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Sous 
influence
Ce que l’art 
contemporain 
 Jérôme Game

fait à la 
littérature
Chroniques muséales

Jérôme
Game
Chroniques
muséales
Sous
influence
Ce que l’art
contemporain fait
à la littérature
Jérôme Game
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Soit un musée d’art contemporain.


Soit un écrivain dans ce musée, accueilli
en résidence.
Qu’est-ce qu’il peut bien y faire ?
Admirer les œuvres pardi, comme tout un chacun.
Certes.
Sur place quelques jours par mois, il peut
aussi prendre part aux efforts des animateurs
de l’institution, intervenir ponctuellement
auprès des publics pour présenter son travail,
parler des œuvres exposées, faciliter la parole
des visiteurs lors d’ateliers – tout en s’efforçant
d’éviter, si possible, les ornières classiques :
parler pour, à la place de ou sur ; délivrer
le petit supplément de mots qui viendrait
parachever les œuvres, fournir ce logos dont
elles ont, paraît-il, tant besoin pour être entières.
Au musée, l’écrivain peut encore tenir
un journal de bord ou de voyage, se faire
anthropologue ou plus simplement observateur.
Il peut faire des lieux et leurs contenus un motif
pour son livre en cours, ou un thème.
Mais supposons que la fréquentation des œuvres
montrées (et d’autres encore, absentes mais
conjurées par l’esprit) entraîne un tel décadrage
de la perception et des formes de pensée
que le séjour au musée devient l’occasion
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d’un redéploiement des sens pour l’écrivain, Ces questions, qui me suivent depuis
d’une complication de son inspiration, et même quelque temps déjà, ont marqué ma résidence
d’une reformulation de sa méthode – de son au MAC/VAL durant l’année 2011. Très vite,
style –, plus adéquate d’avoir ainsi été refaite, j’ai eu envie d’interroger les collègues
à tous égards, par l’expérience de l’art. Que se pour peupler un peu le laboratoire d’écriture
passe-t-il alors ? C’est-à-dire : qu’arrive-t-il à que je m’étais construit, avec la curiosité
l’écriture exactement ? Précisons : il ne s’agit pas complice de Stéphanie Airaud et Alexia Fabre.
tant d’ekphrasis ici, figure classique de la critique Voici, à peu près, le langage que je leur tins
artiste (bien qu’elle ne soit pas à exclure d’emblée), dans l’invitation que je leur faisais :
que de l’usage structurel (métapoétique parfois,
voire performatif, syntaxique toujours) de Depuis le moderne, l’art n’a cessé de contaminer
moyens et procédés plastiques dans l’écriture le champ littéraire et théorique, à moins que ce ne soit
même, d’import/export méthodologique. l’inverse – précipitant ainsi une impureté, une porosité
Enfin, d’import surtout, à ce stade. généralisée entre pratiques d’écriture et pratiques
Qu’est-ce qu’une écriture sous influence plastiques (peinture, photographie, vidéo, installation,
de l’art, affectée par ce qu’elle n’est pas a priori documentation, conservation, commissariat…).
(une installation, une projection, un volume, Ces dernières décennies le mouvement s’accélère,
une image, une surface, un objet, un dispositif s’étirant dans toutes les directions et multipliant
sonore, un espace, une manutention), et dont les croisements. Zoomant sur ces effets de translation,
les moyens fuient, fondent, et se reforment de correspondance ou de contagion, la présente
aux frontières, sur les bords qu’elle partage avec programmation convie une dizaine d’écrivains
toutes ces pratiques par la grâce du dispositif (poètes, romanciers, critiques, théoriciens)
muséal ? Et qu’en est-il du musée, précisément, à réinterroger ces rapports in situ, pour éclairer
comme lieu d’une telle écriture ?1 ce qui dans les pratiques plastiques concerne directement
leur travail, ce qui en réinitialise les procédés comme
1. Comme peuvent l’être la salle de bibliothèque ou les archives, on dit d’une machine, et leur (ré-)apprend à jouer – fût-ce
l’atelier, la salle de cinéma ou de montage, le studio d’enregistrement,
tous lieux méta-productifs. en ‘ratant mieux’. Le MAC/VAL opérant quant à lui
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à la fois comme le continuum rendant œuvres


et pratiques coextensives les unes aux autres et l’espace
où leurs singularités se mesurent.

‘Comment ça fonctionne chez vous ?’,


‘Comment ça marche vos prélèvements,
vos boutures, vos hybrides ?’, ‘Et en quoi ce qui est
tenté ici, dans ces œuvres, vous (ré-)apprend-il
à écrire, c’est-à-dire à penser et à sentir ?’ :
ces questionnements transfrontaliers guideront
les différentes interventions, sous influence des opérations
de l’art, de ses outils comme de ses effets, ce qui ne signifie
pas sous emprise ou sous condition.

Leurs travaux me furent très utiles en dilatant


davantage ma propre opacité sur la question.
J’étais d’autant plus coi que plus instruit, plus
aiguisé aussi, par l’efficacité de leurs approches2.

2. Elles sont reprises dans un numéro spécial que je prépare


pour une revue d’art contemporain.
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Import S’inspirer des dispositifs de l’art donc.

/
Non pas au sens d’une réitération immédiate
(sauf à refaire du lettrisme ou rejouer la géniale
Boîte verte), ni à celui d’une évocation symbolique
ou conceptuelle (réécrivant les livres saisissants
d’Édouard Levé). S’en inspirer au sens
d’en assimiler les principes formels comme
les économies stylistiques en vue de les faire
fonctionner dans un autre contexte – l’écriture
et ses corps –, et ce à des fins expressives
autonomes, voilà l’enjeu. Cependant, la
différence de matériaux comme d’objectalité
entre littérature et pratiques plastiques
semble évidente, et têtue : code alphabétique,
syntaxique, phonétique et rythmique de

Export la langue instancié dans la lecture, d’une part ;


tridimensionnalité polysensorielle des choses
de l’art personnellement vécue lors de la visite,
d’autre part. La difficulté se formulera donc :
qu’est-ce qui du corps vit par, dans la lettre
– et réciproquement. Car c’est justement cette
ou de la poursuite apparente dichotomie entre l’intemporalité
du texte et l’être-là des œuvres qu’on peut

de l’écriture par remettre en cause, au profit d’un écart réversible


à la faveur duquel les identités des pratiques
comme des œuvres se font processuelles,
d’autres moyens fluides et incertaines, passent les unes dans
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les autres jusqu’à assembler de ces nuages sur la méthode de travail et ses visées).
où les devenirs se forment : devenir-installation, Mais quelle que soit la voie qu’on choisisse,
devenir-archive, devenir-écran, devenir-espace, ces bifurcations d’effets et de pratiques migrant
devenir-corps, et dans lesquels l’écriture des arts vers la littérature appellent une approche
est prise, comme emportée vers une nouvelle locale plus que globale. C’est de cas à cas
intensité. C’est cet écart qu’il faut interroger, (telles œuvres/tels textes) et de pratique à pratique
dans sa capacité à se faire zone d’indiscernabilité (tel cadrage/telle syntaxe ou prosodie)
et de contamination où greffons, boutures qu’il faudra aller y voir, plus que de genre
et hybridations peuvent se développer à genre ou de discipline à discipline. Car, en fait
entre procédures via des effets de translation de pratique, il n’y a jamais deux fois le même cas.
ou d’appropriation, donnant lieu, Passer d’un ‘local’ à un autre, d’une pratique
par exemple, à une installation documentaire, spécifique et de ce qu’elle syncrétise de son
une performance vidéopoétique ou genre ou de son histoire (cette vidéo-ci, prise
un agencement sonore. C’est cet écart fait en particulier comme dans la façon qu’elle
de jeux d’asymptotes, d’alentours et a de re-jouer les règles de son art) à une autre
de brouillages qu’il faut investir et travailler, (l’écriture de ce texte, ici, comme ça), c’est donc
pour en faire une tension productive tenter de court-circuiter la pesanteur des
déjouant du même coup les sempiternelles essences et la rigidité des typologies restrictives
histoires de définitions et de catégories (émuler la vidéo, s’inspirer de l’installation en soi).
(récit, prose/poésie, narration, livre…) en faveur Tout l’enjeu de ces prélèvements comme
d’un intervalle ouvert, d’une composition de ces mixtes, c’est qu’ils ‘prennent’ dans
innommée d’affects et de percepts. les nouveaux contextes que leurs croisements
On distingue là un possible versant critique définissent, c’est-à-dire qu’ils s’y imposent
ou taxonomique (qui répertorierait les nouvelles comme novations productives. Autrement dit,
espèces ainsi formées), en même temps qu’un ces captations ne peuvent jamais aboutir selon
versant plus directement pratique, davantage une loi ; en réalité, elles sont vouées à ne jamais
l’objet de mon propos ici (et qui insisterait ‘marcher’ correctement, mais au contraire
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à toujours rater. Elles (dis-)fonctionnent,


c’est comme ça qu’elles produisent.
Pure casuistique. Car il ne s’agit jamais pour
la littérature de re-produire les mêmes effets
que l’art. Il s’agit de s’affecter de ses puissances
là où on se trouve de son travail, et ainsi,
d’en créer de nouveaux. En émulant, on invente.
En s’inspirant de, on dévie. Le tout est
de potentialiser ces déviations, de les faire
fructifier hic et nunc, dans le texte, l’affiche,
le disc ou la perf’ – ou autre chose encore.
17

Ce jeu de la contamination entre pratiques


n’est pas sans précurseurs. Avec Jacques Rancière,
on peut en imaginer un prototype dans le roman
flaubertien, en plein dans ce que le philosophe
nomme le ‘régime esthétique des arts’.
S’affranchissant de toute norme externe

Petit
prédéterminant le sensible et les manières
d’en rendre compte, le propre de l’art y serait
son hétérogénéité (générique, thématique,
stylistique), son identification s’opérant
dans des formes de désidentification. Une fois
le sensorium collectif déréglé, figurer, faire saisir
ou raconter suppose un passage – plus ou
moins asymptotique, plus ou moins délibéré –
par, contre ou à travers les autres arts.
Fast Rewind Commentant l’assertion fameuse – ‘le style
étant à lui tout seul une manière absolue
de voir les choses’3  – Rancière analyse comme
essentiellement musical le pouvoir visionnaire
que se doit d’avoir la phrase pour rendre
perceptible l’ordre du grand désordre :
‘la musique des affections et des perceptions
déliées, brassées ensemble dans le grand fleuve
indifférent de l’Infini’4. Il ajoute :

3. Lettre à Louise Colet du 16 janvier 1852.


4. La Parole muette. Essai sur les contradictions de la littérature
(Paris, Hachette, 1998), p. 115.
18 19

En faisant basculer l’économie du système expressif, sous aucun prétexte, car la lumière s’y réfracte
le style-manière de voir pensait supprimer la et avec elle, les émotions pures – fait office
contradiction, accorder la subjectivité de l’écriture de chambre de compensation, entre studio
romanesque à l’objectivité de la vision. Seulement, cet d’enregistrement et salle de montage. Flaubert,
accord se risque à chaque phrase dans l’équivalence de dans les termes de Rancière,
la syntaxe narrative et de l’antisyntaxe contemplative.
La ligne droite du récit n’est pas coupée de moments doit […] remettre au son de la phrase le soin de vérifier
de contemplation, elle est composée de ces moments cette vérité de la vision qui ne se laisse pas voir. […]
mêmes : le récit représentatif est constitué d’atomes La ‘manière absolue de voir’ ne se laisse pas voir.
d’antireprésentation. Mais l’art de l’antireprésentation Elle se laisse seulement entendre, comme musique
à un nom : il s’appelle musique. 5 de ces atomes d’antireprésentation qui composent
l’‘histoire’ romanesque. 6
Le roman comme œuvre à lire est achevé,
et ordonné ; sa narration, structurée. Cette bifurcation ou ce dédoublement dans
La vue, comme faculté, ne l’est pas autant ; le rapport entre les arts, ils sont donc inscrits
la contemplation est immensément plus fluide. dans l’écriture depuis longtemps, depuis
Le style indirect libre flaubertien cherchant le moderne en fait, en ce que la question
à faire ressentir est ainsi comme contaminé du déplacement de la littérature hors du livre
en tant qu’écriture, mais pas là où il le pensait : est d’abord celle de l’extranéité de la littérature
il voulait faire voir, il est devenu musique à elle-même : de son indécision générique
abstraite. Le gueuloir de Croisset – sorte (notamment autour de la question prose / poésie)
de demi-frère siamois de la chambre à coucher comme de sa perméabilité formelle
de Proust, capitonnée de liège et remplie de (l’entrecroisement toujours plus intense
verres sales qu’on ne doit déplacer ni nettoyer des styles, des registres et des modes).

5. Ibidem. 6. Ibid., p. 116.


20 21

En régime esthétique, le hors a toujours été visite guidée, ça donne conf’, perf’, installation
intime à l’écriture, comme une qualité au carré… Ça donne potlatch. Ça peut rater.
essentielle du (de)dans. La sortie hors du livre Rater ?
à laquelle on assiste aujourd’hui, à travers toutes Je réapprends à écrire en regardant les œuvres
sortes de relations croisées aux autres médias dans un lieu fait d’un vide intense, rempli
(performance, photographie, vidéo, théâtre, de passages et de trajectoires indéfinies, toujours
musique, danse…), est donc une activation à dénuder ses murs et réoccuper ses salles.
de l’épistémê définie par Rancière. Capture de codes. Vol. Rapt.
Et pourtant, il y a quelque chose ici, Pas détournement au sens d’un procédé,
au MAC/VAL, qui la rejoue en accéléré fin en soi, formule.
pour moi, comme en l’amplifiant. Plutôt : faire comme : s’inspirer de, imiter
Si aujourd’hui comme hier, écrire veut dire la méthode, – et ce faisant, faire autre chose.
opérer dans le libre jeu de la sensation Faire grâce à au sens de faire malgré ou à travers.
esthétique, la fluidité du rapport entre modes Affecter mon écriture par ce qui est plus
m’apparaît immédiate à présent, totalement gros qu’elle, autrement puissant ; en mobiliser
débridée. D’autant plus casse-gueule donc, tous les pouvoirs par le basculement
le jeu de l’absence de règles étant toujours direct ou indirect que permet un rapport
le plus difficile à jouer. Dans ce no man’s land (dans un espace-temps, un format)
où les pratiques passent les unes dans les autres avec une ou plusieurs autres pratiques,
(ou pour le moins le long des autres, dans et les univers perceptifs qui vont avec.
un rapport de contiguïté marquée), des règles, Et dans ce bain, s’inventer de nouvelles règles,
il faut alors s’en inventer de nouvelles, ad hoc et précises mais locales, et non généralisables.
en live. Le musée est comme le bureau de change Écrire le nez dans l’écran, face à la toile, les yeux
en monnaie de singe de cette circulation : angle glissant sur la surface du moniteur, rebondissant
de perception + déambulation dans installation sur l’aigu des angles comme une boule
contre allure de paragraphe + musicalité ça de flipper, encastrés dans les caissons lumineux
donne quoi ? Ça donne CD, texte, vidéopoème, en inox, affecté, redistribué par cette puissance
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des œuvres qui insiste longtemps après


qu’on a quitté leur présence. La pensée est
dans les corps. Cela n’a rien à voir avec l’écriture
automatique et ses présences fantomatiques
hypostasiées. Ça a à voir avec la sensation.
Tout reste à composer – mais à ce niveau-là,
à même les choses, les idées prenant corps ici.
La pensée, en art, est affaire de matière.
Ne s’approprie ni ne s’applique à la sensation
comme objet. Même lorsqu’elle semble
s’éloigner de la sensation, se faire concept,
elle en occupe toujours l’espace paradoxal : le pas
de côté, le hiatus, la case vide comme mouvement
propre à la sensation, celui des corps informels.
La pensée-corps est ce qui saisit ce méta-espace
tout en le composant. Spinoza, Hume et Bergson
lus par Deleuze. Et tout reste à faire.
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Musée-brouillard en expansion. Musée


puissance générique, lieu-sans-qualité.
Musée-bords généralisés, agencement de bords
en série : les murs, coins, angles, les couloirs,
les centres fuyants.
Musée comme appareillage de réfraction,
captation indirecte, en flux, détournée.
J’indétermine le musée, le vide de sa spécificité
pour en faire le site de cette écriture à l’être-affecté
que je mets en place. Activité de la passivité.
Le musée est un lieu de production. Les œuvres
qu’il donne à voir ne cessent pas de produire.
C’est le travail à l’œuvre qu’on y voit.
Celui des formes comme du sensible pur,
de la perception qui a œuvré, la mienne
aussi, qui reçoit / recombine à bout portant.
Rebondit sur mes yeux.
Me met instantanément au travail.
Je produis au musée. L’écriture commence ici.

Ce que j’ai vu je le vois, l’ai déjà vu quelque part


se balade, passe d’un support à l’autre, d’un lieu

l’art à l’autre, est l’entre-deux, le mouvement


d’échappement d’un format fixe. Ce que je vois
ici ce qui me plaît c’est l’infixé, l’art de la fonte,

atmosphéric’ la fuite. C’est quoi ? C’est les œuvres où


le sens est emporté, coule dans la sensation,
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refait par elle. Les œuvres où quelque chose du temps / de l’espace déterminables et voyage
de trop puissant s’impose à mon intellection. à la vitesse de la lumière est partout à la fois,
L’aimer cet art, c’est l’infixer davantage. pur signe, puissance de l’art. Il faut parfois
Le musée le MAC/VAL sait faire ça. une boîte blanc poreux pour ça, un long écran
Les musées sont des boîtes-couloirs reliées blanc re-déplié en musée.
les unes aux autres, des courants d’air dans
des couloirs des salles, des boîtes à chaussures État de légère confusion mentale, d’indécision
en carton gigantesques, en aplats, des surfaces entre ce qui est là et ce qui s’y trouve comme
de plateaux tout blancs baies vitrées. pur effet ; ce qui est là et ce que ce qui est là
Le surcadrage fonctionne poreusement, convoque, déploie, ranime brusquement.
est là pour ouvrir, permet le passage. Le problème est ce qui insiste. Le problème
On a toujours l’impression qu’une œuvre n’est pas d’exister ou d’être exposé ou vu,
est là, l’autre œuvre, celle qui n’est pas là. le problème est ce qui insiste, c’est-à-dire ce qui
Les œuvres sont des rayons de mémoire-lumière change en demeurant, ce qui persiste. Un musée
passent à travers les murs de musées qui fonctionne est un musée qui permet cela,
sont blancs réfractent la lumière, sont poreux favorise cette confusion et ce faisant, autorise
pour laisser passer les œuvres qu’ils ne l’avènement d’un affect dominant, la sensation
contiennent pas permettent aux œuvres d’être générale et localisée, précise et vague à la fois, de
là quand elles n’y sont pas. la productivité définalisée des choses, des signes.
Machine abstraite, machine à cadrer ouvert, Même si le discours du musée, celui des cartels et
cadrer poreux tout l’hors-champ de l’histoire des visites groupées, des résumés, des catalogues
de l’art, l’hors-champ-regard. et des histoires, même si le discours des œuvres
elles-mêmes parfois, même si le rétrécissement
Regarder dans un musée, c’est amener ce qui par nominations fixes prolifère, tenir bon, mettre
ne s’y trouve pas mais l’y rapporter comme effet, tout ça de côté, le flouter, voir le musée en myope
comme insistance non pas souvenir : mémoire : pour capter sa productivité interne, branchée en
virtuel. Ce qui, dans les êtres, les signes, est hors série à celle des œuvres : celle du flou, du poreux,
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de la puissance innommée, inassignée, celle du


dedans /dehors, du cadre flottant, du hors-champ.
Un musée est une machine de précision ;
il faut la dérégler pour en distinguer une autre,
intérieure à la première mais peu visible
d’emblée. C’est une machine de nomination :
il faut la désajuster pour saisir en elle ce qui
alimente les forces d’augmentation de
la sensation pure. Un musée qui fonctionne,
son architecture, sa machine-agencement
épongent tout ça, le vidangent, sécrètent
ses propres antidotes à l’overdose de signifiés.
Il floute à nouveau tout et donne à voir ça : le flou,
l’in-net, l’in-signifié, le déplacé, l’inapproprié,
ces forces avec lesquelles on recompose
le monde en moins asphyxié. Un musée
ne marche que contre lui-même, en faussant
ses propres principes, évidant l’histoire,
détraquant les directions, et permet de respirer.
Blanc coton poumon. Blanc cassé soufflet.
Ouverture plein (hors-)champ, respiration.
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Je ne sais pas ce que je veux dois choisir


une œuvre de la collection, prépare ma perf’
c’est la Nuit des musées.
Ne sais pas ce que j’ai n’ai plus d’objet
pour la perf’, me suis rien approprié.

5 h
Suis dans un syndrome, un affect fonctionne
avec plein de mini-syndromes – les œuvres. J’les
nomme pas, n’objective pas ce que je vois, j’veux
voir flou, j’entends flou, ces œuvres-là nous aident
à voir flou, c’est leur plus bel objet tant besoin.
Infrabasse du blanc saturé, dans les œuvres,
sur les côtés.

Je ne sais pas ce que je dis au musée, j’apprends


à écrire. Je ne sais pas trop ce que j’ai à dire. Ça
m’imprécise. Suis dans le blanc et j’aime ça, l’ouvert.
du soir au musée Musée me sert à affirmer l’imprécis comme
affect pur.

J’dois choisir < veux capter, recompose, ynthétise,


recombine cette puissance désappropriée, neutralise le récit
< j’dois
< Œuvres vues = mémoire + PDF et Stéphanie = Dossiers
d’œuvres + CD la collection + catalogues des différentes
expositions, rétrospectives variées < réfractaire,
résistant à m’enquérir des noms. Avancer
de guingois. Insiste à ma façon, mon idée.
32 33

Affirmer malgré, à travers l’épaisseur de la Non, ce dont il s’agit c’est l’expérience


socialisation. Affirmer l’in-nominatif qui ne d’un dispositif qui transforme les œuvres
résume pas ni ne correspond au définitivement en carburant, en occasions de devenirs,
produit, positivement nommable, historisé. pur potentiel expressif sans coordonnées
Le musée comme champ de forces, traversé, subjectives envahissantes, sans
reconstitué par des forces. La sociologie contextualisations impératives.
des œuvres comme ce qui encombre ce champ, Ce n’est pas ça les noms, le socius, les signifiés,
en accapare l’énergie, l’alourdit. l’histoire, ce sens-là que j’ai envie de nommer.
Jouer l’obstacle alors : transformer les noms, C’est autre chose : porosité. Comme si
les écoles, les détails en blocage exprès pour une taxonomie scrupuleuse m’en empêchait,
s’en débarrasser après, développer une comme s’il fallait visiter le musée en myope,
puissance d’évitement qui est aussi celle de surtout au niveau des cartels, surtout au niveau
l’écriture. Écrire malgré, au-delà des forces de des œuvres, myopes elles aussi, pour les
codage, affirmer qu’on s’en libère. meilleures d’entre elles, armées d’un autre type
de vision, de celles qui réinventent la perception
Quelque chose insiste et refuse d’être pris dans comme l’expression. Comme si myope
une nomination. C’est un affect, un entre-deux ; sur myope donnait clair ou précis, netteté ;
c’est que les choses ne sont ni ci ni ça, ni là donnait vision, permettait de voir à nouveau
ni ailleurs – et ceci ne s’affirme pas positivement (à travers) l’aujourd’hui, l’air saturé (d’images
ni thématiquement. Ça requiert une résistance, mortes) comme le smog à L. A.
un rejet, un refus faits affirmation. Exfolier. En rayant, espaçant, en mettant
C’est une fuite. Pas la fuite de quelque chose, du trou, du vide entre les œuvres et elles-mêmes,
mon écriture, moi. Fuite tout court. Dispositif qui renforce le trou dedans. Les œuvres ?
de fuite pour œuvres qui fuient. Dispositif Celles qui font fuir le sens dans la sensation,
faisant fuiter tout ce qu’il y a dedans. Rien à voir en rappellent la physis première, lasticité.
avec l’ineffable. D’ailleurs des noms, il y en a, Celles qui tissent et fictionnent à partir de ça,
ce n’est pas le problème. ce réel-là, (celui de) leur matière, le sens.
34 35

ICI, FAUDRAIT UNE LISTE DE N Un va-et-vient : déspécifier le musée, les œuvres ;


ON METTRAIT DES IL Y AURAIT D conjointement : potentialiser la rue (ce qui n’est
pas ‘esthétiser le réel’).
LISTE DE NOMS Le problème n’est pas les œuvres (problème
NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. de la critique) ; le problème est d’encapaciter
NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. la perception (problème artiste).
NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM.
NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. Le musée, il faut travailler contre, s’en servir
NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. malgré lui. Que ça devienne une machine
NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. qui nous réapprend à voir. Du morcelé-lié,
NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. du relatif-lié. Pas dans les nappages historico-
NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. sociologiques ou les circuits-trajets, mais
NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. dans la pauvreté des murs, la sensation
NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. de l’architecture qui nous fait saisir les œuvres
NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. comme du réel pur (je n’ai pas dit : de la nature),
NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. et donc ce dernier comme celle-là : artefactualité
NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. généralisée, puissance de ré-agencement,
NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. NOM. nouveauté.
NOM. N
CÔTÉ COUR, JE VOIS LES GROS MURS
On n’y voit rien là, c’est surexposé, ça sature c’est EN BÉTON LES IMMENSES PLAFONDS
LES MONTE-CHARGE DÉPLIÉS
Voir en vision flottante plutôt, ériphérique, comme LES POMPIERS. CÔTÉ JARDIN, JE VOIS
on marche dans la rue lutôt que p anoramique LES LOGES DERRIÈRE LA RÉSERVE GRIS
oomnisciente. Voir des localités agencées. FONCÉ LE CHARGEMENT LES MAGASINS
Un n’y-voir-pas volontaire, organisé, stratégie LE TRANSPORT, MANUTENTION.
pour avancer. C’EST LÀ QUE JE VEUX TRAVAILLER.
37

au format perf’ je
rien n’est dans le dur t
este
des allures-vitesses des j
e rembranche après l’
ormatparap, le form

Perf’
ormat entre,
hybridep
oreux

Pas pour faire n’importe quoi tout-est-dans-tout


savoir tout faire, non. Plutôt : passer à la limite des
formats-types, les existants les œuvres. M’emparer
de ce dont j’ai besoin en eux, ce qui me sert de leur
structure et puis déprendre, rebrancher localement.
à venir La question du format de la perf’ c’est la question
de l’usage en fait, la question pratique. C’est la
question ex post aussi, ex ante : travailler à poser ses
pinceaux, sa caméra, le corps des gens, l’éclairage
dans un format-formé pour déboîter après.
De petites provisions de format-formé il en faut
pour pouvoir agencer, une idée de la forme
pour suinter, fuir comme un tuyau crevé,
et, ce faisant, affirmer un mixte, le format
de ce qu’on a fait venant toujours
comme par après, l’après-coup du formant.
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Mais alors vous faites des p ? Vous faites des perfs’ ou Ça peut complètement foirer.
du texte des livres ? Vous faites du théâtre ? Vous avez Ça peut potentialiser aussi, créer un mixte,
fait des vidéos je vois, vous faites des vidéos de poèmes ? format à venir, verra jamais le jour, for ever
al fresco, séchera pas.
Mais comment ça marche tout ça ça s’emboîte ?
Ça vient en un seul tenant ? Comment on classifie La poésie sonore en France La quoi ? la poésie-
tout ça ça ressort de quoi ? C’est du ressort de qui ? action La secte ? la lecture-performance Erformée ?
se trouve avoir inventé un format-formant
La scène ? Quelle scène ? ces dernières années La qui ?

Les poètes n’ont rien à foutre sur une scène. C’est pas du théâtre, c’est pas du rock,
Les poètes se croient toujours sur une scène. c’est pas de la musique, c’est pas les lettres,
c’est pas du cinéma, c’est pas les arts plastiques,
Du théâtre ? Du ciné ? De la vidéo ? Une danse ? c’est pas les arts du cirque, c’est pas l’art vidéo,
Une exposition ? Une conférence ? Un concert ? c’est pas les arts de la scène, c’est pas une
Au musée ? chorégraphie, c’est pas de la performance,
c’est pas du dessin, c’est pas un récital,
Format bizarre, format-formant paradoxal. c’est pas les comédiens, c’est pas une exposition,
Une représentation ? Une projection ? c’est pas des projections C’est quoi ? c’est pas tout
Une déambulation ? Un auditoire ? Une salle ça à la fois C’est quoi ?
de cours ? Une salle d’attente ? Au musée ?
Du sample ? Non. De la citation alors,
Format-entre, format-rencontre entre formats, du montage ? Des documents, du dispo ?
asymptote généralisée. Et les puissances Oui mais non.
des différents formats se frôlent, passent
l’une dans l’autre, se contredisent, se tendent Mise en ellipse de toutes ces pratiques en fait,
mutuellement, se font devenir. point de focalisation entre les tangentes
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qu’elles sont les unes aux autres, sérialisation Ou : théâtre + coulisses + images,
des passages aux limites qu’elles représentent histoires + effets ça donne son,
entre elles. ça donne écriture via la scène, au musée.

Par exemple another day dans la musique Pas tout à la fois. Sélectionner soigneusement
le son le jeu comme ça, l’écran le mur, je regarde les effets plutôt. Factoriser les outils, marches
l’plafond je repeins le mur en blanc, je ne sais plus à suivre, toujours en vue de l’effet. Maîtriser
comment j’m’appelle. J’accroche je synthétise les différentes technicités en vue d’un tout
des amorces comme ça ça va vite. Mise en place comme non-spécialisable, désapproprié.
maigre. Potentiels, récits virtuels implicites,
à la limite de l’abstrait ça fuit, ça s’échappe. ///// Montages ultra-précis in situ, micro-montages
Différents rapports de sensibles fonctionnant + désappropriation in actu, sans mode d’emploi.
moucharabieh, moucharabieh fait chaud ici, fait beau Ad hoc à chaque fois. Sur pièce.
chez toi, tu vas bien ? Agencements. Agencements
dans l’espace-temps. Rapport de rapports. Théorie
Hybrides. Diffractés. ///// Textes-voix, sons, images < La lecture-perf’ comme méta-rond-point branché
& corps. Fictionner directement avec sound bites, à d’autres ronds-points tournant en giratoire
sight bites ça dissout, reconfigure en même temps localement. Machine à capter des effets non-
ça va bien ? Mais qu’est-ce qu’y dit ? – Faudrait homogènes, à les reconnecter entre eux et former
glisser, faudrait céder comme ça maintenant ainsi une figure abstraite ultra-dense, très concrète
faudrait looking at the ceiling. Empty. en même temps, qui déstratifie tout à nouveaux frais,
le rendant directement perceptible dans sa virtualité
Ou alors : et ses puissances.
Original soundtrack + bande-son, la V.O.
sous-titrée + l’écrit ça donne quoi ? Méthode
Ça donne bruitages à la radio + montage, < Ça joue sur tous les tableaux : images fixes,
bruits du montage, zoom audio. mouvantes, scènes, écrans, bruits, corps, sons,
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multipliés par texte et voix. On travaille avec,


on rapporte et on pose, on fonctionne plus ou moins
emmêlés. On voit où ça nous mène, ça peut marcher :
il se passe quelque chose, de l’imprévu, x x y = z.
Ou alors, plus retors : le mélange relance chacun
dans son coin, ça s’est vu : x x y = x’ = y’. L’essai était
un crochet en fait, voyage d’étude. Incursion, pilule
d’altérité, ingestion, réaction = altération. Retour
d’expérience. On met en commun pour voir ce que
le voisin a en machine : comment il fonctionne, bienvenue au

musée
avec quoi il travaille. On se rapproche, en gros plan.
On passe ses robes, enfile ses bottes, ‘s’implantant
et se cultivant des verrues sur le visage’. Excité,
on s’invente une pénicilline pour son compte,
sur ses bases : nouveauté, format.

Ma pente est là : commencer à partir en vrille


depuis le commun, le faire suinter, faiblir,
jusqu’à ce que tout son système cède et se mette
à fuir de l’intérieur, jusqu’à ce que, amolli,
retourné sur ses bords, il se retrouve en contact
direct avec l’extérieur et se révèle force nouvelle
instantanément : plasticité, invention.

Expirer comme un tuyau crevé. Mur blanc.


Rebond polymorphe. Spin off.
Texte publié à l’occasion
de la résidence d’écriture
de Jérôme Game
au MAC/VAL en 2011.

© MAC/VAL, 2012
Isbn : 978-2-916324-67-8
Isnn : 20101-1109
Dépôt légal : mars 2012
Tous droits réservés.

Design graphique :
les designers anonymes
Impression :
Grenier (France)

Diffusion :
Belles Lettres, www.bldd.fr