, Madeleine , qui range si bien ...
mon ser monsou d'Artagnan . Et si nous ne Madeleine ! Madeleine !...
revenons pas ?... Dame, cela vous regarde... wwwww www
c'est à vous de revenir... Et la reine , avec son
grand nez , sa lèvre à l'Autrichienne , et ses SCÈNE IV .
bellesmains insolentes :Monsieurd'Artagnan ,
D'ARTAGNAN , MADELEINE .
soyez bien dévoué à Sa Majesté... Je lui serai
dévoué pour cent pistoles , au roi, et encore... MADELEINE. Me voici,me voici ; j'ai voulu
qu'est -ce que je dis donc là ! pour vingt- cinq, aller à la cave moi-même.
car les cent pistoles sont pour moi et mes D'ARTAGNAN. Fort bien . Dites-moi, Ma
trois amis : vingt-cinq pistoles pour Athos , deleine...
vingt-cinq pistoles pour Porthos et vingt-cinq MADELEINE , à part. Il a été au porte -man
pistoles pour Aramis ... ( I rit de pitié.) Il teau. ( Haut.) Cachet rouge. ( A part.) II
est vrai que si je ne les retrouve pas... Oui, aura découvert quelqne chose... ( Haut.) Ca
mais il faut que je les retrouve , ces dignes chet vert, regardez !
amis, que je n'ai pasvus depuis tantd'années ! D'ARTAGNAN . Chère madame Turquenne,
Quelle étrange chose !... on vit trois,quatre , vousme comblez... mais posez les bouteilles
cinq ans ensemble, il semble qu'on ne pourra sur la table et venez ici.
pas se passer les uns des autres... on le dit, MADELEINE. Oh! qu'est-ce que ce sac ?
on le répète, on le croit... puis vient une D'ARTAGNAN . L'argent du gouvernement,
bourrasque qui vous pousse l'un au midi, toujours... n'y touchez pas , ça brûle les
l'autre au nord ; celui- ci à l'orient, celui-là doigts ; d'ailleurs , nous avons à causer.
à l'occident; on se perd de vue et tout est MADELEINE. Eh bien , causons.
fini; à peine si une lettre... Cependant n'ac D'ARTAGNAN. Madeleine,mon enfant, nous
cusons pas... j'en ai reçu une d'Athos, c'était avons donc rangé dans la chambre de ce bon
en 1643, six mois à peu près avant la mort monsieur d'Artagnan ?
du cardinal ; voyons, où était- ce ?... Ah ! c'é MADELEINE, à part. Nous y voilà ! ( Haut.)
tait au siége de Besançon ; je me rappelle, Mais oui, comme d'habitude... je ne puis pas
j'étais de tranchée... Que me disait- il donc ? dire non ... vous m'avez trouvée occupée.
ah !qu'il habitait une petite terre... oui,maisoù ? D’ARTAGNAN . A ranger , c'est cela... de
J'en étais là quand un coup de venta emporté sorte qu'en rangeant, pour que tout fût bien
la lettre d'Athos du côté de la ville ; j'ai laissé rangé, nous avons retourné les poches.
le vent porter la lettre aux Espagnols quin'en MADELEINE. Moi!... non ... non , jamais !
ont que faire , et qui devraient bien me la D'ARTAGNAN .Madeleine , chère amie , entre
renvoyer aujourd'hui que j'en ai besoin ... autres qualités qui vous rendent précieuse à
Voyons donc , il ne faut plus songer à Athos, mes yeux , il y en a une dont je voudrais bien
mais à Porthos et à Aramis ... ils m'ont écrit que vous trouvassiez à vous défaire ; vous êtes
aussi, eux... où sont leurs lettres ?Ah! proba horriblement jalouse , et vous le savez,Made
blement dans ma chère casaque!... ( Il ouvre leine, un grand prédicateur l'a dit, ou s'il
l'armoire.) Ah ! Madeleine rangeait... je suis ne l'a pas dit, il aurait dû le dire... « La ja
bien aise de savoir de quelle façon elle range, lousie conduit les femmes à fouiller dans les
je lui en ferai mon compliment... Pauvre ca tiroirs des tables et dans les poches des hauts
saque!... en voilà une qui a vu bien des de-chausses. » Vous comprenez , Madeleine ?
aventures et qui a assisté à bien des ba MADELEINE. Ah ! ce n'est point à moi qu'on
tailles... aussi, elle en a gardé les cicatrices ; peut faire ce genre de reproche .
voilà le trou du biscaïen quim'a roussila peau D’ARTAGNAN . N'importe, la morale n'est
au bastion Saint -Gervais, lors de notre com jamais perdue... Ecoutez donc , ma chère
bat d'héroïque mémoire, quatre contre cent, Madeleine : si, comme vous le dites tous les
vingt -cinq pour un , juste comme les pistoles jours , vous tenez à faire mon bonheur , sang
de son éminence... Voici une couture glo Dieu ! ne me'rendez le plus malheureux des
rieuse... Par quelle main a - t-elle été faite ? hommes !
je ne me 'erappelle pas... C'est singulier que MADELEINE. Je ne puis cependant pas
de tous les tissus, le plus solide , celui qui se répondre...
recoud encore le plus facilement, c'est la peau D’ARTAGNAN . Elles étaient dans ma poche ,
humaine... Cette casaque de buffle n'est plus Madeleine, dans cette poche- là ; trois lettres,
bonne à rien , et monsieur d'Artagnan vaut entendez - vous bien ?... La poche n'est aucu
encore quelque chose... Mais avec tout cela, nement trouée... elles étaient liées avec une
je ne retrouve pas mes lettres, moi... C'est faveur bleue.
donc le diable ... Ce sont ces pistoles de mal MADELEINE. Ah ! je conçois, c'était fort
heur qui m'ont ensorcelé ; elles étaient dans galant
LES MOUSQUETAIRES. 11

D'ARTAGNAN. Ma petite Madeleine, vous pelle maintenant;mais n'importe, ce n'est pas


voyez que je suis très- caline, très charmant , moi qui vous ai écrit.
que je n'ai pas la moindre canne à la portée PORTHOS . Cependant... (Illit.) « Trouvez
de la main ; faisons donc les choses galam » vous le 20 du mois d'octobre de la présente
ment; avouez -moi qu'en secouant mes vieux » année 1648 , à l'hôtel de la Chevrette,
habits, ce paquet de lettres est tombé, hein ? » rue Tiquetonne, à Paris ; c'est là que de
il est tombé , n'est-ce pas ? et vous l'avez ra » meure votre ami d'Artagnan , qui sera en
massé... Voyons, rendez- le -moi, ventre-bleu ! » chanté de vous voir. » C'est écrit.
MADELEINE. Vous savez bien , monsieur D'ARTAGNAN . Oui, mais ce n'est point
d'Artagnan , que je ne bats points les habits écrit par moi, voilà tout ce que je puis vous
de mes locataires . dire.
D'ARTAGNAN . Morbleu ! Madeleine , je ne MADELEINE. C'est une lettre qui sera tom
me fâche pas, non , non , non ... je ne veux bée des vieux habits de monsieur.
point me fâcher du moins; mais si l'on ne PORTHOS. C'est possible ! (ApercevantMa
me retrouve pas l'adresse d'Athos , d'Aramis deleine.) Mais je vous demande pardon , ma-
et de Porthos... de Porthos surtout... j'étran dame, je n'avais pas eu l'honneur de vous
glerai tout l'hôtel! voir .
MADELEINE. Mais ne criez donc pas comme D'ARTAGNAN . Mon cher Porthos, je vous
cela, monsieur d'Artagnan. présente madame Madeleine Turquenne, la
D'ARTAGNAN . L'adresse de Porthos, sang plus soigneuse hôtelière de France et de Na
Dieu ! ventrebleu ! corbleu ! varre... une femme qui ne laisse jamais
MADELEINE. On croira que nous nous traîner les papiers de ses locataires... Mais
disputons... Tenez, voilà quelqu'un quimonte. ne parlons plus de cela ; vous voilà , Porthos ,
D'ARTAGNAN , écoutant. Ah ! mon Dieu ! c'est le principal... pourquoi, comment êtes
ce pas... trois cents livres pesant.... (On vous venu , peu importe , cela s'éclaircira...
monte lourdement. ) Si j'étais assez fat pour Ma chèremadame Turquenne, monsieur Por
croire que la Providence s'occupe de moi, thos va partager mon dîner .
je dirais que c'est le pas de Porthos... (On MADELEINE. Alors, deux cachets rouges et
frappe.) Si je ne savais mon digne ami dans deux cachets verts; on va vous aller chercher
sa terre de je ne sais où , etdans son château cela .
de je ne sais quoi, je dirais que c'est le poing D'ARTAGNAN . Allez !
de Porthos . wwwm
MADELEINE. Eh mais ! il va enfoncer ma
porte, ce monsieur ! SCÈNE VI.
PORTHOS, en dehors. Eh bien ! on n'ouvre D'ARTAGNAN , PORTHOS ,
donc plus la porte à son ami? MOUSQUETON .
D'ARTAGNAN . C'est la voix de Porthos...
En voilà une chance ! D’ARTAGNAN . Et maintenant, cher aim ,
en attendant le renfort qu'est allée nous cher
mwWw cher Madeleine, disons toujours un mot à
ces deux bouteilles,
SCENE V. PORTHOS. Oui, volontiers.
D'ARTAGNAN. Sang Dieu ! comme vous
LES MÊMES , PORTHOS, MOUSQUETON . vous portez , cher ami!
D'ARTAGNAN . Porthos ! en chair et en os ! PORTHOS . Mais oui, la santé est bonne .
Ah ! cher ami! Il pousse un soupir.
Il lui saute au cou . D'ARTAGNAN . Et toujours fort ?
PORTHOS. Avec mon fidèle Mouston , comme PORTHOS. Plus que jamais... Imaginez
vous voyez ... ne me reconnaissez -vous pas ? vous que dans mon château de Pierrefonds
D’ARTAGNAN . Si fait, mais je remerciais le j'ai une bibliothèque...
hasard ... D'ARTAGNAN . Bah ! vous êtes donc bien
PORTHOS. Le hasard ? riche, mon cher Porthos, que vous vous
D'ARTAGNAN . Oui. êtes livré à des dépenses si inutiles?
PORTHOS. Ce n'est point le hasard qui PORTHOS. Elle faisait partie du château
m'amène ici, c'est votre lettre ? que j'ai acheté tout meublé.
D’ARTAGNAN . Comment, ma lettre ?... D’ARTAGNAN . Bon ! mais qu'a de com
PORTHOS. Sans doute ; tenez ! ( Il lui donne mun cette bibliothèque avec votre force ?
une lettre.) C'est bien à moi... « A monsieur PORTHOS. Attendez !.... dans cette bi
Duvallon de Bracieux, de Pierrefonds.» bliothèque il y a un livre !
D'ARTAGNAN . Ah ! de Pierrefonds ! c'est D'ARTAGNAN . Cominent ! dans votre bi
cela , voilà le nom du château , je me le rap bliothèque il n'y a qu'un livre ?
12 MAGASIN THÉATRAL.

PORTHOS. Non pas... attendez donc !... vous êtes riche , vous êtes veuf, vous êtes fort
Mouston , combien y a - t-il de livres dansma commeMilon de Crotone et vous n'avez pas
bibliothèque ? la crainte d'être mangé un jour par des
MOUSQUETON. Six mille, monsieur. lions.
PORTHOS. Il y a six mille livres. PORTAOS. C'est vrai, j'ai tout cela ,mais
Il pousse un second soupir. je suis ainbitieux.
D’ARTAGNAN . A la bonne heure ! D'ARTAGNAN . Vous ambitieux, Porthos ?
PORTHOS. Eh bien ! parmi ces six mille PORTROS. Oui, tout le monde est quelque
Jivres, il y en a un fort intéressant qui traite chose exceptémoi. Vous êtes chevalier, Ara
des douze travaux d'Hercule, des exploits mis est chevalier, Athos est comte...
de Thésée, et des faits et gestes de Milon de D'ARTAGNAN . Et vous voudriez être baron .
Crotone ... Eh bien ! là -bas, pour une dis PORTHOS. Ah !
traire , j'ai fait tout ce que Milon de Crotone D'ARTACNAN , tirant le brevet. Allongez
a fait. le bras, Porthos... -
D'ARTAGNAN . Vous avez assommé un bæuf PORTHOS. Pourquoi faire ?
d'un coup de poing ? D'ARTAGNAN . Allongez toujours ... En
PORTHOS. Oui ! core... bien .
D’ARTAGNAN . Vous l'avez porté sur vos PORTHOS . Un brevet aux armes de France !
cp aules pendant cinq cents pas ? D'ARTAGNAN . Lisez !
PORTHOS. Six cents... PORTHOS. « Ordonnance royale qui ac
D’ARTAGNAN. Et vous l'avez mangé en un corde à monsieur Duvallon le titre de baron .»
jour ? D'ARTAGNAN. Baron , c'est écrit.
PORTHOS . Presque ... Il n'y a qu'une PORTHOS . Ah ! oui, mais ce n'est pas si
chose que je n'ai pu faire. gné.
D’ARTAGNAN . Laquelle ? D'ARTAGNAN . On ne peut pas tout avoir
PORTHOS. Il est dit dans le livre que Mi en même temps ; voilà d'abord le brevet, vous
lon ceignait son front d'une corde , et qu'en aurez la signature plus tard .
enflant ses muscles il rompait cette corde. PORTHOS . Et que faut- il faire pour avoir
D’ARTAGNAN . Ah ! c'est que votre force, à cette signature ?
vous, n'est pas dans votre tête , Porthos. D’ARTAGNAN. Ah ! dame! quitter nos châ
PORTHOS. Non , elle est dans mes bras. teaux , reprendre le harnais, courir les aven
D’ARTAGNAN. Mordious ! que vous êtes tures, laisser comme autrefois un peu de
heureux , Porthos ! riche, bien portant, et notre chair par les chemins.
fort! PORTROS. Diable ! c'est donc la guerre
PORTHOS. Oui, je suis heureux. que vous me proposez ?
Il pousse un troisième soupir. D'ARTAGNAN . Avez -vous suivi la politique ,
D’ARTAGNAN. Porthos , voilà de bon compte cher ami?
trois soupirs que vous poussez . PORTHOS . Moi ! pourquoi faire?
PORTHOS. Vous croyez ?... D'ARTAGNAN. Êtes - vous pour les princes ?
D'ARTAGNAN. Tenez, mon ami, on dirait êtes - vous pour Mazarin ?
que quelque chose vous tourmente. PORTHOS. Moi je serai pour celui qui me
PORTHOS. Vraiment !... fera baron .
D'ARTAGNAN . Auriez - vous des chagrins D’ARTAGNAN . Bien répondu , Porthos , et
de famille ? vous êtes disposé à me suivre ?
PORTHOS. Je n'ai pas de fainille. PORTHOS. Jusqu'au bout du monde.
D’ARTAGNAN . Feriez -vous mauvais mé D'ARTAGNAN . Eh bien ! en attendant, allez
nage avec madame Duvallon ? jusqu'à votre hôtel qui est sur la route , ct
PORTHOS. Elle est morte il y a tantôtdeux revêtez le buffle et la cuirasse .
ans. PORTHOS. Dix minutes... dix minutes
D'ARTAGNAN . Ah ! elle est morte ! seulement, je ne vous demande que dix mi
PORTHOS. Oui! n'est-ce pas, Mouston ? nutes.
MOUSQUETAN . Il y a tantôt deux ans, oui, D'ARTAGNAN. Vous avez un bon cheval?
monsieur. PORTHOS. J'en ai quatre , n'est- ce pas,
Mouston ?
D'ARTAGNAN . Mais que diable alors, mon
cher, pourquoi soupirez - vous ? MOUSQUETON . Oui, monsieur... Bayard ,
PORTHOS. Ecoutez , d'Artagnan , il me Roland , Joyeuse et la Rochelle .
manque quelque chose . D'ArtagNAN . En ce cas, ne perdez pas de
D'ARTAGNAN. Que diable peut-il vous temps ; peut- être partirons-nous aujour
manquer ?... vous avez des châteaux , des dºhui.
prairies , des terres , des bois, desmontagnes, PORTHOS. Bah !
LES MOUSQUETAIRES. 13

D'ARTAGNAN. J'allais vous chercher, mon gent comme le ciel fait de la grêle, et qui
cher, quand vous êtes arrivé. vous mettait l'épée à la main avec un air
PORTHOS. Comme cela se trouve... Et vraiment royal... Eh bien ! ce noble gentil
nous allons... hoinme à l'ail fier ... ce beau cavalier si
D'ARTAGNAN . Je n'en sais rien . brillant sous les armes que l'on s'étonnait
PORTHOS. Mais si vous ne savez pas où toujours qu'il tînt une simple épée à la main
vous allez , nous nous perdrons indubitable au lieu d'un bâton de commandement ; eh
inent. bien ! il sera transformé en quelque vieillard
D’ARTAGNAN . Soyez tranquille ; monsieur courbé au nez rouge et aux yeux pleurants.
de Mazarin nous enverra un guide. Oh ! l'affreuse chose que le vin !... ( I boit.)
PORTHOS. Bon ! et en revenant je serai quand il est mauvais.
nommé baron ? M wwww
D’ARTAGNAN . C'est dit ; allez donc vous
SCÈNE IX .
équiper.
PORTHOS . Viens - tu , Mouston ?
MOUSQUETON. Oui, monsieur le baron . D'ARTAGNAN , MADELEINE.
PORTHOS, attendri. Ah ! Mouston , voilà MADELEINE. Monsieur le comte de la
un mot que je n'oublierai de ma vie. Fère.
D'ARTAGNAN , étonné, à part. Mouston ? D'ARTAGNAN . Qu'est-ce que cela, le comte
Porthos sort. de la Fère ?
W MADELEINE . Dame ! je ne sais pas, un
beau seigneur...
SCÈNE VII. D'ARTAGNAN . Jeune ?
MADELEINE. Trente - cinq à quarante
D'ARTAGNAN , MOUSQUETON . ans.
D'ARTAGNAN . De haute mine ?
d’ARTAGNAN, arrêtant Mousqueton . Par MADELEINE. L'air d'un roi.
don , mon cher Mousqueton , mais tu ne m'a ATHOS, en dehors. Eh bien ! cher d'Arta
vais pas fait part du malheur que tu as eu de
gnan , n'êtes- vous pas visible ?
perdre une syllabe de ton nom ... Comment D'ARTAGNAN . Ah ! mon Dieu ! l'on dirait
diable cet accident t'est - il arrivé ?
sa voix... Fais entrer,Madeleine.
MOUSQUETON. Monsieur, depuis que de
wwwwwww wwwwwwwwwwwwwww
laquais j'ai été élevé au grade d'intendant
de monseigneur , j'ai pris ce dernier nom SCÈNE X..
qui est plus digne et qui sert à me faire res
pecter de mes subordonnés. LES MEMES, ATHOS.
D’ARTAGNAN. Je comprends ; ton maître D'ARTAGNAN. Athos, mon ami !
et toi vous avez chacun votre ambition , lui ATHOS. D'Artagnan , mon cher fils, ne
d'allonger son nom , toi de raccourcir le vouliez-vous donc plus me revoir ?
tien ... Allez,monsieur Mouston . Ils s'embrassent.
Mousqueton sort. D'ARTAGNAN. Oh ! cher ami, non ; mais
le nom de la Fère que je ne vous ai jaunais
entendu donner...
SCÈNE VIII. ATHOS. C'est le nom demes ancêtres que
j'ai repris; mais, si j'ai changé de nom , je
D'ARTAGNAN , seul.
n'ai pas changé de cæur, ni vous non plus,
Décidément, ce n'est pas si difficile qu'on n'est-ce pas ?
le croit de mener les hommes ; étudiez les D'Artagnan . Athos, je pensais à vous au
intérêts , flattez les amours-propres, piquez jourd'hui même.... Aujourd'hui même , je
ferme et rendez la main , ils iront où vous demandais votre adresse à Porthos.
voudrez ; donc, voilà Porthos embauché pour ATHOS. Il est donc arrivé ?
le compte du cardinal, c est toujours cela... D'ArtagNAN . Oui, saviez - vous qu'il devait
oui, mais ce n'est point assez , il nous fau venir ?
drait Athos et Aramis. Oh ! comme ils vont ATHOS. Continuez , d'Artagnan ; vous dites
nous manquer ces pauvres amis... Il est donc que vous demandiez mon adresse à
vrai qu'Athos est peut-être bien vieilli ; c'é Porthos ?
tait notre aîné à tous, et puis il buvait ef D'ARTAGNAN . Oui , je voulais vous revoir.
froyablement, il sera complétement abruti; ATHOS. En effet , pauvre ami, il y a bien
c'est fâcheux, une si noble nature , une si longtemps que nous ne nous étions rus.
puissante intelligence , une si baute sei D'ARTAGNAN. Mais j'y pense, Athos, etmoi
gneurerie, un homme qui semait de l'ar qui ne vous offre rien ... Voici de ce petit vin
14 MAGASIN THÉATRAL.

de Bourgogne dont vous avez fait avec Gri de quelle part vous venez... Cette cause, en
maud si rude consommation dans la cave de effet, on ne peut l'avouer hautement, et, lors
l'hôtellier de Beauvais... Où est-il , ce brave qu'on recrute pour elle, c'est l'oreille basse
Grimaud ? j'espère qu'il est toujours à votre et la voix embarrassée.
service ? D'ARTAGNAN . Ah ! mon cher Athos .
ATHOS. Oui, mon ami; mais dans ce mo ATHOS. Eh ! mon cher d'Artagnan , vous
ment il voyage. savez bien que je ne parle pas pour vous,pour
D’ARTAGNAN . Buvez donc, alors. vous qui êtes la perle des gens braves , des
ATHOS .Merci, d'Artagnan , je ne bois plus; gens loyaux et hardis ... Je parle de cet Italien
ou du moins je ne bois plus que de l'eau. inesquin etintrigant, de ce cuistre qui essaye
D’ARTAGNAN. Vous, Athos, devenu un bu de coiffer sa tête d'une couronne qu'il a volée
veur d'eau !... impossible ! vous, le plus intré chez la reine ; de ce faquin qui appelle son
pide videur de bouteilles des mousquetaires parti le parti du roi, et qui s'avise de faire
de monsieur Tréville. mettre les princes du sang en prison , n'osant
ATHOS. Trouviez -vous que je buvais comme pas les tuer , comme faisait le grand Riche
tout le monde, mon ami? lieu ... d'un fesse -Mathieu qui pèse ses écus
D’ARTAGNAN . Non , c'est vrai ! vous aviez d'or et garde les rognés, de peur , quoiqu'il
d'abord une manière de casser les goulots des triche, de les perdre à son jeu du lendemain ;
bouteillesqui n'appartenaitqu'à vous; et puis, d'un drôle enfin , qui maltraite la reine à ce
vous ne buviez pas à la manière des autres, qu’on assure , et qui va d'ici à six semaines
vous. L'ail de toutbuveur brille quand il porte nous faire une guerre civile pour garder ses
le verre à sa bouche... Votre æilà vous ne disait pensions... Si c'est là le maître que vous me
rien ...mais jamais silence n'a été si éloquent... proposez, d'Artagnan , grand merci.
ilme semblait l'entendre murmurer : Entre , D'ARTAGNAN. Vous en parlez fort à votre
liqueur, et chasse mes chagrins. aise , mon cher ami; vous êtes heureux, à ce
ATHOS. C'est qu'en effet c'était cela , mon qu'il paraît, dans votre médiocrité dorée. Por
ami. thos à cinquante ou soixante mille livres de
D’ARTAGNAN . Et la cause de ces chagrins ? rente peut-être. Arainis doit avoir quinze
ATHOS. Elle n'existe plus , mon ami. duchesses qui se disputentArainis deNoisy-le
D'ARTAGNAN. Tant pis. Sec , comme elles se disputaient l’Aramis
ATHOS. Tant pis ? mousquetaire ; c'est encore un enfant gâté du
D'ARTAGNAN . Oui , j'allais vous proposer sort; mais moi, que fais-je en ce monde ? Je
une distraction . porte ma cuirasse etmon buffle depuis vingt
ATHOS. Laquelle ? ans, cramponné à ce grade insuffisant, sans
D'ARTAGNAN . C'était de reprendre la vie avancer, sans reculer , sans vivre. Je suis
d'autrefois. Voyons , Athos , si des avantages mort, en un mot ! Eh bien ! lorsqu'il s'agit
réels vous attendaient, ne seriez -vous pas bien pour moi de ressusciter un peu , de passer
aise de recommencer en ma compagnie et en lieutenant- capitaine, vous venez me dire :
celle de notre amiPorthos les exploitsde notre C'est un faquin , un cuistre ,un mauvais mai
jeunesse ? tre !... Eh! pardieu ! cher ami, je le sais aussi
ATHOS. C'est une proposition que vousme bien que vous... mais trouvez-m'en un meil
faites, alors . leur ou faites -moi des rentes.
D’ARTAGNAN . Nette et franche. ATHOS . Eh bien ! c'est à quoi nous avons
ATHOS. Pour entrer en campagne ? songé, Aramis et moi, mon ami; et c'est pour
D'ARTAGNAN . Oui. cela que j'avais écrit à Porthos et à Aramis de
ATHOS. De la part de qui... et contre qui? se trouver aujourd'hui chez vous.
D'ARTAGNAN . Ah ! diable ! vous êtes pres D'ARTAGNAN. Ah ! je comprends mainte
sant. nant cette coïncidence.
ATHOS. Et surtoutprécis... Écoutez, d'Ar ATHOS. Ne les avez - vous point vus déjà ?
Lagnan , il n'y a qu'une cause à laquelle un D'ARTAGNAN. Porthos, oui... Aramis, non .
komme comme moi puisse être utile... c'est ATHOS. C'est étrange ! Aramis , le moins
celle du roi. éloigné des trois... Aramis qui n'a que trois
D'ARTAGNAN . Précisément. ou quatre lieues de son couvent de Noisy -le
ATHOS. Oui, mais entendons-nous... Si Sec à Paris.
par la cause du roi vous comprenez celle de D'ARTAGNAN. Que voulez- vous, mon cher !
monsieur Mazarin , nous cessons de nous Aramis aura eu quelque pénitence à faire ; et
entendre. puis , avec une vocation comme la sienne on
D’ARTAGNAN . Diable ! voilà que ça s'em ne quitte pas facilement son couvent.
brouille . ATHOS. Eh bien ! vous vous trompez, mon
ATHOS. Ne jouons pas au fin , d'Artagnan ; ami; Aramis est redevenu mousquetaire , et
votrehésitation et vos détours me disentassez plus mousquetaire que jamais... Il boit , parle
LES MOUSQUETAIRES. 15
haut en buvant, compromet les femmes , se PORTHOS , bas à d'Artagnan. Comment
bat une fois le mois, et ne se fait appeler que ferons-nous, alors ?
le chevalier d'Herblay... Tenez , il est en re D'ARTAGNAN , bas . Nous nous en passe
tard... Eh bien ,mon ami, je parie qu'il aura rons.
suivi quelque jupe qui lui aura fait perdre le MADELEINE, qui pendant ce temps a mis le
chemin de la rue Tiquetonne. couvert. Messieurs, la table est prête.
wwwwwwwwwwwwww wwwwww D’ARTAGNAN. Alors , profitons des biens
que Dieu nous envoie ; c'est la véritable sa
SCÈNE XI. gesse , n'est- ce pas , Arainis ? A table , mes
sieurs, à table !
LES MÊMES, ARAMIS . PORTHOS. C'est d'autant mieux raisonné
que je meurs de faiin .
ARAMIS . Ah !mes bonsamis, une aventure
ATHOS, s'asseyant. Qu'est- ce que celle
adorable ! Bonjour, comte ; bonjour, cher serviette ?
d'Artagnan .
D'ARTAGNAN . Ne la reconnaissez- vous pas,
D'ARTAGNAN . Cher Aramis , vous voila donc !
Athos ?
ARAMIS. En personne. Imaginez - vous une ARAMIS. C'est celle du bastion Saint-Ger
femme charmante que j'ai rencontrée dans vais .
une église. PORTHOS. Sur laquelle l'autre cardinal a
D’ARTAGNAN . Et que vous avez suivie. fait broder les armes de France aux endroits
ARAMIS. Jusqu'à sa litière .
D’ARTAGNAN. Et de sa litière ?... où elle avait été trouée par trois balles.
ATHOS. Pourquoi cette serviette à moi ,
ARAMIS. Jusqu'à la porte d'un magnifique amis ?
hôtel... une adorable personne qui m'a rap
pelé la pauvre Marie Michon . D'ARTAGNAN . Parce que vous êtes le plus
grand , le plus noble et le plus brave de
D'ARTAGNAN . Mauvais sujet !
nous, toujours !
ATHOS . Vous le voyez , toujours le même!
ARAMIS. Moins l'hypocrisie, car autrefois, ATHOS. Alors, messieurs, par ce drapeau ,
le seul que nous devons suivre au milieu des
je l'avoue, mes amis, j'étais un franc hypo discordes civiles qui vont jaillir assurément,
crite...
et qui vont nous séparer peut-être , jurons
wwww nous de rester les uns aux autres de bons
seconds pour les duels, desamis dévoués pour
SCÈNE XII. les affaires graves , et de joyeux compagnons
pour le plaisir.
LES MÊMES, PORTHOS , entrant armé en
D'ARTAGNAN. Oh ! bien volontiers !
guerre .
ATHOS . Et si le hasard faisait quenousnous
PORTHOS. C'est bien vrai, par exemple. trouvassions dans deux camps opposés,chaque
ARAMIS. Ah ! c'est vous, Porthos ! bonjour. fois que nous nous rencontrerons dans la
PORTHOS. Mais c'est donc une surprise ? mêlée , à ce seul mot : Mousquetaire ! passons

-
D’ARTAGNAN . Oui, mon cher Porthos, une notre épée dans la main gauche et tendons
surprise ménagée par Athos, et des plus agréa nous la main droite, fût- ce au milieu du car
bles , comme vous voyez . nage.
PORTHOS, pressant Aramis sur sa poitrine. ARAMIS. Oui, morbleu ! oui !
Ah ! cher Aramis, laissez -moi vous presser sur PORTHOS. Oh ! que c'est bien dit, Athos ,
mon cour, cher ami... et que vous êtes éloquent, toujours ! j'en ai
ARAMIS, étouffé. Eh ! dites donc, ce n'est les larmes aux yeux, parole d'honneur !
pas sur votre cour que vous ine pressez , ATHOS, d'un air sombre. Et puis n'y a-t-il
c'est sur votre cuirasse. pas entre nous un autre pacte que celui de
ATHOS , donnant la main à Porthos. Par l'amitié ? n'y a -t -il pas celui du sang ....
tez -vous donc pour les croisades ,mon cher D'ARTAGNAN . Vous voulezparler de Milady.
Duvallon ? ATHOS. Et vous, vous y pensiez, d'Arta
PORTHOS. Ma foi, je n'en sais rien ; je sais gnan .
que je pars, voilà tout. D’ARTAGNAN. Tenez, Athos, vous êtes ter
D'ARTAGNAN . Chut! ils ne sont pas des rible avec votre coup d'ail... Eh bien ! oui,
nôtres. messieurs... je vous le demande, en pensant
PORTHOS. Bah ! parfois à cette terrible nuit d'Arinentières, à
ARAMIS , bas à Athos. Leur avez -vous parlé cet homme enveloppédansun manteau rouge ,
de messieurs les princes, et du voyage que qui était le bourreau ; à cette exécution noc
Winter fait à Paris ? turne , à celle rivière qui semblait couler des
ATHOS, bas. Inutile , ils sont à Mazarin . flots de sang , et à cette voix qui cria au milieu
ARAMIS , bas . Nous agirons sans eux. de la nuit : Laissez passez la justice de Dieu !
16 MAGASIN THÉATRAL

N'avez -vous pas quelquefois éprouvé des six mois ; ils venaient on ne savait d'où , mais
mouvements de terreur qui ressemblent... en les voyant, elle si belle , lui si pieux , on
ATHOS. A du reinords, n'est-ce pas ? J'a ne songeait pas à leur demander d'où ils ve
chève votre pensée... d'Artagnan , est-ce que naient. J'étais le seigneur du pays, j'aurais
vous avez du remords, vous ? pu la séduire ou l'enlever à mon gré... mal
D'ARTAGNAN . Non , je n'aipoint de remords heureusement, j'étais honnête homine, je
parce que si nous l'eussions laissé vivre, elle l'épousai.
eût sans aucun doute continué son @uvre de D’ARTAGNAN . Puisque vous l'aimiez...
destruction ; mais une chose qui n'a toujours ATHOS. Attendez ! je l'emmenai dans mon
étonné , inon ani... voulez-vous que je vous château, j'en fis la première damede la pro
le dise ?... vince... Oh ! il faut lui rendre justice, elle
ATHOS. Dites... tenait parfaiteinent sa place .
D’ARTAGNAN . C'est que vous trouvant le D’ARTAGNAN . Eh bien ?...
seul d'entre nous à qui cette femme n'avait ATHOS. Eh bien ! un jour que nous chas
rien fait, le seul qui n'aviez pas à vous plain sions à courre , son cheval, effrayé par la vue
dre d'elle , ce soit vous, vous, Athos, si bon , d'un poteau , fit un écart, elle tomba et s'éva
qui vous soyez chargé de tout préparer pour nouit... nous étions seuls, je m'élançai à son
cette expédition d'Armentières, qui ayez été secours, et comme elle étouffait dans ses ha
chercher le bourreau, qui nous ayez conduits bits, je les fendis avec mon poignard ... Devi
à la chaumière... que ce soit vous enfin qui, nez ce qu'elle avait sur l'épaule, d'Artagnan ?
comme l'envoyé des justices divines, ayez pro Une fleur de lis... elle était marquée.
noncé le jugement sur elle ; et quand moi D'ARTAGNAN . Horreur !.. que dites-vous
même, le corps frissonnant, la voix haletante , là, Athos?
lesyeux en pleurs ,étais prêt à pardonner , que ATHOS. La vérité pure... mon cher , l'ange
ce soit vous quiayez dit de frapper. était un démon , la belle et naïve jeune fille
ATHOS. Cela vous a toujours étonné, n'est avait volé les vases sacrés de l'église , avec son
ce pas ? prétendu frère quin'était autre que son amant;
D’ARTAGNAN. Oui, jel'avoue, sivousnenous je sus tout cela depuis, le frère ayant été pris
en eussiez pas parlé, j'eusse gardé le silence... et condamné.
mais vous vous en êtes ouvert à moi le pre D’ARTAGNAN .Mais elle , qu'en fites-vous ?...
mier; alors, je vous ai dit ce que je pensais. ATHOS. Oh ! elle... j'étais, comme je vous
Excusez-moi, Athos, si cela peut en quelque l'ai dit , un grand seigneur , d'Artagnan ; j'a
point vous blesser. vais sur mes terres droit de justice basse et
ATHOS. Amis , laissez -moi vous raconter haute, j'achevai de déchirer les habits de la
un épisode de ma vie, que je n'ai jamais ra comtesse , je pris une corde, et je la pendis à
conté à personne... cela vous expliquera un arbre .
peut-être tout... D'ARTAGNAN . Un meurtre !...
ARAMIS. Dites, cher ami. ATHOS. Non pas, malheureusement, car
ATHOS. Je ne vous recommande pas la tandis que je m'éloignais au galop de cet en
discrétion ; quand vous aurez entendu ce que droit fatal et de ce pays maudit, quelqu'un
je vais vousdire, vous jugerez la chose assez vint sans doute, qui la sauva. Elle quitta la
terrible , je le pense , je ne dirai pas pour France alors, passa en Angleterre , elle épousa
l'oublier , mais pour l'ensevelir au plus pro un lord , et elle en eut un fils ; puis le duc
fond de votre cour. mourut et elle revint en France, se mit à la
D’ARTAGNAN . Nous vous écoutons, Athos ! solde de Richelieu , coupa dans un bal les
ATHOS. Ecoutez : J'avais vingt- cinq ans, ferrets de la reine, fit assassiner Buckingham
j'étais comte, j'étais le premier de ma pro par Felton ... et, pardonnez -moi, cher d'Ar
vince sur laquelle ines ancêtres avaientrégné tagnan , de rouvrir cette blessure en votre
presque en roi; j'avais une fortune princière, caur , empoisonna au couventdes Augustines
tous les rêves d'amour, de bonheur et de de Béthune, cette femme que vous adorez ,
gloire qu'on a à vingt- cinq ans , au reste , li cette charmante Constance Bonacieux.
bre entièrement de ma personne , de inon D’ARTAGNAN . Ainsi, c'était la même ?..
nom et de ma fortune. Un jour je rencontrai ATHOS. La même; tout le mal qui nous
dans un de mes villages une jeune fille de avait été fait nous venait d'elle ; une fois elle
seize ans, belle comme les amours et coinme mn'avait échappé pour commettre trois ineur
les anges à la fois. A travers la naïveté de son tres... cette fois je jurai qu'elle ne m'échap
âge perçait un esprit ardent, un esprit non perait plus et qu'elle avait fini le cours de ses
pas de femme, mais de poëte ; elle ne plaisait scélératesses; voilà pourquoi j'allai chercher
pas , elle enivrait. Elle vivait près de son le bourreau de Béthune , voilà pourquoi je
frère, jeune hommemélancolique et sombre : vous conduisis tous à la chaumière où elle
tous deux étaient arrivés dans le pays depuis était cachée... voilà pourquoi je prononçai
LES MOUSQUETAIRES. 17

la sentence. Voilà pourquoi lorsque vous hé D'ARTAGNAN. C'estmoi, monsieur .


sitiez , vous, Porthos, lorsque vous fréinissiez, MORDAUNT. Lieutenant aux mousquetaires
vous, Aramis ... lorsque vous pleuriez , vous , de Sa Majesté, compagnie Tréville ?
d'Artagnan ... voilà pourquoije dis : Frappe!... D'ARTAGNAN . C'est inoi!
D'ARTAGNAN . Corbleu ! je comprends tout, MORDAUNT. N'attendiez-vous pas quelque
maintenant... chose, monsieur ?
PORTHOS. Et moi aussi!... D'ARTAGNAN . Oui ; un message de Son
ARAMIS. Bah !... c'était une infâme, n'y Eminence , message qu'il devait m'envoyer
pensons plus... par un homme de confiance.
D'ARTAGNAN. Heureusement que de ce MORDAUNT, lui remettant une lettre. Voici
passé ... il ne reste aucune trace... le message, monsieur , et c'est moi qui suis le
ATHOS. Elle avait un fils de ce lord de messager .
Winter... frère de celuiquenous connaissons. D'ARTAGNAN , lisant. « Faites ce que vous
D'ARTAGNAN . Je le sais bien , puisqu'au » dira le porteur, et quant à la dépêche qu'il
momentde sa mort vous vous êtes écrié : Elle » doit vous remettre, ne l'ouvrez qu'en pleine
n'a pas même songé à son fils. » mer !...
ARAMIS. Eh ! qui sait ce qu'il est devenu ? MADELEINE , à part. Tiens! en pleine
mort le serpent, morte la couvée. Croyez - vous mer ... me voilà encore veuve , moi.
que de Winter , notre compagnon , celui qui MORDAUNT. Vous avez lu ?
nous guida dans l'accomplissement de l'acte D'ARTAGNAN . Oui!
de justice, se sera amusé à recueillir le fils... MORDAUNT. Vous êtes prêt à obéir aux or
D'ailleurs, si le fils existe , il était en Angle dres que Son Éminence vous transmet par ma
terre, à peine s'il connaissait sa mère... Puis voix ?
tout a été fait dans le silence et dans la nuit, D’ARTAGNAN . Sans doute; ne suis-je pas à
chacun de nousavaitintérêtà garder le secretet son service ?
l'agardé... il ne sait rien , ilnepeutrien savoir. MORDAUNT. Alors équipez- vous en guerre,
Ils s'asseyent. et trouvez- vous seul avec les amis que vous
PORTHOS. Bah ! l'enfant est inort ou le avez promis à M. le cardinal de rattacher à
diable m'emporte ! il fait tant de brouillard son parti , jeudi prochain , à huit heures du
dans cette maudite Angleteterre... Mangeons. soir, sur la digue de Boulogne.
MADELEINE,entrant. L'envoyéde Son Emi MADELEINE, à part. Sur la digue de Bou
nence... logne... il paraît que c'est en Angleterre qu'ils
ATHOS. Qu'y a -t-il ?... vont...
D'ARTAGNAN . Rien !... D'ARTAGNAN . Jeudi, dites - vous,monsieur ?
ARAMIS. Si c'est une femme, cher ami, nous sommes aujourd'hui samedi... c'est dans
nous vous laissons.
cinq jours... à merveille, j'y serai.
D'ARTAGNAN . Non pas, messieurs, c'est un MORDAUNT . A jeudi, huit heures du soir,
homme.
à Boulogne, et songez que si vous n'étiez pas
PORTHOS. Eh bien ! si c'est un homme, arrivé au jour et à l'heure dite , je n'ai pas le
qu'il entre et qu'il se mette à table. droit de vous attendre une minute de plus.
D’ARTAGNAN . Non pas, ce serait sans doute D'ARTAGNAN . Il est inutile de recomman
trop mauvaise compagnie... pour Athos et der l'exactitude à un soldat.
pour Aramis ; il s'agit d'un envoyé de Maza MORDAUNT. Adieu , monsieur.
rin , quelque pleutre comine lui; il n'a qu'un D’ARTAGNAN . Au revoir...
mot à me dire, demeurez là , et ne vous få Mordaunt sort en faisant un léger salut aux trois amis .
chez pas si nous parlons à voix basse.
PORTHOS . Sans doute ; mais expédiez le wwwWwwWMN www
promptement, que diable ! il est temps que SCÈNE XIV .
nous déjeunions.
Les trois amis se retirent dans un coin . LES MEMES,9 moins MORDAUNT.
D’ARTAGNAN . Faites entrer , madame Tur
quenne. MADELEINE. A nous deux , maintenant.
wwwww D'ARTAGNAN . Vous nous écoutiez ?
SCÈNE XIII. MADELEINE. Moi ? oh ! par exemple... Il
paraît que vous aller quitter la France ?
LES MÊMES , MORDAUNT , en costumede D'ARTAGNAN. C'est probable ,madaine Tur
Puritain . quenne.
Madeleine seule peut entendre ce que disent d’Arta MADELEINE. Et que vous allez passer en
gnan et l'envoyé de Mazarin . Angleterre ?
MORDAUNT. Monsieur le chevalier d'Arta D’ARTAGNAN . C'est possible, chère amie.
gnan ? MADELEINE. Eh bien , je vais profiter de
18 MAGASIN THÉATRAL.

cela pour vous faire une recommandation . GRIMAUD, en dehors. Bien !


D’ARTAGNAN . Une recommandation ? D’ARTAGNAN . Au cinquième, la porte à
MADELEINE. Oui, ma swur qui tient l'hô gauche, c'est ici.
tel de la Corne du Cerf, sur la place du ATHOS. C'est la voix de Grimaud .
Parlement, à Londres. Si vous y allez... D'ARTAGNAN . Il parle donc maintenant?
D'ARTAGNAN . Elle aura ma pratique. ARAMIS . Oui, dans les grandes circon
MADELEINE. C'est dit ? stances.
D'ARTAGNAN . Et redit. Grimaud entre précipitamment.
MADELEINE . Merci. ATHOS. Oh ! messieurs ! il est arrivé quel
Elle sort. que chose... Grimaud , pourquoi cette pâ
PORTHOS. Si nous déjeunions... leur, pourquoi cette agitation ?
D’ARTAGNAN . Me voici. GRIMAUD. Messieurs , milady de Winter
ATHOS. Quand je vous disais, d'Artagnan , avait un enfant ; l'enfant est devenu un
q ue le Mazarin était un vilain homme. homme... la tigresse avait un petit ; le tigre
D'ARTAGNAN. Pourquoi ? est lancé , il vient à vous , prenez garde !
ATHOS. C'est qu'en vérité ses envoyés sont D’ARTAGNAN . Que veux-tu dire ?
de vilaines gens. Comment ! il y a dans ce ATHOS. Que dis -tu ?
coin trois gentilshommes et il fait pour nous GRIMAUD. Je dis, monsieur le comte , que
trois un salut qui suffirait à peine à un seul ! le fils de Milady a quitté l'Angleterre, qu'il
D’ARTAGNAN . Messieurs, il faut lui par est en France et qu'il vient à Paris, s'il n'y
donner , je crois que c'est un puritain . est déjà .
ATHOS. Il vient d'Angleterre ? ARAMIS. Diable ! Ettu es sûr ?...
D’ARTAGNAN. Je l'en soupçonne. PORTHOS. Eh bien ! après tout, quand il
ATHOS. Alors ce serait quelque envoyé de viendrait à Paris, nous en avons vu bien d'au
Cromwell ?
tres ; qu'il vienne !
D'ARTAGNAN. Peut-être.
D’ARTAGNAN . Et d'ailleurs, c'est un en
ATHOS. En tout cas il ne me revient pas fant.
le moins du monde, votre envoyé.
PORTHOS. Ni à moi. GRIMAUD. Un enfant , messieurs !... sa
ARAMIS . Ni à moi. vez -vous ce qu'il a fait cet enfant déguisé
ATHOS. Et comment s'appelle-t- il, cemon en inoine ? Il a appris du bourreau de Béthune
sieur ? toute l'histoire de sa mère , qu'il ignorait, et
D’ARTAGNAN. Je ne sais pas. après l'avoir confessé , il lui a , pour absolu
PORTHOS. Messieurs, déjeunons ! tion , planté dans le cæur le poignard que
voici... Tenez , il est encore rouge et humide !
MMMwww
ARAMIS . L'as- tu vu , lui ?
SCÈNE XV. GRIMAUD . Qui.
D'ARTAGNAN. Sais-tu comment il s'ap
LES MÊMES , GRIMAUD . pelle ?
GRIMAUD, en dehors. Au cinquième, n'est GRIMAUD. Je ne sais pas.
ce pas ? la porte à gauche... ATHOS , se levant. Je le sais, moi !... Il
MADELEINE , Oui !... s'appelle le vengeur !

Deuxième Tableau.

Un salon chez lord de Winter à la Place Royale .

SCENE PREMIÈRE . ATHOS. Il était donc en Angleterre ?


DE WINTER . Eh ! oui.
DE WINTER , ATHOS. ATHOS. Qu'y faisait-il ?
DE WINTER. Vous dites donc , comte ? DE WINTER. C'est un des sectateurs les
ATHOS. Je dis que Grimaud est arrivé plus ardents d'Olivier Cromwell.
comme il expirait, qu'il nous a rapporté le ATHOS. Comment s'est-il rallié à cette
poignard tout fumant encore . cause ? son père et sa mère étaient catholi
DE WINTER. Alors, il sait tout ? ques, je crois ?
ATHOS. Toul, excepté nos noms. DE WINTER . Le roi, sur ma demande , l'a
DE WINTER . Mais comment, mais pour déclaré bâtard l'a dépouillé de ses biens et
quoi a-t-il quitté l'Angleterre ? lui a défendu de porter le nom de Winter.
LES MOUSQUETAIRES . 19

Sa haine pour Charles Iº l'a poussé vers PARRY. Bien portante de corps , mais
Cromwell. bien triste de cœur, milord.
ATHOS. Et comment s'appelle -t-il main DE WINTER . Vous êtes chargé de quelque
tenant ? chose pour moi ?
DE WINTER . Mordaunt. PARRY. Cette lettre, milord.
ATHOS. C'est bien , je m'en souviendrai... DE WINTER , brise le cachet , l'ouvre et lit.
La Providence nous a prévenus, tenons-nous u Milord , je crains , si vous venez ine
sur nos gardes ; mais voyons, revenons à » trouver au Louvre ou aux Carmélites , que
l'affaire qui vous amène à Paris , milord . » vous ne soyez suivi, ou quenous ne soyons
DE WINTER . Deux mots d'abord ... Vous » écoutés ; j'aime donc mieux me rendre
avez toujours pour amis messieurs Porthos et » chez vous. Plus la démarche que je fais est
Aramis ? » contre les habitudes royales, moins elle
ATHOS . Ajoutez d'Artagnan , milord ; nous » sera épiée... Attendez-moi donc chez vous
sommes toujours comme autrefois quatre » au lieu de me venir trouver ; j'y serai pres
amis dévoués l'un à l'autre... seulement, > qu'en même temps que inon messager .
lorsqu'il s'agit d'être frondeurs , nous ne » Votre affectionnée , Henriette. » Bien !...
sommes plus que deux , Aramis et moi. Parry , j'attends votre maîtresse.
DE WINTER . Je vous reconnais bien là ; TOMY. Milord permet-il un dernier mot ?
vous avez adopté la cause des princes, la DE WINTER. Dites !...
grande cause ; c'était la seule qui pût aller à TOMY. Je viens d'interroger monsieur Par
votre caractère noble et généreux. Je ne ry... etcet homme quice matin nous a suivis
vous cacherai pas que j'étais venu en France jusqu'ici...
dans cet espoir. DE WINTER. Eh bien ?
ATHOS. Sommes -nous donc pour quelque TOMY. Il est encore au coin de la rue.....
chose dans votre voyage ? Monsieur Parry l'a vu , et l'a reconnu au si
DE WINTER . Oui, comte, j'ai besoin de gnalement que je lui ai donné.
vous deux... Vous avez prévenu monsieur DE WINTER . Et vous ne savez pas qui cet
Aramis ? homme peut être ?
ATHOS. Tenez, le voici. TOMY. A ma vue , il s'est détourné , et
wwwmmmwum wwwwwwwww WW depuis ce matin vous m'avez retenu ici, mi
lord .
SCÈNE II.
DE WINTER . C'est bien , allez , je me gar
derai, allez !...merci, Parry !
LES MÊMES, ARAMIS . ATHOS . Cette lettre dérange - t- elle quelque
DE WINTER. Bonjour , chevalier ; vous chose à vos projets, milord ?
arrivez à merveille, j'allais demander à DE WINTER . Non , comte.
monsieur le comte la permission de vous ATHOS. Elle semblait vous contrarier.
présenter tous deux à la reine d'Angleterre. DE WINTER. Elle m'étonnait seulement,
ARAMIS. A la reine d'Angleterre ! cause du grand honneur qu'elle m'an
ATHOS. A madame Henriette de France !... nonce .
Pardon , milord , je ne connais de Sa Majesté PARRY, rouvrant la porte. Milord ...
que ses malheurs là - bas, et son exil ici. DE WINTER . Serait -ce la personne qui m'a
DE WINTER . Mais je vous connais, vous... fait l'honneur de m'écrire ?
et lui ai promis ce matin de vous conduire PARRY. Justement ; sa litière s'arrête à la
près d'elle. porte.
ATHOS. Au Louvre ? ... DE WINTER. Allez la recevoir , Parry ,
DE WINTER . Non , aux Carmélites... Êtes allez...
vous prêts, messieurs ? ARAMIS . Une femme ?
ATHOS. A vos ordres, milord . DE WINTER. Non , une reine.
wwwwwwwwwww una www wwwwwww ATHOS. Sa Majesté madame Henriette ?
DE WINTER. Oui, messieurs.
SCÈNE III. ATHOS. Alors, nous nousretirons, milord .
DE WINTER , levant une tapisserie. Non
LES MÊMES , TOMY, puis PARRY.
pas ; au contraire , entrez ici et écoutez ce qui
DE WINTER. Que voulez -vous, Tomy? va se dire entre Sa Majesté et moi; vous serez
TOMY. Le valet de chambre de Sa Majesté libres de vous montrer ou de demeurer ca
la reine d'Angleterre demande à remettre à chés ; si vous vous montrez, c'est que vous
Votre Seigneurie une lettre de son auguste acceptez ; si vous demeurez cachés, c'est que
maîtresse. vous refusez .
DE WINTER . Entrez , Parry , entrez. ARANUS.Mais , milord , nous ne comprenons
Quelle nouvelle de Sa Majesté ? pas.
20 MAGASIN THÉATRAL.

DE WINTER. Vouscomprendrez plus tard... mon Dieu ! qu'il ne soit plus roi, qu'il soit
Entrez .., entrez!... vaincu, exilé, proscrit, mais qu'il vive , que
Ils entrent, de Winter laisse retomber la tapisserie. mes enfants renoncent au trône de leur père ,
wwww wwww mais qu'ils vivent ! Oh ! dites -moi, milord, la
position du roi est donc bien désespérée ?
SCÈNE IV . DE WINTER. Plusdésespérée certainement
qu'il ne le croit lui-même, madame.
LES MEMES, LA REINE, tout en noir , dans LA REINE. Etqu'attend -ilde moi dans cette
l'antichambre. extréinité ? voyons, dites vite.
DE WINTER. Que Votre Majesté demande
DE WINTER. Ouvrez les deux battants de la
des secours à Mazarin , ou tout au moins un
porte , Tomy. refuge en France .
Tomy ouvre en s'inclinant. LA REINE. Hélas !milord , croyez- vous que
LA REINE , soulevant son voile. Ah ! mi
j'aie attendu cette lettre pour faire de ce côté
lord , c'est donc bien vous! je croyais avoir tout ce que j'ai pu faire ?
mal lu , je craignais que les lettres dont se DE WINTER Eh bien ?
compose votre nom ne m'eussent trompée . LA REINE. Eh bien ! secours , asile ... ar
Vous venez de la part du roi , milord ?... gent, monsieur Mazarin m'a tout refusé.
parlez vile, qu'avez -vous à me dire ? DE WINTER. Comment! il a refusé un asile
DE WINTER . J'ai à remettre ce message à au roiCharles, au beau -frère du roiLouis XIII,
Votre Majesté. à l'oncle du roi Louis XIV !
Il s'agenouille, et présente à la Reine un étui d'or. LA REINE. Hélas ! je l'inquiète et le fatigue
LA REINE, ouvrant l'étui et en tirant déjà bien assez... ma présence et celle de ma
une lettre. Milord , vous m'apportez trois fille luipèsent... à plus forte raison celle du
choses que je n'avais pas vues depuis bien roi... Milord , écoutez... c'est triste et pres
longtemps, de l'or , une lettre et un amidé que honteux à dire , mais nous avons passé
voué... Relevez - vous,milord ... (Luidonnant l'hiver au Louvre , Henriette et moi, sans
la main . ) Merci, mon ami, merci! argent, sans linge, presque sans pain ... res
DE WINTER. Votre Majesté me coinble. tant souvent couchées une partie de la jour
LA REINE. Et maintenant, voyons ce que née faute de feu ... de sorte que nous serions
contient cette précieuse lettre... Ab ! c'est peut-être mortes toutes deux de faim et de
bien l'écriture , c'est bien la signature de misère , sans les aumônes qu'a bien voulu
mon Charles... (Lisant.) « Madame et chère nous accorder le parlement.
» épouse, nous voici arrivés au terme; toutes DE WINTER . Horreur ! la fille de Hen
» les ressources dont je dispose sont con ri IV mnourant de faim dans cette patrie
» centrées en ce camp de Newcastle d'où je où son père voulait que le dernier paysan eût
» vous écris : là , j'attends l'armée de mes plusque le nécessaire!... Que ne vous adres
» sujets rebelles , et avec le secours de mes siez -vous au premier de nous , madame? ...
» braves Ecossais , je vais lutter une dernière il eûtpartagé sa fortune avec vous, ou plutôt,
> fois contre eux. Vainqueur, je prolonge la il eût mis tout ce qu'il possédait aux pieds
» lutte ; vaincu , je suis perdu complétement ; de sa reine.
» dans ce dernier cas je n'aurai qu'à gagner LA REINE. Vous voyez bien , de Winter ,
>> les côtes de France , mais voudra-t-on y que je ne puis plus qu'une seule chose... c'est
» recevoir un roi malheureux , qui apportera de repasser en Angleterre avec vous.
» un si funeste exemple dans un pays déjà DE WINTER . Pourquoi faire,madame?
» soulevé par les discordes civiles? Le porteur LA REINE. Pour mourir avec le roi, puis
» des présentes , que vous connaissez comme que je ne puis le sauver .
» un demes vieux et demes plusfidèles annis ... DE WINTER . Ah ! madame, voilà surtout ce
(Elle s'interrompt et lui tend la main .) Oh ! que le roi craignait, voilà ce qu'il vous prie
oui, milord !... (Continuant.) « Le porteur et au besoin ce qu'il vous ordonne de ne pas
» des présentes vous dira , madame, ce que faire.
» je ne puis confier aux risques d'un acci LA REINE. Milord , le roi parle en cæur qui
» dent. Il vous expliquera quelle démarche craint et non pas en cæur qui aime... Ignore
» j'attends de vous , et je le charge aussidema t-il donc que la pire douleur c'est l'incerti
» bénédiction pour ceux demes chers enfants tude... On s'habitue à un malheur que l'on
» qui sont en France , et de tous les sen envisage en face ; car lorsqu'on le connaît ce
.» timents de mon cœur pour vous, madame malheur , on peut trouver des ressources
» et chère épouse. CHARLES , encore roi. » contre lui... mais à un malheur vague, éloi
» Dieu permet que nos deux enfants , la prin gné, indéfini, insaisissable, inconnu ... il n'y
; cesse Elisabeth , et le duc de Glocester , qui a d'autre remède que la prière... et j'ai tant
» sont à Londres , se portent bien . » Ah ! prić, milord , sans que rien ait changé dans
LES MOUSQUETAIRES. 21
le sort du roi ou dans le mien , que je com m'est offert... le couvent des Carmélites , tout
mence à désespérer... Milord , si le roi, dans sombre qu'il est. Qu'avais-je à Exeter ?... une
l'extrémité où il se trouve , veut m'éloigner simple chaumière... ma pauvre enfant vit le
de lui... c'est que le roi ne m'aime pas. jour sur un grabat, sans matelas nisans cou
DE WINTER. Oh !madame, vous savez vous verture . Ce fut alors qu'il m'arriva un messa
même qu'une pareille accusation est injuste. ger de la reine ma sæur ; ce messager m'ap
Non , le roi craint que tant de dangers... tant portait deux cent mille livres ... ai-je gardé
de fatigues ... une pistole pour moi, milord ?... non , jus
LA REINE . Les dangers, les fatigues... Eh ! qu'au dernier écu , j'ai tout envoyé à Charles,
n'y suis - je pas habituée ?... n'ai - je pas parce que Charles, c'est tout pour moi, voyez
seule , sous prétexte de conduire ma fille en vous... aussi, lorsqu'ilm'a fallu le quitter pour
Hollande , été solliciter de Guillaume d'O revenir en France... eh ! milord , vous étiez
range des secours d'armes et d'argent ? A encore là . vous avez vu ma douleur,mes lar
mon retour, n'ai-je point été assaillie par une mes, mon désespoir... et quand vous venez
tempête terrible , comme si, contre notre mal medire que sa position est plus désespérée
heureuse cause , ne se déchaînait pas seule encore qu'il ne le croit lui-même, que sa li
ment la colère des hommes ,mais encore celle berté est menacée , sa vie peut -être... Vous
de Dieu ?... Au milieu de cette tempête, ai-je venez me parler de dangers et de fatigues, à
quitté le pont du bâtiment? à toutes les re moi, dont le règne a été une longue fatigue et
présentations du capitaine et de l'équipage la vie un long danger... Ah ! milord , si le roi
que j'encourageais par ma présence , ai-je ré vous a dit cela , le roimanque de mémoire , et
pondu autre chose, sinon qu'il n'y avait point si vous vous opposez à ce que je le rejoigne,
d'exemples dans l'histoire qu'une reine se vous, milord, oh ! vousmanquez de pitié !
fût jamais noyée ?... Enfin , après avoir perdu DE WINTER . C'estjustement parce qu'il se
deux vaisseaux , une partie des secours que souvient de tout ce que vous avez souffert
que
j'apportais, repoussée sur les côtes de la Hol le roi veut que vous restiez en France... c'est
lande, ai- je hésité, au premier souffle de vent justement, pardonnez -moi le mot, parce que
favorable , à meremettre en mer ? ... Cette fois, j'ai pitié de ma reine , que je ne veux pas
Dieu se tait, lassé de me poursuivre !... J'a qu'elle passe en Angleterre.
bordai...mais à peine à terre... la maison dans LA REINE. Eh bien ! n'en parlons plus, mi
laquelle je m'élais réfugiée fut cernée , atta lord ; je ne veux pas vous mettre entre la dé
quée ; vous le savez , milord , puisque c'est férence que vous devez à votre reine et l'o
vous qui vintes medélivrer... Où m'avez -vous béissance que vous devez à votre roi... Parlons
trouvée, mylord , dites ?... sur la brèche que de vous... parlons de lui... N'avez-vous pas
le canon venait de faire à cette maison crou d'autre but en venant en France que celui
lante .., au milieu du feu , des blessés , des que vous m'avez exposé ?
morts, toute sanglante du sang demes défen DE WINTER. Si fait, madame.
seurs et du inien, car un éclat de bois m'avait LA REINE . Eh bien ! dites, voyons...
blessée... En vous voyant,milord , ai-je songé DE WINTER. J'ai connu en France, autre
à moi ?... Pour qui a été mon premier mot ? fois, quatre gentilshommes.
pour Charles... Quand il m'a fallu , pour ar LA REINE, avec tristesse. Quatre gentils
river jusqu'à lui, revêtir des habits d'homme, hommes ! et voilà le secours que vous comptez
ai- je hésité ?... Trois jours et trois nuits vous reporter à un roi sur le point de perdre son
m'avez vue à vos côtés... ai- je poussé un sou trône ?
pir ...ai-je proféré uneplainte... ai-je demandé DE WINTER . Ah ! si je les avais tous quatre ,
autre chose que ce que demandait le dernier je répondrais de bien des choses, madame...
de vos officiers ?... Non ; car fatigues, priva Avez - vous entendu parler de quatre gentils
tions, dangers, tout fut oublié quand je revis hommes qui soutinrent autrefois la reine
mon époux et inon roi ... Une année tout en Anne d'Autriche contre le cardinal Riche
tière, je la passai près de lui... dans les mon lieu ?
tagnes, au camp, presque toujours dans la LA REINE. Oui, c'est une tradition de la
tente , bien rarement dans une maison ... De cour.
palais, hélas ! depuis longtemps il n'en était DE WINTER . De quatre gentilshommes qui
plus question pour nous !... Qui m'a force de traversèrent la France à travers toutes les
le quitter ?... la volonté seule de Dieu et l'a embûches , tachant la route qu'ils suivaient
mourdemon enfant... J'allais devenir mère... de leur sang, pour aller chercher en Angle
je ne craignais pas de mourir , je craignais de terre ces fameux ferrets de diamants qui
tuer ma pauvre petite Henriette... Je vous faillirent perdre Anne d'Autriche?
parlais de misère ,milord ...mais à ce moment, LA REINE. Oui.
n'ai-je pas été la plusmisérable des femmes ?... DE WINTER. Ces quatre gentilshommes, si
Ici, du moins, j'ai le Louyre tout dénué qu'il je vous disais tout ce qu'ils on fait, madame,
22 MAGASIN THÉATRAL.

vous croiriez que je vous raconte un chapitre ! le roi est seul au milieu d'Ecossais dont il
de l'Arioste ou que je vous lis un chant du se défie , quoiqu'il soit écossais lui-même.
Tasse... Mais, hélas ! de ces quatre vaillants , Je demande beaucoup ... je demande trop ,
je l'ai appris ce matin , il ne reste plus que peut-être , quoique je n'aie aucun titre pour
deux ! demander... mais enfin , si vous consentez à
LA REINE. Les deux autres sont morts ?... servir cette grande cause de la royauté atta
DE WINTER . Pis que cela... les deux autres quée dans le roi Charles... passez en Angle
sont au cardinal Mazarin . terre , messieurs, joignez le roi... soyez ses
LA REINE. Et les deux qui restent?... ainis , soyez ses gardiens, marchez à ses côtés
DE WINTER . Les deux qui restent,madame, dans la bataille, marchez devant et derrière
je ne sais point encore s'ils ne sont point in lui dans sa maison , où des embûches se pres
vin ciblementà Paris , ou mêmesi, étant libres , sent, plus périlleuses que tous les risques de
Is ne s'effrayeront pas des dangers quimena la guerre... et en échange de ce sacrifice
cent une pareille entreprise , et s'ils consenti que vous me ferez, messieurs... je vous pro
l'ont à me suivre en Angleterre. mets , non de vous récompenser , ce inot vous
WM blesserait, j'en suis sûre ; d'ailleurs, il sied
mal à l'exilé qui implore de parler de récom
SCÈNE V. peuse , mais de vous aimer comme une sæur
LES MÊMES, ATHOS , ARAMIS . vous aimerait, et de vous préférer à tout ce
qui ne sera pas ines enfants ou mon époux.
ATHOS , sortant du cabinet avec Aramis. ATHOS. Madame, quand faut- il que nous
Milord , dites à Sa Majesté que pour une si partions ?
belle cause nous irons jusqu'au bout du LA REINE. Ainsi, vous consentez... Ah !
monde. messieurs, voici le premier moment d'espoir
LA REINE. Oh ! mon Dieu ! ces messieurs que j'ai éprouvé depuis cinq ans... vous le
nous écoutaient... comprenez, ce n'est plus son trône, ce n'est
DE WINTER. Et vous voyez , madame, que plus sa couronne que je vous recommande...
l'on pouvait tout dire devant eux . c'est la vie de mon Cbarles, de mon époux,
LA REINE. Merci, messieurs, merci! Mi de mon roi, que je remets entre vos mains.
lord , les noms de ces deux braves gentils ATHOS . Madame, toutce que deux hommes
hommes , que je lesgarde religieusement dans qui ne reculeront devant aucun danger peu
mamémoire... vent faire, attendez-le de nous.
DE WINTER . M. le comte de la Fère ,M.le LA REINE, leur tendant la main que les
chevalier d'Herblay . deux gentilshommes baisent à genoux .
LA REINE. Messieurs , j'avais autour de Encore une fois , oh ! de toute mon âme...
moi, il y a quelques années, des courtisans, merci, messieurs.
des armées, des trésors... A un signe de ma DE WINTER . Votre Majesté veut-elle que je
main toutcela s'employait pour mon service... je la reconduise ?
aujourd'hui, regardez autour de moi: pour LA REINE. Non , vous pourriez être re
accomplir un dessein d'où dépend le salut du connu .
royaume et la vie d'un roi, je n'ai plus que ATHOS. Mais nous, madame, nous ne cou
ord de Winter, un ami de vingtans,et vous , rons pas le même risque.
messieurs , que je ne connais que depuis quel LA REINE. J'ai ma litière, messieurs.
ques secondes . ATHOS, s'inclinant. Alors , nous suivrons
ATHOS. C'est assez , madame, si la vie de humblement, et de loin , la litière de Votre
trois hommes peut aux regards du Seigneur Majesté.
racheter celle de votre royal époux... Main LA REINE. Adieu , comte; dites au roi que
tenant, ordonnez , que faut- il que nous fas mes jours ne sont qu'une longue souffrance,
sions ?... mes nuits qu'une longue insomnie... que
LA REINE, à Aramis .Mais vous ,monsieur , toute ma vie n'est qu'une éternelle prière ,
avez- vous donc, comme le comte de la Fère, mais qu'au moment où Dieu nousréunira...
compassion de tantde malheur ? soit sur la terre, soit au ciel... tout sera ou
ARAMIS.Moi, madame, d'habitude, partout blié .
où va M. le comte de la Fère ,je le suis sans Elle sort suivie un instant après de deux gentils
même luidemander où il va... mais lorsqu'il hommes .
s'agi du service de Votre Majesté , je ne le ammwwwwwwwwwwwwwwwwww
suis pas, madame, je le précède.
LA REINE. Eh bien ! messieurs, puisque SCÈNE VI.
vous voulez bien vous dévouer au service
d'une pauvre princesse que le monde entier DE WINTER , puis MORDAUNT.
abandonne , voilà ce qu'il s'agit de faire..... DE WINTER . Pauvre reine! (Mordaunt
LES MOUSQUETAIRES. 23
parait et se tient debout sur le seuil de la ! cette femmeavait empoisonné mon frère , et
porte ; de Winter quitte la fenêtre, et aper pour hériter de moi, elle allait m'assassiner à
cevantMordaunt.) Qui est là ?... que voulez mon tour... Que direz-vous à cela ?
vous, monsieur ?... MORDAUNT. Je dirai que c'était mamère.
MORDAUNT. Oh ! oh ! ne me reconnaîtriez DE WINTER . Elle a fait poignarder par un
vous point par hasard ? homine autrefois bon , juste et pur, le mal
DE WINTER . Si fait, monsieur... et la beureux duc du Buckingham ... Que direz
preuve , c'est que je vous répéterai à Paris vous à ce crime dont j'ai la preuve ?
ce que je vous ai dit à Londres ; votre persé MORDAUNT. C'était mamère !
cution me lasse, retirez- vous donc, ou je vais DE WINTER . Revenue en France après cet
appeler mes gens. assassinat, elle a empoisonné dans le couvent
MORDAUNT. Ah ! mon oncle ! des Augustines de Béthune, une femme qu'ai
DE WINTER. Je ne suis pas votre oncle , je mait un de ses ennemis; ce crime vous per
ne vous connais pas. suadera -t-il de la justice du châtiment... Ce
MORDAUNT. Appelez vos gens, si vous vou crime j'en ai la preuve.
lez ; vous ne me ferez pas chasser à Paris, MORDAUNT. C'était ma mère !
comme vous l'avez fait à Londres. Quant à DE WINTER . Enfin , chargée de meurtres,
nier que je suis votre neveu , vous y regarde de débauches, odieuse à tous, menaçante en
rezà deux fois,maintenant que j'ai appris cer core comme une panthère altérée de sang , elle
taines choses que j'ignorais il y a un an . a succombé sous les coups d'homines qu'elle
DE WINTER. Et que m'importe, àmoi, ce avait désespérés, et qui jamais ne lui avaient
que vous avez appris ! causé le moindre dommage ... elle a trouvé, à
MORDAUNT. Oh ! il vous importe beau défaut de ses juges naturels , des juges que ses
coup... j'en suis sûr , et vous allez être attentats hideux ont évoqués. Et ce bourreau
de mon avis tout à l'heure. Quand je me suis qui vous a tout raconté... s'il vous a en effet
présenté chez vous la première fois à Lon tout raconté, a dû vous dire qu'il a tressailli
dres... c'était pour vous demander ce qu'était de joie en vengeant sur elle la honte et le sui
devenu mon bien ... quand je me suis présenté cide de son frère ... Fille pervertie , épouse
chez vous pour la seconde fois , c'était pour adultère , sæur dénaturée, homicide, empoi
vous demander ce qui avait souillé mon sonneuse , exécrable à tous les gens qui
nom ... et ces deux fois, je le reconnais l'avaient connue , à toutes les nations qui
comme vous l'avez dit, vousm'avez fait chas l'avaient reçue dans leur sein , elle est morte
ser... mais cette fois, je me présente chez maudite du ciel et de la terre ; voilà ce qu'é
vous pour vous faire une question bien autre tait cette femme.
ment terrible que toutes ces questions... je MORDAUNT. Taisez - vous, monsieur ; c'était
me présente pour vous dire , comme Dieu a ma mère; ses désordres,je ne les connais pas;
dit au premier meurtrier : Caïn , qu'as-tu fait ses vices, je ne les connais pas ; ses crimes, je
de ton frère ?... Milord, qu'avez- vous fait de ne les connais pas , c'était ma mère ! donc , je
votre scur ? vous en préviens, écoutez bien les paroles que
DE WINTER . De votre mère ! je vais vous dire , et qu'elles se gravent dans
MORDAUNT. Oui, de ma mère , milord . votre mémoire de manière à ce que vous
DE WINTER . Cherchez ce qu'elle est deve ne les oubliiez jamais... ce meurtre qui m'a
nue , malheureux , et demandez -le à l'enfer , tout ravi, qui m'a fait sans nom , quim'a fait
peut-être que l'enfer vous répondra . pauvre... ce meurtre qui m'a fait corrompu ,
MORDAUNT, s'arancant vers de Winter. méchant, implacable..... j'en demanderai
Je l'ai demandé au bourreau de Béthune , et compte à vos complices quand je les con
le bourreau de Béthunem'a répondu ... Ah ! naîtrai, à tous mes ennemis enfin , sans
vousme comprenez inaintenant; avec ce mot en excepter le roi Charles Ier.
tout s'explique , avec cette clef l'abîme s'ou DE WINTER . Voulez-vous m'assassiner ,
vre...Mamère avait hérité de son mari, vous monsieur ? en ce cas , je vous reconnaîtrai vé
avez assassiné ma mère... Mon nom m'assu ritablement pour mon neveu ... car vous se
rait le bien paternel , vous m'avez dégradé de rez bien le fils de votre mère .
mon nom ... Je ne m'étonne plus inaintenant MORDAUNT. Non , je ne vous tuerai pas,
que vous ne me reconnaissiez pas, il est mal en ce moment du moins... car sans vous je
séantd'appeler son neveu quand on est spo ne découvrirais pas les autres... mais quand
liateur, l'homme qu'on a fait pauvre...quand je saurai le nom des quatre hommes d'Armen
on est meurtrier , l'homme qu'on a fait or tières, tremblez monsieur, tremblez pour vous
phelin . et pour vos complices ! j'en ai déjà poignardé
DE WINTER . Vous voulez pénétrer dans cet un sans pitié, sans miséricorde, et c'était le
borrible secret, monsieur? eh bien ! soit ; sa moins coupable de vous tous. Il sort.
cbez donc quelle était cette femme dont vous DE WINTER . Mon Dieu ! je vous remer
venez au ourd'hui me demander comple... cic... qu'il ne connaisse que moi.
24 MAGASIN THÉATRAL.

Troisième Tableau .

La digue de Boulogne.
On voit à droite au premier plan , une maison de pêcheur ; au troisième plan , le brick le Parlement. Au fond ,
à l'ancre, la corvette l'Eclair ; à gauche, un escalier qui conduit au phare .

SCÈNE PREMIÈRE . ANDRÉ, à Mordaunt. Que faut- il faire?


MORDAUNT. Voyez cette femme, tâchez de
MORDAUNT , se promenant sur la digue ; savoir qui elle est, ce qu'elle veut, et ensuite ,
ANDRÉ, patron du brick le Parlement. s'il est nécessaire , je la verrai moi-même.
ANDRÉ. Où est votre scur?
MORDAUNT, à André Smith qui entre. Eh
bien ! patron André ? PARRY. Dans cette maison ; dois-je l'ap
ANDRÉ. Personne encore, monsieur. peler?
MORDAUNT. Vous avez été à l'hôtel des ANDRÉ . Non , ne la dérangez pas , je vais
Armes d'Angleterre, cependant... lui parler moi-même.
ANDRÉ. Oui, monsieur. MORDAUNT. Allez !... Ah ! ah! je crois que
MORDAUNT. Et vous avez demandé si deux voici nos hommes.
gentilshommes, nommés messieurs d'Arta ANDRÉ, regardant. Non , ce sont les deux
gnan etDuvallon , n'étaient point arrivés de voyageurs qui ont demandé le chemin du
Paris ? port, à l'hôtel de l'Épée du grand Henry.
ANDRÉ. On ne les a pas vus encore. MORDAUNT. Ils venaient par la route de
MORDAUNT. Ni personne qui leur res Paris ?
semble ? ANDRÉ. Oui.
ANDRÉ. Trois gentilshommes arrivaient MORDAUNT. Je tirerai peut-être d'eux
juste au moment où je causais avec l'hôtelier ; quelques nouvelles. Allez donc ... mais vous
j'ai eu un moment d'espoir , mais je me comprenez... ne promettez rien que je n'aie
trompais... ils allaient loger à l'Épée du grand vu moi-même.
Henry , encore un seul des trois y est-il en ANDRÉ. Oh ! soyez tranquille . ( A Parry .)
tré... les deux autres n'ont fait que jeter la Venez , monsieur.
bride de leurs chevaux aux mains de leur
laquais et demander le chemin du port.
MORDAUNT. Qu'ils y réfléchissent bien , je SCÉNE III.
leur ai donné jusqu'à huit heures du soir ; je
ne les attendrai pas une minute de plus... A MORDAUNT, seul, puis ATHOS
huit heures juste , capitaine André , vous et ARAMIS .
appareillerez . MORDAUNT, seul. Non , ce n'est pas eux.
ANDRÉ. Bien , monsieur ; je suis à vos Mais en vérité, si je ne me trompe pas... si
ordres. ce sont leurs deux amis... les mêmes qui
wwwmmmmmmm étaient avec eux dans la chambre de M. d'Ar
www
tagnan quand j'y suis entré; ne nous faisons
SCÈNE II . pas connaître d'abord .
LES MEMES , PARRY
PARRY, s'approchant d'André. Monsieur, SCÈNE IV
n'êtes-vous pas le patron de ce bâtiment?
ANDRÉ. Oui, monsieur. MORDAUNT , sur le devant, ATHOS et
PARRY. Vous partez ce soir ? ARAMIS , traversant sur une écluse, et
ANDRÉ. A huit heures. s'arrêtant au milieu .
PARRY. Pouvez - vous me donner passage ARAMIS. Que dites-vous de ce bâtiment ,
à moi et à ma sœur ? Athos ?...
ANDRE , bas, à Mordaunt. Vous entendez. ATHOS. Qu'il est en partance aussi, mais
MORDAUNT, bas. Sachez quelle est cette que ce ne peut être le nôtre; celui -ci est un
suur. brick , et le nôtre est une corvette ; celui- ci
ANDRÉ, à Parry . Mais connaissez- vous est dans le port, et le nôtre nous attend en
notre destination ? mer ; celui-ci se nomme le Parlement, et le
PARRY. Oui , vous allez à Newcastle , et nôtre, à ce que nous a dit de Winter , du
commeNewcastle est frontière d'Ecosse , nous moins , s'appelle l'Eclair.
n'aurons que la Tyne à traverser pour vous MORDAUNT. De Winter... Est -ce qu'ils
trouver dans notre pays.
n'ont pas prononcé le nom de de Winter ?
25
LES MOUSQUETAIRES.
ARAMIS. Chut !... il y a un homme là qui ATHOS . Une querelle ?
semble nous écouter. ARAMIS. Et depuis quand une querelle
ATHOS. Il aura perdu son temps , car nous vous fait-elle peur ?
n'avons rien dit, ce me semble , qui ne puisse ATHOS. Une querelle mefait toujours peur
être entendu . quand on m'attend quelque part et que cette
ARAMIS . N'importe , parlons d'autre chose, querelle peutm'empêcher d'arriver... D'ail
d'autant plus, tenez, que cet homme s'ap leurs voulez - vous que je vous avoue une
proche de nous. chose ?
MORDAUNT, attendant Athos et Aramis à ARAMIS. Laquelle ?
leur arrivée. Pardon , messieurs; je ne me ATHOS . J'avais parfaitement reconnu le
trompe pas, je présume, j'ai eu l'honneur de jeune homme pour le messager de monsieur
vous voir à Paris, je crois. Mazarin .
ATHOS. Vous, monsieur? je nemerappelle ARAMIS. Ah ! vraiment !
pas, pour mon compte , avoir eu cet hon ATHOS. Mais je voulais le voir de près.
neur . ARAMIS. Pourquoi cela ?
ARAMIS . Nimoi, monsieur. ATHOS. Aramis, vous allez vousmoquer de
MORDAUNT. Chez monsieur d'Artagnan , il moi... Aramis , vous allez dire que je répète
y a quatre jours. toujours la même chose . Aramis, vous allez
ATHOS. Ah ! c'est vrai, monsieur , je me me prendre pour le plus peureux des vi
me rappelle parfaitement; excusez , je vous sionnaires.
prie, ce défautdemémoire. ARAMJS . Après ?
ARAMIŞ . Très-bien ! ATHOS. A qui trouvez - vous que ce jeune
MORDAUNT. Pourriez- vous me dire si homme ressemble , autant toutefois qu'un
monsieur d'Artagnan est toujours à Paris ?... homme peut ressembler à une femine ?
ATHOS. Nous l'avons quitté il y a trois ARAMIS . Oh ! pardieu , je crois que vous
jours à l'hôtel de la Chevrette . avez raison , Athos ; cette bouche fine et ren
MORDAUNT. Et il ne vous a point dit qu'il trée, ce nez taillé comme le bec d'un oiseau
se préparait pour quelque voyage ? de proie... ces yeux qui semblent toujours
ATHOS. Non , monsieur. aux ordres de l'esprit et jamais à ceux du
MORDAUNT. Excusez-moidonc,messieurs , cæur... si c'était le moine...
pour vous avoir dérangé, et recevez mes ATHOS. Malgré moi j'ai eu cette pensée.
remerciments sur votre complaisance . ARAMIS. Et vous n'avez pas écrasé le ser
Il salue et sort. penteau ?
ATHOS. Êtes - vous fou ?... sans savoir...
www wwww
mm D'ailleurs, fussions-nous certains, ce jeune
homme ne nous a rien fait.
SCÈNE V.
ARAMIS. Ah! voilà où je reconnais mon
ATHOS, ARAMIS . Athos... puéril à force de grandeur , impru
dent à force de loyauté... Eh bien, que je
ARAMIS. Que dites-vous de ce question sache que c'est lui,moi, et je lui brise la tête
neur ? contre la première pierre que je trouve !
ATHOS. C'est un provincial quis'ennuie. ATHOS. Chut ! de Winter.
ARAMIS. Ou un espion qui s'informe. ARAMIS. Si nous lui en parlions ? il doit
ATHOS. C'est possible. connaître son neveu , lui.
ARAMIS. Et vous lui avez répondu ainsi. ATHOS . Nous aurions l'air d'enfants peu
ATHOS. Rien ne m'autorisait à luirépondre reux.
autrement; il a été poli envers nous et je l'ai ARAMIS . C'est vrai... Laissons aller les
été envers lui. choses et défions-nous du jeune homme, si
ARAMIS. N'importe , dans notre position , nous le retrouvons... Mais est -bien de Win
Athos , il faut nous défier de tout le monde. ter ?
ATHOS . C'est bien plutôt à vous qu'il faut ATHOS. Oui, vous voyez ; voilà nos laquais
faire cette recommandation ; vous avez pro qui débouchent à vingt pas derrière lui, à
noncé le nom de de Winter. l'angle du bastion . Je reconnais Grimaud à sa
ARAMIS. Eh bien ! tête raide et à ses longues jambes , et mon
ATHOS. Eh bien ! c'est à ce nom que le petit Blaisois à son air provincial. C'est lui
jeune homme s'est arrêté . qui porte nos carabines.
ARAMIS. Vous avez remarqué cela ? ARAMIS. C'est vrai ; mais qu'a donc notre
ATHOS. Parfaitement. ami? il ressemble à ces damnés du Dante , à
ARAMIS. Raison de plus alors , quand il qui Satan a disloqué le cou , et quiregardent
nous a parlé, pour l'inviter à passer son leurs talons... Que cherche-t-il donc ains
chemin . derrière lui ?
26 MAGASIN THÉATRAL.
minium DE WINTER . Hélas , oui.
ARAMIS. Attendez, alors !...
SCENE VI.
Il prend sa carabine et metMordaunt en joue.
LES MÊMES, DE WINTER . GRIMAUD. Feu !
La nuit vient, on allume le phare . ATHOS , détournant le canon. Que faites
vous , ami ?
DE WINTER . Ah! vous voici , messieurs! je
ARAMIS. Le diable vous emporte ! Je le
suis bien aise de vous avoir rejoints ; nous tenais si bien au bout de mon mousquet; je
allons partir , n'est-ce pas, à l'instant même ? lui eusse mis la balle en pleine poitrine !
ARAMIS. Ce n'est pas nous qui vous retien ATHOS. C'est bien assez d'avoir tué la mère!
drons, milord ... quoique j'aime peu la mer La barque commence à marcher,
pendant le jour et encore moins la nuit...
MORDAUNT. Ah ! c'est bien vous ! c'est bien
Mais qu'avez - vous donc qui vous essouffle
ainsi ? vous, messieurs ! je vous reconnais mainte
nant, etnous nous retrouverons en Angleterre!
DE WINTER , regardant derrière lui. Rien , (La barque disparait; il la suit un moment
rien ... Cependant en passant derrière le des yeux.) Allez ! allez !... (Il redescend .) Oh !
bastion , il m'a semblé... mais partons...
c'est la Providence qui me les a fait recon
Tenez , voyez - vous , là -bas , ce bâtiment au
naître... c'est la Providence qui les conduit
delà du phare... c'est notre corvette qui est là-bas où je suis tout-puissant!... Deux sur
à l'ancre ; je voudrais déjà être embarqué !
ARAMIS. Ah ça , mais vous oubliez donc quatre, c'est toujours cela... ne désespérons
quelque chose , milord ? point de retrouver les deux autres...
minn mmmmm MWWW
DE WINTER . Non . C'est une préoccupa
tion . SCÈNE VII .
ATHOS , à Aramis . Il l'a vu .
DE WINTER . Descendons , messieurs !... MORDAUNT, D'ARTAGNAN , PORTHOS ,
Hola ! patron !... ( Un hommecouché dans une MOUSQUETON .
barque se lève.) Vous êtes le batelier quidevez PORTHOS. Je crois décidément que nous
nous conduire à la corvette l'Eclair , n'est-ce sommes en retard .
pas ? D'ARTAGNAN. C'est votre faute ,mon cher:
LE BATELIER . Oui, monsieur. avec votre appétit démesuré nous n'en finis
DE WINTER . Aidez nos laquais, alors. sons jamais.
LE BATELIER. Venez par ici. PORTHOS. Ce n'est pas moi, c'est ce drôle
Mordaunt reparaît à l'autre côté de la jetée, et monte de Mouston qui a toujours faim ... Mouston ,
l'escalier qui mène au phare . Les trois gentils avez - vous les provisions de bouche ?
hommes s'embarquent. MOUSQUETON . Oui, monsieur le baron .
ARAMIS , à Athos. Oh ! oh ! voici encore MORDAUNT. Ah ! ah ! ilmesemble que voici
notre jeune homme... voudrait-il s'opposer à nos deux gentilshommes.
notre embarquement ? D'ARTAGNAN . Où diable allons-nous trou
ATHOS. Commentvoulez-vous qu'il ait cette ver notre monsieur Mordaunt, maintenant ?
intention ?... Il est seul et nous sommes sept, PORTHOS. Sur la jetée... N'est-ce pas là
y compris le batelier. qu'il nous a donné rendez-vous?
ARAMIS. N'iinporte... il nousen veut assu D'ARTAGNAN. Oui , mais jusqu'à huit
rément. heures...
DE WINTER. Qui cela ? PORTHOS. Eh ! voilà huit heures qui son
ARAMIS . Le jeune homme. nent !
DE WINTER . Quel jeune homme ? MORDAUNT. Oui, messieurs, et je suis
ARAMIS. Tenez ! celui qui est là-bas, au bien aise de voir que vous êtes exacts.
pied du phare ! D'ARTAGNAN. C'est une habitude militaire
DE WINTER . C'est lui!... J'avais bien cru qui date de vingt ans,monsieur.
le reconnaître ! MORDAUNT. Je vous en félicite . Rien ne
ATROS. Qui, lui? s'oppose à ce que nous partions, n'est- ce
DE WINTER. Le fils de Milady . pas ?
GRIMAUD . Le moine ! D'ARTAGNAN. Quand vous voudrez , nous
MORDAUNT, d'où il domine la barque. sommes prêts.
Oui, c'est moi, mon oncle ! moi le fils de PORTHOS . Un instant, monsieur. Le bâti
Milady, moi le moine, moi le secrétaire et ment est-il suffisamment pourvu de vivres?
l'ami de Cromwell, et je vous connais, vous MORDAUNT. Oui,monsieur; d'ailleurs nous
et vos compagnons ! n'avons que trois jours de traversée.
ARAMIS . Ah! ah ! c'est là le neveu , c'est le PORTHOS. En trois jours on peut avoir
moine !... c'est là le fils de Milady ! très-faim .
LES MOUSQUETAIRES . 27
MORDAUNT. Soyez tranquilles , messieurs, MORDAUNT. Vous allez en Angleterre?
et si vous n'avez pas d'autre objection à LA REINE . En Ecosse.
faire...
MORDAUNT. Mais nous, c'est à Newcastle
D'ARTAGNAN . Aucune autre. que nous allons.
MORDAUNT. Alors, passez à bord .
LA REINE. Je les sais, monsieur; mais de
D’ARTAGNAN . Venez, Porthos. Newcastle j'espère une rendre facilement dans
Porthos et d'Artagnan traversent la planche. le comté de Perth !...
MOUSQUETON. Comment,monsieur , il faut MORDAUNT. C'est avec grand plaisir, ma
que, je passe là -dessus ? dame; mais nous n'avons plus qu'une place
PORTHOS. Sans doute . disponible.
D’ARTAGNAN. Nous y sommes bien passés , LA REINE. Ah ! mon Dieu , que me dites
nous. vous là , monsieur !
MOUSQUETON . Ah ! vous , c'est autre chose , MORDAUNT. La vérité.
vous êtes très -braves. LA REINE. Mon frère a le plus grand
D’ARTAGNAN . Allons donc...... allons désir de m'accompagner, monsieur, et il
donc !... passera , n'importe à quelle place , avec les
PORTHOS. Donne-moi la main ,mon pauvre matelots, avec les domestiques.
Mouston... Ah ! tu te fais vieux ! MORDAUNT. Impossible .
Mousqueton passe . LA REINE. Monsieur, ni prières ni ar
wanaw wWM gent...
MORDAUNT. Rien .
SCENE VIII . LA REINE. Il faut donc se résigner... je
passerai seule , monsieur .
MORDAUNT, sur le devant, ANDRÉ. MORDAUNT. En ce cas, madame, ne per
dez pas de temps.
MORDAUNT. Eh bien ! patron André , cette
femme... LA REINE, à Parry. Adieu , mon pauvre
Parry ; il faut que nous nous quittions ; je
ANDRÉ. Elle est toujours là , monsieur . vais à Newcastle , etde la je gagnerai le camp
MORDAUNT. Faites - la venir .
du roi partout où il sera... Passez en Angle
ANDRÉ . A l'instant même... ( A la porte.)
Venez, madame. terre par la première occasion , et venez nous
rejoindre.
MORDAUNT. Allez faire les apprêts du dé PARRY. Oh ! madame, quitter Votre Ma
part; il faut que nous soyons hors du port jesté !
avant neuf heures.
LA REINE. Il le faut, mon ami.
nonummummum WWWWWWWWWWMW
PARRY, Ah ! Votre Majesté m'a appelé...
SCÈNE IX . LA REINE. Son ami..... Des serviteurs
commevous, Parry ,valentmieux que beaucoup
MORDAUNT, LA REINE , PARRY. d'amis comme ceux que nous connaissons.
LA REINE , en femme écossaise. Monsieur, PARRY, presque à genoux et lui baisant
vous êtes, m'a -t-on dit, le patron de ce bâti sa robe. Ah !madame.
ment ?
MORDAUNT. C'est la reine, je m'en étais
MORDAUNT. Non , pas précisément , ma douté... Allons, allons, le ciel me les livre
dame, mais je l'ai loué. tous !... ( A la Reine.) Voulez- vous prendre
LA REINE. Vous en êtes le maître , c'est ce mon bras, madame? on n'attend plus que
que je voulais dire. nous.
MORDAUNT. A peu près..... que désirez On entend tous les commandements qui constituent
vous, madame ?
l'appareillage; et la toile tombe au moment où la
LA REINE. Vous me rendriez un grand Reine traverse la planche qui doit la conduire
service en me donnant passage à moi et à au bâtiment.
mon frère.
28 MAGASIN THÉATRAL.

wwwwww wwwww

ACTE DEUXIEME .

Quatrième Tableau.

La grand'chambre d'une maison occapée à Newcastle par Cromwell.

SCENE PREMIERE . GROSLOW . Deux hommes enveloppés dans


des manteaux et qui paraissent étrangers.
CROMWELL , LE COLONEL GROSLOW . CROMWELL . Maintenant écoutez, qu'en
CROMWELL. Et vous dites, colonel ? tendez- vous ?
GROSLOW . Quelqu'un quimonte.
GROSLOW . Je dis,monsieur Cromwell, que
sivous le voulez aujourd'huimême, ou de CROMWELL . Ce bâtiment qui est dans le
main au plus tard , si vous le voulez , le roi port, c'est le navire le Parlement : ces deux
Charles Ier est à nous. hommes qui sont sur la route , ce sont les en
CROMWELL . Et comment cela , voyons, voyés de M.Mazarin ; cet homme qui monte
colonel ? (on frappe à la porte) et qui frappe , c'est
mon secrétaire ,M.Mordaunt ; si vousdoutez ,
GROSLOW . Parce que les secours qu'il at colonel, allez ouvrir , et vous verrez .
tendait de France luimanquent, parce qu'au
GROSLOW , allant ouvrir. Vous êtes vrai
lieu d'une arinée etdes trésors que devait lui
ramener son ami de Winter , il ne lui a rap ment inspiré, monsieur.
porté que quelques diamants, dernières res w www
sources de Mme Henriette... et ramené deux SCÈNE II.
gentilshommes, dernier secours , je ne dirai
pas que la royauté de France lui envoie pour LES MÊMES , MORDAUNT.
lui rendre sa couronne, mais que la noblesse CROMWELL . Soyez le bienvenu , Mordaunt ,
lui dépêche pour le voir mourir. quelque chose m'avait dit cette nuit que je
CROMWELL. C'est bien , colonel ; je songe vous verrais ce matin .
rai à ce que vous me dites, et dans ma pre MORDAUNT. C'était la voix du Seigneur ;
mière dépêche je ferai part au parlement de le Seigneur parle à ceux qu'il a chargés de
votre zèle . parler en son nom .
GROSLOW . Mais, général, ilme semble qu'à CROMWELL. Qu'apportez - vous de France,
votre place... mon fils ?
CROMWELL . Monsieur, j'attends des nou MORDAUNT. De riches nouvelles , mon
velles de France ; moi aussi, j'ai envoyé quel sieur.
qu'un à M.Mazarin . CROMWELL . Soyez deux fois le bienvenu
GROSLOW . Votre envoyé peut tarder , gé alors. Avez-vous vu le Cardinal ?
néral, les flots et les vents ne sont aux ordres MORDAUNT. Je l'ai vu .
de personne... et l'occasion manquée... CROMWELL . Et il vous a fait uneréponse ?
CROMWELL . Vous vous trompez , monsieur, MORDAUNT. Oui.
les flots et les vents sont aux ordres de l'Eter CROMWELL. Verbale ?
nel, c'est pour cela qu'on l'appelle le Dieu MORDAUNT. Ecrite.
des tempêtes , et l'Eternel est pour nous. CROMWELL . Il vous l'a remise ?
GROSLOW . Général... MORDAUNT. Pour que la chose ait plus de
CROMWELL , s'asseyant. Regardez par cette poids près de vous , il vous l'envoie par lo
fenêtre. lieutenant des mousquetaires du roi et parug
GROSLOW . Oui, monsieur. seigneur de la cour .
CROMWELL . Elle donne sur le port, n'est CROMWELL. On les nomme ?
ce pas ? MORDAUNT. Le lieutenant, M. le chevali
GROSLOW . Oui ! d'Artagnan , le seigneur, M. Duvallon .
CROMWELL. Eh bien ! que voyez - vous de CROMWELL . Deux espions qu'il accrédite
nouveau dans le port ? près de moi.
GROSLOW . Un navire qui vient de jeter MORDAUNT. Le génie de l'Eternel est en
l'ancre. vous ,monsieur; on n'espionne pas Dieu .
CROMWELL. Et sur la route du port, ne CROMWELL. Et ces deux hommes sont en
vient-il pas quelqu'un ? bas ?
LES MOUSQUETAIRES. 29

MORDAUNT. Ils attendent vos ordres . D'ARTAGNAN. Du généralCromwell ?


CROMWELL. Vous entendez , colonel Gros PORTHOS. Je dis qu'il a l'air d'un boucher
low , je crois que lemoment que vous désirez qu'il est.
est venu . D'ARTAGNAN . Vous vous trompez , c'est le
GROSLOW . Qu'ordonnez -vous, général ? colonel Harrison qui est un boucher.
CROMWELL . Faites mettre les côtes de fer PORTHOS. Ah ! oui, lui, c'est...
sous les armes, ordonnez à votre régimentde D'ARTAGNAN , voyant que Cromwell se re
se tenir prêt au premier son de la trompette, tourne. Lui, c'est le général Olivier Crom
et qu'il en soit ainsi de toute l'armée . well... laissez- inoi dire.
GROSLOW . J'obéis . Mordaunt sort.
CROMWELL . En passant, dites à ces deux CROMWELL . Salut, messieurs; je ne puis
gentilshomines de monter . croire à ce que me dit M. Mordaunt,
Groslow sort. D'ARTAGNA . Il ne vous a dit que la vérité
Wwwwwww wwwwww cependant,monsieur , s'il vous a dit que nous
venions à vous comme envoyés de l'illustris
SCÈNE III. sime Cardinal.
CROMWELL. Vous me pardonnerez ... mais
MORDAUNT, CROMWELL . je ne puis croire à tantd'honneur. Le nom du
CROMWELL. Vous avez encore autre chose pauvre brasseur de Huntington est donc
connu de l'autre côté du détroit ?
à une dire, mon fils ?
PORTHOS. Ah ! c'est vrai, c'est brasseur
MORDAUNT. Oui, monsieur , j'avais à vous qu'il était.
dire que sur lemême bâtiment que nous, une
femme est passée en Angleterre. D'ARTAGNAN , bas. Chut ! (Haut. )Ce n'est
pas le nom du brasseur de Huntington qui
CROMWELL. Une femme! quelle est cette
femme ? est connu de l'autre côté du détroit, mnon
MORDAUNT. Le général Cromwell la verra. sieur, c'est celui du vainqueur de Marston
Moor et de Newbury
Un chefdoit tout voir par lui-même.
CROMWELL. Et comment la verrai-je ? PORTHOS. Bravo ! ce diable de d'Artagnan
MORDAUNT. J'ai donné ordre qu'on la où va -t- il prendre tout ce qu'il dit ?
surveillât, et qu'au moment où elle tenterait CROMWELL . On voit , monsieur , que vous
de sortir de la ville , on la conduisît près de arrivez de la cour la plus courtoise de l'Eu
Votre Honneur. rope... Comment se portait la reine à votre
CROMWELL. Vous croyez donc cette femme départ ?
D'ARTAGNAN . La reine Anne d'Autriche ?
de quelqu'importance.
CROMWELL. Non , notre reine à nous , Sa
MORDAUNT. Vous en jugerez.
CROMWELL. Silence , on vient. Majesté Henriette de France , femme de
Charles Ier , que les fidèles enfants de l'An
www mmmmmmman gleterre ont le regret de combattre en ce
moment.
SCÈNE IV .
D'ARTAGNAN . Mais je crois que Sa Majesté
se portait bien ; depuis bien longtemps je
LES MÊMES , D'ARTAGNAN , PORTHOS , n'ai pas eu l'honneur de la voir .
MORDAUNT. Entrez , messieurs; vous êtes CROMWELL . Ne vient- elle plus au Palais
devant le général Cromwell. Royal ?
CROMWELL . Monsieur Mordaunt, si vous D'ARTAGNAN . Je ne sais si elle y vient,
n'êtes pas trop fatigué du voyage.... mais voilà plus d'un an que je ne l'y ai vue.
MORDAUNT. Je ne suis jamais fatigué, mon CROMWELL. Mais alors M. de Mazarin va
sieur, vous le savez. lui faire sa cour ?
CROMWELL. En ce cas, prenez cette lettre D’ARTAGNAN . M. de Mazarin n'a pas le
préparée pour vous, lisez -la, et exécutez à temps , il faut qu'il écrive , et cela me rap
l'instant inême les conditions qu'elle ren pelle que je suis porteur d'une lettre.
ferme. Après avoir lu , vous brûlerez. CROMWELL. Pour moi , c'est vrai ?
MORDAUNT, s'inclinant. Quel que soit l'or D'ARTAGNAN . Pour vous , monsieur .
dre que contient cette lettre , il sera exécuté , CROMWELL . Donnez. ( A part. ) Allons,
milord . M. de Mazarin choisit bien ses hommes ;
CROMWELL. Silence , mon fils , nous ne c'est un homme d'esprit que ce chevalier
sommes plus seuls. d'Artagnan .
D'ARTAGNAN , pendant que Cromwell suit PORTHOS, bas à d'Artagnan . Dites donc ,
Mordaunt des yeux . Eh bien , qu'en dites d'Artagnan .
vous, Porthos? D’ARTAGNAN . Quoi ?
PORTHOS. De qui?... PORTHOS. Il ne me parait pas fort votre
30 MAGASIN THÉATRAL.

général Olivier Cromwell ; et puis voyez donc comme Cromwell a précipité Stuart; mais
comme il est vêtu . que peuvent les Harrison , que peuvent les
D’ARTAGNAN. Il était encore plus mal vêtu Pridge, que peuvent les Fairfaix... Des in
que cela lorsqu'il se présenta à la chambre struments, des machines à qui je donne l'im
des communes , et que le fameux Hampden pulsion ... des automates à qui j'imprime le
dit , en le voyant : Vous voyez ce paysan si mouvement... Le parlement... oui, je le sais
mal vêtu ... ce sera , si je ne me trompe , un bien , là est l'opposition ... c'est un coup à
des plus grands hommes de notre temps. frapper, voilà tout ; je casserai le parlement,
PORTHOS. Et qu'était-ce que le fameux la royauté est plus vieille que le parlement de
Hampden ? trois siècles et j'aurai bien brisé la royauté ;
D'ARTAGNAN. C'était le premier de l'Angle mais aussi c'est que les Anglais sont las de la
terre avant que Cromwell l'en eût fait le royauté ; est-ce de la royauté ou du roi qu'ils
second. sont las ? c'est du roi... est -ce même du roi ?
CROMWELL , après avoir lu . Merci , mes c'est du nom ... Il faudrait trouver un nom
sieurs ; j'ai trouvé M. de Mazarin tel que je qui n'eût pas encore étéusé. Consul, il faudrait
l'attendais. C'est un grand politique que avoir les vertus d'un Brutus ; dictateur , il ne
M. de Mazarin . faudrait pas avoir les vices d'un Sylla... je vou
PORTHOS . Tiens, c'est drôle , on ne dit drais une charge qui permît à celui qui la
pas cela de lui en France. remplit d'obtenir tous les honneurs sans en
D’ARTAGNAN . Et nous ferez - vous l'hon imposer aucun ; il faudrait avoir l'air de pro
neur de nous charger d'une réponse , mon téger l'Angleterre, quoique l'Angleterre n'eût
sieur ? plus besoin de protecteur... Eh bien ! mais
CROMWELL. Vous devez être fatigués,mes protecieur , voilà un nom , voilà un titre, voilà
sieurs ; prenez d'abord quelque repos... et une appellation inconnue , nouvelle, simple et
demain ... hautaine à la fois ... où l'on peut indifférem
D'ARTAGNAN. Vous nous donnerez une let ment être appelé ... Monsieur ... Mylord ...
tre , général ? Altesse... Parti d'en bas, pour arriver en haut
CROMWELL. Non , demain vous partirez... passant par la bourgeoisie , par les communes,
et vous direz... vous direz tout simplement par l'armée , j'ai fait sur ma route une triple
ce que vous aurez vu ... Salut,messieurs. station assez longue pour connaître les bour
D'ARTAGNAN . Eh bien ! qu'en dites- vous, geois, les parlementaires et les soldats... Il ne
Porthos ? me reste donc qu'à étudier la noblesse. Bah !
PORTHOS. Je dis qu'il a bien fait de nous la noblesse je la verrai à mes genoux quand
congédier ; j'ai très-faim . je serai protecteur... Que demande-t- elle ? non
D'ARTAGNAN. Aurons- nous l'honneur de pas à être convaincue... mais à faire semblant
vous revoir avant notre départ? de croire que ce n'est pas moi qui lui aurai
CROMWELL . Ma maison est la vôtre, mes tué son roi... Eh bien ! mais j'aijoué ce rôle
sieurs , et toutes les fois que, pendant votre là jusqu'à présent et je n'ai qu'à continuer ...
séjour en Angleterre, court ou long , vous en Charles Jer lui- même ne me regarde pas
franchirez le seuil, vous me ferez honneur et comme son ennemi, et souvent il m'a pris
plaisir. pour intermédiaire entre lui et le parlement.
Intermédiaire... oui... ( avec un sourire)
wonmuwaumu w mumewwwwwww
comme la hache est l'intermédiaire entre le
SCÈNE V. patient et le bourreau !... Ah ! quelqu'un ...
Protecteur , c'est décidément un excellent
CROMWELL , seul. titre. Qui vient là ?

Allons, toutmarche au but, tout concourt à


la réussite. Mazarin l'abandonne et les Écos SCÈNE VI.
sais le vendent... Un homme seul restait
entre le trône et moi ; cet homme va dispa CROMWELL , DEUX SOLDATS, LA REINE,
raître , oui, mais pour faire place à un spec avec le même déguisement que sur la
tre... Voyons, à tout prendre,est-ce bien mon digue de Boulogne.
intérêt que Charles (er tombe dans l'abîme et LE SOLDAT. Général... c'est une femme...
se tue en tombant ? Une fois délivrée de CROMWELL. Ah ! oui, j'avais oublié... Quelle
son roi, l'Angleterre aura -t-elle besoin de son est cette femme?
général? n'est-ce pas Stuart qui rend Crom LE SOLDAT. Une femme arrivée par le na
well nécessaire, et Stuart en tombantn'entraî vire le Parlement, et que nous avons arrêtée
nera-t-il pas Cromwell ? Oui, cela pourrait coinme elle s'apprêtait à passer dans le camp
être s'il y avait en Angleterre un seul hoinme royaliste... et nous vous l'amenons.
qui puisse à son tour précipiter Cromwell CROMWELL. Bien , mes amis , faites entrer.
LES MOUSQUETAIRES. 31

LE SOLDAT. Entendez -vous ? le général LE SOLDAT. Alors, nous avons eu tort de


vous appelle. l'arrêter et de vous l'amener .
LA REINE, entrant. Le général... quel gé CROMWELL . Non ; c'est à moi de recon
néral, messieurs ? naître les bons d'entre les mauvais... c'est
LE SOLDAT. Il n'y a qu'un général par pour cela que l'Éternel m'a fait ce que je
toute l'Angleterre , non pas quiporte,mais qui suis .
mérite ce titre... c'est le général Cromwell. LE SOLDAT. Alors , elle pourra passer li
LA REINE. C'est donc au géneral Cromwell brement.
que je dois demander justice de la violence CROMWELL . Librement... allez .
quim'a été faite . Ils sortent.
CROMWELL . Oui, madame, et c'est le gé wwwwwww wwwwwwwwwww
néral Cromwell qui vous l'accordera , soyez
en certaine, si effectivement il y a eu vio SCÈNE VII.
lence.
CROMWELL , LA REINE.
LA REINE. Il y a eu violence ,monsieur , si
la loi anglaise garantit toujours la liberté de LA REINE. Ainsi, je puis donc les suivre.
tous. CROMWELL , se levant et se découvrant.
CROMWELL . La loi anglaise garantit la li Un instant encore , si Votre Majesté le per
berté de tous les bons Anglais. met.
LA REINE. Mais où sont les bons Anglais ? LA REINE. Grand Dieu ! que dites-vous
est-ce dans le camp du général Olivier Crom là , monsieur ?
well, est- ce dans le camp du roi Charles [er ? CROMWELL . Je dis que c'est bien impru
CROMWELL. Il y a de bons Anglais partout, dent à la fille du roi Henri IV , à la sœur du
madame. roi Louis XIII , à la femme du roi Charles Ier
LA REINE. Même parini ceux qui font la de venir en Angleterre en ce moment, et de
guerre à leur souverain ? débarquer justement dans une ville que tient
CROMWELL. Nous ne faisons pas la guerre le général Olivier Cromwell.
à notre souverain , nous faisons la guerre à ses LA REINE. Vous vous trompez, monsieur,
ministres, nous faisons la guerre aux Straf je ne suis ni fille, ni scur , ni femme de roi,
fort, aux Land , aux Windebanck ; nous res je suis fille d'un pauvre Hyghlander .
pectons la royauté dans le roi... le roi dans CROMWELL. William Parry n'avait qu'un
l'homine; maintenant qui êtes vous? fils et une fille .
LA REINE. Je suis Catherine Parry . LA REINE. Eh bien ! cette fille...
CROMWELL. Où allez - vous? CROMWELL . Cette fille dont vous avez pris
LA REINE. En Ecosse. le nom est morte il y a six mois, et votre
CROMWELL . Dans quel but ? père , dont vous allez toucher l'héritage, vit
LA REINE. Pour recueillir en mon nom et encore.
au nom de mon frère, la succession de mon LA REINE. Mais vous connaissez donc tout
père qui vient demourir. le monde en Angleterre et en Ecosse !
CROMWELL . Vous êtes donc du comté de CROMWELL. Oui ! tous ceux que c'est mon
Perth ? intérêt ou mon devoir de connaître, madame;
LA REINE . Oui. comment alors Votre Majesté veut -elle que
CROMWELL. Vous êtes donc le fille de Vil je ne la connaisse pas ?
liam Parry ? LA REINE. C'est bien , je ne nierai pas
LA REINE. Oui. plus longtemps ; je suis, non pas une reine
CROMWELL . Vous êtes donc la sæur de qui vient régner sur son royaume, car en
Jobn Parry ? réalité Charles Ier n'est plus roi... mais une
LA REINE. Oui, commentsavez- vous cela ? femme qui vient partager le sort de son
CROMWELL. Je le sais, vous voyez bien . époux. Maintenant, faites de moi ce que
Pourquoin'avez-vous pas dit cela à ceux qui vous voudrez.
vous ontarrêtée ? CROMWELL. C'est à moi à attendre les
LA REINE. Je l'ai dit. ordres de ma souveraine.
CROMWELL . Et ils n'ont pas voulu vous LA REINE. Que dites -vous ?
croire ? CROMWELL . Je dis que pour mes collègues,
LA REINE. Non !... je dis que pour le parlement, je dis que pour
CROMWELL. Que voulez -vous! ils ont été la nation même, Charles Ier n'est peut- être
si souvent trompés qu'ils sont devenus dé plus que Charles Stuart , mais pour moi,
fiants . Charles Stuart est toujours roi.
LE SOLDAT. Cette femme disait donc la LA REINE. En vérité, vous me confondez,
vérité , général ? monsieur.
CROMWELL . Oui. CROMWELL . Je dis , madame, que la Pro
32 MAGASIN THÉATRAL.
vidence ne fait rien sans raison , et que c'est LA REINE. Il partira , monsieur ; mais
la Providence qui vous a envoyée vers moi, comment parviendrai-je près du roi ?...
pour que je vous envoie vers votre mari. CROMWELL . Je vous donnerai un sauf
LA REINE. Comment ! je suis donc libre conduit .
d'aller le rejoindre ? LA REINE. Mais si je m'égare... voici la
CROMWELL. Oui, madame, et vous lui nuit qui vient...
direz ce que vous allez entendre de ma CROMWELL. Je vous donnerai un guide.
bouche , et ce que vous n'avez encore en LA REINE. Quand cela ?
tendu de celle de personne, la vérité !..... CROMWELL. Tout de suite, attendez...
Vous lui direz que s'il livre la bataille, il est LA REINE. Ah ! monsieur....
perdu. CROMWELL . Prenez garde; si l'on entrait,
LA REINE. Mais le parlement... on pourrait croire que je fais grâce et non
1

CROMWELL. Vous lui direz que s'il traite pas justice... (Il écrit quelques lignes.) Voici
avec le parlement, il est perdu. un laissez-passer pour une feinme se rendant
LA REINE. Mon Dieu ! à l'armée royale .
CROMWELL . Vous lui direz que par toute LA REINE. Merci ! merci !...
l'Angleterre , iln'y a peut-être à cette heure CROMWELL . Ce n'est pas tout... ( Il frappe
qu'un homme qui désire sincèrement le dans ses mains.) Findley... (Un serviteur
salut du roi Charles Jer, et que cet homme entre.) Findley , vous accompagnerez ma
c'est le général Olivier Cromwell. dame , sous quelque costume qu'il lui plaise
LA REINE. Parlez-vous franchement, mon de prendre , jusqu'aux premiers postes du
sieur ?... camp royaliste.
CROMWELL. Oui, mais qu'il y prenne PINDLEY. Oui, général.
garde , derrière la volonté il y a le destin , CROMWELL . Quelque chose qu'elle veuille
derrière la Providence il y a la fatalité , et vous offrir , vous ne recevrez rien .
moi, madame, moi je suis l'homme du des FINDLEY . Non, général.
tin , l'homme de la fatalité ; qu'il parte. CROMWELL. Il vous faut deux heures pour
LA REINE. Mon Dieu !... arriver au camp... (Findley fait un mouve
CROMWELL . Madame, il y a dix ans, j'allais ment.) Vous entendez , deux heures , pas
quitter l'Angleterre pour l'Amérique, j'a plus, pas moins.
vais déjà le pied sur le bâtiment qui devait FINDLEY. Bien , général.
m'emmener... un ordre du roi m'a défendu CROMWELL , à la Reine. Maintenant,
de quitter l'Angleterre, où l'avenir m'atten j'espère , vous ne pourrez plus dire à celui
dait ; qu'il parte. vers qui je vous envoie que je suis son en
LA REINE. Mais c'est renoncer à toute nemi.
espérance. LA REINE. Dieu veuille que vous disiez la
CROMWELL . Madame, à l'âge de quinze vérité , monsieur; en attendant, merci !...
ans , une femme un'est apparue , elle tenait à La Reine sort avec le Serviteur.
la main une tête couronnée , elle a pris la
couronne sur cette tête , et la mise sur la wwwwwwww wwwwww
mienne... qu'il parte.
LA REINE . Mais vous avouez donc alors... SCENE VIII .
CROMWELL. Madame , ma nourrice avait
une tache de sang qui lui prenait à l'épaule CROMWELL , seul.
et qui ne finissait qu'au bout du sein , de sorte
que lorsqu'elle me donnait à boire, j'avais Dans deux heures, il sera trop tard pour
l'air de boire non pas son lait , mais du que Charles profite du conseil... mais le
sang... qu'il parte ... qu'il parte ! conseil n'en aura pas moins été donné.

Cinquième Tableau .

Le camp de Charles fer.


A droite, la tente royale fermée par une large tenture aux armes d'Angleterre et d'Écosse. A gauche, une maison
dont le rez-de'chaussée est fermé d'une fenêtre garnie de barreaux de fer , et d'une porte à laquelle on arrive
par trois marches . La fenêtre est en retour à gauche. Au fond, paysage de plaines et de montagnes.

SCÈNE PREMIÈRE . MIS , causant avec une Sentinelle , puis


ATHOS, puis MORDAUNT, en chef de
DE WINTER , couché dans son manteau patrouille , UNE SENTINELLE , D'AR
devant l'entrée de la tente du Roi , ARA TAGNAN , PORTHOS, LE ROI, dans sa
LES MOUSQUETAIRES. 33

tente, GROSLOW , UN SERGENT, SOL bourse à la Sentinelle . Tiens, voilà ce qui a


DATS, ETC. été promis.
ARAMIS , à la Sentinelle . Et vous dites , ATHOS , qui a écouté . De l'argent !
mon anni , que depuis deux ans vous n'êtes DE WINTER , à Aramis , tandis qu'Athos
point payé. fait quelques pas pour s'assurer que la pa
LA SENTINELLE. Non , monsieur ... et c'est trouille s'éloigne. Dites - moi, chevalier ,
dur, avec une guerre comme celle que nous n'est-ce pas une tradition en France que la
faisons. veille du jour où il fut assassiné... Henri IV ,
ARAMIS. Oui, je le sais bien... Mais lors qui jouait aux échecs avec monsieur de Bas
que le roi Charles remontera sur le trône , il sompière, vit des taches de sang sur l'échi
récompensera ses fidèles Ecossais. quier ?
LA SENTINELLE . Oui, s'il y remonte. ARAMIS. Oui, milord... et lemaréchal m'a ,
ARAMIS . Espérons que Dieu donnera l'avan dans ma jeunesse , mainte fois raconté la chose
tage à la cause de la justice. à moi- inême.
ATHOS, s'avançant vivement par-derrière DE WINTER. C'est cela , et le lendemain
la maison . Aramis ! Henri IV fut tué.
ARAMIS . Eh bien ? ARAMIS . Quel rapport cette vision a -t-elle
ATHOS. Pas un instant à perdre, il faut avec vous, comte ?
prévenir le roi. DE WINTER. Aucun ... mais vous savez,
ARAMIS. Que se passe-t-il donc ? chevalier, que l'homme le plus fort a des
ATHOS. Ce serait trop long à vous dire... heures de tristesse , pendant lesquelles iln'est
Où est de Winter ? pas maître de lui-même. Mais ne parlons
ARAMIS. Venez... (Donnant une demi-pis plus de cela ; comte , vous aviez quelque
tole à la Sentinelle.) Tenez , mon ami, voici chose à me dire .
une demi-pistole pour boire à la santé du roi. ATHOS. Je voulais parler au roi.
LA SENTINELLE . Qu'elle soit la bienvenue ; DE WINTER. Après avoir travaillé toute la
il y avait longtemps que je n'avais vu la pa soirée, le roi dort.
reille , de la dernière quim'est passée entre ATHOS . Milord , j'ai à lui révéler des choses
les mains. de la plus haute importance.
ATHOS , touchant de Winter à l'épaule. DE WINTER . Ces choses ne peuvent êtro
De Winter !... de Winter !... remises à demain ?
DE WINTER , s'éveillant. Ah ! c'est vous, ATHOS. Il faut qu'il les sache à l'instan :
comte ... c'est vous, chevalier ... Avez -vous même, et peut-être est- il déjà trop tard .
remarqué comme le soleil est rouge en se DE WINTER , soulève le rideau de la tente.
couchant, ce soir ? Alors, entrez, comte .
ATHOS. Milord , dans une position aussi A la lueur d'une lampe , on voit une table chargée de
précaire que la nôtre, c'est la terre qu'il faut papiers. Le Roi dort appuyé sur cette table .
examiner et non le ciel... Avez -vous étudié ATHOS, en soupirant. Sire.
nos Ecossais ? LE ROI, s'éveillant. C'est vous, comte ?
DE WINTER . Quels Ecossais ?... ATHOS. Oui, sire !
ATHOS. Eh pardieu !les nôtres... les Ecos LE ROI. Vous veillez tandis que je dors , ef
sais du comte de Leven . vous venez m'apporter quelque nouvelle.
DE WINTER. Non ! ATHOS. Hélas ! oui, Votre Majesté a deviné
ATHOS. Vous croyez donc à leur fidélité ? juste.
DE WINTER. Sans doute ! (On entend la LE ROI. Alors , la nouvelle est inauvaise .
marche d'une patrouille.) Voyez avec quelle ATHOS. Oui, sire.
régularité le service se fait... ( On entend LE ROI, se levant. N'importe ;le messager
linter l'heure dans le lointain . ) Septheures... est le bienvenu , et vous ne pouvez entrer
et à l'heure sonnant, voilà qu'on relève les chez moi sans me faire toujours plaisir , vous
sentinelles. dont le dévouement ne connaît pas de patrie
ATHOS. En effet. et résiste au malheur , vous quim'êtes envoyé
On relève successivement les sentinelles; enfin la sen par ma bonne Henriette , que Dieu fasse là
tinelle s'approche de la tente du roi Charles . bas plus heureuse que je ne le suis ici..,
LA SENTINELLE. Qui vive ? Parlez donc avec assurance, monsieur.
LE CHEF DE PATROUILLE , qui n'est autre ATHOS. Sire , monsieur Cromwell est arrivé
que Mordaunt. Charles et loyauté... La hier à Newcastle.
consigne ? LE ROI. Je le sais.
LA SENTINELLE. Ne laisser approcher de la ATHOS. Votre Majesté sait-elle pourquoi il
tente du roi que ceux qui auront le mot est venu ?
d'ordre. LE ROI. Pour me combattre.
LE CHEF DE PATROUILLE , donnant une ATHOS. Pour vous acheter.
34 MAGASIN THÉATRAL .

LE ROI. Que dites - vous, comte ? et que la honte de leur trahison retombsu
ATHOS . Je dis, sire , qu'il est dû à l'armée eux .
écossaise quatre cent mille livres sterling. ATHOS. Sire, peut- être est- ce ainsi que
LE ROI. Pour solde arriérée, oui... Depuis doit parler un roi , mais ce n'est point ainsi
plus de deux ans, mes braves et fidèles Ecos que doit agir un époux et un père... Sire,
sais se battent pour l'honneur . nous avons traversé la mer ; sire, nous som
ATHOS . Eh bien , sire , quoique l'honneur mes venus au nom de votre femme et de vos
soit une belle chose , ils se sont lassés de se . enfants ; je vous dis : Venez sire , Dieu le
battre pour lui... Et ce soir... veut,
LE ROI. Eh bien , ce soir ... LE ROI. Vous l'emportez , comte ; que me
ATHOS. Ce soir, ils ont vendu Votre Majesté conseillez - vous ?
pour deux cent mille livres sterling... c'est ATHOS. Sire , Votre Majesté a -t- elle dans
à -dire pour la moitié de ce qui leur est dû . toute l'armée un régiment... un seul, sur le
DE WINTER . Que dit-il ? quel elle puisse compter ?
ARAMIS. Je m'en doutais. LE ROI. De Winter , croyez- vous à la fidé
LE ROI. Les Ecossais m'ont vendu... im lité du vôtre ?
possible ... Les Ecossais vendre leur roi pour DE WINTER . Sire , ce ne sont quedes hom
deux cent mille livres... mes... et ces hommes sont devenus bien fai
ATHOS. Les Juifs ont bien vendu leur Dieu bles ou bien méchants... Je crois à leur fidé
pour trente deniers. lité , mais je n'en réponds pas... Je leur
LE ROI. Et quel est le Judas qui a fait ce confierais ma vie, mais j'hésite à leur confier
marché ? celle de Votre Majesté .
ATHOS. Le comte de Laven . ATHOS. Eh ! ne comptons que sur nous,
LE ROI. Et avec qui a -t-il été fait ? alors;nous sommes trois hommes dévoués et
ATHOS. Avec le secrétaire de monsieur résolus ,nous suffirons... Que Votre Majesté
Cromwell. monte à cheval, qu'elle se place au milieu de
DE WINTER. Avec Mordaunt ? nous... nous traverserons la Tyne, nous ga
ATHOS. Oui, milord. gnerons l'Ecosse, et nous sommes sauvés.
LE ROI. N'est- ce pas ce jeune homme qui LE ROI. Est-ce votreavis, de Winter ?
me poursuit avec tant d'acharnement , de DE WINTER. Oui, sire !
Winter ? LE RÓI. Est- ce le vôtre, monsieur d'Her
DE WINTER. Hélas ! lui !... blay ?
LE ROI. Que lui ai-je donc fait ? je ne me ARAMIS . Oui, sire !
le rappelle plus. LE ROI. Qu'il soit donc fait comme vous le
DE WINTER. Sur ma deinande, Votre Ma désirez ; partons .
jesté l'a déclaré bâtard , et lui a défendu de ATHOS. Attendez , sire.
prétendre aux biens et de porter le nom de LE ROI. Quoi donc ?
son père. ATHOS. Les sentinelles qui veillent à la
LE ROI. Ah ! c'est vrai... mais c'était jus porte de Votre Majesté pourraient donner
tice et je ne me repens pas... Vous dites l'alarme en voyant s'éloigner le roi... Il faut
donc, monsieur le comte ? les enlever.
ATHOS. Je dis, sire , que couché près de LE ROI. Les sentinelles ?
la tente du comte de Læven , j'ai tout vu , tout ATHOS. Sire, j'ai vu tout à l'heure l'officier
entendu. qui les a placées où elles sont, leur compter
LE ROI. Et quand doit se consommer cet de l'argent.
odieux inarché ? LE ROI. Oh ! mon Dieu !
ATHOS. Cette nuit même... Comme Votre DE WINTER . Et comment les enlever...
Majesté le voit, il n'y a pas de temps à perdre. ATHOS. Avez - vous seulement quatre hom
LE ROI. Pas de temps à perdre ! pourquoi mes sur lesquels vous puissiez compter , mi
lord ?
faire, puisque vous dites que je suis vendu?...
ATHOS. Pour profiter de la nuit, sire, pour DE WINTER . Oui , mais dans mes propres
traverser la Tyne , pour rejoindre en Ecosse serviteurs.
lord Montrose , quine vous vendra pas , lui. ATHOS. Allez les prendre , et faites le coup.
LE ROI. Et que ferai-je en Ecosse ? une DE WINTER . J'y vais,
guerrede partisan ; comte , une pareille guerre Il sort,
est indigne d'un roi. ARAMIS. Et nous , comte , qu’allons-nous
ATHOS. L'exemple de Robert Bruce est là faire pendant ce temps ?
pour vous absoudre, sire. LE ROI. Venez, messiours , je vais vousoc
LE ROI. Non , comte... non , il y a trop cuper à quelque chose.
longtemps que je lutte ... je suis au bout de Il va à une armoire; il en tire deux plaques de l'ordre
mes forces, ilsm'ont vendu, qu'ilsme livrent, de la Jarretière,
LES MOUSQUETAIRES. 35

ATHOS. Que faites vous, sire ? ATHOS. Il y a encore un moyen , sire.


LE ROI. A genoux, comte . LE ROI. Lequel ?
ATHOS. Sire , ces ordres ne peuvent être ATHOS. Que Votre Majesté au lieu de gar
pour nous. der son costume si connu , prenne celui de
LE ROI. Et pourquoi cela ?... l'un de nous et nous donne le sien ; tandis
ATHOS. Ces ordres sont presque royaux. qu'on s'acharnera à celuiqu'on prendra pour
LE ROI. Passez-inoi en revue tous les rois le roi, peut-être le roi parviendra-t-il à se
du monde mes frères... qui m'abandonnent sauver .
en cemoment, et trouvez -moi plus grands ARAMIS. L'avis est bon , sire, et si Votre
cours que les vôtres ! Non, non , messieurs, Majesté veut bien faire à l'un de nous cet hon
vous ne vous rendez pas justice , mais cela me neur....
regarde, moi... A genoux, comte. LE ROI. Que pensez-vous de ce conseil, de
ATHOS. Vous l'ordonnez, sire. Winter ?
LE ROI, tirant son épée. Je ne vous dirai DE WINTER. Je pense que s'il y a un moyen
pas... je vous fais chevalier , soyez brave , fi au monde de vous sauver , le comte de la
dèle et loyal, je vous dirai : Vous êtes brave, Fère vientde le proposer.
fidèle et loyal, je vous fais chevalier ... A votre LE ROI. Mais c'est la mort ou tout au
tour, monsieur d'Herblay... moins la prison pour celui qui prendra ma
Aramis se met à genoux ; au mêmemoment,de Winter place.
paraît au fond avec quatre hommes. DE WINTER . C'est l'honneur d'avoir sauvé
LA SENTINELLE. Qui vive ? son roi... Choisissez, sire.
DE WINTER. Charles et loyauté. LE ROI. Venez , de Winter.
LA SENTINELLE. Avancez à l'ordre. DE WINTER. Oh ! merci, mon roi!
ARAMIS, se relevant. Merci, sire. ATHOS. C'est juste , il y a plus longtemps
ATHOS , étendant la main vers les senti qu'il le sert que nous.
nelles. Ecoutez !... ARAMIS . Hâtez -vous, sire ; nous garderons
Pendant ce temps , de Winter et ses hommes se sont l'entrée de votre tente. (Tous deux se pla
emparés d'une des sentinelles ; mais l'autre , qui a cent en sentinelle, l'épée à la main ; pendant
entendu le bruit,met sa pique en arrêt. ce temps, le roi donne à de Winter son cor
LA SENTINELLE. Qui vive ? don du Saint Esprit,son chapeau et son pour
ARAMIS , qui est sorti de la tente derrière point; en échange de Winter donne au roi
elle, lui mettant son poignard sur la poi 'les mêmes objets , plus la cuirasse de cuivre.
trine. Si tu dis un mot tu es mort. Au moment où l'échange se termine et où le
ATHOS, aux hommes de de Winter . Em Roi sort par le fond de la tente, on voit
menez ces deux sentinelles, et gardez -les à venir une patrouille composée de six hom
vue . mes. ) Qui vive ?
ARAMIS. Et au premier mot, au premier si ATHOS. Qui vive ?
gne , au premier geste qu'elles feront pour D'ARTAGNAN , à Mordaunt au fond. Sin
donner l'alarme, tuez- les . gulier pays que le vôtre, monsieur, où l'on
DE WINTER. Maintenant, sire , nous som tire toujours la bourse et jamais l'épée.
mes prêts . PORTHOS. Il paraît que c'est l'usage en
On emmène les deux hommes. Angleterre.
LE ROI. Il faut donc fuir ! MORDAUNT. Par l'épée ou par l'argent peu
ATHOS. Fuir à travers unearmée , sire, dans importe , messieurs ; vous voyez que le camp
tous les paysdu monde cela s'appelle charger. est à nous.
LE ROI. Allons donc,messieurs. D'ARTAGNAN . C'est égal voilà une étrange
DE WINTER , à Aramis. Est- ce que l'un de guerre .
nous est blessé ? je vois à terre des taches de ATHOS et ARAMIS. Qui vive donc ?
sang. MORDAUNT. Charles et loyauté !
ATHOS, qui a déjà fait quelques pas en ARAMIS ET ATHOS. On ne passe pas.
dehors. Ecoutez, sire, écoutez. MORDAUNT. Comment, on ne passe pas ?
LE ROI. Qu'y a - t-il ? D’ARTAGNAN. A la bonne heure , cela se
ATHOS. J'entends le piétinement d'une gâte à la fin , et je commence à croire que
troupè nombreuse , j'entends le hennissement nous tirerons l'épée.
des chevaux. MORDAUNT. Qui donc a changé le mot
ARAMIS. Il est trop tard ; nous sommes d'ordre ?
cernés. ARAMIS . Le roi !
DE WINTER fait deux pas en avant tandis MORDAUNT. Pourquoi cela ?
que le roi et ses deux compagnons écoutent, ATROS. Parce que vous êtes des traîtres.
puis il revient. C'est l'ennemi! D'ARTAGNAN . Des traîtres?
LE ROI. Ainsi, tout est perdu ! PORTHOS. Il a dit des traîtres, je crois.
36 MAGASIN THÉATRAL.

D'ARTAGNAN . Voilà une dure parole, mes D'ARTAGNAN, regardant ses amis. Mor
sieurs, et nous allons , j'en ai peur , vous la dious !... (A Mordaunt.) Bonne prise , ami
faire rentrer dans la gorge. Mordaunt, bonne prise... nous en tenons
ARAMIS. Venez - y ! chacun un , monsieur Duvallon et moi... des
MORDAUNT. Bien ... faites tête , messieurs ; chevaliers de la Jarretière, rien que cela.
nous , à la tente du roi! ( A ses hommes. ) Venez ! MORDAUNT. Mais ce sont des Français , ce
( Athos combatd'Artagnan . Aramis Porthos. me semble.
Tous quatre sont d'égale force... Tout à D’ARTAGNAN . Des Français ...
coup Mordaunt paraît au fond de la tente. ATHOS. Je le suis.
Les hommes qui suivent Mordaunt prennent D'ARTAGNAN . Eh bien ! ils sont prison
de Winter et crient : Le roi ! le roi ! pre niers de compatriotes.
nez -le vivant! regardant de Winter pour le
roi.) Non , ce n'est pas le roi... non , vous vous LE ROI, à Athos et à Aramis. Salut , mes
trompez ;n'est-ce pas, milord de Winter , que sieurs ; la nuit a été malheureuse, mais ce
vous n'êtes pas le roi ? N'est-ce pas , milord n'est pas votre faute , Dieu merci. Où est
de Winter , que vous êtes mon oncle ? mon vieux de Winter ?...
DE WINTER , reculant devantMordaunt . MORDAUNT. Cherche où est Straffort ?
Le vengeur ! LE ROI, apercevant le cadavre. En effet ...
MORDAUNT. Souviens- toi de mamère !... coinme Straffort il a reçu le prix de sa fidé
( Il tue de Winter d'un coup de pistolet. A lité ! (Il s'agenouille devant de Winter , sou
la lueur des flambeaux les quatre amis se lève sa tête et l'embrasse au front.) Adieu ,
reconnaissent, passent l'épée de la main cæur fidèle, qui es allé chercher là -haut la
droite à gauche, et disent en même temps:) récompense du dévouement et me préparer
Mousquetaires! celle du martyre, adieu !
D’ARTAGNAN, bas , à Athos. Rendez -vous , D’ARTAGNAN. De Winter est donc tué ?
Athos ; vous rendre à moi, ce n'est pas vous ATHOS. Oui, par son neveu .
rendre. D'ARTAGNAN. C'est le premier de nous qui
PORTHOS. Aramis , vous comprenez ! s'en va ; qu'il dorme en paix , c'était un
ARAMIS. Je me rends.
brave.
MORDAUNT, agenouillé près du corps de LE ROI. Maintenant,messieurs, conduisez
de W'inter . Deux ! moi où vous voudrez.
ATHOS, montrant Mordaunt. Voyez-vous GROSLOW . L'ordre du général Cromwell
ce jeune homme ? est de vous conduire à Londres.
D'ARTAGNAN . Le fils de Milady , n'est-ce LE ROI. Quand dois -je partir ?
pas ? GROSLOW . A l'instantmême.
PORTHOS. Lemoine. LE ROI. Allons !
ARAMIS . Oui !
ATHOS , au Roi qui s'éloigne. Salut à la
D’ARTAGNAN . Ne soufflez pas un mot, ne Majesté tombée.
faites pas un geste, ne risquez point un regard D’ARTAGNAN . Mordious, Athos , vous nous
pour moi ni Porthos... car Milady n'est pas ferez tous égorger .
morte , et son âme vit dans le corps de ce
démon . Le Roi sort de scène.
Pendant ce temps le Roi a été entouré , repoussé sur MORDAUNT, à d'Artagnan et à Porthos.
le devant de la scène .
Venez - vous chez le général,messieurs ? il aura
LE ROI. Qui de vous osera le premier por des compliments à vous faire .
ter la main sur son roi? D'ARTAGNAN . Avec bien du plaisir , mon
GROSLOW , entrant. Charles Stuart, rendez sieur... mais il faut d'abord que nous met
moi votre épée. tions nos prisonniers en lieu de sûreté...
LE ROI. Colonel Groslow , le roi ne se rend Savez- vous,monsieur , que ces gentilshommes
pas; l'homme cède à la force, voilà tout. valent chacun deux mille pistoles?
Il brise son épée . MORDAUNT. Oh ! soyez tranquille ;mes sol
GROSLOW . Victoire, messieurs ! le roi est dats les garderont, et les garderont bien ...
prisonnier , nous tenons le roi. je vous réponds d'eux !
MORDAUNT, se retournant. Le roi!... Le D'ARTAGNAN . Je ne voudrais pas leur don
roi est- il pris ? ner cette peine , et je les garderai encore
PLUSIEURS VOIX. Oui ! oui! mieux moi-même... D'ailleurs, que faut-il?
MORDAUNT. Bien ! il ne nous manque plus une bonne chambre fermée de barreaux...
que... comme celle- ci, par exemple, avec des senti
Il aperçoit les quatre amis . nelles, ou leur simple parole qu'ils ne cher
ATHOS. Il nous a vus. cheront pas à fuir ... car dans notre pays la
ARAMIS. Laissez -moi le tuer. parole vaut le jeu , dit un proverbe... Je vais
LES MOUSQUETAIRES . 37

mettre ordre à cela , monsieur ; après quoi, LE SERGENT. Non , monsieur.


j'aurai l'honneur de me présenter chez le D’ARTAGNAN . Alors, pourquoi vous tenez
général, et de lui demander ses ordres pour vous là , s'il vous plaît ?
retourner en France. LE SERGENT. Parce que nous avons l'ordre
MORDAUNT. Vous comptez donc partir de vous aider à garder les prisonniers.
bientôt ? D’ARTAGNAN . Vraiment... et qui vous a
D'ARTAGNAN . Notre mission est finie , et donné cet ordre ?
rien ne nous arrête plus en Angleterre que LE SERGENT. Monsieur Mordaunt.
le bon plaisir du grand homme près lequel D’ARTAGNAN . Je le reconnais à cette atten
nous avons été envoyés. tion délicate ... Tenez , mon ami.
MORDAUNT. Bien , messieurs. ( A un Ser LE SERGENT. Qu'est-ce que cela ?
gent.) Sergent Harry , prenez dix hommes D'ARTAGNAN. Une demi-couronne, mon
avec vous et gardez cette porte... et sous ami, pour boire à la santé de monsieur Mor
aucun prétexte ne laissez sortir les deux daunt.
prisonniers. LE SERGENT. Les puritains ne boivent pas.
LE SERGENT. Et les deux autres ? Il met la pièce dans sa poche.
MORDAUNT. Ils sont libres... Maintenant , PORTHOS, reparaissant. C'est fait!
connaissez-vous cette maison ? D'ARTAGNAN . Silence donc !
LE SERGENT. J'y ai commandé un poste . PORTHOS. Je n'ai pas dit ce qui était fait.
MORDAUNT. A -t-elle une autre sortie que D'ARTAGNAN . Il vaudrait mieux... Tenez ,
celle -ci ? Porthos rentrez et ne sortez plus que quand
LE SERGENT. Non . vous m'entendrez tambouriner sur la porte
MORDAUNT. Ils ne peuvent donc fuir ? la marche des Mousquetaires .
LE SERGENT. Impossible ! PORTHOS. Bien , je rentre... Mais vous,
MORDAUNT. Bien . Savez- vous où est le que faites-vous là ?
général Cromwell ? D'ARTAGNAN . Moi , rien ... je regarde la
LE SERGENT. A Newcastle , probablement. lune.
MORDAUNT, sortant. Mon cheval ! mon WWWWWWWWW
cheval !
SCÈNE II .
Pendant cetemps , d'Artagnan a fait rentrer les deux
amis dans la maison dont il a fermé la porte et a LES MÊMES, CROMWELL.
mis la clef dans sa poche, Porthos le regarde faire.
Il entre lentementdans la tente par le fond .
D'ARTAGNAN. Ami Porthos , pendant que
je vais garder religieusement le seuil de cette CROMWELL . Il y a deux portes à cette
porte, vous allez me faire le plaisir... Appro tente, l'une par laquelle il est sorti et qui con
chez- vous plus près, que ces deux drôles-là duit à l'échafaud , l'autre par laquelle j'entre
n'entendent pas ce que nous disons... Vous et qui mène au trône ; me voilà où il était ...
allez me faire le plaisir de réunir Grimaud, peut -être vais-je où il va. Orgueilleux
Mousqueton et Blaisois. Charles Stuart ... qui l'eût dit, il y a dix ans,
PORTHOS . C'est facile ; je leur ai indiqué il y a un mois , il y a une heure , qu'ici, sur
un endroit où ils doivent s'occuper de nous cette table, avec ce papier préparé pour toi,
préparer à souper. avec cette plume que tu as trempée dans
D'ARTAGNAN. Bon , nous souperons demain l'encre , j'écrirais aux rois de l'Europe :
matin ... Allez les trouver , Porthos ; qu'ils Charles Stuartn'est plusvotre frère. Ecrivons.
tiennent nos chevaux prêts à tout événement (Mordaunt apparait sur la porte de droite.
derrière cette inaison . avec un léger mouvement d'impatience. )
PORTHOS. Pourquoi ne couchons-nous pas J'avais dit que je voulais être seul.
ici ? MORDAUNT. On n'a pas cru que cette dé
D’ARTAGNAN. Parce que l'air y est mal fense regardât celui que vous appelez votre
sain . fils , monsieur... Cependant, si vous l'ordon
PORTHOS. Bah ! nez je suis prêt à sortir.
D'ARTAGNAN . C'est comme j'ai l'honneur CROMWELL . Ah ! c'est vous , Mordaunt !
de vous le dire. puisque vous voilà , c'est bien , restez.
PORTHOS. Alors, c'est autre chose. MORDAUNT. Je vous apporte mes félicita
Il s'éloigne et sort. tions, monsieur,
D'ARTAGNAN , seul sur le plus hautdegré. CROMWELL . Vos félicitations? et de que ?
Le sergent Harry et les hommes se sont éta MARDAUNT. De la prise de Charles Stuart...
blis devant la maison. Maintenant, voyons vous êtes maintenant le maître de l’Angle
ce que font là ces drôles ... ( Il descend une terre.
marche.) Mes amis , désirez-vous quelque CROMWELL. Je l'étais bien mieux il y a
chose ? deux heures.
38 MAGASIN THÉATRAL .

MORDAUNT. Comment cela , général ? CROMWELL . Ils ont donc offert une rançon
CROMWELL. Il y a deux heures l’Angle considérable ?
terre avait besoin de moi pour prendre le MORDAUNT. Je ne me suis pas occupé s'ils
tyran ... maintenant le tyran est pris . Le colo avaient offert une rançon .
nel du régiment des gardes de Charles CROMWELL. Mais ce sont des amis à vous ?
Stuart... celui qui avait pris le costume de MORDAUNT. Oui, monsieur, vous avez dit
roi, a été tué, m'a -t -on dit. le mot, des amis à moi, et des amis bien
MORDAUNT. Oui, monsieur . chers ... si chers... que je donnerais ma vie
CROMWELL. Par qui ? pour avoir la leur.
MORDAUNT. Par moi. CROMWELL . Bien , Mordaunt ; je te les
CROMWELL. Comment se nommait- il ? donne; fais-en ce que tu voudras.
MORDAUNT. Lord de Winter . MORDAUNT, se jetant à genoux . Merci,
CROMWELL . C'est votre oncle . monsieur... merci... ma vie est désormais à
MORDAUNT. Les traîtres à l'Angleterre ne vous, et en la perdant je vous serais en
sont pas de ma famille . core redevable ; merci; vous venez de payer
CROMWELL, avec mélancolie. Mordaunt, magnifiquement mes services.
vous êtes un terrible serviteur. CROMWELL . Quoi ! pas de récompense ,
MORDAUNT. Quand le ciel ordonne , il n'y pas de titres, pas de grades ?
a pas à marchander avec ses ordres. MORDAUNT. Vous m'avez donné tout ce
CROMWELL , s'inclinant. Vous êtes fort que vous pouviez me donner , milord ... et,
parmi les forts, Mordaunt... allez... de ce jour , je vous tiens quitte du reste. ( 11
MORDAUNT. Avant de m'en aller j'ai quel s'élance hors de la tente. Au Sergent: ) Les
ques questions à vous adresser , monsieur, prisonniers sont toujours là ?
et une demande à vous faire , mon maître . LE SERGENT. Oui, monsieur.
CROMWELL . A moi ? MORDAUNT. Prenez- les, et conduisez -les à
MORDAUNT, s'inclinant. A vous ! Je viens l'instant même à mon logement.
à vous , mon héros , mon protecteur, mon D'ARTAGNAN. Plaît-il, monsieur ?
père et je vous dis : Maître, êtes-vous con MORDAUNT. Ah ! vous êtes là ?
tent de moi? D'ARTAGNAN . Oui.
CROMWELL , le regardant avec étonne MORDAUNT. Vous avez entendu , alors ?
ment. Sans doute , car depuis que je vous D’ARTAGNAN. Oui, mais je n'ai pas com
connais , vous avez fait non -seulement votre pris.
devoir, mais encore plus que votre devoir ... MORDAUNT. Monsieur, j'ai chargé cet
Vous avez été fidèle ami,adroit négociateur... homme de conduire les prisonniers à mon
bon soldat; mais où voulez -vous en venir ?... logement.
MORDAUNT. A vous dire , milord , que le D'ARTAGNAN . A votre logement... com
moment est venu où vous pouvez d'un seul ment dites - vous cela, s'il vous plaît ?...
mot récompenser tous mes services. don de la curiosité ; mais, vous comprenez,
je désire savoir pourquoi les prisonniers faits
CROMWELL . Ah ! c'est vrai, monsieur, j'ou par M. Duvallon et M. d'Artagnan doivent
bliaisque tout servicemérite sa récompense... être conduits chez M. Mordaunt.
que vous m'avez servi, et que vousn'êtes pas
encore récompensé. MORDAUNT. Parce que les prisonniers sont
à moi, et que j'en dispose à ma fantaisie.
MORDAUNT. Monsieur, je puis l'être à l'ins
D'ARTAGNAN . Permettez... vous faites er
tantmême et au delà de mes souhaits.
reur ; les prisonniers sont à ceux qui les ont
CROMWELL. Comment cela ? pris... Vous pouviez prendre monsieur votre
MORDAUNT. Monsieur , m'accorderez -vous oncle , vous l'avez tué... vous en étiez le
ma demande ? maître... Nous pouvions tuer messieurs de la
CROMWELL . Voyons d'abord si cela est
Fère et d'Herblay... nous les avons pris ...
possible. chacun son goût.
MORDAUNT. Lorsque vous avez eu un désir PORTHOS, qui écoute de l'intérieur. Oh !
et que vous m'avez chargé de son accom oh !
plissement, vous ai-je jamais répondu : Ce
que vous voulez est impossible, monsieur ? MORDAUNT. Monsieur, vous feriez une ré
sistance inutile ; ces prisonniers m'ont été
CROMWELL.
vous bien donc, Mordaunt, je
promets deEhfaire droit à votre demande . donnés par le général Olivier Cromwell.
MORDAUNT. Monsieur, avec le roi on a D'ARTAGNAN. Ah ! monsieur Mordaunt....
fait deux autres prisonniers ; je vous les de que ne commenciez - vous par me dire cela !
mande. En vérité , vous venez de la part de monsieur
Olivier Cromwell, l'illustre capitaine ?
CROMWELL . Des Anglais ?
MORDAUNT. Des Français. MORDAUNT. Oui, monsieur.
LES MOUSQUETAIRES. 39

D'ARTAGNAN. En ce cas, je m'incline ; qui fait qu'en ce moment nous représentons


prenez -les. le roi et inonsieur le cardinal... Il en résulte
PORTHOS. Eh ! mais, que dit-il donc ? qu'en notre qualité d'ambassadeurs, nous
MORDAUNT. Merci ! somines inviolables... chose que monsieur
D’ARTAGNAN. Mais si le général Cromwell Olivier Cromwell , aussi grand politique qu'il
vous a en réalité fait don de nos prisonniers , est grand général, est homme à parfaitement
monsieur, il vous a sans doute fait par écrit comprendre.
cet acte de donation ; il vous a remis quelque MORDAUNT. Eh bien alors, monsieur ,
petite lettre pour moi... un chiſſon de papier suivez-moi chez lui.
qui atteste que vous venez en son nom .... D'ARTAGNAN . Oh ! je n'oserais le déran
Veuillez me montrer cette lettre.., veuillez me ger... De pareilles familiarités sont bonnes
confier ce chiffon . pour vous, qui êtes son secrétaire, son ami...
MORDAUNT. Lorsque je vous dis une c'est bon pour vous qu'il appelle son fils.
chose, monsieur , me ferez -vous l'injure d'en MORDAUNT. C'est bien ; attendez-moi là ,
douter ? monsieur ; j'y vais.
D'ARTAGNAN . Moi, douter de ce que vous D'ARTAGNAN . Comment donc...
me dites , cher monsieur Mordaunt ! Dieu MORDAUNT. Ne perdez pas ces hommes de
m'en garde... mais vous comprenez , si j'a vue.
bandonne mes compatriotes , il me faut une LE SERGENT. Soyez tranquille.
excuse... De retour en France, on peutme Mordaunt entre dans la tente .
reprocher de les avoir vendus , par exemple , MORDAUNT, à Cromwell. Monsieur...
et je dois répondre à cette accusation en CROMWELL , écrivant. Un instant, Mor
montrant l'ordre de monsieur Cromwell.
daunt; j'ai fini.
MORDAUNT. C'est juste , monsieur ; cet D'ARTAGNAN . ·AmiPorthos , avez - vous tou
ordre vous l'aurez. jours ce joli poignet qui faisait de vous l'égal
PORTHOS. Que dit -il donc ? de Milon de Crotone ?
MORDAUNT. Mais, en attendant, laissez PORTHOS. Toujours.
moi toujours prendre les prisonniers. D'ARTAGNAN . Feriez-voustoujours, comme
D’ARTAGNAN . Oh ! monsieur , le général autrefois, un cerceau avec une barre de fer ,
Cromwell est là , dans la tente du roiCharles... et un tirebouchon avec le manche d'une
c'est un retard de cinq minutes à peine , pelle à feu ?
voilà tout. PORTHOS. Certainement.
Il tambourine sur la porte avec une baguette . D'ARTAGNAN . Alors rentrez , tirez à vous un
MORDAUNT. Savez-vous, monsieur, que je des barreaux de la fenêtre jusqu'à ce qu'il
commande ici ? vienne... entendez- vous ? jusqu'à ce qu'il
Porthos sort et se placesur le seuil. vienne.
D’ARTAGNAN . Non , je ne le savais pas. PORTHOS. Il viendra .
MORDAUNT. Et que , si je le voulais, avec D'ARTAGNAN . Faites passer par cebarreau ...
ces dix hommes.... Athos le premier, Aramis ensuite , vous le
D'ARTAGNAN. Oh ! monsieur , on voit bien troisième.
que vous ne nous connaissez pas, quoique PORTHOS. Bien ! mais vous ?
nous ayons eu l'honneur de voyager dans D’ARTAGNAN . Ne vous inquiétez pas
votre compagnie : nous sommes Français, moi.
nous sommes gentilshommes.., nous sommes PORTHOS. Bon !
capables, M. Duvallon et moi... de vous tuer , Il entre ,
vous et vos soldats. N'est-ce pas , monsieur CROMWELL . Que demandez- vous , Mor
Duvallon ? daunt ?
PORTHOS. Oui !
MORDAUNT. L'ordre écrit, inonsieur, l'or
D'ARTAGNAN. Pour Dieu , ne vous obs dre de prendre les deux hommes... On re
tinez pas, monsieur Mordaunt... car lors
fuse de ine les remettre si je n'apporte cet
qu'on s'obstine, je m'obstine aussi; alors je ordre écrit de votre main .
deviens d'un entêtement féroce , et voilà
monsieur Duvallon qui, dans ce cas-là , est CROMWELL. Mais...
MORDAUNT. Ah ! vous m'avez promis les
encore bien plus entêté et bien plus féroce
deux hommes , monsieur... me les refus ez
que moi.... N'est-ce pas , monsieur Du
vallon ? vous maintenant ?
PORTHOS. Plus entêté et plus féroce , c'est CROMWELL. Vous avez raison .
le mot. Il prend un papier et écrit.
D'ARTAGNAN . Sans compter que nous som MORDAUNT, de la tente , au Sergent. Ils
mes envoyés par monsieur le cardinal Maza y sont toujours ?
rin , lequel représente le roi de France... ce LE SERGENT. Oui,
40 MAGASIN THEATRAL.
MORDAUNT. Rien ne bouge ? cette femme vientd'arriver au camp... qu'or
En ce moment Athos descend . donnez-vous d'elle ?
LE SERGENT. Rien ! CROMWELL. Elle est libre d'aller où elle
MORDAUNT. Bon ! voudra ; nous ne faisons pas la guerre aux
Aramis passe à son tour. femmes.
D'ARTAGNAN , entr'ouvrant la porte. Eh D'ARTAGNAN , qui a passé par la fenêtre.
bien ? Serviteur , monsieur Mordaunt !
PORTHOS, à moitié sorti. C'est fait ! MORDAUNT . Monsieur d'Artagnan .... A
D’ARTAGNAN . Bravo, Porthos ! moi, sergent; aidez -moi à cnfoncer cette
CROMWELL, à Mordaunt . Voici l'ordre. porte... (On l'enfonce. Mordaunt s'élance
dans l'intérieur, et voit le barreau enlevé.)
D'ARTAGNAN . Y êtes- vous ?
PORTHOS. Oui! Ah ! Aux armes !... aux armes !...
D’ARTAGNAN . A mon tour alors. CROMWELL , se levant. Qu'y a -t- il ?
Il rentre et fermela porte au verrou . MORDAUNT. Ces hommes... ces prisonniers,
ces démons... A moi... Evadés !... Ah ! aux
MORDAUNT, sortant de la tente. Monsieur
armes ! aux armes !...
d'Artagnan ! monsieur d'Artagnan ! me Il sort en courant suivi d'une foule de Soldats.
voilà !... ( Ilmonte les degrés.) La porte est CROMWELL. C'était pour tuer ces deux
fermée !
hommes qu'il me les demandait ! quels sont
FINDLEY entre dans la tente. Général , doncmes serviteurs ?

wwwwwwwwwwwwwwww WWWWW

ACTE TROISIEME .

Sixième Tableau .

La Place du Parlement.

A gauche, la façade de l'hôtellerie de la Corne du Cerf ; à droite , l'entrée du Parlement,

SCENE UNIQUE. ATHOS. Je dis que nous sommes affreux .


ARAMIS . Nous devons puer le puritain à
LE PEUPLE traversant la scène , FINDLEY, faire frémir.
TOM LOWE, ATHOS, ARAMIS , D'AR D'ARTAGNAN . Moi, je me sens une énorme
TAGNAN ,PORTHOS ,LE ROI,LAREINE . envie de prêcher.
TOUS. Au Parlement ! au Parlement ! PORTHOS , entrant. Brrr... j'ai froid à la
FINDLEY, en faction à la porte du Parle tête , et ce maudit brouillard m'a pénétré
ment. On ne passe pas. jusqu'aux os, en dépit de cette vile casaque
TOM LOWE. Comment, on ne passe pas ?... qui cache notre habit de mousquetaire .
On refuse au peuple l'entrée du Parlement... ATHOS, à d'Artagnan . Vous venez de la
séance ?
Camarades, enfonçons les portes !
D'ARTAGNAN . J'arrive.
TOUS. Enfonçons les portes !
Ils forcent l'entrée et passent malgré les Gardes. ATHOS . Qu'avez - vous appris ?
D’ARTAGNAN . Que l'arrêt sera rendu au
ATHOS sort de l'hôtellerie avec Aramis.
ourd'hui, et qu'on le rend peut-être en ce
Chevalier , je n'y tiens plus... le peuple vient moment.
d'entrer au Parlement , il faut que nous
xoyons par nous-mêmes. ATHOS. Qui donc ?
D’ARTAGNAN . Le Parlement pur .
ARAMIS. Etd'Artagnan qui ne revient pas !
D'ARTAGNAN , arrivant en costume d'ou ARAMIS. Comment le Parlement pur? il y a
vrier . Me voici... me voici... Eh bien , nous donc deux Parlements ?
sommes donc prêts ? D'ARTAGNAN . Par le Parlement pur, cher
ATHOS, vêtu en homme du peuple. Oui, ami, on entend le Parlement que monsieur
cher ami. le colonel Pridge a épuré.
ARAMIS, en costume bourgeois. Il n'y a ARAMIS. Ah ! vraiment, ces gens- là sont
plus que Porthos qui cherche un miroir. donc du plus suprême ingénieux... D'Arta
Allons, Porthos. gnan , il faudra , quand vous reviendrez en
D’ARTAGNAN . Eh bien , que dites - vous des France , que vous donniez ce moyen à mon
nouveaux costumes que je vous ai trouvés ? sieur de Mazarın... et à monsieur le coadju
LES MOUSQUETAIRES. 41

teur ; l'un épurera au nom de la cour , l'autre LE PEUPLE . Vive le Parlement!... vive
au nom du peuple ; de sorte qu'à force monsieur Cromwell !
d'épuration , il n'y aura plus de Parlement du ATHOS . Le roi condamné à mort !
tout. D'ARTAGNAN. Venez, Athos, venez; tout
PORTHOS. Qu'est -ce que le colonel Pridge, n'est pas perdu, que diable !... on est gas
d'abord ? con... et l'on a plus d'un tour dans son sac...
D'ARTAGNAN . Le colonel Pridge , mon Eh bien , nous allons voir.
cher Porthos , est un ancien charretier ; ATHOS. Ami, tout est fini pour le roi.
homme de beaucoup d'esprit, lequel avait D'ARTAGNAN . Etmoi je vous dis que non .
remarqué une chose en conduisant sa char LES GARDES. Place , place !
rette ; c'est que, lorsqu'une pierre se trouvait PARRY, sortant le premier. Sire , au nom
sur sa route , il était plus court d'enlever la du ciel !... Sire , ne regardez pas à votre
pierre que de faire passer la roue par-dessus. droite en sortant.
Or, sur deux cent cinquante-et-un membres Il cherche à détourner l'attention du Roi qui descend
dont se composait le parlement, cent quatre l'escalier du Parlement.
vingt-onze le gênaient et auraient pu faire
verser sa charrette politique... il les a pris, LE ROI. Et pourquoi cela , mon bon
Parry ?
comme autrefois il prenait sa pierre, et les
a 'etés hors de la chambre . PARRY. Ne regardez pas, je vous en sup
PORTHOS. Joli ! plie , mon roi...
D'ARTAGNAN . Commencez - vous à croire LE ROI. Mais qu'y a -t-il donc ?
PARRY. Ah ! que vous importe !
que c'est une cause perdue , Athos?
ATHOS. Je le crains ; mais cela ne chan LE ROI. N'as-tu pas entendu qu'ils me
gera rien à me résolution . reprochaient de n'avoir rien vu par mes
D'ARTAGNAN . Et par conséquent à la yeux... Parry , je n'ai plus que trente-six
mienne. Vous savez ce qui est convenu entre heures à vivre... je veux voir... (Il écarte
nous, Athos ; partout où vous allez , je vous Parry et regarde dansla coulisse.) Ah ! ah !
la hache !... épouvantail ingénieux et bien
suis; ce que vous faites, je le ſais; entrenous,
digne de ceux qui ne savent pas ce que c'est
même passé , même avenir , et puisque
qu'un gentilhomme..... Eh bien ! hache du
nous avons même cæur, ayons même sort...
bourreau, tu ne me fais pas peur (il frappe
Mais vous le savez, Athos , tout cela est à une
condition ... le billot avec sa canne) , et je te frappe , en
attendant patiemment et chrétiennement que
ATHOS. Laquelle ?
D'ARTAGNAN. C'est que sijamais monsieur tu me le rendes !... Allons !... (Il se remet en
marche. ) Que de gens... et pas un ami !
Mordaunt me tombe entre les mains, vous ne
serez pas là pour vous opposer à ce que nous ATHOS . Salut à la majesté tombée!
fassions de lui selon notre plaisir. TUMULTE. Ah ! ah !.... mort aux Stuar
tistes !
ATHOS. D'Artagnan , pourquoi vous achar
ner sur ce jeune homme? CHARLES. Qu'ai-je vu ?
D’ARTAGNAN et PORTHOS , se jetant de
D'ARTAGNAN . Vous êtes charmant, sur
chaque côté d'Athos. Arrière !
mon honneur ! pourquoi m'acharner sur
un serpent, sur un tigre enragé ! Sans compter ARAMIS , se glissant près du roi. Tout
que vous ne l'avez pas vu regarder le roi n'est pas perdu encore, sire ; nous veillons.
Charles d'une certaine façon... Si vous aviez TOM LOWE. Salut; qu'est-ce qu'ildit donc ?
surpris ce regard - là comine moi, Athos, je Tiens , Majesté , voilà comme Tom Lowe te
salue.
vous déclare que vous écraseriez monsieur
Mordaunt sans pitié ni miséricorde , car ce Il ramasse une pierre qu'il jette an Roi; on le retient.
regard voulait dire : Roi Charles, je te tuerai CHARLES. Le malheureux ! pour unedemi
comme j'ai tué le bourreau de Béthune , couronne il en eût fait autant à son père .
comine j'ai tué mon oncle. Quand il tua de ATHOS, prêt à s'élancer. Oh ! le misérable !
Winter, nous l'avons tous entendu compter D'ARTAGNAN. Pas un mot, Athos ; je me
deux... Prenez garde qu'il ne compte trois , charge de cet homme.
Athos. CHARLES. Mon Dieu ! donnez-moi la rési
PORTHOS . A quoi bon revenir là- dessus , gnation... soutenez-moi jusqu'au bout de
puisque c'est une chose décidée... mon martyre.
ATHOS. Voyons, je vous prie , des nou LA REINE. Non , non , laissez-moi , je veux
velles du roi. le voir, je veux luiparler ...
Rumeurs du peuple. ATHOS . La reine ! la reine, à Londres !
CRIS. Vive le Parlement ! ARAMIS. Comte , un peu de patience !
TOM LOWE , sortant du Parlement. Con LA REINE. Charles, mon roi !
damné ! condamné ! Elle se précipite, fend la foule et arrivejusqu'à Charles,
42 MAGASIN THÉATRAL .
CHARLES. Henriette !.... toi ici.... mon TOM LOWE. Ab ! parce que tu as le cæur
ange bien aimé... Ab ! je puis mourir main d'un lâche; mais ce serait à refaire ,que je le
tênant, puisque je t'ai revue. ferais encore.
TOM LOWE. Une femme... quelque mai UN DES HOMMES. C'est comme cela ? Eh
tresse... quelque courtisane... place à la bien , adieu !
maîtresse de Stuart. Il sort.
CHARLES. Vous vous trompez , c'est... ce TOM LOWE, essayant de passer , et ren
n'est ni une courtisane ni ma maîtresse...
contrant toujours quelqu'un . Que me vou
(Il arrache son voile.) Saluez tous, c'est lez-vous ?
votre reine ! vous ne l'avez pas condamnée , D'ARTAGNAN , Je vais te le dire.
elle ! (Silence profond.) Merci, caur fidèle
TOM LOWE, reculant jusqu'à Porthos.
et dévoué... pour qui la mauvaise fortune Hein ?
n'existe point... pour qui la mer n'est pas
D'ARTAGNAN , le touchant du doigt à la
un obstacle, et qui , pareil aux envoyés du
Seigneur , te plais à planer au -dessus des poitrine. Tu as été lâche !... tu as insulté un
abîmes , merci homme sans défense, tu vas mourir !... (Ara
LA REINE. Mon Charles ! bénissez -moi! mis écarte son manteau et tire une épée.)
CHARLES. Oh ! oui... oui !... reçois la Non , pas de fer... le fer est bon pour les
gentilshommes... Porthos, assommez -ınoi ce
triple bénédiction de celuiqui va mourir ., . inisérable d'un coup de poing.
Reine, je te bénis !... épouse , je te bénis !...
mère, je te bénis !... ton martyre est plus L'homme recule, Porthos et lui entrent dans la cou
douloureux que le mien , car tu vivras , toi. lisse. On entend un cri et le bruit d'un corps qui
LA REINE , Mon Dieu !mon Dieu ! proté tombe.
gez -le. D'ARTAGNAN . Ainsi mcurront tous ceux
CHARLES , l'embrassant au front. Insul qui oublient qu'un homme enchaîné est une
tez - la inaintenant, si vous l'osez... Allons, tête sacrée.
messieurs, je vous suis. ATHOS. Et qu'un roi captif estdeux fois le
La Reine veut suivre Charles ; Athos et Aramis la font représentant du Seigneur.
entrer dans l'auberge de la Corne du Cerf. Charles
PORTHOS , rentrant. S'il en revient , cela
s'éloigne, tous le suivent, excepté les quatre amis et
Tom Lowe , lequel reste avec un de ses compa m'étonnera beaucoup.
grons. D'ARTAGNAN. Maintenant que chacun se
UN DES HOMMES. Tu as eu tort de l'in tienne prêt.
sulter, Tom Lowe..... il m'a fait peine, à TOUS. Qu'y a -t- il ?
moi ! D'ARTAGNAN . J'ai un projet!

Septième Tableau .

La chambre de Whitehall.
A droite, une fenêtre ; à gauche, un lit de repos; au food, grande porte.

SCÈNE PREMIÈRE . des regards vivants pour me voir mourir .


Soyez tranquilles ,mes nobles aïeux... soyez
LE ROI, PARRY, assoupi dans un fauteuil, tranquilles, vous serez contents de moi. (Il
puis ARAMIS , LE COLONEL TOMLINSON . s'assied devant une table.) Hélas! si j'avais
du moins, pour m'assister à ce moment su
LE ROI, s'arrêtant devant Parry. Il dort! prême, une de ces lumières de l'Église dont
le dévouement a cédé à la fatigue... Pauvre i'âme a sondé tous les mystères de la vie ,
vieux serviteur... qui m'a couché dans mon toutes les petitesses de la grandeur, peut-être
berceau et quime couchera dansma tombe... sa voix étoufferait-elle la voix du père et de
Dors, bon Parry ... il me semble que je rêve l'époux qui se lamente dans mon âme... Mais
moi... et que tout ce qui m'est arrivé depuis j'aurai quelque prêtre à l'esprit vulgaire ,
quinze jours est un songe de mon délire. ( Il dont ma chute aura brisé la carrière et la
va à la fenêtre.) Mais non, tout estbien réel, fortune, et qui me parlera de Dieu et de la
je vois reluire les mousquets des sentinelles, je mort comme il en a parlé à d'autres mou
vois travailler deshommes près de la fenêtre... rants... sans comprendre que ce mourant
j'ai été condamné bier par le Parlement... je royal a plus de choses que les autres à regret
suis prisonnier à Whitehall, et voici les por ter dans ce monde dont on l'arrache vio
traits demes ancêtres... quisemblent prendre lemment. L'heure sonne,
LES MOUSQUETAIRES. 43

PARRY, s'éveillant. Ab ! mon Dieu ... par PARRY. Sire , savez - vous quel est cet ou
don , pardon , sire; je dorinais, mais au milieu vrier qui fait tant de bruit?
de mon sommeil... j'ai entendu sonner LE ROI. Commentveux - tu que je le sache?
l'heure... quelle beure était-ce , sire ? est ce que je connais cet homme, moi?
CHARLES. Six heures ; rassure- toi, nous PARRY. Sire ... c'est le comte de la Fère .
avons encore quelques instants à demeurer LE ROI. Parmi ces ouvriers... es-tu fou ,
ensemble ; ce n'est qu'à huit heures ... Parry?
PARRY. Oh ! mon roi, il me semble qu'ils PARRY. Oui, parmi ces ouvriers , et qui
n'oseront pas commettre un pareil sacrilége. n'est là sans doute que pour faire un trou à
CHARLES. Que t'ont- ils répondu pourmes la muraille.
enfants ? LE ROI. Chut ! tu l'as vu ?
PARRY. Que Votre Majesté pourrait les PARRY. Et Votre Majesté elle-même eût pu
voir . le voir si elle eût regardé du côté de la fe
CHARLES . Et pour mon confesseur ? nêtre.
PARRY, Que puisque Votre Majesté avait LE ROI, descendant du lit. En effet, n'est
choisi M. Juxon , M. Juxon recevrait l'auto ce pas lui qui m'a salué au moment où je
risation de pénétrer jusqu'à elle ... Seulement, sortais du Parlement ?
leur puritanisine s'effraye de voir pénétrer un PARRY. Oui, sire, c'est lui-même.
prêtre jusqu'à Votre Majesté dans son cos LE ROI. Ils aurontbeau dire que je suis un
tume ecclésiastique; ils exigent que M. Juxon tyran ; un homme qui a de tels dévouements
soit vêtu en laïque. autour de lui sera vengé par la postérité.
CHARLES. Et Juxon a -t - il consenti?... PARRY. Sire !
PARRY. Pour accomplir les derniers désirs LE ROI. Quoi ?
de Votre Majesté , il a dit qu'il était prêt à PARRY. J'entends du bruit dans le corri
tout. dor.
CHARLES . Allons, ils sont meilleurs encore LE ROI. Qui peut venir ?
UNE VOIX . M. Juxon !
que je ne l'espérais. Parry, je n'ai pas dorini
cette nuit, et je suis bien fatigué. wwwwwwwwwwwwwww
PARRY. Sire , jetez- vous un instant sur SCÈNE II.
votre lit , je veillerai sur vous, et j'espère
qu'ils respecteront votre sommeil. LES MÊMES , ARAMIS , puis le COLONEL
CHARLES. Oui, un instant seulement pour TOMLINSON enveloppéd'unmanteau noir
prendre des forces. et coiffé d'un chapeau à larges bords.
Il se couche ; on entend clouer prèsde la fenêtre. LE ROI. Juxon ! soyez le bienvenu , Juxon...
PARRY. Ah ! mon Dieu , ilnemanquait plus Allons, Parry, ne pleure plus , voici Dieu qui
que cela ! vient à nous... Entrez, mon père... venez ,
CHARLES . Parry , est -ce qu'il n'y aurait mon dernier ami; je n'espérais pas qu'ils vous
pasmoyen d'obtenir que ces ouvriers frappent permettraient de me voir.
moins fort? ARAMIS. Quel est cet homme, sire ?
Le bruit redouble.
LE ROI. Parry, mon vieux serviteur ... un
PARRY. Oui, sire , je vais le leur demander. homme dévoué et que je vous recoinmande
Il ouvre la fenêtre. après mamort.
LA SENTINELLE . On ne passe pas. ARAMIS. Alors, si c'est Parry, je n'ai plus
PARRY. Pardon... c'était seulement pour rien à craindre ; permettez-moi donc, sire, de
dire à ces ouvriers que le roi les prie de faire saluer Votre Majesté, et de lui dire pour quelle
moins de bruit. cause je viens.
LA SENTINELLE , Ah ! si c'est pour cela , Il se découvre.
parlez-leur. CHARLES. Le chevalier d'Herblay ! Ah !
PARRY. Mes amis , voulez - vous frapper comment êtes-vous parvenu jusqu'ici... Mon
plus doucement? Le roidort, et il a besoin de Dieu , s'ils vous reconnaissaient vous seriez
sommeil. (On voit paraitre Athos, qui met perdu.
son doigt sur sa bouche.) Monsieur le comte ARAMIS. Ne songez pas à moi, ne songez
de la Fère ! qu'à vous, sire ; vos amis veillent, vous le
LA VOIX DE D’ARTAGNAN . C'est bien , c'est voyez.
bien ; dis à ton maître que s'il dort mal cette CHARLES. Je le savais, mais je n'y pouvais
nuit , il dormira mieux la nuit prochaine. croire.
PARRY, se reculant. Grand Dieu ! est - ce ARAMIS. Comment le saviez- vous, sire ?
que je rêve ? CHARLES. Parmiles ouvriers, Parry a re
Il ferme la fenêtre . connu le comte de la Fère .
LE ROI. Eh bien ? ARAMIS , Bien !
44 MAGASIN THEATRAL .
CHARLES. Mais comment cela se fait- il ? CHARLES. Et qui a fait ce plan ?
expliquez-moi cela ; est-il donc seul ? ARAMIS. Le plus adroit, le plus brave, et je
ARAMIS. Non , sire, il est avec deux de nos dirais presque le plus dévoué de nous quatre,
amis qui se sont joints à nous et se sont dé le chevalier d'Artagnan .
voués à votre cause. CHARLES.Unhommeque je neconnais pas !
CHARLES. Mais que s'est- il fait... que comp Oh ! mon Dieu , vous ne voulez donc pas que
tez - vous faire ? je meure puisque vous faites en ma faveur de
ARAMIS. Sire , hier au soir , au moment pareils miracles !
où devant les fenêtres de Votre Majesté s'ar ARAMIS . Maintenant, sire , n'oubliez pas
rêtaient les voitures des charpentiers, vous que nous veillons pour votre salut... lemoin
avez dû entendre un cri. dre signe, lemoindre geste, le moindre chant
CHARLES. Oui, je me souviens. de ceux qui s'approchent de votre Majesté ,
ARAMIS . Ce cri, c'est le chef des travaux épiez tout... écoutez tout, commentez tout.
qui l'a poussé ; une poutre a roulé de la voi CHARLES. Chevalier , que puis-je vous dire ?
ture et lui a brisé la cuisse. aucune parole, vînt- elle du plus profond de
CHARLES. Eh bien ! mon cæur, n'exprimerait jamais ma recon
ARAMIS . Pour que la besogne allât plus naissance. Si vous réussissez , je ne vous dirai
vite , il devait ramener quatre ouvriers au pas que vous sauvez un roi. Non , vue du
maître charpentier ; mais sa blessure l'a forcé point où je la vois, la couronne , je vous le
d'envoyer à sa place l'un des hommes avec jure, est bien peu de chose... mais vous con
une lettre de recommandation.., nous avons servez un mari à sa femme, un père à ses en
acheté cette lettre avec laquelle nous nous fants... Chevalier , touchez ma main .
sommes présentés au maître charpentier qui ARAMIS. Oh ! sire !
nous a reçus. CHARLES. Et la reine... qu'est-elle deve
CHARLES. Mais quel est votre espoir ? nue , pauvre femme, au milieu de ce malheur?
ARAMIS. Votre Majesté dit qu'elle a vu le ARAMIS . A l'instant même où Votre Ma
comte de la Fère ? jesté venait de quitter la place de Whitehal
CHARLES. Oui. nous avons arraché la reine à ce funeste spec
ARAMIS. Eh bien ! le comte de la Fère perce tacle et nous l'avons conduite à notre hôtelle
le mur... Au -dessous de la fenêtre de Votre rie. A peine a - t- elle connu nos projets qu'elle
Majesté estun tambour pareil à un entresol... s'est éloignée précipitamment de nous, et de
le comte pénètre dans ce lambour , lève une puis ce moment nous ne l'avons pas revue.
uneplanche du parquet, Votre Majesté passe CHARLES. Pauvre Henriette, qu'est-elle
par l'ouverture, on referme la planche, vous devenue ?
gagnez un des compartiments de l'échafaud... LE COLONEL TOMLINSON , entrant. Eh bien ,
un habit d'ouvrier est préparé, vous descen est-ce fini, messieurs ?
dez avec nous, et en même temps que nous... CHARLES. Pourquoi cela , monsieur le colo
CHARLES. Mais il vous faudra un temps nel Tomlinson ?
énorme pour en arriver là . LE COLONEL . Parce qu'une femmemunie
ARAMIS. Le temps ne nous manquera pas, d'un laissez - passer du général Cromwell de
sire. mande à lui parler.
CHARLES. Vous oubliez que c'est pour huit CHARLES.Une femme! qui cela peut-il être ?
heures. Faites entrer , monsieur.
ARAMIS. Oui, pour huit heures, mais l'exé LE COLONEL . Rappelez -vous que vous n'a
cuteur ne se trouvera point. vez plus qu'uneheure.
CHARLES. Où est- il donc ? CHARLES. C'est bien , colonel.
ARAMIS. Dans une salle basse de l'hôtellerie LE COLONEL . Entrez, madame.
dela Cornedu Cerf, gardé parnos trois laquais. On referme la porte.
CHARLES. En vérité vous êtes des hommes
mmmmmmmmmmwum
merveilleux, et l'on m'eût raconté ces choses
que je ne les eusse pas crues; mais une fois SCÈNE III.
hors de la prison , nos moyens de fuite ?
LES MÊMES, LA REINE, puis UN GREFFIER,
ARAMIS. Une felouque que nous avons fre LE COLONEL et LES ENFANTS DU ROI.
tée nous attend, étroite comme une pirogue ,
légère comme une hirondelle. LA REINE. Mon Charles !
CHARLES. Où cela ? CHARLES. Henriettel toi ici, c'estimpossible ,
ARAMIS. A Greenwich . Trois nuits de suite , mon Dieu , ou mes yeux me trompent, ou je
le patron et l'équipage se tiennent à notre suis si malheureux que je suis devenu fou .
disposition ;une fois a bord , nous profitons de LA REINE. Non , mon roi, vos yeux ne vous
la inarée, nous descendons la Tamise, et en trompent point; non , Charles, vousn'êtes pas
deux heures nous sommes en pleine mer. devenu fou .
LES MOUSQUETAIRES. 45

CHARLES. Mais qui vous a permis de péné CHARLES. Est-ce lui qui frappe ainsi sous
trer jusqu'à moi? mes pieds ?
LA REINE. Le général Olivier Cromwell. ARAMIS. C'est lui-même, et vous pouvez
CHARLES. Cromwell ! lui répondre.
ARAMIS. Cromwell ! Le Roi frappe avec sa canne.
LA REINE. Oh ! déjà il m'avait donné un CHARLES. Que va- t-il faire ?
laissez -passer pour vous joindre au camp; ARAMIS. Il va passer la journée ainsi; ce
mais mon guide s'est égaré et nous sommes soir , il lèvera une lame du parquet ; Parry ,
arrivés trop tard. de son côté , pourra l'aider.
CHARLES. Cromwell? et vous n'avez pas PARRY. Mais je n'ai aucun instrument.
craint d'aller deinander une faveur à cet ARAMIS . Voici un poignard , mais prenez
homme? garde de le trop émousser , vous pourriez en
LA REINE. Je ne craignais qu'une chose , avoir besoin pour creuser autre chose que
mon Charles, de ne point te revoir. Instruite de la pierre .
des projets de nos fidèles amis, il fallait aussi, LA REINE. Ah ! l'heure sonne !
moi, que j'arrivasse jusqu'à toi ; et pour y CHARLES , écoutant. Huit heures !
parvenir , je n'avais qu'un espoir , Cromwell. ARAMIS. Vous voyez bien , sire , que tout
Puis, sois-en persuadé, cet homme n'est pas est remis à demain , puisquehuit heures étaient
ce que tu crois, ou du moins, mon Dieu , il le moment fixé.
y a donc des visages impénétrables ! Tout à CHARLES. Oh ! chère Henriette , retiens
l'heure, prèsde lui, l'æil attaché sur ses yeux, bien ce que je vais te dire...
sondant tous les replis de cette âme, ton LA REINE. Parle, mon roi...
Henriette , dont tu es la vie , l'a interrogé, CHARLES. Prie toute la vie pour ce gentil
prié, conjuré... eh bien ! crois-moi, Charles , homme que tu vois ... toute la vie pour cet
croyez-moi,chevalier, loin d'applaudir à cette autre que tu entends sous nos pieds, toute la
mort publique, terrible, infamante , cette vie pour ces deux autres encore qui, quelque
mort, il la repoussait l... et la main sur le part qu'ils soient, veillent à mon salut.
livre sacré pour lui comme pour nous , car ce ARAMIS. Maintenant, sire , permettez-moi
livre, c'est la parolemêmede Dieu ! ilm'a juré de me retirer ; nos amis peuvent avoir besoin
qu'il ne voulait que votre salut et votre li de moi; si vous redemandez encore une fois
berté, qui,au comptemêmede son ambition , M. Juxon , je reviendrai.
lui sont plus utiles que votre mort. Charles , CHARLES. Merci, chevalier ; recevez toute
mon Charles, ayons donc confiance en Dieu , l'expression de ina reconnaissance.
et croyonsqu'il nous a réunis pour que nous LA REINE. Chevalier, jamais je n'oublierai
ne nous quittions plus et pour que je t'ac un seul instant que la vie de mon époux je
compagne dans ta fuite ; pour que nous nous la dois à vous et à vos amis.
retrouvions loin de cette terre sanglante , ARAMIS. Ah ! madame! mais voilà le jour ,
libres , heureux , sur notre belle terre de je pourrais être reconnu ; ce n'est paspourmoi
France , qui est ma patrie et qui deviendra la que je crains, c'est pour Votre Majesté ; ma
tienne ! présence avérée dénoncerait le complot.
CHARLES. Mais enfin que t'a - t-il dit ? LA REINE. Oui, oui , allez !
LA REINE. Il m'a chargé de vous répéter, CHARLES. Au revoir, chevalier.
sire , ce qu'il vous a déjà fait savoir vingt fois, ARAMIS . Dieu veille sur vous, sire.
assure-t-il; c'est qu'il était sinon le plus fi LA REINE. Encore un mot, chevalier ; par
dèle serviteur de votre Majesté , du moins don , mais vous comprenez les angoisses d'une
son plus loyal ennemi, et la preuve c'est épouse et d'unemère... Cet homme... le bour
qu'il n'était pas au nombre de vos juges. reau , il est bien séduit... acheté... en notre
ARAMIS. Mais , madame, il a signé la sen puissance... prisonnier ? il ne peut fuir , s'é
tance cependant chapper , sortir , reparaître ?
LA REINE. Il a signé? ARAMIS. Je réponds de tout, madame.
ARAMIS. Oui. Il va au fond ; on entend des pas dans le corridor.
LA REINE. Eh !mon Dieu , pouvait- il faire LA REINE. Quel est ce bruit ?
autrement dans le poste qu'il occupe et sous CHARLES. On dirait celui d'une troupe
les yeux qui l'enveloppaient ? d'hommes armés...
CHARLES. Cet homme est un abîme... mais ARAMIS. Ils viennent... ils se rapprochent!
n'importe , en attendant que la foudre éclaire LA REINE. La porte s'ouvre... (On voit
cet abîme, vous voilà , Henriette... voilà un un homme masqué se placer sur le seuil.)
ami près de moi... tandis qu'un autre... Ah ! mon Dieu !...
On frappe au plancher. On voit l'antichambre pleine de gardes. Un Commis
ARAMIS. Sire, entendez- vous le comte de saire-greffier du Parlement entre avec Tomlinson .
la Fère ?... Il déploie en entrant un parchemin .
46 MAGASIN THÉATRAL.

ARAMIS. Que signifie cela ? jamais, car ceux - là peut-être vous appelle
LE GREFFIER , entrant. Arrêt du Parle ront un jour à porter la couronne qu'ils ar
ment... rachent en ce moment de ma tête ; ne l'ac
CHARLES. Assez , monsieur ; je me tiens le ceptez pas, mon fils, si vous deviez rentrer
jugement pour lu ! dans ce palais escorté de la baine et de la co
LA REINE. Mais c'est donc pour aujour lère ; soyez alors bon , clément, oublieux, et
d'hui? détournez les yeux quand vous croirez voir
LE GREFFIER. Le roin'a -t- il pas été prévenu passer mon ombre sous ces voûtes , car si
que c'était pour ce matin huit heures ? vous aviez un règne de vengeance et de re
ARAMIS . Sur mon âme, ont- ils laissé s'é présailles vous ne pourriez même dans votre
chapper le bourreau ? lit mourir sans crainte et sans remords,
LA REINE, comme à elle -même. Ce n'était commeje vais mourir ,moi, sur un échafaud !
qu'un sursis de quelques heures , je le sais Etmaintenant, votre main dans les miennes...
bien ; mais quelquesheures le sauvaient; j'a jurez, mon fils... (L'enfant pousse un san
vais entendu dire... me suis-je donc trom glot en se cachant dans le sein de son père.)
pée... Quel était donc cet homme qui vient Et vous , ma fille (il prend à son tour la
d'apparaître sur le seuil terrible , sous son jeune Henriette), toi, mon enfant, nem'ou
masque noir ? bliez jamais ! (La jeune princesse embrasse
LE COLONEL . Le bourreau de Londres a son père qui la prend par la main et la re
disparu ; mais à sa place un homme s'est met dans les bras de la Reine.) Maintenant,
offert... on ne retardera donc que du temps Henriette, nos enfants n'ont plus que leur
demandé par Charles Stuart pour mettre mère... adieu !...
ordre à ses affaires temporelles... car les LA REINE. Oh ! vivant ! vivant là , dansmes
autres doivent être finies. bras, là , sur mon cæur, et dans un instant...
ARAMIS . Ah ! mon Dieu ! Non , non ,messieurs, c'est impossible !... car
CHARLES , l'embrassant. Courage !... Mon enfin , cet homme, c'est votre roi, c'est celui
sieur , je suis prêt... je ne désire qu'une qui était toul- puissant, c'est celui qui tenait
chose , c'est d'embrasser mes enfants... que la vie d'un peuple entre ses mains... celui-là ,
depuis trois ans je n'ai pas vus et que je ne on ne peut pas le tuer, il est inviolable , sa
reverrai qu'au ciel ! cré !... Mon Dieu , c'est votre image sur la
LE COLONEL . Ils attendentdepuis un quart terre... mon Dieu , j'en appelle à vous... c'est
d'heure. mon Charles, mon époux,c'est le père de mes
LA REINE, tombant à genoux. Ab ! mon enfants... Mes enfants , priez, mes enfants , à
Dieu !... genoux !... ( Les enfants s'agenouillent; la
ARAMIS . Où est Dieu , sire ?... que fait Dieu ? Reine veut se mettre à genoux , les forces lui
CHARLES. Ne te désole pas ainsi,mon en manquent.) Oh ! à moi !... à moi!... je me
fant; tu demandes où est Dieu , tu ne le vois meurs !...
point parce que les passions de la terre te le Elle tombe à genoux, les bras étendus et elle s'éva
cachent... Tu demandes ce qu'il fait ; il re nouit en poussant un cri.
garde ton dévouement et mon martyre, et
crois -moi, l'un et l'autre auront leur récom CHARLES . Parry, je te confie la reine...
pense ; prends- t'en donc de ce qui t'arrive On voit l'Homme masqué traverser le théâtre avec les
aux hommes et non à Dieu ; ce sont les hom gardes. Le cortège passe par la grande fenêtre de
més qui ine font mourir , ce sont les hommes Whitehall et va se ranger sur l'échafaud construiten
qui te font pleurer ! dehors de cette fenêtre.
LA REINE , priant. Ayez pitié ! ayez pitié ! CHARLES , au Colonel. Je ne veux pas que
ayez pitié ! la mort me surprenne, attendez que je m'age
CHARLES. Henriette , ne brisez point ma nouille et que je prononce ces mots : sou
force avec vos larines qui me déchirent le viens-toi... alors..... (A Aramis. ) Chevalier ,
cæur ; vous n'êtes plus la femme de Charles un dernier service, votre bras. - Messieurs ,
Stuart, vous êtes la reine d'Angleterre! je vous suis , marchons !
On amène les Enfants du Roi. Il passe à son tour par la galerie attenant à la fenêtre.
LA RÉINE. Mes enfants ! La Reine sort peu à peu de son évanouissement et
CHARLES. Mon fils, vous avez vu beaucoup cherche à reprendre sa mémoire.
de gens dans les rues et dans les salles CHARLES , dans la coulisse. Souviens-toi !
de ce palais ; vous voyez encore ceux qui La Reine pousse un grand cri et retorabe.
nous entourent ; ces gens vont tuer votre UNE VOIX , dans la coulisse . Trois !
père. Neme dites pas que vousne l'oublierez
LES MOUSQUETAIRES.

mmmmmmmmmmmmmmmmmmm

ACTE QUATRIÈME .

Huitième Tableau .

Une maison isolée aux portes de Londres. A droite, avenue d'arbres bordant la maison ; à gauche, muraille
d'un cloître ruiné; au fond, la porte de la ville. Ou aperçoit dans le lointain Westminster dans le crépuscule.
Il neige.

SCÈNE PREMIERE . relève son manteau etmontredeux pistolets.)


Bien !
UN HOMME , enveloppé d'un manteau , Mousqueton se place à l'angle de la maison, la tête en
D'ARTAGNAN , GRIMAUD , BLAISOIS , saillie, de façon à veiller sur la porte. D'Artagnan
MOUSQUETON , sort à droite,

Un homme enveloppé d'un manteau noir, coiffé d'un wwwww


large chapeau rabattu sur un masque, sort de la
porte de la ville , et s'avance avec précaution vers SCÈNE II.
la maison isolée . On distingue sous son masque
une barbe grisonnante . Il regarde avec soin autour ATHOS , ARAMIS , PORTHOS , BLAISOIS .
de lui, et se décide à ouvrir la porte de la maison ;
puis il regarde encore, et entre brusquement. A ATHOS. Mais quel chemin nous fais - tu
peine la porte se referme-t-elle, que d'Artagnan pa prendre ?
raît à l'angle de la porte de la ville, et s'avance BLAISOIS . Le bon chemin , messieurs.
rapidement sur les traces de l'inconnu qu'il voit ARAMIS . Vaincus par la fatalité !
entrer . ATHOS. Noble etmalheureux roi! Dieu nous
a abandonnés .
D'ARTAGNAN , regardant la maison . Il est
entré là . (I fait signe à Grimaud, Mousque PORTHOS. Ne vous désolez pas , comte ,
nous sommes tous mortels... Mais pourquoi,
ton et Blaisois, qui accourent sur ses pas.) diable , d'Artagnan n'est-il pas rentré... pour
C'est le chemin du port où nous nous étions
quoi nous a-t-il envoyé Blaisois ... pourquoi
donné rendez- vous. Blaisois , tu te rappelles
la route que nous venons de suivre... Cours Blaisois ne veut-il rien dire ?... Est-ce qu'il
serait arrivé quelque chose à ce cher d'Arta
à l'hôtel... amène ces messieurs par -ici... et
gnan ?
pas un mot d'explication ... sinon que je les
attends... Cours vite... ( Il s'avance vers la ARAMIS. Nous allons le savoir , puisqu'il
maison . ) Une porte par -devant... y a -t- il nous envoie chercher.
d'autres issues ? PORTHOS. C'est que je l'ai perdu ,moi, dans
Il fait le tour de la maison . cettebagarre , et quelques efforts que j'aie faits ,
GRIMAUD, regardant le ciel. Noir ! je n'ai pu le rejoindre.
MOUSQUETON. Brrr !... quel froid . ATHOS. Oh ! je l'aivu , moi ; il était au pro
D'ARTAGNAN, revenant. Une autre porte mier rang de la foule , admirablement placé
donnant sur ce quaidésert !... Grimaud , près pour ne rien perdre ; et comme, à toutprendre
de cette porte tu trouveras une borne.... le spectacle était curieux, il aura voulu voir
cache - toi derrière. jusqu'au bout.
Il lui parle à l'oreille .
D'ARTAGNAN , qui sur les derniers mots
GRIMAUD , ouvre son manteau etmontre un d'Athos est entré à droite . Ah ! comte de la
large coutelas. Oui. Fère , est-ce bien vous qui calomniez les ab
Il sort. sents ?
D'ARTAGNAN . Mousqueton , de ce coin tu TOUS. D'Artagnan !
peux tout voir, tout entendre... Laisse entrer
PORTHOS. Enfin , le voilà donc !
dans la maison ; mais, si l'on sort , appelle...
Je vais donner un coup d'œil aux environs, ATHOS. Je ne vous calomnie pas, mon ami;
et reconnaître les abords de la place... A on était inquietde vous, et j'ai dit où je vous
propos ! (Il lui parle à l'oreille, Mousqueton avais vu . Vous ne connaissiez pas le roi Char
43 MAGASIN THÉATRAL.

les... Ce n'était qu'un étranger pour vous... PORTHOS. Je suis fâché de ne pas l'avoir
vous n'étiez pas forcé de l'aimer. suivi.

En disant ces mots, il tend la main à d'Artagnan ; D'ARTAGNAN . Eh bien ,mon cher Porthos,
celui-ci feint de ne pas voir ce geste et garde sa voilà justement l'idée qui m'est venue à moi.
main sous son manteau. ATHOS. Pardonne-moi, d'Artagnan , j'ai
bien douté de Dieu ,je pouvais bien douter de
PORTHOS. Allons , puisque nous voilà tous toi; pardonne -moi.
réunis , partons.
D'ARTAGNAN . Nous verrons cela tout à
Athos. Oui, quittons cet abominable pays. l'heure.
La felouque nous attend, vous le savez ; par ARAMIS. Eh bien ?
tons ce soir ; nous n'avons plus rien à faire D’ARTAGNAN . Tandis que je regardais, non
en Angleterre.
pas le roi commele pensemonsieur le counte ,
D'ARTAGNAN . Vous êtes bien pressé, mon
car je sais ce que c'est qu'un homme qui va
sieur le Comte.
mourir , et quoique je dusse être habitué à
ATHOS. Ce sol sanglant une brûle les pieds. ces sortes de choses, elles me font toujours
D’ARTAGNAN . La neige ne me fait pas cet mal, mais bien le bourreau masqué, cette
effet, à moi. idée me vint, ainsi que je vous l'ai dit, de sa
voir qui il était. Or, commenous avons l'ha
ATHOS. Mais que voulez -vous donc que bitude de nous compléter les uns par les au
nous fassions ici maintenant que le roi est tres et de nous appeler à l'aide comme on
mort ?
appelle sa secondemain au secours de la pre
D'ARTAGNAN, négligemment. Ainsi, mon mière, je regardais autour de moi pour voir
sieur le comte , vous ne voyez pas qu'il vous si Porthos ne serait pas là , car je vous avais
reste quelque chose à faire en Angleterre ? reconnu près du roi, Aramis , et vous, comte ,
ATHOS. Rien ... rien qu'à douter dela bonté je savais que vous deviez être sous l'échafaud ;
divine, et à mépriser mes propres forces. ce qui fait que je vous pardonne, car vous avez
dû bien souffrir. J'aperçus dans la foule Gri
D'ARTAGNAN . Eh bien , moi, moi chétif, maud, Mousqueton et Blaisois ; je leur fis si
moi badaud sanguinaire, quisuis allé me pla
gne de ne pas s'éloigner... Tout finit, voussa
cer à trente pas de l'échafaud pour mieux
vez comment... d'une façon lugubre... le
voir tomber la tête de ce roi que je ne con
peuple s'éloigna peu à peu . Le soir venait, je
naissais pas, et qui, à ce qu'il paraît, m'était in'étais retiré dans un coin de la place avec
indifférent, je pense autrement que monsieur mes hommes, etje regardais de là le bourreau ,
le comte... je reste . qui rentré dansla chambre royale, s'enveloppa
PORTHOS. Ah ! vous restez à Londres? d'un manteau et disparut; je devinai qu'il al
D’ARTAGNAN . Oui... et vous ? lait sortir, et je courus en face de la porte ...
PORTHOS, embarrassé. Dame... si vous en effet, cinq minutes après , nous le vîmes
restez... commeje ne suis venu qu'avec vous, descendre l'escalier.
je ne m'en irai qu'avec vous ; je ne vous lais ATHOS. Vous l'avez suivi?
serai pas seul dans cet affreux pays. D’ARTAGNAN . Parbleu ... mais ce n'est pas
D'ARTAGNAN. Merci,mon excellent ami... sans peine , allez !... Enfin , après une deini
Alors, j'ai une petite entreprise à vous pro heure de marche à travers les rues les plus
poser, et que nous mettrons à exécution en tortueuses de la cité... il arriva à une petite
semble quand monsieur le comte sera parti , et maison isolée , où pas un bruit, pas une lu
dont l'idée m'est venuependant que je regar mière n'annonçait la présence de l'homme...
dais le spectacle que vous savez. Sans doute , celui que nous poursuivions se
PORTHOS. Laquelle ? croyait bien seul, car j'entendis le grincement
d'une clef, une porte s'ouvrit, et il disparut.
D'ARTAGNAN. C'est de savoir quel est cet
homme masqué qui s'est offert si obligeam ATHOS. Mais cette maison ...
ment pour couper la tête du roi. TOUS. Cette maison ...
ATHOS. Un hommemasqué... vous n'avez D'ARTAGNAN , montrant la maison . La
donc pas laissé fuir le bourreau ? voici !
D’ARTAGNAN . Le bourreau ... il est toujours TOUS. Oh !
enfermédans la salle basse de notre hôtellerie . Ils veulent s'élancer,
ATHOS. Quel est donc le misérable qui a D'ARTAGNAN , les arrêtant. Attendez ! (I
porté la main sur son roi ? frappe dans ses mains, Mousqueton se lève.
ARAMIS. Un bourreau amateur , qui, du A Mousqueton . ) Personne n'est sorti de la
reste , manie la hache avec facilité , car il ne maison , j'espère ?
lui a fallu qu'un coup . MOUSQUETON. Non ,monsieur.
-
LES MOUSQUETAIRES. 49 .

D’ARTAGNAN . Quelqu'un y est- il entré ? GRIMAUD . Je vois !


MOUSQUETON . Non , monsieur. D'ARTAGNAN. Quoi ?
D'ARTAGNAN . Et par l'autre porte ? GRIMAUD. Deux hommes.
MOUSQUETON . Je ne sais pas;c'est Grimaud D'ARTAGNAN. Les connais - tu ?
qui veille. GRIMAUD . Attendez !
D'ARTAGNAN . Va le relever... et qu'il vienne D'ARTAGNAN . Que font-ils ?
ici. GRIMAUD . L'un écrit.
Mousqueton sort; Grimaud entre un instant après.
ATHOS. Qui est-ce ?
PORTHOS . J'étais bien sûr, moi, que d'Ar
GRIMAUD. C'est, je crois...
tagnan n'avait pas perdu son temps.
ATHOS et ARAMIS, serrantla main de d'Ar. ATHOS. Eh bien ?
tagnan . Oh ! merci!merci ! GRIMAUD . Attendez...
GRIMAUD, entrant. Voilà ! D'ARTAGNAN . Voyons !
D'ARTAGNAN. Personne n'est entré par la GRIMAUD . Le général Olivier Cromwell.
porte que tu gardais ?
GRIMAUD. Non ! ATHOS, PORTHOS et ARAMIS. Que dit-il!
D'ARTAGNAN . Personne n'est sorti ? D'ARTAGNAN . Je m'en doutais !... Mais
GRIMAUD . Non ! l'autre... celui que nous avons suivi?
D’ARTAGNAN. Alors, tout est comme lors GRIMAUD . Il est dans l'ombre... il se lève ...
que je t'ai laissé ? il s'approche du général... ah !
GRIMAUD. Oui ! Il pousse un cri et saute en bas des épaules dePorthos.
ATHOS. Il est dans cette chambre ?
PORTHOS. Eh bien ! quoi donc ?
PORTHOS . Effectivement, on voit de la lu D'ARTAGNAN . Tu l'as vu ? parle vite !
mière.
GRIMAUD . Mordaunt !
ARAMIS. Il faudrait pouvoir regarder par
le balcon . Cri de joie des amis.
D'ARTAGNAN . Porthos, mon ami, placez ATHOS, à part. Fatalité !
.

vous là , et si cela ne vous humilie pas de D'ARTAGNAN . Un moment, messieurs ;


servir d'échelle à Grimaud ?... ceci devient intéressant... Allons, mon brave
PORTHOS. Comment donc !... Grimaud , remonte à ton observatoire, et que
Il se place, Grimaud monte sur ses épaules pour at le moindre mot, le moindre geste de ces
teindre au balcon , hommes nous soient traduits... Vous , à la
D'ARTAGNAN . Eh bien ? porte , Aramis ; vous, avec moi, Porthos; vous,
ATHOS. Peux -tu voir ? Athos , veillez !...

Meuvième Tableau :

L'intérieur de la Maison de Cromwell.


Chambre fermée d'une porte à droite. On voit la fenêtre qui donne sur le balcon du même côté.

SCÈNE PREMIÈRE . CROMWELL. Où étiez - vous place ?


MORDAUNT. J'étais placé demanière à tout
CROMWELL , MORDAUNT voir et à tout entendre.
MORDAUNT. Votre Honneur m'avait donné CROMWELL. Il paraît que l'hommemasqué
deux de ces Français, alors qu'ils n'étaient a fortbien rempli son office ?
coupables que d'avoir pris les armes en faveur MORDAUNT, d'une voix calme. En effet,
de Charles Ter.Maintenant qu'ils sontcoupables un seul coup a suffi.
de complot contre l'Angleterre , Votre Hon CROMWELL . Peut-être était-ce un homme
neur veut- il me les donner tous les quatre ? du métier .
CROMWELL . Prenez-les. (Mordaunt s'in MORDAUNT. Le croyez-vous, monsieur ?
cline avec un sourire de triomphante féro CROMWELL. Pourquoi pas ?
cité.) Mais revenons, s'il vous plaît, à ce
malheureux Charles. A - t-on crié parmi le MORDAUNT. Cet homme n'avait pas l'air
d'un bourreau .
peuple ?
CROMWELL . Et quel autre qu'un bourreau
MORDAUNT. Fort peu , si ce n'est : Vive eût voulu exercer cet affreux inétier ?
Cromwell !
MORDAUNT. Mais peut -être quelque en
50 MAGASIN THÉATRAL.

nemi personnel du roi Charles, qui aura fait MORDAUNT. A. moins que cette felouque ,
væu de vengeance , et qui aura accompli ce telle qu'elle est, ne puisse servir à des projets
væu ; peut-être quelque gentilhomme qui utiles à la nation .
avait de graves raisons de haïr le roi déchu , CROMWELL. Je comprends.
et qui, sachant qu'il allait fuir et lui échap MORDAUNT. Ah ! milord ,milord ! Dieu , en
per, s'est placé ainsi sur sa route , le front vous faisant son élu , vous a donné son regard
inasqué et la hache à la main , non plus auquel rien ne peut échapper.
comme suppléant du bourreau, mais comme CROMWELL , riant. Je crois que vous m'ap
mandataire de la fatalité. pelez milord ! c'est bien, parce que nous som
CROMWELL. C'est possible. mes entre nous ; mais il faudrait faire attention
MORDAUNT. Et si cela était ainsi, Votre qu'une pareille parolene vous échappâtdevant
Honneur condamnerait- il son action ? nos puritains.
CROMWEL. Ce n'est point à moi de le MORDAUNT. N'est- ce pas ainsi que Votre
juger ; c'est une affaire entre lui et Dieu . Honneur sera appelé bientôt ?
MORDAUNT. Mais si Votre Honneur con CROMWELL, se levant et prenant son man
naissait ce gentilhomme? teau . Je l'espère, du moins; mais il n'est pas
CROMWELL. Je ne le connais pas, mon encore temps,
sieur , et je ne veux pas le connaître. Que MORDAUNT. Vous vous retirez, monsieur ?
m'importe à moi que ce soit celui- là ou un CROMWELL. Oui, j'ai couché ici hier et
autre ? Du moment où Charles était condam avant-hier, et vous savez que ce n'est pas mon
né, ce n'est point un homme qui lui a tran habitude de coucher trois fois dans le même
ché la tête , c'est une hache. lit.
MORDAUNT. Et cependant, sans cet homme MORDAUNT. Ainsi , Votre Honneur me
le roi était sauvé. Vous l'avez dit vous-même; donne toute liberté pour la nuit ?
on l'enlevait. CROMWELL . Et même pour la journée de
CROMWELL . On l'enlevait jusqu'à Green demain , si besoin est... Venez-vous avec moi,
wich. Là il s'embarquait sur une felouque Mordaunt?
fretée hier par ses sauveurs. Mais sur la fe MORDAUNT. Merci, monsieur ; les détours
louque, au lieu du patron Crabbe qu'ils s'at que vous êtes obligé de faire en passant par le
tendaient à trouver, étaient quatre hommes à souterrain me prendraient du temps, et d'a
moi, et quatre tonneaux de poudre à Ya na près ce que vous venez de medire, je n'en ai
tion . En mer, les quatre boinmes descen peut-être déjà que trop perdu. Je sortirai par
daient dans un canot qui suit la felouque, l'autre porte.
abandonnant le roi et ses sauveurs dans le CROMWELL appuie la main sur un bouton
bâtiment ; et vous êtes déjà trop habile en perdu dans la tapisserie, et sortpar une porte
politique, Mordaunt, pour que je vous ex secrète. En ce cas, adieu !
plique le reste. Au moment où Cromwell a disparu par la porte sa
MORDAUNT. Oui, en mer , ils sautaient crète , Grimaud paraît sur le balcon. Pendant ce
tous. temps, Mordaunt a remis son manteau. Il prend la
CROMWELL . Justement! L'explosion faisait lampe sur la table et sort. La fenêtre s'ouvre ; Por
ce que la hache n'avait pas voulu faire. Le thos et Aramis viennent se placer dans la chambre .
roi Charles disparaissait anéanti ; on disait Un moment après , on voit revenir Mordaunt pâle ,
qu'échappé à la justice humaine, il avait été épouvanté,reculant, sa lampeà la main , devantd'Ar
poursuivi et atteint par la vengeance céleste ; tagoan qui, chapeau bas , marche vers lui avec une
nous n'étions plus que ses juges, et c'était le exquise politesse. Derrière d'Artagnan entre Athos.
ciel qui l'avait frappé !...
MORDAUNT. Monsieur, comme toujours, je wwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwwww
in'incline et m'humilie devant vous : vous êtes
un profond penseur, et votre idée de la felou SCÈNE II
que minée est sublime.
CROMWELL . Absurde, puisqu'elle est deve MORDAUNT, D'ARTAGNAN , PORTHOS ,
nue inutile. Il n'y a d'idée sublime que celle ATHOS , ARAMIS.
qui porte ses fruits ; toute idée qui avorte est
folle et aride. Vous irez donc ce soir à Green D'ARTAGNAN . Monsieur Mordaunt, puis
wich , Mordaunt; vous demanderez le patron qu'après tant de jours perdus à courir les uns
dela felouque l'Eclair , vous lui montrerez un après les autres, le hasard nous rassemble
mouchoir blanc noué par les quatre bouts ; enfin , causons un peu , s'il vous plaît.
c'était le signe convenu entre les Français et MORDAUNT. Je vous écoute , monsieur.
le patron Crabbe ; vous direz à mes gens de D'ARTAGNAN. Il me paraît, monsieur, que
reprendre terre , et vous ſerez reporter la pou vous changez de costume aussi rapidement
dre a l'arsenal. que je l'ai vu faire aux mimes italiens que
LES MOUSQUETAIRES. 51
M. le cardinal de Mazarin fit venir de Ber au mieux cette affaire , et je vais être franc
game, et qu'il vous a sans doute mené voir avec vous. Avouez , monsieur Mordaunt, que
pendant votre séjour en France ? vous avez bien envie de nous tuer les uns ou
ARAMIS . Tout à l'heure vous étiez déguisé, les autres ?
je veux dire habillé en assassin , et mainte MORDAUNT. Les uns et les autres.
nant...
D'ARTAGNAN , se tournant vers Aramis.
MORDAUNT. Etmaintenant, au contraire, C'est un bien grand bonheur, convenez-en ,
j'ai tout l'air d'être dans l'habit d'un homme Aramis, que monsieur Mordaunt connaisse
qu'on va assassiner, n'est-ce pas ? si bien les finesses de la langue française ; au
PORTHOS. Ah ! monsieur , comment pou moins, iln'y aura pas demalentendu entre nous.
vez -vous dire de ces choses- là , quand vous ( Se retournant vers Mordaunt.) Cher mon
êtes en compagnie de gentilshommes et que sieur Mordaunt, je vous dirai donc que ces
vous avez une si bonne épée au côté ? messieurs payent de retour vos bons senti
MORDAUNT. Iln'y a pas de si bonne épée , ments à leur égard , et seraient charmés de
monsieur , qui vaille quatre épées et quatre vous tuer aussi. Je dirai plus , c'est qu'ils
poignards ; sans compter les épées et les poi vous tueront probablement; toutefois , ce sera
gnards de vos acolytes qui vous attendent à en gentilshommes loyaux , et la meilleure
la porte.
preuve que je puisse fournir , la voici. (En
ARAMIS. Pardon , monsieur, vous faites er disant ces mots, il jette son chapeau sur le
reur. Ceux qui nous attendent à la porte ne tapis, recule sa chaise contre la muraille
sont point nos acolytes , mais nos laquais. Je et fait signe à ses amis d'en faire autant,
tiens à rétablir les choses dans leur plus scru
puis, saluant Mordaunt avec grace. ) A vos
puleuse vérité . ordres, monsieur ; car si vous n'avez rien à
D’ARTAGNAN. Mais ce n'est point de cela dire contre l'honneur que je réclame, c'est
qu'il s'agit, et j'en reviens à ma question . Je moi qui commencerai, s'il vous plaît.
me faisais donc l'honneur de vous demander, PORTHOS. Halte -là ! je commence , moi, et
monsieur , pour quoi vous changiez d'exté sans rhétorique.
rieur ?... Le masque vous était assez com
ARAMIS. Permettez , Porthos...
mode, ce me semble ; la barbe grise vous
D’ARTAGNAN . Messieurs , messieurs, soyez
seyait à merveille, et quantà cette hache , dont
tranquilles , vous aurez votre tour. Demeurez
vous avez fourni un si illustre coup , je crois
qu'elle ne vous irait pas mal non plus en ce donc à votre place comme Athos , dont je ne
woment. Pourquoi donc vous en êtes -vous puis trop vous recommander le calme, et lais
dessaisi? sez -moi l'initiative que j'ai prise. ( Tirantson
MORDAUNT. Parce qu'en ine rappelant la épée avec un geste terrible. ) D'ailleurs , j'ai
particulièrement affaire à monsieur , et je
scène d'Armentières, j'ai pensé que je trou
verais quatre haches pour une, puisque j'al commencerai , je le désire , je le veux ! ( A
Mordaunt.) Monsieur , je vous attends.
lais me trouver entre quatre bourreaux.
D'ARTAGNAN, avec calme.Monsieur , quoi MORDAUNT. Et moi, messieurs , je vous
admire ! Vous discutéz à qui commencera
que profondément vicieux et corrompu, vous
ētesjeune, ce quifait que jenem'arrêteraipasà de se battre contre moi, et vous ne me consul
vos discours frivoles... oui, frivoles, car ce que tez pas là-dessus , moi, que cela regarde un
vous venez de dire à propos d'Armertières peu , ce mesemble . Je vous bais tous , c'est
n'a pas le moindre rapport avec la situation vrai, mais à des degrés différents... j'espère
présente. En effet , nous ne pouvions pas vous tuer tous, mais j'ai plus de chance de
offrir une épée à madame votre mère, et la tuer le premier que le second , le second que
prier de s'escrimer contre nous. Maisà vous, le troisième, le troisième que le dernier, Je
réclame donc le droit de choisir mon adver
monsieur, à un jeune cavalier qui joue du
poignard , du pistolet et de la hache, comme saire; si vous me déniez ce droit, tuez-moi ,
nous vous avons vu faire, et qui porte au côté je ne ine battrai pas.
une épée de la taille de celle - ci, il n'y a per PORTHOS et ARAMIS. C'est juste .
sonne qui n'ait le droit de demander la faveur MORDAUNT. Eh bien ! je choisis pour mon
d'une rencontre . premier adversaire celui de vous qui, né se
MORDAUNT. Ah ! ah ! c'est donc un duel croyant plus digne de se nommer le comte
que vous voulez ? de la Fère, s'est fait appeler Athos.
D'ARTAGNAN , avec sang- froid . Pardon ATHOS, secouant la tête. Monsieur Morá
pardon , ne nous pressons pas, car chacun de daunt, tout duel entre nous est impossible ;
nous doit désirer que les choses se passent faites à quelque autre l'honneur que vous me
dans toutes les règles. Rasseyez- vous donc , destinez.
cher Porthos, et vous, monsieur Mordaunt, MORDAUNT. Ah ! én voilà déjà un qui a
veuillez rester tranquille. Nous allons régler peur.
52 MAGASIN THEATRAL.

D’ARTAGNAN , bondissant. Mille tonnerres! disait monsieur tout à l'heure la con


qui a dit ici qu'Athos avait peur ? science tranquille .
ATHOS, avec un sourire de tristesse et de D’ARTAGNAN , regardant autour de lui. Ce
mépris. Laissez dire , d'Artagnan . doit être pour autre chose.
D'ARTAGNAN . C'est votre décision , Athos ? PORTUOS et ARAMIS. Foi de gentilhomme!
ATHOS. Irrévocable . MORDAUNT. En ce cas, messieurs, rangez
D'ARTAGNAN . C'est bien ! n'en parlons plus, vous dans quelque coin comme a fait inon
( A Mordaunt.) Vous l'avez entendu , mon sieur le comte de la Fère , qui , s'il ne veut
sieur ; monsieur le comte de la Fère ne veut point se battre , me paraît au moins con
pas vous faire l'honneur de se battre avec naître les règles du combat, et livrez - nous de
vous. Choisissez parmi nous quelqu'un qui le l'espace , nous allons en avoir besoin ,
remplace. ARAMIS . Soit !
PORTHOS. Voilà bien des embarras.
MORDAUNT. Du moment que je ne me
bats pas avec lui, peu m'importe avec qui je D'ARTAGNAN. Rangez -vous, messieurs ; il
me bats. Mettez vos noms dans un chapeau , ne faut pas laisser à monsieur le plus petit
et je tirerai au hasard . prétexte de se mal conduire , ce dont, sauf le
respect que je lui dois, il ine semble avoir
D'ARTAGNAN . Voilà une idée.
grande envie... Allons, êtes - vous enfin prêt,
ARAMIS. En effet, ce moyen concilie tout. monsieur ?
PORTHOS . Jen'y eusse pointpensé, et cepen MORDAUNT. Je le suis .
dant c'est bien simple. Ils croisent le fer.
D'ARTAGNAN . Voyons, Aramis , éerivez D'ARTAGNAN. Ab! vous rompez , vous
nous cela de cette jolie petite écriture avec tournez !... Comme il vous plaira , j'y gagne
laquelle vous écriviez à Marie Michon pour quelque chose : je ne vois plus votreméchant
la prévenir que la mère de monsieur voulait visage. Me voilà tout à fait dans l'ombre ,
faire assassiner milord Buckingham . (Aramis tant mieux ! Vous n'avez pas d'idée comme
s'approche du bureau de Cromwell, déchire vous avez le regard faux, monsieur , surtout
trois morceaux de papier d'égale grandeur , lorsquevous avez peur. Regardez un peu mes
écrit un nom sur chacun d'eux , puis les yeux, et vous verrez une chose que votre
présente à Mordaunt. Celui-ci, sans les lire , miroir ne vous montrera jamais, c'est-à -dire,
lui fait signe qu'il s'en rapporte parfaite un regard loyal et franc. (Mordaunten rom
ment à lui. Aramis roule les papiers, lesmet pant se trouve près de la muraille , à laquelle
dans un chapeau et les présente à Mordaunt, il appuie sa main gauche.) Ah ! pour cette
qui en tire un qu'il laisse dédaigneu fois, vous ne romprez plus , mon bel ami!
sement retomber sans le lire. ) Ah ! serpen
Messieurs , avez -vous jamais vu un scorpion
teau , je donnerais toutes mes chances au cloué à un mur ?... non ? eh bien ! vous allez
grade de capitaine des mousquetaires pour le voir . (Au moment où , plus acharné que
que ce bulletin portât mon nom ! jamais, après une feinte rapide et serrée,
ARAMIS , lisant le papier à haute voix . il s'élance comme l'éclair sur Mordaunt, la
« D'Artagnan ! » muraille semble se fendre, Mordaunt dispa
D'ARTAGNAN. Ah ! il y a donc une justice rait par l'ouverture béante , et l'épée pressée
au ciel ! (Se retournant vers Mordaunt. ) entre les deux panneaux se brise. I fait un
J'espère , monsieur, que vous n'avez aucune pas en arrière, la muraille se referme. ) A
objection à faire ? moi, n nessieurs , enfonçons cette porte !
MORDAUNT, tirant son épée et en appuyant ARAIMIS , accourant près de d'Artagnan .
la pointe sur sa botte. Aucune, monsieur. C'est le démon en personne !
D'ARTAGNAN . Etes - vous prêt, monsieur ? PORT'HOS, appuyant son épaule contre la
MORDAUNT. C'est moi qui vous attends, porte secrète. Il nous échappe, sangdieu ! il
monsieur.
nous échappe !
D’ARTAGNAN . Alors prenez garde à vous ,
ATHOS, sourdement. Tantmieux !
monsieur, car je tire assez bien l'épée.
MORDAUNT. Et moiaussi. D'ARTAGNAN . Je m'en doutais , mordious !
D'ARTAGNAN . Tant mieux , cela met ma je m'en doutais ; quand le misérable a tourné
autour de la chambre, je prévoyais quelque
conscience en repos. En garde !
MORDAUNT. Un moment : engagez-moi infâme manæuvre , je devinais qu'il tramait
votre parole , messieurs, que vous ne me quelque chose ; mais qui pouvait se douter de
cela ?
chargerez que les uns après les autres.
PORTHOS. C'est pour avoir le plaisir de ARAMIS. C'est un affreux malheur que
nous insulter que vous nous demandez cela , nous envoie le diable son ami.
monsieur ? ATHOS. C'est un bonheur manifeste que
MORDAUNT. Non , c'est pour avoir , conie nous envoie Dieu !
LES MOUSQUETAIRES. 53
D'ARTAGNAN. En vérité , vous baissez , PORTHOS. Et où allons-nous ?
Athos ! comment pouvez - vous dire des choses D'ARTAGNAN. A l'hôtel, prendre nos hardes
pareilles à des gens commenous ? mordious!..
et nos chevaux, puis de là , s'il plaît à Dieu ,
vous ne comprenez donc pas la situation ?... en France, où du moins je connais l'archi
Le misérable va nous envoyer cent côtes de tecture des maisons. Notre felouque nous
fer qui nous pileront comme grain dans ce attend ; ina foi c'est encore heureux... En
mortier de monsieur Croinwell... Allons, route !
allons! en route ! Si nousdemeurons cinq mi
TOUS. En route !... en route !
nutes seulement ici, c'est fait de nous.
ATHOS et ARAMIS. Oui, vous avez raison , Ils sortent..
en route !

www ww mwana

ACTE CINQUIÈME.

Dixième Tableau .

L'Eclair à l'ancre. On voit le couronnement de la chambre de poupe avec une large fenêtre dans le pan coupé
donnant sur la mer . A gauche, le pont. Au-dessous de la chambre de poupe, un compartiment rempli de gros
tonneaux superposés, les premiers praticables, les autres peints. Un petit escalier correspond de ce comparti
ment au pont. A gauche, sous le pont, autre compartiment avec deux portes , l'une à droite, ouvrant sur le
magasin aux tonneaux, l'autre à gauche. Hamacs, table suspendue. Il fait nuit.

SCÈNE PREMIÈRE . devaient enlever le roi et quin'ontpas réussi.


GROSLOW . Ah ! ce sont eux à qui M. Crom
UNE SENTINELLE sur le pont, GROSLOW , well destine... Bien ... je comprends... ils vien
MORDAUNT. nent, dites -vous ?...
MORDAUNT. Oui... si rapide, si furieuse
LA SENTINELLE. Hé ! de la barque, halte là , qu'ait étéma course , j'entendais toujours au
qui vive ?... loin derrière moi le hennissement de leurs
Groslow sort du côté gauche. Il est enveloppé d'un chevaux... ils viennent, vous dis-je... mais ...
caban de pêcheur. Barbe coupée . ils vous reconnaîtront... ils se défieront...
UNE VOIX , au fond . Officier !.., de la part GROSLOW . Iinpossible... sous ce caban ...
du général Cromwell. la nuit, et puis, vous voyez , selon l'ordre du
GROSLOW . Avancez à l'ordre ... Monsieur général, j'ai coupé ma barbe, et je saurai dé
Mordaunt!... quoi donc... tout serait- il man guiser ma voix .
qué... MORDAUNT. Oui... c'est vrai... moi-même
MORDAUNT, sur le pont (le regardant avec j'ai eu peine à vous reconnaître... Vous les
atlention ). Vous, colonel... ahl fort bien .. , logerez ?...
tout tient, au contraire... mais n'y a - t- il rien GROSLOW . Dans la chambre de poupe...
de nouveau sur l'Eclair ? on n'a rien changé juste au -dessus de la cargaison de vins.
à bord ? MORDAUNT. Oui,mais ils ont leurs gens...
GROSLOW . Rien ... mais puisque vous êtes GROSLOW . Leurs gens... dans l'entrepont,
ici... que s'est- il donc passé là -bas?... avec des portes bien verrouillées.
MORDAUNT. Tout s'est passé comme on de MORDAUNT. Et moi... car s'ils m'aperce
vait s'y attendre . vaient, tout serait perdu.
GROSLOW . Alors... GROSLOW . Dans ma cabine, derrière une
MORDAUNT, montrant le mouchoir noué fausse cloison qui semble être le mur du na
aux quatre bouts. Alors vous voyez que je vire, il y a une cachette impénétrable, même
sais tout. auxdouaniers qui poursuivent la contrebande.
GROSLOW . C'est vrai... Je vous en réponds... d'ailleurs, vous verrez.
MORDAUNT. Ne perdons pas de temps, car MORDAUNT, les yeux fixés sur la mer .
ils vont bientôt arriver. C'est une barque qui s'approche... Oh ! en
GROSLOW . Qui donc ? fin ...
MORDAUNT. Ces quatre conspirateurs qui GROSLOW . Quelle vue vous avez !...
54 MAGASIN THÉATRAL

MORDAUNT, toujours regardant. J'ai la vue ATHOS. Nous n'avons pas le temps d'être
d'un homme qui joue sa vie sur un regard ! défiants.
Je vous dis que c'est une bárque qui se di D'ARTAGNAN . D'ailleurs , nous pouvons
rige vers le bâtiment. nousdéfier ; même en entrantdans le navire ,
GROSLOW . En effet, je la vois, mainte nous surveillerons cet homme... et s'il ne
nant... Sentinelle, bonne garde... et rappelle marche pas droit, gare à lui.
toi le mot d'ordre.
ATHOS. Je puis donc appeler notre arrière
LE SENTINELLE. Oui, commandant. garde. Grimaud , dites à ces messieurs de
MORDAUNT. Les voici... lous !... bien tous. monter à bord , et renvoyez la barque sur la
quelle nous sommes venus.
GROSLOW . Allons, cachez- vous... jusqu'à
ce qu'ils soient installés... venez. GROSLOW . Vos Seigneuries restent à bord ?
LA SENTINELLE. Hé !dela barque...Holà ! ATHOS. Oui.
qui vive ?.. D'ARTAGNAN. Un moment... Combien
D’ARTAGNAN . Louis et France. avez - vous d'hommes ici ? ...
GROSLOW , revenant. Laisse arriver. GROSLOW . Dix , milord , sans me compter .
D'ARTAGNAN . Dix... Oh ! je me rassure ...
wwwwwwwww Mais dites-moi, où nous logez -vous ?
GROSLOW . Ici, milord , dans la chambre de
SCÈNE II .
poupe .
ATHOS. Et nos gens?...
GROSLOW , D’ARTAGNAN , ATHOS.
GROSLOW . Dans l'entrepont, milord . An
GROSLOW . Entrez à bord , messieurs ; je dré , installez -les.
vous attendais. ANDRÉ. Arrivez , vous autres.
D'ARTAGNAN , arrêtant Athos. Ce n'est D'ARTAGNAN. Fort bien ! Comment vous
pas la voix du patron Crabbe , ce n'est pas sa appelle -t-on ?...
taille, ce n'est pas lui... Un moment, Athos ! GROSLOW . Roggers , milord ... Par ici !
ATHOS. Qui êtes -vous, l'ami? et pourquoi Il désigne aux laquais l'escalier de l'entrepont.
dites - vous que vous nous attendiez ?... on ne
Mousqueton descend, puis Blaisois. Grimaud reste
vous connaît pas. le dernier .
GROSLOW . Je sais, milord... vous cherchez
D’ARTAGNAN , à ses amis. Vous , mes amis ,
le patron Crabbe , mais vous ne pourrez le
voir. Lâchez de vous loger du mieux possible ,
tandis que je vais faire un tour sur le bâti
D'ARTAGNAN . Plaît-il ?... Pourquoi ne le ment.
verrons-nouspas ? ATHOS. Prenez Grimaud avec vous.
GROSLOW . Hélas ! milord , mon pauvre
beau - frère , milord , le patron Crabbe, est D’ARTAGNAN . Pourquoi faire ?..,
tombé du mât de hune, ce matin , et s'est ARAMIS. On nesait pas ce qui peutarriver;
presque cassé la jambe. prenez Grimaud .
D'ARTAGNAN , soupçonneux . Voilà un ac PORTHOS. Et informez - vous en passant s'il
cident malencontreux... Tenez-vous sur vos y a quelque chose pour souper.
gardes, Athos. D'ARTAGNAN . Grimaud, prenez cette lan
GROSLOW .Mais,milord, ce mouchoir blanc, terne ! Suivez -moi, patron Roggers... Dix
noué aux quatre bouts que votre compagnon minutes, mes amis, et je reviens.
tient à sa main... et celui que je tenais tout Ils descendent.
noué dans ma poche, vous prouvera ... MOUSQUETON , dans l'entrepont. Comme
D'ARTAGNAN , à Athos. C'est bien cela... c'est bas ici... comme nous aurons froid cette
(A Groslow .) Mais il y a encore quelque nuit, commenous seronsdurement couchés...
chose. si par hasard le mal de mer... n'est-ce pas,
GROSLOW . Oui, milord ; vous avez promis Blaisois ?
au patron Crabbe,mon beau - frère, soixante BLAISOIS . Je suis familiarisé avec les in
quinze livres, si l'on vous débarque sains et convénients de cet élément.
saufs à Boulogne, ou sur tout autre point de D'ARTAGNAN , descendu dans la soute aux
la côte de France, à votre choix . poudres, un pistolet derrière le dos. Où
ATHOS, à d'Artagnan . Eh bien , qu'en sommes - nous ici ?...
dites-vous ?... GROSLOW , sur l'échelle. Vous le voyez,
D’ARTAGNAN. Je dis que ... milord, c'est un magasin .
Il fait claquer sa langue en signe de dépit. D'ARTAGNAN . Que de tonneaux ! on dirait
LES MOUSQUETAIRES . 55

la caverne d'Ali Baba... Qu'y a - t-il donc là GROSLOW , de loin . Oui, milord !
dedans ? PORTHOS. Quelles nouvelles ?
Il prend la lanterne des mains de Grimaud et D'ARTAGNAN . Excellentes ; nous pouvons
regarde. dorinir avec la même tranquillité que si nous
GROŠLOW , vivement et se reculant. Du vin logions à la Chevrette, rue Tiquetonne.
de Porto , milord . Il tire son épée du fourreau, visite ses pistolets et se
D’ARTAGNAN. Ah ! du vin de Porto , c'est couche en travers de la porte .
toujours une tranquillité ; voilà notre Porthos ATHOS. Eh bien ! que faites -vous donc?...
qui est sûr du moins de ne pas mourir de vous appelez cela de la tranquillité... vous
soif... Ettous ces tonneaux sont pleins ? craignez donc encore quelque chose ?...
Il approche sa lanterne. D'ARTAGNAN . Le seulmoyen d'être vrai
GROSLOW , même jeu de frayeur. Quel ment en sûreté, c'est d'avoir toujours peur
ques- uns seulement , milord ; les autres sont de ne pas y être... Allons ,mes amis, prenons
vides. des forces... Je vois bien ce qui vous afflige ,
D'Artagnan frappe du doigt sur les tonneaux, etintro cher Athos; mais vous l'avez dit souvent, ac
duit sa lanternedans les intervalles des barriques . cusons la fatalité... Aramis , vous allez revoir
les duchesses, faites de bons rêves... Vous,
D’ARTAGNAN. C'est bien , je réponds de ce
cher Porthos, je sais bien ce qui vous man
compartiment... Passons, monsieur Roggers.
que ... mais je vous promets demain à Bou
Il passe dans la cabine.
logne, des huitres , du vin d'Espagne, et un
ARAMIS , dans la chambre de poupe. Eh pâté d'Amiens... car demain matin nous
bien , Porthos, que dites - vous de l'Angle serons en France !
terre ?
ATHOS. La patrie des cæurs loyaux !
PORTHOS. C'était beau d'y aller... mais
c'est superbe d'en revenir. ARAMIS . Des femmes qu'on aime!
ATHOS. Hélas ! nous revenons seuls. PORTHOS . Du vin de Bourgogne !
ARAMIS . Dormons. TOUS. A demain , en France... Bonsoir,
PORTHOS. Ah ça , mais vous n'avez donc amis !
pas faim , vous ? Ils se gerrent les mains et s'endorment.
D’ARTAGNAN , dans la cabine des laquais. mun VM
Ah ! voilà nos hommes logés... ( Il passe en
revue toutle compartiment.) Il fautvous cou SCENE III.
cher, mes braves... Grimaud , je n'ai plus be
soin de toi ; merci. ( A part.) Rien encore
ici. ( A Roggers.) Patron , où conduit cette GRIMAUD , MOUSQUETON , BLAISOIS .
porte ?... GRIMAUD , faisant un calcul dans le fond
GROSLOW . Pardon , milord , j'en ai la clef ; de la cabine. Vingt -trois louis.
c'est ma chambre. BLAISOIS . Que dit- il?
D’ARTAGNAN . Voyons, et puis vous me MOUSQUETON . En sa qualité de trésorier,
montrerez la cale .
il met à jour les comptes de la société...
GROSLOW . Entrez, milord ; vousremonterez Mais ne me faites pas causer, Blaisois.
à votre chambre par l'escalier de ma cabine
BLAISOIS . Il faut manger et boire, cela
qui conduitsur le pont. vous remettra.
MOUSQUETON , regardant partir d'Arta GRIMAUD , toujours calculant. Quarante
gnan . Voilà un officier qui sait faire des
yondes ! et un , quarante-deux.
MOUSQUETON . Manger du pain d'orge,
BLAISOIS. Avec des maîtres commeceux-là , boire de la bière noire... fi donc ! j'aime
on peut goûter les douceurs du sommeil.
mieux un verre de vin que toute leur bière.
ATHOS. D'Artagnan ne revient pas. GRIMAUD, toujours comptant. C'est facile.
ARAMIS. Si fait, j'entends sa voix ; il a fait MOUSQUETON. Plaît- il ? vous dites que c'est
le tour du bâtiment, et le voilà qui sort de facile .
l'écoutille là -bas. GRIMAUD, étendant la main vers la cloi
D'ARTAGNAN, reparaissant sur le pont son . Porto !
avec sa lanterne. La cale est vide , rien de BLAISOIS. C'est du Porto qu'il y a dans ces
suspect dans la chambre du patron ; s'il y a barriques que nous avons aperçues lorsque
une arınée à bord , ça ne peut être qu'une monsieur d'Artagnan a ouvert la porte ?
armée de rats. Bien , patron Roggers,me voilà GRIMAUD . Qui.
dans la chambre de poupe ; appareillez , veil MOUSQUETON . Oui , mais la porte est fer
lez aux mancuvres et tâchez que nous allions mée... Ah ! quel malheur ! c'est si bon da
vite. Porto !
56 MAGASIN THÉATRAL.
GRIMAUD . La trousse ! mmwwwwww wwww
MOUSQUETON . Comment la trousse ?...
SCÈNE V.
Ah ! oui... la troussse aux outils !...
Grimaud fait signe que oui. Mousqueton prend la
trousse . LES MÊMES, GROSLOW , MORDAUNT,
GRIMAUD . Le ciseau ! enveloppés de manteaux . Mordaunt tient
MOUSQUETON . Voilà ! ( N le luidonne. Gri une lanterne.
maud soulève une des planches qui forment
GROSLOW . Quoi ! pas couchés encore !...
la cloison .) Quel homme! quel homme!... c'est contraire au règlement.
GRIMAUD . La vrille !
MOUSQUETON . Nous soupions, messieurs.
BLAISOIS. Voilà !
GROSLOW . Que dans dix minutes le feu
GRIMAUD. La cruche ! (Mousqueton lui soit éteint , et que dans un quart d'heure on
passe la cruche. ) Guettez ! ronfle .
Il lève la planche et entre dans le compartiment aux MORDAUNT, à Groslow . Ouvrez la porte ,
tonneaux ; Blaisois et Mousqueton prêtent l'oreille. je vous prie.
wwwmmmmwwwww wwwAW MOUSQUETON. Ab ! Jésus Dieu ! ils vont
le découvrir.
SCENE IV .
BLAISOIS. Si nous prévenionsnos maîtres.
LES MÊMES, GROSLOW , MORDAUNT, sur Groslow et Mordaunt passent dans le cabinet aux ton
le pont. neaux et referment la porte .
GROSLOW . Je crois qu'ils dorment. MORDAUNT, écoutant. Oui, ils dorment
MORDAUNT. Voyez - vous encore de la lu profondément, et Dieu me les livre enfin ...
mière chez eux ? Grimaud passe un peu sa tête derrière le tonneau.
GROSLOW . Oui, la petite veilleuse de la MORDAUNT. Où sont les tonneaux pleins ?
cabine ; mais ils dorment. GROSLOW . Celui-là et les deux au fond .
MORDAUNT. Il faut donc se hâter... Votre Mais voici celui auquel vous pouvez attacher
canot est préparé, n'est-ce pas ? la mèche... il a un robinet.
GROSLOW . Il est là ... voyez - vous ? MORDAUNT, tirant unemèche de son man
MORDAUNT. Où sommes - nous alors ? teau . Vous dites que cette mèche dure en
viron huit minutes ?
GROSLOW . A l'embouchure de la Tamise.
MORDAUNT. Il y a des vivres dans ce ca GROSLOW . Huit minutes.
not, et des arines ? MOUSQUETON . Est-ce que vous entendez
GROSLOW . Tout ce qu'il faut. ce qu'ils disent, vous ?
MORDAUNT. Vous tiendrez prêt un coutelas BLAISOIS . Pasdu tout... Seulement, comme
bien affilé, pour que vos hommes coupent la ils ne crient pas, c'est qu'ils n'ont pas trouvé
corde quand nous serons tous embarqués. monsieurGrimaud .
GROSLOW . J'ai ma hache d'abordage. MORDAUNT. Et par ce trou qui correspond
MORDAUNT. Il y a encore les gens de ces à la cale, je pourrai mettre le feu à cette
misérables dans l'entrepont... Ceux- là dor mèche... sans rentrer ici.
ment- ils aussi ? GROSLOW . Parfaitement ! mais ne vous
GROSLOW . Nous le verrons en traversant pressez pas, attendez que nous soyons bien
leur chambre pour aller dans la sainte embarqués ; la besogne est périlleuse, laissez
barbe. faire cette besogne à mon second.
MORDAUNT. Allons- y donc, j'ai hâte d'en Mordaunt attache la mèche au-dessous du tonneau .
finir !
MORDAUNT. Je ne confie qu'à moi l'exé
Il redescendent. cution de ma vengeance. Ne vous inquiétez
MOUSQUETON , à Grimaud. Eh bien ? pas ; lorsque l'horloge du bord piquera le
GRIMAUD , près d'un tonneau. Cela va. quart après minuit, je redescendrai dans la
MOUSQUETON. Le tonneau est-il percé ? cale ; vous , faites embarquer vos hommes
GRIMAUD. Ça coule. dans le canot , et, à ce moment, avertissez
MOUSQUETON. Quel bonheur ! moi par un coup de sifflet.
GROSLOW . Ce sera bientôt fait.
BLAISOIS. Alarıne ! on descend l'escalier ,
revenez ! MORDAUNT. Il me faut une minute pour
MOUSQUETON. Ah ! mon Dieu , que deve vous rejoindre ; en une seconde , le câble est
nir... il n'aura pas le temps... coupé ; nous faisons force de rames , et bien
GRIMAUD . C'est bon ! tôt... oh ! bientôt l'incendie ... l'explosion ef
froyable... ce sera un magnifique spectacle ,
MOUSQUETON . Cette planche, vite !
Il repousse la planche enlevée et se place devant. Gri n'est-ce pas,mamère...
maud se cache derrière les tonneaux. La porte I lève son chapeau en regardant vers le ciel.
s'ouyre . GRIMAUD , reconnaissant Mordaunt. Ah !
LES MOUSQUET A IRES. 57

GROSLOW . Je cours donner le mot à mes PORTHOS. Ventre bæuf , égorgeons tout!
gens. D'ARTAGNAN . Silence... mais silence donc!
MORDAUNT. Non , pas un mot, pas un si Mordaunt se voyait découvert, il serait ca
geste, pas un bruit... ne réveillez pas nos pable de se faire sauter avec nous... Ne dé
ennemis !... vous avez un quart d'heure ; sespérons pas, ne nous défendons pas, ne
songez donc à tout ce qui peut arriver en tuons pas... avec des ennemis comme mon
un quart d'heure. sieur Mordaunt, pas de faux point d'hon
GROSLOW . N'importe , ne perdons pas de neur , mordious !... Grimaud , fais toujours
temps... monter tes camarades par le petit escalier...
Ils vont à la porte . Voyons .. (I cherche.) Avez - vous confiance
MOUSQUETON . On n'entend plus rien ; en moi ?...
est-ce qu'ils l'auraient tué ? TOUS. Oh ! parlez ! parlez !
BLAISOIS. Il aurait crié... Mais on ouvre D'ARTAGNAN . Eh bien , il n'y a qu'un seul
la porte ; les voici qui reviennent. parti à prendre ... pas d'épées, pas de grandes
GROSLOW , après avoir fermé la porte. manières ici... partons!...
Ah ! mes ordres sont suivis. Allons, vite, vite. PORTHOS . Partons... et par où ?...
( A Mordaunt.) Descendez à la cale ; moi je D'ARTAGNAN , ouvrant le sabord par le
monte sur le pont. quel on voit la mer . Au -dessous de cette fe
MORDAUNT. Au coup de sifflet, je mets le nêtre est leur canot remorqué par un câble.
feu ! ( Il regarde.) Athos, Aramis, saisissons le câ
A peine ont-ils refermé l'autre porte, que Grimaud se ble , nous atteindrons la chaloupe , nous en
lève pâle et tremblant. Il tient à la main la cruche,
couperons la corde avec votre poignard ,
et va heurter à la planche. Le vaisseau commence à
marcher. Athos, et une fois isolés, sur un terrain bien
MOUSQUETON , levant la planche. Venez , sûr, qu'ils nous attaquent s'ils l'osent... A la
mer ! à la mer !
ils n'y sont plus... Eh bien , en avez-vous tiré
beaucoup ? Il attache une échelle de corde, qu'il fait descendre
GRIMAUD , s'approchant de la lumière. jusqu'à la mer .
Oh ! PORTHOS. Il fait bien froid .
Il recommande le silence aux laquais et monte l'es D'ARTAGNAN. Mordious ! il fera trop chaud
calier de la chambre des mousquetaires. tout à l'heure ... Nos gens où sont-ils ?...
MOUSQUETON. Eh bien ! il emporte le GRIMAUD , MOUSQUETON , BLAISOIS . Nous
vin ? voici !
Grimaud est à moitié passé hors du pont, D'Artagnan BLAISOIS. Je ne sais nager que dans les
fait un mouvement et se réveille . rivières .
GRIMAUD . Chut !
MOUSQUETON . Et moi, je ne sais pas nager
D'ARTAGNAN . Quoi donc ? du tout.
GRIMAUD . De la poudre !
Il lui parle à l'oreille . PORTHOS. Je me charge de vous deux .
Il les saisit à la ceinture .
D'ARTAGNAN . Est- ce possible , mon Dieu !
(Méme jeu de Grimaud .) Horreur ! ( A l'o D'ARTAGNAN . En avant !... en avant !
reille d'Aramis.) Chevalier ! chevalier !..... Athos descend à l'échelle de corde, puis Aramis, puis
(Il lui met la main sur l'épaule .) Silence!... les autres. Le bateau continue à marcher.
réveillez Athos. winnumenn www
Aramis réveille Athos de la même façon.
ATHOS. Qu'y a - t-il ? SCÈNE VI.
ARAMIS . Silence !
D’ARTAGNAN réveille Porthos qui se re LES MÊMES , s'enfuyant par l'échelle et
lèvebrusquement et va parler quand d'Ar l'écoutille, GROSLOW .
tagaan lui ferme la bouche. Amis , amis, sa
GROSLOW . Il est temps. Aux échelles, vi
vez -vous qui est le patron de cette barque?.. vement!
le colonel Groslow ... Chut!... Savez-vous ce VOIX D'HOMMES. Nous voici !
qu'ilya danscesbarriques pleinesde vin ,disait GROSLOW . C'est bien !... vous tenez le
on ? tenez... (Il arrache la cruche desmains câble... embarquez ( Il donne un coup de
de Grimaud et leur montre de la poudre.)
sifflet, le vaisseau disparait dans la coulisse).
Savez -vousenfin quel est l'homme qui va , dans Le câble est coupé !
un quart d'heure , mettre le feu à cette pou
dre ? c'est Mordaunt. On entend un grand cri de désespoir dans la coulisse,
et l'on voit , dans le compartiment des tonneaux,
ATHOS. Mordaunt! nous sommes perdus ! monter peu à peu la lueur de la mèche à laquelle
ARAMIS. Défendons-nous ! Mordaunt a mis le feu du fond de la cale ,
58 MAGASIN THÉATRAL

Onziime Tableau .

La pleine mer.

Le navire a disparu tout entier dans la coulisse. Le théâtre représente la pleinemer éclairée par la lane. Au mi
lieu de la scène, on voit la barque chargée des sept hommes. Athos achève de couper le câble avec son
poignard .

SCÈNE UNIQUE vous, monsieur le comte de la Fère ? ... je n'y


vois plus... je memeurs... A moi ! à moi !...
D'ARTAGNAN , PORTHOS , ARAMIS , ATHOS, se penchant et étendant le bras
ATHOS, GRIMAUD , MOUSQUETON , vers Mordaunt. Me voici , monsieur, me
BLAISOIS, puis MORDAUNTdans la mer . voici ; prenez ma main et entrez dans notre
embarcation .
D'ARTAGNAN. Maintenant , mes amis , je
crois que nous allons voir quelque chose de D’ARTAGNAN. J'aime mieux ne pas le re
curieux. garder ; cette faiblesse me répugne.
On voit dans le lointain reparaître le petit bâtiment ATHOS. Bien ! mettez votre autre main ici.
avec des hommes sur le pont. L'explosion éclate ; ( Il lui offre son épaule comme second point
une vive clarté illumine toute la mer. d'appui. )Maintenant vous voilà sauvé, tran
ARAMIS. C'est superbe ! quillisez -vous.
PORTHOS. Voilà ce que c'est ! MORDAUNT, avec rage. Ah !mamère, je
D'ARTAGNAN . Pour le coup... nous sommes je ne peux t'offrir qu'une victime ; mais ce
débarrassés de ce serpent..... qu'en dites sera du moins celle que tu eusses choisie !
vous ? D'Artagnan pousse un cri, Porthos lève l'aviron, Ara
ATHOS. C'est horrible !... c'est horrible ! mis cherche une place pour frapper ; une secousse
donnée à la barque entraine Athos dans l'eau.
D'ARTAGNAN . C'est horrible , si vous vou PORTHOS. Oh ! Athos ! Athos ! malheur sur
lez, mais c'est consolant... Force de rames,
nous qui t'avons laissé mourir !
mes amis !... dans la mer. À moi!... au
MORDAUNT, ARAMIS . Malheur !
secours !... D’ARTAGNAN . Oh ! oui, malheur!... Ah !...
D'ARTAGNAN. C'est la voix deMordaunt!... voyez... ce cadavre... quimonte lentement...
C'est Mordaunt !
encore lui, le démon !
On voit paraître à la surface des flots le cadavre de
MORDAUNT, nageant. Pitié ! messieurs , Mordaunt avec le poignard dans le cour.
pitié, au nom du ciel! je sens mes forces qui ARAMIS . Il a un poignard dans le cœur !...
m'abandonnent. PORTHOS. Le voilà flottant sur le dos des
ATHOS. Le malheureux !.., arrêtez , mes lames.
amis... D'ARTAGNAN . Ah ! sangdiou !... c'est le
D'ARTAGNAN . Athos, je vous déclare que, Mordauntl...
s'il approche à dix pieds de la barque, je lui PORTHOS. Le beau coup !
fends la tête d'un coup d'aviron , D'ARTAGNAN. Mais Athos, Athos !... où
MORDAUNT, nageant. De grâce... ne me est - il ?...
fuyez pas , messieurs... de grâce... ayez pitié ATHOS, reparaissant et s'attachant à la
demoi!... barque. Me voici...
ATHOS . Oh ! cela me déchire !... D'Arta Explosion de joie des amis qui enlèvent Athos dans
gnanl... d'Artagnan !... mon fils... il faut la barque.
qu'il vive . ARAMIS. Enfin , Dieu a parlé !
D’ARTAGNAN . Mordious! pourquoi ne vous D'Artagnan . Mort de la main d'Athos !...
livrez - vous pas tout de suite pieds et poings Athos. Ce n'est pas moi qui l'ai tué ; c'est
liés à ce misérable ?... ce sera plus tôt fait. le destin .
MORDAUNT. Monsieur le comte de la Fère ! D'ARTAGNAN . Qu'importe , pourvu qu'il
c'est à vous que je m'adresse, c'est vous que soitmort !... Etmaintenant, amis, en France !
je supplie, ayez pitié de moi !... Où êtes TOUS. En France !... en France !...

FIN .

Paris - laprimerie Doodey-Dupré ,rue Saint-Louis, 46,au Warais.


Avant de livrer au public ce drame, emprunté à la seconde partie du roman des
Trois Mousquetaires , nous avons dû nous préoccuper d'un danger qui nous était
signalé par bon nombre d'expériences , la presque impossibilité de transporter
avec succès un roman au théâtre : cela nous à conduits à rechercher , à recon
..

naitre et d analyser les éléments du succès que le roman paraît avoir obtenu .
Les quatre principaux personnages représentent en deux types et en deux
nuances de ces types la pensée et l'exécution , l'esprit et la matière. Athos est la
pensée noble , d'Artagnan la pensée active , Aramis l'égoïsme civilisé , Porthos
la force brutale mais soumise. Du conflit de ces quatre natures résulte l'action ;
de l'union de ces forces résulte pour les quatre hommes une force supérieure
à toutes les autres. Leurs facultés sont combinées de telle sorte qu'en les isolant
deux par deux, Athos devient le d'Artagnan d'Aramis qui est réduit au rôle d'un
Porthos , et d'Artagnap est un Athos pour Porthos qui , lui , reste toujours ce
qu'il est par rapport à d'Artagnan . Ainsi , malgré l'influence et la variété des évé

nements , ces hommes réduits à un couple conservent une valeur qui peut les
rendre parfois supérieurs à tout ce qui n'est pas l'autre couple , mais quin'est plus
l'infaillibilité ni la suprématie absolue. Il y avait donc intérêt à les voir unis d'a
bord , puis séparés , puis réunis ; - car de ces péripéties ressortait nettement l'idée

du livre. C'est là que nous avons cru devoir saisir le drame, au développement
duquel dix - huit volumes avaient paru nécessaires .
Le drame ainsi choisi dans le roman , restait la mise en æuvre . Nous sommes

heureux de constater qu'elle se trouve presque complète dans le livre , ce qui,


en réciproque , nous a expliqué pourquoi le roman avoit joui de quelque faveur.
Un livre dans lequel le drame est confus et incomplet peut valoir par le détail et
le style , qui sont la mise en scène d'un roman . Mais tout roman qui renferme
un drame saisissant et achevé réussit nécessairement , et la mise en scène du

théâtre , combinée avec celle du livre , en centuple la valeur.


Notre choix fait, nous primes la résolution de conserver pur et fidèle à la scène
le dessin des caractères tracés dans le livre. Mais alors nous nous aperçûmes

qu'il faudrait dévier un peu de la route jalonnée : car en suivant rigoureusement


l'histoire , et le roman lui-même , nous ne trouvions d'autre figure de femme
qu'une reine bien effacée , bien påle , bien insignifiante . Nous ne pouvions repré
senter utilement le Louvre si froid en 1648 , si désert , et si plein de la misère
royale , seul intérêt qui s'attache à la reine déchue. Nous avons sacrifié à la né
cessité en crayonnant de fantaisie une reine de théâtre . Elle ne ressemble pas à
madame Henriette de France : nous le savions en dessinant , et voilà notre seule
excuse .

Nous devons signaler maintenant l'une des chances les plus réelles de suc
cès que le roman ait rencontrées en passant sur la scène. C'est l'intelligence, le

zèle et la conscience des artistes de l'Ambigu . Quelques-uns ontdéployédans leurs


rôles des talents hors ligne, tous ontmontré une aptitude. Ils ont réussi par le dé
tail et par l'ensemble .

M.Mélingue a réuni dans la composition du personnage difficile de d'Artagnan


l'esprit bouillant de l'aventurier qui cherche et la froide expérience de l'homme
qui sait. Il a su être terrible une fois , amusant toujours; sous l'enveloppe railleuse
et sceptique du Gascon, ila laissé percer avec beaucoup d'art la chaleur d'une âme
jeune et dévouée : c'était un grand rôle qui s'est trouvé à la taille d'un grand
artiste.

Il fallait pour représenter Mordaunt cette pensive attitude , cette parole accen
tuée , cette cauteleuse circonspection de l'homme qui interroge toujours et nerépond
jamais. Il fallait jusqu'à la finesse d'une nature souple et nerveuse . M. Chilly a
été l'homme et le talent que nous cherchions. Mordaunt, ainsi représenté effraie et
intéresse.

Athos est le type de l'intelligence, de la loyauté, de la valeur , de la prudence.


Il était délicat de faire ressortir les côtés scéniques de ce personnage un peu idéal.

M. Saint-Ernest, avec une diction irréprochable , une noblesse parfaite demanières,


une chaleur mesurée, un tact exquis , a triomphé des difficultés souvent insurmon

tables qu'éprouve la fantaisie à revêtir un corps.


N'eût-il pas été cruel pour nous et fåcheux pour le succèsde l'ouvrage de perdre
cette tragique figure, cette noble et séduisante douleur d'Henriette de France ,

que Mme Emilie Guyon personnifie avec une âme tendrement énergique et une
sympathique beauté ?
M.Matis a dignement représenté la grande et austère figure de Cromwell . Une
scrupuleuse exactitude historique , l'étude si consciencieuse du caractère ,ontassuré
le succès de ce personnage et de l'artiste
distingué qui le jouait.
Le caractère d’Aramis l'élégant , d’Aramis l'incrédule , d'Aramis aux habits
brodés d'or et au ceur de diamant, a été habilement saisi , habilement rendu
par M. Baron .
M. Verner est le plus spirituellement lourd , le plus ingénieusement obtus qu'on
puisse voir dans l'exhibition de ce géant Porthos, dont le public a pris en faveur la
naïve faconde et la superbe encolure .
Le rôle si court de Madeleine Turquenne , la pensée intime de d’Artagnan , est
devenu important, et nous y comptions, grâce à la finesse, à l'esprit et à la mali
cieuse gaieté de M " . Hortense Jouve .
Noble, chaleureux, poétique, tel est le Charles Ier queM.Lacressonnière nous
a représenté. Nous lui avions montré le portrait de Van Dyck , il a su l'animer .
C'est un rôle difficile que celui de lord de Winter ; il exige un talent sûr, de la
tenue, de la conscience. M. Cullier l'a joué en comédien consommé.
Tous nos éloges à M. Latouche, pour l'énergie et la sensibilité vraie, qu'il a
déployées dans la création du bourreau de Béthune. Le public l'en a remercié
avant nous.

Mlle Racine , fort gracieuse sous les habits de l'hôtesse, MM . Stainville,


Didier , Alexandre , Lauré , dans les rôles de Groslow , Tom -Lowe, Parry et
l'Hôtelier de Béthune , nous ont fait regretter que ces rôles soient si fort au
dessous de leur talent.

M.Ménier a reproduit bien heureusement le mélancolique Grimaud . Il est plus


difficile qu'on ne croit de dire beaucoup de choses sans parler.
M. Laurent, à qui sa franche et entraînante gaieté présage un bel avenir, a
trouvé moyen de faire rire trente fois en prononçant les vingt mots du rôle de
Mousqueton .

Qu'ils veuillent bien accepter ces lignes moins comme de justes éloges que
comme de sincères remerciments .
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