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petite collection maspero
ŒUVRES DE M. DOBB ET P.-M. SWEEZY
chez le même éditeur

Maurice Dobb :

Croissance économique et sous-développement. Epuisé.


Etudes sur le développement du capitalisme.

P.-M. Sweezy :

Le capitalisme monopoliste (avec P. Baran).


Lettres sur quelques problèmes du socialisme (avec
Ch. Bettelheim).
Maurice Dobb et Paul-M. Sweezy

Du féodalisme au capitalisme:
problèmes de la transition

A vec des contributions de


Christopher Hill
Rodney Hilton, Eric Hobsbawm
Georges Lefebvre, Giuliano Procacci
Hernâni Resende, A lbert Soboul
lienri Stahl, Kohachiro Takahashi

Traductions de l'anglais de Florence Gauthier et


Françoise Murray.

FRANÇOIS MASPERO
1, place Paul-Painlevé
PARIS-V'
1977
<Cl New LeCt Books, London, 1976.
<D Librairie François Maspero, 1977.
ISBN 2-7071-0930-4
Avertissement

Une controverse sur le problème de la transition du


féodalisme au capitalisme s'est poursuivie dans une
série d'articles qui ont paru de 1 950 à 1 953 dans la
revue américaine Science and Society. Elle débuta par
« Une critique » de Paul Sweezy (Université de
Harvard) du livre de Maurice Dobb (Université de
Cambridge), Studies in the Development of Capitalism,
paru en 1 946 (traduction française en 1969 seulement,
aux Editions Maspero).
M. Dobb répliqua à P. Sweezy : « Une réponse »
(1950). Kohachiro Takahashi (UnÏ\.'ersité de Tokyo),
auteur d'un ouvrage sur la Structure de la révolu­
tion bourgeoise (1950), intervint à son tour dans le
débat (<< Contribution à la discussion », 1 952), suscitant
un nouveau « Commentaire » de M. Dobb et une
« Riposte » de P. Sweezy (1953). Le débat parut
clos par le « Commentaire » de Rodney Hilton
( Université de Birmingham) et par celui de Christopher
Hill (Université d'Oxford). L'ensemble des articles
de Science and Society fut repris en 1 954 dans une
brochure publiée à Londres sous le titre The Transition
from Peudalism to Capitalism.
Cette controverse entre historiens se réclamant tous
du marxisme avait cependant suscité un très large
intérêt, comme en témoignèrent des articles parus au
lapon dans la Kyoto University Economic Review
(avril 1 953), en Italie dans la revue Cultura e Realta
(1953, n° 3-4), en Tchécoslovaquie dans la revue
Ceskoslovensky Casopis Historicky (1953, l, 3), en
Inde dans The Indian Journal of Economies (1955,
XXXV, nO 140). Dès 1953, K. Takahashi avait
apporté sur ce problème, à propos de l'histoire du

5
lapon, de nouvelles précisions dans les pages remar­
quables qu'il consacrait dans la Revue historique à
« La Place de la Révolution de Meiji dans l'histoire

agraire du lapon ».
En 1956, la revue La Pensée, à l'initiative d'Albert
Soboul, reproduisit la « Présentation » de cette dis­
cussion historique que Giuliano Procacci avait pro­
curée en février 1955 dans la revue italienne Società.
Georges Lefebvre faisait part, à la suite, de ses
« Observations » sur l'ensemble de la controverse,
tandis qu'Albert Soboul apportait une « Contribu­
tion à propos de la Révolution française » .
Cet ensemble de textes, échelonnés de 1950 à 1956,
a été à nouveau publié à Londres, en 1976, aux Edi­
tions N. L. B., sous le même titre que la brochure de
1954, The Transition from Feudalism to Capitalism
- volume cependant enrichi par de nouvelles contribu­
tions de Hilton (<< Qu'entend-on par capitalisme ? »,
1952) -, d'E. Hobsbawm et de M. Dobb (<< Du féo­
dalisme au capitalisme }), 1962).
Le volume ici publié présente l'ensemble de la
controverse. La traduction des articles anglais a été
assurée par Florence Gauthier et Françoise Murray. Il
nous a semblé utile d'enrichir encore le débat par la
publication de l'article classique de K. Takahashi
(<< La Place de la Révolution de Meiji dans l' histoire
agraire du lapon ») et d'une contribution plus
récente, celle d'Henri Stahl (<< Voie prussienne et
deuxième servage }), 1970).
Ainsi est enfin mis à la disposition du public français
l'ensemble d'une discussion historique qui non seule­
ment s'inscrit au cœur du débat sur la transition du
féodalisme au capitalisme, mais qui apporte encore une
contribution essentielle à l'indispensable et toujours
actuelle problématique des voies de passage.

Albert SOBOUL

6
Préface à l'édition de 1954

par Maurice Dobb

Les problèmes abordés dans cette discussion


devraient pouvoir intéresser tous les historiens. Une
discussion sur le déclin du féodalisme et les origines
du capitalisme peut sembler académique et coupée des
problèmes contemporains à ceux qui ne sont pas his­
toriens. Toutefois, on constate dans plusieurs régions
du monde que ces questions sont d'actualité; à preuve,
le vif intérêt dont l'Inde et le Japon·, par exemple,
ont été l'objet dans cette discussion. Dans ces deux
pays, les conséquences des survivances féodales sur le
capitalisme et le retard du développement sont d'une
brûlante actualité. Et, même pour des pays comme
l'Angleterre ou l'Amérique, il est bien évident qu'une
étude des origines du capitalisme et de la voie, ou des
voies, par lesquelles il est sorti du système social pré­
cédent est indispensable sinon essentielle pour com­
prendre d'un point de vue historique le capitalisme
d'aujourd'hui.

1. En plus de l'intérêt porté à cette discussion dans l'Eco­


nomie Review, de Tokyo (voir l'article de H. K. Takahashi),
un numéro spécial de Thollght (Shiso, juillet 1 9 5 1 , Tokyo)
lui a été consacré, ainsi qu'un article dans Kyoto University
Economie Review, avril 1 953.
La discussion a également été présentée en détail dans le
journal italien Cu/tura e Realta, n° 3-4, p. 140-180, et dans
la revue tchèque Ceskos/ovensky Casopis Historieky, 1953,
vol. J, n° 3, p. 398-40 1 . Le lecteur se référera également à
un article de H. K. Takahashi dans la Revue historique, oct.­
déc. 1953, p. 229, où des questions similaires de l'histoire
japonaise sont d iscutées, en particulier celle de la restaura­
tion Meiji de 1866.

7
Les problèmes ici traités retiendront l'attention du
marxiste pour la raison suivante : ils sont tous étroite­
ment liés à la question clef de l a révolution bourgeoise
anglaise. Non seulement celle-ci représente, d'un point
de vue marxiste, un élément important de la tradition
révolutionnaire et démocratique anglaise, mais ses
caractères particuliers permettent de comprendre de
nombreux aspects du développement ultérieur du capi­
talisme. La question de la révolution bourgeoise anglaise
a donné lieu à de nombreuses controverses qui divisent
toujours les marxistes anglais, malgré les plus récentes
mises au point évoquées par C. Hill (qui a lui-même
beaucoup contribué à clarifier la question). Pour résu­
mer ces controverses, on peut dire, rapidement, qu'elles
relèvent de trois points de vue principaux.
Un premier courant estime que l'Angleterre ne
connut pas ces bouleversements auxquels on puisse
donner - comme c'est le cas pour la Révolution fran­
çaise de 1789 - le nom de révolution bourgeoise (révo­
lution dans le sens d'un changement du pouvoir de
classe et de la nature de l'Etat). Au lieu de cela, on
aurait assisté à toute une série de luttes mineures et
de transformations partielles, parmi lesquelles les évé­
nements de 1 485, de 1 688 ou la réforme du P arlement
de 1832 auraient autant d'importance que la guerre
civile du XVII" siècle. Cette interprétation se rapproche
de ce caractère « exceptionnel » de l'histoire anglaise
que l'on rencontre chez les défenseurs bourgeois et
sociaux-démocrates de l'idée de « continuité » et
d' « évolution ».
Un second courant considère que le pouvoir politi­
que serait déjà passé, pour l'essentiel, aux mains de
la bourgeoisie avant la période Tudor, ou tout au
moins du règne d'Elisabeth, et que les événements
depuis 1640 représenteraient la tentative, suivie de
l'échec, d'une contre-révolution préparée par la cour
contre le pouvoir bourgeois. A moins que les défenseurs
de ce point de vue découvrent un ou plusieurs événe­
ments antérieurs qui correspondraient à un renverse­
ment du pouvoir, ils sont contraints, et sans la moindre

8
ambiguïté, de rejoindre le premier courant en niant la
révolution bourgeoise en Angleterre.
Un troisième courant estime que, dans l'Angleterre
du XVI" siècle, le caractère féodal de l a société était
encore dominant, que l'Etat était toujours un Etat
féodal et que la révolution de Cromwell représentait
la révolution bourgeoise. C'est l'interprétation défen­
due par C. Hill, d'après sa connaissance des historiens
soviétiques 2, dans son livre The English Revolution,
1640 (Londres, 1940), qui fut critiqué dans la revue
le Labour Monthly.
A mi-chemin entre les deux premiers courants se
situe le point de vue du professeur Sweezy, qu'il
exprime dans sa seconde intervention - à savoir que
l'Angleterre des Tudors et des Stuarts représentait,
dans sa forme d'Etat comme dans son système écono­
mique, un type intermédiaire entre le féodalisme et le
capitalisme.
Les questions qui se posent concernant le mode de
production qui nous occupe dans cette discussion se
trouven t étroitement liées à ce type de problèmes. Ainsi,
à quel moment et par quels moyens peut-on dire que
le mode de production féodal a disparu ? Quel est le
caractère et le rôle du « capital marchand » ? Quelle
fut la position de la paysannerie ? Un des principaux
obstacles à la compréhension de ces problèmes vient
d'une interprétation radicalement fausse du rôle du
capital marchand à l'époque de la transition - con­
ception erronée, qui, notons-le, occupait également
une place prépondérante dans les conceptions de
M. N . pokrovsky qui furent critiquées et discutées entre
les historiens soviétiques, il y a déjà plus de vingt ans.
Je veux parler de l'idée que le capital marchand,
représenté par les gros n égociants des guildes et des
compagnies d'exportation, jouerait un rôle principal

2. Voir son article c: Soviet Interpretations of the English


Interregnum �, Economie History Review, 1938. Voir égaIe­
ment, d u même, c: Historians on the R i se of British Capi­
talism �, Science and Society, FaU, 1950, p. 307.

9
dans la destruction du féodalisme et r apparition du
c capitalisme industriel :., que le c capitalisme mar­

chand » représenterait un système transitoire entre le


féodalisme médiéval et la révolution industrielle mo­
derne. A l'encontre de cette idée, l'opposition que le
professeur Takahashi établit entre une révolution
bourgeoise « par en haut » et une révolution bour­
geoise « par en bas », à partir de l'étude comparée
du développement du capitalisme dans différents pays,
me paraît particulièrement éclairante.
Aucun d'entre nous ne prétend donner une réponse
définitive à ces problèmes: pour commencer, de nom­
breuses recherches doivent être menées en tenant
compte des questions posées. On ne saurait nier que
la discussion ait servi non seulement à préciser les
questions auxquelles une recherche plus poussée devra
répondre, mais aussi à éclairer des points obscurs. En
tout état de cause, j'ai moi-même l'impression d'y voir
plus clair. Pour ceux qui ne partagent pas les concep­
tions générales des participants, j'espère que cette dis­
cussion aura servi à démontrer l'efficacité du marxisme
en tant que méthode historique, ainsi qu'à réfuter
l'allégation de dogmatisme couramment exprimée
- donner des réponses stéréotypées à un ensemble de
questions préparées. Cette discussion ayant été menée
entre marxistes, il était logique de lier questions et
réponses aux conceptions générales du matérialisme
historique auquel on s'est référé en proposant des
solutions à des problèmes particuliers. Toutefois, c'est
la réalité historique qui est décisive en dernier ressort
et il n'est pas question, ici, de tronquer les faits en
voulant les faire rentrer de force dans des modèles
préétablis. C'est ce qui ressort à l'évidence de la
discussion.

Maurice DOBB
(Février 1954)

10
P.-S.- Le Dr Sweezy, en acceptant aimablement que
ses interventions soient à nouveau publiées, demande
qu'il soit dit clairement qu'il ne prétend pas être spécia­
liste de cette période, qu'il est bien loin d'avoir des
idées définitives sur un quelconque aspect du sujet et
que son intention, au cours de la discussion, a plutôt
été de poser des questions que d'y répondre.

11
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1

. --..d:-. :
Introduction à l'édition anglaise de 1976

par Rodney Hilton

Les Etudes sur le développement du capitalisme de


M. Dobb parurent en 1946. Karl Polanyi, qui en fit
un compte rendu très critique dans le Journal of Eco­
nomie History, en 1948, emploie ces termes : « Un
ouvrage érudit et original sur le déclin du féodalisme,
le mercantilisme, l a révolution industrielle, le XIX· siècle
et l'entre-deux-guerres ; en fait, toute l'histoire du capi­
talisme occidental jusqu'au plan Marshall. » Polanyi
pensait que Dobb avait retenu de Marx ce qui était
mauvais (la théorie de la valeur de la force de travail),
tout en rejetant ce que lui, Polanyi, pensait être « la
véritable découverte de Marx, en ce qui concerne l a
nature historiquement limitée de l'organisation du
marché �. Malheureusement, l'article de Polanyi n'était
pas assez étoffé pour développer ce point, mais il
offrait une réflexion sérieuse et précise sur les pro­
blèmes d'une analyse marxiste du féodalisme comme
mode de production (ce que Marx lui-même n'avait
pas entrepris) et de la transition du féodalisme au
capitalisme (ce dont Marx a parlé davantage, encore
qu'insuffisamment).
R. H. Tawney, dans sa longue critique de ce même
livre (voir l'Economie History Review de 1950), a
manifesté peu d'intérêt pour les problèmes d'uI1.e
approche marxiste. Cependant, il était bon qu'ul'1e
critique aussi développée et capable d'apprécier ce tra­
vail ait été faite par un éminent historien anglais qui
avait étudié la période de « transition » tout au long de
sa carrière, mais avait surtout reconnu la réalité du

13
capitalisme en tant qu'ordre social et économique, et
ce à une époque où les économistes, les historiens et
les politiques niaient son existence. La plupart des
critiques de Tawney sont d'un grand intérêt pour l'his­
torien des XVI' et XVII' siècles et méritent d'être appro­
fondies. Toutefois, bien que Tawney dise dans sa
critique que « l'alliance de l'histoire et de la théorie
est l'un des mérites du livre :., il n'a soulevé aucun
des problèmes théoriques auxquels Polanyi faisait
allusion, problèmes qui ont également intéressé les lec­
teurs marxistes de Dobb. Pourtant, Tawney et, sans
doute, le directeur de l'Economic History Review
ont pensé, comme Polanyi, qu'un ouvrage documenté et
original sur un tel sujet méritait une attention favo­
rable, bien que parfois sévère.
Malheureusement, cet intérêt n'a pas été partagé par
d'autres revues historiques proches de ce que l'on pour­
rait appeler « l'establishment » historique britannique,
mise à part l'Economic History Review de cette époque.
L'Historical Review, censée être la revue la mieux
informée, n'en parle pas; ni History, qui s'adresse aux
professeurs d'histoire et à un public plus large. Les
principales revues de théorie économique, comme
l'Economic Journal et Economica, ri'en p arlèrent pas
davantage.
Les raisons de ce silence général sur le livre de Dobb
sont parfaitement claires. Les historiens britanniques
n'aiment pas le marxisme. En tout état de cause, la
décennie qui suivit la guerre n'était guère favorable à
une discussion sans a priori sur une interprétation
marxiste du capitalisme. Cela n'explique pas tout, bien
sûr; on doit encore ajouter la méfiance qui existe
vis-à-vis non seulement des concepts abstraits et théo­
riques, mais encore des généralisations forcément abu­
sives, sans références théoriques, comme l'interprétation
whig de l'histoire. La tradition universitaire britanni­
que préfère, en tout cas depuis la fin du XIX· siècle,
l'accumulation érudite de faits vérifiables. L'historien
ne reçoit pas une formation qui le porte à discuter et à
expliquer l 'évolution de l'histoire, encore moins à

14
essayer de comprendre l'essence ou la dynamique
interne de formations sociopolitiques. Il faut, au
contraire, supprimer toute subjectivité dans l'étude
d'une suite d'événements pris à court terme ou iden­
tifier les éléments constitutifs de l'institution, géné­
ralement dominante, de la société. On pratique ce
genre d'étude en recourant, toutes les fois que c'est
possible, aux sources administratives supposées « objec­
tives » et à la critique des chroniques, narrations ou
lettres qui ont l'inconvénient, estime-t-on, d'être enta­
chées de subjectivisme 1.
Ce type d'étude universitaire n'est pas, bien sûr,
exclusivement britannique, mais européen. On en
trouve un bon exemple dans l'école française anté­
rieure à Marc Bloch et aux Annales. Ses succès ont été
considérables et on ne doit pas les sous-estimer, en par­
ticulier dans le domaine de la recherche sur le Moyen
Age qui nous intéresse ici. Car, comme on pourra en
juger, ce n'est pas la façon dont Dobb traite l'histoire
plus récente du capitalisme qui intéresse les partici­
pants à ce débat, mais ce qu'il a pu dire des forces
qui détruisirent le féodalisme. Dans l'ensemble, les pro­
blèmes de la transition ont été fouillés en remontant
jusqu'au Moyen Age et non pas seulement à la fin de
l'époque moderne. Et c'est largement sur la base des
travaux du célèbre historien non marxiste H. Pirenne
que P. Sweezy a commencé sa critique de Dobb. On
ne saurait classer l 'œuvre de Pirenne dans le type
d'érudition classique à laquelle nous venons de faire
allusion, bien qu'il sache, tout comme un autre, cri­
tiquer méticuleusement ses sources. En effet, il propo­
sait aussi une réflexion générale élevée, et c'est sans

1. On trouvera d'utiles critiques sur l'historiographie


moderne dans ldeology in the Social Sciences édité par
R. BLAJŒURN, Londres, 1972, en particulier les articles d e
G. S. JONES, c History : the Poverty o f Empiricism :t , e t
E . J . HOBSBAWM, c Karl Marx's Contribution to Historiogra­
phy :t. Jones semble toutefois surestimer le caractère révolu­
tionnaire de l'école des A n nales qui, tout en cherchant à
innover, n'a rien à v oir a vec le marxisme.

15
doute parce qu'il avait une problématique que les
marxistes l'ont pris au sérieux. Giuliano Procacci
souligne à juste titre le fait que Sweezy, dans le débat
initial, utilise tout un arsenal de références non marxis­
tes contre Dobb en citant Pirenne. Procacci surestime
peut-être les forces du côté de Sweezy. Après tout,
qui, à part Pirenne, Sweezy cite-t-il ? Et, comme nous
le savons maintenant, l'interprétation de l'histoire éco­
nomique de l'Europe médiévale faite par Pirenne a été
beaucoup critiquée, et par d'autres que des marxistes.
Son interprétation du déclin du commerce en Médi­
terranée et de la désurbanisation de l'Europe occiden­
tale a été démolie. L'idée que ce fut la renaissance du
commerce lointain qui revivifia l'économie européenne
au Xl" siècle n'est plus acceptée, pas plus que celle
concernant les origines sociales des marchands urbains
de cette époque 2.
Néanmoins, le point de vue exprimé par Procacci
est tout à fait justifié. Les marxistes britanniques ont
parfois de bonnes idées, mais il leur faut s'appuyer
sur des recherches aussi solides que celles de l'histo­
riographie établie non marxiste, qu'en fait ils essayaient
de défier.
Le livre de Dobb - il l'admet lui-même et ses
critiques l'ont répété - est l'œuvre d'un économiste
marxiste familiarisé avec les œuvres de seconde main
qui existaient à l'époque. P. Sweezy, son contradicteur
dans ce débat, se trouvait dans la même situation,
celle d'un marxiste étudiant le capitalisme contem­
porain et s'aventurant dans le domaine de l 'histoire
économique du Moyen Age, à partir de travaux d'his­
toriens non marxistes, Il en est de même, bien que
d'une façon moins flagrante, pour les plus importants
des participants suivants au débat; car, bien que
Takahashi soit un chercheur original dans le domaine
du féodalisme japonais et des problèmes de la transition

2, Cf. les essais publiés par A. F. HAVIGHURST, The Pirenne


Thesis, Boston, 1958, et A. H. HIBBERT, c The Origins of
the Medieval Town Patriciate �, Post alld Presellt, n° 3.

16
au capitalisme au XIX' siècle, ses hypothèses concer­
nant l'histoire de l'époque classique de la formation du
capitalisme en Europe occidentale sont aussi fondées
sur ce type de travaux. Donc, mis à part Hill et Hilton,
dont les contributions au premier débat sont relative­
ment peu importantes, la discussion a été conduite par
des marxistes qui ont mis le doigt sur des problèmes
fondamentaux concernant les modes de production
féodal et capitaliste, mais qui, par manque de recher­
ches marxistes (du moins dans les années cinquante,
lorsque débuta la discussion), étaient obligés de faire
leurs propres recherches en se référant à des travaux
non marxistes.
Or il est bien sûr essentiel, pour celui qui utilise
sérieusement le concept général de « mode de pro­
duction », d'établir les composantes des différents
modes. L'historien, dont l es buts ne peuvent pas être
les mêmes que ceux du sociologue ou du philosophe 3,
ne peut en rester là. Il existe des lois d'évolution des
sociétés féodales, comme des autres sociétés, de même
qu'un ensemble spécifique de rapports de structures.
Définir et élaborer les lois d'évolution et les change­
ments particuliers qui créent éventuellement les condi­
tions favorables de la transition du féodalisme au capi­
talisme exige un effort de recherche et pas seulement
de logique. Cela implique la critique et 1'utilisation des
travaux d'érudition bourgeois. Cela implique aussi l'ap­
plication de la critique aux sources contemporaines.
Une telle méthode critique, pour être marxiste, doit
se fonder sur la compréhension du concept de mode de
production. Elle doit aussi tenir compte des méthodes
conçues par les historiens à partir du XVIIe siècle, au
minimum. L'histoire m arxiste a largement contribué
à transformer notre compréhension de la révolution
bourgeoise et du développement de la société capitaliste
depuis le XVII" siècle. Citons les recherches originales
des historiens m arxistes anglais comme Christopher Hill

3. Comme L. ALTIlUSSER semble l'admettre dans Lire Le


Capital, Maspero, Paris, 1965, p. 13.

17
et Edward Thompson, sans parler d'Albert Soboul en
France, de Giuliano Procacci en Italie et de bien d'au­
tres dans les pays capitalistes, ou encore d'historiens
des pays socialistes comme B. F. Porchnev, A. D. Liub­
linskaïa et J. V. PoliSensky, bien connus en Angleterre.
La recherche marxiste sur la société féodale et les
conditions qui favorisèrent au Moyen Age le dévelop­
pement du capitalisme a été plus restreinte, du moins
en Occident, bien que les travaux de E. A. Thompson
sur la société germanique primitive méritent d'être pla­
cés à part. Autrement, la recherche marxiste médiévale
a surtout mis l'accent sur l'histoire agraire. Cela s'ex­
plique pour diverses raisons. Le jeune marxiste est
généralement engagé politiquement, et il est par consé- ..
quent attiré par l'étude du mode de production capita- -
liste dans toutes ses manifestations politiques, sociales
et culturelles. Cet intérêt se trouve davantage favorisé
parce qu'il est directement influencé par les propres
théories de Marx et Engels et par le vaste courant qui
a suivi et qui se trouve sans cesse engagé dans la dis­
cussion théorique et pratique des problèmes d'une his­
toire marxiste de la société capitaliste et de la transition
du capitalisme au socialisme. L'étude de l a société
féodale n'a pas ces avantages pour les jeunes historiens
qui se trouvent isolés, pratiquement et théoriquement.
La nouvelle édition de cette discussion sur la transition
favorisera, je l'espère, un renouveau de la réflexion
théorique et de l a recherche sur les problèmes non
résolus au cours des contributions plus anciennes et
dans cette introduction.

Cela fait déjà vingt ans que débuta cette discussion


dans Science and Society. La recherche, marxiste ou
non, a l argement progressé entre-temps. Dans cette
introduction, je voudrais tenter un rapide historique de
ces recherches, afin de préciser à nouveau quelques-uns
des problèmes qui s'étaient posés au début de la discus­
sion en tenant compte des travaux publiés depuis. I l
s'agit de définir le servage, l'origine des villes, l e rôle de
l'artisanat, les marchands et l'économie monétaire, l'ap-

18
parition de la production marchande simple, les diffé­
rentes voies prises par la production capitaliste, le
concept de la dynamique de l'évolution (prime mover).

LE SERVAGE {r,h�l \)o'.-�'·�;:-�"<l ; ;;


. . ,

Le terme de servage, discuté entre marxistes, est


souvent inutilement ambigu. Cela semble venir de la
recherche historique non marxiste. Takahashi souligne
à juste titre que le servage est la forme d'existence de
la force de travail dans le mode de production féodal.
Sa nature réside dans l'appropriation par le seigneur du
surproduit de la famille paysanne - par rapport à ce
qui est nécessaire à la famille pour subsister et à la
reproduction économique. Ce surplus pouvait être
employé directement sous forme de surtravail sur le
domaine du seigneur - le domaine proche -, sous
forme de rente en nature ou en argent, et était alors
le surproduit obtenu à partir de la tenure paysanne.
�tant . cl�.nné ��rre é1aiJ de ..Lait-1�Qs_s�dée. j>�r
la .faI�l�!e_�rsa�e, 1<:; cont�ainte était néc�s��ire_p.()ur
extorquer _ G� surprodl.l!t, pUIsque le paysan, contrarre­
ment à l'ouvrier salarié, n'est pas obligé de vendre sa
force de travail pour vivre. Ayant accepté cette défini­
tÎ()llJarge du servage en tant qu'extorsion forcée, sous
forme-sole de SîiÏt61'vail, soit de surprôdüit, ajoutons
qu'il existe une infinité de formes juridiques et institu­
tionnelles deJa servitude, lesquelles ne -sont pas forcé­
ment considérées comme- serviles au regard de la loi.
Cela a beaucoup troublé les historiens. Ainsi, Marc
Bloch a étudié les chartes d'affranchissement des vil­
lages dépendant des domaines ecclésiastiques du nord
de la France et a observé que les paysans qui rece­
vaient ces chartes représentaient la plus grande partie
de la population de ces villages et se trouvaient libérés
des obligations de formariage et de mainmorte, géné­
ralement tenues pour serviles. Les familles considérées
comme serviles, dans ces mêmes villages, d'après les

19
descriptions des domaines au IX· siècle, étaient moins
nombreuses que celles qui furent émancipées au
XIII· siècle. Bloch en déduisit qu'il y avait eu un pro­
cessus d'asservissement entre le IXe et le XIIIe siècle.
Cependant, l'historien belge L. Verriest a montré que
la proportion de familles spécifiquement désignées
comme « serves » (servi) n'avait pas changé durant
cette période. La majorité des paysans affranchis au
XIIIe siècle était juridiquement des vilains libres soumis
aux obligations analogues à celles que subissaient les
véritables serfs. Comme nous le verrons, bien que Ver­
riest ait formellement raison, l'interprétation de Bloch
était plus proche de la vérité 4. Pendant la première
période du servage européen, alors que l'aristocratie
foncière féodale apparaissait sous sa forme classique,
il existait une grande variété de types d'assujettissement
des paysans en fonction des différentes formes d'évo­
lution. On trouvait ainsi d'anciens esclaves lotis avec
ou sans obligations serviles; des paysans libres soumis
à des voisins puissants ou menaçants; des hommes
libres qui se mirent sous la protection d'un saint (c'est-à­
dire d'une communauté monastique possédant des terres
et supposée dévouée à un saint) et ainsi de suite. Le
type de subordination des paysans variait d'un endroit
à un autre, selon la nature de la soumission ou même,
comme R. Boutruche l'a suggéré, selon la fantaisie des
clercs-administrateurs des seigneurs. Boutruche ajoute
que cela a conduit des historiens à des recherches éru­
dites tout aussi fantaisistes et que les caractéristiques
de la paysannerie, en tant que classe sociale, ont été
totalement perdues de vue s. Un véritable changement
dans la nature du servage européen, en particulier en
Europe de l'Ouest, se produisit entre le IX· et le

4. M. BLOCH, Les Caractères originaux de l'histoire rurale


française, Paris, 1 931 ; c Liberté et Servitude personnelles au
Moyen Age �, Mélanges historiques, Paris, 1963. L. VERRIEST,
Les Institutions médiévales, Mons, 1 946.
5. R. BOUTRUCHE, Seigneurie et Féodalité, Paris, 1 959,
t. 1, p. 128 et 1 29.

20
XIII" siècle *. Je voudrais l'évoquer brièvement, parce
que cela a provoqué une des principales confusions sur
le caractère du mode de production féodal. Il s'agit du
rôle de la rente en travail dans les rapports sociaux de
l'époque. La rente en travail est souvent prise pour la
forme caractéristique de la subordination servile du
paysan au seigneur. Ainsi, la plupart des marxistes
anglais, discutant de la transition, considèrent que
la transformation de la rente en travail en rente en
argent, en Angleterre, au XIV" siècle, prend une signi­
fication particulière dans la transition, bien qu'ils
sachent par ailleurs que la rente en travail n'est pas
la seule forme de la rente féodale. Conséquence d'un
certain isolement dans leur formation historique, car
la survivance dans l'Angleterre du XIV" siècle des grands
domaines exploités par corvées fournies par des paysans
tenanciers dépendants était exceptionnelle, comme Dobb
l'a montré. Mais l'histoire générale du féodalisI12e
européen montre trèu;lain:m�!1uU!�Juente en tr_avail
n'était pas 1'��JDenLJ.miqmLdans le!Lr�p�ts f'éoëlaùx
de pioêliïCtT0!l'
bien que le caractère eoercffif-de ces-' \\
rapports saute aux yeux dans l'organisation du travail
forcé sur le domaine.
Notre attention s'est tout d'abord portée sur la
forme d'organisation fondée sur le domaine qu'offre
la description des propriétés ecclésiastiques, pour la
plupart, mais aussi royales, du IX· siècle. Sans doute
l'existence d'une documentation plus abondante nous
entraîne à privilégier l'exemple de la France du Nord
ou de la vallée du Rhin, aussi bien que l'époque. La
forme d'organisation en question est certainement
antérieure au IX" siècle, bien que l'on discute encore
l'existence d'une continuité héritée de l'Empire romain.
Cette forme était largement répandue, car on la retrouve
dans le centre de l'Italie et en Angleterre dès la fin
du IX" siècle, sinon plus tôt. Les documents soulignent

• Sur la question d'une définition du féodalisme, voir ma


Note sllr le féodalisme à la fin de la présente introduction,

21
le poids des redevances imposées aux tenanciers libres
ou serfs, et, bien que l'on rencontre des rentes en nature
et en argent, la rente en travail était apparemment
dominante. Il est probable qu'à cette époque, il s'agissait
d'une forme peu rentable d'extorsion du surtravail telle
qu'on la rencontre en Europe orientale, au début de
l'époque moderne 6. En tout cas, il semble clair que
le système commençait à s'effondrer lorsque ces des­
criptions furent faites.
Des aspects variés de l'économie et de la société
européenne aux xe et XIe siècles montrent qu'une trans­
formation du mode d'appropriation du surtravail était
devenue nécessaire. Les ordonnances et les capitulaires
des monarchies franque et ottonienne suggèrent l'exis­
tence d'une résistance paysanne très forte aux corvées
aussi bien qu'à l'asservissement légal. Bien que l'im­
portance des invasions scandinaves et magyares ne
doive pas être surestimée, elles affaiblirent cependant
la fragile hégémonie impériale des Carolingiens. Le
pouvoir d'Etat restait moins fragmenté ou parcellisé
que limité concrètement par la lenteur des communica­
tions et le rayon d'action étroit de l'exercice de la force
militaire. Il est probable qu'il y eut une augmentation
considérable de population, qui entraîna une subdivi-
sion des tenures paysannes. L'accroissement de la
Il
/
\ population peut avoir également encouragé une aug­
mentation du nombre des familles de la classe guerrière
féodale qui était fieffée. Toutes proportions gardées, il
semble également probable que des améliorations tech­
niques aient permis un surcroît de productivité dans
l'agriculture. Le caractère de la classe féodale domi­
nante connut un changement notable à cette époque.
Le pouvoir juridique, celui de juger la classe dominée
et d'en tirer des bénéfices, se transmit vers le bas aux
comtes comme aux châtelains (seigneurs de régions

6. Voir W. KULA, Théorie économique du système féodal,


Paris-La Haye, 1970, qui analyse comment 1e5 st'rfs ont fui
les domaines en Pologne, au début de l'époque moderne, et
contient d'utiIe5 indications de recherche pour une histoire
comparée avec l'Europe occidentale.

22
dépendantes d'un château) et même aux petits seigneurs
d'un ou deux villages. Les grands domaines, en parti­
culier les monastères, conservèrent dans une certaine
mesure leur forme d'exploitation, mais les autres se
morcelèrent et furent soit contrôlés par des agents de
l'Etat, soit sous-loués à des paysans tenanciers. Le
pouvoir juridique fut, lui aussi, décentralisé comme
dans les comtés. L�"��rvées tendirent à dis�raître
en tant que f��Pl"i���� dela'"�ente féodale--:--En
effet, Lp�ir du X I I" siècle le surtravail p�ysan iut
'!PPLoprié parTaristocratie terrienne �sous forme
(!,un� rente· en-natl.lre· ou en argent, n�al�ulée-
. � ès
l� superficie a�s.tenures, � sous forme dT�ot sei­
gnell.!.Îaljla taille) ou des b�I)..éfiCesg1!.�procurl!.it.rex�r­
cice d,!! .dfOl(jl�.Î!!�lice. Ces bénéfices comprenaient
non seulement les amendes payées au tribunal, mais
aussi les revenus des banalités imposées aux habitants
soumis à la juridiction, libres ou serfs, tenanciers ou
non, comme l'obligation de moudre le blé au moulin
du seigneur, de cuire le pain dans son four ou d'utiliser
son pressoir. En outre, certaines corvées étaient exigées
comme on l'impose à des sujets plus qu'à des tenan­
ciers : construire des routes et des châteaux, peut­
être même couper ce qu'il restait des prairies domaniales
ou cultiver la vigne du seigneur. Le montant de ces
nouvelles formes de la rente féodale a été calculé et
excède considérablement le revenu du propriétaire pré­
cédent qui était évalué sur la production des domaines
et des rentes payées par les tenanciers. Cependant,
comme les charges augmentaient, le terme « serf »
disparaissait et ne désignait, au milieu du XII" siècle,
qu'un très petit nombre de paysans '.
Ce fut à partir de ces nouvelles formes d'exaction
seigneuriale que les couches supérieures de nombreuses
communautés paysannes européennes obtinrent une cer-

7. Ce que nous venons d'exposer ressort de la lecture de


nombreuses monographies. On en trouvera la démonstration
dans les travaux de R. BOUTRUCHE, op. cit., et de G. DUBY,
L'Economie rurale et la Vie des campagnes dans l'Occident
médiéval, Paris, 1962.

23
taine forme d'affranchissement, aux XIIe et XIII" siècles,
et souvent à un prix très élevé. Ce n'est certes pas la
fin de l'histoire complexe de l'évolution de la rente
féodale. Cependant, je ne me propose pas de pour­
suivre sur ce sujet, car cette présentation du changement
de caractère de la rente féodale entre le IXe et le
XIIIe siècle avait seulement pour but de souligner la
variété des formes d'extorsion du surtravail des pro­
ducteurs et de montrer le lien étroit entre celles-ci et
la superstructure institutionnelle.

L'ORIGINE DES VILLES 8

fe;e l'évolution
��la rente féodale et le iléveloppement dt; villes, �ts
Dans cette période, le lien probable e

méU'chesOu gros centres urbains, est 1,!n point fon a­


menta1;-la . reilalsSaiicelÎrbaine des XIe et XII" slécles
coïncida avec le développement des nouvelles formes
de servage. L'augmentation du surtravail paysan, extor­
qué davantage sous forme de droits de justice et de
banalités que sous forme de rente exigée des tenanciers,
signifiait que les revenus des seigneurs se réalisaient
de plus en plus en argent. La division du travail entre
ville et campagne, le développement des villes non

1 seulement comme marché où les paysans venaient ven-


dre leurs produits pour satisfaire les seigneurs qui
exigeaient d'être payés en argent, mais également comme
centres artisanaux doivent être expliqués dans une
conception générale en réponse à l'appropriation plus
efficace du surtravail par une aristocratie plus diffé­
renciée et, du point de vue des besoins culturels, plus
sophistiquée. Ces processus doivent être décrits d'une
façon plus complexe. De petites villes ont été sûrement
fondées à l'initiative des seigneurs pour créer tout

8. Voir H. Van WERWEKE, c The Rise of the Towns .,


accompagné d'une bibliographie, Cambridge His/ory of Europe,
III, Cambridge, 1963. L'auteur est u n disciple de H. Pirenne.

24
simplement des marchés commodes qui procuraient
aussi quelques profits grâce aux droits de marché,
octrois et péages. Ailleurs, les centres où se dévelop­
pèrent l'artisanat et les marchés locaux ou de produits
de luxe importés appartenaient souvent à l'Eglise
(cathédrales, collégiales, monastères) ou à des groupes
de guerriers faisant partie de la suite de quelque grand
feudataire, duc ou comte. La condition nécessaire,
dans tous les cas, restait la possibilité ou l'accroisse­
ment des revenus seigneuriaux. En même temps, il
semble que l'augmentation de la population qui fournit
les artisans, les petits commerçants et autres, dans ces
villes nouvelles ou renaissantes, ait été une conséquence
de l'effondrement de l'ancien système domanial. Par
exemple, la division des tenures paysannes fut une
des conditions favorables à l'accroissement de la popu­
lation, ou encore la possibilité de multiplier les parts
d'héritage, et un surcroît de productivité dans l'agri­
culture paysanne grâce au déplacement des possibilités
techniques du domaine sur la tenure qui se trouvèrent
concentrées sur cette dernière.
Max Weber a beaucoup insisté sur l'autonomie
politique accomplie des communautés urbaines du féo­
dalisme occidental par rapport à celles d'Asie 9. Les
historiens non marxistes (en particulier en France)
décrivent le même phénomène quand ils parIent des
communes en tant que « seigneuries collectives », inté­
grées, comme d'autres vassaux, à la hiérarchie féo­
dale 10.
Sans aucun doute, la commune urbaine indépendante
a été une des caractéristiques importantes du féodalisme
européen. Il serait pourtant tout à fait faux d'attribuer
à l'indépendance communale le développement du capi­
tal marchand ou de l'artisanat urbain, comme il serait

9. M. WEBER, c: Wirtschaft und Gesellschaft :t, IX, Sozio­


logie der Herrschaft, Tübingen, 1956. Un extrait a été traduit
en anglais, The City, London, 1 958 (non traduit en français).
1 0. C. PETIT-DuTAILLlS, Les Commllnes françaises, Pa tis ,

1941, Iiv. J, chap. 3.

25
faux d'insister sur l'émiettement de la souveraineté (qui
est un concept de l'histoire non marxiste). Il existait
différents degrés d'autonomie urbaine par rapport au
contrôle féodal, et les villes qui jouissaient de l'indé­
pendance politique la plus grande n'étaient pas forcé­
ment les plus développées économiquement ou sociale­
ment. Paris, la plus grande ville de l'Europe médiévale,
en est précisément un exemple. Et l'autonomie politique
d'une commune indépendante n'était pas non plus la
condition nécessaire à ce type de monopole artisanal
ou urbain auquel Marx fait référence quand il dit que
les villes exploitaient la campagne économiquement.
tandis que la campagne (c'est-à-dire la classe domi­
nante féodale) exploitait politiquement la ville. Beau­
coup de bourgs anglais avaient leur corporation de
marchands qui détenait la totale maîtrise du marché,
mais ne jouissait pas, par contre, des privilèges urbains
supérieurs. Les problèmes de la division du travail entre
ville et campagne sont nombreux et nous pouvons
beaucoup apprendre des travaux des spécialistes non
marxistes en ce qui concerne l'histoire urbaine insti­
tutionnelle; il serait pourtant dommage de croire que
l'on puisse résoudre tous les problèmes de l'aspect
urbain dans la société féodale de cette façon.
Une recherche précise sur le degré de spécialisation
professionnelle dans des villes de différentes grandeurs,
avec différentes fonctions et à différents moments de
leur développement, est nécessaire.
Par exemple, la présence de l'aristocratie dans les
villes italiennes est bien connue, tandis qu'on affirme
en général que les feudataires de l'Europe du Nord
vivaient plutôt à la campagne; mais ces généralisations
ont besoin d'être revues, particulièrement pour l'Angle­
terre où toute ville d'une certaine importance avait
son enclave ecclésiastique, féodale ou royale. La popu­
lation urbaine occupée dans l'agriculture est souvent
mentionnée, mais rarement mesurée et analysée. On
dispose facilement de la liste des corporations sous
juridiction urbaine, mais le nombre global des profes­
sions indépendantes, la plupart inorganisées, n'a pas été

26
systématiquement comparé d'une ville à l'autre; ce
qui permettrait d'estimer les causes, les moyens et le
degré de la coupure avec l'arrière-pays rural. Le
contraste entre les corporations urbaines et l'industrie
libre de la campagne, que l'on suppose être le lieu du
développement du capitalisme selon la voie numéro
un *, n'est pas si évident que cela. Les villages de
l'East AngIia à la fin du XIV" siècle représentaient-ils
la ville ou la campagne? Manchester ou Birmingham,
au Moyen Age, souvent citées comme exemples de
l'industrialisation rurale, étaient des bourgs ou des villes
marchandes (villae mercatoriae) Il.

L'ARTISANAT

Les questions qui suivent ne sont pas du tout posées


pour insinuer que les participants à ce débat sont dans
l'erreur lorsqu'ils disent que la différenciation sociale,
qui se développait dans la production agricole et la
petite production marchande artisanale, fut à la base
du développement ultérieur du capitalisme. Il y a
cependant de graves lacunes dans nos connaissances.
Les marxistes anglais et les non-marxistes, qui dis­
posent d'une abondante documentation, ont surtout
étudié l'histoire de la paysannerie à la fin du Moyen
Age. Cela en opposition avec nos faibles connaissances
des artisans urbains et ruraux, organisés en corporations
Oes plus connus) ou non. Cette ignorance, comme c'est
fréquent, n'est pas seulement due à un manque de
documents; eUe est plutôt le résultat, une absence
d'analyse théorique sur la nature de ce type de travail
et de sa place dans les rapports de production de la
société féodale, qui sont principalement des rapports
entre paysans et propriétaires fonciers de la classe

... Cf., plus bas, l'article de H. K. TAKAHASHI (N. d. T.).


1 1. En d'autres termes, la ligne de démarcation entre ville
et campagne ne recouvre pas toujours celle qui oppose les
régions urbaines, réglementées ou non.

27
dominante 12. Bien sftr, une division primitive du travail
existait dans la société préhistorique (c'est-à-dire sans
classes), et certains membres de la société se spéciali­
saient dans le tissage, la métallurgie, la poterie et autres
productions nécessaires. Cela est attesté par l'archéo­
logie, mais cette dernière ne peut nous révéler comment
ces travailleurs acquéraient leur subsistance. Echan­
geait-on des produits fabriqués contre des denrées
alimentaires, c'est-à-dire des valeurs d'usage, dans la
communauté, ou bien les artisans étaient-ils également
agriculteurs, produisant ainsi tout ou partie de leurs
moyens de subsistance? Il semble y avoir eu dans
la société de classes féodale des survivances de ces
deux situations. Des artisans spécialisés étaient intégrés
à l'économie domaniale de magnats laïques ou ecclé­
siastiques. Par ailleurs, on rencontre dans des villages
des artisans, forgerons en particulier, qui travaillaient
leurs tenures, mais dont le surtravail était extorqué sous
forme de rentes payées en fers à chevaux, réparations
de socs, etc.
Ces types de travail artisanal ne relevaient pas d'une
production marchande simple. Ce ne fut que lorsque
les artisans qui travaillaient pour les monastères et les
grands féodaux commencèrent à produire non seule­
ment pour leur seigneur, mais aussi pour des vassaux
qui s'installaient à proximité et pour des paysans qui
venaient aliéner leur production soit par la vente, soit
en payant leur rente en nature qu'apparut une forme
de production marchande simple centrée sur la ville.
Des traces de cette sorte d'organisation persistèrent
fort curieusement très longtemps : à Paris, par exemple,
au XIIIe siècle, le roi nommait des seigneurs féodaux

1 2. Il est significatif que les travaux de G. UNWIN, en par­


ticulier Industrial Organization in the XVlth and XVlph Cen­
turies, London, 1908, demeurent une des meilleures ana­
lyses théoriques, en anglais, de la production artisanale.
On doit rappeler que DOHH, dans ses Etudes, lui doit beau­
coup. Voir aussi le travail de l'historien polonais B. GEREMEK,
Le Salariat dans l'artisanat parisien aux Xllle-XIVe siècles,
Paris-La Haye, 1968.

28
comme maîtres officiels des principales corporations;
dans une ville plus petite comme Metz, l'évêque,
qui était aussi le seigneur de la ville, faisait de même.
Il s'agissait de vestiges d'anciennes institutions qui
éclairent quelque peu les rapports antérieurs. Mais bien
avant le XIIIe siècle les artisans s'étaient séparés à la
fois du monde rural et des maisons féodales, et appa­
raissaient comme des travailleurs autonomes à l'inté­
rieur des communautés urbaines produisant pour vendre
à quiconque avait de l'argent. Mais quelle était la nature
de ces entreprises? Comment allons-nous définir le
travail qui produisait chaussures, couteaux, éléments
de charrues, charrettes, tissus et autres marchandises
(puisqu'on peut ainsi désigner ces produits)? Etant
donné le travail que contenait le produit de l'artisan
et le fait qu'il existait évidemment un échange consi­
dérable de valeurs entre le paysan et l'artisan, le revenu
de ce dernier ne peut être considéré comme une partie
redistribuée du surproduit paysan extorqué par l'aris­
tocratie féodale, comme c'est le cas pour le profit réalisé
sur la vente qui constituait le capital marchand.
Il est vrai qu'avec le développement des monopoles
des guildes l'échange entre le paysan et l'artisan devint
inégal, mais il ne s'agissait pas d'un rapport d'exploi-
ta d_�l!SJes l'e!Ïtes
sans douJ�Lla ptus. grande partie de la population
p � rs
Urbaine en Europe, .l'ex loitation f..c5odal� Q�_l rt an
. .
était parallèle à celle .du paysan; car les seigneurs de
ces villes écumaient aussi le produit du surtravail des
artisans par des loyers, des droits de marché, des
banalités du four et du moulin, des péages et impôts
divers. Cette exploitation était directe dans le cas des
villes non affranchies et n'était pas entièrement absente
dans les bourgs et les communes indépendants qui
devaient souvent payer en argent le rachat des droits
et des péages et étaient astreints à de lourdes taxations

13. M. W. BERESFORD et H. P. R. FINBERG. English Medie­


val Borollghs : a Band-List, Newton Abbot, 1973, donnent
une idée du grand nombre de ces petits centres.

29
qui pesaient davantage sur les artisans que sur la classe
dirigeante des marchands.
Ces suggestions sur la catégorisation du travail de
l'artisan à l'intérieur du mode de production féodal
supposent des entreprises artisanales fonctionnant sur
le même modèle et sans grandes différences entre les
unités de production. A preuve du contraire, cet état
de choses se rencontrait surtout dans les petites bour­
gades de cinq cents habitants environ, qui se trouvaient
complètement coupées de la campagne dans le sens
où les agriculteurs représentaient un élément insigni­
fiant, si ce n'est absent, de la population. Dans les
centres plus importants, il est difficile d'évaluer l'équi­
valence du travail à l'intérieur de l'atelier ou entre
différents ateliers. Avec l 'élargissement du marché, on
assistait non seulement au processus, connu et bien
décrit par Dobb dans ses Etudes, par lequel le mar­
chand s'immisçait entre l'artisan producteur et l'ache­

1 teur. Dans l 'atelier, l'apprenti (qui é�ajt souvent le fils


du ma?tre artisan) n'était -plus un compagnon, m�is
c!èvenait· . un- Tray]ll!leur exploité qui recevaiCWJ1ement
sa subsistancé. De plus, des journaliers 'étaient loués
.
� en grand nombre, car l'échelle de la production
ne le permettait pas - et représentaient un autre élé-
ment subordonné dans l'atelier. Au début, toutefois,
le journalier n'était pas un simple ouvrier salarié, source
directe de plus-value pour l'employeur. Au XIIIe siècle,
dans les villes textiles des Flandres, le paiement versé
à l'artisan du textile par le marchand manufacturier
était encore complexe. Ce n'était pas tout à fait un
salaire, et ce n'était pas simplement le paiement du
travail d'un artisan indépendant. Quoi qu'il en soit,
notons qu'un taux municipal était fixé, par pièce de
tissu, réparti entre le maître et le journalier. La part
de ce dernier était moindre, naturellement, bien que la
différence ait été moins grande qu'on ne s'y attendrait 14.

1 4. G. EsPINAS, Une draperie rurale dans la Flandre fran­


çaise ail XVe siècle, Paris, 1 923, p. 617-649, et F. B. BICKLEY,
Little Red Book of Bristol, Bristol and London, 1900, p. 58-6 1 .

30
Le même système se retrouve dans quelques villes
d'Angleterre encore au xV" siècle. En d'autres termes,
bien que le processus . de différenciation ait commencé <
daIl§ l).telier, !ll. . aîtr� �t . joilliïalie.f]@enf
. . ëiicor� :1�us 1
. .
deux exploi!és par }�_cal'it���hand. 1

LE CAPITAL MARCHAND

A la différence du producteur de produits fabri­


qués, le marchand capitaliste du Moyen Age a été
l'objet de nombreuses études fondées sur l'existence
d'une masse considérable de documents. Quelques­
unes des fortunes les plus spectaculaires furent amassées
par les marchands italiens dont l'activité révèle l'ab­
sence de spécialisation propre à la classe des marchands
européens, qu'elle soit nordique ou méditerranéenne,
qu'elle se soit limitée aux marchés régionaux ou livrée
au grand commerce international de produits de luxe.
Les marchands italiens, parmi lesquels Florentins et
Vénitiens étaient les plus florissants, réalisaient leurs
profits grâce au commerce des produits les plus chers,
comme les épices, les bijoux ou les soieries venus
d'Extrême ou du Moyen-Orient, les lainages d'excel­
lente qualité en provenance de Flandre ou d'Italie cen­
trale, l'or africain. Ils s'occupaient aussi d'argent comme
banquiers du pape ou d'autres chefs d'Etat, surtout
pour financer les guerres. C�rtains d'entre eux, comme
les grands marchands des villes'flamandes,IüurriisSalent
l�s matièiês" premières aux manufactures "tèxtiles -et
vendaient aussi les produits "finis, -saÎls toucllëreii
�)tcune félçon au caractère du processus dtf prodiïêtion.
D'autres produits entrèrent dans le coffimêï'ëëÎlltetn$­
tional, comme les vins d'Ile-de-France, de Gascogne, de
Bourgogne et de la région du Rhin, les céréales, le
bois et les fourrures de la Baltique, le sel de la baie
de Bourgneuf, l'alun de la mer Noire, le bois du sud
de la France, les poissons d'Islande, le fer et l'acier
suédois, sans parler des produits courants comme les
céréales ou les textiles de prix moyen. La sophistication

31
\ technique des méthodes commerciales, la possibilité de
concentrer des fonds pour financer (à des taux d'intérêt
usuraires) les gouvernements et l'aristocratie terrienne
qui manquaient toujours d'argent, le rôle culturel
dominant de ces marchands capitalistes du Moyen Age
provoquèrent l'admiration dans le chœur de leurs his-
toriens 15. Aucun, cependant, n'a pu changer le juge­
ment porté par Marx sur leur rôle historique, à savoir
que leur ca�tal est toujours resté d�Es � l�sphè)"�_ge
la circulation efIfaTamaisefé appliqué à la�p�o_dllc­
t!9i1_ agiiëQl� .- ml -iÎldü�ttiène�d�_.J!ço��atrice: �
prétendUe révolut!9!Lc01l!.merciale n' l!jam�is chang� �n __

aUcUrfê- façon lé- modè c1� jjroducfion féodal 16.


-Oit -peut se demander, par conséquent, quel degré
de réalité doit être attribué à l'idée que l' « économie
d'argent » ait pu dissoudre les rapports féodaux. Nous
avons vu que la rente féodale pouvait être payée aussi
bien en argent qu'en nature ou en travail, sans affecter
le rapport entre le seigneur et le tenancier. On a suggéré
que d'autres rapports, comme ceux qui existaient entre
le roi et les barons, ou entre les barons et leurs vassaux,
antérieurement fondés sur des services personnels et en
particulier d'ordre militaire, se transformèrent lorsque
le lien personnel fit place à un rapport d'argent. On
en trouvera des illustrations dans le don de fiefs dont
le revenu en argent était davantage un impôt d'Etat

15. Pour une étude plus détaillée accompagnée d'une biblio­


graphie. on se reportera aux volumes 1 et TIl de la Cam­
bridge Economic History of Europe, 1952 e t 1953. Le titre
d'un recueil de textes présenté par un spécialiste, R. S. LoPEZ,
est significatif : The Commercial Revolution of the Middle
Ages, 950- 1350, Englewood, 197 1 . On trouvera une biblio­
graphie à jour dans N. J. G. POUNDS, An Economic History
of Medieval Europe, London, 1974, u n des meilleurs recueils
de textes parmi les derniers parus.
1 6. Il me semble que Marx a modifié sa conception du
rôle d u capital marchand au Moyen Age entre la rédaction
des Grundrisse et le volume III d u Capital, dans le sens où
il accordait un rôle moins positif au capital marchand dans
ses derniers écrits. Cf. K. MARX, Fondemems de la critique
de féconomie politiqlle (Grundrisse). Paris, 1 972 ; chap. du
Capital, 2" section, « Les Procès de circulation du capital � .

32
qu'une taxe foncière, dans le paiement d'une taxe en
argent en remplacement du service militaire dans
l'armée royale, ou encore dans le remplacement de l'al­
légeance du serviteur au seigneur par une rente annuel­
le, la mobilisation d'une armée grâce au paiement de
soldes. Malheureusement pour ceux qui défendent la
théorie de l'économie monétaire comme solvant des
rapports féodaux, le paiement d'une taxe en remplace­
ment du service militaire remonte au début du xu· siè­
cle et les fiefs rapportant de l'argent guère plus tard.
Le manque de loyalisme, traîtrise ou intérêts person­
nels existaient tout autant lorsque le contrat féodal
était fondé sur le fief foncier, aux XI" et XII" siècles,
qu'à l'époque du prétendu « féodalisme bâtard », fondé
sur les paiements en argent. Les gros revenus moné­
taires n'ont pas non plus transformé l'attitude de l a
classe féodale dominante, comme tout historien de
l'aristocratie anglaise, du X I I I " au xv" siècle, peut en
témoigner. S'iLy �ldLun� _c_llu.�� ;!. _ un_§Y�Plôll!..e_du
déclin du mode de production feodal, on les trouve
sâris douté-dans l'affafssèniënt des-�:[�çnl!� �n_- argent
de l'aristocratie féodale ; car ces revenus étaient ëoii'Sti­
tués, Jusqu'à la fin, 'p arie surproduit des paysans extor­
qué par la contrainte, et leur diminution signifiait que
la domination aristocratique de type ancien s'effon­
drait.
Le pouvoir dissolvant de l'argent ne put agir, comme
Marx l'a montré, qu'au moment où le processus histo­
rique de la dissolution des modes de production féo­
daux était déjà entamé. Dans les Grundrisse, Marx
souligne le rôle essentiel dans cette dissolution, de l a
séparation d u travailleur des conditions objectives de
son existence - terre, propriété de l'artisan et même,
comme le suggérait Marx, moyens de survie, comme
serviteur du seigneur 17. En Angleterre et dans cer-

1 7. II faut souligner que, contrairement à certaines criti­


ques, Marx n'a nullement présenté un tableau simpliste du
processus historique réel par lequel les paysans anglais pertti­
rent leurs terres et leurs droits collectifs. Cf. Le Capital,

33
taines reglOns d'Europe occidentale, l'affaiblissement
de la domination aristocratique fut effectivement un
trait significatif du début du processus de dissolution
sur lequel Dobb et Takahashi ont particulièrement
insisté au cours du débat. Trait qu'avant Marx un
pionnier de l'histoire économique de l'Angleterre,
J. T. Rogers, avait déjà étudié 18. Des recherches ulté­
rieures ont montré que l'apparition pendant une courte
période de ce que Marx considérait comme la prédo­
minance de la propriété paysanne libre était k résultat
direct de la lutte des classes entre grands propriétaires
et paysans. Marx pensait particulièrement à l'exemple
de l'Angleterre, où le fait est bien connu. La crise du
milieu du XIV· siècle, caractérisée par une chute de la
population emportée par la peste et le problème finan­
cier du gouvernement, résultant des guerres anglo­
françaises, peut bien avoir conduit à un renforcement
du servage. La raréfaction de la main-d'œuvre renfor­
çait aussi la position économique des tenanciers et des
travailleurs par rapport aux grands propriétaires fon­
ciers et aux employeurs, ce qui entraîna la classe
dominante à réagir dans le sens de la limitation de la
mobilité des non-libres, la hausse des rentes et des
droits de justice, le blocage des salaires. Cette politique
fut tentée pendant les deux décennies suivantes, mais
sans aucun succès. Les paysans avaient déjà acquis
une riche expérience dans la résistance à l'offensive
seigneuriale. Les communautés villageoises, bien que
divisées de l'intérieur entre riches et pauvres, oppo­
saient une vigoureuse résistance que maintes révoltes
locales ont démontrée. Bien que la plupart des révoltes

Editions sociales, Paris, l. 1, t. 3, « L'Accumulation primi­


tive � , et les Fondements de la critique de l'économie politique
(Grlllzdrisse), op. cit., chap. du Capital, 2· section, « Le Pro­
c�s de circulation du capital �.
18. Voir les chapitres 7 et 9 de Six Centuries of Work
and Wages, qui s'appuie sur son travail antérieur, History of
4 grieu/ture and Priees, Oxford, 1866. Bien qu'il s'agisse d'un
économiste libéral, Marx, dans Le Capital, s'est fondé sur ses
travaux qu'il jugeait sérieux.

34
importantes aient échoué comme la jacquerie de 1359
en France et la révolte de 1381 en Angleterre, la résis­
tance locale ne pouvait être vaincue. L'exemple anglais
est très instructif. La tenure servile prit une forme
atténuée, tout en conservant son caractère juridique
essentiel de copyhold * . Dans l'ambiance d'autonomie
paysanne, la copyhold se distinguait difficilement de la
tenure libre, à tel point que même les membres de la
gentry étaient disposés à en prendre pour arrondir
leurs domaines.
Les rentes avaient suffisamment baissé et le pouvoir
des grands propriétaires et de l'Etat pour limiter l a
mobilité des paysans et des travailleurs était si faible
que les freins qu'opposait le féodalisme à la production
marchande simple disparurent pratiquement à la fin du
XIV· siècle et pendant la majeure partie du xv· siè­
cle 19. Qu'on ne s'attende pas, à cette époque, à trouver
une évolution spectaculaire en direction de la produc­
tion capitaliste. L'exploitant indépendant qui employait
une main-d'œuvre salariée s'enrichit certainement. La
production artisanale connut une période de libération
en passant des corporations urbaines traditionnelles
dans les villages et les petites villes où la réglementa­
tion était moins forte, sans pour autant qu'apparaisse
une différenciation sociale dans le sens où aurait été
créée une masse d'ouvriers vendant leur force de
travail dans l'agriculture et dans l'industrie. II s'agissait
là d'un très long processus qui n'était pas encore achevé
au XVII" siècle. Mais le point importa_nt,_ toutefois,
c'est que cette période _d'existence _.Ji'une � production
marchande sjmple �atjvement libre au x� siècle
préparait Jes conditions indispëniàbles-Jtun développe­
nieEt cllpit_�lis� u.térie!lr. Les rapports de production
féodaux n'avaient nullement disparu à cette époque ;
les caractères essentiels de la classe dominante féodale

• Copyhold. littéralement tenure par copie ; elle était héré­


ditaire avec rentes et droits de mutations fixes (N. d. T.).
19. Voir mon English Peasantry in the Later Middle A ges.
Oxford, 1 975, qui tente de présenter cette période d'appa­
rition d'une production marchande simple et relativement libre.

35
et d'un Etat féodal (au sens marxiste du mot) se main­
tenaient. Les revenus considérables des grands aristo­
crates comme les ducs de Lancaster ou d'York (qui
fondèrent des dynasties royales de courte durée),
comme les comtes de Warwick ou de Salisbury, étaient
toujours largement fondés sur la perception des rentes,
bien que ces derniers aient aussi abondamment pillé
les caisses royales dans leur effort pour conserver
quelque autorité sur leur vassaux et leurs partisans
politiques. L'appareil d'Etat, même après sa restructu­
ration au début du XVI" siècle, était encore pour l'essen­
tiel celui du regnum du Moyen Age. La richesse mobi­
lière, non fondée sur la propriété foncière, naissait
du commerce qui était entre les mains des compagnies
de marchands monopolistes, comme les Merchant
Adventurers et les Merchants of the Staple. Elle ne
venait pas de la production industrielle, bien que les
produits textiles, finis ou non, aient constitué la prin­
cipale exportation de l'Angleterre - c'étaient les
vendeurs qui réalisaient des profits plutôt que les
producteurs. En d'autres termes, quelle qu'ait pu être
l'importance des changements qui libérèrent les pro­
ducteurs de marchandises dans l'agriculture et l'indus­
trie, il n'y avait là aucune transformation des rapports
fondamentaux du mode de production féodal.

LA DYNAMIQUE DE L'ÉVOLUTION

Les participants au premier débat ont tous rejeté


l'idée que le mode de production féodal ait pu être sta­
tique et capable de se maintenir, qu'il ne produisait
pas les conditions préalables à sa propre transformation
et qu'ainsi une force extérieure était nécessaire pour
rompre son équilibre - tous, à l'exception de Sweezy
(et quelle que soit sa propre interprétation des idées de
Dobb). Sweezy, reprenant Pirenne, découvre cette
force extérieure dans le capital marchand accumulé
grâce aux échanges entre la Méditerranée et le Moyen­
Orient et qui fut en quelque sorte injecté dans le stable

36
système féodal par l ' intervention d'un réseau de
commerçants d'origine sociale inconnue. Etant donné
que le féodalisme, d'après Sweezy, était un système de
production pour l'usage et non pour l'échange, les
progrès ultérieurs de l'Europe féodale occidentale, à
partir du Xl" siècle, ne pouvaient venir que de causes
externes. Sweezy n'explique pas la nature de la forma-
tion sociale qui créa cette masse de capital marchand
ni pourquoi on devrait interpréter ce résultat comme un
système social distinct de celui de l'Europe non médi­
terranéenne. En répondant à cette critique, sweezy
demande, à juste titre, quelle était la dynamique interne
} �_
au mode de production féodal capable et de le déve­
lopper et de le dissoudre.
Dans ma brève intervention, à la fin du débatJe
suggérai que l!!...pœ�s�nécesliajre �n_que fluctuante,
qu'exerçait la classe dominante pour s'approprier Îè
surtnl.vail ou le surproduit paysan, étai! la- cause-fonaa�
mentale du progrès technique et c!�.J:amélioratJon de
l�organisa-t ion féodale. Ce fut la base du développe­
menCde la produëHôn marchande simple, des revenus
seigneuriaux en argent, du commerce international de
luxe et de l'urbanisation. Cet aspect de l'histoire a été
analysé briIlamment par G. Duby dans son récent
ouvrage sur les débuts du développement de l'économie
médiévale. J'ai essayé de montrer que son explication
restait cependant unilatérale 20. II insiste sur la pression
qu'exerçait le seigneur à l'égard du paysan. Mais il
néglige les efforts que firent les paysans pour conserver
la plus grande partie disponible de leur surproduit, en
fonction du rapport de forces. Cette résistance paysanne
était essentielle pour le développement des communau­
tés rurales, la libération des tenures et du statut per­
sonnel, l'émancipation de l'économie des paysans et
des artisans autorisant le développement de la produc-

20. G. DUBY, Guerriers et Paysal/s, VII-XIIe siècles. Pr


mier essor de l'écol/omie européenne, Paris, 1973. On se

reportera à mon compte rendu critique paru dans New Lelt
Review, n ° 83, janv.-fév. 1 974.

37
tion marchande et, éventuellement, l'apparition de
l'entrepreneur capitaliste.
J'ai déjà eu l'occasion de dire que l'histoire de
l'économie rurale anglaise aux XIY· et xv' siècles
illustre très bien les résultats de la réussite de cette
résistance paysanne à l'offensive seigneuriale pour
s'approprier leur surproduit. De fait, cet épisode doit
être interprété comme un moment décisif dans l'his­
toire de la dynamique interne. La longue période de
l'exploitation multiforme du travail du paysan prenait
fin, en tout cas dans les pays d'Europe occidentale, à
partir de la seconde moitié du XIY· siècle. C'est seule­
ment en parvenant à imposer des formes légales nou­
velles d'un servage renforcé que les grands propriétaires
fonciers auraient pu poursuivre leur marche triom­
phante. A l'ouest, ce fut politiquement et socialement
impossible. En Europe orientale, l'histoire est diffé­
rente. A l'ouest, une part de plus en plus importante
du surproduit disponible revint à l'économie paysanne.
Lorsque la population rurale ressentit à nouveau le
joug seigneurial, il s'agissait de quelque chose d'une
nature tout à fait différente, même si la forme n'avait
pas toujours changé, à savoir les débuts de l'apparition
du lent et inégal développement d'une triade nouvelle,
propriétaire foncier-fermier capitaliste-ouvrier agricole.
Depuis le début du débat, des - historiens non
marxistes ont proposé leur propre interpr.étation de
_ __

la dynamique interne_ de�la sociét.é féodale. Les plus


�t convaincantes sont des variations sur l'interprétation
démographique de la croissance médiévale. L'une
d'elles, qu'il serait plus juste d'appeler théorie « éco­
logique » de l'histoire, a été vigoureusement défendue
par M. Postan dans divers travaux 21. Cette théorie
souligne aussi la base paysanne, agraire, de l'économie.
Cependant, elle insiste surtout sur le rapport entre le
cultivateur et l'environnement. la terre considérée
comme son cadre de travail naturel. comme Marx

2 1 . M . POS,AN, The Mediel'al Economy and Society, Lon­


don, 1 972.

38
aurait pu dire, plutôt que sur les rapports entre le
cultivateur et le propriétaire foncier qui l'exploite.
Ainsi, les événements d'importance deviennent la
pression que l'essor démographique, à l a campagne,
exerce sur les ressources, la division des tenures qui
en résulte, l'épuisement du sol et l'appauvrissement
des petits tenanciers. Néanmoins, avant d'étouffer, cette
économie rurale en expansion était dynamique et
orientée vers le marché. Ce dynamisme, on le ren­
contre en particulier dans certains secteurs des couches
supérieures de la société, chez les seigneurs que l'on
suppose orientés vers le capitalisme et chez les mar­
chands capitalistes des grandes villes entreprenants et
capables d'innover. Lorsque cet équilibre se rompit
au tournant du X II Ie siècle, en particulier à la suite de
l'effondrement démographique du milieu du XIV· siè­
cle, la pression qui s'exerçait sur les ressources du sol
�e relâcha et l'économie paysanne connut un renouveau
de prospérité. Mais elle ne se suffisait plus à elle­
même ct se trouvait moins orientée vers le marché. Les
échanges locaux et internationaux diminuèrent, de telle
sorte que dans le dernier quart du xv· siècle, lorsque
l'essor démographique reprit, l'économie de la fin du
Moyen Age stagnait.
Il existe un autre type d'interprétation de la dyna- 't ')
mique interne, moins répandu que celui que nous
venons de présenter brièvement. Il est centré sur l a
composition interI!.e des. familles _paysal!�;�� leurs
communautés. ' Les historiens de cette ecole etûOlenf
laConstitü1loÎl de l a famille, les coutumes d'héritage,
les questions d'intégration ou de rejet des fils cadets
et des filles de la famille et de la communauté villa­
geoise en associant cette question à celle des occupa­
tions extra-agricoles à la campagne. Ces sujets ont une
importance réelle, et toute recherche marxiste sérieuse
doit entrer dans le détail du fonctionnement du mode
de production féodal. C'est d'autant plus important que
ce type de recherches peut conduire à des conclusions
bien douteuses. Certains présentent la famille et la
communauté comme des groupes sociaux isolés en auto-

39
régulation coupés du reste du monde, non touchés en
particulier par l'exploitation des propriétaires fonciers,
de l'Eglise ou de l'Etat. Et, si l'on reconnaît la liaison
avec le monde extérieur, on met l'accent davantage
sur l'harmonie que sur les oppositions. On aboutit ainsi
à une interprétation de la société féodale comme un
moment d'une continuité de sociétés « traditionnelles »
préindustrielles, dont la caractéristique essentielle
réside dans la stabilité, pour ne pas dire la stagnation.
La justification cléricale de l'Etat médiéval, qui insiste
sur les rapports organiques immobiles des ordres rem­
plissant chacun leur fonction sous la protection divine
(ceux qui gouvernent, ceux qui se battent, ceux qui
prient, ceux qui achètent et vendent et ceux qui tra­
vaillent), est ainsi réhabilitée et devient l'explication
rationnelle de ce type d'ordre social. Au niveau du
village, la différence entre familles riches et pauvres
est expliquée en termes de fonction de domination
des riches et fonction d'asservissement des pauvres. On
a même suggéré que cette distinction était déterminée
génétiquement 22.
L'existence de productions irrationnelles de l'histoire
non marxiste de la démographie médiévale ne doit pas
conduire au rejet de certaines contributions positives
faites par cette école. Bien que les rapports de parenté
n'aient pas été aussi importants dans la société féo­
dale que dans les sociétés primitives, ils jouaient encore
un rôle vital dans la distribution des ressources à tous
les niveaux de la société. On doit en tenir compte et
insister en même temps sur le rôle principal des
rapports d'exploitation entre seigneur et paysan dans
le mode de production féodal. De même, pour les
rapports entre les ruraux et les ressources du sol,
l'école de Post an offre une contribution positive à notre

22. Les travaux de l'école du Père 1 . A. Raftis, à l'Institut


pontifical d'études médiévales, illustrent cette approche. On
lira E. B. DE WINDT, Land alld People in fJol/ywell-cum­
Needillgworth. Toronto, 1972, et 1. A. RAFTIS, Warboys,
Toronto, 1975.

40
compréhension de l'économie à la fin du Moyen Age.
La recherche marxiste ne doit pas s'enfermer dans sa
tour d'ivoire. Elle doit intégrer les contributions posi­
tives des écoles non marxistes et prouver que le concept
marxiste de mode de production nous donne le meilleur
outil d'analyse de la dynamique non seulement du capi­
talisme, mais aussi du féodalisme.

NOTE SUR LE FÉODALISME

Souhaitons que ce débat sur la transition du féoda­


lisme au capitalisme déborde le cercle des « connais­
seurs » du marxisme. En général, la terminologie
marxiste est relativement connue. Toutefois, il semble
utile de revenir sur le terme de « féodalisme », étant
donné qu'à l'heure actuelle les historiens, marxistes
ou non, lui donnent des significations plutôt divergentes.
Marx utilisait le terme de « féodalisme » dans un
sens qui devait être relativement familier à ses contem­
porains, pour décrire un ordre social principalement
caractérisé par la domination qu'exerçait une aristo­
cratie terrienne sur le reste de la société dont la
paysannerie formait l'essentiel. Bien sûr, Marx analy­
sait cette domination à sa façon, c'est-à-dire en orien­
tant son analyse sur le moyen spécifique par lequel
le travail des producteurs directs, une fois leurs besoins
essentiels satisfaits, se transformait en revenu de la
classe dominante. C'est par analogie avec l 'analyse
développée du mode de production capitaliste, principal
objectif de Marx, que nous nous référons à la compo­
sition de forces productives (base matérielle du procès
de production) et des rapports de production (rapports
entre les classes) dans le mode de production féodal.
L'essence de ce mode de production au sens marxiste
rési4e dans le rapporô r 'expIOltahon entre les grands
pfOpriétaires fonciers · er les paysans âssiljêttis;- rapports
par lesquels le surtravail des · seconds. �st approprié
C

pàr les premiers, par la con�rainte, sous fonne" dë sur­


travail direct ou de surproduTt en nature ou en. llŒellt.
.
---.

41
Ce rapport est appelé « servage », terme qui pose,
nous l'avons vu, quelques difficultés.
Comme nous l'avons dit, les contemporains de Marx,
même s'ils n'étaient pas d'accord avec son analyse de
la nature du féodalisme, connaissaient ce dont, lui,
parlait. Depuis, les historiens non marxistes ont donné
un sens plus étroit à ce terme, de sorte qu'il ne rend
plus compte d'un ordre social dans son ensemble, mais
de certains rapports spécifiques à la classe dominante
du Moyen Age. Il s'agit, en bref, des rapports entre
les vassaux libres et leur suzerain, fondés sur la pro­
priété foncière (fiefs, en latin feoda). Les vassaux étaient
fieffés en échange de services militaires dans l'armée
du suzerain, de l'assistance en cour de justice, d'aide
et de participation au conseil du suzerain . Pris dans ce
sens étroit, le féodalisme ne rend guère compte des
rapports entre les seigneurs et les paysans (qui repré­
sentaient environ quatre-vingt-dix pour cent de la popu­
lation au début du Moyen Age) et ne dura, à propre­
ment parler, que deux siècles. Cette interprétation
étriquée a été abandonnée par nombre d'historiens
non marxistes, à la suite de M. Bloch, mais son
influence demeure surtout dans les cercles universi­
taires anglais. Ces défenseurs se réclament de la rigueur
de cette interprétation. On pourrait leur répondre que
la rigueur s'effondre lorsqu'elle ne sert que des types
d'analyse à la signification trop réduite.

Rodney HILTON
(1976)

42
l

Le débat sur l a transition


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1 . Une critique 'f.

par Paul Sweezy

Nous vivons dans la période de transition du capi­


talisme au socialisme, ce qui donne un relief parti­
culier à l'étude des périodes de transitions précédentes.
C'est une des raisons pour lesquelles les Etudes sur
le développement du capitalisme l, de M. Dobb se
révèlent un livre aussi important qu'opportun. Un tiers
du volume à peu près est consacré au déclin du féo­
dalisme et à la montée du capitalisme. Dans cet article,
je me limiterai exclusivement à cet aspect de l'œuvre
de Dobb.

LA DÉFINITION DU FÉODALISME PAR DOBB

Dobb définit le féodalisme comme « virtuellement


identique à ce que nous entendons habituellement par
servage : l'obligation imposée au producteur par la
force et indépendamment de sa volonté de satisfaire
les besoins économiques d'un seigneur soit sous forme
de corvées, soit sous forme de rentes en nature ou en
argent » (p. 47). Selon cette définition, Dobb utilise
les deux termes féodalisme et servage comme prati­
quement équivalents tout au long de son livre.
li me semble que cette définition est insuffisante,
car elle n'identifie pas un système de production. Une
forme de servage peut exister dans des systèmes qui,

... Science and Society, spring 1950.


1. Publié à Londres, 1 946 ; trad. franç. M aspero. Paris.
1 969.

45
à l'évidence, ne sont pas féodaux ; de plus, même en
tant que rapport de production dominant, le servage
a été, à différentes époques et dans différentes régions,
associé à des formes différentes d'organisation écono­
mique. Ainsi, Engels, dans l'une de ses dernières
lettres à Marx, écrit : « Certainement le servage et
l'assujettissement à la corvée ne sont pas une forme
spécifiquement (spezifisch) médiévale et féodale, nous
la rencontrons partout, ou presque partout, où le
conquérant fait cultiver la terre à son compte par les
anciens habitants 2. » II en découle, à mon avis, que
le concept de féodalisme défini par Dobb est trop géné­
rai pour être immédiatement applicable à l'étude d'une
région particulière à une époque donnée. En d'autres
termes, ce que Dobb définit, en réalité, ce n'est pas un
système social, mais une famille de systèmes sociaux,
tous fondés sur le servage. En étudiant des problèmes
historiques spécifiques, il est important de savoir non
seulement que nous traitons du féodalisme, mais aussi
de quel type de système il s'agit.
L'intérêt de Dobb se porte naturellement sur le
féodalisme en Europe occidentale, puisque c'est là
qu'est né le capitalisme et qu'il est parvenu à maturité.
Par conséquent, il me semble qu'il devrait indiquer
très clairement ce qu'il considère comme les caracté­
ristiques essentielles du féodalisme en Europe occi­
dentale et faire suivre cette étude d'une analyse théo­
rique des lois et des tendances d'un système qui
comporte ces traits principaux. J'essaierai de montrer
plus loin que cette méthode, erronée à mon avis,
conduit à des généralisations suspectes. De plus, je
pense que c'est pour la même raison que Dobb puise
fréquemment ses exemples dans une grande variété de
régions et de périodes, afin d'appuyer une argumen­
tation qui ne s'applique qu'à l'Europe occidentale et

2. Lettre d'Engels à Marx, Londres, 22 décembre 1 882,


dans F. ENGELS, L'Origine de la famille, de la propriété pri­
l'le et de l'Etat, Editions sociales, Annexe, p. 301 (original :
Mega, III, p. 589).

46
qui ne devrait être illustrée que par l'histoire spéci­
fique de cette région.
Cela ne veut pas dire naturellement que Dobb ne
connaisse pas intimement le féodalisme européen. A la
page 48, il donne un résumé concis de ses caractères
fondamentaux : 1 . « [ ] un niveau peu élevé du
.••

développement de la technique où les instruments de


production sont simples et, en général, peu chers,
où l'acte de production a, dans la généralité des
cas, un caractère individuel ; la division du travail [ . . . ]
était aussi à u n niveau très peu élaboré :t .
2. c L ] une production satisfaisant uniquement les
•••

besoins immédiats des familles ou de la communauté


villageoise et non ceux d'un marché plus étendu ) .
3 . c L ] l'économie domaniale : mise e n valeur du
•••

domaine du seigneur qui se pratiquait souvent à une


échelle considérable, par des prestations en travail
exigées par la contrainte » . 4. « [ . . ] décentralisation
.

politique ». 5. « [ ] détention conditionnelle des terres


••.

par le seigneur, se fondant sur une forme de tenure


associée à des corvées ». 6. « [ . . ] possession par le
.

seigneur de fonctions judiciaires ou quasi judiciaires


s'exerçant sur la population dépendante » .
Dobb appelle le système ayant ces caractéristiques
« forme classique du féodalisme » , mais le malentendu

serait moindre si l'on disait « forme du féodalisme


d'Europe occidentale » . Le fait que « le mode de pro­
duction féodal ne se réduit pas à cette forme clas­
sique » est apparemment la raison pour laquelle Dobb
n'analyse pas ses tendances et sa structure de plus près.
A mon avis, cependant, une telle analyse .est essentielle
si nous voulons éviter toute confusion dans nos recher­
ches des causes du déclin du féodalisme en Europe
occidentale.

LA THÉORIE DU FÉODALISME EN EUROPE OCCIDENT ALE

A partir de la description de Dobb, nous pouvons


définir le féodalisme en Europe occidentale comme un
47
système économique où le servage est le rapport de
production dominant et où la production s'organise
dans et autour du domaine du seigneur. Il est impor­
tant de remarquer que cette définition n'implique pas
l' « économie naturelle » ou l'absence de transactions
ou de comptabilité. Cela implique en fait que les
marchés sont presque toujours locaux et que le com­
merce lointain, s'il n'est pas inexistant, ne joue aucun
rôle déterminant en ce qui concerne les buts et les
méthodes de production. Le caractère fondamental du
féodalisme dans ce sens est d'être un système de pro­
duction pour l'usage. Les besoins de l a communauté
sont connus et la production est planifiée et organisée
en vue de satisfaire ces besoins. Cela a des consé­
quences extrêmement importantes. Comme Marx l'a
dit dans Le Capital : « Quand la forme d'une société
est telle, au point de vue économique, que ce n'est
point la valeur d'échange qui y prédomine, le sur­
travail est plus ou moins circonscrit par le cercle de
besoins déterminés ; mais le caractère de la production
elle-même n'en fait point naître un appétit dévorant 3. »
Cela signifie, en d'autres termes, qu'il n'y a pas ces
pressions qui existent dans le capitalisme en vue de
révolutionner continuellement les méthodes de pro­
duction. Les techniques et les formes d'organisation
s'installent dans la routine. Là où cela se produit,
comme le matérialisme historique nous l'apprend, il
s'avère que toute la vie de la société s'oriente vers la
coutume et la tradition.
Nous ne devons pas en conclure, cependant, qu'un
tel système est nécessairement stable ou statique. Il
existe un élément d'instabilité dans la concurrence que
se font les seigneurs en vue d'acquérir des terres et du
prestige. Cette concurrence est similaire à celle pour
le profit dans le capitalisme, mais ses effets sont tout
à fait différents. Elle provoque un état de guerre plus
ou moins permanent ; mais l'insécurité qui menace la

3 . K. MARX, Le Capital, 1. J, t. J. chap. X, p. 2 3 1 . (Souligné


par P. S.)

48
vie et les biens, loin de révolutionner les méthodes de
production comme le fait la concurrence dans le sys­
tème capitaliste, accentue simplement la dépendance
mutuelle entre le seigneur et le vassal et renforce ainsi
la structure fondamentale des rapports féodaux. La
guerre féodale bouleverse, appauvrit et épuise la société,
mais ne la transforme aucunement.
Un second élément d'instabilité réside dans l'accrois­
sement de la population. L'organisation du manoir est
telle qu'elle limite le nombre de consommateurs qu'elle
peut nourrir et le nombre de producteurs qu'ellc peut
employer, tandis que le conservatisme inhérent au
système empêche toute expansion. Cela ne signifie pas,
évidemment, qu'aucune croissance ne soit possible,
mais seulement qu'elle a tendance à retarder par
rapport à l'augmentation de la population. Les fils
cadets des serfs sont obligés de sortir du cadre « nor­
mal » de la société féodale et de se transformer en
population errante, vivant d'aumônes et de brigandages
et fournissant la matière première des armées de merce­
naires si caractéristiques du Moyen Age. Une telle
population. cependant, alors qu'elle contribue à l'ins­
tabilité et à l'insécurité, n'exerce aucune influence
créatrice ou révolutionnaire sur la société féodale 4.
Nous pouvons donc conclure que le féodalisme en
Europe occidentale, en dépit d'une instabilité et d'une
insécurité chroniques, était un système qui tendait
surtout au maintien des techniques et des rapports de
production existants. Je pense que nous pouvons avec
raison reprendre ce que Marx disait de l'Inde avant
l'époque de la domination britannique : te Toutes les
guerres civiles, invasions, révolutions, conquêtes, famÎ-

4. On peut penser que la vigueur de la colonisation et les


mouvements de revendications des XII" et XIII" siècles vont à
l'encontre de ce raisonnement. Néanmoins, je ne le pense pas.
Le mouvement de colonisation semble avoir été le résultat
du développement du commerce et de la production mar­
chande, ct non pas le signe d'une capacité d'expansion interne
de la société féodale. Voir H. PIRENNE. Histoire économique
de l'Occident médiéval. Bruges, 1 95 1 .

49
nes [...] ne l'avaient atteinte que superficiellement 5. »
Je crois que, si Dobb avait vraiment tenu compte
de ce caractère profondément conservateur et réfrac­
taire au changement, il n'aurait pu soutenir sa théorie
de la désintégration et du déclin du féodalisme en
Europe occidentale à la fin du Moyen Age.

LA THÉORIE DE DOBB SUR LE DÉCLIN DU FÉODALISME

Dobb résume l'explication couramment acceptée du


déclin du féodalisme comme suit : « On nous présente
souvent le tableau d'une économie plus ou moins stable
qui fut désintégrée sous l'impact du commerce agissant
comme une force extérieure se développant hors d u
système q u i f u t finalement écrasé. L'interprétation d e
l a transition d e l'ordre ancien au nouveau qu'on nous
donne repère les séquences causales dominantes dans
la sphère des échanges entre l'économie seigneuriale
et le monde extérieur. L'" économie naturelle" et 1'" éco­
nomie d'échange" constituent alors deux ordres écono­
miques qui ne peuvent coexister, et la présence de la
dernière suffit, nous dit-on, à amorcer la dissolution de
la première de ces formes » (chap. 2, p. 49).
Dobb ne nie pas « l'importance exceptionnelle » de
ce processus : « Il est évident qu'il s'est rattaché aux
transformations très prononcées qui ont caractérisé la
fin du Moyen Age » (p. 49). Mais il trouve cette expli­
cation insuffisante parce qu'elle n'est pas assez probante
quant aux conséquences du commerce sur le féodalisme.
Si nous examinons le problème de plus près, nous
découvrons qu' « il semble, en fait, qu'on puisse trouver
autant de preuves que la croissance d'une économie
monétaire ait, en soi, conduit à une intensification du
servage que de preuves qu'elle ait été la cause du déclin
du système féodal » (p. 5 1). Pour appuyer cette hypo-

S. K. MARX, C La Domination britannique en Inde :t , New


York Daily Tribune, 25 juin 1 853, in MARX-ENGELS, Textes
slIr le colonialisme, Editions de Moscou, p. 35-43.

50
thèse, il rappelle un ensemble de faits dont le principal
était « le renforcement du féodalisme en Europe occi­
dentale à la fin du xve siècle - ce deuxième servage
que F. Engels décrivait comme un renouvellement de
l'ancien système associé à l'accroissement de la pro­
duction pour le marché » (p. 50). Dobb en déduit que,
si le seul facteur en jeu en Europe occidentale avait
été le développement du commerce, une intensification
comme une désintégration du féodalisme auraient aussi
bien pu en résulter. Par conséquent, il a certainement
fallu l'intervention d'autres facteurs pour aboutir à ce
déclin.
Quels étaient ces facteurs ? Dobb croit pouvoir les
trouver dans l'économie féodale elle-même. II concède
que « [ ] les indices que nous possédons nous montrent
•••

avec force que c'est l'inefficacité du féodalisme en tant


que système de production conjuguée avec les besoins
de gains croissants de la classe dominante, qui fut en
premier lieu responsable de son déclin, puisque ces
besoins contribuèrent à accroître la pression exercée sur
les producteurs à un point où elle devint littéralement
intolérable » (p. 53). Cette pression accrue conduisit
« [ ] finalement à une raréfaction ou même à une
.•.

disparition de la force de travail qui entretenait sa


vie même » (p. 54).
En d'autres termes, la cause essentielle de l'échec
du féodalisme, selon Dobb, réside dans la surexploi­
tation de la force de travail. Les serfs ont abandonné
en masse * les domaines des seigneurs, et ceux qui sont
restés étaient trop peu nombreux et trop exploités pour
permettre au système de se maintenir sur l'ancienne
base. Ce furent ces circonstances plutôt que l a montée
du commerce qui ont obligé la classe féodale dominante
à adopter ces expédients : transformation de la corvée,
location des terres domaniales à des fermiers-tenan­
ciers, etc., qui aboutirent à une transformation des
rapports de production à la campagne.

• En français dans le texte (N. d. T.).

51
CRITIQUE DE LA THÉORIE DE DOBB

Afin que cette théorie se tienne, Dobb doit montrer


que le besoin de la classe féodale dominante d'ac­
croître ses revenus et l'abandon de la terre par les
serfs peuvent être tous deux expliqués en termes de
rapports de forces au sein du système féodal. Voyons
sa démonstration.
Tout d'abord, en ce qui concerne l'accroissement des
revenus des seigneurs, Dobb cite un certain nombre
de facteurs qu'il considère comme inhérents au système
féodal. Les serfs étaient méprisés et considérés uni­
quement comme source de profits (p. 55 et s.). La
classe parasitaire augmenta en nombre par suite de
l 'accroissement naturel des familles nobles, de l'élar­
gissement de l a vavassalité et de l a multiplication des
domestiques. Ils devaient tous être « entretenus par le
surtravail de la population serve » . La guerre et le
brigandage « gonflaient les dépenses des familles féo­
dales [ ... ] répandaient la dévastation et le gaspillage
dans tout le pays [ .. ] ». En fin de compte, « [ . . ] au
. .

fur et à mesure du développement de la chevalerie,


les extravagances des familles nobles s'accrurent avec
leurs fêtes somptueuses et leurs distractions coûteuses,
les faisant rivaliser entre elles dans ce culte de la
magnificence » (p. 56).
Deux de ces facteurs - mépris des intérêts d�s serfs,
guerre et brigandage - existaient pendant toute la
période et, s'ils s'aggravèrent avec le temps, il est
nécessaire de l'expliquer : on ne peut le considérer
comme un caractère propre au féodalisme. Pourtant,
Dobb n'essaie nullement d'expliquer une telle tendance ;
et même l'hémorragie particulière qu'il attribue aux
croisades, pendant la période décisive de l'évolution d�
la féodalité, est peu significative. Après tout, les croisés
combattaient en Orient et ils vivaient normalement du
produit de la terre ; les croisades furent, jusqu'à u n
certain point, des expéditions d e pillage q u i rappor­
taient un butin matériel à ceux qui les finançaient
comme à ceux qui y participaient ; ce furent, en géné-

52
rai, des substituts plutôt que des suppléments à l'ac­
tivité guerrière féodale « normale ». Dans l'ensemble,
il me semble que ces deux facteurs ne viennent guère
appuyer la théorie de Dobb.
Cela est différent en ce qui concerne les deux autres
facteurs, à savoir l'augmentation de la classe parasitaire
et les dépenses accrues des maisons nobles. Le besoin
d'un accroissement des revenus est indubitable. Mais
il est moins sûr que nous ayons ici une preuve à
l'appui de la théorie de Dobb. La population serve
s'accrût tout comme la classe parasitaire. De plus,
pendant le Moyen Age il y avait beaucoup de terres
à défricher. Par conséquent, en dépit de sa natu!"e
extrêmement conservatrice, le système féodal se déve­
loppa lentement, mais régulièrement. Quand nous consi­
dérons le fait que la mortalité causée par la guerre
touchait surtout les classes supérieures (puisqu'elles
seules avaient le droit de porter les armes), nous pou­
vons douter qu'il y ait eu un accroissement réel de la
classe parasitaire. En l'absence de preuves d'un côté
ou de l 'autre, il est difficile d'attribuer un poids décisif
à ce facteur.
Par contre, il n'y a aucune raison de douter de la
réalité de l'accroissement des dépenses de la classe
dominante féodale : les témoignages sont nombreux et
vont tous dans le même sens. Mais ces dépenses crois­
santes sont-elles inhérentes au système féodal, ou repré­
sentent-elles quelque chose qui se passait en dehors de
ce système ? Il me semble que nous pouvons opter
pour la seconde hypothèse. Même dans un système
aussi dynamique que le capitalisme, le changement
spontané des goûts des consommateurs reste négligea­
ble 6, et nous pouvons penser qu'il en est ainsi a fortiori
6. Ainsi, par exemple. SCHUMPETER se croit justifié d'assu­
rer que dans le capitalisme c l'initiative des .. consommateurs "
à changer leurs goûts est négligeable et que tout changement
dans le goût des consommateurs est provoqué par l'action
des producteurs » , in Busi"ess Cycles, New York, 1 939,
vol. I, p. 73. Il est inutile de dire que cette théorie est e n
plein accord avec l a théorie d e Marx d e la primauté d e l a
production s u r la consommation.

53
dans une société aussi traditionnelle que la société
féodale. De plus, si nous considérons le système féodal
comme non isolé, nous trouvons des raisons tout à fait
suffisantes pour expliquer l'accroissement des dépenses
de la classe féodale dominante : l'essor du commerce
à partir du XIe siècle apporta une quantité et une grande
variété de produits faciles à acquérir. Dobb reconnaît
l'existence de ce rapport entre le commerce et les
besoins de la classe féodale dominante ; mais je consi­
dère qu'il ne s'y attache pas suffisamment. S'il lui avait
donné l'importanc� qu'il mérite, il n'aurait pas soutenu
que les dépenses croissantes de la classe dominante
étaient dues à des causes inhérentes au système féodal.
Considérons maintenant l'abandon de la terre par
les serfs. Sans aucun doute, ce fut une cause importante
de la crise de l'économie féodale qui a caractérisé le
XIV" siècle. Dobb suppose qu'elle était due à l'oppres­
sion des seigneurs, à cause de leur besoin d'augmenter
leurs revenus, et qu'on peut l'expliquer comme un
processus inhérent au système féodal. Mais a-t-il donné
des preuves suffisantes 7 ?
Je pense que non. Les serfs ne pouvaient quitter
les manoirs, même si leurs maîtres devenaient de plus
en plus exigeants, à moins de savoir où aller. Il est
vrai, comme je l'ai dit auparavant, que la société féodale
a tendance à produire un surplus de population errante ;
mais ce surplus représente la lie de l a société, il est
constitué par ceux qui n'avaient pas de place dans
les manoirs. TI n'est guère réaliste d'imaginer qu'un
grand nombre de serfs ait abandonné volontairement
leur tenure pour descendre au bas de l'échelle sociale.

7. On devrait insister sur le fait que c'est une hypothèse,


non un fait établi. Rodney HILTON, étudiant l'histoire médié­
vale économique dont Dobb souligne l'apport dans la pré­
face, dit dans une étude qu' « il n'existe aucune preuve
statistique permettant d'apprécier le nombre de paysans ayant
quitté leur tenure pour la raison donnée [c'est-à-dire les
:ondiùons intolérables d'oppression] . , in Modern Qllarlerly,
vol. Il, été 1947, p. 268.

54
Ce problème, cependant, revêt un aspect entière­
ment nouveau - et il est assez surprenant que Dobb
n'y accorde que peu d'attention - si l'on rappelle que
l'abandon de la terre par les serfs eut lieu au même
moment que l'essor urbain, en particulier aux XIIe et
XIIIe siècles. Il est certain que le développement rapide
des villes - qui offraient liberté et travail et une amé­
lioration du statut social - attira la population rurale
opprimée. Et les bourgeois (burghers) eux-mêmes, qui
avaient besoin de main-d'œuvre supplémentaire, ainsi
que de soldats pour assurer leur défense, firent tout
ce qui était en leur pouvoir pour faciliter l'émancipation
des serfs. « Il y a souvent quelque chose de pathétique
dans la façon dont les bourgeois invitaient les paysans
à se réfugier dans les villes, au X I I" siècle », commen­
tait Marx dans une lettre à Engels *. Dans ce contexte,
l'abandon de la terre, qui autrement paraîtrait incom­
préhensible, se présente comme la conséquence logique
de l'essor urbain. TI est certain que le phénomène
d'oppression dont parle Dobb a constitué un facteur
important qui a poussé les serfs à fuir, mais il ne suffit
pas à lui seul à expliquer une émigration si impor­
tante 8.
La théorie de Dobb expliquant par une cause interne
le déclin du féodalisme pourrait encore être défendue
si nous pouvions démontrer que le développement des
villes a été un processus inhérent au système féodal.
Mais, si j'interprète bien la pensée de Dobb, il ne dit

* Citation non retrouvée (N. d. T.).


8. Comme je l'argumenterai plus loin, c'était la relative
absence de vie urbaine, en Europe orientale, qui laissa l a
paysannerie à la merci des seigneurs e t entraîna l e renfor­
cement du servage dans ces régions, au xv" siècle. Dobb,
rappelons-le, parlait du c deuxième servage » en Europe
orientale pour réfuter l'idée que le marché entraîne néces­
sairement la désintégration de l'économie féodale. On peut
constater que le problème est en réalité beaucoup plus com­
plexe. A proximité des centres de commerce. le résultat sur
l'économie féodale est fortement destructeur ; l'éloignement
a un résultat tout à fait inverse. C'est un point important sur
lequel nous reviendrons.

55
pas cela. Il défend un point de vue éclectique quant à
l'origine des villes médiévales, mais reconnaît que leur
essor va généralement de pair avec leur rôle de centre
commercial. Etant donné que le commerce ne peut en
aucun cas être considéré comme une forme d'économie
féodale, il en découle que Dobb ne peut soutenir que
le développement des villes est une conséquence inhé­
rente au système féodal.
Pour résumer cette critique de la théorie de Dobb
sur le déclin du féodalisme, on peut dire qu'ayant négligé
d'analyser les lois et les tendances du féodalisme en
Europe occidentale, il prend pour des tendances inter­
nes certains développements historiques qui ne peuvent
s'expliquer, en réalité, que par des causes extérieures
au système.

THÉOR IE DU DÉCLIN DU FÉODALISME (SUITE)

Si je considère la théorie du déclin du féodalisme


de Dobb peu satisfaisante sur plusieurs points, il me
semble pourtant qu'il a largement contribué à résoudre
le problème. La plupart de ses critiques des théories
traditionnelles sont justes, et il semble évident qu'une
théorie qui ne tient pas compte des facteurs que Dobb
met en valeur - en particulier l'accroissement des
dépenses de la classe dominante et l'abandon de la
terre par les serfs - ne peut être juste. C'est pourquoi
les notes qui suivent et mes suggestions doivent beau­
coup à Dobb, même là où je ne suis pas du même avis
que lui.
n me semble que Dobb n'est pas parvenu à réfuter
cette idée, communément acceptée, que la cause pri­
mordiale du déclin du féodalisme réside dans le déve­
loppement du commerce. Mais il a montré que l'in­
fluence du commerce sur le système féodal est plus
compliquée qu'on ne le pense généralement. L'idée que
le commerce implique une « économie monétaire »
et que celle-ci entraînerait la dissolution des rapports

56
féodaux est beaucoup trop simple. Essayons de voir
de plus près le rapport du commerce et de l'économie
féodale 9.
Il me semble que l'opposition principale dans ce
rapport n'est pas entre l' « économie monétaire » et
l' « économie naturelle » , mais entre production pour
le marché et production pour l'usage. Nous devons
essayer de découvrir le processus par lequel le com­
merce a engendré un système de production pour le
marché, puis de suivre son impact sur le système féodal
de production pour l'usage. Mise à part la plus pri­
mitive, toute forme d'économie a besoin d'un minimum
d'échanges. Ainsi, pendant le Moyen Age en Europe,
les marchés ruraux et le colportage ont aidé plutôt
que menacé l'ordre féodal : ils subvenaient aux besoins
essentiels sans affecter la structure des rapports écono­
miques. Quand le commerce commença à se développer
au xe siècle (ou peut-être même avant), ce fut dans le
domaine du commerce lointain, par opposition aux
échanges purement locaux, de produits relativement
chers et qui pouvaient supporter les frais de transport
très élevés de l'époque. Tant que cette expansion se
fit à l'intérieur de ce que l'on peut appeler le système
de colportage, ses effets demeurèrent forcément peu
importants. Mais, quand il dépassa ce stade et permit
d'établir des centres de commerce, un changement qua-

9. On devrait remarquer que Je problème de la croissance


du commerce au Moyen Age est en principe distinct du pro­
blème du déclin du féodalisme. Tenant compte du fait que
le commerce augmenta, quelle qu'en soit la raison, Je féoda­
lisme devait être influencé d'une certaine façon. Il n'y a pas
assez de place ici pour discuter des raisons de la croissance
du commerce ; je dirai seulement que je trouve que la théorie
de Pirenne - qui i nsiste sur la réouverture du commerce
maritime méditerranéen par les ports occidentaux au XI· siè­
cle et le développement par les Scandinaves de routes com­
merciales par la mer du Nord, la Baltique et, à travers la
Russie, jusqu'à la mer Noire à partir du x" siècle - est
tout à fait convaincante. Mais il n'est pas nécessaire d'accep­
ter la théorie de Pirenne pour être d'accord sur le fait que
le développement du commerce fut un facteur décisif dam le
déclin d u féodalisme en Europe occidentale.

57
Iitatif apparut. Car ces centres, bien que fondés sur le
commerce à longue distance, influèrent inévitablement
sur la production locale. Ils étaient approvisionnés par
les produits de la campagne environnante, et l'artisanat,
qui repr ésentait la forme la plus élevée de spécialisation
et de division du travail que l'on connaissait jusque-là
dans l'économie domaniale, procurait à la population
urbaine les denr ées dont elle avait besoin, ainsi qu'aux
ruraux qui pouvaient également acheter grâce au produit
des ventes r éalisées sur le marché urbain. Comme ce
processus s'amplifiait, les échanges à longue distance
qui avaient été à l'origine des centres de commerce
perdirent de leur importance ' et, probablement, dans
la majorité des cas passèrent au second plan dans
l'économie urbaine.
Nous comprenons alors comment le commerce exté­
rieur a pu être une force créatrice, en faisant naître
un système de production pour le marché concurrem­
ment à l'ancien système f éodal de production pour
l'usage 10. Juxtaposés, ces deux systèmes s'influencèrent
mutuellement. Examinons donc les courants d'influence
entre l'économie d'échange et l' économie d'usage.
En premier lieu, le manque d'efficacité dans l'orga­
nisation de la production du manoir - que personne
ne remarqua tant qu'elle n'eut pas de rivale - devint
évidente, face à un système plus rationnel de spécia­
lisation et de division du travail. Les produits manu­
facturés coûtaient moins chers que ceux de la produc­
tion domestique et cette demande provoqua une offre.
Ces facteurs conjugués furent suffisamment forts pour
placer les domaines f éodaux dans l'orbite de l' économie
d'échange. « Quel besoin avait-on encore, demande
Pirenne, de ces ateliers domestiques (gyn éc ées) qui, au
1 O. A ce propos, il est important de reconnaître que le
contraste entre les deux formes d'économie ne recoupe nulle­
ment celui entre ville et campagne. La production pour le
marché, rurale aussi bien qu'urbaine, fait partie de l'économie
d'échange. Ainsi l'importance relative de ces deux formes
d'économie ne saurait être évaluée par le simple rapport
de proportion entre la population urbaine et la population
rurale.

58
siège de chaque " cour" importante, immobilisaient quel­
ques dizaines de serfs à fabriquer beaucoup plus mal
que les artisans de la ville voisine les étoffes ou les
outils d'exploitation ? Presque partout, on les laissa
disparaître au cours du X I I" siècle I l . »
Deuxièmement, l'existence même de la valeur
d'échange en tant que fait économique majeur tend à
transformer l'attitude des producteurs. Il devient main­
tenant possible de rechercher la richesse, non sous la
forme absurde d'une masse de produits périssables,
mais sous la forme pratique et mobile d'argent ou de
promesse d'argent. Posséder des richesses devient u n
but en soi dans une économie d'échange, e t cette
transformation psychologique affecte non seulement
ceux qui y sont mêlés directement, mais aussi (à u n
moindre degré sans doute) ceux q u i sont e n contact
avec l'économie d'échange. Par voie de conséquence,
non seulement les marchands et les commerçants, mais
aussi les membres de la vieille société féodale, adoptent
ce que nous appellerions de nos jours une attitude
d'hommes d'affaires vis-à-vis des questions économiques.
Puisque les hommes d'affaires ont toujours besoin
d'augmenter leurs revenus, nous pouvons expliquer en
partie ce même besoin dans la classe dominante et
c'est là-dessus, nous l'avons vu, que Dobb insiste pour
expliquer le déclin du féodalisme.
En troisième lieu, aspect tout aussi important, vient
l'évolution des goûts et des besoins de la classe féo­
dale dominante. Selon l a description de Pirenne :
« Partout où le commerce se répandait, il faisait naître

le désir des objets nouveaux de consommation qu'il


introduisait avec l ui. Comme il arrive toujours, l'aris­
tocratie voulut s'entourer de luxe ou tout au moins
du confortable qui convenait à son rang social. On
s'aperçoit tout de suite, si l'on compare l'existence d'un
chevalier au XIe siècle à celle d'un chevalier au X II",
combien les dépenses nécessitées par l'alimentation,

1 1 . H. PIRENNE. Histoire écol/omique de l'Occidel/t médié­


I·al. op. cit.. p. 23 1 .

59
le vêtement, le mobilier et surtout l'armement se sont
élevées de la première de ces époques à la seconde 12. »
C'est sans doute la raison pour laquelle la classe féo­
dale voulut accroître ses revenus à la fin du Moyen Age.
Enfin, le développement des villes qui furent le lieu
de naissance de l'économie d'échange, le centre où elle
s'est développée, ouvrit à la population des serfs de
la campagne la perspective d'une vie meilleure et plus
libre. Ce fut la raison majeure de l'abandon de la terre,
que Dobb considère, à juste titre, comme l 'un des fac­
teurs décisifs du déclin du féodalisme.
Sans aucun doute, le développement de l'économie
d'échange a eu d'autres effets sur l'ordre ancien, mais
je pense que les quatre facteurs mentionnés ont été
suffisamment importants pour assurer la destruction
du système de production féodal. La plus grande effi­
cacité d'une production davantage spécialisée, le sur­
croît de profit réalisé lorsqu'on produit pour le marché
et non pour l'usage immédiat, l'attirance du travailleur
pour la ville : tous ces facteurs firent de telle sorte
qu'il ne s'agissait plus que d'une question de temps pour
que le nouveau système, une fois renforcé et capable
de se maintenir, l'emportât.
Mais le triomphe de l'économie d'échange n'impli­
que pas forcément la fin du servage ou du système des
tenures. Une économie d'échange est compatible avec
l'esclavage, le servage, le travail indépendant ou le
travail salarié. L'histoire est riche en exemples de pro­
duction pour le marché SOllS toutes ces formes de
travail. Dobb a donc raison de rejeter l'idée que le
développement du commerce provoque automatique­
ment la disparition du servage - ou du féodalisme,
bien sûr et par définition, si l'on identifie servage et
féodalisme. Le fait que l'économie d'échange aille de
pair avec le déclin du servage doit être expliqué et non
pas seulement admis tel quel.
En analysant ce problème, nous pouvons, je crois,
dépasser la diversité d'aspects que l'on trouve dans

12. Ibid., p. 230.

60
l'histoire du déclin du servage en Europe occidentale.
Dobb indique que pendant un certain temps, dans cer­
taines régions d'Europe occidentale, le progrès du
commerce fut accompagné par une intensification plutôt
que par un relâchement des liens du servage. Cela est,
sans doute, vrai et important, et Dobb parvient à
clarifier un certain nombre de paradoxes. Mais ces
revers partiels et temporaires ne devraient pas masquer
la tendance générale, celle d'un remplacement continu
de l'exploitation domaniale reposant sur le travail des
serfs par la location des terres que travaillaient les pay­
sans indépendants ou, dans une moindre mesure, des
ouvriers agricoles. Le vrai problème est d'expliquer
cette tendance sous-jacente.
Il me semble que, parmi ces facteurs complexes, deux
sont particulièrement importants. En premier lieu, le
développement des villes pratiquement général à toute
l'Europe occidentale joua un rôle beaucoup plus impor­
tant que d'offrir seulement un refuge aux serfs qui
fuyaient les manoirs ; cela modifia également la situa­
tion de ceux qui y restèrent. Il est probable qu'une
proportion relativement faible du nombre total des
serfs s'en alla en ville, mais il y en eut assez pOUf que
se fît sentir à la campagne l'attrait d'une situation
bien meilleure en ville. De même que les salaires aug­
mentent dans une région de bas salaires lorsque les
travailleurs peuvent aller dans une région de salaires
plus élevés, de même des concessions durent être faites
aux serfs quand s'offrit à eux la possibilité d'aller en
ville. De telles concessions se firent nécessairement dans
le sens d'une plus grande liberté et d'une transformation
des droits féodaux en rentes en argent.
Deuxièmement, lorsqu'un domaine seigneurial pou­
vait être, et il l'était dans bien des cas, engagl! dans
la production pour le marché, il était fondamentalement
inefficace et ne convenait pas à cette fonction. Les tech­
niques étaient primitives et la division du travai l peu
poussée. D'un point de vue administratif, il était ina­
déquat : en particulier, il n'y avait pas de séparati0n
bien définie entre la production et la consommation,

61
de telle façon qu'il était impossible de connaître le
coût des produits. De plus, tout y était réglé par la
coutume et la tradition. Cela était valable non seule­
ment pour les méthodes de culture mais aussi pour
la quantité de travail accompli et sa division entre tra­
vail nécessaire et surtravail : le serf avait des devoirs,
mais il avait aussi des droits. Cette masse de règles
et de lois coutumières constituait autant d'obstacles à
l'exploitation rationnelle des ressources matérielles et
humaines en vue d'un gain en argent 13. Tôt ou tard,
de nouveaux types de rapports de production et de
nouvelles formes d'organisation devaient être trouvées
pour satisfaire aux besoins d'un changement dans
l'ordre économique.
Ce raisonnement est-il modifié par la question du
« second servage » à partir du XVIe siècle, en Europe

de l'Est, sur lequel Dobb insiste tellement ? Comment


se fait-il que, dans ce cas, le développement du com­
merce provoqua une intensification dramatique et
durable des liens du servage ?
La réponse à ces questions pourra se trouver, je
pense, tenant compte de la localisation du second ser­
vage, dans le fait que le phénomène s'accentue lors­
qu'on s'éloigne du centre de la nouvelle économie
d'échange 14. Là où la vie urbaine est plus développée,

1 3 . Dobb semble souvent sous-estimer cet aspect du féo­


dalisme en considérant que seuls les vilains profitaient de
l'abolition du servage. Il a tendance à oublier que « l'affran­
chissement des paysans est en réalité l'affranchissement du
propriétaire qui, se trouvant désormais en face d'hommes libres
détachés de sa terre, peut disposer de celIe-ci par simples
contrats révocables dont la courte durée lui permet un réajus­
tement facile en fonction des progrès de la rente du sol :.
(H. PIRENNE. Histoire de l'Europe, vol. J, Des invasions au
XVI" siècle, Bruxelles, 1 958, 1. IX, p. 264).
14. Pirenne donne la description suivante : c A l'ouest de
l'Elbe, cette transformation ne se manifeste guère que par
une recrudescence des corvées, des prestations, de l'arbitraire
sous toutes ses formes. Au-delà du fleuve, en Brandebourg, en
Prusse, en Silésie, en Autriche, en Bohême et en Hongrie,
elle fut impitoyablement poussée jusqu'à ses dernières consé­
quences, Les descendants des colons libres du XIII · siècle

62
le travailleur agricole peut quitter ou non l a terre ;
et cela lui donne, pour ainsi dire, une position de force.
Quand la classe dominante se tourne vers la production
pour le marché en vue d'un gain en argent, elle se
trouve obligée d'utiliser des formes relativement pro­
gressives d'exploitation. A la périphérie de l'économie
d'échange, la situation relative du seigneur et du tra­
vailleur agricole est très différente. Le travailleur ne
peut s'en aller, parce qu'il ne peut aller nulle part :
à tous les niveaux, il est à la merci du seigneur qui,
par ailleurs, n'a jamais subi l'influence civilisatrice de
la vie urbaine. Quand l'expansion du commerce pro­
voque dans ce type de classe dominante le désir de
s'enrichir, le résultat n'est pas le développement de
nouvelles formes d'exploitation mais l'intensification
des formes anciennes. Marx, dans le passage sui­
vant (bien qu'il ne s'agisse pas spécifiquement du
second servage en Europe de l'Est), a touché le fond
du problème : « Mais, dès que des peuples, dont la
production se meut encore dans les formes inférieures
de l'esclavage et du servage, sont entraînés sur un mar­
ché international dominé par le mode de production
capitaliste, et qu'à cause de ce fait la vente de leurs
produits à l'étranger devient leur principal intérêt, dès
ce moment les horreurs du surtravail, ce produit de la
civilisation, viennent s'enter sur la barbarie de l'es­
clavage et du servage 15. »
La théorie de Dobb soutient que la cause du déclin
du féodalisme en Europe occidentale vint de la sur­
exploitation, par la classe dominante, de la force de

furent systématiquement dépouillés de leurs terres et réduits


à la condition de serfs de corps (Leibeigene). La grande
exploitation dévora leurs tenures et les ravala à une condi­
tion servile si rapprochée de l'esclavage, qu'il était permis d e
vendre la personne du serf indépendamment d u sol. Dès le
milieu du XVI· siècle, toute la région à l'est de l'Elbe et des
Monts sudètes se couvre de Riftergüter exploités par des
lunkers que le genre d'humanité qu'ils montrent à leurs escla­
ves blancs permet de comparer aux planteurs des Antilles »
(ibid., p. 265).
1 5. K. MARX, Le Capital, op. cit., 1. J, t. l , chap. X, p. 232.

63
travail à l'échelle sociale. Si ce que je viens de déve­
lopper est exact, il me semble qu'il serait plus juste
d'estimer que le déclin du féodalisme en Europe occi­
dentale était dû à l'incapacité de la classe dominante
de maintenir sa domination, par conséquent de sur­
exploiter la force de travail à l'échelle sociale.

QU'ARRIVA-T-IL A LA SU ITE DU FÉODALISME EN EUROPE


OCCIDENTALE ?

Selon la chronologie de Dobb - qui ne sera proba­


blement contestée par personne -, le féodalisme en
Europe occidentale entra dans une période de crise
aiguë au XIV" siècle, puis se désintégra plus ou moins
vite selon les régions. D'une part, nous ne pouvons
parler d'un début de période capitaliste avant la seconde
moitié du XVIe siècle, au plus tôt. Dobb pose le pro­
blème suivant : « [ ... ] comment qualifier dès lors le
système économique existant pendant l'intervalle sépa­
rant cette période qui, selon notre analyse fondée sur
le concept de mode de production, semble n'avoir plus
été féodale et pas encore capitaliste ? » (p. 30). C'est
une question importante et nous rendrons à Dohb le
mérite de l'avoir soulevée d'une façon aussi claire.
Toutefois, sa réponse reste indécise (p. 32). En réalité,
le mode de production féodal « [... ] atteignit un stade
avancé de désintégration [ ... ] ; une bourgeoisie mar­
chande avait gagné richesse et influence [ . ] ; on peut
..

voir dans l'artisanat urbain et dans l'apparition de fer­


miers libres aisés ou moyennement aisés un mode de
production qui était parvenu à se libérer du féoda­
lisme [ ... ]. La plupart des petits tenanciers [ . . ] payaient
.

une rente en argent [et] les domaines étaient le plus


souvent mis en valeur par une main-d'œuvre sala­
riée » (p. 3 1). Mais Dobb étudie presque chaque élément
et conclut en disant que « les relations sociales, à la
campagne, entre les producteurs et leurs seigneurs et
maîtres conservaient une grande part de leur caractère
médiéval, tout au moins l'aspect extérieur de l'ordre

64
féodal demeurait » (p. 3 1). En d'autres termes, Dobb
répond, me semble-t-il, que la période était, en fin de
compte, féodale.
Cette réponse n'est cependant pas très satisfaisante.
Si la période est considérée comme féodale, elle devrait
alors, d'après la définition de Dobb, être caractérisée
pour le moins par la persistance du servage à la cam­
pagne. Et cependant il y a de bonnes raisons de croire
que ce fut précisément pendant cette période que le
servage déclina jusqu'à n'occuper qu'une faible place
dans toute l'Europe occidentale. « En Angleterre, écrit
Marx, le servage avait disparu de fait vers la fin du
XIV" siècle. L'immense majorité de la population se
composait alors, et plus complètement encore au
xv· siècle, de paysans libres cultivant leurs propres
terres, quels que fussent les titres féodaux dont on
affubla leur droit de possession 16. »
Il me semble que Marx a fait quelques réserves
quant à l'étendue de ce processus sur le continent,
mais paraît aussi les avoir abandonnées plus tard. A la
fin de 1 882, trois mois avant la mort de Marx, Engels
écrivit un article qui traitait de la Marche, l'ancien sys­
tème de propriété germanique. Il envoya le manuscrit
à Marx avec ce commentaire : « Le point qui m'im­
porte le plus, parce que jadis tu as exprimé à ce sujet
une opinion différente, est celui du recul presque total
- en droit ou en fait - du servage aux XIIIe et
XIV· siècles. » Marx répondit deux jours plus tard :
« Je te retourne le manuscrit : très bon. » Et Engels,

en réponse : « Je me réjouis de voir qu'en ce qui


concerne l'histoire du servage "nous sommes en bon
accord", comme on dit en style d'affaires 17 . »
Ces passages montrent que Marx et Engels pen­
saient qu'au XV' siècle les formes féodales avaient

1 6. Ibid !. J. t. 3. chap. XXVII. p. 157.


.•

1 7. Correspondance Marx-Engels. lettres du 1 6 et du


22 décembre 1 882, cité dans F. ENGELS, L'Origine de la
famille ... op. cit., p. 297 à 3 0 1 . La réponse de Marx n'est
.

pas traduite ; cf. l'original, Mega, III, Abt. IV, p. 585.

65
perdu beaucoup de leur substance et que le servage
avait cessé d'être la relation dominante de production
dans toute l'Europe occidentale. Il n'y a aucune preuve
dans ce que dit Dobb pour me convaincre du contraire.
Dobb pourrait me répondre qu'il est d'accord,
qu'il concède que le servage avait largement régressé et
que sa caractérisation de la période comme essen­
tiellement féodale a pour fondement le fait que les
paysans ne pouvaient pas vraiment se déplacer à leur
guise et qu'ils étaient, à différents niveaux, dépendants
du seigneur. Ce qu'il dit (p. 77-78) pourrait, je pense,
être compris de cette façon, et Christopher Hill, qui
est bien placé pour connaître la pensée de Dobb, sou­
tient cette même interprétation. Selon Hill : « La
définition du féodalisme de M. Dobb l'empêche de
caractériser l'Angleterre rurale des xv· et XVI" siècles.
Il rejette le point de vue qui identifie féodalisme et
corvée et donne une signification fondamentale à l'abo­
lition du servage en Angleterre. M. Dobb montre que
les paysans qui payaient une rente en argent (dans
l'écrasante majorité des campagnes anglaises au
XVI" siècle) pouvaient rester dépendants des seigneurs
de multiples façons. [... ] Des rapports capitalistes
s'élargirent dans l'agriculture anglaise au XVI" siècle,
mais dans la plupart des campagnes les rapports d'ex­
ploitation dominants restaient toujours féodaux. [ ... 1
Le point important ne se trouve pas dans l'absence de
forme légale dans les rapports entre le seigneur et le
paysan mais dans le contenu économique de ces
rapports 18. »
Il me semble que, si nous étendons le concept de
féodalisme de cette façon, nous lui enlevons la pré­
cision nécessaire à son emploi scientifique. Si le fait que
les tenanciers sont exploités et de « multiples façons »
dépendants du seigneur est le signe de féodalisme, nous
devrions alors conclure qu'aux Etats-Unis certaines
régions sont à l'heure actuelle entièrement féodales.
Une telle description peut se justifier dans le cadre d'un

18. The Modern Qllarterly, n° I l , été 1947. p. 269.

66
journal ; mais, si nous devions aller jusqu'à conclure
que le système économique dans lequel ces régions
des Etats-Unis vivent actuellement est fondamentale­
ment identique au système économique de l'Europe du
Moyen Age, nous commettrions vraiment une erreur.
Je pense qu'il en est de même, bien qu'à un degré
moindre, si nous ne montrons pas la différence fonda­
mentale entre les systèmes économiques de l'Angleterre
au XVI" et au XIII" siècle. Et pourtant le fait de les
appeler tous deux par le même nom, ou même de refu­
ser de leur donner des noms différents, entraîne iné­
vitablement une telle interprétation.
Comment, alors, caractériserons-nous cette période
entre la fin du féodalisme et le commencement du
capitalisme ? Je pense que Dobb est sur la bonne voie
lorsqu'il dit : « Les deux siècles qui séparèrent le
règne d'Edouard III de celui d'Elisabeth avaient sans
aucun doute un caractère transitoire [ ... et qu'il est. .. ]
vrai, et c'est capital pour une compréhension valable
de cette phase de transition, que la désintégration du
mode de production féodal en était déjà arrivée à un
stade avancé bien avant que ne se développe le mode
de production capitaliste et que cette désintégration
n'a pas été associée à la croissance du nouveau mode
de production au sein de l'ancien » (p. 30). Cela me
semble tout à fait exact, et, si Dobb avait persisté
dans ce sens, il aurait résol u le problème de façon
satisfaisante.
Nous pensons, en général, que le passage d'un sys­
tème social à un autre s'effectue selon un processus
qui met deux systèmes en position d'affrontement et
de lutte pour la suprématie. Un tel processus, natu­
rellement, n'exclut pas la possibilité de formes de
transition, mais ces formes de transition sont pensées
comme un mélange d'éléments provenant de deux
systèmes en concurrence. II est évident, par exemple,
que le passage du capitalisme au socialisme suit une
voie de ce type, et de ce fait nous pouvons conclure
qu'il en a été de même pour les périodes de transition
précédentes.

67
En ce qui concerne le passage du féodalisme au
capitalisme, cependant, c'est une grave erreur que de
faire une telle supposition. Comme Dobb le montre
très clairement, le féodalisme en Europe occidentale
était déjà moribond, sinon mort, avant l'apparition du
capitalisme. Il en découle que la période de transition
n'était pas un simple mélange de féodalisme et de
capitalisme : les éléments prédominants n'étaient ni
féodaux ni capitalistes.
Il n'y a pas lieu ici de discuter ces questions de
terminologie. J'appellerai simplement le système qui a
prévalu en Europe occidentale aux xv' et XVIe siècles
« une production marchande précapitaliste », pour
souligner que c'est le développement d'une production
de marchandises qui a tout d'abord affaibli le féo­
dalisme, et ce n'est que plus tard, après que cette
œuvre de destruction eut largement abouti, que se
prépara le terrain pour le développement du capita­
lisme 19. La transition du féodalisme au capitalisme
n'est donc pas un processus ininterrompu, mais se

1 9 . Il est inutile de préciser que la période est non ou post­


féodale, alors que production marchande et féodalisme sont
des concepts qui s'excluent mutuellement. Par ailleurs, le
capitalisme est lui-même une forme de production marchande,
c'est pourquoi le terme « précapitaliste � doit être explicité.
On pourrait dire que le terme de c production marchande
simple :t serait la meilleure expression pour ce système, étant
donné que c'est un concept établi de la théorie marxiste. Il
me semble, toutefois, que cela entraînerait une confusion
bien inutile. La production marchande simple représente, dans
son acception, un système de producteurs indépendants pos­
sédant leurs propres moyens de production et satisfaisant
leurs besoins en échangeant mutuellement leurs produits. Une
telle construction théorique est utilisable pour différentes rai­
sons : elle est incapable de représenter le problème de la
valeur d'échange dans sa forme la plus simple, et en même
temps elle est utile parce qu'elle clarifie la nature des classes
et leurs rapports aux moyens de production. Dans la produc­
tion marchande précapitaliste, le plus important des moyens
de production, la terre, appartenait prinCipalement à une classe
de non-producteurs, et ce fait est suffisant pour différencier
clairement le système du concept habituel de production mar­
chande simple.

68
compose - de même que pour la transition du capi­
talisme au socialisme - de deux phases entièrement
distinctes qui offrent des problèmes totalement diffé­
rents et doivent être analysés séparément.
On pourrait penser que cette caractérisation du
passage du féodalisme au capitalisme est en opposition
avec le point de vue marxiste traditionnel. Mais je
pense que ce n'est pas le cas : la première se contente
de rendre explicite certains points implicites dans l a
seconde. c Bien que les premières ébauches d e la
production capitaliste, écrit Marx, aient été faites de
bonne heure dans quelques villes de la Méditerranée,
l'ère capitaliste ne date que du XVI' siècle. Partout
où elle éclôt, 1'abolition du servage est depuis long­
temps un fait accompli et le régime des villes souve­
raines, cette gloire du Moyen Age, est déjà en pleine
décadence. » Et encore : c La circulation des mar­
chandises est le point de départ du capital. Il n'appa­
raît que là où la production marchande et le commerce
ont déjà atteint un certain degré de développement.
L'histoire moderne du capital date de la création du
commerce et du marché des deux mondes au XVI· siè­
cle 20. »
Cela concorde à mon avis avec ce que je viens de
dire sur la transition du féodalisme au capitalisme 2 1 .

20. K. MARX, Le Capital, op. cil., 1 . J, t. 3, chap. XXVI ,


p. 155, et t. 1, chap. IV, p. 1 5 1 . J'ai retraduit ce passage. La
traduction de Moore et Aveling est inexacte et ne rend pas
l'emphase de l'original. (Nous donnons la traduction de
P. Sweezy. dans la mesure où ce qu'il souligne n'apparaît
pas dans la traduction française : c The circulation of com­
modity is the starting point of capital. Commodity production
and developed commodity circulation, trade, lorm the histo­
rical precondition under which it arises » (souligné par P. S. -
N. d. T.).
2 1 . J'ai, bien sûr, sélectionné ces citations de Marx pour
leur concision et leur clarté. De toutes façons, des citations
isolées ne prouvent rien. Le lecteur, qui voudrait se faire une
opinion sur la conception de Marx de la transition du féo­
dalisme au capitalisme, devra étudier avec soin au moins les
passages suivants du Capital : livre l, VIII' section e t
livre III, chap. xx et XLVII.

69
Il serait prudent de ne pas aller trop loin dans cette
voie. En particulier, il me semble qu'il ne faut pas
classer trop vite cette forme de production marchande
précapitaliste dans la catégorie des systèmes sociaux
sui generis comme le féodalisme, le capitalisme et le
socialisme. Il n'y eut pas de rapport de production
vraiment dominant qui réussit à imposer sa marque
sur le système dans son ensemble. Il y avait encore
des vestiges importants de servage et un début vigou­
reux de travail salarié ; mais les formes de rapport de
travail qui étaient les plus répandues statistiquement
étaient encore trop instables et incapables de fonder un
ordre social visible. Cela est vrai surtout du rapport
entre les seigneurs et les tenanciers qui payaient une
rente en argent - « la majorité écrasante des cam­

pagnes anglaises au xvI" siècle », selon C. Hill. Marx a


analysé ee rapport avec beaucoup de soin dans un
chapitre intitulé « Genèse de la rente foncière capita­
liste » , et il a beaucoup insisté sur son caractère transi­
toire : « La transformation de la rente-produit en
rente-argent se fait d'abord sporadiquement, mais
s'étend par la suite à l'échelle nationale ; elle suppose
un développement déjà important du commerce, de
l'industrie urbaine, de la production marchande en
général, partant de la circulation monétaire. [ ... ] Mais
la rente-argent, forme modifiée de la rente-produit et
en opposition avec elle, est aussi une forme ultime,

Par ailleurs, la récente publication des manuscrits rédigés


dans l'hiver 1 857-58 par Marx, en préparation de la Critique
de l'économie politique, éclairent bien davantage ses propres
idées sur la nature de la transition du féodalisme au capi­
talisme. Voir Esquisse de la critique de l'économie politique,
en particulier le chapitre c Formes qui précèdent l a production
capitaliste ,. (traduction française dans M. GODELIER, Sur les
sociétés précapitalistes, textes choisis de Marx, Engels, Lénine,
Paris, 1973, p. 1 80-226). Toutefois, une présentation correcte
de ces sources exigerait un long article ; je peux seulement
ajouter ici que ma propre interprétation de Marx, déjà plei­
nement formée avant que je ne me sois familiarisé avec
l'Esquisse . . . , s'est trouvée confirmée par ces nouveaux maté­
riaux.

70
avant sa disparition, de cette sorte de rente foncière
que nous avons étudiée jusqu'ici : la rente foncière,
forme normale de la plus-value et du surtravail non
payé qui doit être fourni au propriétaire des moyens
de production. [ . . ] Le développement ultérieur de la
.

rente en argent doit conduire soit à la transformation


de la terre en propriété paysanne libre, soit à une forme
correspondant au mode capitaliste de production : une
rente que paie le fermier capitaliste 22 . »
De plus, ce n'est pas le seul type de rapport instable
dans l'économie de la production marchande précapi­
taliste. Dobb a montré dans une partie très précieuse de
son chapitre sur la croissance du prolétariat « [ . .] .

l'instabilité dans laquelle se trouve une économie de


petits producteurs face à l'effet d'effritement de la pro­
duction pour un marché, en particulier dans le cas
d'un marché lointain, à moins qu'elle ne jouisse d'avan­
tages particuliers qui permettent son renforcement ou
que des mesures spéciales assurent sa protection,
notamment celles de ses membres les plus pauvres et
les plus démunis » (p. 270).
Nous avons raison de conclure que, si cette produc­
tion marchande précapitaliste n'était ni féodale ni
capitaliste, et peu viable en tant que système, elle était
cependant assez forte pour miner et désintégrer le
féodalisme, mais trop faible pour produire une structure
indépendante ; tout ce qu'elle pouvait accomplir de
positif, c'était de préparer le terrain pour l'avance
victorieuse du capitalisme aux XVII " et XVII I" siècles.

QUELQUES REMARQUES SUR LA NAISSANCE DU CAPI TA­


LISME

Je suis dans l'ensemble d'accord avec l'analyse que


fait Dobb de la naissance du capitalisme. Je considère
qu'il traite le problème d'une façon exceptionnelle-

22. K. MARX, L e Capital, op. cit., 1 . III. t. 3, chap. XLVII,


p. 1 77· 178.

71
ment claire et pénétrante. J'aurais tendance à juger
cette partie du livre comme la plus intéressante. Mais
il y a deux thèses que Dobb juge lui-même importantes
et qui me semblent, quant à moi, nécessiter un examen
critique. La première traite de l'origine du capitaliste
industriel, au plein sens du terme ; la seconde du
processus d'accumulation d'origine 23.
Dobb cite le chapitre de Marx sur le « capital mar­
chand » (1. III, chap. XX) pour soutenir l'idée que le
capital industriel se développe principalement selon
deux voies. Voici le passage clef de Dobb : « Selon la
première - " la voie réellement révolutionnaire" -,
une partie des producteurs eux-mêmes a accumulé du
capital et s'est adonnée au commerce et peu à peu
a commencé à organiser la production sur une base
capitaliste libre des réglementations imposées par les
guildes. Selon la seconde, une partie de la classe mar­
chande existante a commencé à " s'emparer directement
de la production" ; elle a ainsi servi historiquement
de mode de transition, mais est devenue par la suite
"un obstacle au véritable mode de production capita­
liste et déclina avec le développement ultérieur de ce
dernier" 24. »
Dobb insiste beaucoup sur la première de ces métho­
des. Il écrit : « Si l'intérêt croissant porté par une partie
du capital commercial au contrôle de la production (par
le développement de ce que l'on peut appeler un sys­
tème délibérément conçu comme " l'exploitation par le
biais du commerce") assurait la préparation de ce
résultat final, la sortie des rangs des producteurs eux­
mêmes d'éléments capitalistes (semi-manufacturiers et
23. Dobb suit la traduction de Moore et Aveling en parlant
d'accumulation c primitive �. C'est cependant une erreur,
étant donné que l'important n'est pas que le processus soit
primitif au sens usuel du terme (bien qu'il puisse l'être et
l'est habituellement), mais qu'il n'ait été précédé par aucune
forme antérieure d'accumulation. Ainsi le terme c originelle �
ou c première � (primary) rendent beaucoup mieux le ursprün­
glie" dans ce contexte.
24. M. DOBB, op. cit., p. 1 35. Les citations viennent du
Capital, 1. III, t. 1 , chap. xx, p. 342-343.

72
semi-marchands), qui entreprirent de subordonner et
d'organiser les couches sociales mêmes dont ils étaient
récemment issus, semble généralement, comme l'a noté
Marx, avoir accompagné cette étape finale » (p. 140).
Et encore : « Le début du XVII" siècle connut un impor­
tant déplacement du centre de gravité de l'évolution :
la prédominance croissante parmi la yeomanry des
grandes compagnies d'une classe de marchands­
employeurs issus des rangs mêmes des artisans, selon le
processus que Marx a décrit comme "la voie réelle­
ment révolutionnaire" » (p. 146).
Et plus loin, après une longue analyse de l'échec de
la production capitaliste dans certaines régions du conti­
nent, malgré des débuts précoces et prometteurs, Dobb
nous dit : « Examinée à la lumière d'une étude compa­
rative du développement du capitalisme, l'interprétation
de Marx selon l aquelle l' apparition d'une classe de
capitalistes tournés vers la production et issus des rangs
des producteurs eux-mêmes, étant, à ce stade, la condi­
tion de toute transformation révolutionnaire, commence
à acquérir une importance capitale » (p. 173).
Notons cependant que Dobb admet que « le détail
du processus est loin d'être changé et les preuves man­
quent pour soutenir ce point de vue » (p. 146).
En fait, nous possédons si peu de preuves, même de
caractère indirect, qu'un critique fut contraint de remar­
quer : « Il faudrait disposer de plus de preuves pour
appuyer le point de vue dérivé de Marx, que la trans­
formation véritablement révolutionnaire de la produc­
tion et l'échec du contrôle du capital marchand sur
la production furent accomplis par des éléments issus
des rangs des artisans 25. »
le pense, cependant, que le problème ici n'est pas
tant une absence de preuves (pour ma part, je doute
qu'il en existe) qu'une mauvaise interprétation de Marx.
Reproduisons donc le passage entier dans lequel Marx
parle de « la voie réellement révolutionnaire » : « La

25. P. ZAOORIN, Science and Society, XII, printemps 1 948,


p. 280 et s.

73
transition à partir du mode de production féodal s'effec­
tue de deux façons. Le producteur devient commerçant
et capitaliste, en opposition à l'économie naturelle et
à l'artisanat corporatif de l'industrie citadine du Moyen
Age. Voilà la voie réellement révolutionnaire. Ou
encore le commerçant s'empare directement de la
production. Bien que cette dernière voie joue, dans
l'histoire, un rôle de transition, elle n'arrive pas en fait
à révolutionner l'ancien mode de production qu'elle
conserve comme sa base. Cela est démontré par le
cas du marchand de drap anglais (clothier) du XVII· siè­
cle qui soumet les tisserands à son contrôle (encore
que ceux-ci soient indépendants) en leur vendant la
laine et en achetant leur drap 26. »
Comme on peut le voir aisément, Marx ne dit mot
des capitalistes sortis des rangs des artisans. Il est vrai,
naturellement, que l'expression utilisée par Marx, « le
producteur devient commerçant et capitaliste », pourrait
avoir ce sens ; mais elle pourrait également signifier que
le producteur, sans tenir compte du contexte dans lequel
il se trouve, est d'une part commerçant et, d'autre part,
emploie des ouvriers salariés. Il me semble que, d'une
façon générale, la seconde interprétation est la plus
raisonnable. Ce que Marx opposait, je crois, c'était le
lancement d'entreprises capitalistes à part entière et
le développement de la production. Rien n'indique qu'il
se soit préoccupé, ou non, du fait que les producteurs
" sortaient du rang » . De plus, quand il traite explici­
tement ce problème dans le premier volume du Capital,
il est impossible de concilier ce qu'il dit avec l'interpré­
tation que Dobb en donne dans le passage cité ci-dessus.
« La genèse du capitaliste industriel ne s'accomplit pas

petit à petit comme celle du fermier. Nul doute que


maints chefs de corporation, beaucoup d'artisans indé­
pendants et même d'ouvriers salariés ne soient devenus
d'abord des capitalistes en herbe et que peu à peu,
grâce à une exploitation toujours plus étendue du tra-

26. K. MARX, Le Capital, op. ci/., 1. III, t. \ . chap. xx,


p. 342

74
vail salarié, suivie d'une accumulation correspondante,
ils ne soient enfin sortis de leur coquille, capitalistes de
.
pied en cap. [ . . ] Cependant, cette marche à pas de
tortue ne répondait aucunement aux besoins commer­
ciaux du nouveau marché universel, créé par les gran­
des découvertes de la fin du xv· siècle Xl. :t
Le chapitre intitulé « La Genèse du capitaliste indus­
triel :t commence par ces remarques et décrit largement
les méthodes de commerce et de pillage grâce aux­
quelles d'énormes capitaux purent être amassés d'une
façon beaucoup plus rapide qu'à ce « pas de tortue ».
Et, alors que Marx parle très peu des méthodes
employées pour accumuler ces capitaux, il est fort peu
probable qu'il ait voulu attribuer un rôle important au
processus qui a rendu possible la sortie du producteur
du rang des artisans.
Si nous faisons dire à Marx que « la voie réelle­
ment révolutionnaire » consistait, pour ceux qui avaient
un capital disponible, à lancer des entreprises vraiment
capitalistes, sans passer par les stades intermédiaires,
nous aurons alors peu de mal à découvrir un grand
nombre de preuves à l'appui de cette assertion. Nef a
démontré dc façon concluante (naturellement, sans
aucune référence à Marx) que ce qu'il appelle « la
première révolution industrielle en Angleterre » (de
1 540 à 1 640 environ) fut en très grande partie carac­
térisée précisément par ce type d'investissements dans
les nouvelles industries comme les mines. la métallur­
gie, les distilleries, les raffineries de sucre, les savon­
neries, les salines. les verreries et le traitement de
l'alun 28. Et la preuve qu'il s'agit bien de « la voie
réellement révolutionnaire » se lit dans les résultats de
la première révolution industrielle en Angleterre :
suprématie économique sur toutes les nations rivales
et première révolution politique bourgeoise.

27. Ibid., 1. J, t. 3, chap. XXXI, p. 192.


28. J. U. NEF, Industry and Government ;11 France and
England, 1540-1 640, Philadelphia, 1940, en particulier chap. 1
et 3.

75
Passons à la deuxième thèse de Dobb concernant la
naissance du capitalisme et qui me semble devoir être
critiquée. Je serai bref.
Dobb considère que le processus d'accumulation
d'origine (original accumulation) implique deux phases
entièrement distinctes (p. 199 et s.). Tout d'abord,
la bourgeoisie naissante acquiert à bas prix (ou, dans
le meilleur des cas, pour rien : cf. les biens du clergé
sous Henri VIII) certains avantages et atouts de la
richesse. Au cours de cette phase, il n'y a pas seule­
ment transfert de la richesse à la bourgeoisie, mais
aussi concentration entre quelques mains. Deuxième­
ment, et plus tard, vient la phase de réalisation. Dobb
écrit : « Non moins importante que la première phase
du processus d'accumulation est la seconde qui la
complète : celle-ci voit la réalisation ou la vente (d'une
partie, au moins) des biens originellement accumulés
pour rendre possible un investissement effectif dans la
production industrielle - une vente des objets anté­
rieurement accumulés dont le produit servira à acquérir
(ou à créer) des machines textiles, des bâtiments d'usine,
des fonderies, des matières premières et de la force de
travail » (p. 195).
Il me semble, toutefois, que Dobb ne prouve aucu­
nement l'existence de cette phase de réalisation. Et
cela n'est pas surprenant, car il me semble évident
qu'il n'y a aucune raison de croire que cette phase ait
dû ou pu exister. Comme Dobb lui-même le dit claire­
ment, les biens acquis et concentrés entre les mains d'un
nombre réduit de personnes pendant la phase d'acqui­
sition étaient de natures différentes, comprenant des
terres, des reconnaissances de dettes et des métaux
précieux ; en d'autres termes, à la fois des capitaux
gelés et d'autres, mobiles. Il reconnaît aussi que, durant
cette période, la bourgeoisie avait développé le crédit
et les banques pour transformer ses capitaux gelés, en
particulier par la dette publique, en capitaux mobiles.
Ainsi, on ne voit pas pourquoi la bourgeoisie aurait dt1
vendre pour réaliser son capital et l'investir dans l'in­
dustrie. De plus, il est impossible de savoir quelle classe

76
pouvait acheter à la bourgeoisie pour lui procurer des
fonds en liquide. Naturellement, cela ne veut pas dire
que certains membres de la bourgeoisie n'ont pu ou
n'ont pas voulu vendre leurs biens à d'autres membres
de la même classe ou à des membres d'une autre classe
afin d'acquérir des fonds pour investir dans l'industrie,
mais il n'existait sûrement pas d'autre classe à laquelle
la bourgeoisie, dans son ensemble, pouvait vendre des
biens à cette période du développement du capitalisme.
En fait, Dobb, même s'il affirme la nécessité et
l'importance de la phase de réalisation, ne s'en sert pas
beaucoup. Quand il en vient à analyser les conditions
préalables nécessaires à l'investissement dans l'indus­
trie, il démontre que le complément indispensable à la
bourgeoisie pour l'acquisition n'était pas la réalisation,
mais la destruction de l'ordre ancien de production, en
particulier l'expropriation d'un nombre suffisant de
paysans pour constituer une classe de travailleurs
salariés. Cela est certainement exact, et je ne peux que
regretter les affirmations plusieurs fois répétées par
Dobb à propos du rôle de la phase de réalisation, car
elles peuvent détourner notre attention de l'excellente
façon dont il traite des problèmes essentiels de la
période de l'accumulation d'origine.

Paul M. SWEEZY
(1950)

77
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2. Une réponse�

par Maurice Dobb

L'article de Paul Sweezy sur la transition du féoda­


lisme au capitalisme soulève plusieurs points impor­
tants, de façon claire et stimulante, et dont la discussion
ne peut être que profitable en vue d'une compréhension
à la fois du développement historique et de la méthode
marxiste qui doit en rendre compte. Je voudrais dire
tout d'abord que je suis personnellement très satisfait
de sa contribution à une telle discussion, car elle va
enrichir la réflexion. Je ne suis pas en désaccord fonda­
mental avec une grande partie de ce qu'il a dit. Nom­
bre de nos divergences relèvent d'une différence de
formulation et de points sur lesquels j'insiste et qu'il
trouve secondaires. Mais, dans d'autres cas, il existe
entre nous des différences fondamentales de méthode
et d'analyse, et il me semble alors que son interprétation
peut nous induire en erreur.
En premier lieu, je ne suis pas parvenu à savoir si
Sweezy rejette ma définition du féodalisme, ou s'il la
trouve incomplète. Comme il le dit, cette définition
repose sur l'équivalence entre servage et féodalisme
- si par ce terme de servage on ne veut pas dire
simplement exécution de corvées obligatoires, mais
exploitation du producteur par contrainte extra-écono­
mique 1.
S'il entend par là que le féodalisme ainsi défini couvre
• Science alld Society, spring 1 950.
1 . Sweezy suggère qu'un tel élargissement du terme n'est
pas satisfaisant, car des éléments de contrainte extra-économi­
que du travail existent à différentes périodes de l'histoire, y

79
un domaine plus large que la forme d'économie médié­
vale européenne et embrasse une variété de types qui
(dans toute étude du féodalisme) mérite une analyse
sérieuse, je suis entièrement d'accord. Mais, en se réfé­
rant à un « système de production » et en l'opposant
à un mode de production selon l 'emploi qu'en fait
Marx, il semble dire quelque chose de tout à fait diffé­
rent. Je ne suis pas bien sûr de ce que recouvre le
terme de « système de production », mais ce qui suit
semble indiquer que ce terme recouvre les relations
entre le producteur et son marché. Il est même suggéré
que ces rapports d'échange (par opposition avec des
rapports de production) sont en fait le point sur lequel
Sweezy porte toute son attention pour interpréter le
processus historique. (Il considère que « la caractéris­
tique principale du féodalisme », par exemple, est
d'être « un système de production pour l'usage » .)
S'il en est ainsi, nos interprétations divergent fon­
damentalement. La définition que j'ai utilisée dans mes
Etudes partait des rapports de production caractéris­
tiques du féodalisme, c'est-à-dire des rapports entre le
producteur direct et son seigneur. Le rapport coercitif
que représente l'extorsion directe d'un surtravail des
producteurs par la classe dominante était évidemment
conditionné par un certain niveau de développement
des forces productives. Les techniques de production
étaient relativement primitives et (en ce qui concerne
la propre subsistance des producteurs, du moins) rele­
vaient de ce que Marx désignait par « petite produc­
tion :D, dans laquelle le producteur possède les moyens
de production en tant que producteur indépendant.
Voilà ce que je juge important ; et, quand différentes
formes économiques ont une même caractéristique,

compris aujourd'hui. Lorsque de tels éléments prédominent, en


vertu de cette définition, ils constitueraient la forme féodale
d'économie ; mais, s'ils sont peu importants, leur présence ne
suffit plus à le faire, pas plus que l'existence de travail salarié
ne suffit à définir une société capitaliste. Dans la plupart
des cas auxquels Sweezy pense, le travail obligatoire a une
importance secondaire e t n'est pas caractéristique.

80
,'élément commun est bien plus significatif que ceux
par lesquels elles diffèrent (par exemple, le rapport de
production avec le marché). J'admets que ce rapport
de production puisse considérablement varier, selon
la forme que prend l'extorsion par la contrainte du
surproduit, soit par corvées, soit par l'appropriation
d'un tribut en nature ou en argent 2.
Mais la distinction entre celles-ci ne correspond
pas à celle qui existe entre le féodalisme d'Europe
occidentale, que selon Sweezy j'aurais dû délimiter et
sur lequel j'aurais dû me concentrer exclusivement,
et le féodalisme d'Europe orientale (bien que, dans le
féodalisme asiatique, le rapport fondé sur le paiement
d'un tribut semble avoir été prédominant et lui avoir
imprimé son caractère spécifique). li y avait, sans
aucun doute, d'importantes différences entre les condi­
tions d'Europe occidentale et d'Europe orientale, mais
également des similitudes étonnantes en ce qui concerne
« la forme dans laquelle du surtravail non payé était

extorqué aux producteurs directs » ; et je crois, pour


ma part, que le désir de présenter « le féodalisme
d'Europe occidentale » comme un genre distinct et de
réserver le titre de « féodal » à lui seul est un procédé
utilisé par les historiens bourgeois, selon l'habitude qui

2. Voir l'analyse de Marx de c la rente en travail, en


nature et en argent :. , dans Le Capital, !. III, t. 3 , chap. XLVII.
J'attirerai particulièrement l'attention sur le passage dans
lequel M arx traite du sujet : c Cette forme économique spé­
cifique, dans laquelle du surtravail non payé est extorqué aux
producteurs directs, détermine le rapport de dépendance tel
qu'il découle directement de la production elle-même et réagit
à son tour de façon déterminante sur celle-ci [ . . .]. C'est tou­
jours dans le rapport immédiat entre le propriétaire des
moyens de production et le producteur direct [. ..] qu'il faut
chercher le secret le plus profond, le fondement caché de
tout l'édifice social et par conséquent de la forme politique
que prend le rapport de souveraineté et de dépendance : bref,
la base de la force spécifique que revêt l'Etat à une période
donnée. Cela n'empêche pas qu'une même base économique
(la même, quant à ses conditions fondamentales) [. . . ] peut
présenter des variations et des nuances infinies que seule une
analyse de ces conditions empiriques pourra élucider :. (p. 1 72).

81
les caractérise de privilégier les aspects juridiques et
les différences.

En ce qui concerne « le caractère conservateur et


réfractaire au changement du féodalisme en Europe
occidentale », qui aurait besoin d'une force extérieure
pour le détruire et que l'on m'accuse de négliger, je
reste plutôt sceptique. Il est vrai, naturellement, que,
par opposition à l'économie capitaliste, la société féo­
dale était extrêmement stable et figée. Mais cela ne
veut pas dire que le féodalisme n'avait aucune tendance
évolutive. Dire cela serait faire une exception à la loi
marxiste du développement par laquelle la société éco­
nomique évolue de par ses propres contradictions inter­
nes. En fait, l'époque féodale a connu de considérables
changements dans les techniques 3, et les derniers siè­
cles du féodalisme diffèrent profondément des pre­
miers. En outre, il semble que c'est plutôt en Europe
orientale qu'en Europe occidentale que l'on rencontre
les formes les plus stables - en particulier les formes
asiatiques du servage -, et notons que c'est là où
l'appropriation du surtravail se faisait sous forme de
rente en nature - et sous cette forme spécifiquement -
que Marx a pu dire : « La rente-produit est tout à fait
apte à constituer, comme on peut le voir en Asie, la
base de structures sociales stables 4 [ . . .] » .
Sweezy dit que le système féodal n'est pas forcément
statique. Il ajoute que son mouvement propre « n'a
pas tendance à le transformer » . Mais, en dépit de
cela, il maintient implicitement que dans le féodalisme
la lutte des classes ne peut jouer aucun rôle révolu­
tionnaire. Il me semble qu'il y a une certaine confusion
à la base de ce refus de tendances révolutionnaires et
de capacité de changement. Personne n'imagine que
la lutte des classes des paysans contre les seigneurs ait
donné naissance de façon simple et directe au capita-
3. Cf. M. GIBBS, Felldal Order, Londres, 1949, p. 5-7, 92
et s.
4. Le Capital, 1. III, t. 3, chap. XLVII, p. 176.

82
lisme. Elle modifie seulement la forme de dépendance
de la petite production par rapport à la domination
féodale ct, éventuellement, affaiblit l'exploitation féo­
dale. C'est finalement de la petite production (dans
la mesure où elle assure l'indépendance d'action et
introduit une différenciation sociale) que le capitalisme
est sorti. C'est un point fondamental sur lequel nous
reviendrons.

Tout en défendant sa propre thèse qu'un féodalisme


intérieurement stable ne pouvait être désintégré que
par l'action de forces extérieures 5 - le commerce et
les marchés -, Sweezy reprend mon point de vue
en disant que le déclin du féodalisme fut seulement
l'œuvre de forces internes et que le développement du
commerce n'avait rien de commun avec ce processus.
Il semble le considérer comme étant une question soit
de conflit interne, soit de forces extérieures. Cela me
paraît beaucoup trop simplifié, presque mécanique.
Pour ma part, j'y vois l'interaction des deux facteurs,
bien que j'insiste surtout, il est vrai, sur les contradic­
tions internes, car celles-ci doivent opérer, je crois, de
toute façon (même à différentes périodes), puisqu'elles
déterminent la forme et le sens particuliers des effets
que les influences externes exercent. Je ne nie en aucun
cas que le développement des villes et du commerce
ait joué un rôle important en accélérant la désintégra­
tion de l'ancien mode de production. Ce que j'affirme,
c'est que le commerce a exercé son influence de telle
façon qu'il a accentué les conflits internes à l'intérieur
de l'ancien mode de production. Par exemple, le déve­
loppement du commerce (comme je l'ai montré à
plusieurs reprises dans mes Etudes, cf. p. 72-73,
275 et s.) a accéléré le processus de différenciation

5. La référence qu'il fait aux c développements historiques


qui ne peuvent ê tre expliqués, en fait, que par l'intervention
de causes extérieures au système :t ne laisse aucun doute
quant à son interprétation.

83
sociale chez les petits producteurs en créant une classe
de « koulaks » , d'une part, et un semi-prolétariat,
d'autre part. Encore une fois - et Sweezy insiste
beaucoup là-dessus -, les villes ont joué le rôle de
pôle d'attraction pour les serfs en fuite. Cela ne m'in­
téresse pas particulièrement de discuter si la fuite des
serfs était davantage causée par l'attirance qu'exerçait
la viIle ou, comme dans certaines parties de l'Europe,
par celle de terre libre, ou bien encore par la répulsion
pour l'exploitation féodale. Evidemment, les deux ont
joué, à différents degrés et à des moments et des
endroits différents. Mais l'effet spécifique que provo­
qua cette fuite est dû au caractère spécifique des rap­
ports entre le serf et l'exploiteur féodal 6.
C'est pourquoi je ne suis pas d'accord lorsqu'on me
demande de démontrer que le besoin d'accroître ses
revenus dans la classe féodale dominante et la fuite des
serfs peuvent s'expliquer « en termes de forces opérant
à l'intérieur du système féodal », ou que c la naissance
des villes ait été un processus interne au système féo­
dal :. (bien que, dans une certaine mesure, je croie
que le dernier point soit exact, et ce précisément parce
que le féodalisme était loin d'être uniquement une
« économie naturelle », ce qui encouragea les villes

à répondre à ces besoins de commerce lointain). De


même, je pense que Sweezy a tort d'affirmer qu'il y
ait nécessairement corrélation entre la désintégration
du féodalisme et c la proximité des centres commer­
ciaux ». Dans mes Etudes, j'ai cité plusieurs cas réfu­
tant le point de vue simpliste qui a été popularisé par
les théoriciens de l' « économie d'argent lt. Je ne repren­
drai ici que deux d'entre eux. Ce fut précisément dans
les régions plus retardées du nord et de l'ouest de
l'Angleterre que le servage, sous forme de corvées,

6. Incidemment, je suis tout à fait d'accord avec l'impor­


tante remarque faite par Sweezy soulignant que l'ampleur de
la fuite vers les villes était moins significative que la menace
qu'elle représentait (elle pouvait n'être accompagnée que d'un
faible mouvement) et qui a dO suffire à forcer les seigneurs
à des concessions qui affaiblirent sérieusement le féodalisme.

84
disparut en premier, et ce fut dans la région sud-est
plus développée grâce à ses marchés urbains et ses
routes commerciales que les corvées persistèrent le
plus longtemps. De même, dans plusieurs régions d'Eu­
rope orientale le renforcement du servage aux xv- et
XVI" siècles était associé au développement des échanges
commerciaux, et il n'y a là aucune corrélation entre
la proximité des marchés et la désintégration du féo­
dalisme (comme le prétend Sweezy), mais elle existe
entre la proximité des marchés et ce renforcement du
servage (cf. mes Etudes. p. 50-52). Sweezy mentionne
ces faits. Cependant, cela ne l'empêche pas de prétendre
que ce fut seulement « à la périphérie de l'économie
d'échange » que les rapports féodaux furent préservés.
Le fait que le « système de production » sur lequel
Sweezy porte son attention concerne plus particulière­
ment la sphère des échanges que les rapports de pro­
duction est rendu perceptible par une omission assez
surprenante dans son analyse. Ce n'est qu'épisodique­
ment qu'il se préoccupe de ce qui a toujours été pour
moi quelque chose de fondamental, à savoir que le
passage de l'extorsion coercitive de surtravail par les
propriétaires fonciers à l'emploi de travail libre et
salarié a da dépendre de l'existence d'une main-d'œuvre
à bon marché (c'est-à-dire d'éléments prolétariens ou
semi-prolétariens). Je crois que c'est un facteur autre­
ment plus fondamental que la proximité des marchés,
pour entraîner le maintien des anciens rapports sociaux
ou leur disparition. Bien stîr, il y eut interaction entre
ce facteur et le développement du commerce, en par­
ticulier (comme je l'ai déjà dit) l'influence de ce dernier
sur le processus de différenciation sociale chez les petits
producteurs. Mais ce facteur doit sans doute avoir
joué un rôll' rlécisif, en déterminant l'effet précis que
le commerce a eu dans différentes régions et à des
époques différentes. Il est probable que Sweezy n'in­
siste pas sur ce facteur parce qu'il pense que le fermage
est le successeur immédiat de la corvée. Et cela nous
amène à sa question : c Qu'arriva-t-il à la suite du
féodalisme en Europe occidentale ? :ID

85
Je suis tout à fait d'accord avec Sweezy lorsqu'il
considère que la société économique de l'Europe occi­
dentale entre le XIV" et la fin du XVIe siècle est com­
plexe et de nature transitoire, dans le sens où l'ancien
se trouvait dans un processus de désintégration rapide
et que de nouvelles formes économiques apparaissaient
simultanément. Je suis également d'accord lorsqu'il
pense que, pendant cette période, la petite production
était en train de s'émanciper de l'exploitation féodale,
mais n'était pas encore soumise (du moins très insuffi­
samment) à des rapports de production capitaliste qui
devaient finalement la détruire. Mieux, je considère
qu'admettre ce point est essentiel à toute compréhension
véritable de la transition du féodalisme au capitalisme.
Mais Sweezy va plus loin. II donne au terme transitoire
un sens qui exclut la possibilité d'être encore féodal (y
compris celle d'une économie féodale à un stade avancé
de dissolution). Cela me semble valable uniquement si
on veut en parler en tant que mode de production par­
ticulier, c'est-à-dire ni féodal ni capitaliste. Cela me
paraît pourtant absolument impossible, et Sweezy ne
veut pas - il le dit - aller aussi loin. Ainsi, pour
finir, ces deux siècles resteraient en suspens dans l'es­
pace, entre ciel et terre. Dans le processus du dévelop­
pement historique, ils seront classés comme hybrides,
sans terrain d'attache. Alors que ce type de réponse
relève d'un point de vue purement évolutionniste du
développement historique à travers des systèmes ou
des stades successifs, je pense, pour ma part, que cela
est incompatible avec une conception révolutionnaire
du développement historique - conception qui voit
dans l'histoire une succession de systèmes de classes,
avec des révolutions sociales (dans le sens d'un trans­
fert de pouvoir d'une classe à une autre) comme méca­
nisme fondamental de la transformation historique.
La question de fond que Sweezy a apparemment
oublié de se poser (ou, s'il l'a fait, il semble avoir évité
d'y répondre) est la suivante : quelle était la classe
dominante à cette époque ? Puisque, comme Sweezy
lui-même le reconnaît, il n'y avait pas encore de pro-

86
duction capitaliste avancée, ce ne pouvait être une
classe capitaliste. Si l'on répond qu'il s'agissait d'une
classe intermédiaire entre la classe féodale et la
classe capitaliste, sous la forme d'une bourgeoisie qui
n'avait pas encore investi son capital dans le dévelop­
pement d'un mode bourgeois de production, on som­
brerait alors dans le marais du « capitalisme mar­
chand :0 de Pokrovsky. Si une bourgeoisie marchande
se trouvait être l a classe dominante, l'Etat aurait dO
être une forme d'Etat bourgeois. Et, si l'Etat était
bourgeois, non seulement au XVIe siècle, mais déjà au
début du xv', comment peut-on expliquer la guerre
civile du XVII" siècle ? Dans cette optique, ce ne peut
avoir été la révolution bourgeoise. Nous retombons
sur les mêmes hypothèses avancées dans une discussion
antérieure : s'agissait-il d'une lutte opposant à une
contre-révolution menée par la couronne et la cour
un pouvoir bourgeois déjà existant 7 ? Nous devons
donc choisir soit de nier l'existence d'un moment
historique crucial que l'on appelle révolution bour­
geoise, soit de rechercher cette révolution bourgeoise
un siècle plus tôt ou même avant la période Tudor.
C'est un sujet qui a donné matière à de nombreuses
discussions entre les historiens marxistes anglais, ces
dernières années. La question plus vaste de la nature
de l'Etat absolutiste a été aussi un sujet de discussion
entre les historiens soviétiques juste avant la guerre.
Si nous rejetons l'alternative que nous venons de poser,
n nous reste ce point de vue que je crois juste, à savoir
que la classe dominante était toujours féodale et que
l'Etat était toujours l'instrument politique de sa domi­
nation. Et, s'il en était ainsi, les revenus de cette classe
dominante dépendaient de la survivance des méthodes
féodales d'exploitation de la petite production. Il est
exact, étant donné que le commerce occupait une place
prépondérante dans l'économie, que cette classe domi­
nante y avait elle-même des intérêts (il en était de

7. Cf. l a discussion du livre de C. HILL, c Tbe Englisb


Revolution 1 640 �, Labour Monthly, 1 94 1 .

87
même dans les monastères médiévaux à l'apogée du
féodalisme) et qu'elle utilisait certains secteurs de la
bourgeoisie marchande (en particulier les marchands
exportateurs) en vue d'une alliance économique et poli­
tique (c'est là l'origine de certaines figures de « la
nouvelle aristocratie Tudor » ) . Voilà pourquoi cette
dernière forme en dissolution de l'exploitation féodale
à l'époque du pouvoir politique centralisé était si dif­
férente de l'exploitation féodale des siècles précédents,
et il faut admettre que, bien souvent, le lien féodal était
très mince. Il est vrai également que l'exploitation des
petits producteurs ne prenait que rarement la forme
de la corvée, mais plutôt de la rente en argent. Mais,
tant que la contrainte économique et les pressions de
la coutume du manoir dominèrent les rapports écono­
miques (comme c'était le cas dans de très nombreuses
régions d'Angleterre) et qu'il n'existait pas de marché
libre à l'intérieur, pas plus que de main-d'œuvre libre
et mobile, la forme de cette exploitation n'a pas perdu
son aspect féodal - même s'il s'agissait d'une forme
dégénérée et en voie de désintégration rapide.
Dans le même esprit, je tiens à attirer l'attention sur
le fait que, dans le passage que Sweezy cite de Marx,
la rente en argent dont parle Marx à cet endroit
n'est pas déjà la rente foncière capitaliste avec un
fermier exploitant indépendant et payant une rente
fixée par contrat, mais relève encore (ce qui est mani­
festement implicite) d'une forme de rente féodale,
même si c'est la forme ultime avant sa disparition :
« [ . .. ] la rente-argent, forme modifiée de la rente­
produit et en opposition avec elle, est aussi la forme
ultime, avant sa disparition, de cette sorte de rente
foncière que nous avons étudiée jusqu'ici 8 ». Et Marx
dit un peu plus haut : « [ . . .] la base de cette sorte de
rente [ ... ] reste la même que dans la rente-produit qui
en constitue le point de départ. Le producteur direct,
comme par le passé, est en possession de la terre [ .. .]
il doit fournir au propriétaire de ce moyen de produc-

8. K. MARX, Le Capital. 1. III, t. 3. cbap. XLVII, p. 178.

88
tion essentiel un surplus obligatoire de travail [ ... ]
sous forme de surproduit converti en argent 9 » .

Je vais tâcher d'être bref sur les deux derniers


points de la critique de Sweezy. Au sujet du rôle
prédominant joué à l'aube du capitalisme par des
capitalistes sortis de la masse des petits producteurs,
je considère qu'il y a d'abondantes preuves 10, quelque
interprétation que l'on donne à ce passage très impor­
tant de Marx (et je continue de penser que l'interpréta­
tion courante est la bonne). J'ai donné certaines de ces
preuves dans mes Etudes. Il n'y a aucun doute qu'il
faille pousser plus avant la recherche dans ce domaine.
Mais l'importance de l'apparition de la petite et
moyenne bourgeoisie, dans cette période, a déjà été
montrée par Tawney, par exemple. Il est évident que
le rôle fondamental de l'entreprise des koulaks ne peut
plus être négligé. Il en existe des traces à une date
assez précoce, lorsqu'ils louèrent le travail des « pay­
sans pauvres » , et, au XVIe siècle, lorsqu'ils inventèrent
de nouvelles techniques agricoles avec le système des
enclosures à une échelle relativement importante. Les
historiens de cette période ont montré récemment que
la facilité avec laquelle ces fermiers koulaks parvinrent
à entrer dans la petite noblesse, en achetant des châ­
teaux et en se fondant dans les rangs de cette noblesse
terrienne, fut une des caractéristiques de la période
Tudor. TI se peut (comme Kosminsky l'a suggéré) qu'ils
aient même joué un rôle important dans la révolte des
paysans en 1 3 8 1 . Sans aucun doute, ils s'enrichirent
considérablement en employant de la main-d'œuvre, à
cause de la baisse du salaire réel due à l'inflation de
l'époque Tudor ; la petite noblesse et la classe montante
des koulaks eurent l'initiative de la manufacture textile

9. Ibid., p. 1 77.
10. Ce que j'ai écrit, et que Sweezy cite, à propos de c la
faiblesse de preuves � se rapporte au c détail du processus �
et non à l'existence de ce type de capitaliste ou au rôle qu'il
a pu jouer.

89
dispersée (country cloth industry) à grande échelle.
B ien évidemment, ils représentèrent une force diri­
geante importante dans la révolution bourgeoise du
XVI I " siècle et furent en particulier le nerf de la Nou­
velle Armée de Cromwell. De plus, leur présence est, je
crois, la clef de la compréhension des alliances de
classes de la révolution bourgeoise et, en particulier,
la raison pour laquelle le capital marchand, loin de
jouer un rôle progressiste, préféra le plus souvent s'al­
lier à la réaction féodale.
De même, dans les corporations urbaines, il y avait
des entrepreneurs d'un type proche qui devinrent com­
merçants et employèrent des artisans plus pauvres,
créant le système de la manufacture dispersée (putting
out system) Il. J'ai suggéré (et, si je m'en souviens bien,
cela m'est venu de la lecture d'Unwin) que cette évo­
lution fut responsable des mouvements que l'on peut
observer dans les corporations à la fin du XVI" siècle et
au début du XVII", en particulier en ce qui concerne les
nouvelles corporations de l'époque des Stuarts. Autant
que l'on sache, ce furent eux, les dirigeants de la manu­
facture textile dispersée (country clothiers), qui furent
des partisans acharnés de la révolution anglaise, et non
les riches patentés dont parle par exemple Nef et qui
étaient souvent royalistes, étant donné qu'ils dépen­
daient des privilèges obtenus par l'influence de la cour.
Je ne vois guère comment on peut nier 12 l'importance

1 1 . Le commerçant soumet les producteurs à son contrôle


en leur fournissant la matière première et en leur achetant
leurs produits. Cf. K. MARX, Le Capital, I. TIl, t. 1, p. 342.
12. Sweezy fait référence à ce type de développement pro­
gressant c à pas de tortue " décrit par Marx par compa­
raison avec les pleines possibilités de l'expansion. Mais ce fut
bien c à pas de tortue , (par rapport à l'évolution ultérieure)
que se développa le capitalisme à l'époque de c l'enfance
de la production capitalis�e , dont parle justement Marx. Et
certainement ce fut à cause de cela que la transformation
ne pouvait être complète que lorsque la bourgeoisie nouvelle
aurait gagné le pouvoir politique et, comme Marx le dit dans
le même chapitre, aurait commencé à exploiter « le pouvoir
de l'Etat [ ... ] afin de précipiter violemment le passage de

90
de ce type d'évolution qui a donné naissance à la pre­
mière étape du capitalisme : la révolution préindus­
trielle. Même à l'époque de la révolution industrielle,
un grand nombre des nouveaux entrepreneurs étaient
des gens d'origine modeste qui avaient commencé
comme « marchands-manufacturiers ,. du système de
putting out. Il est vrai que dans quelques industries,
comme celles du fer ou du cuivre, où l'on avait besoin
de capitaux plus importants, c'était déjà différent. Mais
ce furent les conditions techniques qui déterminaient
si le petit capitaliste sorti du rang pouvait ou non
devenir le pionnier du nouveau mode de production,
et ce furent aussi les changements techniques - dont
certains, il est vrai, s'étaient déjà produits deux siècles
avant 1 800 - associés à la révolution industrielle qui
déterminèrent si le petit capitaliste pouvait encore
jouer un rôle dirigeant.

En ce qui concerne ce qu'on appelle la « phase


de réalisation », dans le processus d'accumulation, je
dois reconnaître que Sweezy a mis le doigt sur un
point faible de mon analyse ; j'en étais moi-même cons­
cient. Mais qu'une telle phase existe ou non n'affecte
en rien mon raisonnement .sénéral, car c'est l'expropria­
tion des autres qui est l'essence du processus d'accu­
mulation, et non pas la seule acquisition de catégories
particulières de richesses par des capitalistes. Cepen­
dant, je ne nie pas que l'aspect d'enrichissement bour­
geois ne se soit pas produit, et, dans ce cas, je crois
que la distinction de « deux phases » conserve quelque
importance. La recherche marxiste pourrait utilement
diriger ses efforts dans ce sens ; et je continue de penser
que la « seconde phase ,. est une hypothèse qui corres­
pond à quelque chose de réel.
l 'ordre économique féodal à l'ordre économique capitaliste
et d'abréger les phases de transition � (Le Capital, 1. l, t. 3 ,
chap. XXXI , p . 1 9 3). Alors, mais seulement alors, cette mar­
che c à pas de tortue � du développement à ses débuts pou­
vait s'accélérer et le terrain se trouver préparé pour la crois­
sance rapide d'une révolution industrielle.

91
Nous pouvons admettre qu'il ne s'agissait pas d'une
bourgeoisie réalisant ses capitaux, une fois accumulés,
pour se constituer en classe nouvelle. En effet, elle
n'avait pas besoin de le faire en tant que classe, puis­
qu'une fois le prolétariat créé le ;eul cOllt pour l'en­
semble de la bourgeoisie dans l'accroissement de la
production capitaliste est représenté par les moyens
de subsistance qu'elle doit avancer aux ouvriers sous
forme de salaires. Les économistes classiques en étaient
tout à fait conscients. Posséder des terres, des maisons
à la campagne, etc., ne suffisait pas à fournir ces salai­
res. Même si ces propriétés étaient vendues à des tiers
(en mettant le commerce extérieur de côté), cela n'au­
rait pas nécessairement augmenté le fonds de subsistan­
ces pour l'ensemble de la société capitaliste. Mais ce qui
est vrai pour l'ensemble d'une classe peut ne pas l'être
pour une partie de cette classe qui, comme Sweezy le
suggère, peut être gênée par un manque de liquide qui
aurait pu être utilisé comme capital ; et on peut sans
doute parler d'une couche de la bourgeoisie (désirant
acheter du travail, c'est-à-dire investir dans la produc­
tion) vendant des biens fonciers à d'autres couches
de la bourgeoisie désirant encore acquérir la richesse
sous cette forme. TI est évidemment possible que tous
les investissements nécessaires pour financer la révo­
lution industrielle aient été fournis par le revenu moyen
des nouveaux capitaines d'industrie de l'époque : les
Darby, Dale, Wilkinson, Wedgwood et Radcliffe.
Dans ce cas, il n"y a rien d'autre à ajouter. On peut
alors négliger l'enrichissement bourgeois préliminaire,
dans les formes dont nous avons parlé, comme ayant
permis de financer la croissance industrielle. Cela,
pourtant, semble peu probable à première vue. Je ne
suis pas sOr que beaucoup de recherches aient été faites
sur les moyens financiers qui ont permis la construction,
en Angleterre, des premiers canaux et chemins de fer.
Nous savons qu'un grand nombre de ces nouveaux
entrepreneurs étaient gênés par le manque de capitaux
et qu'une grande partie du capital investi dans l'indus­
trie du coton en pleine expansion au début du X IX· siè-

92
cle était fourni par les négociants en textiles. Que le
système de crédit n'ait pas encore atteint un niveau suf­
fisant de développement pour satisfaire aux besoins de
l'industrie, on le voit dans l'accroissement extrêmement
rapide de ces « banques provinciales lt instables du
début du XIX· siècle. Il serait intéressant d'approfondir
l'hypothèse suivante, à savoir qu'au XVIIIe siècle il y
eut un grand mouvement de vente de biens mobiliers
et immobiliers à des gens aussi éloignés que les
« nababs » orientaux, par des hommes qui, à plus ou

moins long terme, investirent, par ce moyen, dans le


commerce et l'industrie en expansion à l'époque ; et
c'est par cette voie - par un processus qui se déroule
en deux étapes - que la richesse acquise, grâce au
pillage des colonies, fertilisa la révolution industrielle.
Même s'il n'y a pas eu un important transfert de
richesses, je pense que ma « seconde phase » se justi­
fie amplement. Elle peut avoir de l'importance d'une
façon un peu différente, je le concède ; car elle souligne
que l 'ensemble de la bourgeoisie est passé, à un pre­
mier stade, par l'appropriation de biens fonciers, d'ob­
jets ou de biens de valeur, pour préférer ensuite l'in­
vestissement dans les moyens de production et de
travail. Même si le volume des ventes ne fut pas consi­
dérable, le changement a sans doute eu une influence
sur certains prix et sur les activités économiques et
sociales.

Maurice DOBB
(1 950)

93
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: 1)
. ',
3 . Contribution à la discussion ·

par H. K. Takahashi

Les Etudes sur le développement du capitalisme de


Maurice Dobb soulèvent d'importants problèmes de
méthode. Ce travail présente l'étude concrète d'un
problème auquel nous nous intéressons vivement :
comment, à un stade nouveau et plus élevé, la discipline
scientifique qu'est l'histoire économique peut-elle inclure
dans son propre système les résultats de travaux anté­
rieurs en histoire économique et sociale ? La critique
des Etudes de Dobb par l'économiste américain
P. M. Sweezy 1 et la réponse de M. Dobb 2, en indiquant
plus clairement la nature et la conception du débat,
donnent aux historiens japonais l'occasion (après avoir
été isolés pendant la dernière guerre) d'évaluer le
niveau théorique actuel de l'histoire économique en
Amérique et en Europe.
Les Etudes de Dobb, bien que ne se limitant pas au
développement du capitalisme anglais, ne prêtent que
très peu d'attention aux travaux français et allemands,
ceux-ci ayant, sans aucun doute, une valeur égale aux
travaux anglais. Ces sources doivent être étudiées non
seulement pour obtenir une connaissance comparative
plus vaste des structures capitalistes, mais aussi pour
établir des lois historiques plus exactes. Je me limiterai
dans ce texte à l'Europe occidentale : il serait préma­
turé d'introduire dans le débat la question de l'organi-

.
.. Revue économique, Tokyo, avril 1 95 1 , trad angl. dans
Science and Society. FaU, 1952.
1. Vo ir plus haut l'article de P. Sweezy.
2. Voir plus haut la « Réponse :t de M. Dobb.

95
sation féodale et du développement du capitalisme au
Japon ou dans d'autres pays d'Asie. La controverse
entre Sweezy et Dobb, à condition que des historiens
y participent de façon critique, avec une conscience
égale des problèmes dans chaque pays, pourrait servir
de base au progrès commun de ces études.

Les Etudes de Dobb et la critique de Sweezy com­


mencent toutes deux par des définitions des concepts
de féodalisme et de capitalisme, qui ne sont pas de
simples questions de terminologie, mais impliquent des
méthodes d'analyse historique. Comme Sweezy n'a pas
donné une définition claire et explicite du féodalisme,
nous ignorons ce qu'il considère être son fondement.
En tout cas, la transition du féodalisme au capitalisme
est en relation avec un changement du mode de pro­
duction, et le féodalisme et le capitalisme doivent être
conçus comme des étapes de structures socio-écono­
miques, des catégories historiques. Une étude ration­
nelle du féodalisme présuppose une compréhension
scientifique du capitalisme en tant que catégorie histo­
rique 3. Dobb, en rejetant les concepts traditionnels
courants chez les historiens « bourgeois », recherche
l'essence de l'économie féodale dans les rapports entre
les producteurs directs (artisans et paysans cultivateurs)
et leurs seigneurs féodaux. Cette approche caractérise
le féodalisme comme mode de production, elle est au
cœur de la définition du féodalisme chez Dobb et
coïncide en général avec le concept de servage. C'est
« l'obligation imposée au producteur par la force et

indépendamment de sa volonté d'accomplir certaines


exigences économiques du seigneur. Celles-ci peuvent
prendre la forme de corvées ou de rentes payées en
nature ou en argent [ ... ] ; cette contrainte peut être

3. K. MARX, Contriblltion à la critique de l'économie poli­


tique, Introduction, c La Méthode de l'économie politique > ,
Editions sociales, p. 1 64- 1 72.

96
exécutée par la force armée que détenait le supérieur
féodal, par la coutume imposée par une procédure juri­
dique ou par la force de la loi 4 » . Cette description
coïncide, pour l'essentiel, avec celle donnée dans le
livre III du Capital, dans le chapitre sur l a « Genèse
de la rente foncière capitaliste 5 » .
Cette sorte de servage féodal « diffère du capita­
lisme en ce que, avec ce dernier, le travailleur en pre­
mier lieu [. . ] n'est plus un producteur indépendant,
.

mais se trouve séparé de ses moyens de production


et de la possibilité de produire sa propre subsistance ;
mais en second lieu [ . . . ] son rapport avec le proprié­
taire des moyens de production qui l'emploie est pure­
ment contractuel [ . ] ; au regard de la loi il est libre à
..

la fois de choisir son patron et de changer de patron ;


et il n'est soumis à aucune autre exigence en travail ou
en paiement à l'égard de son patron, en dehors de
celles que le contrat lui impose 6 » .
Sweezy critique l'équivalence qu'établit Dobb entre
féodalisme et servage. Il cite une lettre dans laquelle
Engels écrit : « Certainement le servage et l'assujettisse­
ment à la corvée ne sont pas une forme spécifiquement
(spezifisch) médiévale et féodale, nous la rencontrons
partout, ou presque partout, où le conquérant fait
cultiver la terre à son compte par les anciens habi­
tants 7. » Sweezy nie que le servage soit une catégorie

4. M. DOBB. Etudes ...• .•


op. cit p. 47.
5. Ou encore : c Dans toutes les formes antérieures (c'est-à­
dire précapitalistes), le propriétaire foncier, et non le capi­
taliste. apparaît comme celui qui s'approprie immédiatement
le surtravaii des autres. [ .. ] La rente se présente comme
.

la forme générale du surtravail, du travail non payé. Ici.


l'appropriation de ce surtravail n'est pas médiatisée par
l'échange, à la différence du capitaliste. mais elle est fondée
�ur la contrainte imposée par une partie de la société sur
une autre partie. ce qui entraîne l'esclavage direct, le servage
ou un rapport de dépendance politique � (1(. MARX. Théories
sur la plus-value. Stuttgart. 1 9 10, vol. III, chap. VI. p. 45 1 ,
édition allemande).
..
6. M. DOBO. Etudes. , p. 48.
7. Lettre d'Engels à Marx. Londres. 22 décembre 1 882.
Citée par Sweezy, voir plus haut, p. 65.

97
historique spécifique 8. Il n'indique cependant pas ce
qui constitue la forme d'existence particulière de la
force de travail propre au féodalisme en tant que mode
de production.
Mon opinion est la suivante : lorsque nous consi­
dérons les modes de production anciens, féodaux et
bourgeois, comme les étapes principales de l'histoire
économique, la première chose à prendre en considé­
ration doit toujours être la forme d'existence sociale
de la force de travail qui est la base, le facteur décisif,
des différents modes de production. Or les formes fon­
damentales de travail (les types) sont l'esclavage, le
servage et le salariat, et c'est certainement une erreur
que de dissocier le servage du féodalisme dans une
conception globale.
La question de la transition du féodalisme au capi­
talisme n'est pas seulement un problème de transfor­
mation des institutions économiques et sociales. Le
problème fondamental réside dans le changement de
la forme sociale d'existence de la force de travail.
Bien que le manque de liberté des paysans asservis
marquait évidemment des variations et des graduations,
selon les régions et selon les stades du développement
économique féodal, le servage est la forme d'existence
caractéristique de la force de travail dans le mode de
production féodal, ou selon Dobb l' ({ exploitation
du producteur par contrainte extra-économique (direct
politico-legal compulsion 9) ». Sweezy, ayant dissocié
le servage et le féodalisme et négligé la forme d'exis­
tence caractéristique de la force de travail, a dû recher­
cher l'essence du féodalisme ailleurs. Dans la société
féodale, à son avis, ({ les marchés sont presque toujours
locaux et [ ... ] le commerce lointain, s'il n'est pas
inexistant, ne joue aucun rôle déterminant en ce qui

8. P. SWEEZY, « Une critique :., voir plus haut, p. 45.


9. Voir plus haut, p. 90. Voir aussi K. MARX, Le Capital,
1. III, t. 3, p. 1 7 1 : « Dans ces conditions. il faut des raisons
extra-économiques [. . ] pour obliger les [petits paysans] à effec­
.

tuer du travai l pou r le compte du propriétaire foncier en


titre. �

98
concerne les buts et les méthodes de production ». Le
caractère fondamental du féodalisme, dans ce sens, est
d'être un « système de production pour l'usage » .
Sweezy n'affirme pas que le marché ou l'économie mar­
chande n'existait pas dans la société féodale. Il dit bien
que « [ . . . ] la production marchande et le féodalisme sont
des concepts qui s'excluent mutuellement 10 » . Mais
il est trop simple de présenter l'essence du féodalisme
comme un « système de production pour l'usage » en
contradiction avec une « production pour le marché » .
La valeur d'échange (les marchandises) et l'argent
(distinct du « capital » ) existent depuis une époque
antédiluvienne Il, pourrait-on dire, et peuvent exister
et s'épanouir dans différentes sortes de structures
sociales historiques. Même si, au cours de ces premiers
stades, presque tous les produits du travail vont satis­
faire les besoins des producteurs eux-mêmes sans se
transformer en marchandises et si la valeur d'échange
ne contrôle pas entièrement le processus de la pro­
duction sociale, il n'empêche que la production de
marchandises, et leur circulation, peut et pouvait exis­
ter. C'est pourquoi la question à poser sur une struc­
ture sociale donnée n'est pas de savoir si les marchan­
dises et l'argent existent, mais plutôt comment ces
marchandises sont produites, comment l'argent sert
de moyen de reproduction. Les produits des latifundia
de la Rome antique circulaient en tant que marchan­
dises produites par les esclaves, et l'accumulation par
[es propriétaires fonciers féodaux des produits du tra­
vail forcé ou de la rente féodale en nature circulait
en tant que marchandises produites par les serfs. Une
fois de plus, il y a les marchandises simples produites
par les paysans ou les artisans indépendants et se suffi­
sant à eux-mêmes et les marchandises capitalistes pro-

10. P. SWEEZY, c Une critique » , voir plus haut, n. 19 et 20.


1 1 . K. MARX, Le Capital, I. J, t. l , p. 1 67 : c On comprend
maintenant pourquoi dans notre analyse du capital les formes
les plu/! populaires et pour ainsi dire antédiluviennes, le capi­
tal commercial et le capital usuraire, seront provisoirement
laissées de côté », et I. III, 1. 2, chap. XXXVI , p. 253.

99
duites par le travail salarié, et ainsi de suite. Mais il
n'en va pas de même pour ce qui est du capital et du
capitalisme en tant que catégorie historique. Même sur
une base féodale, les produits du travail pouvaient
prendre la forme de marchandises, mais il ne s'agissait
pas d'une production capitaliste, parce que les pro­
ducteurs directs restaient propriétaires des moyens de
production u. Pour cette raison, un « système de pro­
duction pour le marché » ne peut définir des rapports
de production spécifiques et historiques (ni, par consé­
quent, des rapports de classe). Sweezy se trompe, à
l'évidence, quand, dans le passage traitant de la défi­
nition du féodalisme, il mentionne à peine la rente
foncière féodale, symbole des rapports antagonistes
entre le seigneur et le paysan, et insiste principalement
sur le « système de production pour l'usage » ou le
« système de production pour le marché », c'est-à-dire

des rapports établis entre les producteurs et leurs mar­


chés, sur les rapports d'échange plutôt que sur les
rapports de production. Sa position semble être une
sorte de « circulationnisme » .
Nous préférons partir des thèses suivantes : la contra­
diction entre le féodalisme et le capitalisme n'est pas
une contradiction entre un « système de production
pour l'usage » et un « système de production pour le
marché », mais réside entre la propriété féodale de
la terre et le servage, d'une part, le capital industriel
et le système de travail salarié, de l'autre. Les premiers
termes de chaque couple sont des modes d'exploita­
tion et des rapports de propriété. Les seconds termes
sont des formes d'existence de la force de travail et
par conséquent de sa reproduction sociale. On peut sim­
plifier en posant la contradiction entre la propriété
foncière féodale et le capital industriel Il. Dans le féo-

1 2. Ibid., 1. J, t. 2, chap. XIV, p. 48.


13. Ibid., 1. J, t. 1, p. 1 5 1 , n. 1. Voir aussi 1. Il, t. l, p. 53 :
c Le capital industriel est le seul mode d'existence du capital
où sa fonction ne consiste pas seulement en appropriation,
mais également en création de plus-value, autrement dit dt
surproduit. C'est pourquoi il conditionne le caractère capitaliste

1 00
dalisme, puisque les producteurs directs apparaissent
associés aux moyens de production et que par consé­
quent la force de travail ne prenait pas la forme d'une
marchandise, l'appropriation du surtravail par les sei­
gneurs féodaux était immédiate, par contrainte extra­
économique, sans l'intermédiaire des lois économiques
d'échange des marchandises. Dans le capitalisme, non
seulement les produits du travail sont transformés en
marchandises, mais la force de travail devient elle­
même une marchandise. A ce stade de développement,
le système de contrainte disparaît et la loi de la valeur
domine entièrement le champ de l'économie. Les pro­
cessus fondamentaux du passage du féodalisme au capi­
talisme sont par conséquent : le changement de la forme
sociale d'existence de la force de travail, qui se réalise
dans la séparation des moyens de production d'avec
les producteurs directs ; le changement dans le mode
social de reproduction de la force de travail (ce qui
revient au même) ; la polarisation des producteurs
directs ou la dissociation de la paysannerie.
L'analyse de Dobb partait de la propriété foncière
féodale et du servage. Mais, par exemple, lorsque nous
analysons le concept de capital, nous ne pouvons par­
tir directement du capital lui-même. Comme le passage
bien connu qui ouvre Le Capital le dit : « La richesse
des sociétés dans lesquelles règne le mode de produc­
tion capitaliste s'annonce comme une "immense accu­
mulation de marchandises" », et les seules marchan­
dises apparaissent comme la forme élémentaire de

de la production ; son existence implique celle de la contra­


diction de classes entre capitalistes et ouvriers salariés. Au
fur et à mesure qu'il s'empare de la production sociale, on
assiste au bouleversement de la technique, ainsi que de l'or­
ganisation sociale du procès de travail et, par cela même, d u
type économico-historique d e la société. Les autres variétés
de capital, qui sont apparues avant lui au sein de conditions
de production sociales révolues ou en décadence, se subor­
donnent à lui et subissent des modifications appropriées dans
le mécanisme de leurs fonctions. Qui plus est, elles ne se
meuvent plus que sur sa base ; elles vivent et meurent, per­
sistent et tombent avec cette base qu'il leur fournit. �

101
cette richesse. Ainsi, de même que l'étude du Capital
débute par une analyse de la marchandise et se pour­
suit en montrant le développement des catégories mar­
chandise � argent � capital, de même, lorsque nous
analysons la propriété foncière féodale, il est évident
que la méthode ne peut se limiter à une simple narra­
tion historique, mais doit se préoccuper de la nature
des lois de la société féodale. C'est-à-dire que, en par­
tant des catégories les plus simples et les plus abstraites
et en avançant systématiquement, nous atteignons
finalement la catégorie la plus concrète et la plus
complexe : la propriété foncière féodale. Ensuite, en
remontant en sens inverse cette voie dans sa logique,
les catégories initiales réapparaissent pleines d'une
richesse de spécificités et de rapports concrets 14. Que
sera la forme élémentaire, la cellule ou l'unité de base
d'une société fondée sur le mode de production féodal ?
Quelles catégories occuperont la première place dans
l'analyse de la propriété foncière féodale ? Nous consi­
dérons tout d'abord que l'unité de base est le manse *
(virgate, Hufe). Alors la communauté rurale * (village *,
Gemeinde) devra être prise comme stade intermédiaire,
et nous terminerons en développant la catégorie la plus
élevée de propriété foncière féodale (Grundherrschaft,
manoir, seigneurie * 15). Naturellement, cette sorte de

1 4. K. MARX, Contribution à la critique de l'économie poli­


tique, op. cit., Introduction, « La Méthode de l'économie poli­
tique ,..
'" En français dans le texte (N. d. T.).
1 5 . La Hule (Je manse "') est une unité de production pay­
sanne (Lamprecht l'appelle Werteinheit) composée d'un Hol
(une maison avec un petit terrain), d'une certaine étendue
de terre arable (Flur) et du droit aux biens communaux
(Allmende), ou, grossièrement, « une terre suffisante pour
nourrir le paysan et sa famille ,. (Waitz). C'est l'unité nor­
male qui permet au paysan de survivre ou de reproduire par
lui-même sa force de travail. Sa réalisation économique, dans
le sens de la forme générale de la Hule, est la communauté
ou la réglementation collective - le Flurzwang ou contrainte
communautaire '" (G. Lefebvre), servitudes collectives '"
(M. Bloch) - qui accompagne l'assolement triennal (Dreilel­
derwirtschalt), le système de champs ouverts et la vaine pdture

102
développement logique des catégories manse-village­
seigneurie ne correspond pas au processus historique
lui-même. Cependant, c'est précisément l'étude de la
structure logique de la propriété foncière féodale, en
partant de sa forme élémentaire, qui fait comprendre

collective * (Gemeingelage). La réglementation collective cons­


titue une contrainte qui médiatise le procès de travail. Toute­
fois, l'inévitable essor de productivité naissant de la propriété
privée inhérente à la Hule aboutit, et ne pouvait q u'aboutir,
à « la domination des hommes et des terres :t par des hom­
mes (Wittich). Les rapports de domination et de dépendance
dans lesquels ce type de manse (Hule, community) se trou­
vait lié constituaient la propriété privée du seigneur féodal,
c'est-à-dire la seigneurie (manor) ou la propriété foncière
féodale. De cette façon, nous avons la séquence développée
des catégories manse � communauté � seigneurie. A l'inverse,
dès que ce type de domination du seigneur féodal s'étendit
sur la communatlté et le manse, et que les lois de la propriété
foncière seigneuriale les pénétrèrent, le manse et la commu­
nauté, en tant qu'objets « naturels >, et leurs rapports mutuels
prirent une nouvelle forme historique, en l'occurrence féo­
dale. Alors. intégré à l a propriété foncière féodale, le manse
prit la forme d'une tenure paysanne * (Besitz, holding) et la
réglementation collective et les coutumes devinrent des ins­
truments de domination seigneuriale. Ainsi apparaissaient les
conditions historiques permettant de réaliser la rente féodale
et de disposer d'une main-d'œuvre ; le paysan était lié à sa
terre (appropriation). En même temps, le procès de travail
du paysan se transformait en procès de formation de l a
rente ; runion d e ces deux éléments constituait l e procès
de production féodal. En général, la contrainte (réglemen­
tation collective et extorsion par la force de rentes féodales
imposées par le seigneur) était le médiateur de la reproduc­
tion féodale, de même que dans la société capitaliste le
procès de circulation du capital apparaît comme le médiateur
de la reproduction capitaliste. L'effondrement de la société
féodale correspond à la disparition de ce système de con­
trainte. D'un autre côté, dès que ces contraintes féodales
étaient intégrées au système dans lequel le producteur direct
détenait les moyens de production, la dissolution de ces
contraintes (nécessité de la propriété privée moderne et de
la liberté bourgeoise du travail) préparait les conditions de la
séparation des producteurs directs de leurs moyens de pro­
duction (expropriation). Pour plus de détails, voir ma Struc­
ture de la révolution bourgeoise, Tokyo, 1950, p. 77-85 (en
japonais).
* En français dans le texte (N. d. T.).

103
clairement la loi historique de la naissance, du déve­
loppement et du déclin de la société féodale, ce que
la science historique « bourgeoise » n'est pas encore
parvenue à faire, mais que le livre 1 du Capital suggère.
Sur ce point, les questions de méthode fondamentale se
posent en relation avec l'excellente analyse de la société
féodale que Dobb et Sweezy, comme nous nous y
attendions, nous ont donnée.

II

Sweezy a recherché le caractère fondamental du


féodalisme dans un « système de production pour
l'usage » et a dû expliquer le déclin du féodalisme de
la même façon. Il n'ignore certainement pas l'existence
du mode de production féodal en Europe orientale et
en Asie ; pourquoi, alors, a-t-il restreint son étude à
l'Occident uniquement ? Suit-il les historiens bour­
geois en décrivant le système féodal comme un système
de fiefs (Lehnwesen) ? La Société féodale de J. Cal­
mette, par exemple, dans la collection Armand Colin 16,
nous apprend dès la première page que le féodalisme
est particulier au Moyen Age de l'Europe occidentale
et nie l'existence d'un féodalisme japonais. Ou bien
l'approche de Sweezy est-elle motivée par le fait que
le capitalisme moderne est né et est parvenu à maturité
en Europe occidentale ? Il dit que « le féodalisme
d'Europe occidentale [ ... ] était un système qui favo­
risait la persistance des méthodes et des rapports de
production donnés » , et se réfère à « son caractère
conservateur inhérent et réfractaire au changement 17 » .
I l importe peu de montrer que l e féodalisme était
conservateur par rapport à la catégorie antagonique

16. Paris, 1932. D'autres historiens français, M. Bloch et


R. Boutruche, en particulier, pensent autrement, cependant,
et se sont intéressés au féodalisme japonais. Marx, déjà dans
le chapitre XXIV du livre 1 du Capital, parle d'une c organi­
sation purement féodale � au Japon (1. J, t. 3, p. 1 5 8).
17. Cf. plus haut.

104
qu'est le capitalisme moderne. Comparé au féodalisme
en Europe orientale ou en Orient, le féodalisme d'Eu­
rope occidentale ne paraît pas plus conservateur, bien
au contraire. Le facteur décisif qui a freiné la croissance
autonome de la société capitaliste moderne en Europe
orientale et en Asie, fut précisément la stabilité de la
structure interne de la propriété foncière féodale dans
ces pays. Le fait que le capitalisme moderne et la
société bourgeoise aient assumé leur forme classique en
Europe occidentale indique plutôt une fragilité inhé­
rente et une instabilité de la propriété foncière féodale
de ces régions. Ce que Sweezy veut peut-être dire,
c'est que le féodalisme en Europe occidentale, étant
conservateur et réfractaire au changement d'une façon
intrinsèque, ne pouvait s'effondrer sous le coup d'une
force interne au féodalisme ; la chute aurait seulement
commencé sous la pression d'une force extérieure.
Puisque, pour Sweezy, le féodalisme était un « système
de production pour l'usage », la force extérieure venue
pour le détruire était la « production pour le marché »
(une « économie d'échange » ) ou « le commerce » .
La moitié environ de sa critique de Dobb est consacrée
à la discussion détaillée de ce point.
Or, aux XIY· et xy· siècles, la dévastation des villa­
ges, le déclin de la population rurale et, par voie de
conséquence, celui des revenus des seigneurs féodaux
se généralisèrent et donnèrent naissance en Angle­
terre, en France et en Allemagne à la crise des fortunes
seigneuriales 18. L'économie d'échange, ou monétaire,
qui commença à progresser à la fin du Moyen Age,
ruina une grande partie de la noblesse féodale dont
la richesse était fondée sur l'économie Ir naturelle 19 »

1 8. En français dans le texte. M. BLOCH, Les Caractères ori­


ginaux de l'histoire rurale française, Oslo, 193 1 , p. 1 17.
H. MAYBAUM, Die Entstehung der Gutswirtschaft im Meklen­
burg, Stuttgart, 1 926, p. 109- 1 1 3. Voir aussi l'excellent travail
de R. BOUTRUCHE, La Crise d'une société, Paris, 1 947, 11° par­
tie.
1 9. R. BOUTRucHE, « Aux origines d'une crise nobiliaire � ,
A nnales d'histoire sociale, Paris, 1939, vol. l, p. 272.

105
traditionnelle. Ce que l'on a appelé l'émancipation
des serfs au Moyen Age fut le résultat d'un besoin
croissant en argent des seigneurs pour faire leurs
guerres traditionnelles ou leurs dépenses somptuaires
qui croissaient aussi 20.
D'après l'hypothèse de Sweezy, la classe dominante
féodale avait besoin d'argent d'une façon constante et
croissante, et entraîna cette « crise » du féodalisme en
recherchant davantage le luxe, conception qui ressemble
à celle qui est présentée dans le premier chapitre sur le
Hof 21, dans Luxus und Kapitalismus de Sombart. La
surexploitation des paysans par leurs seigneurs, dont
Dobb dit qu'elle aurait entraîné la chute du féodalisme,
a été, de l'avis de Sweezy, causée par leur besoin d'ar­
gent. Cela entraîna la fuite des paysans, puis le déve­
loppement des villes qui créa l'économie monétaire.
Donc, selon Sweezy, Dobb prend pour des tendances
immanentes des caractères du féodalisme qui, en fait, ne
pourraient s'expliquer que par des causes extérieures
au système 22. La force « extérieure » qui causa la chute
du féodalisme a été « le commerce qui ne peut être
considéré comme une forme propre à l'économie féo­
dale », en particulier le commerce lointain, non le
marché local ou interrégional 23.
« Nous devrions, dit Sweezy, essayer de rechercher

le processus par lequel le commerce a engendré un


système de production pour le marché, et ensuite

20. Voir M. BLOCH, Rois et Serfs. Paris. 1 920, p. 59- 1 74 ;


A. DOPSCH. Natural Wirtschaft und Geldwirtschaft in der
Weltgeschichte, Vienne. 1930. p.- 178.
2 1 . W. SOMBART. Luxus und Kapitalismus. Munich. 1922,
2" éd., chap. I.
22. Cf. plus haut.
23. Du point de vue de la division du travail, j'insisterai
bien davantage sur le rôle du marché local ou régional, du
marché intérieur. A ce propos, on se reportera aux intéres­
santes suggestions de R. HILTON, Economie Development of
some Leicester Estates in the Xlylh and X ylh Centuries, Lon­
don, 1947. DOBB a pu saisir la relation entre l'apparition du
capital industriel et la formation du marché intérieur ; voir
.
ses Etudes... p. 1 7 3 et s. Voir aussi la méthode du Capital,
1. 1, t. 3. chap. xxx.

106
découvrir l'influence de ce processus sur le système
féodal existant de production pour l'usage. » Ainsi, il
suggère « comment le commerce lointain a pu être une
force créatrice, faisant naître un système de produc­
tion pour l'échange, parallèlement à l'ancien système
féodal de production pour l'usage ». Bien que Sweezy
sache qu' « une économie d'échange est compatible
avec l'esclavage, le servage, le travail indépendant ou
la main-d'œuvre salariée » , il sous-estime un des
points forts de la théorie de Dobb, concernant la réac­
tion féodale, qu'Engels appelle le « second servage »
en Europe orientale. Sweezy, à la suite de Pirenne,
recherche une explication dans la répartition géogra­
phique du second servage, dans le fait que le phéno­
mène s'aggrave dans sa marche vers l'Est, en s'éloignant
du centre de la nouvelle économie d'échange 24. Dobb,
cependant, qui s'appuie sur plusieurs études récentes,
fait ressortir que : « Ce fut précisément dans les
régions retardées du nord et de l 'ouest de l'Angleterre
que le servage sous forme de corvées disparut en pre­
mier, et ce fut dans la région du Sud-Est, plus déve­
loppée grâce à ses marchés urbains et à ses routes
commerciales, que les corvées persistèrent le plus long­
temps. De même, en Europe orientale, le renforcement
du servage, au cours des xv· et XVI· siècles, était asso­
cié au développement des échanges commerciaux, et il
n'y a là aucune corrélation entre la proximité des
marchés et la désintégration du féodalisme, mais elle
existe entre la proximité des marchés et le renforce­
ment du servage 25. »

24. Voir plus haut.


25. Voir plus haut. Voir aussi ses Etudes.... p. 46-54.
Voir aussi K. MARX, Le Capital, 1. m. chap. xx et XXXVI,
qui viennent étayer le point de vue de Dobb : c [ . .] les grandes
.

révolutions des XVI" et xvu- siècles que les découvertes géo­


graphiques provoquaient dans le commerce et qui entraînaient
le développement rapide du capital marchand. constituent u n
facteur essentiel ayant hâté l e passage du m od e de produc­
tion féodal au mode capitaliste. [. . .] Cependant, le mode de
production moderne, dans sa première période, celle des
manufactures, se développait seulement là où les conditions

107
Ainsi, la cause essentielle ne réside pas dans le
commerce ou le marché en soi ; la structure du marché
est conditionnée par l'organisation interne du système
de production. Kosminsky a formulé ce point encore
plus clairement que Dobb. La « production pour
l'échange » des grands domaines féodaux et des terres
d'Eglise dans le sud et l'est de l'Angleterre, qui avaient
la structure du « manoir classique » , a provoqué
l'alourdissement des corvées et le renforcement du
servage ; tandis que dans le nord et l'ouest de l'Angle­
terre, là où on trouvait des domaines non ecclésias­
tiques, petits ou de moyenne étendue, on constate
l'apparition de rentes en argent et le déclin du servage.
En fait, comme l'économie d'échange se développait,
\'( le féodalisme se désagrégea en premier et plus facile­

ment dans ces régions et sur ces domaines [ceux qui


n'étaient pas des manoirs] où son implantation était
moins solide », alors que, dans les régions de manoirs
classiques qui réussirent pleinement à instaurer et à
maintenir le servage en « adaptant le système des cor­
vées aux exigeances croissantes du marché », cela pou­
vait aboutir à une intensification de l'exploitation
féodale sur la paysannerie, et c'est ce qui se passa en
général. Ainsi, c'est précisément le Rittergut ou la
Gutswirtschaft * pour le marché qui prit corps en
Allemagne orientale (exemple le plus typique de réac­
tion féodale étudié par Kosminsky et Postan) et qui
montre le mieux le « second servage » dont parlent
Sweezy et Dobb. Le point essentiel est que « le déve­
loppement des échanges dans l'économie paysanne,
s'il dessert le marché local directement ou des marchés
plus éloignés Dar
' l'intermédi aire des marchands. conduit
à l'apparition de la rente en argent. Le développement

s'en étaient créées au cours du Moyen Age :. (chap. xx,


p. 341).
* Rittergut, domaine seigneurial, et GlItswirtschaft, écono­
mie domaniale. Cette forme d'économie féodale s'était déve­
loppée au détriment des exploitations paysannes. Elle corres­
pond à un type de grande exploitation pour le marché,
travaillée par des paysans serfs et des journaliers (N. d. T.).

108
des échanges dans l'économie des seigneurs, par contre,
aboutit au renforcement de la corvée 26 » .
Sweezy a raison de considérer la « crise » de la fin
du Moyen Age comme un résultat de l'action dissol­
vante du commerce sur le système de production pour
l'usage. Mais il commet l'erreur qui consiste à s'inté­
resser exclusivement au commerce, en particulier au
développement du commerce lointain qu'il rend res­
ponsable de la chute du féodalisme lui-même. TI est cer­
tain que son action dissolvante - du moins en Angle­
terre, mais aussi en général, comme le remarque Dobb 27
dans sa réponse à la critique de Sweezy - accéléra
le processus de différenciation parmi les petits pro­
ducteurs, créant une classe de koulaks, d'une part, et
un semi-prolétariat, d'autre part, avec pour résultat
final la chute du féodalisme et l 'établissement d'une
production capitaliste. R. H. Tawney 28 a montré la
présence, au XVIe siècle, en Angleterre, d'un tel pro­
cessus capitaliste de désintégration, la tendance à la
« division tripartite entre le propriétaire foncier, le
fermier capitaliste et l'ouvrier agricole sans terre » ,
qui est caractéristique d e l'agriculture anglaise moderne.
Cependant, cette division est née à l'intérieur d'une

26. E . A. KOSMI NSKY, « Services and Money Rents in the


XIIIth Century :., Ecollomic His/ory Review, vol. V, London,
1 935, n ° 2, p. 42-45. Ainsi, « l'apparition de l'économie
monétaire n'a pas toujours été la grande force émancipatrice
comme les historiens du XIx" siècle l'ont cru [. . . ] ; l'expansion
des marchés et le développement de la production ont conduit
soit à l'accroissement de la corvée, soit à son déclin. Ainsi
l'accroissement paradoxal de celle-ci en Allemagne orientale,
à l'époque où la production des céréales pour l'exportation
se développait plus rapidement, et aussi le même accroisse­
ment paradoxal, en Angleterre, à l'époque et là où la pro­
duction agricole pour le marché connut son développement
m aximum pendant le Moyen Abe et en particulier au XIIIe siè­
cle � (M. POSTAN, « The Chronology of Labour Service :.,
Transactiolls of the Royal Historical Society, 4th series,
vol. XX, London, 1937, p. 1 86- 192).
27. Voir plus haut.
28. R. H. TAWNEY, Agrarian Problems in the X Vllh Cell­
(ury, Londres, 1 9 1 2.

109
société féodale anglaise préexistente, et il n'y a aucune
raison d'en rendre le commerce responsable. En traitant
ce point, la réponse de Dobb à Sweezy est inadéquate
et fait des concessions inutiles. li aurait dft indiquer
plus concrètement comment en Europe occidentale
aussi la destruction de la classe des petits paysans pro­
ducteurs marchands n'a pas forcément provoqué la
formation d'une production capitaliste, mais a entraîné
une réaction féodale. En France, par exemple, la
« crise » a eu pour conséquence la restauration du

féodalisme et non pas sa destruction 29. En France, à


cette époque, la dissolution par le commerce de la
classe des petits producteurs paysans n'a pas établi un
système capitaliste de travail salarié, mais a fait naître
la grande propriété usuraire avec les laboureurs fer­
miers et laboureurs marchands *, d'une part, et les
semi-serfs, d'autre part 30. Ces derniers étaient le proto­
type de ces métayers qu'Arthur Young dans ses

29. Dans cette crise, « [ . ..] si les seigneurs changèrent sou­


vent, les cadres de la hiérarchie féodale reparurent tels qu'ils
étaient au siècle précédent � (Y. BEzARD, La Vie rurale dans
le sud de la région parisienne de 1450 à 1560, Paris, 1 929,
p. 54). Et encore : « Le régime seigneurial n'a pas été atteint.
Bien plus, il ne tardera pas à prendre une vigueur nouvelle.
Mais la propriété seigneuriale a changé de mains � (M. BLOCH,
Les Caractères originaux ... , op. cit., p. 1 29).
* En français dans le texte.
30. P. Raveau donne un tableau très vivant qui confirme
ces faits dans L'Agriculture et les Classes paysannes. La Trans­
formation de la propriété dans le Haut-Poitou au XVI" siè­
cle, Paris, 1 926, p. 249. Dans le Poitou, le développement de
l'économie d'échange entraîna la séparation des paysans de
la terre, mais sans les transformer en prolétaires. Lorsque
les paysans vendaient leur tenure, ils ne quittaient pas l a
terre mais y restaient liés p a r les nouveaux propriétaires q u i
l e s faisaient travailler à mi-fruits. Ces nouveaux métayers
ne pouvaient subsister qu'en vendant leur récolte à venir ou
en obtenant des avances des nouveaux propriétaires. Ces nou­
velles dettes obligeaient le paysan à sacrifier également l a
récolte suivante et i l s e trouvait pris dans u n cercle vicieux
auquel il ne pouvait échapper : « TI était, en un mot, rivé
au sol de sa tenure. Ces marchands [...] au moyen de leurs
capitaux avaient créé un nouveau servage ,. (p. 271). Cf. égale­
ment p. 80, 82, 93, 1 2 1 , 268 à 27 1 .

1 10
Voyages en France décrit comme les victimes d'un
« système misérable qui perpétue la pauvreté ». Mais,
à l'époque dont nous parlons, ils n'étaient ni dans la
catégorie du prolétariat ni au stade du « métayage » ,
qui marque la transition de la rente féodale à la rente
capitaliste 3 1 .
Sweezy et Dobb traitent tous les deux de l'action
dissolvante du commerce sur le féodalisme et de la
« réaction féodale », sans dépasser la question de la

propriété foncière féodale et de la rente en travail,


alors qu'ils auraient dû envisager également celle de
la rente en nature ; celle-ci constituerait le problème
le plus important pour la France et le Japon 32.
Sweezy ne considère pas la destruction d'une struc­
ture sociale donnée comme le résultat d'une dynamique
3 1 . Le contrat de métayage par écrit sous l'Ancien Régime
liait les p aysans par des obligations personnelles, en fait féo­
dales, d'obéissance et de soumission (cf. 1. DONAT, Ulle com­
munauté rurale à la fin de l'Ancien Régime, Paris, 1926,
p. 245). D e même le métayage donna naissance à de c véri­
tables liens de dépendance personnelle :. entre bourgeois et
paysans, dit M. BLOCH (Les Caractères originaux.... op. cit.,
p. 1 5 3 ). G. LEFEBVRE, qui fait autorité sur les questions
agraires et paysannes à l'époque de la Révolution française,
a souligné l'existence d'une tradition de rapports aristocrati­
ques, dans le métayage, de protection et d'obéissance - ce
qui relève d'une subordination féodale - entre le proprié­
taire foncier et le métayer sous l'Ancien Régime (Questions
agraires au temps de la Terreur, Strasbourg, 1 932, p. 94).
32. Ce point est des plus importants pour l'Asie, où l a
rente e n nature est prédominante. Cette forme de rente en
nature c est tout à fait apte à constituer, comme o n peut le
voir en Asie, l a base de structures sociales stables. [...] Celle-ci
peut atteindre un volume tel que l a reproduction des moyens
de travail et même des moyens de production en soit sérieu­
sement compromise ; elle peut rendre l'élargissement de la
production quasi impossible et réduire les producteurs directs
au minimum de subsistance vital. C'est notamment le cas
aux Indes, par exemple, où l'Angleterre, nation commerçante,
a trouvé cette forme au moment de la conquête et l'a exploi­
tée :. (K. MARX, Le Capital, 1. III, t. 3, chap. XLVII, p. 176).
Voir également c Sur l'opposition à la destruction du féoda­
lisme :t dans mon Essai historique sur la transformation de
la société moderne (Kindai shakai seiritsu shiron), Tokyo,
1 95 1 , p. 1 13 (en japonais).

111
interne due à ses forces productives ; au lieu de cela,
il recherche une force extérieure. Si nous disons que
le développement historique a lieu grâce à des forces
extérieures, la question reste cependant de savoir com­
ment ces forces extérieures sont apparues et quelle est
leur origine. En dernière analyse, ces forces qui se
manifestent de l'extérieur doivent être expliquées, d'une
façon historique, de l'intérieur. La dialectique de l'his­
toire ne peut pas avancer sans mouvements internes
(les contradictions de la structure interne). Les mouve­
ments internes et les influences externes réagissent,
naturellement, les unes sur les autres, et Dobb indique
quelle influence énorme les circonstances externes peu­
vent exercer ; cependant, « les contradictions internes
[ . .. ] déterminent la forme et le sens particuliers des
effets que les influences externes exercent 33 ». Le fait
que Sweezy insiste tellement sur le point que la chute
du féodalisme en Europe occidentale serait due au rôle
joué par des forces extérieures uniquement - le com­
merce et le marché, en particulier le marché extérieur -
relève de sa méthode d'analyse historique 34.

III

Dobb insiste sur un point fondamental : le fait que


le capitalisme est né de la petite production qui attei­
gnit son indépendance et en même temps entraîna une

33. Voir plus haut.


34. La conception historique du déclin d'une société par
autodésintégration, résultant d'un développement dynamique
intérieur, est même confirmée par des historiens bourgeois, en
particulier concernant la fin de l'Antiquité classique. E. MEYER
souligne que le déclin de l'Empire romain ne s'explique pas
par les invasions barbares seulement, mais par le fait que
ces invasions n'ont pu se produire qu'au moment où l'Empire
était déjà intérieurement en décadence, dans Kleine Schriften,
Berlin, 1 924, 2° éd., vol. l, p. 1 45 à 1 60. Voir aussi M. WEBER,
c Die sozialen Gründe des Untergangs der antiken Welt :t,
in Gesammelte A ufsiizte sur Soz. u. W. G., Tübingen, 1 924,
p. 290-297, et K. MARX, Le Capital, 1. III, t. 1 , p. 3 4 1 .

1 12
différenciation sociale en son sein. La thèse de Dobb
présente le problème historique en deux phases :
d'abord, cette petite production s'établit petit à petit
de façon solide, comme base de la société féodale ;
puis cette production à petite échelle, en conséquence
du développement de la productivité, échappa aux
restrictions féodales, arriva à sa propre désintégration
et créa par la suite les rapports capitalistes 35.

A. - Cependant, l'établissement solide de la petite


production comme base du féodalisme se produisit lors
de la dissolution du système seigneurial classique : étape
de la rente en travail perçue par la propriété foncière
féodale sur la base d'un système d'exploitation directe
du domaine à l'époque du système seigneurial « clas­
sique », c'est-à-dire que les serfs étaient forcés de
travailler toute la semaine (week-work). La façon dont
l'émancipation des serfs progressa au sein de ce pro­
cessus est démontrée de façon générale, du moins par
les historiens modernes. Le processus est visible dans
la transformation des corvées aux XIV· et XV" siècles en
Angleterre, avec le passage direct de la rente en travail
à la rente en argent, ce qui correspondit à la disparition
du servage ; dans le sud-ouest de l'Allemagne ou, plus
particulièrement, en France où le premier stade dans
l 'abolition des corvées fut l'établissement de rentes en
nature fixes qui se transformèrent en rentes en argent.
A partir des X I Ie et XIIIe siècles en France et dans le
sud-ouest de l'Allemagne, le domaine seigneurial
(domaine proche *, Salland), qui jusque-là avait été
cultivé par le travail forcé des serfs (Frondienst, cor­
vée .), fut divisé entre les paysans et leur fut confié
pour qu'ils le cultivent. Les paysans ne fournirent plus
de corvées au seigneur, mais s'acquittèrent de leurs

35. Voir Le Capital, 1. I, t. 2, chap. XlII, p. 27. et 1. III,


t. l , p. 342 à 344. Voir aussic La Structure économique des
débuts du capitalisme " dans ma Formation du capitalisme
moderne, Tokyo, 1950, p. 3 (en japonais).
• En français dans le texte (N. d. T.).

1 13
rentes en leur versant une partie déterminée de la
récolte (campi pars, champart *, terrage *, agrier . 36).
Bien que ce processus ait été nécessairement lié à
l'établissement partiel de la rente en argent, l a partie
principale de la rente féodale n'était plus constituée
par la corvée, mais par une « rente » (redevance *,
A bgabe), comme l'appellent les historiens. Cette sorte
de propriété foncière féodale, née de la destruction
du système seigneurial fondé sur la rente en travail
(Villikationsystem) était organisée, à petite échelle, par
les paysans, ou, selon le terme utilisé par les historiens
allemands, Relltengrulldherrschaft ou reine Grundherr­
schaft 37 (système de tenures avec suppression de la
rente en travail).
Ce changement dans la structure de la propriété
féodale accompagnant le déclin du système domanial
provoqua un changement dans la forme de la rente :
en Angleterre apparut une rente en argent, en France
et en Allemagne une rente en nature ; mais cela n'en­
traîna pas un changement de fond dans la nature de
la rente féodale. Les paysans avaient jusque-là fourni
un surtravail directement sous forme de travail ; main­
tenant ils le payaient en produits finis - en nature, ou
en argent. Cela n'allait pas plus loin. Dans les deux
cas, la rente apparaissait comme la « forme normale »
d'un surtravail, mais n'avait pas du tout la nature
d'une partie du « profit » réalisé par les producteurs
et payé sous forme de rente capitaliste. Un « profit »
réel existait, mais la rente féodale constituait une

36. Voir M. BLOCH, Les Caractères originaux... , op. cit.,


p. 100. Egalement F. OLIVIER-MARTIN, Histoire de la cou­
tume de la prévôté et vicomté de Paris, Paris, 1 928-30, 3 vo!.,
vo!. l, p. 420.
37. M. WEBER, Wirfschaftsgeschichte, Tübingen, 1923,
p. 1 0 1 ; G. V. BELOW, Ges. der deutschen Landwirtschaft in
Mittelalter, lena, 1 937, p. 73-76. Voir aussi les travaux japo­
nais sur l'histoire du Moyen Age de l'Europe occidentale,
Senroku UEHARA, c Grundherrschaft in Klosterburg Monas­
tery �, 1 920, dans sa collection Economie et Société de l'A lle­
magne médiévale.
• En français dans le texte (N. d. T.).

1 14
« limite normale » à cette formation du profit. Dans

les deux cas, rente en nature ou en argent, les seigneurs


féodaux, en vertu de leur propriété, utilisaient l a
« contrainte » extra-économique directement, sans l'in­

tervention des lois de l'échange des marchandises, pour


s'approprier le surtravail des producteurs paysans
(tenanciers *, Besitzer) qui détenaient ce moyen de
production qu'était la terre. Cependant, ce moyen
d'obtention de la rente par contrainte extra-écono­
mique se transformait. A l'époque du système doma­
nial classique, le travail des paysans sur le domaine
était organisé sous la direction et la stimulation direc­
tes du seigneur ou de son représentant (villicus, bailif],
maire *, sergent *). Dans le système de tenures (reine
Grundherrschaft), cependant, le processus complet de
production agricole était maintenant passé aux mains
des paysans travaillant leurs parcelles ; le travail néces­
saire qu'ils conservaient et le surtravail qu'ils four­
nissaient au seigneur n'étaient plus séparés dans l'es­
pace et le temps. Les producteurs directs pouvaient
organiser l'ensemble de leur temps de travail quasi­
ment à leur guise. L'émancipation des paysans dans la
France médiévale et dans le sud-ouest de ]'Allemagne
correspond au passage du statut de serf (Leibeigene)
à celui de tenancier libre (Horige, yeomen, sokemen,
vilains francs *) qui se produisit à grande échelle aux
X I I I "-XV' siècles. Ainsi la méthode d'obtention de la
rente passa de diverses formes d'obligations person­
nelles et arbitraires à des rapports réels (dinglich), et
les rapports fondés sur la contrainte féodale entre les
seigneurs et les paysans furent alors fixés par contrat.
Ces rapports contractuels n'étaient naturellement pas
les mêmes que ceux de notre société bourgeoise
moderne, où les libres possesseurs de marchandises se
lient mutuellement, en tant que personnes indépen­
dantes les unes des autres, légalement sur un plan uni­
que ; ils prirent la forme de lois coutumières (la rente
en nature elle-même était souvent appelée coutume *

.. En français dans le texte (N. d. T.).

115
- Gewohnheitsrecht - et les paysans qui la payaient
coutumiers *). Ainsi, pour la première fois il nous est
possible de parler de « petite production agricole »
(peasant agriculture on a smalt scale) et d'artisanat indé­
pendant, qui formaient ensemble « la base du mode
féodal de production 38 ».
Quand la rente en nature cède l a place à la rente
en argent, ces petites exploitations paysannes Ga petite
production agricole) deviennent de plus en plus nette­
ment indépendantes et en même temps leur désintégra­
tion interne progresse plus rapidement et plus libre­
ment. Quand la rente en argent s'établit, non seulement
les anciens rapports entre le seigneur et le paysan
changent, pour devenir des rapports d'argent plus
impersonnels, plus objectifs ; mais, de même que pour
la « rente fixée par contrat » (rent of assize), la part
de surtravail sous forme de rente en argent, dont le
montant était fixe, se réduit avec les progrès de la pro­
ductivité du travail et de la dépréciation de la monnaie
qui en découle. Une partie de ces formes de surtravail
qui se développaient et que l'on a appelées un
« embryon de profit » revint aux paysans (producteurs

directs) ; elle dépassait le minimum nécessaire à leur


subsistance, et les paysans purent la transformer en
marchandises. Quant à la rente en argent, elle se déva­
lorisa au point que les paysans se trouvèrent, de fait,
affranchis de l'obligation de la payer 39.

38. Cf. K. MARX, Le Capital, 1. l, t. 2, p. 27, n. 1 . Voir


aussi mon étude c A propos de ce que l'on appelle l'éman­
cipation des serfs " , Revue d'histoire, 1 940, vol. l, n° 1 1- 1 2
(en japonais) e t mon Essai historique sur la formation de la
société moderne, op. cit.
39. Cf. R. H. TAWNEY, Agrariall Problems in the XVlth Cen­
tury, op. cit., p. 29-3 t : c [ ...] parfois, les tenanciers se
débarrassèrent eux-mêmes de tout paiement, y compris des
corvées [ ... ] ; le lien des tenanciers l ibres avec l e manoir était
davantage une affaire de forme et de sentiment qu'une néces­
sité ,.. Dès le XVI" siècle, leurs rapports avec leurs seigneurs
étaient largement formels. La situation était la même dans
quelques régions de France. Par exemple, en Poitou au
XVI' siècle, de nombreux contrats de vente se terminent

1 16
Les anciennes tenures paysannes furent transformées
en propriétés paysannes libres. Les paysans autrefois
tenanciers établirent eux-mêmes le taux auquel ils se
rédimèrent des rentes féodales, ils se libérèrent des
réglementations de la propriété foncière féodale et
devinrent propriétaires de leurs terres. La formation de
cette catégorie de paysans qui se suffisaient à eux­
mêmes - historiquement, le représentant le plus typi­
que en est la yeomanry anglaise - résulta du proces­
sus de désintégration de la propriété foncière féodale
et établit les conditions sociales permettant l'apparition
de la rente en argent. Si nous considérons ce processus
sous un autre angle, nous pouvons dire que, lorsque
la rente en argent s'établit de façon générale et à
l'échelon national, !es paysans (producteurs directs),
afin seulement de maintenir et de reproduire une telle
situation, devaient avoir satisfait vraiment la majorité
de leurs besoins pour subsister grâce aux activités d'une
économie naturelle (production et consommation) ;
mais une partie de leur force de travail et du produit
de leur travail - au minimum la partie correspondant
à la rente féodale précédemment produite en travail -
pouvait toujours être transformée en marchandises et
réalisée en argent par les paysans eux-mêmes. Autre­
ment dit, les paysans étaient en situation de producteurs
de marchandises, ils devaient simplement se mettre
en contact avec le marché 040, et cette situation de

ainsi : c Le vendeur n'a pu déclarer de quel seigneur et


pour quels devoirs les lieux faisant l'objet de la présente
vente sont tenus et mouvants » (P. RAVEAU. L·Agriculture.. . .

.•
op. cit p. 70).
40. Là où la productivité du travail socialement définie
(c'est-à-dire par contrat) ne s'est pas développée ou. ce qui
revient au même, lorsque les paysans n'ont pas une position
sociale correspondante comme producteurs de marchandises, la
rente en argent est imposée et extorquée par en haut et ne par­
vient pas à remplacer complètement la rente traditionnelle
en nature ; non seulement les deux formes apparaissent côte
à côte, comme par exemple en France sous l'Ancien Régime,
mais très souvent l'histoire donne des exemples d'un retour
à la rente en nature (la réapparition de la corvée). Lorsque

1 17
producteurs de marchandises a provoqué inévitable­
ment une différenciation sociale parmi eux 41.

B. - Or il y a eu un intervalle de deux siècles entre


le passage de la rente en travail à la rente en argent
et à l a disparition du servage, au XIV· siècle, et le
moment initial de la véritable période capitaliste, au
XVI " siècle (en Angleterre, les deux siècles qui sépa­
rèrent Edouard III d'Elisabeth). Examinons la façon
dont Sweezy et Dobb traitent cette période dont
l'étude, selon l'expression de Dobb, est « essentielle
à une véritable compréhension de la transition du féo­
dalisme au capitalisme 42 ».
Sweezy considère que le servage disparaît au XIV" siè­
cle. Cela est exact, car les corvées avaient alors été
remplacées par des rentes en argent. Bien qu'il nous
avertisse que ce changement ne coïncide pas exacte­
ment avec l a fin du féodalisme, il n'en tient cependant
pas compte dans son interprétation des deux siècles
de la fin du féodalisme et du début du capitalisme, et
là il commet une erreur. Car, malgré le fait que les
paysans aient été libérés du servage direct (les corvées),
ils étaient encore soumis à une rente en argent, expres­
sion de la propriété foncière féodale : et, bien que cette
rente en argent représentât une part de plus en plus
réduite de leur surtravail, les paysans ne s'étaient pas
encore débarrassés complètement de leur condition ser-

la rente en argent était imposée aux paysans dans de telles


conditions, indépendamment de leur évolution jusqu'à matu­
rité comme producteurs de marchandises, cela n'aboutit pas
à l'émancipation de la paysannerie, mais à son appauvrisse­
ment.
4 1 . Cf. R. H. TAWNEY, Agrarian Problems ...• .•
op. cit qui
donne maints exemples de cette dissociation au sein de la
paysannerie. L'organisation des manses (Hufenverfassung), sys­
tème relativement uniformisé des tenures paysannes, comme
on le voit dans le domaine du XIIIe siècle. disparaît pour de
bon jusqu'au point où, selon Tawney, c cela n'a en effet
plus de sens du tout de parler de manses (virgates) ou de
.•
demi-manses (half-virgates) ... (ibid p. 59).
42. Voir plus haut.

118
vile. La conception qu'a Sweezy de la rente en argent
comme étant essentiellement une forme de transition
entre la rente féodale et la rente capitaliste relève de
sa méthodologie. Selon les termes employés par Dobb,
la base de la rente en argent était en voie de dispari­
tion, mais « restait la même que celle de la rente en
nature (en Angleterre, la corvée) dont elle était
issue 43 » . C'est-à-dire que les producteurs directs
étaient, comme auparavant, des paysans tenanciers
(Besitzer) la seule différence réside dans le fait que
"

maintenant ils paient leur surtravail au seigneur sous


forme d'argent, sous la pression de la contrainte extra­
économique ; « contrainte politique et pressions de la
coutume seigneuriale » , comme l'exprime Dobb 44 . La
rente en argent, dans sa forme c pure », est seulement
une variante de la rente en nature ou en travail et, par
essence, c absorbe » le profit « embryonnaire » de la
même façon que la rente en nature 45. De ces conditions
économiques naquirent à la fois les paysans qui devaient
se débarrasser totalement de la rente féodale et les
capitalistes industriels qui devaient supprimer les limites
au profit industriel ; les deux s'allièrent nécessairement,
dans la révolution bourgeoise, contre l'aristocratie ter­
rienne et les compagnies de marchands privilégiées.
Pourquoi alors Dobb a-t-il trouvé nécessaire d'affir­
mer que « la désintégration du mode de production
féodal était déjà à un stade avancé bien avant que le
mode de production capitaliste ne soit développé » , et
que cette désintégration ne progressait pas sous la pous­
sée du nouveau mode de production au sein de l'ancien ;
c'est pourquoi « cette période semble n'avoir été ni
féodale ni encore capitaliste, pour autant qu'il s'agissait

43. K. MARX, Le Capital, 1. III, t. 3, chap. XLVII, p. 1 77.


Voir plus haut.
44. Voir plus haut.
45. c Pour autant qu'il se forme en dehors d'elle, en tant
que fraction particulière de surtravail, la rente en argent
continue d'être, comme les formes ant�rieures de rente, l a
limite normale d e c e profit embryonnaire • (K. MARX, Le
Capital, 1. m, t. 3, chap. XLVII, p. 178).

1 19
de ce mode de production 46 ». Il ne dépasse pas l'idée
habituelle qu'avec l'établissement de la rente en argent
et, par voie de conséquence, la disparition du servage
prend fin le féodalisme. Or l'immense majorité des
paysans au XVII" siècle en Angleterre payait des rentes
en argent. Les fermiers libres et aisés ne payaient plus
les redevances féodales et avaient atteint le statut de
producteurs libres et indépendants (la « classe moyenne
des paysans aisés » de Tawney). Ces « fermiers, yeomen,
koulaks » employaient leurs voisins plus pauvres à la
fois dans l'agriculture et l'industrie, mais toujours en
petit nombre (les « capitalistes lilliputiens » de Tawney).
Etant donné que Dobb connaît bien ces faits, il veut
sans doute dire que, malgré l'accroissement de cette
classe de fermiers indépendants semi-capitalistes, pen­
dant cette période, la main-d'œuvre dans son ensemble
n'était pas encore subordonnée de façon intrinsèque au
capital.
Cependant, ce n'est pas ce qui s'est produit après
l'émancipation de la classe paysanne du mode féodal
de production ; en effet, cette paysannerie libre et
indépendante s'est alors désintégrée et bipolarisée.
Historiquement, la classe paysanne se trouvait déjà rela­
tivement dissociée à l'époque même du servage. Les
serfs ne se libérèrent pas toujours dans les mêmes condi­
tions économiques. Ainsi en Angleterre, dans les dis­
tricts ruraux, la paysannerie se transforma très tôt en
producteurs marchands dont l'émancipation succéda à
une désintégration interne de la classe paysanne. C'est
ainsi que Dobb a dû corriger sa formulation dans les
Etudes, en disant que ces siècles furent « transitoires
dans le sens où l'ancien était dans un processus de
désintégration rapide et où de nouvelles formes écono­
miques apparaissaient simultanément 47 ».
Sweezy, d'autre part, reste trop prisonnier de la
première formulation de Dobb : « Ni féodale ni encore
capitaliste. » Pour Sweezy, « la transition du féodalisme

. .
46. M. DOBB, Etudes . , p. 3 1
47. Voir plus haut.

120
au capitalisme n'est pas un processus ininterrompu et
unique [ ], mais composé de deux phases totalement
...

distinctes qui présentent des problèmes radicalement


différents et doivent être analysés séparément ». Il
donne au système « ni féodal ni encore capitaliste JO
qui prévalut en Europe occidentale aux XV" et XVI- siè­
cles le nom de c production marchande précapitaliste :) .
Ce système « d'abord affaiblit l e féodalisme et, un
peu plus tard, une fois cette œuvre de destruction
terminée de façon substantielle, prépara la voie au
développement du capitalisme lt .
Sweezy rejette ici délibérément le terme de « pro­
duction marchande simple » (simple commodity pro­
duction) ,' cependant, il remarque que dans la théorie
de la valeur c'est un terme qui nous permet de « pré­
senter le problème de la valeur d'échange dans sa
forme la plus simple lt . Il considère que ce terme est
impropre, historiquement parIant, puisque la production
marchande simple est « un système de producteurs
indépendants possédant leurs propres moyens de pro­
duction et satisfaisant à leurs besoins en échangeant
leurs produits JO, alors que « dans la production mar­
chande précapitaliste [ . ] le moyen de production le
. .

plus important, la terre, était en grande partie aux


mains d'une classe de non-producteurs 48 lt , Etant donné
que la terre des paysans était toujours assujettie aux
redevances féodales, même si c'était sous la forme de
rente en argent, le paysan n'était donc pas propriétaire
de sa terre au sens moderne du terme, et il ne convient
pas de les appeler des producteurs indépendants. Cepen­
dant, en Angleterre à cette époque. un groupe supérieur
de tenanciers libres et de tenanciers coutumiers s'était
en fait transformé en passant du statut de tenanciers
féodaux à celui de propriétaires paysans indépendants
se suffisant à eux-mêmes.
Lorsque Sweezy introduit la notion des droits de
propriété modernes en traitant précisément de la pro­
priété foncière féodale et de la tenure, il révèle le

48. Voir plus haut.

121
contenu de sa méthode a-historique. La propriété fon­
cière féodale ou seigneuriale, selon nos prémisses, est
une forme de domination constituant la base de l'ap­
propriation seigneuriale (appropriation par la force) ;
la propriété du seigneur était la propriété éminente *
(Obereigentum) et les paysans étaient des tenanciers
sur leurs terres (Untereigentümer, Besitzer) .. les tenures
possédées par les paysans (domaine utile) étaient la
véritable propriété des seigneurs. Si l'on tient compte
de tout cela, les concepts légaux de propriété privée
dans la société bourgeoise moderne sont inapplica­
bles 49.
C'est plutôt le contenu économique qui importe
ici 50, c'est-à-dire la liaison des paysans comme produc­
teurs directs avec leurs moyens de production Oa
terre, etc.) ; le capitalisme est fondé sur la séparation

* En français dans le texte (N. d. T.).


49. Il s'agit de la critique, bien connue des historiens, de
la propriété paysanne. Sur les débuts de la controverse, voir
MINZE S Beitrage zur Geschichte der national Güterveraüs­
,

serung im Laufe der franzosischell Revolution, Iéna, 1 892.


Le critiquant plus tard, G. LEFEBVRE a prouvé que les pay­
sans ayant une tenure héréditaire *, bien que toujours sou­
mise à des rentes féodales, étaient des paysans propriétaires *
(e Répartition de la propriété et de l'exploitaiton foncières
à la fin de l'Ancien Régime �, dans Etudes sur la Révolution
française, Paris, 1 954 ; voir aussi P. RAVEAU, L'Agriculture... ,
op. cit., p. 1 26, et M. BLOCH, A . H. E. S., vol. l, 1 929,
p. 100, qui démontrent que les paysans tenanciers féodaux *
étaient de véritables propriétaires *.
50. K. M ARX, Le Capital, 1. l, t. 3, chap. XXXI I, p. 203 :
e La propriété privée du travailleur sur les moyens de son
activité productive est le corollaire de la petite industrie,
agricole ou manufacturière, et celle-ci constitue la pépinière
de la production sociale, l'école où s'élaborent l'habileté
manuelle, l'adresse ingénieuse et la libre individualité du
travailleur. Certes, ce mode de production se rencontre, au
milieu de l'esclavage, du servage et d'autres états de dépen­
dance. Mais il ne prospère, il ne déploie toute son énergie,
il ne revêt sa forme intégrale et classique que là où le tra­
vailleur est le propriétaire libre des conditions de travail
qu'il met lui-même en œuvre , le paysan du sol qu'il cultive,
l'artisan de J'outillage qu'il manie, comme le virtuose de son
instrument. »

1 22
des paysans de la terre. Voilà la clef du développement
paysan bourgeois (peasant bourgeois) de cette période.
Consécutive à la désintégration du féodalisme, la pros­
périté qui naît du travail de cette sorte de producteurs
non encore privés de leurs moyens de production a été
une prospérité populaire (Volksreichtum) et la base
sociale réelle sous la monarchie absolue 5 1.
Sweezy se contredit quand il caractérise cette période
comme ni féodale ni capitaliste, en utilisant la catégorie
transitoire de c production marchande lt précapitaliste,
et en même temps il nie aux producteurs paysans de
base la possibilité d'avoir été des c producteurs indé­
pendants lt . Il essaie de surmonter cette contradiction
en décrivant la rente en argent payée par les paysans
de cette sorte comme une forme transitoire de la rente
féodale à la rente capitaliste. Marx distingue de telles
formes transitoires entre le système de métayage
(Metiiriesystem) ou la propriété parcellaire des petits
paysans locataires (Parzelleneigentum des Kleinbauer­
lichen Piichters 52) et non pas dans la rente en argent
elle-même. La position de Sweezy semble supposer que
l'absolutisme n'était déjà plus par essence féodal. Le
chapitre 4 des Etudes de Dobb et sa « Réponse »
donnent une interprétation juste sur ce point et sur le
rapport avec la révolution bourgeoise. En tout état de
cause, l'introduction de la catégorie de « production
marchande précapitaliste » , dans ce contexte, est non
seulement inutile, mais obscurcit le fait que la société
féodale et la société capitaliste moderne sont régies
par des lois historiques différentes. Dans la société
capitaliste, les moyens de production, comme le capital,
sont séparés du travail, et la loi caractéristique du
développement est que la productivité se développe
(élargissement de la composition organique du capital,
formation d'un taux de profit moyen, baisse tendan­
cielle du taux de profit, crise) comme si c'était celle du
capital. Dans la société féodale, par contre, les moyens

.•
5 1 . Ibid 1. J, t. 3, p. 1 58.
52. Ibid., 1. lII, t. 3, chap. XLVII. et 1. J, t. 3, p. 1 84.

123
de production sont liés au producteur, et la produc­
tivité se développe (chute du système domanial et
développement de la petite production paysanne, for­
mation de la rente en argent, tendance à la baisse du
taux de la rente foncière, crise seigneuriale) en tant que
productivité du producteur direct lui-même ; et
c'est pourquoi la loi du développement du féodalisme
ne peut aller que dans le sens de la libération et de
l'indépendance des paysans eux-mêmes. Il est égale­
ment évident que l'absolutisme n'était qu'un système de
pouvoir centralisé pour contrecarrer la crise du féo­
dalisme issue de ce développement inévitable 53.
Ce sont là, je pense, les « lois et tendances », pour
employer l'expression de Sweezy, de la société féodale,
comme la méthode du livre III du Capital le suggère 54.

IV

Nous en venons finalement au rapport entre la for­


mation du capitalisme industriel et la révolution « bour­
geoise ». Le processus économique fondamental de la
révolution bourgeoise fut l'abolition des rapports féo­
daux de production, en même temps que le développe­
ment du capital industriel ; nous avons considéré que
c'est là le contenu « logique » du passage du féodalisme
au capitalisme, et qu'une analyse rationnelle du carac­
tère historique du féodalisme ne serait possible qu'après
coup, quand nous prenons la révolution bourgeoise
comme point de départ. Il est par conséquent très
important d'expliquer le développement des forces
productives qui, historiquement, rendit inévitable le
mouvement bourgeois qui abolit les rapports de pro­
duction féodaux traditionnels et créa les formes sociales

5 3 . Sur la crise de structure de la société économique au


xvnl" siècle, voir J'admirable analyse de C. E. LABROUSSE, La
Crise de l'économie française à la fin de l'Ancien Régime et
au début de la Révolution, Paris, 1944, en particulier p. 7
à 125.
54. Voir mon étude sur c Les Contradictions fondamentales

124
d'existence du capital industriel de cette époque. L'une
des contributions les plus importantes de Dobb à la
science historique est d'avoir cherché l a genèse des
capitalistes industriels non dans la haute bourgeoisie ·,
mais dans ce qui prenait forme dans la classe des petits
producteurs marchands elle-même, dans leur mouve­
ment de libération de la propriété foncière féodale,
c'est-à-dire qu'il chercha leur origine dans ce qui était
en train de naître à partir de l'économie propre à la
couche des petits producteurs. C'est pourquoi il attri­
bue une place de choix au rôle joué par cette classe
de petits et moyens producteurs, en tant qu'agents prin­
cipaux de la productivité, au stade initial du capitalisme.
Selon Dobb, les représentants des rapports capitalistes
de production, à cette époque, doivent être cherchés
dans la classe des paysans indépendants, se suffisant à
eux-mêmes, et chez les artisans. En particulier, les fer­
miers, yeomen, koulaks améliorèrent leurs fermes et
leur exploitation progressivement et achetèrent la main­
d'œuvre de leurs voisins plus pauvres, les paysans par­
cellaires (cotters) ; non seulement ils développèrent
l'échelle de leurs opérations productives en créant l a
manufacture textile dispersée (country c/oth indllstry)
- manufacture qui était la première forme de produc­
tion capitaliste -, mais des entrepreneurs du même
type apparurent aussi dans J'artisanat urbain 55. « L'Ar­
mée Nouvelle de Cromwell et les Indépendants étaient
la véritable force dirigeante de la révolution bourgeoise
anglaise et tirèrent leur force principale des centres
provinciaux manufacturiers et... des sections de la
squirearchy ainsi que des petits et moyens paysans du
type fermier yeomen. » Ces éléments furent les soutiens
solides de la Révolution anglaise ; les marchands paten-

de la société féodale », 1 949, et Structure de la rlvolution


bourgeoise, op. cit., p. 60-62.
• En français dans le texte (N. d. T.).
55. Voir M. DOBB, Etudes. . , p 1 37, 1 38, 1 46-1 62, et plus
haut. (Squierearchy ou gentry : petite noblesse rurale. C'étaient
d'anciens petits seigneurs des manoirs devenus propriétaires
fonciers sans aucune fonction militaire - N. d. T.)

125
tés et monopolistes appartenaient en majorité au parti
royaliste et c le capital marchand », loin de jouer un
rôle progressiste, se trouvait souvent l'allié de la réac­
tion féodale (absolutisme 56). Ainsi, la Révolution

56. M. DOBB, Etudes ... , p. 1 7 1 , et plus haut.


Dobb a mis en lumière le fait que ceux qui étaient porteurs
de la révolution bourgeoise, ceux qui étaient les réels déten­
teurs du capital industriel (c'est-à-dire de la production capi­
taliste). devaient être cherchés dans la petite et moyenne
bourgeoisie, et que le point nodal porte sur la contradiction
entre eux et le capital marchand et usuraire (la haute bour­
geoisie). Ces faits avaient déjà été mis en lumière, quarante
ans avant lui, par G. UNWIN, L'Organisation industrielle aux
X VIe et X Vlle siècles, op. cit et par M. WEBER. L'Ethique
.•

protestante et l'Esprit du capitalisme. trad., Paris, 1 964. Il


est surprenant que Dobb, lorsqu'il parle ' de l'esprit du capi­
talisme (Etudes ...• p. 5-9), n'ait pas fait référence à la remar­
quable analyse de M. Weber. Ce dernier distinguait claire­
ment deux systèmes sociaux en lutte dans cette période héroï­
que de l'histoire de l'Angleterre. L'esprit du capitalisme qui
apparaît sous la forme du puritanisme était le genre de vie,
la forme de la conscience idéale de la classe des yeomen et
des petits et moyens industriels de cette époque, et ne saurait
être confondu avec la mentalité c de la soif d'argent et de
l'appétit du gain � commune aux marchands monopolistes et
aux usuriers de tous pays et de toutes les époques : c Et
nous verrons qu'aux débuts des temps modernes les entre­
preneurs capitalistes du patriciat commercial ne furent nulle­
ment les seuls porteurs ou les principaux apôtres de ce que
nous appelons ici .. esprit du capitalisme ", mais que ce rôle
revient plutôt aux couches de la clusse moyenne industrielle
qui cherchaient à s'élever � (M. WEBER. L·Ethique.... p. 68).
Sur ce point. même R. H. TAWNEY n'a pas rompu avec les
thèses de BRENTANO dans An/ange des m odernen Kapitalis­
I1I'US, Munich, 1 9 1 6, qui estime que l'esprit du capitalisme
est né avec la recherche du profit propre au commerce :
c L'esprit du capitalisme, dit Tawney. se répandait abondam­
ment à Venise et à Florence au xv" siècle, dans le sud de
J'Allemagne et dans les Flandres, pour la simple raison qu'il
s'agissait des centres commerciaux et financiers les plus
importants de l'époque, en dépit du fait qu'ils étaient, au
moins formellement, catholiques � (Religion and the Rise 0/
Capitalism. Londres, 1 926, p. 3 19). Dobb et Sweezy, plus
encore, citent souvent PIRENNE qui fit sans doute autorité
et publia une rapide esquisse du capitalisme sur mille ans
d'histoire. intitulée c The Stages in the Social H istory of
Capitalism . , American Historicat Review. vol. XIX, 1 9 1 4,

126
anglaise du XV I I" siècle qui détruisit la réaction féodale
(absolutisme) marqua le premier pas vers l a subordina­
tion du capital marchand au capital industriel.
Cette façon de poser le problème et ce type d'ana­
lyse historique apparurent au Japon, indépendamment
de Dobb, à une époque antérieure et de façon plus
complète dans les théories historiques créatives et ori­
ginales de Hisao Otsuka 57. Je devrais donc dire que
l'opinion de Dobb vient confirmer le niveau méthodo­
logique atteint par la science d'histoire économique au
Japon ; pour Sweezy, c'est peut-être moins convaincant.
Au lieu de faire une analyse concrète de la genèse
sociale et de la forme d'existence du capital industriel
de cette époque, tout ce que Sweezy fait, en ce qui
concerne le passage 58 classique du volume III du
Capital sur les « deux voies » de transition à partir du
mode de production féodal, est de faire quelques
remarques critiques, en passant, sur les opinions de
Dobb et sur sa documentation. Or ce chapitre XX
(comme le chapitre XXVI) est un chapitre « histori­
que », qui vient à la suite d'une étude traitant du capital
marchand et du capital porteur d'intérêt. L'analyse de
Marx traite de la nature des lois des débuts du capital
marchand et du capital usuraire, qui avaient une exis-
p. 494-5 1 5 . Il met en relief les avatars des capitalistes d'une
époque à l ' a utre . Les capitalistes modernes ne venaient pas
directement de ceux du Moyen Age, mais de leur destruction.
Toutefois, Pirenne considère pour l'essentiel que la produc­
tion marchande et la circulation monétaire sont les indices
du capitalisme ; le c capi t alisme féodal :t , pour autant qu'il
fut, et le capitalisme moderne « avaient seulement entre eux
une différence quantitative, mais non qualitative, une simple
différence d'intensité et no n de n a ture :t . Pour lui aussi, l'es­
prit du capitalisme réside dans l 'ap pé tit du gain qu i ap p arut
au XI" siècle avec la reprise du commerce.
57. H. OTSUKA, Introduction à l'histoire économique de
l'EI/rope moderne, 1 944 (en japonais). Le fond de l'argumen­
tation de ce travail a même été formulé plus t ôt dans l'essai
du même auteur, « Les M anufactures text iles u rb aines :t, dans
la revue Shakai Keizai shigatll (Histoire économ ique et
soc i ale), 1 938, vol. VIII, nU' 3 et 4 (en japonais).
58. K. MARX, Le Capital. 1. III. t. 1 , cha p . xx, p. 332
à 345.

127
tence indépendante seulement dans la société précapi­
taliste, et du processus par lequel, au cours du dévelop­
pement de la production capitaliste, ce capital mar­
chand fut subordonné au capital industriel. Il ne s'agit
pas d'un changement purement formel ou nominal,
mais de la transformation du capital marchand en capi­
tal industriel. C'est pourquoi, en discutant la théorie
des « deux voies », 1) « le producteur devient commer­
çant et capitaliste, [ ...] voilà la voie réellement révolu­
tionnaire » , et 2) « le commerçant s'empare directement
de la production », mais cette dernière voie « n'arrive
pas à révolutionner l'ancien mode de production qu'elle
conserve comme sa base [ ... ] ce système fait obstacle
partout au mode de production capitaliste véritable
et il finit par disparaître avec le développement de
ce dernier 59 :. - cela doit être compris comme un tout,
,

historique autant que théorique. Le texte de Marx


disait juste avant : « Au premier stade de la société
capitaliste, le commerce domine l'industrie ; dans la
société moderne, c'est l'inverse. » Et la question de
« la subordination du capital marchand par le capital

industriel » apparaît à la suite du passage dont il


est question : « Le producteur est lui-même commer­
çant. Le capital marchand se borne à accomplir le pro­
cès de circulation. [ ... ] Le commerce devient alors le
serviteur de la production industrielle (/J. »
L'analyse de Sweezy 61 laisse apparaître que la
seconde voie, celle où le marchand s'empare de la pro­
duction, s'effectue par le chemin détourné de la manu­
facture dispersée (pl/tting out system), tandis que dans
la première voie « le producteur, quelle que soit son
origine [sans doute son origine sociale] , devient à la
fois commerçant et employeur de travail salarié ou
devient un entrepreneur capitaliste à part entière sans
passer par le stade intermédiaire de la manufacture dis­
persée » . Cela semble une interprétation assez superfi-
59. Voir plus haut.
60. K. MAUX, Le Capital, 1. III, t. 1, chap. xx, p. 3 39,
34 1 , 344.
6 1 . Voir plus haut.

128
cielle. Chez Sweezy, le problème n'est envisagé que
dans le cadre d'une simple comparaison de formes
d'organisation de la production, et le caractère social
la contradiction qui oppose les deux est perdu de vue.
La référence que fait Sweezy à la manufacture disper­
sée comme voie numéro deux est, sans aucun doute,
exacte. Un peu plus loin, dans le même chapitre du
Capital, la voie du marchand s'emparant de la produc­
tion (le manufacturier) est expliquée ; dans celle-ci,
le capitaliste marchand subordonne les petits produc­
teurs (l'artisan urbain et surtout le producteur villa­
geois) et fait fonctionner le système à son propre béné­
fice, faisant divers prêts aux travailleurs. De plus, la
voie du « producteur devenant commerçant » capitaliste
est accompagnée d'exemples. « Au lieu de recevoir
sa laine en petites quantités des mains du commerçant
et de la travailler pour lui avec ses compagnons, le
patron tisserand, par exemple, achète lui-même laine
ou fil et vend son drap au commerçant. Les éléments
de production entrent donc dans le procès de produc­
tion en tant que marchandises qu'il a lui-même achetées.
Puis, au lieu de produire pour le commerçant indivi­
duel, ou pour certaines pratiques, le tisserand produit
maintenant pour le monde du commerce. Le producteur
est lui-même commerçant 62. » Ici, les petits producteurs
marchands deviennent indépendants et évoluent velS le
statut de capitalistes industriels en sortant du contrôle
du capital marchand dans le système de la manufacture
dispersée. Ainsi, ce qui ressort du texte original, ce
n'est pas la simple existence de deux voies, mais leur
opposition et leur affrontement. Le contenu de la voie
du « producteur devenant commerçant » est celui d'un
processus « révolutionnaire » de subordination du capi­
tal marchand primitif au capital industriel (à la pro­
duction capitaliste 63).

62. K. MARX, Le Capital, ibid., p. 344.


63. Et encore, à propos de la question du « producteur
ùevenu commerçant ", le chapitre précédent qui analyse le
profit commercial indique : ( Tout au long de l'analyse scien-

129
En ce qui concerne ]a voie numéro un, Sweezy,
sans aller jusqu'à nier l'existence de cas de transforma­
tions de petits producteurs marchands en capitalistes
industriels, les considère comme ne jouant aucun rôle
dans la genèse sociale des capitalistes industriels. Au
lieu de cela, il prend plutôt comme cas général la tran­
sition directe aux capitalistes industriels, sans passer
par le détour de la manufacture dispersée. Il pense
certainement à la manufacture réunie que les historiens
économiques mettent toujours en relief, à partir des
faits présentés par J. U. Nef, sur les pratiques en usage
dans la métaIlurgie et les mines 64.
Historiquement, ces manufactures réunies furent
fondées grâce à la protection et l'appui des monarchies
absolues, soit comme manufactures royales (d'Etat, pri­
vilégiées), soit comme institutions de travail forcé ; eIles
existaient dans plusieurs pays 65. Cependant, il ne s'agit
pas ici de véritables manufactures en tant que forme
initiale de la production capitaliste (capital industriel),
mais d'une simple unification ou centralisation du sys-

tifique, il apparaît que la formation du taux général de profit


provient des capitaux industriels et de leur concurrence ; ce
n'est que plus tard qu'elIe est rectifiée, complétée, modifiée
par l'intervention du capital marchand. Au cours du déve­
loppement historique, c'est le contraire qui se passe. [ ... ]
Primitivement, c'est le profit commercial qui détermine le
profit industriel. Mais, dès que le mode de production capi­
taliste a triomphé et que le producteur est lui-même devenu
commerçant. le profit commercial se ramène à la part adé­
quate de la plus-value totale qui revient au capital marchand
comme part aliquote du capital total employé dans le procès
social de reproduction . (ibid., I. III, t. l , chap. XVII, p. 297).
De façon similaire, le développemen t de la production capi­
taliste dans l'agriculture réduit la rente de sa forme normale
de surtravail (rente féodale ou corvée) à celle d'un excédent
sur le profit (une partie extérieure et supérieure au taux
général de profit).
64. 1. U. NEF, Industry and Government in France and
England, 1540-1640. Philadelphia, 1 940.
65. J. KULISCHER. c La Grande Industrie aux XVII" et
XVIII" siècles. France, Allemagne, Russie �. Annales d'his­
toire économique et sociale. 1 93 1 . n " 9 ; voir aussi M. DOBO,
Etlldes...• p. 150, et plus haut.

130
tème de la manufacture dispersée du capital marchand,
comme nos travaux en ont donné la preuve ; et, de fait,
cette voie relève de la voie numéro deux. Peut-on la
qualifier de « révolutionnaire JO , quand elle fut incapable
de provoquer le développement de la véritable produc­
tion capitaliste ? En Europe occidentale, justement, elle
fut dépassée par l a naissance de la classe des petits
producteurs et par leur expansion économique, puis
finalement succomba peu à peu. Les entreprises mono­
polistes de cette sorte, Dobb l'a dit en ce qui concerne
l'Angleterre, étaient de nature « conservatrice JO et s'al­
lièrent avec le pouvoir d'Etat de la monarchie absolue,
et c'est pourquoi, à la fin, elles furent détruites et dis­
parurent dans la révolution bourgeoise 66. Cette évolu­
tion est caractéristique de la formation du capitalisme
en Europe occidentale, particulièrement en Angleterre.
D'autre part, d'énormes entreprises du type monopoliste
jouèrent un rôle important dans l'établissement du capi­
talisme en Europe orientale et au Japon, mais Sweezy
n'en tient pas compte.
Cependant, en traitant du problème des « deux
voies », Dobb semble aussi confondre la voie du « pro­
ducteur qui devient commerçant » avec celle du sys­
tème de la manufacture dispersée (putting out system,
Verlagsystem) qu'organisèrent les marchands manufac­
turiers ou, dit Dobb, « des entrepreneurs * qui devin-

66. Ce fut le cas en France également. Les travaux de


Tarlé sur l'industrie de l'Ancien Régime l'ont conduit à
souligner une fois de plus c le fait tout fait important " que
la dure bataille pour une production nationale plus large et
plus libre - la force dynamique du capitalisme français -
ne reposait pas sur la grande induslrie * ni sur les manufac­
turiers prospères des villes (putiers ouI), mais sur les petils
producteurs des campagnes. Voir E. TARLÉ, L'Industrie dans
les campagnes en France à la fin de l'Ancien Régime, Paris,
1 9 1 0, p. 5 3 . Les brillants travaux de C. E. LABROUSSE ont
mis en évidence la rupture et l'antagonisme économique et
social qui opposait la minorité féodale privilégiée à l'ensem­
ble de la nation dans Esquisse du mouvement des prix et des
revenus en France au X VIIe siècle, Paris, 1 9 3 3 , 2 tomes,
t. I, p. 4 1 9-42 1 , 5 35-544, 6 15-639.
• En français dans le texte (N. d. T.).

131
rent commerçants et employèrent des artisans plus pau­
vres, créant le système de la manufacture dispersée 67, »
Ici, il est évident que Dobb est en contradiction avec
lui-même. Le système de la manufacture dispf'rsée,
sous sa forme historique, est celui où les marchands
manufacturiers réalisent leurs profits en concentrant
l'achat des matières premières et la vente des produits
finis exclusivement entre leurs mains et en avançant
les matières premières aux petits producteurs qui finis­
sent le produit. La rupture des petits producteurs avec
le marché dont les marchands-manufacturiers ont le
monopole a eu comme effet, c'est clair, de bloquer la
route aux petits producteurs en les empêchant de se
transformer en producteurs de marchandises de façon
indépendante et de devenir des capitalistes 68. Bien que

67. M. DOBB, Etudes.. . p. 150, et plus haut.


.

68. Le système de la manufacture dispersée. bien qu'étant


un système de production marchande, n'en est pas pour autant
capitaliste. Le propriétaire foncier qui faisait valoir directe­
ment le c manoir :t par le travail forcé des serfs ou le
propriétaire foncier féodal qui leur extorque une rente en
nature peuvent aussi convertir les produits en marchandises
mais ne sont pas pour autant des capitalistes. Le système
de la manufacture dispersée suppose que les producteurs
directs sont possesseurs des moyens de production ; il ne
suppose donc pas le travail salarié. De façon similaire. le
système de la propriété foncière féodale est fondé sur la
possession de la terre par les paysans. Le seigneur féodal. en
opposition avec le système du manse, mit fin à l'indépendance
des paysans ; il réussit à dominer la communauté villageoise
et son système communautaire sur la base duquel les rap­
ports mutuels du manse paysan s'étaient organisés ; il les réor­
ganisa en les intégrant à la structure des rapports de la pro­
priété foncière féodale et de sa domination. D'une façon tout à
fait similaire, les manufacturiers, dans le système de la manu­
facture dispersée, sortis des artisans indépendants. ont mis fin à
l'indépendance de ces derniers et, prenant le contrôle des guil­
des d'artisans urbains et de leurs réglementations collectives, sur
la base desquelles les rapports mutuels des artisans indépen­
dants avaient été organisés, les réorganisèrent sous le contrôle
du capital marchand. Le processus du développement des caté­
gories : artisanat -+ guilde -+ manufacture dispersée (capital
marchand) est la projection (factuelle ou virtuelle) de la
structure logique fondamentale de la propriété foncière féo-

132
l'on appelle souvent ces marchands manufacturiers des
c fabricants lI, il ne s'agit pas de véritables industriels

capitalistes « progressistes ». fis ne « contrôlaient »


la production que de l'extérieur et, afin de maintenir
leur domination en tant que capitalistes marchands, ils
pérennisaient les conditions traditionnelles de la produc­
tion sans les changer. Ils avaient donc un caractère
conservateur. Ainsi, ce système ne relevait pas de la
voie numéro un, mais sans aucun doute de la voie
numéro deux.
Pourquoi alors Dobb prend-il le système de la manu­
facture dispersée et le capital marchand manufacturier
pour la voie numéro un ? Peut-être que son opinion
se fonde sur des faits d'histoire économique particuliers
à l'Angleterre. Dobb identifie le système de la manufac­
ture dispersée au système de l'industrie à domicile
(Hausindustrie, domeSlic system) " « En fin de compte,

dale : manse � communauté rurale � seigneurie (voir


ci-dessus, note 1 5). Voir aussi K. MARX, Contribution à la
critique de l'économie politique, op. cit., p. 170- 1 7 1 . La sépa­
ration des artisans indépendants, qui étaient à la fois pro­
ducteurs et m archands, de leurs fonctions commerciales d'ache­
tëurs de matières premières et vendeurs de produits finis, et
la concentration de ces fonctions aux mains des marchands
furent les conditions de l'établissement du capitaliste m ar­
chand dans le système de la manufacture dispersée. Et. de
la même manière, c'est par une « contrainte extra-écono­
mique ,. exercée par le marchand manufacturier que fut assu­
rée la rupture des producteurs avec le marché, ce qui était
la négation de leur indépendance comme producteurs mar­
chands. Ces artisans, ayant perdu leur indépendance, tom­
bèrent sous la domination des marchands manufacturiers.
Toutefois. dans le procès de production lui-même, aucun
changement ne s'était opéré ; bien plus, les conditions de
production et de travail des guildes et de l'artisanat se
maintenaient comme base du système. Le changement était
limité au procès de circulation. Sur la base de l'industrie des
petits artisans, le procès de production se trouva unifié par les
marchands manufacturiers et passa sous leur contrôle. Ainsi le
système de la manufacture dispersée. en tant que mode de
production, ne diffère pas, pour l'essentiel, de l'artisanat féo­
dal. Voir le développement dans M. WEBER, Wirtscha/tges­
chichte, op. cit., p. 1 47 .

1 33
au XVI I " siècle en Angleterre, l'industrie à domicile
plutôt que la fabrique (factory) ou l'atelier de manu­
facture (manujactoring workshop) restait la forme de
production la plus typique 69. » Le système d'industrie
à domicile, en Angleterre (différent du Hausindustrie
allemand, qui est très souvent d'un contenu écono­
mique identique au système de la manufacture dis­
persée, Verlagsystem), implique la plupart du temps
de petites et moyennes industries, à la différence du
système de la manufacture dispersée au sens strict et
originel 70.
De plus, il est intéressant de noter dans l 'histoire
économique anglaise que la conduite du système des
manufactures dispersées par le capital marchand parais­
sait souple, et la classe des petits producteurs qui rece­
vait des marchands des avances de matières premières
fut capable d'établir son indépendance en dehors du
contrôle du système de la manufacture dispersée, de
façon relativement aisée. Ces conditions étaient particu­
lièrement évidentes au XVII I ' siècle dans le Lancashire ;
selon l 'étude de Wadsworth et Mann, à l'intérieur de
la structure souple du système de la manufacture
dispersée, les tisserands purent aisément atteindre le
statue de marchands manufacturiers, puis de fabri-

69. Etudes . . p. 1 60.


. .

70. P. MANTOUX. La Révolution industrielle ail XVIIIe siè­


cle. Paris. 1 959. p 6 1 . A. TOYNBEE indique également l'exis­
tence de ce type d'affaires dans l'industrie anglaise avant l a
révolution industrielle : « La classe des employeurs capita­
listes était encore en enfance. Une grande partie de nos
denrées était produite par l'industrie à domicile. Les manu­
factures étaient peu concentrées en ville et seulement partiel­
lement séparées de l'agriculture. Le ,. manufacturier" était
littéralement un homme qui travaillait de ses propres mains
dans sa propre maison. [ ... ] Un trait important de l'organi­
sation industrielle de l'époque était ['existence d'un certain
nombre de petiLs patrons manufacturiers qui étaient entière­
ment indépendants, possédant du capital et des terres à eux.
ce qui leur permettait de combiner de petites exploitations
pastorales libres avec leur métier » (Lectures 011 the XVII/t1·
Cenlury ill Englalld. Londres, 1 8 84, p. 52).

134
cants 71. C'est peut-être à ce genre de situation écono­
mique et sociale que Dobb pense. C'est ce que suggère
sa présentation 72 : « [ . ] un grand nombre des nouveaux
. .

entrepreneurs étaient des gens d'origine modeste qui


avaient commencé comme " marchands manufacturiers"
dans le système de putting out :. Le contenu réel, toute­
.

fois, des « marchands manufacturiers » que Dobb a


choisis pour la voie numéro un, ne se trouve pas dans
l'oligarchie monopoliste des capitalistes marchands au
sens strict, laquelle fut un obstacle au développement
de la production capitaliste, comme nous le voyons
dans le cas de la Verlager-kompagnie * dont la domi­
nation fut abolie par la révolution bourgeoise, mais
plutôt dans la classe des petits et moyens capitalistes
de l'industrie et du commerce, qui parvinrent à leur
indépendance en passant à travers les mailles de l a
domination des capitalistes marchands et devinrent des
marchands fabricants. C'est ici que Dobb recherche
la genèse historique de l a « manufacture » comme pre­
mière étape de la production capitaliste, et non dans ce
que les historiens appellent l' « usine » ou la « fabri­
que » (lac/ory or manulac/ory). C'est sans doute une
des contributions de Dobb à la science historique 73.
Mais il aurait dû donner u n développement plus précis à
son propos sur la genèse du capital industriel, à la
lumière de l'organisation interne particulière à l'agri­
culture anglaise.
Bien que Dobb ait fait une analyse concrète et
substantielle des « deux voies » et réussi à dégager l e

7 1 . WADSWORTH and MANN, The Colton Trade and Indlls­


trial Lancashire 1600-1780, Manchester, 1 93 I . p. 277 et
270-275, 241 -248, 273-277.
72. Voir plus haut.
.. Manufacture dispersée an sens strict, c'est-à-dire contrô­
lée par le capital marchand (N. d. T.).
73. Sur ce point, voir H. OTSUKA, c Formes modernes du
système de la manufacture dis;persée (pl/tring out system) » ,
dans L'Anchre du capitalisme moderne, Tokyo, 1 95 1 , p. 1 8 3 ,
e t J . KULISCHER, q u i a donné un résumé des résultats d e l'his­
toire socio-économique, A lIgemeine Wirtschaftsgeschichte, Mu­
nich und Berlin, 1 929, vol. Il, p. 1 62.

135
caractère historique de la révolution bourgeoise « clas­
sique », il est nécessaire d'approfondir ses différentes
thèses pour atteindre à un niveau général, international.
En ce qui concerne l'Europe occidentale, en Angleterre
et en France, la révolution a eu comme base sociale
la classe des paysans libres et indépendants et la classe
des petits et moyens producteurs marchands. La révo­
lution a cxigé une lutte très difficile pour la prise du
pouvoir d'Etat entre un groupe de la classe moyenne
(les Indépendants dans la Révolution anglaise, les Mon­
tagnards dans la Révolution française) et un groupe
de la haute bourgeoisie * issue de l'aristocratie foncière
féodale, les marchands et financiers monopolistes (dans
la Révolution anglaise les royalistes, puis les presbyté­
riens, dans la Révolution française les Monarchiens,
puis les Feuillants et finalement les Girondins) ; dans
le processus de ces deux révolutions, les premiers l'em­
portèrent sur les seconds 74 . Dobb l 'a montré en ce qui
concerne l'Angleterre.

* En français dans le texte (N. d. T.).


74. Comparer avec « Le Conflit entre les deux voies d'acti­
vité capitaliste » chez Weber. Il a trouvé dans les sources
de cette époque, concernant les adhérents des diverses sectes
puritaines, qu'une partie d'entre eux étaient présentés comme
n'ayant aucun bien (prolétaires) et que d'autres appartenaient
à la couche des petits capitalistes : « C'était précisément cette
couche de petits capitalistes et non les grands financiers : les
monopolistes, ceux qui avaient passé des contrats avec le
gouvernement, les banquiers de l'Etat, les colons, les pro­
moteurs, etc. Ce qui fut caractéristique dans l'apparition du
capitalisme occidental venait de l'organisation économique
bourgeoise privée du travail industriel. » Et encore : c A
l'organisation sociale .. organique" sous la forme fiscale mono­
poliste qu'elle a prise dans l'anglicanisme à l'époque des
Stuarts, spécialement dans les conceptions de Laud, à cette
alliance de l'Eglise et de l'Etat avec les " monopolistes " sur
une base chrétienne sociale, le puritanisme - dont les repré­
sentants figuraient parmi les adversaires les plus passionnés
de cette sorte de capitalisme commercial, financier et colonial,
politiquement privilégié -, le puritanisme opposait, au nom
des capacités et de l'initiative personnelle, les mobiles indivi­
dualistes de l'acquisition rationnelle et légale. Tandis qu'en
Angleterre les industries monopolistes politiquement privilé-

136
Cependant, en Prusse et au Japon, ce fut tout à fait
le contraire. Les révolutions bourgeoises classiques de
l'Europe occidentale ont eu pour but de libérer les
producteurs d'un système de « contraintes » (propriété
foncière féodale et réglementations des corporations) et
de leur permettre de devenir des producteurs marchands
libres et indépendants 7S ; dans le processus économique,
il était inévitable qu'ils se dissocient, et cette différencia­
tion (entre capital et salariat) permit la formation du
marché intérieur pour le capital industriel. Il n'est guère
nécessaire de dire que ce qui constitua la base sociale
pour l'accomplissement d'une révolution bourgeoise de
ce type fut la désintégration de la propriété foncière
féodale spécifique à l'Europe occidentale. Au contraire,
en Prusse et au Japon l'apparition du capitalisme sous
le contrôle et le patronage de l'Etat féodal absolutiste
était inscrite dans les cartes dès le début 76.
Il est certain que la voie selon laquelle le capitalisme
prit corps dans chaque pays est intimement liée aux
structures sociales qui existaient auparavant, c'est-à­
dire en fonction du degré d'intensité et d'organisation
interne de l'économie féodale. En Angleterre et en
France, la propriété foncière féodale et le servage se
désintégrèrent dans le processus de développement éco­
nomique ou bien furent structurellement et catégorique­
ment balayés dans la révolution bourgeoise. G. Lefebvre

giées disparurent toutes bientôt, ces mobiles ont joué un rôle


décisif dans le développement des industries nées m algré ou
contre l'autorité de l'Etat :t (M. WEBER. L'Elhique prOles­
.•
leslallle el l'Espril du capilalisme. op. cil chap. Il. p. 240,
note. et 247).
75. Les Indépendants de la révolution puritaine ap;>arte­
naient à cette couche, de même que les Montagnards de l a
Révolution française, comme G. LEFEBVRE l'a démontré
- « Leur idéal social était une démocratie de petits pro­
priétaires autonomes, paysans et artisans indépendants 'iui
travaillaient et échangeaient librement :t - dans Questions
agraires au temps de la Terreur. La Roche-sur-Yon. 1 954,
p. 1 30.
76. Voir c A propos de deux systèmes opposés du progrès
moderne :t, dans mon Essai historique.... op. cit p. 1 5 1 .
••

137
a insisté sur le rôle de la révolution paysanne * dans
la Révolution française 77. Ces révolutions d'Europe
occidentale, par l'indépendance et la montée des petits
producteurs marchands et leur différenciation, libérèrent
leurs propres forces et construisirent - en quelque
sorte économiquement - le développement de la pro­
duction capitaliste, tandis qu'en Prusse et au Japon
cette « émancipation » se faisait dans le sens inverse.
L'organisation de la propriété terrienne féodale resta
intacte et les classes de paysans libres et indépendants
de même que les bourgeois de la classe moyenne ne
purent qu'à peine se développer. Les « réformes » bour­
geoises comme la Bauernbefreiung et le Chiso-kaisei * *
contiennent des éléments aussi contradictoires que
la sanction légale de la situation des propriétés fon­
cières des Junkers et de la grande propriété parasi­
taire de caractère semi-féodal. Puisque le capitalisme
a dû être bâti sur cette sorte de terrain, sur une base
de fusion plutôt que de conflit avec l'absolutisme, la
formation du capitalisme prit une voie tout à fait oppo­
sée à celle de l'Europe occidentale et qui fut princi­
palement celle d'un processus de transformation du
capital marchand, attaché au système de la manufacture
dispersée, en capital industriel. Les conditions socio­
économiques pour l'établissement d'une démocratie
moderne étaient absentes ; au contraire, le capitalisme
dut se frayer un chemin à l'intérieur d'un système oli­
garchique - la structure sociale « organique » -

* En français dans le texte (N. d. T.).


77. Voir G. LEFEBVRE, 4( La Révolution française et les
Paysans », dans Etlldes sur la Révolution française, Paris,
1 954.
** La Bauembefreiung désigne l'abolition de la dépendance
féodale des paysans en Al lemagne. Une loi de rachat des
droits féodaux fut promulguée en 1 850 à la suite de l'échec
de la révolution allemande. Elle permit l'expropriation mas­
sive de la paysannerie au profit des Junkers, à l'est de l'Elbe.
Le Chiso-kaisei correspond aux réformes agraires pendant la
R estauration Meiji au Japon. Cf. H. K. TAKAHASHI, c La
Place de la révolution de Meiji dans l'histoire agraire du
Japon �, réédité dans le présent recueil (N. d. T.).

138
conçu pour empêcher le libéralisme bourgeois. Ainsi,
ce ne fut pas le développement interne lui-même de
ces sociétés qui provoqua la nécessité d'une c révolu­
tion bourgeoise » ; le besoin de réformes fut plutÔt
provoqué par des circonstances externes.
On peut dire que, compte tenu des conditions mon­
diales et historiques qui varient, la phase de l'établis­
sement du capitalisme suit des lignes fondamentales
différentes : en Europe occidentale, la voie numéro un
(le producteur devient commerçant) et en Europe
orientale et en Asie la voie numéro deux (le marchand
devient fabricant). Il y a une relation interne profonde
entre la ques�ion agraire et le capital industriel qui
détermine les structures caractéristiques du capitalisme
dans les différents pays 78. En ce qui concerne le Japon,
ce que l'auteur du Capital écrivit en 1 867 sur son pays
dans la préface à la première édition demeure vrai,
malgré des différences historiques : « Outre les maux
de l'époque actuelle, nous avons à supporter une longue
série de maux héréditaires provenant de la survivance
continue de modes de production antiques, avec la suite
des rapports politiques et sociaux anachroniques qu'ils
engendrent 79. » Ainsi le problème des « deux voies » ,
en ce qui concerne le Japon, n'est pas simplement
d'intérêt historique, mais est lié à des questions pra­
tiques actuelles. Hic Rhodus, hic salta * !

H. Kohachiro TAKAHASHI
(1952)

78. Ce problème a été posé très tôt au Japon. Voir J'étude


originale de S. YAMADA, Analyse du capitalisme japonais, 1 93 4
(en japonais), en particulier l a préface q u i présente sous une
forme dense une riche diversité de points de vue historiques.
79. K. MARX. Le Capital, 1. J, t. l , p. 1 8- 1 9.
• c Tu es à Rhodes, saute donc ! ., expression qui signifie
qu'il est temps de passer à l'action (N. d. T.).

139
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4. Commentaire •

par Maurice Dobb

Je suis pleinement d'accord avec l'article très sti­


mulant de H. K. Takahashi. Il nous permet d'appro­
fondir et d'élargir nos conceptions sur des problèmes
de fond. Je n'ai pas grand-chose à ajouter à ce sujet.
Je me permettrai de souligner que son étude des « deux
voies » et l'utilisation qu'il en fait pour éclairer le
contraste entre la voie de la révolution bourgeoise et
cel1e de la Prusse et du Japon sont particulièrement
riches. En ce qui concerne les critiques faites à mon
livre, je me bornerai à trois remarques.
Dire que mon livre « n'a pas tenu assez compte des
travaux français et allemands » est tout à fait justifié ;
on aurait pu ajouter que j'ai entièrement laissé de
côté les exemples de l'Europe du Sud, en particulier
ceux de l'Italie et de l'Espagne. Je peux simplement
répondre que je l'ai fait à dessein et que le titre de mon
livre, Etudes sur le développement du capitalisme,
indique son caractère sélectif et partiel. Je n'avais
nul1ement l'intention d'en faire une histoire complète
du capitalisme. On peut en décrire la méthode, je
crois, en disant que j'ai voulu montrer certaines phases
et certains aspects essentiels du développement du
capitalisme, principalement en Angleterre, en tant
qu'exemple classique et en me référant à l'occasion à
des situations parallèles sur le continent (comme l'évo­
lution des guildes ou le système de la manufacture
dispersée) ou opposées (comme la réaction féodale
en Europe orientale ou la création d'un prolétariat)
dans le but d'illustrer les problèmes particuliers que

• Science and Society, spring 1 953.

141
j'ai tenté d'éclairer. Etablir ces parallèles et ces oppo­
sitions comme ils le méritent et faire une étude com­
parée complète de l'origine et de la croissance du
capitalisme dans diverses situations auraient demandé
une connaissance exhaustive de l'historiographie de
l'Europe à laquelle je ne prétends pas. Même un esprit
beaucoup plus encyclopédique que le mien aurait dû
attendre, une décennie ou deux, cette « progression
commune des travaux de recherche » dont parle
Takahashi.

Deuxièmement, lorsque ce dernier dit que dans mon


livre j'ai parlé de la période allant du XIV· au XVI' siè­
cle, en Angleterre, comme d'une période « ni féodale ni
encore capitaliste » , je crois qu'il s'est trompé en
prenant cette façon de poser un problème pour une
conclusion. S'il relit le passage, page 31 de mon livre,
il verra que j'y pose une question, et j'ai bien mis
un point d'interrogation à la fin de ma phrase, formu­
lant ainsi un problème que se posent les historiens
de cette période. A la page suivante, je dis qu'en dépit
de la désintégration du féodalisme et de l'apparition
d'un « mode de production » libéré du féodalisme, à
savoir la petite production... qui n'était pas encore
capitaliste, mais était toutefois porteuse d'un embryon
de rapports capitalistes, on ne peut encore parler de la
fin du féodalisme. (<< A moins d'identifier la fin du féo­
dalisme avec l'abolition de la corvée f ... 1 , on ne peut
encore parler de la fin du système médiéval avant le
renversement de la classe dominante médiévale » ,
p. 32.) J'admets que mon manque de références à
l'agriculture (qui est critiqué) a affaibli l a valeur de
mes conclusions. Mais je crois qu'en dépit des démons­
trations éclairantes faites par Tawney et d'autres, des
études agraires restent à faire, et ce par des spécialistes
de cette période - des spécialistes ,?:uidés par la
méthode marxiste. De plus, je suis prêt à admettre que
des points de vue différents que j'ai exprimés dans des
études antérieures ont pu altérer la version finale et

142
en obscurcir l a présentation. Mais ce n'était certes pas
dans mes intentions d'affirmer que la période allant
d'Edouard II à Elisabeth ne fut « ni féodale ni encore
capitaliste » , et l'affirmation du caractère transitoire
de cette période, que le professeur Takahashi présente
comme « une correction » introduite seulement dans
ma « Réponse », était en fait à la page 32 de mon
livre.
Je tiens, par ailleurs, à réaffirmer que « la désinté­
gration du mode de production féodal était déjà à un
stade avancé bien avant que le mode de production
capitaliste ne se soit développé [ ... ] et que cette désin­
tégration ne progressait pas sous la poussée du nouveau
mode de production au sein de l'ancien * ». Cela ne
veut pas dire que ces siècles de transition n'aient été
ni féodaux ni encore capitalistes, mais bien le contraire ;
et je crois que cela résout le problème qui a conduit un
grand nombre de chercheurs à adopter un point de
vue proche de celui de Sweezy. Je le considérais comme
un principe, un préliminaire à la thèse suivante - avec
laquelle Takahashi sera d'accord - à savoir que la
désintégration du féodalisme (et de là son déclin) n'a
pas résulté des attaques d'un début de capitalisme, sous
la forme du « capital marchand » allié à l' « économie
d'argent », comme on l'a généralement supposé, mais
était due à la révolte des petits producteurs contre
l'exploitation féodale. Cette indépendance relative des
petits producteurs provoqua l'accélération de leur pro­
pre dissociation (même si ce ne fut pas le début du
processus) en accélérant le processus de différenciation
sociale parmi eux ; et c'est à partir de ce processus
(mais seulement après maturation durant une période
transitoire de déclin du féodalisme) que le mode capi­
taliste de production naquit. Précisément parce que
ce processus de différenciation sociale à l'intérieur de
la petite production a dû parvenir à maturité avant la
naissance de la production capitaliste ; un certain laps
de temps était nécessaire entre le début du déclin du

* M . DOBB, Etudes . , op. cit., p. 3 1 (N. d. T.).


..

143
servage et la montée du capitalisme. Selon les propres
termes de Takahashi : « Comme la rente en nature
cède la place à la rente en argent, les petits producteurs
paysans deviennent de plus en plus indépendants, et
en même temps leur propre dissociation avance plus
rapidement et plus librement. lO Le seul désaccord
entre nous réside, semble-t-iI, dans le fait que nous
soulignons plus ou moins tôt le degré de différenciation
sociale chez les petits producteurs.

Troisièmement, en ce qui concerne les « deux voies lO ,


Takahashi interprète très justement le fait que j'ai
considéré le système de la manufacture dispersée (put­
ting out system) de la petite industrie à domicile anglaise
comme relevant de la voie numéro un. Je pensais toute­
fois l'avoir clairement exprimé dans mon chapitre sur
c L'Emergence du capital industriel �, où je considérais

le système de la manufacture dispersée non comme une


forme économique homogène, mais plutôt comme le
terme générique d'un phénomène complexe embrassant
des types différents. Tout d'abord, un type d'industrie
(manufacture dispersée pure) organisée par les com­
pagnies de marchands comme les merciers, drapiers,
tisserands, maroquiniers, que je traitais selon la voie
numéro deux (les marchands devenant fabricants, voir
p. 141-146 de mes Etudes), et immédiatement après
j'opposais à ce mouvement d'une part la naissance
d'une classe d'employeurs-marchands-fabricants, sortis
des rangs des artisans composant cette yeomanry
subordonnée des livery companies, et, d'autre part, la
concurrence qu'offrirent ces nouvelles corporations,
formées de ces éléments sous les Stuarts, et dont
Unwin a parlé (p. 146-150). J'hésite à affirmer que
cette forme de système de manufacture dispersée orga­
nisée d'en bas est un phénomène spécifiquement anglais,
ou s'il y a eu l'équivalent sur le continent. Je me limi­
terai à ajouter que l'importance donnée par la recher­
che au grand entrepreneur capitaliste a vraisemblable­
ment aveuglé les historiens du continent sur le rôle

144
joué par le type du petit marchand fabricant parvenu *
et que la réalité du système de la manufacture disper­
sée (Verlagsystem) n'a pu, même en Allemagne, avoir
ce caractère évident et systématique que lui donnent
les historiens allemands. Une fois encore, nous devons
faire appel à ces échanges coopératifs pour l'étude de
telles questions dans différents pays dont parle
Takahashi.

Maurice DOBB
(1 953)

• En français dans le texte (N. d. T.).

145
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5. Riposte '(0

par Paul M. Sweezy

Les problèmes qui m'ont le plus gêné quand j'ai lu


pour la première fois les Etudes sur le développement
du capitalisme de Dobb furent, très brièvement, ceux-ci.
Il existait, dans presque toute l'Europe occidentale, au
début du Moyen Age, un système féodal que Dobb a
bien décrit (p. 36-37). Ce mode de production suivit
une évolution qui le conduisit à une crise puis à sa
chute et son remplacement par le capitalisme. For­
mellement, l'analogie avec l'histoire du capitalisme
- développement, crise générale, transition vers le
socialisme - est très proche. Or je connais à peu près
la nature de la dynamique interne dans le cas du
capitalisme, pourquoi le processus de son développe­
ment conduit à une crise et pourquoi le socialisme lui
succède nécessairement comme forme de société. Mais
je n'avais aucune idée claire de cet élément dans le
cas du féodalisme lorsque j'ai lu le livre de Dobb. Je
recherchais des réponses.
Le plus grand mérite que je reconnaisse au livre de
Dobb est de m'avoir permis de clarifier les réponses
à ces questions parce qu'il a réussi, d'une part, à
me convaincre et, d'autre part, à m'inciter à appro­
fondir la question et à poursuivre la recherche. Mon
premier article paru dans Science and Society était un
essai de présentation des réponses auxquelles j'avais
abouti. (Incidemment, je pense que j'aurais dû être

• Science and Society, spring 1 953.

147
plus clair. Dobb, naturellement, a exprimé des pro­
blèmes à sa façon, et il s'est intéressé à beaucoup de
points qui ne portent qu'indirectement sur les pro­
blèmes que je me posais. Certaines de mes critiques,
par conséquent, n'étaient pas vraiment des critiques ;
i l aurait fallu les présenter comme des suggestions ou
des hypothèses.)
Dans sa « Réponse », Dobb n'est pas d'accord avec
certaines de mes suggestions, et Takahashi, si je com­
prends bien. les rejette presque globalement. Mais je
n'en sais guère plus sur les réponses de Dobb (à mes
questions, naturellement) qu'après avoir lu son livre,
et je ne sais pour ainsi dire rien de celles de Takahashi.
Je voudrais donc profiter de l'occasion pour présenter
à nouveau mes questions et mes réponses de façon aussi
concise que possible et de manière à provoquer d'autres
formulations de la part de Dobb et de Takahashi '.

PREMIÈRE QUESTION : QUEL A ÉTÉ LE FACTEUR


GÉNÉRATEUR DE CHANGEMENT DANS LE DÉVELOPPE­
MENT DU FÉODALISME EN EUROPE OCCIDENTALE 2 ?

Dans le cas du capitalisme, nous pouvons répondre


à cette question de façon positive et sans aucune ambi-

1. Dans ce qui suit, je me référerai aux Etudes de Dobb,


à ma « Critique � et à la « Réponse � de Dobb, ainsi qu'à
la « Contribution ) de Takahashi.
2. J'insiste sur le féodalisme d'Europe occidentale, car ce
qui a suivi dans cette région était manifestement très diffé­
rent de ce qui s'est produit dans d'autres régions du monde
où le mode de production féodal a prévalu. Ce résultat, peut­
être causé par des variations entre les différents systèmes
féodaux et l'intervention de facteurs externes, est, bien sûr,
un problème important. Je ne prétends pas, toutefois, pouvoir
y répondre, mais la seule chose qui m'importe est de me
limiter à l'Europe occidentale. En disant cela, je ne veux pas
laisser penser que je suppose que d'autres féodalismes sont
sujets à des lois différentes de développement, je désire éviter
la question complètement.

148
guïté. Le principal facteur est l'accumulation du capital
qui est inhérent à la structure même du processus
d'appropriation capitaliste. Qu'y a-t-il d'analogue dans
le cas du féodalisme ?
La théorie de Dobb découvre une analogie dans le
besoin des seigneurs d'accroître leurs revenus. A son
avis : « Ce fut l'inefficacité du féodalisme comme
système de production doublée par le besoin de la
classe dominante d'augmenter ses revenus qui fut la
cause première de son déclin ; ensuite, ce besoin
d'accroître les revenus augmenta la demande pour les
producteurs jusqu'au point où elle ne put réellement
plus être comblée » (Etudes... , p. 42). Il en résulta
« [ .. . ] qu'à la fin cela conduisit à l'épuisement ou à la

disparition réelle de la force de travail au moyen de


laquelle le système fonctionnait » (p. 43). La question
est de savoir si le besoin des seigneurs d'accroître leurs
revenus - ce n'est pas le fait qui est en cause - peut
être expliqué comme un élément inhérent à la structure
du mode de production féodal. J'ai fourni des argu­
ments mettant en doute l'existence d'un tel rapport (cf.
plus haut, « Une critique � . p. 45) et j'ai montré com­
ment ce besoin des seigneurs d'accroître leurs revenus
pouvait être simplement expliqué comme l a conséquence
du développement du marché et de la vie urbaine.
Sur ce point, Dobb n'est pas d'accord avec moi. Il
interprète ma conception du développement du féoda­
lisme comme étant « soit une question de conflit
interne, soit de forces extérieures. Cela me paraît
beaucoup trop simplifié, presque mécanique. Pour ma
part, j'y vois l'interaction des deux facteurs, bien que
j'insiste surtout, il est vrai, sur les contradictions
internes, car celles-ci doivent opérer, je crois, de toute
façon (même à différentes périodes), puisqu'elles déter­
minent la forme et le sens particuliers des effets que les
influences externes exercent » ( << Réponse » , voir plus
haut, p. 79). Historiquement, naturellement, Dobb a
entièrement raison. Ce fut l'interaction des facteurs
internes et externes qui détermina l'évolution du féoda­
lisme, et il n'est pas dans mon intention de le nier.

149
Mais on peut en dire autant du développement histo­
rique du capitalisme, et cela ne nous empêche pas
de chercher et de trouver la dynamique interne du
système. Je ne peux donc donner raison à Dobb lors­
qu'il qualifie mon raisonnement, en ce qui concerne le
féodalisme, de « mécanique » . C'est une question
de théorie, et je continue de croire qu'elle est essen­
tielle pour toute analyse du féodalisme.
La seconde partie de la citation indique clairement
que Dobb, en fait, prend position sur cette question en
dépit de son hésitation à formuler la question ou la
réponse de façon précise. Et sa position est précisé­
ment celle que je lui ai attribuée d'après ses Etudes. à
savoir que le féodalisme n'a pas de dynamique interne.
Puisqu'il n'apporte aucun nouvel argument pour défen­
dre son point de vue, j e ne suis pas plus convaincu.
Autant que je sache, Takahashi ne clarifie guère ce
problème. Son analyse intéressante des éléments du
féodalisme (<< Contribution » , voir plus haut, p. 95)
ne l'a pas conduit à une formulation des lois et
des tendances du système, et, lorsqu'il dit traiter spé­
cifiquement cette question, le résultat, pour moi tout
au moins, n'est pas très probant. Dans la société féo­
dale, écrit-il, « les moyens de production ne font qu'un
avec le producteur et la productivité se développe
(chute du système domanial et développement de la
petite production paysanne ; formation de la rente en
argent ; tendance à la baisse du taux de la rente fon­
cière ; crise seigneuriale) en tal1t que productivité du
producteur direct pour lui-même : et c'est pourquoi la
loi du dévelopnement du féodalisme ne peut aller Que
dans le sens de la libération et cle l'indépendance des
pavsans eux-mêmes :. (ibid., p. 95). Ici, la croissance
de la productivité est prise comme facteur fondamen­
tal ; toutefois il n'est pas évident Que la croissance
de la productivité soit un caractère interne mI féoda­
lisme. En fait, il y a beaucoup de preuves historiques
et contemporaines qui suggèrent précisément l'hypo­
thèse contraire. Ici encore, comme dans le cas du
besoin des seigneurs d'accroître leurs revenus dont

150
parle Dobb, je pense que nous avons affaire à l'in­
fluence de forces externes au système féodal.
Sur toute la question du rôle des forces externes,
Takahashi me prend sérieusement à parti : c Sweezy
ne considère pas la destruction d'une structure sociale
donnée comme le résultat d'un mouvement dynamique
interne dû à ses forces productives ; au lieu de cela,
il recherche une " force externe". Si nous disons que le
développement historique a lieu grâce à des forces
extérieures, la question reste cependant de savoir
comment celles-ci sont apparues et quelle est leur ori­
gine » (voir plus haut). Le dernier point, naturellement,
est juste, et je n'ai jamais voulu le nier. Des forces
historiques qui sont extérieures par rapport à un
ensemble donné de rapports sociaux peuvent être
intériorisées par rapport à un ensemble plus large de
rapports sociaux. Et ce fut le cas pour le féodalisme
d'Europe occidentale. L'accroissement du commerce
parallèle à celui des villes et des marchés était exté­
rieur au mode de production féodal 3, mais interne à
l'économie européo-méditerranéenne, prise dans son
ensemble.
Une étude approfondie du féodalisme en Europa
occidentale - que Dobb, bien sûr, ne prétend pas
avoir voulu faire - devrait analyser ce fait dans le
contexte d'une économie européo-méditerranéenne plus
large. De quelle façon ? Pirenne l'a brillamment démon-

3. Je ne parviens pas à comprendre le raisonnement de


Dobb lorsqu'il dit que, c dans une certaine mesure ,., i l
croit que le développement des villes relevait d'un processus
interne au féodalisme (voir plus haut). A coup s(ir,
le fait selon Dobb que le féodalisme c renforça la nécessité
pour les villes du commerce lointain ,. ne prouve rien. Il
faudrait montrer que la classe dominante féodale prit l'ini­
tiative de construire des villes et les intégra avec succès dans
le système féodal de rapports de propriété et de travail. Sans
aucun doute, cela se produisit dans certains cas, mais il me
semble que Pirenne a bien montré que les centres commer­
ciaux importants se développèrent d'une façon totalement dü­
férente. Toutefois, ce qui indique particulièrement le carac­
tère non féodal des villes était l'absence totale de servage.

151
tré en estimant tout d'abord que les origines du féoda­
lisme en Europe occidentale doivent être recherchées
dans l'isolement (créé par la conquête arabe du
vu· siècle) de cette région relativement retardée et
éloignée des véritables centres économiques du monde
antique ; ensuite que le développement ultérieur du
féodalisme fut profondément transformé par le réta­
blissement de ces liens commerciaux antérieurement
brisés 4. Vue de cette façon, la croissance du commerce
à partir du xe siècle ne fut évidemment pas une force
extérieure mystérieuse, comme le prétend Takahashi,
lorsqu'il m'accuse de la rechercher. Mais, quand nous
étudions de près le féodalisme en tant que tel
- comme Dobb a bien raison de le faire -, il me
semble non seulement légitime, mais essentiel de traiter
le développement du commerce comme une force exté­
rieure.
La réponse à la première question me semble donc
être celle-ci : le système féodal n'a pas de dynamique
interne et, lorsqu'il connaît un développement authen­
tique - à la différence de simples oscillations ou de
crises qui ne touchent pas à sa structure de fond -,
il faut chercher sa dynamique en dehors du système.
(Je présume que cela se passe de cette façon dans tous
les systèmes féodaux, et pas seulement en Europe
occidentale, mais cela est en dehors de notre sujet.)

SECONDE QUESTION : POURQUOI LE DÉVELOPPEMENT DU


FÉODALISME E N EUROPE OCCIDENTALE A-T-IL CONDTJIT
A UNE CRISE ET, F INALEMENT, A SA DESTRUCTION ?

Ayant établi qu'une dynamique externe est à la


base de ce processus, nous devons nécessairement

4. H. PIRENNE, Histoire économique et sociale du Moyen


Age, Paris, 1 963 (rééd.), et Mahomet et Charlemagne, Paris,
1937, publication posthume d'un travail qui vient compléter
l'étude du double problème de la fin du monde antique et
de l'apparition du féodalisme en Europe occidentale.

152
conclure que la réponse à cette question doit être
cherchée dans l'impact de cette force extérieure sur
la structure du féodalisme. Comme Dobb l'affirme avec
raison, en d'autres termes le processus est celui d'une
interaction, et je suppose que Takahashi ne contesterait
pas ce point. Il n'y a donc pas de divergences fonda­
mentales à ce sujet. La principale critique que je fais
à Dobb et à Takahashi est que, dans leur désir de mini­
miser l'importance du commerce comme facteur de
déclin du féodalisme, ils évitent d'analyser directement
le processus d'interaction. Tous deux, par exemple, ont
tendance à traiter la substitution de la rente en argent
aux corvées ou aux paiements en nature d'une façon
largement formelle, et perdent de vue le fait que ce
changement ne peut se produire à grande échelle que
sur la base d'une production marchande développée.
J'ai essayé de traiter ce processus d'interaction et sor..
résultat dans mon premier article (voir ma « Criti­
que » ) - sans aucun doute avec beaucoup de fai­
blesse, par exemple dans la façon dont je traite du
« second servage » et que Dobb critique, mais je
pense quand même qu'elle a le mérite d'être une ana­
lyse théorique explicite. J'aimerais que d'autres l'amé­
liorent.

TROISIÈME QUESTION : POURQUOI LE FÉODALISME FUT- I L


SUIVI DU CAPITALISME ?

Si l'on est d'accord avec Dobb, comme c'est mon


cas, pour dire que la période du XIV' à la fin du XVI " siè­
cle était caractérisée par la décomposition du féoda­
lisme et en même temps qu'elle ne portait rien d'autre
que les débuts du capitalisme, cela pose un véritable
problème. On ne peut pas dire que le féodalisme ait
créé des forces productives qui ne pouvaient se main­
tenir et se développer seulement sous le capitalisme,
alors Qu'au contraire on peut affirmer que le capitalisme
crée des forces productives qui ne peuvent se maintenir
et se développer que sous le socialisme. Il est vrai,

153
toutefois, que le déclin du féodalisme fut accompagné
Oe dirais plutôt « causé » ) par la généralisation de
la production marchande, et, comme Marx l'a dit à
plusieurs reprises : « Il [le capital] n'apparaît que là
où la production marchande et le commerce ont déjà
atteint un certain degré de développement » (Le Capi­
tal, op. cit., 1. I, t. 1 , p. 151). Mais ces conditions
historiques ne fournissent pas par elles-mêmes une
explication suffisante. Après tout, l'Antiquité était
caractérisée par une production marchande très déve­
loppée et n'a pas donné naissance au capitalisme ; et
les débuts clairement définis du capitalisme en Italie
et en Flandre, durant la dernière partie du Moyen
Age, avortèrent. Pourquoi donc le capitalisme s'accro­
cha-t-il et progressa-t-il dans la dernière partie du
XVI' siècle, particulièrement en Angleterre ?
Dobb éclaire bien cette question, mais je pense qu'il
sera le dernier à prétendre avoir donné une réponse
définitive. Il insiste surtout sur ce que Marx appelait
« la voie réellement révolutionnaire » pour expliquer

l'apparition des capitalistes industriels, ce que Dobb


interprète en disant que ces derniers sont sortis des
rangs des petits producteurs. Dans mon premier arti­
cle, j'ai critiqué cette interprétation de Marx ; mais l a
réponse de Dobb e t une plus longue réflexion m'ont
amené à conclure que, bien que ce ne soit pas la seule
interprétation possible. c'est une explication légitime
qui ouvre une voie fmctueuse. Ce qu'i! faudrait main­
tenant, semble-t-il, c'est pousser la recherche. Cela
devrait. plus CIlle tont. rompre le secret de la naissance
définitive du capitalisme à nartir de la fin du XVI" siècle.
J� ne comprends pas bien du tout la position de
Tflkahflshi sur ce problème. Il critique Dobb d'avoir
été trop loin en décrivant le xv' et le XVI" siècles comme
des siècles de transition. Ce qu'il veut sans doute dire,
c'est nue le féodalisme survécut, intact quant au fond,
jusqu'à ce que la naissance du capitalisme le renverse,
et il n'y eut Das alors disjonction entre le processus de
déclin féodal et la naissance du capitalisme, comme
Dobb et moi nous l'affirmons. Quoi qu'il en soit. il n'y

1 54
a aucun doute que Takahashi est d'accord avec Dobb
quant à la signification révolutionnaire de la naissance
des petits producteurs et de leur sortie du rang ; et je
suppose qu'il serait également d'accord avec moi sur
l'urgence d'une recherche plus poussée, mettant en
lumière les faits concernant la nature et l'importance de
ce phénomène.
Un dernier point en rapport avec ce qui précède.
Développant l'hypothèse de Dobb que les xv· et
XVi· siècles semblent n'avoir été « ni féodaux ni
encore capitalistes li) (Etudes. . . , p. 30), j'ai proposé
qu'on donne à cette période le nom de « production
marchande précapitaliste ». Dobb rejette cette propo­
sition, préférant caractériser la société à cette période
comme relevant du féodalisme « dans un état avancé
de dissolution » . Il dit : « La question de fond que
Sweezy a apparemment oublié de se poser [ ... ] : quelle
était la classe dominante à cette époque ? [ ... ] ce ne
pouvait être une classe capitaliste l . . . ]. Si une bour­
geoisie marchande se trouvait être la classe dominante,
l'Etat aurait dû être une forme d'Etat bourgeois [ .. . ].
Comment alors peut-on expliquer la guerre civile du
XVI I " siècle ? Dans cette optique, ce ne peut avoir été
la révolution bourgeoise. Nous retombons sur [l'hypo­
thèse qu'il s'agissait] d'une lutte opposant à une contre­
révolution menée par la couronne et la cour, un pou­
voir d'Etat bourgeois déjà existant. [ ... ] Si nous reje­
tons l'alternative que nous venons de poser, il nous
reste ce point de vue, que je crois juste, à savoir que
la classe dominante était toujours féodale et que l'Etat
était toujours l'instrument politique de sa domination »
(<< Réponse », voir plus haut, p. 95).
Je reconnais que ce sont là des questions que les
marxistes britanniques discutent depuis des années, et
il est peut-être téméraire de ma part d'émettre une
opinion à ce sujet. Mais permettez-moi d'exprimer ma
façon de penser sous forme de question. Pourquoi
Dobb ne mentionne-t-il pas une autre possibilité : dans
la période en question, il y aurait eu non pas une seule
classe dominante, mais plusieurs fondées sur différentes

1 55
formes de propriété et engagées dans une lutte plus ou
moins continue pour la suprématie définitive ?
Si nous adoptons cette hypothèse, nous pouvons
interpréter l'Etat de la période selon le passage bien
connu d'Engels : « Exceptionnellement, il se présente
pourtant des périodes où les classes en lutte sont si
près de s'équilibrer que le pouvoir de l'Etat, comme
pseudo-médiateur, garde pour un temps une certaine
indépendance vis-à-vis de l'une et de l'autre. Ainsi la
monarchie absolue du XVII· et du XVIII· siècle maintint
la balance égale entre la noblesse et la bourgeoisie 5 »
Selon cette interprétation, la guerre civile était la
révolution bourgeoise dans le sens où ellc permit à la
classe capitaliste de maîtriser l'Etat et d'établir sa
domination définitive sur les autres classes.

Paul M. SWEEZY
(1953)

5. F. ENGELS. L'Origine de la famille.... op. cit chap. IX.


.•

p. 1 57. Engels pensait clairement au contine n t ; cela se pro­


duisit plutôt en Angleterre.
(Nous donnons la citation d'Engeis dans la traduction
anglaise choisie par P. Sweezy. car C. Hill la critique, voir
plus bas, p. 1 7 1 : c At certain periods it occurs exceptionally
that the struggling classes balance each other so nearly that
the public power gains a certain degree of independance by
posing as the mediator between them. The absolute monar­
chy of the seventeenth and eighteenth centuries was in such
a position. balancing the nobles and the burghers against
one another . , Origin of the Family... , Chicago. 1 902, Kerr
cd., p. 209 - N. d. T.).

156
6 Commentaire >t-

par Rodney Hilton

Paul Sweezy pose un certain nombre de questions


auxquelles les historiens devraient essayer de répondre.
Etudiant la société capitaliste d'un point de vue marxiste,
Sweezy s'intéresse tout naturellement aux recherches
marxistes sur les problèmes analogues des sociétés pré­
capitalistes. La question la plus importante qu'il pose
est, sans aucun doute, la première, sur l' « élément
moteur » du féodalisme. Je pense qu'il s'agit pour lui
des contradictions internes au mode de production
féodal qui provoquèrent son développement et son
éventuel remplacement. Du moins, en tant que marxiste,
c'est ce qu'il devrait vouloir dire, bien que, selon lui,
le féodalisme ne fût pas porteur d'un tel « élément
moteur ». C'est dire qu'il n'y avait pas de dialectique
interne, ce qui est, de fait, non marxiste.
Avant d'aborder ce problème, rappelons que le
marxisme est une méthode qui exige de s'appuyer sur
des faits concrets en vue de résoudre des problèmes
historiques, même si la réponse finale peut être donnée
en termes abstraits (comme dans certains chapitres du
Capital). Les arguments sur lesquels Sweezy étaye sa
théorie viennent de l'œuvre de H. Pirenne. Comme
cette théorie ne peut être acceptée par des marxistes
et, de fait, a déjà été contredite par de nombreux spé-

• Science and Society, FaU, 1953.

157
cialistes non marxistes, nous devons, avant de répondre
à Sweezy, éclaircir la position de Pirenne t.
Les théories les plus importantes de Pirenne concer­
nant notre sujet traitent du déclin du commerce pen­
dant les « Ages obscurs » et de l'origine des villes.
Pirenne considérait que les royaumes barbares, en par­
ticulier ceux des Mérovingiens, qui succédèrent à l'Em­
pire d'Occident ne mirent pas fin au commerce Est­
Ouest en Méditerranée et que, par conséquent, le
commerce local en Europe occidentale ne diminua pas.
Les villes continuèrent de prospérer, la monnaie d'or
était toujours en usage et le système administratif et
fiscal romain subsistait. Ce ne fut qu'aux vII" et V I I I" siè­
cles, lorsque la conquête musulmane coupa les routes
du commerce méditerranéen, que le marché internatio­
nal, mais aussi local, fut réduit. On assista alors à
l'émergence du grand domaine travaillé par les serfs
et à la généralisation de la production pour la consom­
mation immédiate. La production marchande ne réap­
parut qu'avec la reprise des échanges entre l'est et
l'ouest de la Méditerranée. Cette production marchande
fut stimulée tout s'abord par le commerce international.
Ces premiers commerçants de la fin des « Ages
obscurs », fondateurs ou re-fondateurs des villes médié­
vales, vivaient en marge de la société, au sens de
Sweezy, c'est-à-dire c: en dehors » du cadre de la société
féodale. Une fois qu'ils eurent rétabli marché et vie
urbaine, les marchés locaux se développèrent. En d'au­
tres termes, le commerce international de luxe aurait
été, selon Pirenne, la cause principale à la fois du
déclin de la production marchande au VII" siècle, puis
de son renouveau au XIe siècle. Sans rentrer dans le
détail, nous considérons que, pour l'essentiel, cette

1 . La contribution de Pirenne à la compréhension de l'his­


toire économique médiévale a été fort importante, bien sûr.
et force notre admiration. Nous devons aussi lui rendre
hommage pour la façon stimulante d'envisager des hypothèses.
même si (et peut-être parce que) nous ne sommes pas d'ac­
cord avec lui.

1 58
interprétation ne peut être acceptée. Le déclin de la
production marchande, qui peut avoir atteint son point
le plus bas à l'époque carolingienne, avait commencé
non seulement longtemps avant les invasions arabes,
mais bien avant la chute de l'Empire romain, en
tant que système politique. Dès la crise du III" siècle,
les villes déclinèrent et les domaines travaillés par les
serfs tendirent à dominer la structure sociale de l'Em­
pire. Le commerce Est-Ouest fut également restreint,
non seulement pour des raisons politiques, mais parce
que les p aiements en or étaient de plus en plus difficiles
pour l'Occident. Le drainage de l'or vers l'Orient com­
mença probablement dès le 1er siècle, drainage que
ni les guerres ni le commerce ne parvinrent à arrêter,
étant donné que les exportations d'Occident étaient plus
faibles que les importations d'Orient.
Les Arabes, en fait, n'arrêtèrent pas grand-chose.
En tout état de cause, Pirenne se trompait en voyant
dans la conquête arabe la fin des échanges Est-Ouest.
La situation, bien sûr, avait changé ; mais les Arabes
favorisèrent la poursuite des relations commerciales,
dans la mesure où elles étaient économiquement pos­
sibles, et nombre d'historiens l'ont montré. Un historien
français a d'ailleurs donné une interprétation fort plau­
sible du rôle positif que jouèrent les Arabes dans les
échanges Est-Ouest, grâce à la remise en circulation
de l'or accumulé dans les régions des Empires byzantin
et sassanide qu'ils envahirent 2.
Ainsi, le bas niveau de la production marchande
durant les « Ages obscurs » fut, en grande partie, l a
conséquence d'un développement économique issu de
la structure sociale et politique de l'Empire - ce qui
ne veut pas dire que nous devions voir l'ère carolin­
gienne comme une époque de régression complète du
point de vue économique et social. Bien que peu étudié,
un certain degré de développement économique, social
et politique existait, sans lequel l'évolution ultérieure

2. M. LOMBARD, « L'Or musulman du YII" au XI" siècle :t,


A nnales E. S. C., 1 947, p. 1 43 - 1 60.

1 59
de l'expansion du mode de production féodal n'aurait
pu se produire. De fait, à la fin du x · siècle, on relève
des signes notables d'une production marchande. Des
marchés locaux prirent de l'extension dans les villes.
Celles-ci croissaient, conséquence du développement des
forces économiques et sociales à ['intérieur de la société
féodale et non, commc Pirenne le pensait, à cause du
rôle joué de l 'extérieur par les m archands itinérants
comme un Godric de Finchale. Ce fait a maintenant
été suffisamment démontré par des études précises de
villes prises, cas par cas, en France, en Allemagne et
en Italie. L'interprétation que donne Pirenne du renou­
veau du commerce et des changements dans l'économie
du féodalisme européen (sur quoi se fonde largement
la théorie de Sweezy) doit être abandonnée 3.
Quelle fut la cause du développement social à l'épo­
que du féodalisme ? Je suis enclin à penser que pour
étudier ce problème nous ne devrions pas nous limiter
aux rapports féodaux, mais élargir nos vues à la société
précapitaliste prise dans son ensemble, en tout cas à
la société de classes précapitaliste. Sweezy voit dans
l'accumulation du capital l'élément moteur de la société
capitaliste parce qu'elle est inhérente au procès de pro­
duction capitaliste. Il est sûr qu'il ne peut y avoir de
processus d'accumulation dans les sociétés précapitalis­
tes qui ne découle inévitablement de l'exploitation du
travail salarié par des capitalistes concurrents. Mais il
est certain que nous devons considérer l 'augmentation
du surproduit social par rapport aux moyens de subsis­
tance indispensables, comme la condition nécessaire à
l'apparition d'une société de classes entre la fin du
communisme primitif et les débuts du capitalisme. L'ac­
croissement de ce surproduit dépendait naturellement

3. Un état des recherches a été présenté par A. B. HIBBERT,


« The Origins of the Medieval Town Patriciate :t, Past and
Present, 1 953, n" 3, p. 15-27. Voir aussi J. LESTOCQUOY, A liX
origines de la bourgeoisie : les villes de Flandre et d'/talie
sous le gouvernement des patriciens (Xle-xve siècles), Paris.
1 952.

160
du degré d'évolution des forces productives - outils et
techniques des artisans et des agriculteurs. Le dévelop­
pement des forces productives dépend, à son tour, de
l'importance et de l'utilisation de ce surproduit. En
d'autres termes, même dans des économies très primi­
tives, l'amélioration des techniques dépend de la part
qu'on leur réserve sur l'accumulation non du « capital » ,
bien sûr, mais du surproduit. C'est l'évidence même.
Cela n'explique pas pour autant pourquoi, dans toute
société précapitaliste donnée, l'interaction dialectique
des forces de production et du surproduit accumulé
devrait provoquer d'abord une expansion, puis le déclin
du mode de production (esclavage ou féodalisme). Mais
cela ne peut alors être compris sans tenir compte des
rapports de production prédominants : après tout, le
processus d'accumulation capitaliste ne peut se com­
prendre sans tenir compte de l'évaluation du rapport
entre capitalistes et travailleurs.
Par exemple, les rapports de production doivent être
pris en considération si l'on veut répondre à cette ques­
tion de Sweezy : pourquoi le capitalisme n'est-il pas
sorti de la production marchande du monde antique ?
Marx, et les marxistes qui ont lu leur Capital, livre III,
comme Sweezy l'a sûrement fait, répondront que la
production marchande en soi n'est pas suffisante pour
bouleverser « la solidité et l 'articulation interne » d'un
mode de production. Dans le cas de l'esclavage, la
raison de la non-apparition du capitalisme vient d u
fait que les secteurs d e l'économie o ù l a production
marchande était la plus avancée étaient souvent ceux
où les esclaves étaient les plus exploités. Mais l 'ex­
ploitation des esclaves restreignait le développement
technique de telle sorte que, dès que le remplacement
des esclaves commença de décliner, le retard technique
fondamental de l'économie esclavagiste fut évident.
Loin de séparer les esclaves des moyens de production,
condition nécessaire au capitalisme, les propriétaires
d'esclaves ont résolu (ou essayé de résoudre) le pro­
blème économique à la fin de l'Antiquité en lotissant
leurs esclaves sur des tenures paysannes - en fait, en

161
créant des rapports de production caractéristiques de
l a société féodale.
Je n'ai toutefois pas l'intention d'examiner le pro­
blème de la « dynamique interne » de tous les modes
de production précapitalistes.
Le féodalisme est notre problème. Les éléments de
notre réponse me semblent être essentiellement les sui­
vants. Le trait principal du mode de production dans
la société féodale réside dans le fait que les propriétaires
des moyens de production, les propriétaires fonciers,
essaient constamment d'accaparer le total du surpro­
duit des producteurs directs. Avant de nous demander
pourquoi ils le font, nous allons montrer brièvement les
divers moyens tentés pour y parvenir. A différentes éta­
pes du développement du féodalisme européen, le
caractère des producteurs directs se transforme comme
d'autres aspects du système économique et, par consé­
quent, le caractère spécifique de l'exploitation des
propriétaires fonciers change également. Dans certaines
régions, au début du féodalisme en Europe, les com­
munautés paysannes libres se maintenaient en partie
et conservaient de nombreux traits des formes d'orga­
nisation tribale. Dans ces cas (particulièrement en
Angleterre, avant les invasions danoises), l 'aristocratie
militaire - de caractère également semi-tribal - fut
confrontée au problème complexe de la transformation
du tribut en rente féodale. Les paysans payaient autre­
fois ce tribut à leur roi qui l'aliéna au profit du noble.
Le second problème que l'aristocratie militaire dut
résoudre fut celui du renforcement de sa position de
rentière en poussant au défrichement des terres incultes
par des esclaves ou des colons semi-libres, etc. En
même temps, dans certains villages restés indépendants,
l'éclatement de la communauté tribale donna à certaines
familles paysannes plus de pouvoir et de biens qu'à
leurs semblables, ce qui leur permit d'atteindre le
statut de nobles rentiers. Par ailleurs, dans d'autres
régions d'Europe (comme en Italie, en Gaule de l'Ouest
et du Sud), la noblesse romaine se transforma en
noblesse féodale dès Je l Ue siècle. Ses latifundia exploi-

1 62
tés par les esclaves le furent alors par des serfs ; les
paysans asservis étaient soit d'anciens esclaves, soit
des producteurs libres déchus. Ce type d'exploitation
fut en partie repris par les envahisseurs guerriers ger­
maniques (hospites) tels que les Burgondes ou les Wisi­
goths qui se mêlèrent à la vieille noblesse romaine. Leur
type d'exploitation pouvait cependant varier selon l a
forme plus o u moins accomplie que leurs prédécesseurs
romains avaient réussi à imposer aux communautés
tribales préromaines dans le système esclavagiste de
l'Empire.
Dès le IX" siècle, période que les historiens alle­
mands et français appellent Haut Moyen Age, l 'écono­
mie de l'Europe était dominée par de grands domaines
formés de villae dont le territoire était divisé en domaine
et terres paysannes et qui avaient pour fonction de
fournir les produits alimentaires et artisanaux néces­
saires aux seigneurs. La rente féodale était surtout
perçue en travail, une partie en nature et, de façon
insignifiante, en argent. Les grands domaines ne cou­
vraient n aturellement pas la plus grande partie du
territoire de l 'Europe féodale, mais ils représentaient
les éléments décisifs de l'économie. Le rôle des alleux
paysans qui existaient encore, ou des domaines des
petits nobles, ne devint significatif que lorsque le mode
de production féodal commença de décliner, comme
Kosminsky l'a montré pour l 'Angleterre. Entre le IX· et
le XI I I" siècle, le servage progressa ; mais, au moment
où le statut juridique des exploités empirait et s'unifor­
misait, le développement de la production marchande
amena des changements dans la forme de rente, de
sorte que les rentes en nature et en argent remplacèrent
en grande partie l a rente en travail à la fin du X I I I e siè­
cle (sauf en Angleterre), provoquant à leur tour une
amélioration du statut juridique. Pour diverses raisons
liées au développement de la production m archande
(dont l'émiettement des tenures et la forte résistance
paysanne à l'exploitation furent les plus importants),
l'appropriation directe de la rente établie sur les
tenures paysannes baissa ; mais l'extorsion par les sei-

163
gneurs de la rente féodale dans son ensemble se
maintenait à travers J'exploitation des privilèges sei­
gneuriaux et le développement d'une fiscalité privée et
publique. En bref. nous pouvons dire que la classe
dominante, d'une façon ou d'une autre, soit par ses
privilèges, soit grâce au pouvoir d'Etat, s'efforçait
continuellement d'alourdir la rente féodale, c'est-à-dire
de s'approprier par la force le surproduit du producteur
direct. Mais, naturellement, son succès ne fut pas
toujours égal à son effort, et l'étude des échecs nous
conduira aux causes du déclin du mode de production
féodal.
Sweezy se demande pourquoi la classe dominante
féodale essayait autant que possible d'accaparer le
maximum du surproduit des producteurs directs. Quelle
est l'analogie, ici, avec le besoin qu'ont les capitalistes
d'accumuler et de réduire le coût de production afin
d'être compétitifs sur le marché ? Et quelles furent les
conséquences économiques et sociales de cette lutte
pour alourdir la rente qui ébranla la société féodale ?
Les féodaux n'augmentèrent naturellement pas la
rente féodale dans le but de mettre en vente le produit
du travail des paysans tenanciers ou des serfs, bien
qu'une des façons de réaliser la rente en nature ou le
produit du domaine aurait pu se faire par la vente.
Fondamentalement, ils essayèrent d'augmenter la rente
féodale afin de maintenir ou de renforcer leur position
de classe dominante contre leurs innombrables rivaux,
de même que contre ceux qu'ils exploitaient. Le main­
tien du pouvoir de classe dans les mains de ceux qui
le détenaient et son extension. si possible, furent l'élé­
ment moteur dans l 'économie et la politique féodales.
Pour cette raison, la rente devait être maximum. Au
IX" siècle, le magnat carolingien entretenait son énorme
suite de partisans en les nourrissant directement sur
le produit des villae. Lorsque l'immense, mais éphé­
mère, Empire carolingien se désintégra et que lui suc­
cédèrent des royaumes, duchés et comtés féodaux plus
réduits et plus aisément gouvernables, les partisans des
rois et nobles au pouvoir reçurent des fiefs en échange

1 64
de leurs services d'ordre militaire, de telle sorte que
ces suites permanentes et difficiles à contenir purent
être réduites. Mais l'inféodation des chevaliers, tout
en déchargeant leurs supérieurs féodaux d'une partie
des tâches administratives, ne soulageait pas les pay­
sans qui étaient encore plus exploités. La lutte pour
le pouvoir et la lutte pour la terre sont naturellement
liées, mais cela eut comme conséquence de renforcer
l'extorsion de rentes féodales sous différentes formes par
une foule accrue de seigneurs plus ou moins importants.
L'extension du pouvoir d'Etat alourdit les charges du
paysan, de même que les exigences accrues de leurs
seigneurs ecclésiastiques.
Finalement, nous devons nous rappeler que le déve­
loppement du marché intérieur et extérieur, peut-être
dès le xe siècle, fut un autre facteur important qui poussa
les seigneurs féodaux à exiger des rentes plus élevées.
La spécialisation de la production artisanale dans
les villes, où les bourgeois prospéraient grâce à des
privilèges économiques et politiques, fut la raison pour
laquelle les termes de l'échange entre la ville ct la
campagne basculèrent au désavantage de la seconde.
Aussi impliqué qu'il fût dans l'achat et la vente, le sei­
gneur achetait cher et vendait bon marché. Et le besoin
accru des seigneurs pour des « prêts de consommation »
alors que leur luxe et leurs dépenses d'armement aug­
mentaient, les firent s'endetter au profit des usuriers.
En dernier ressort, c'était seulement l'augmentation de
la rente féodale qui pouvait combler l'écart entre le
revenu des seigneurs féodaux et leurs dépenses.
Afin de démontrer de façon convaincante que la
lutte autour de la rente fut l' « élément moteur » de la
tr�nsformation de la société féodale, un examen plus
détaillé, qui ne peut être fait ici, serait nécessaire. Mais
quelques directions de recherches peuvent être indi­
quées. Les conflits entre la monarchie capétienne et
les principaux féodaux français, aux XIe et X I I" siècles,
sont un lieu commun de l'histoire politique. Le déve­
loppement de l'Etat féodal (que ce soit l'Etat capétien
ou les duchés et comtés des grands vassaux de Norman-

165
die, Flandre, Anj ou, etc.) a été le terrain d'élection
des historiens c politiques ». Mais le tableau complet
ne saurait apparaître avant que le processus de coloni­
sation des terres nouvelles et l'intensification de l 'ex­
ploitation de la paysannerie - en d'autres termes, le
processus d'augmentation constante de la rente - ne
soient vus comme le nœud de la lutte politique. On
peut discerner ce processus dans le compte rendu de
l'administration de l'Etat par Suger, abbé de Saint­
Denis ; mais l'histoire devrait être reconstituée fragment
par fragment, principalement à l'aide des chartes. Le
même aspect du problème devrait être étudié dans l'Al­
lemagne de Frédéric Barberousse et d'Henry le Lion 4 ;
sans parler de l'Angleterre des X I Ie et XIII" siècles,
pour chaque problème de fond de la société féodale
- la lutte sur la question de la rente entre seigneurs
et paysans et seigneurs rivaux, le développement de
la législation comme instrument pour accroître la
rente, le développement de l'Etat comme appareil
de répression - où la documentation est plus riche
que pour aucun autre pays européen.
Le taux de la rente féodale qu'exigeaient les pro­
priétaires fonciers dépendait des conditions économi­
ques spécifiques qui variaient pour différentes raisons,
à l'époque féodale, principalement parce que ceux aux­
quels on extorquait la rente se trouvaient eux-mêmes
dans des conditions sociales ou économiques différentes
et, de plus, ne conservaient pas longtemps les mêmes
caractéristiques. L'exigence de la rente au sens le plus
large fut, à l'évidence, l'élément moteur qui provoqua
la transformation de l'économie féodale. L'obligation
imposée au paysan de donner son surproduit peut avoir
l'effet d'abolir complètement ou, au contraire, de sti­
muler son désir d'augmenter la productivité de sa
tenure. Car, ainsi que Marx le montre, bien que la

4. Voir l'essai de T. MAYER, c The State of the Dukes of


Ziihringen :t . dans Medieval Germany, où l'introduction de
G. Barraclough suggère des lignes de recherches que les his­
toriens marxistes devraient approfondir.

166
rente féodale représente le surproduit du paysan, la
routine nécessaire à tout système économique organisé
entraîne une certaine régularité, de sorte que les rentes
étaient fixées pour de longues périodes. C'est pourquoi
souvent (en particulier chez les paysans les plus riches)
la rente ne représentait qu'une partie du surproduit. Les
paysans essayèrent alors d'augmenter la part du sur­
produit qu'ils gardaient et y parvinrent, soit en obtenant
la réduction relative ou absolue de la rente, soit par
un accroissement de la productivité, soit encore en
agrandissant leur tenure, sans que la rente n'augmen­
tât. De tels efforts pouvaient mener à des révoltes
paysannes et au défrichement de nouvelles terres. Les
seigneurs voulaient, bien sûr, augmenter la somme
totale du surproduit qui leur revenait, tout comme éten­
dre leur contrôle sur de nouvelles terres, qu'elles fus­
sent déjà mises en valeur par des tenanciers payant
des rentes (non seulement une rente foncière, mais aussi
des rentes déguisées sous forme de droits de justice),
ou bien en friche. II s'ensuivit une expansion générale
de l'agriculture qui dura sans doute jusqu'à la fin du
XIIIe siècle ; ce qui a été une des contributions majeures
de l'ordre féodal fut un résultat de la lutte sur la
question de la rente.
Le progrès économique, qui était inséparable de cette
perpétuelle lutte sur la rente et de la stabilisation poli­
tique du féodalisme, se traduisit par une augmentation
du surproduit social moyen par rapport aux moyens de
subsistance indispensables. C'est précisément ce point,
et non le prétendu renouveau du commerce international
des épices et de la soie, qui fut à la base du développe­
ment de la production marchande : ce qui signifie que,
dans la période où l'économie naturelle prédominait,
une partie de plus en plus grande du surproduit social
était consacrée à l'échange. Ainsi, l 'expansion des cen­
tres de commerce médiévaux et des villes du x· au
XI" siècle était fondée principalement sur le développe­
ment de la production marchande simple (simple com­
modity production). Le développement spectaculaire du
commerce international, l'industrialisation de la Flandre,

167
du Brabant, de Liège, de la Lombardie et de la Tos­
cane, la croissance de grands centres commerciaux
comme Venise, Gênes, Bruges, Paris, Londres ont suivi,
chronologiquement, le développement des forces pro­
ductives dans l'agriculture, stimulé par le processus de
la lutte sur la question de la rente féodale.
L'interaction de ces différents facteurs - tout à fait
internes à l'Europe féodale - provoqua de profonds
changements. Le développement de la production mar­
chande renforça et diversifia la hiérarchie sociale à la
campagne. Les paysans riches s'enrichirent, les pauvres
s'appauvrirent. Mais des catégories différentes de riches
et de pauvres apparurent à la fin du X l i " siècle. L'an­
cienne famille paysanne bien lotie des premiers temps
avait des produits d'autoconsommation en abondance,
et le développement du marché lui permit de mettre
en vente une part de plus en plus grande de son sur­
produit. Ces paysans riches prirent de nouvelles terres
et employèrent un plus grand nombre d'ouvriers !'ala­
riés. Cette main-d'œuvre se recrutait de plus en plus
fréquemment chez les prolétaires sans terre plutôt que
dans la catégorie des petits paysans parcellaires. Les
paysans riches n'acceptèrent plus de livrer leur surpro­
duit sous forme de rente, et leur opposition au seigneur
fut renforcée par le désespoir des autres couches de
la paysannerie pour lesquelles l'extorsion de l a rente
n'était pas seulement une restriction à leur expansion
économique, mais une diminution de leurs moyens de
subsistance indispensables. La lutte sur la question de
la rente s'accentua et atteignit au XIV" siècle l'acuité
d'une révolte générale.
La forme particulière de l'entreprise économique des
seigneurs traversa une période de crise. Les rentes
s'effondraient ; les revenus étaient amputés par l'alour­
dissement de la fiscalité de l'Etat, la guerre, le pillage
et l'inflation monétaire délibérément entretenue. Les
producteurs de marchandises les plus efficaces, car les
moins gênés par toute une hiérarchie administrative,
par un mode de vie luxueux ou par l'entretien de para­
sites improductifs, étaient, bien évidemment, les pay-

168
sans riches et quelques familles de la petite noblesse
qui répugnaient à imiter le style de vie des grands. La
bataille économique que menèrent ces catégories, et
qui fut couronnée de succès, était fondée sur des formes
d'exploitation annonçant l'agriculture capitaliste. La
eente féodale, bien que gênant encore les paysans
moyens, n 'était plus un stimulant capable de provoquer
un accroissement ou une amélioration de la production ;
au XV" siècle, ce stimulant venait en général du marché
et fut le facteur principal de développement de la
production aux mains de ces catégories nouvelles. La
base économique de ceux qui détenaient toujours le
pouvoir d'Etat était minée, malgré les tentatives des
monarques absolus de jouer sur le contrôle de l'Etat
afin de maintenir l 'essentiel du pouvoir féodal, tenta­
tives qui échouèrent.

Rodney HILTON
(1 953)

1 69
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7. Commenta ire JI.

par Christopher Hill

Sweezy nous invite à envisager que, dans l'Angleterre


des XV" et XVIO siècles, « il n'y avait pas une seule classe
dominante, mais plusieurs, fondées sur différentes for­
mes de propriété et engagées dans une lutte plus ou
moins continue pour la suprématie définitive ». Pour
soutenir ce point de vue, il cite un passage de L'Origine
de la famille d'Engels * * .
La suite d e c e passage montre cependant à l'évidence
qu'Engels considère seulement deux « classes en lutte »
et non « plusieurs classes dominantes ». N'est-ce pas
en fait une absurdité de parler de « plusieurs classes
dominantes » pendant plusieurs siècles ? Une classe
dominante doit posséder le pouvoir d'Etat ; autrement,
comment peut-elle gouverner ? Le pouvoir d'Etat à
deux têtes peut exister durant une très brève période,
lors d'une révolution, comme en Russie par exemple
pendant quelques mois en 1 9 1 7. Mais une telle situa­
tion est fondamentalement instable, si ce n'est une
condition de guerre civile, et doit conduire à la victoire
de l'une ou l'autre classe. Cela n'a jamais duré long­
temps, et je pense que le pouvoir d'Etat n' a jamais été
partagé par « plusieurs » classes dominantes. Peut-on
imaginer deux classes dominantes ou plus et deux
appareils d'Etat ou plus coexistant pendant deux cents

• Science and Society, Fall , 1 95 3 .


• >tt
C. Hill reprend le passage d'Engels cité par Sweezy
dans la traduction anglaise reproduite plus haut, chap. v, n. 5
(N. d. T.).

171
ans ? C'est impossible ; même une vue rapide de l'his­
toire anglaise à l'époque en question prouve que cette
situation impossible ne s'est pas réalisée.
Ce n'est pas seulement un point d'argumentation.
Car, si nous remplaçons les « classes en lutte ]) d'En­
gels par « plusieurs classes dominantes » comme le fait
Sweezy, il faut répondre aux questions de Dobb :
quelle était la classe dominante de cette époque ? Com­
ment caractériser l'Etat ?
"
Ces questions ont été débattues par les historiens
marxistes soviétiques et anglais. Je me limiterai à
reprendre leurs conclusions, sans refaire toute la
démonstration. Ainsi, Z. Mosina, résumant les dis­
cussions soviétiques sur l'absolutisme qui eurent lieu
en mars et avril 1940, fut en mesure d'affirmer sans
crainte d'être contredit : « La conception d'une monar­
chie comme Etat des propriétaires fonciers nobles a été
parfaitement admise par tous les historiens soviéti­
ques. » Cette conception de la monarchie absolue englo­
bait la monarchie Tudor et celle des premiers Stuarts,
en Angleterre, comme le reconnaît Sweezy, tout en
ajoutant qu'il y avait des problèmes spécifiques '. Ceux­
ci furent discutés en détail par les historiens marxistes
anglais en 1940 et de nouveau en 1946-47. Leur der­
nière conclusion fut que « l'Etat Tudor et les débuts
de l'Etat Stuart étaient essentiellement l'institution du
pouvoir exécutif de la classe féodale organisée à un
degré supérieur [ . . . ]. Ce fut seulement après la révo­
lution de 1 640-49 que l'Etat en Angleterre commença
d'être soumis aux capitalistes [ ... J. La révolution de
1 640 substitua l a domination d'une classe à une
autre 2 ».
Comment ce point coïncide-t-il avec la formulation
d'Engels citée par Sweezy et fréquemment reprise dans
les discussions entre Soviétiques et Anglais ? Il faut

1. Z. MOSINA, « The Discussion of the Problems of Abso­


Iutism :. , Istorik Marksist, n° 6, 1 940, p. 69-74.
2. « State and Revolution in Tudor and Stuart England "
Communist Review, juillet 1 948, p. 2 1 2.

172
noter l'extrême prudence des jugements d'Engels et ses
nombreuses formulations. (S'il avait pu prévoir l'utili­
sation qui en serait faite, il aurait sans doute été plus
précis.) Je cite la toute dernière traduction, en souli­
gnant les mots sur lesquels il me semble important d'in­
sister. « Exceptionnellement *, il se présente pourtant
des périodes où les classes en lutte sont si près de
s'équilibrer que le pouvoir de l'Etat, comme pseudo­
médiateur, garde pour un temps une certaine indé­
pendance vis-à-vis de l'une et de l'autre. Ainsi la
monarchie absolue du XV I I " et du XV I I I " siècle maintint
la balance égale entre la noblesse et la bourgeoisie 3
(burghers) .. ainsi le bonapartisme du Premier et plus
encore du Second Empire français faisait jouer le pro­
létariat contre la bourgeoisie et la bourgeoisie contre
le prolétariat. »
Sweezy déduirait-il de ce passage que le prolétariat
était une classe dominante en France entre 1 852 et
1 870 ? Ou que le pouvoir d'Etat bonapartiste était réel­
lement (par opposition à ostensiblement) l'intermédiaire
entre la bourgeoisie et le prolétariat 7 La formulation
concise d'Engels, dans ce passage, devrait être lue en
tenant compte de son exposé plus détaillé dans l'A nti­
Dühring, publié six ans plut tôt : « Cependant, cette

• Déjà cité plus haut. Pour permettre de comprendre l a


critique d e C . Hill. nous donnons l a traduction anglaise de
ce passage qui diffère de celle choisie par Sweezy : c By way
of exception, however. periods occllr in which the warring
classes balance each other so nearly that the State power,
as ostensible mediator acquires for the moment a certain
degree of independence of both. Such was the absolute monar­
chy of the seventeenth and eighteenth century, which held
the balance between the nobility and the class of burghers ;
such was the bonapartism of the First, and still more of the
Second Empire, which played off the proletariat against the
bourgeoisie and the bourgeoisie against the proletariat � (Ori­
gin of the Family ...• in MARX and ENGELS, Selected Works,
Lawrence and Wishart, 1 950, t. II, p. 290 - N. d. T.).
3. Notons l'emploi du mot bllrghers par Marx et Engels
pour désigner les catégories (estate) urbaines dans la société
féodale, avant qu'elles ne se transforment en classe bour­
geoise moderne prête à défier le pouvoir d'Etat.

173
révolution puissante des conditions de vie économique
de la société ne fut nullement suivie aussitôt d'une
modification correspondante de sa structure politique.
Le régime de l'Etat resta féodal, tandis que la société
devenait de plus en plus bourgeoise 4. [ ] Pendant toute
•••

cette lutte [de la bourgeoisie contre la noblesse féodale]


la puissance politique était du côté de la noblesse, à
l'exception d'une période où le pouvoir royal utilisa
la bourgeoisie (burghers) contre la noblesse pour tenir
en échec un " ordre" par l'autre. Mais, dès l'instant
où la bourgeoisie, politiquement encore impuissante,
commença, grâce à l'accroissement de sa puissance
économique, à devenir dangereuse, la royauté s'allia de
nouveau à la noblesse et par là provoqua, en Angleterre
d'abord, en France ensuite, la révolution de la bour­
geoisie s. li>
Ainsi, il me semble évident que l'hypothèse de
Sweezy sur l'existence de deux ou plusieurs classes
dominantes aux xv· et XVI· siècles en Angleterre est
logiquement insoutenable : il est également sûr que rien
dans ce que dit Engels ne prête à une telle interprétation.
La remarque d'Engels ne doit pas être coupée de son
contexte et doit être interprétée à la lumière de ce que
Marx et lui ont dit en d'autres occasions 6. Si on se
donne la peine de le faire, on aboutit aux conclusions
des historiens marxistes soviétiques et anglais, à savoir
que la monarchie absolue était une forme de l'Etat
féodal.
La place manque pour illustrer avec un exemple his­
torique précis ces arguments de logique formelle. Mais
je crois bien que les faits confirment la l ogique. Une
étude détaillée de la façon dont la monarchie Tudor

4. A nti-Diihring, Editions sociales, Ire partie, chap. x, p. 1 3 3 .


5. Ibid., II'' partie, chap. II, p . 1 92. Souligné par C . H .
Notons qu'Engels considère la bourgeoisie (bllrghers) c poli­
tiquement encore impuissante � , là où Sweezy la voit déjà
comme classe dominante.
6. J'ai essayé de résumer leurs interp rétations dans c The
English Civil War interpreted by M a rx and Engels �, in
Science and Society, winter 1 948, p. 1 30- 1 56.

174
maintenait l'équilibre entre la noblesse et les bourgeois
(burghers) tendrait à prouver que sa médiation n'a
jamais été autre qu'ostentatoire et son indépendance de
la classe dominante féodale toute relative. Refuser le
caractère d'Etat féodal à la monarchie absolue comme
le fait Sweezy relève, je pense, d'une triple confusion.
Tout d'abord, il y a comme une nostalgie de la défini­
tion étroite, bourgeoise et académique, de « féodal »
comme terme militaire, en ignorant sa base sociale.
Deuxièmement, le besoin de lier un Etat féodal à l'exis­
tence du servage. Un des meilleurs apports, à mon avis,
du travail de Dobb sur cette période est d'avoir réfuté
ce point et démontré que l 'émancipation partielle de
la petite production n'a pas transformé, en soi, la base
économique de la société (et encore moins la superstruc­
ture politique), mais a cependant préparé les conditions
du développement du capitalisme. Si le féodalisme est
aboli avec le servage, la France de 1789 n'était pas un
Etat féodal et il n'y a alors pas eu de révolution bour­
geoise dans le sens d'un renversement de l'Etat féodal.
Troisièmement, l'idée qu'un Etat féodal doit être décen­
tralisé. En fait, ce fut précisément l'émancipation de
la petite production née de la crise générale de la société
féodale qui amena la classe féodale dominante, à partir
du milieu du XIV· siècle, à renforcer le pouvoir central
afin de 1 ) réprimer la révolte paysanne, 2) utiliser la
fiscalité pour extorquer le surproduit conservé par les
paysans riches, et 3) contrôler les mouvements de la
main-d'œuvre par des règlements nationaux, depuis
que les organes locaux du pouvoir féodal ne suffisaient
plus. La monarchie absolue était une forme différente
de la monarchie des Etats féodaux qui la précédèrent,
mais la classe dominante resta la même, de même
qu'une république, une monarchie constitutionnelle et
une dictature fasciste sont toutes des formes de la
domination de la bourgeoisie.

Christopher HILL
(1953)

175
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8. Qu'entend-on par capitalisme ? �
par Rodney Hilton

L'histoire du capitalisme a été étudiée par ses défen­


seurs comme par ses détracteurs à partir d'un certain
consensus sur la signification de ce terme.
« La question du capitalisme, écrit M. M. Postan ',

doit son importance actuelle, dans les débats politiques


et scientifiques, à Marx et aux marxistes. » Nombre
d'histori.e ns le suivent. E. Lipson, dans son Economic
History of England 2, adopte globalement la définition
du capitalisme donnée par Marx. Il est d'accord pour
dire que le caractère principal du capitalisme est l'op­
position de classes entre les entrepreneurs qui détiennent
le capital et les salariés qui, eux, ne le possèdent pas,
cela par op: osition à l'organisation caractéristique
médiévale de l'industrie et de l'agriculture fondée sur
les petits producteurs qui possédaient leurs propres
moyens de production.
Des définitions à la fois implicites et explicites et
beaucoup moins précises sont à la mode depuis quel­
ques années. Une définition caractéristique a été donnée
par H. Pirenne qui décrit « la tendance à l'accumu­
lation constante de richesses que nous appelons le
capitalisme 3 » . Deux historiens français de renom font

'" Past and Present, février 1952.


1. Economic History Review, n° 4. On trouvera une critique
de l'usage de ce terme dans M . H. DOBB. Etudes ...•
op. cit.,
chap. J.
2. London. 1929. p. 468.
3. Belgian Democracy, p. 30.

177
référence aux capitalistes et au capitalisme à propos de
la grande propriété foncière à l'époque carolingienne 4.
Et c'est sûrement une définition plus large que celle
de Marx qui amène le professeur Armando Sapori,
historien de l'industrie et du commerce italiens au
Moyen Age, à parler d'une révolution capitaliste à
l'époque de Thomas d'Aquin 5.
La définition de Pirenne se rapportait aux activités
des marchands européens des XII " et X I I I " siècles. De
telles définitions confrontent enseignants et étudiants
en histoire avec le problème de la « montée des classes
moyennes » (associée, bien sûr à la croissance du
commerce), qui semble commencer très tôt, se pour­
suivre bien longtemps et être l'explication de tant de
mouvements et d'événements historiques. Car, bien que
l'acte de naissance de la classe moyenne urbaine, en
Europe médiévale, date du x· siècle 6, le professeur se
doit d'expliquer que ce ne fut pas avant les XVII" et
XVII I ' siècles que cette classe devint une force sociale
dominante. Pourquoi lui fallut-il sept cents ans pour
atteindre cette position si elle était bien montante pen­
dans toute cette période ? Tous les historiens ne lient
pas l'expansion d'une classe fondée sur le commerce
dans une société à prédominance rurale avec le déve­
loppement du capitalisme. Toutefois, l'identité entre
ces deux éléments est banale. Les spécialistes l'établis­
sent avec quelques réserves qui disparaissent le plus
souvent par simplification, pour des raisons pédago­
giques. Le professeur de Roover, par exemple, spé­
cialiste des questions bancaires au Moyen Age, parle
d'une « révolution commerciale à la fin du XIII' siè­
cle » qui fraya la voie au « capitalisme mercantile qui,
dans la plupart des pays d'Europe, ne fut remplacé par

4. L. HALPHEN, Etudes critiques sur l'histoire de Charle­


magne, Paris, 1 92 1 , p. 265, et J. CALMETTE, Le Monde féo­
dal. Paris, 1 95 1 , p. 1 35.
5. « Il Guisto Prezzo nella dottrina di San Tomaso :t ,
Sludi di storia economica medievale, 1 946, p. 1 9 1 .
6 . A . LESTOCQUOY, c The Tenth Century :t , Economic His­
tory Review, XVII, I.

178
le capitalisme industriel qu'au milieu du XIX" siècle 7 » .
L a plupart des travaux récents consacrés à l'industrie
et au commerce du Moyen Age reposent sur l'hypo�
thèse (généralement implicite) que ce dont il est ques�
tion c'est le « capitalisme ».
Des recherches récentes ont montré qu'une généra­
tion antérieure d'historiens qui voyaient le Moyen Age
comme une période d' « économie naturelle » commet­
taient une erreur. Ces h istoriens sous-estimaient la
quantité de m archandises produites pour le marché,
ainsi que le volume du commerce international et de ses
conséquences sur 1'activité économique. H. Pirenne,
dans ses études sur la croissance des villes médiévales
et dans ses œuvres plus générales 8, a considérablement
influencé l'enseignement et l'étude de l'histoire écono­
mique médiévale. Il insistait sur la croissance d u
commerce international e t le rôle qu'il jouait dans l a
transformation d e la société féodale. Les interprétations
les plus courantes sont celles qui ont exploré le déve­
loppement du commerce et de l'industrie dans les
régions économiques les plus avancées de l'Europe
médiévale - la Flandre et l'Italie. Les recherches de
G. Espinas ont souligné le rôle de l'activité indus­
trielle des centres de tissage flamand, qui illustrent
pleinement les remarques plus générales de H. Pirenne.
A. Doren, R. Davidsohn, A. Sapori et d'autres ont
montré comment l'activité commerciale des villes tos­
canes était plus évoluée qu'en Flandre 9. Ces centres
produisaient des lainages pour le marché international.

7. Voir Money, Bankinl? and Credit in Medieval Bruges,


p. 1 1.
8. Les Villes du Moyen A ge, Paris, 1 97 1 ; Histoire de
Belgique. Bruxelles. 1900-1926 ; Histoire économique et
.•
sociale du Moyen Age, nelle éd Paris, 1 963 ; Mahomet et
Charlemagne, Paris, 1 9 6 1 .
9 . G . ESPINAS, La vie urbaine de Douai a u Moyen A ge,
Paris, 1 9 1 3 ; Les origines du capitalisme, t. I, Sire J. BOÎne­
broke, Lille. 1 9 3 3 ; Une draperie rurale dans la Flandre
française, Paris, 1 923 ; A. DOREN, Florentiner Wollentuch
Industrie, Stuttgart, 1901 ; R. DAVIDSOHN, Geschichte von
Florenz, Berlin, 1 896.

1 79
On achetait les matières premières loin de l'endroit
où elles étaient traitées, en Angleterre, en Espagne ou
ailleurs. Les colorants étaient cherchés jusqu'en mer
Noire. Bien sûr, l'importation de ces matières pre­
mières et l'exportation des produits finis entraînèrent
des mécanismes commerciaux complexes. Jusqu'à la fin
du XI I I ' siècle, les grandes foires de Champagne furent
les plus importantes des nombreux centres de commerce
où les acheteurs du Sud rencontraient les vendeurs du
Nord. Au XIV' siècle, les importateurs (en particulier
les Italiens) établirent des agences permanentes dans les
centres d'industrie et de commerce. Pour éviter le trans­
port de l'or et surmonter les difficultés d'échanges en
espèces, on inventa les lettres de change. Cela permit
le développement du crédit et des finances publiques
internationales et facilita l'usure à petite comme à
grande échelle 10.
Des recherches sur l'importance du commerce inter­
national et la vie agraire sont venues corriger l'im­
pression ancienne d'un monde relevant d'économies
« naturelles » fermées. La désintégration à partir du

XI " siècle des grands domaines de l'époque carolin­


gienne, la subdivision des domaines, la réduction du
nombre des paysans de statut servile et l'essor de la
rente payée en argent plutôt qu'en travail ou en nature
ont été analysés il y a plus d'un demi-siècle 11. Depuis
les historiens ont tenté de relier ces faits, de façon
plus définie, à l'expansion commerciale contemporaine.
Cependant, l'étude des aspects marchands de l'agri­
culture a été moins poussée que pour l'industrie ou Je

10. Voir les travaux de A. SAPORI et de ROOVER, déjà cités


et R. DOEHAERD, Les relations commerciales entre Gênes et
l'Outremont, Bruxelles-Rome, 1941 ; J. et Y. RENOUARD, Les
hommes d'affaires italiens du Moyen A ge, Paris, 1 949, et Les
relations des papes d'A vignon et des compagnies commerciales
et bancaires de 1316 à 1378, Paris. 1 9 4 1 .
1 1 . Voir L . DELISLE, Etudes Sllr l a condition d e la classe
agricole en Normandie ail Moyen Age, Evreux, 1 85 1 , et
H. SEE, Les classes rurales et le régime domanial en France
{HI Moyen A ge, Paris, 1 90 1 .

180
commerce. Il Y a une bonne raison à cela, c'est que
la production pour le marché était peu importante,
sauf en Angleterre. Le démantèlement des grands
domaines seigneuriaux fut plus tardif en Angleterre
qu'en France ou en Allemagne occidentale, et ces
grands domaines j ouèrent un rôle essentiel dans la
production marchande surtout au X I I I " siècle. Par voie
de conséquence, des vestiges de ce type de production
pour le marché ont survécu en Angleterre, alors que
ce n'est pas le cas sur le continent. On dispose de
nombreux exemples de comptabilité annuelle de
manoirs et de domaines royaux datant du milieu du
XIII" siècle. Mais, en dépit du foisonnement de mono­
graphies valables sur des domaines individuels, on doit
regretter la rareté de recherches systématiques évaluant
la production marchande 12. Cependant, un historien
moderne au moins a conclu que les domaines anglais
au XII" siècle étaient des exemples d'agriculture capi­
taliste 13. Une certaine confusion règne, à l'évidence,
dans l'étude des premières formes de capitalisme. Il
serait donc bon de revenir à ce que Marx entendait par
ce terme. Il l 'utilisait pour exprimer ce Qu'il décrivait
comme un « mode de production » de la richesse maté­
rielle de la société. TI croyait que les institutions socia­
les et politiques, les idées et les réussites de toute
société, s'expliquaient, en dernière instance, par son
« mode de production ». C'est pourquoi il constata,

au cœur du changement de la société féodale en société


capitaliste, le passage d'une société de petits produc­
teurs essentiellement nIraux, dont les classes sociales
les plus importantes étaient les seigneurs et leurs tenan­
ciers asservis. à une société produisant des marchan­
dises dont les classes principales étaient des entrepre­
neurs possédant un capital et des salariés qui n'en
possédaient pas.

12. N. S. B. GRAS, The Evolution of the English Corn


Market, Harvard, 1 9 15. Ce travail de pionnier est à noter, bien
qu'il reste superficiel.
1 3 . R. R. BETTS, « La Société dans l'Europe centrale et
dans l'Europe orientale :t , Revl/e d'histoire comparée, 1 948.

181
Les idées générales de Marx sont suffisamment bien
connues, et ses chapitres sur « L'Accumulation primi­
tive du capital », dans le livre 1 du Capital, sont
familiers à la plupart des historiens. Mais les trois
chapitres du livre III 14 sont d'un intérêt plus parti­
culier pour les historiens du Moyen Age, car ils résu­
ment ses idées, moins connues, sur la genèse du capi­
talisme. Son explication de fond est que le commerce
d'argent ou de m archandises, même l argement répandu,
et même s'il pernlet une bonne accumulation d'argent
en capital, ne transforme pas, par lui-même, la société
féodale. La rapidité et les formes de la désintégration
de la société féodale, au contraire, « dépendent de l a
solidité d e cette dernière e t d e son articulation interne »
en tant que « mode de production ». Ce furent davan­
tage les contradictions internes à cette société que les
conséquences du commerce extérieur sur celle-ci qui
provoquèrent, au départ, sa chute.
Selon Marx, la seule forme de capital existant dans
l'Antiquité et au Moyen Age était l'argent accumulé
par les marchands et les usuriers. Le cap�taliste médié­
val type était le marchand qui tirait son profit du
monopole de l'échange commercial entre des régions
arriérées et géographiquement éloignées. Ce profit pou­
vait provenir de l'importation d'articles peu encom­
brants et d'un prix élevé (comme les épices venus
d'Orient) ou de la spéculation sur les différences de
prix des denrées de consommation courante entre deux
régions. Le profit de l'usurier dépendait aussi des carac­
tères plus rétrogrades qu'avancés de l'économie. II tirait
profit des extravagances de la classe possédante et de
l a perpétuelle faillite des paysans et des petits artisans.
Mais c'est seulement lorsque le capital s'empare de

1 4. En particulier 1. III, t. 1, chap. xx, « Aperçu histo­


rique sur le capital marchand � ; t. 2, chap. XXXVI , « Notes
sur la période précapitaliste ::> ; t. 3 , chap. XLVII, « Genèse
de la rente foncière capitaliste �. Le livre III a été mis au
point d'après les notes de Marx, après sa mort, par F. Engels.

182
la production que le capital marchand et usurier est
subordonné au capital industriel, et c'est seulement à
partir de ce moment que l'on peut parler d'un c mode
de production » capitaliste.
Sa conception du capital marchand médiéval condui­
sit Marx à douter que l a croissance de la rente en
argent avait, par elle-même, u n lien direct avec le
déclin des rapports féodaux. Il distinguait la « rente
féodale » de la rente foncière capitaliste comme le
capital marchand du capital industriel. La « rente
féodale » payée par les paysans aux propriétaires
terriens, que ce soit en nature ou en argent, est ana­
logue à la « plus-value » que le capitaliste tire du
salarié. Mais l a rente foncière capitaliste n'est pas la
seule source du revenu de la classe dominante. C'est
seulement un surprofit, tiré par le propriétaire du fer­
mier capitaliste, en vertu de son monopole établi sur
une ressource naturelle, la terre.
Marx insistait sur l'effet corrosif de l'argent dans
l'économie féodale, et il indiquait également les effets
rétrogrades de l'action du capital marchand et usurier.
Ainsi, dans l'industrie textile, la domination du capital
marchand détériora seulement les conditions de vie
des artisans, à tel point que leur situation était à
certains égards pire que celle des salariés. L'usure,
particulièrement à la campagne, causa une récession,
sans changer le caractère de la société existante. « Le
seigneur féodal e ndetté devient encore plus oppresseur,
parce qu'il est lui-même plus opprimé. » Mais Marx
considérait la croissance du capital marchand comme
l'une des conditions préliminaires au mode capitaliste
de production.
La plus importante de ces conditions préliminaires,
en particulier pour le développement de l'industrie capi­
taliste, fut la concentration de la richesse en argent.
Dans l'agriculture, le développement de la rente en
argent aida à la stratification de l a population rurale et
à la croissance de l'agriculture capitaliste. Quand la
rente en argent remplaça la rente en travail, les paysans
purent consacrer tout leur temps à leurs propres par-

1 83
celles, et les plus riches d'entre eux accumulèrent un
surplus. Les paysans plus pauvres, d'autre part, furent
ruinés par l'effet de la demande continuelle de rente en
argent et par l'usure. Quand la rente en argent apparut,
il devint possible de donner un prix à la terre, ce qui
favorisa l'achat et la vente de la terre ; et, comme il y
avait plus de terre sur le marché, la désintégration des
tenures qui en résulta aida à la différenciation sociale
de la paysannerie.
L'intérêt d'une telle analyse n'est pas de savoir si
oui ou non elle paraît convaincante, mais si eUe aide
à interpréter les faits et résoudre certains des pro­
blèmes auxquels est confronté l'historien du Moyen
Age. Un des problèmes les plus importants est de
savoir jusqu'à quand ont persisté les formes plus ancien­
nes de structure économique et d'organisation sociale
et jusqu'à quand elles ont dominé.
Les principales lignes d'évolution nouvelle dans la
vie agraire, à la fin du Moyen Age en Europe occiden­
tale, sont suffisamment bien connues. Les exigences
légales des seigneurs envers leurs tenanciers étaient plus
réduites : la majorité des tenanciers n'était plus obligée
de travailler sur le domaine du seigneur, la rente
en argent dominait et la somme totale des rentes payées
aux propriétaires terriens diminuait. En bref, le contrôle
des seigneurs sur la paysannerie s'était affaibli. Laissons
de côté pour l'instant le rapport exact entre ces nou­
veaux aspects et l'accroissement de la production mar­
chande, et voyons brièvement jusqu'à quel point le
caractère fondamental de la société avait changé. Les
grands domaines tendaient à disparaître ou se rédui­
saient ; mais ils n'avaient jamais constitué plus qu'une
partie de la terre cultivée, et les techniques employées
ne différaient pas beaucoup de celles qu'utilisaient les
paysans sur leurs tenures. La petite production paysanne
continuait, comme par le passé. TI est vrai qu'à partir
du XIV" siècle un certain nombre de paysans plus riches
et un peu plus élevés dans la hiérarchie sociale et une
bonne partie de la petite noblesse commencèrent à pra­
tiquer une agriculture à une échelle un peu plus grande.

184
Ils avaient besoin de main-d'œuvre salariée. C'était
encore insuffisant pour entraîner une transformation du
système ancien. De plus, bien qu'un rapport seigneur­
tenancier fondé sur le paiement d'une rente en argent
puisse être considéré, à la lumière de ce qui suivit,
comme une étape transitoire importante dans le déclin
de l'agriculture médiévale, les principaux caractères
du féodalisme persistaient. Les propriétaires conti­
nuaient de percevoir les rentes des paysans, grâce à
une contrainte extra-économique 15. Les paysans ver­
saient à leurs seigneurs une partie de leur surproduit,
sous la contrainte des mêmes sanctions légales et mili­
taires qu'autrefois (bien que l'alourdissement de la
machine d'Etat les rendît beaucoup plus efficaces). Le
fait que le surproduit du paysan devait être converti
en argent au lieu d'être fourni directement en travail
ou en nature ne changeait pas encore les rapports de
classes.
La petite production fonctionnait aussi dans l'artisa­
nat. Il y eut un grand changement lorsque s'ajouta aux
activités des paysans dispersés dans les villages l'effort
productif de nombreux ateliers concentrés dans les
villes et organisés en corporations. Cela s'inscrivait dans
l'expansion économique générale des XII· et XIIIe siè­
cles. Dans certains centres d'exportations, surtout tex­
tiles, des groupes de riches marchands s'emparaient des
deux extrémités du processus de production : la four­
niture des matières premières et l a vente du produit
fini. Ce faisant, ils tuèrent l'indépendance de l'artisan.
Mais les grands marchands de Douai, Gand ou Florence
ne révolutionnèrent pas la production. Bien que l'on
aboutît à une certaine centralisation des travaux de
préparation et de finition, la plus grande partie du

15. I.e salarié est obligé, pour subsister. de travailler pour


le capitaliste ; la contrainte exercée sur lui est directement
économique. Propriétaire de ses moyens de production, le
paysan dans la société féodale est contraint. sous la menace
de la force, de verser sa rente au seigneur. Telle est la
cause de l'absence de liberté individuelle du paYlian dans la
société féodale.

185
travail était faite dans les ateliers familiaux des maîtres
artisans. De plus, malgré l'existence d'une force de tra­
vail prolétarienne d'une certaine importance dans les
centres textiles flamands et italiens, la concentration des
équipes travaillant dans les ateliers des marchands
n'excédait pas quatre ou cinq membres. La majorité
d'entre eux était employée dans les ateliers des maîtres­
1
artisans à côté desquels ils travaillaient 6 .
D'une certaine façon, les grands marchands retar­
dèrent le développement de la production. Ils crai­
gnaient l'essor de la production pour le marché par les
artisans eux-mêmes. C'est pourquoi ils s'employaient à
interdire toute collusion entre artisans des différents
stades du processus de production. Laisser les tisse­
rands passer directement leur produit aux teinturiers
comportait le risque, pour le marchand, de voir u n
élément venu des artisans prendre le contrôle d u pro­
cessus de production de l'intérieur. Cela faillit se pro­
duire en Flandre au XIV· siècle, lorsque le pouvoir poli­
tique de l'ancien patriciat des marchands drapiers s'ef­
fondra et que les tisserands des villes comme Gand
introduisirent un entrepreneur qui allait prendre en
charge l'organisation de l'industrie, si des facteurs poli­
tiques, la montée de la manufacture dispersée à la cam­
pagne et la chute de l'industrie textile flamande ne les
17
en avaient empêchés . Ce fut aussi pour parer ce
danger que, dans l'Europe du Nord et en Italie, les
m archands qui fournissaient la matière première exi­
geaient qu'à chaque étape du processus de production
le produit soit rapporté à l'entrepôt central du marchand
qui le faisait parvenir à l'artisan suivant dans la chaîne.

1 6. Les ciompi florentins se rapprochent le plus d'un pro­


létariat organisé. Leur faiblesse se révéla dans la révolte de
1378, lorsque leur brève prise du pouvoir s'effondra dès qu'ils
se coupèrent de leurs alliés parmi les artisans et petits mar­
chands. On peut ajouter que la facilité avec laquelle la grande
bourgeoisie réussit à les isoler permet de mesurer leur imma­
turité.
17. Voir H. VAN WERWEKE, « Currency manipulations
in the Middle Ages :., in Transactions of the Royal Historical
Society, 4' série, XXXI .

1 86
Tant que l'artisan resta subordonné au marchand de
cette façon, aucun changement dans les méthodes tra­
ditionnelles de la petite production ne fut possible.
Dans l'agriculture, l'industrie et les finances, il y eut
à la fois conservatisme et changement. De grandes
concentrations de capital marchand et des méca­
nismes élaborés de crédit et d 'échange furent les carac­
téristiques nouvelles des XIIIe et XIV· siècles. Elles se
manifestèrent lorsque les exportations industrielles euro­
péennes rétablirent l 'équilibre du commerce entre l'Eu­
rope occidentale et l'Orient 18. Les agents humains de
ce développement furent ces grands marchands dont
les banquiers italiens représentaient la fine fleur. Et
pourtant, en dépit de leur pouvoir apparent, comme
financiers internationaux ils s'adaptèrent à la manière
de leurs ancêtres des XIe et XII" siècles, à la structure
sociale existante. La diversité de leurs intérêts de ban­
quiers, prêteurs d'argent et marchands de n'importe
quelle denrée, leur permettait de s'adapter politiquement
et socialement aux cercles féodaux dominants. Car ces
derniers étaient leurs principaux acheteurs de produits
de luxe et leurs principaux débiteurs. On doit souligner
que les vieilles méthodes et les vieux rapports de pro­
duction persistaient. Pourtant, il y eut de très grands
changements dans l'Europe médiévale entre les XIe
et xv· siècles. Sans ces changements, un développement
ultérieur n'aurait pu se produire. Ce qu'il faut dire,
c'est qu'en dépit de l 'expansion de la production, de l a
population et du commerce a u XIIIe e t au début d u
XIV' siècle, les traits principaux de l'ancienne structure
sociale et politique demeurèrent, pour ne disparaître
qu'aux XVII" et XVIIIe siècles. Bien sûr, les formes d e
gouvernement e t l e s rapports sociaux changèrent beau­
coup au Moyen Age. Mais les Etats d'Europe conti­
nuèrent d 'être gouvernés par et pour les aristocraties

1 8 . M. BLOCH, � Le Problème de l'or au Moyen Age :. ,


A n nales H . E. S., 1 93 3 ; M. LOMBARD, � L'Or musulman du
VII" au XIe siècles :., ibid., 1 947 ; F. BRAUDEL, � Monnaies
et Civilisations :t, ibid., 1 946.

187
terriennes représentées par les monarchies féodales. TIs
n'étaient pas gouvernés par ou pour les marchands
ou les industriels. C'est pourquoi il fallait d'abord faire
la révolution bourgeoise pour que la pleine expansion
du capitalisme soit possible. Nous avons insisté sur la
persistance de la vieille structure dans l'industrie et le
commerce pour montrer l a base économique de la
persistance de l a domination des classes anciennes. C'est
la raison pour laquelle accepter sans aucune critique
le point de vue que le capitalisme se développa gra­
duellement depuis le XIIIe siècle peut conduire à la fal­
sification de l'histoire réelle du capitalisme comme de
l'époque antérieure.
Selon la critique esquissée ci-dessus, il est nécessaire
que la recherche prenne une direction nouvelle : celle
de la genèse du capitalisme. TI ne s'agit pas de minimiser
la valeur des travaux des différents spécialistes de l'his­
toire du commerce, de la banque et de l'industrie.
Cependant, un grand nombre de questions dont les
historiens contemporains ne se sont pas encore occupés
restent à traiter 19.
Sur les questions et de la chronologie du capitalisme
et de ses premières caractéristiques, il faudrait suivre
deux lignes. D'abord établir une chronologie des métho­
des et des rapports de production dominants et la
coordonner à celle mieux connue de l a croissance du
commerce. Deuxièmement, étudier les rapports entre
les instances économiques sociales et politiques de l a
société. E n particulier, l a signification e t les conséquen-

1 9 . Notons ce que R. DOEHAERD, dans son admirable tra­


vail, déjà cité, considère être les phénomènes c qui constituent
l'ossature de la vie économique internationale et locale de tous
les temps � : il s'agit de c la question des produits qui sont
l'objet du commerce [... ] celle de leurs centres de provenance
ou de production, des places où ils sont échangés, des centres
d'exportation et d'importation, des voies et moyens de trans­
port, des agents d'échange, des méthodes d'échanges, des
moyens monétaires et du crédit � (p. 1 42). il est tout à fait
remarquable que les questions de production ne fassent pas
partie de la vie économique.

188
ces des inégalités dans le développement de ces différents
aspects de la vie humaine méritent d'être étudiées.
TI est clair que nous obtiendrons les résultats les
plus probants en ce qui concerne la fin de la société
féodale et le début de la société capitaliste, si nous
prêtons attention d'abord aux techniques et aux rapports
de production. Bien sûr, l'expansion commerciale du
Moyen Age doit être examinée en association très
étroite avec la recherche des changements dans le mode
de production. Mais l'histoire du commerce à elle seule
ne nous dira pas comment et quand les rapports carac­
téristiques du féodalisme cédèrent la place à ceux du
capitalisme, comment l'agriculture paysanne et l'in­
dustrie des artisans furent remplacées par de grandes
concentrations de capitaux et des travailleurs salariés,
comment enfin les rentes firent place au profit né de
la valeur que donne le travail de l'ouvrier au produit
fini.
Les conditions politiques réclament plus d'attention.
La structure politique et les mouvements politiques se
dégagent, en dernière analyse, des rapports sociaux
fondés sur la production, mais les changements écono­
miques et politiques ne se développent pas de pair.
Bien qu'ils se développent inégalement, ils sont inté­
gralement liés. Il est impossible de parler de système
capitaliste lorsque la superstructure politique et légale
de la société est encore façonnée p ar des conditions pré­
capitalistes. Le pouvoir politique, même entre les mains
d'une classe dominante dont la base économique se
détruit, peut encore retarder le développement de for­
mes économiques et sociales nouvelles. L'histoire de
l'Angleterre sous les Tudors et les Stuarts, celle de
l 'Europe centrale et orientale au X IX· siècle, illustrent
bien cet aspect.
Quels sont les problèmes qui exigent toute l'attention
de la recherche historique ? La croissance de la produc­
tion capitaliste ne peut être mesurée simplement en
estimant le niveau de la production marchande. Le
développement des techniques, la croissance du volume
de la production totale requièrent aussi son attention.

189
Ces problèmes sont communs à l 'agriculture et à l'in­
dustrie ; en vérité, il ne faut pas s'imaginer qu'en étu­
diant les origines du capitalisme on doive privilégier
l'industrie. L'histoire de l 'Angleterre jusqu'à la révo­
lution de 1640 ne serait qu'à moitié racontée s i on
négligeait la croissance du capitalisme dans l'agriculture.
La question des techniques ne devrait pas être consi­
dérée simplement comme un des problèmes d'évolution
technologique. Ce qui est important, ce sont leurs
effets économiques et sociaux. L'un des obstacles
majeurs à l'accumulation et à l 'investissement du capi­
tal résidait dans la petite échelle des unités de produc­
tion dans l 'agriculture et l'industrie. C'est pourquoi l 'un
des problèmes cruciaux, pour le chercheur, est de décou­
vrir le nombre, la dimension et les méthodes d'exploi­
tation à la fin du XIV · et pendant le XV ' siècle des
éléments prospères de la campagne - paysans riches
et petite noblesse. Tout ce que nous savons actuel­
lement sur ces unités de production, c'est qu'elles dépas­
saient considérablement en surface les tenures paysan­
nes moyennes du X I I Ie siècle, allant au-delà de cent
acres cultivables ; il s'agissait d'exploitations mixtes,
comprenant la tenure héréditaire de l 'exploitant, des
fragments de tenures perdues par d'autres paysans et
des terres en location ; l 'exploitation nécessitait l'emploi
de main-d'œuvre. Nous devons aussi connaître la chro­
nologie et les résultats du passage à l'élevage des mou­
tons pour la production lainière. Il est probable qu'au
milieu du xv· siècle l'Angleterre produisait moins de
laine qu'au début du XIV· 20. Pourtant, on a beau­
coup écrit sur l'Angleterre « où l 'élevage du mouton
remplaçait les champs de blé 21 ».
Les questions de la dimension des exploitations et
du type d'agriculture posent immédiatement le pro­
blème de la force de travail à la fin du Moyen Age.

20. Voir l 'estimation de la production lainière au XV" siè­


cIe dans E. POWER, Medieval English Wooi Trade, London,
1 9 4 1 , p. 37.
2 1 . E. LIPSON, History of the English Woolen and Worsted
Industries, London, 1 9 2 1 , p. 1 6.

190
y eut-il un déclin proportionnel ou une augmentation
du nombre des salariés ruraux dans la seconde moitié
du XIV" siècle ? Dans un article récent 22, le professeur
Postan a contesté l ' idée habituelle que la force de
travail salariée avait augmenté en nombre à cette
époque. A partir de l'augmentation de salaires réels, il
a pu constater un recul du nombre des salariés par
rapport aux autres couches de l a population. Il estime
que les travailleurs agricoles sans terres et les petits
tenanciers occupèrent les terres des victimes de la Mort
Noire (la peste). Mais qui venait alors travailler sur
les exploitations agrandies de la couche supérieure des
vilains, yeomen et petite noblesse ? Alors que l'étude
des rentes et revenus fonciers des XIV" et XV" siècles
vient confirmer que l a classe des petits tenanciers avait
diminué par rapport aux autres couches de la pay­
sannerie, on m anque de documents pour estimer le
nombre de ruraux sans terres. Le meilleur témoignage
anglais dont on dispose n'est pas entièrement satisfai­
sant. Il s'agit d'un rapport officiel des rôles de capita­
tion de 1 3 8 1 . A la différence des rapports précédents,
il mentionne les professions de tous ceux qui payaient
l'impôt. Les listes sont très incomplètes, à cause de la
fuite massive des contrôleurs d'impôts 23.
Mais ceux qui se cachèrent et ne furent pas comptés
étaient très certainement les ruraux sans terres, étant
donné que maisons et terres ne peuvent guère être dis­
simulées. Ainsi ces rapports sous-estiment la proportion
de travailleurs salariés. Toujours est-il que ceux qui
ont été étudiés donnent une proportion très élevée de
cette catégorie, mais des recherches plus poussées doi­
vent être menées pour parvenir à des conclusions sérieu­
ses 24.
22. « Sorne Economie Evidence of Declining Population
·
in the Later M iddle Ages :. , Economic History Review,
2" série, II, 3.
23. C. OMAN, The Great RevoIt of 1381, Oxford, 1906.
24. Dans le Leicestershire, sur deux centaines on trouve
28 % d'imposés ouvriers salariés en dehors de la population
urbaine et des artisans ruraux. La comparaison avec la Rus­
sie au XIx" siècle peut être utile. La montée des salaires ne

191
Une estimation globale des salaires à la fin du
Moyen Age est plus significative que J'indication de la
croissance des rapports sociaux capitalistes. C'est en
plus une preuve indirecte de l'existence de la produc­
tion marchande. Lorsque les paysans perdaient leurs
terres, ils ne devenaient pas seulement des ouvrier!'.
Ils devenaient consommateurs, leur revenu était entière­
ment constitué par leur salaire (en grande partie en
argent) et ils devaient alors acheter sur le marché, ce
qu'ils ne faisaient pas avant 25. L'évaluation quanti­
tative des débuts du marché intérieur est difficile à
estimer, d'autant plus que nous avons tendance à sur­
estimer le commerce international (pour lequel, d'ail­
leurs, on dispose d'une documentation grâce aux doua­
nes et aux droits de péage) et à ne pas tenir assez
compte de la demande intérieure 26. De plus, pour
évaluer la place de la production marchande pour le
marché intérieur par rapport au système de production
dans son ensemble, il faudrait pouvoir calculer la pro­
portion des m archandises produites pour l'usage direct
et pour le marché. Il faudrait également ajouter ce que
nous savons déjà sur les différences régionales en
Angleterre, quelle part du produit total du paysan
allait au marché, ce qu'il restait une fois les rentes
payées.
Certaines de ces indications de recherches s'appli­
quent égaIement à l'industrie. Ici aussi, la dimension
et la nature de l'unité de production est tout à fait

venait pas seulement de la raréfaction de la main-d'œuvre,


mais de l'accroissement du travail salarié pur par rapport au
travail d'appoint des petits tenanciers ; étant donné qu'une
partie des revenus de ces derniers venait de leur petite tenure,
la rémunération en argent pouvait ne pas monter, tandis que,
pour les salariés purs, c'était impossible.
25. Cf. K. MARX, Le Capital. 1. Il, t. 3, chap. XXIV, et
LÉNINE , Œuvres choisies, t. J, p. 223·225.
26. M . MALOWIST, IX' Congr�s des Sciences historiques,
Rapports, p. 3 1 4, qui permet d'établir une comparaison avec
la Pologne au XV" siècle.

192
importante. L'organisation permanente de la produc­
tion sur la base de l'unité de la famille artisanale
empêcha le développement des rapports de production
capitalistes de production. Mais se limiter à estimer
la distance parcourue sur le chemin du capitalisme à
partir de ce seul facteur est tout à fait insuffisant. L'une
des façons les plus efficaces pour appréhender le pro­
blème des débuts du capitalisme dans l'industrie serait
de faire une histoire comparée des manufactures tex­
tiles en Flandre et en Italie centrale au Moyen Age
et en Angleterre aux XVIe et XVIl8 siècles 27 . La concen­
tration du capital et du travail, l'organisation de la
fourniture de matières premières et la vente des pro­
duits finis par les capitalistes des villes flamandes et
italiennes, à la fin du XIlIe et au commencement du
XIV· siècle, étaient telles que l'on pourrait presque dire
que ces sociétés touchaient au mode de production
capitaliste. Cependant, le capitalisme moderne puisa
sa force initiale dans l'industrie textile anglaise et ne
sortit pas directement des principaux centres médié­
vaux. Ses bases étaient déjà jetées dans l'industrie
rurale domestique qui avait fui les centres urbains
traditionnels. Nous savons, bien sûr, que les restric­
tions qu'imposaient les corporations furent une des
causes du déplacement du centre de gravité de la ville
vers la campagne. Mais c'est seulement un des aspects
du problème.
L'étude de l'échec du capitalisme en Flandre et en
Italie nous oblige à approfondir la question. Le pro­
blème est insoluble si on se limite aux facteurs tech­
niques et économiques, car les évolutions sociales et
politiques étaient primordiales. Les Boinebroke de
Douai et les Bardi ou les Acciaiuoli de Florence diffé­
raient tout à fait des entrepreneurs anglais du XVII" siè­
cle. Ces premiers capitalistes avaient des intérêts com­
merciaux non spécialisés ; leurs liens financiers avec

27. Il existe, à ce sujet, un grand nombre d'études.

193
les grands féodaux étaient très étroits ; ils étaient telle­
ment intégrés dans les rapports politiques et sociaux
du féodalisme européen, que toute tentative pour établir
une nouvelle forme de société était impossible tant
qu'ils étaient au pouvoir. En Flandre, au début du
XIve siècle, ils se lièrent avec le roi de France et l a
noblesse féodale contre les artisans urbains e t les pay­
sans. A Florence, au X Ive siècle, le schéma classique
de la révolution bourgeoise dans ses aspects les moins
héroïques préfigura le spectre de l'avenir : la bourgeoisie
s'allia avec ses ennemis féodaux, vaincue par sa peur
des travailleurs et des artisans, et, ce faisant, sapa son
propre avenir en tant que classe 28.
Pour reprendre l'expression de Marx, « la solidité
et l 'articulation interne » de la société féodale étaient
encore suffisantes, même pendant la période de crise
économique et sociale, pour empêcher que le nouveau
mode de production ne s'établisse. Mais comment et
pourquoi ? Cela reste à approfondir.
On ne peut se limiter à étudier le capital, le travail
salarié et les unités de production sous leurs aspects
économiques. Puisque les hommes font leur propre
histoire, l'historien doit savoir quel rôle la conscience
politique et sociale des différentes classes sociales a
joué pour avancer ou retarder le rythme de l 'évolution
capitaliste. Puisque cette conscience n'est en aucun cas
un reflet direct de l 'activité économique de ces classes,
l 'h istorien doit étudier les lois, la politique, l'art et la
religion. Le féodalisme comme le capitalisme ne peu­
vent être compris seulement comme des phases de
l 'histoire économique. La société et son mouvement
doivent être étudiés dans leur totalité, car autrement
la signification d'une évolution non linéaire et des
contradictions entre la base économique de la société
et ses idées et institutions ne pourrait être appréciée.

2 8 . F. ANTAL, Florentine Painting and ilS Social Background,


London, 1947, en particulier les deux premiers chapitres, et
N . RODOLICO, 1 Ciompi, Firenze, 1 945.

194
Si l'on ne parvient pas à évaluer leur signification, non
seulement on ne comprendra pas la croissance et l a
victoire finale du mode capitaliste de production, mais
on ne comprendra pas davantage le principe de la
force motrice de toute évolution humaine.

Rodney HILTON
(1952)

195
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1 . Présentation JI.
par Giuliano Procacci

Le point le plus débattu de la polémique entre Dobb


et Sweezy concerne le problème de l a validité des
thèses de Pirenne sur le rôle du commerce, sous ses
diverses formes, dans le développement et le déclin de
la société féodale. On connaît les thèses de l'historien
belge : le courant des échanges développés sous l'Em­
pire romain dans le bassin de la Méditerranée fut
interrompu au V I I I" siècle, lors de l'apparition sur la
scène européenne des conquérants arabes et de l'Empire
franc, de Mahomet et de Charlemagne, qui brisèrent
l'unité préexistante. La reprise économique de l'Europe
au XI' siècle, que détermina précisément l a reprise de
ce commerce international, fut essentiellement l'œuvre
de déracinés tels que Godrich de Finchale : les pre­
miers. dans une société fractionnée en compartiments
étanches, constituant chacun une unité économique,
ils stimulèrent et provoquèrent une renaissance des
trafics et des marchés. « Au commencement - comme
dira Hauser à propos des origines du capitalisme -
était le commerce. » Il est évident qu'une telle priorité
chronologique et causale de l'élément commercial dans
la genèse ct le développement de la société féodale
amène par voie de conséquence à considérer le com­
merce, et ce type particulier de capital qui se construisit
sur lui, comme l'élément moteur du développement de
la société féodale, à laquelle il aurait donné la vie.
De même. l'évolution de la société féodale et son

• Società, 1 955.

199
dépassement par la société capitaliste seraient en rap­
port direct avec le destin du commerce et du capital
commercial.
Les arguments critiques produits par Sweezy à l'égard
de l'œuvre de Dobb sont tout près des thèses de Pirenne.
Selon Sweezy, le grand commerce fut une force créa­
trice, qui engendra un système de production pour
l'échange, coexistant avec l' ancien système féodal de
production pour la con sommation. Une fois juxtaposés,
ces deux systèmes commencèrent n aturellement à s'in­
fluencer réci proquement. Le féodalisme de l'Europe
occidentale fut caractérisé - toujours selon Sweezy -
par le fait qu'il était, malgré son instabilité et son i nsé­
curité chroniques, un système doué d'une forte tentlance
à maintenir ses méthodes et ses rapports de produc­
tion. Il fallait que le facteur de dissociation de cette
stabilité vînt d'un élément extérieur au système. Ce
fut justement le rôle du commerce : il favorisa le déve­
loppement des villes et des premières industries, i l
provoqua l a fuite des serfs vers les villes, il fi t e n sorte
qu'à la l ongue cette coexi sten ce entre féodalisme et
système de production pour l'échange ne pût durer ;
elle s'acheva en effet par la liquidation du féodalisme
en E urope occidentale. Sweezy n'oublie certainement
pas que la production marchande du capitalisme est
bien différente de celle qui se manifeste pendant l'épo­
que féodale. car elle constitue une forme de production
marchande plus organisée et plus complexe. Aussi se
trouve-t-i1 en face d'une difficulté : comment caracté­
riser la période historique. oui comprend à peu près
les xv· et xvr· si ècle.,. Duane! d'un côté le féodalisme
est mourant. Quand de l'autre on n'aperçoit pas encore
le., éléments et le., caractéristiaues du mode de pro­
duction capitaliste ? Sweezy se dégage de cette diffi­
clllté en supposant une phase h istoriq ue où les éléments
nréciominants ne <;oot ni féodronx n i canitalistes ; i l
nrono<;e dp- C:lrrortériser ('PUe n�riode comme celle « de
la production commerciale précapitaliste ». C'est en ce
sens qu'il critique l'opinion de Dobb suivant laquelle
cette période serait en substance encore féodale.

200
Du point de vue théorique, les vices logiques de
l'hypothèse de Sweezy sont évidents. Si l'on veut
donner une interprétation marxiste du problème de la
transition du féodalisme au capitalisme, comme le tente
l'économiste américain, on ne peut faire abstraction de
la méthode dialectique, soutien principal du marxisme
lui-même. Or affirmer que le féodalisme constituait une
formation historique inerte, susceptible non pas d'un
développement interne, mais plutôt d'une impulsion
extérieure, c'est poser le problème en termes de cau­
salité et non d'interaction dialectique. C'est pourquoi
Dobb réplique bien à propos : affirmer que le féoda­
lisme ne possédait pas en lui-même de facteurs de
changement, ce serait admettre une exception à la loi
générale du marxisme selon laquelle la société est
mise en mouvement par ses contradictions internes.
De même, l'hypothèse d'une période intermédiaire et
autonome entre féodalisme et capitalisme (quelle que
soit l'étiquette qu'on veuille lui donner) revient à
renoncer à saisir historiquement le processus de for­
mation du nouveau à l'intérieur de l'ancien : ce que
Marx appelle « le travail d'enfantement » par lequel
une société nouvelle se dégage du sein de l'ancienne.
De semblables considérations méthodologiques ont été
développées non seulement par Dobb, mais encore
par Hilton et par Takahashi.
Ces vices logiques supposent cependant un vice paral­
lèle d'interprétation historique. Il faut ici prendre en
considération les objections de fait que les interven­
tions successives ont portées aux critiques de Sweezy.
Dobb ainsi que Hilton ont tenu à souligner que le
développement et le déclin du féodalisme se produisent
par suite d'éléments agissant sur lui de l'intérieur.
Dobb a mis en évidence - comme il l'avait déjà fait
dans ses Etudes - que, dans certaines régions péri­
phériques, par rapport aux grandes voies et aux grands
courants d'échange, la désintégration des rapports
sociaux typiques du féodalisme (le servage par exem­
pIe) se produisit plus tôt que dans les régions direc­
tement parcourues par ces voies commerciales. Ce

201
fut le cas des regIons les plus éloignées de l'Angle­
terre septentrionale : le servage y disparut plus tôt
que dans les régions plus avancées du Sud-Est. De
même, le « second asservissement » en Europe orien­
tale coïncide avec une période de développement
commercial. Cela ne signifie pas - et Dobb le souli­
gne énergiquement - que le développement du com­
merce et la production marchande n'aient pas eu un
rôle considérable dans le processus de développement
de la société féodale et dans son dépassement. Cepen­
dant, il s'agit là d'un facteur subordonné - pour
reprendre un passage de Marx que Dobb cite dans
ses Etudes - « à l a solidité et à l'articulation interne »

du mode de production.
C'est à décrire cette articulation interne que vise l a
contribution d e Hilton à la polémique. Elle développe
quelques considérations des Etudes et s'efforce de
pénétrer à l'intérieur de la société féodale. La tendance
de la classe des exploiteurs à réaliser le profit maxi­
mum sur le travail des simples producteurs, telle est
sa loi fondamentale, ce qui entraîne une contradiction
avec les exigences du développement social et des
contradictions parmi les exploiteurs eux-mêmes. Dobb
et Hilton réussissent à nous convaincre, lorsqu'ils réfu­
tent les thèses de Pirenne reprises par Sweezy sur le
rôle du commerce comme « premier moteur » (c'est
le mot de Hilton) de la société féodale ; par contre,
leur reconstruction historique de la dialectique interne
du féodalisme apparaît moins claire. On a l'impression
que l'aspect défensif et critique l'emporte sur l'aspect
constructif ct positif. La difficulté d'élaboration devient
ici en effet plus sensible, par suite de l'insuffisance
des matériaux dont on dispose ; Sweezy a relative­
ment beau jeu de remarquer que Dobb admet lui­
même qu'il est difficile de prouver la thèse d'un « pre­
mier moteur » interne au mode de production féodal.
Cette difficulté et cette gêne apparaissent, me sem­
ble-t-iJ, avec une certaine évidence lorsqu'on considère
la manière dont est abordé le problème central pour
l'argument en discussion, celui des origines des villes

202
médiévales. A ce sujet précisément, fait remarquer
Sweezy, la théorie de Dobb de la cause interne de la
chute du féodalisme pourrait encore être sauvegardée,
à condition de démontrer que la naissance des villes
est due à un processus intérieur au système féodal.
Mais ce n'est pas là, à son avis, ce que Dobb soutient :
il prendrait une position éclectique sur la question
de l'origine des villes médiévales, mais reconnaîtrait
que leur essor fut en général directement proportion­
nel à leur importance comme centre commercial. Le
commerce ne pouvant être considéré en aucune façon
comme une forme d'économie féodale, il s'ensuivrait
que Dobb peut difficilement soutenir que la naissance
de la vie urbaine fut la conséquence de facteurs
internes au système féodal.
Le point de vue de l'économiste américain sur le
rapport d'exclusion réciproque entre commerce et féo­
dalisme ne peut sans doute être admis les yeux
fermés. Cependant, ses critiques sur l'incertitude avec
laquelle Dobb a abordé le problème de l'origine des
villes ne sont pas sans importance. En effet, les
Etudes se bornent à exposer les diverses théories for­
mulées à ce propos et à adopter les éléments les plus
probables de l'une et de l'autre. Mais le problème
de l'origine des villes au-dedans (ou au-dehors) de
la société féodale n'est pas abordé de manière orga­
nique et consciente, comme il l'aurait mérité, de
sorte que le lecteur a l'impression de rencontrer ces
villes sans en avoir connu le processus de formation.
Dans sa réplique à Sweezy, Dobb n'a pas manqué de
relever ses critiques sur ce point. Cependant, sa manière
de s'exprimer trahit, me semble-t-i1, quelque incertitude.
Il n'admet pas qu'on lui attribue, entre autres, la thèse
que la naissance des villes fut un processus intérieur au
système féodal. Mais il avoue qu'il croit en quelque
mesure que cette dernière proposition est juste : puis­
que le féodalisme fut loin d'être une économie pure­
ment naturelle. par cela même il encouragea les villes
à pourvoir à son besoin de grand commerce. Le man­
que de clarté de Dobb reflète peut-être l'insuffisante

203
pénétration de ce problème. Il est évident que, si le
problème du rapport ville-campagne, comme contexte
historique du rapport production-commerce, n'est pas
résolu d'une manière organique, il sera difficile de
réfuter la théorie de Pirenne sur le caractère extérieur
du commerce venant détruire la société féodale, en
même temps que les théories connexes sur le « capita­
lisme » des villes médiévales.
D'autres courants historiographiques de tendance
marxiste ont poussé l'analyse plus avant. Je me réfère
en particulier à des travaux soviétiques qui considèrent
précisément la ville et la production marchande suscitée
par elIe comme un moment du développement histori­
que du mode de production féodale. La question a été
traitée récemment par la revue Voprosi istorii 1. L'au­
teur de l'article, F. Ja. Polianskii, soutient que « la
création des villes constitue une forme de l'expansion
politique et économique du régime féodal » ; la produc­
tion marchande servit le féodalisme, elle constitue l'un
de ses éléments intégrants, et non pas quelque chose
d'extérieur et d'antagoniste. Il s'ensuit que les mani­
festations de précapitalisme, constituées 2.ar l'industrie
de quelques villes médiévales, ceIIes d'Italie et de Flan­
dre en particulier, n'ont, selon le point de vue de
l'auteur cité, qu'un caractère « épisodique ».
Si l'on veut d'ailIeurs s'en teni r à l'historiographie
anglo-saxonne. on trouvera assez de preuves d'un juge­
ment historique orienté en ce sens. En février 1 953,
un mois après l'article cité de Voprosi istorii, parais­
sait dans la revue anglaise Past and Present, dont
Dobb, Hill et Hilton sont rédacteurs, un article
d'A. B. Hibbert sur les origines du patriciat dans les
vilIes médiévales 2. Hibbert examine la thèse de Pirenne
sur le rôle du commerce dans les origines et le déve­
loppement des villes médiévales. Selon cette thèse,

1. F. Ja. POLIANSKII, ( 0 lovarnom proisvodstve u usloviakh


feodalism :., Voprosi istorii, 1 953, n° 1 , p. 5 2 .
2. A. B. HIBBERT, ( The Origins of the Medieval Town
Patriciate :., Past and Present, février 1 953, p. 1 6.

204
affirme Hibbert, il y a une incompatibilité naturelle
entre un Etat féodal et un Etat qui permet le dévelop­
pement du commerce et de l'industrie. La théorie
ainsi que les faits montrent au contraire qu'au commen­
cement du Moyen Age le commerce ne fut pas du tout
un dissolvant de la société féodale, mais qu'il fut le
produit naturel de cette société et que même la classe
féodale (jeudal rulers) encouragea jusqu'à un certain
point son développement. C'est que l'épanouissement
de l'activité et de la production m archandes dépend,
à ce stade, du développement de la structure agricole.
Il s'agit donc d'un fait intérieur au mode de produc­
tion féodal et d'une « nécessité fondamentale pour tout
développement urbain » . Hibbert rappelle que beau­
coup de centres urbains médiévaux ont une origine sei­
gneurial e ; il cite, en les interprétant en ce sens, les
exemples de Gênes, Milan, Lincoln, des villes polo­
naises, de Bergen, Cambridge, Arras, et même l'exemple
de Dinant, qui avait été étudié par Pirenne. Il allègue
comme pièces justificatives, en plus de quelques mono­
graphies communales bien connues, les récentes études
de Lestocquoy sur les villes de Flandre et d'Italie et
la communication de Sapori au Congrès international
d'histoire en 1950 3• Il s'agit en ce cas d'études posté­
rieures à la publication des Etudes, dont tant Dobb
que Sweezy n'ont pu tenir compte au moment de leur
polémique. Il importe de souligner que les recherches
postérieures ont confirmé ce que Dobb avait esquissé,
bien qu'en une forme très prudente, dans sa réplique
sur l'origine des villes médiévales.
Il semble toutefois que la position de l'historien
anglais n'est encore qu'une hypothèse de recherch e ;
mais elle est la plus satisfaisante sur le point spécifique
de la polémique Dobb-Sweezy, qui porte sur le rÔle du

3 . Le livre de LESTOCQUOY (A ux origines de la bourgeoisie :


les villes de Flandre et d'Italie sous le gouvernement des
patriciens) a paru à Paris (presses universitaires de France)
en 1952.

205
commerce et du capital commercial dans la société
féodale et, par conséquent, sur le rôle et le caractère
des villes. La discussion entre Sweezy et les m arxistes
anglais apparaît comme un duel à armes inégales : le
premier s'appuie sur toute une documentation histo­
rique très travaillée, sur tout un courant d'études ; le
point de vue des marxistes est soutenu avec une
conscience plus profonde du problème et par un effort
d'interprétation qui s'exerce sur une documentation
souvent hétérogène et inspirée d'un point de vue
contraire. Pour sortir de cette impasse, il faut donner
les mêmes armes aux adversaires, c'est-à-dire provo­
quer un courant de recherches selon une hypothèse qui
dès maintenant apparaît extrêmement féconde et éclai­
rante. C'est bien là le terrain d'entente entre tous les
participants de la discussion. Hilton insiste avec une
lucidité particulière sur cette nécessité, dans un article
de Past and Present, en février 1952 4• Il constate que
Pirenne, soit dans ses études sur le développement des
villes médiévales. soit dans ses œuvres plus générales,
a exercé une influence considérable sur l'enseignement
et l'étude de l'histoire économique médiévale ; il a
souligné que le développement du commerce interna­
tional joua un rôle clef dans la transformation de l a
société féodale. C'est d e son œuvre que dérivent de
nombreuses affirmations courantes sur le capitalisme
médiéval ; ses conclusions ont été prouvées par une
série d'études postérieures. Cependant, une telle orien­
tation, provoquée par la forte personnalité de Pirenne,
est insuffisante, selon Hilton. si nous envisageons les
nouvelles hvpothèses concernant le rôle du commerce
et du caoit al commercial. D'où la nécessité d'orienter
la recherche historique vers d'autres secteurs ; Hilton
signale en particulier l'histoire agricole, J'histoire des
techniques. le problème de la liaison des structures
économiques et des superstmetures oolitico-juridiques.

4. R. H. HILTON, « Capitalism, what's in a Name 7 :t , Past


and Present, février 1 952, p. 33 ; reproduit ci-dessus, p. 1 77.

206.
Sur le second point principal soulevé par Sweezy
(doit-on assigner les xv' et XVI " siècles au capitalisme
ou au féodalisme, ou à la « période mercantile pré­
capitaliste » de Sweezy ?), la réplique de Dobb et des
marxistes anglais a été, à mon avis, plus substantielle.
C'est que, dans ce secteur, ils disposaient d'une riche
expérience de recherches et de discussions. En 1 940,
à l'occasion du troisième centenaire de l a Révolution
anglaise, la publication de l'étude bien connue de Hill S
donna lieu à de nombreuses discussions, qui reprirent
en 1946-47, lors de l a réimpression de cet ouvrage. Les
polémiques de 1940-41 parurent dans la revue Labour
Monthly ; il Y eut de nombreuses interventions, parmi
lesquelles ressort celle de Dobb 6.
Le point débattu portait précisément sur le caractère
de la Révolution anglaise. Constitue-t-elle une révolu­
tion bourgeoise visant à établir définitivement un mode
de production capitaliste, dont existaient les prémices,
mûries au cours du XVI" siècle et auparavant ? Ou bien
se présente-t -ellc comme une action de la bourgeoisie
déjà au pouvoir pour empêcher une réaction féodale­
aristocratique ? La plupart des participants s'orientèrent
vers la première solution, que Hill avait d'ailleurs
soutenue dans son essai.
L'intervention de Dobb eut un poids particulier, en
ce sens qu'elle donna à la discussion un caractère plus
nettement concret et qu'elle rejeta toute hypothèse
dogmatique et abstraite. Dobb attira l'attention sur le

5. C. HILL , The English Revolution 1640. Three Essays,


London, 1 949, 2" éd. Le volume comprend trois essais ; le
premier de HILL concerne la révolution en général ; le
deuxième de JAMES porte sur l'interprétation matérialiste de
la société révolutionnaire par les contemporains ; le troisième
d'E. RICKWORD sur M ilton.
6. Voir le compte rendu de l'essai de HILL dans Labour
Monthly, octobre 1 940, p. 558 ; la réplique de D. GARMAN et
la contre-réplique , décembre 1 940, p. 65 1 ; les interventions
de D. TORR et M. DOBB, ibid., février 1 94 1 , p. 88. Un clair
résumé des discussions est constitué par l'article c State and
Revolution in Tudor and Stuart England :t , Communist
Review, juillet 1 948, p. 207 ; cet article a été publié par les
soins du Groupe des historiens du Parti communiste anglais.

207
fait qu'îl était décisif d'établir quel était le mode de
production qui prévalait à la veille de l a révolution.
L'expression de « capitalisme m archand », employée
par l'un des participants en donnant une attention
particulière à l 'élément commerce et en négligeant
l'élément production, n'est certainement pas apte à
caractériser un mode de production. Dobb inclinait à
reconnaître le caractère féodal de l'Angleterre des
Tudors et des Stuarts, tout en constatant qu'au milieu
d'une telle société féodale les éléments qui caractéri­
seront plus tard la société capitaliste bourgeoise étaient
dans une phase déjà avancée de maturation. Dobb
accentua cette interprétation dans ses Etudes, souli­
gnant le rôle conservateur joué par les classes mar­
chandes dans les diverses phases de la révolution. On
comprend comment l'expérience de cette discussion
et le travail de recherche qu'elle supposait permirent
aux historiens marxistes anglais de répliquer plus
aisément aux critiques de Sweezy.
Dobb se déclare d'accord avec Sweezy lorsqu'il consi­
dère la société européenne entre le XIV· siècle et la fin
du XVI" comme une formation historique complexe de
transition, en ce sens que les vieilles formes écono­
miques étaient en voie de désintégration, tandis que
les nouvelles s'affirmaient. Cependant, une telle situa­
tion mouvante ne représente pas une phase séparée,
ne constitue pas un mode de production sui generis.
Elle signifie seulement que le nouveau perçait au-delà
du vieil ensemble. Un mode de production comporte
des rapports de production ; ceux-ci à leur tour pré­
supposent des classes ayant des positions sociales
différentes : des serfs et des feudataires, des travailleurs
« libres » et des capitalistes. Or quels sont les rapports

de production et de classes qui correspondent à ce


mode particulier de production imaginé par Sweezy
(production mercantile précapitaliste) ? C'est le point
sur lequel Dobb aussi bien que Hill ont attiré l'attention
du savant américain. Si la bourgeoisie commerçante,
fait remarquer Dobb, constituait la classe dominante,
l'Etat devrait être une espèce d'Etat bourgeois. Et,

208
si l'Etat était déjà bourgeois non seulement au XVI' siè­
cle, mais aussi au commencement du xv', quelle fut
alors la caractéristique essentielle de la guerre civile
du XVII" siècle ? Une fois repoussée l'hypothèse, qui ne
résiste pas à l 'épreuve des faits, que l a Révolution
anglaise aurait été un mouvement bourgeois répressif à
l'égard d'une contre-révolution féodale, il ne reste qu'à
admettre que la classe dominante était encore féodale
et que l'Etat était encore l 'instrument politique de son
pouvoir.
L'hypothèse suggérée par la suite par Sweezy n'est
pas plus valable : dans l'Angleterre du XVI' et du
XVII" siècle, un certain équilibre des classes antagonistes
se serait établi, de sorte que « plusieurs » classes
partageaient et se disputaient le pouvoir. Hill a démon­
tré bien à propos qu'une telle hypothèse, outre qu'elle
est théoriquement contestable, ne concorde pas avec les
faits pour ce qui est du XVII" siècle. En somme, les
historiens anglais inclinent à déplacer le terme ad
quem du féodalisme, entendu comme mode de produc­
tion, jusqu'au seuil des révolutions bourgeoises, c'est-à­
dire pour l'Angleterre au XVII" siècle, pour les pays de
l'Europe continentale à une date encore plus récente.
On sait que ce critère de périodisation est généralement
adopté par l'historiographie soviétique 7.
Sans doute, ce critère de périodisation risque de
paraître un peu surprenant si on l'entend d'une manière
exclusive et abstraite. Si, jusqu'à une certaine date, le
mode de production prédominant dans un pays déter­
miné fut le mode féodal, cela ne veut pas dire qu'une
telle prédominance exclut la présence, au sein du vieux
mode de production, de « germes » ou de « formes »
capitalistes. Sur ce point, les historiens anglais sont
assez fermes dans leur discussion avec Sweezy.
Takahashi se prononce lui aussi en ce sens. Les XV'
et XVI" siècles (et les suivants, si l'on examine des pays

7. Voir le volume Zur Periodisierung des Feudalismus und


Kapitalismus in der geschichtlichen Entwickllwg der UdSSR.
Diskussionbeitriige, Berlin, Veriag Kultur und Fortschritt,
1952.

209
autres que l'Angleterre) constituent donc non pas une
phase séparée, un « temps » intermédiaire et distinct
entre féodalisme et capitalisme, mais une période
historique caractérisée par des formes capitalistes
(comme, par exemple, les premières manufactures)
affleurant et perçant au milieu du mode persistant de
production féodale.
Le problème des origines capitalistes au sein même
de la société féodale présente sans doute divers aspects.
Les études que nous avons prises en considération
touchent :
- au problème de la rationalisation de l'économie
agricole (les enclosures anglaises) ;
- au problème de la formation, à l a suite de diffé­
renciations sociales survenues parmi les paysans, d'un
premier m arché du travail, ce marché étant constitué
par la partie de la population agricole qui avait été l a
victime de c e processus d e différenciation (rappelons
la Poor Law de l'Angleterre d'Elisabeth) ;
- au problème de la transformation des rapports
entre ville et campagne.

Mais le problème central est évidemment celui des


origines des premières manufactures capitalistes, par
lesquelles s'établit pour l a première fois u n nouveau
type de rapports de production entre le capitaliste
entrepreneur et les travailleurs « libres » qu'il engage.
La manufacture se développe-t-elle sur l a base de
l'organisation corporative préexistante de l'industrie
médiévale ? Est-elle une création nouvelle ? Ses promo­
teurs viennent-ils des classes marchandes liées à l a
société féodale, ou bien de classes sociales nouvelles
et diverses ? Tels sont les termes principaux du pro­
blème. La polémique s'est polarisée sur l'interprétation,
en termes d'analyse historique, d'un passage très connu
du troisième volume du Capital, qu'il est utile de repro­
duire ici entièrement, pour plus de clarté : « Le passage
du mode de production féodal au mode de production
capitaliste s'accomplit de deux façons. Le producteur

210
devient commerçant et capitaliste ; il s'oppose à l'éco­
nomie naturelle agricole et au travail manuel organisé
en corporations de l'industrie urbaine médiévale. Telle
est la voie effectivement révolutionnaire. Ou bien le
commerçant s'empare directement de l a production.
Ce dernier processus, quoique représentant historique­
ment une phase de transition - le clothier anglais
du XVI I · siècle, par exemple, contrôle les tisserands,
qui sont néanmoins indépendants, en leur vendant l a
laine e t en leur achetant le drap - , ne porte pas en soi
à la révolution de l'ancien mode de production, qu'il
maintient au contraire et sauvegarde comme sa condi­
tion même 8. »
C'est au travers de ces « deux voies » que s'établis­
sent des rapports de production capitalistes. Dobb,
dans ses Etudes, a cherché à caractériser historique­
ment ces deux phases. En ce qui concerne la voie
numéro un (de producteur à capitaliste), il l'a carac­
térisée par la formation, aux XVI" et XVII" siècles,
d'unités productives, soit agricoles soit industrielles,
fondées sur le système du travail salarié. De telles
entreprises ont généralement un caractère un peu limité
et sont l'œuvre d'hommes nouveaux qui sortent direc­
tement des rangs des producteurs (paysans aisés, arti­
sans). Ce sont eux qui constituent la partie la plus
avancée de la bourgeoisie, les classes les plus intéressées
au renversement du mode de production féodal : l a
New Model A rmy de Cromwell était recrutée en grande
partie dans leurs rangs. Quant à la voie numéro deux
(de marchand à capitaliste), eUe caractérise le pro­
cessus historique par lequel les marchands et les classes
marchandes, qui se sont développées au sein de l a
société féodale, contrôlent e t dirigent le processus d e
production industrielle dans les formes existantes.
Ainsi, tandis que dans le premier cas le rapport

8. Karl M ARX, Le Capital, l. III, chap. xx, c Renseigne­


ments historiques sur le capital commercial :t. Nous suivons
ici, en la modifiant quelque peu, la traduction de l'édition
Costes ( 1 946, p. 1 1 7).
s'établit entre entrepreneur et travailleur « libre » ,
dans le second cas un producteur non encore séparé de
ses instruments de production se trouve en face du
marchand capitaliste. Dans le premier cas, le produc­
teur capitaliste, produisant pour le marché et ayant
intérêt à agrandir celui-ci et à abaisser le prix de pro­
duction, se dégage de la sujétion vis-à-vis du capital
commercial ; aussi cherche-t-il à subordonner celui-ci
au capital industriel . Dans le second cas, le marcharid
capitaliste produit dans les limites de son horizon
commercial, c'est-à-dire qu'il subordonne son activité
productrice à son intérêt de marchand ; le capital com­
mercial continue donc à dominer le capital industriel.
Dans le premier cas, le profit du capitaliste est déjà un
profit capitaliste réalisé sur le surtravail des travail­
leurs « libres » . Dans le second cas, il est encore pour
une bonne partie ce type particulier de profit qu'est
« le profit d'aliénation » (Marx), qui est typique du

capital commercial dans la société féodale et consiste


dans la différence, déterminée par des conditions par­
ticulières de marché, entre prix d'achat et prix de
vente. C'est pourquoi, dan� le premier cas, le capitaliste
a tout intérêt à ce que les diverses barrières- et les
privilèges corporatifs de la société féodale soient
détruits et que le marché soit étendu et agrandi. Dans
le second cas, au contraire. le commerçant capitaliste
a intérêt à la conservation du statu quo social, sur
lequel est fon dé son profit d'ali�nation.
Telle est l'interprétation que Dobb a donnée du
passage cité plus haut du Capital. Les m an ufactures de
John Winchomb à Newbury, de Thomas Blanke à
Bristol sont des exemples de la voie numéro un (tou­
jours selon les Etudes) en ce qui concerne l'industrie
textile ; les entremises de ce type sont plus nombreuses
dans le secteur de l'industrie minière. de la production
du sel. A ce type. on doit enfin rattacher l'industrie
dite « domestique ». Les manufactures royales de l'épo­
que de Colbert sont des exemples de la ," " , numéro
deux (pour citer un exemple non anglais et plus fami­
lier). Takahashi a soutenu par des exemples semblables

212
la thèse de Dobb, fondée presque exclusivement sur
une documentation anglaise. Il cite à l'appui les études
de Georges Lefebvre, de Labrousse et de Tarlé ; elles
montrent que la production industrielle d'avenir ne fut
pas la production des manufactures colbertiennes privi­
légiées, mais celle d'entreprises plus petites, à caractère
plus nettement capitaliste, non pas « l'industrie des
villes », mais celle « des petits producteurs ruraux ».
A cette interprétation du passage cité du Capital,
Sweezy en a opposé une autre. A son avis, ce que
Marx combat, c'est l'idée que la naissance et le déve­
loppement complet des entreprises capitalistes se pro­
duiraient en relation avec le lent développement du
système du putting out. En d'autres termes, la voie
numéro deux vaudrait justement autant que le système
du putting out (Verlagsystem allemand), dans lequel
l'entrepreneur marchand commissionne à des artisans
indépendants les diverses phases de l'élaboration du
produit. La voie numéro un, plus rapide et comme telle
plus révolutionnaire, ferait abstraction d'une telle phase
intermédiaire et passerait immédiatement à un système
plus rationnel de production, tel qu'on le pratiquait
- c'est encore ce qu'indique Takahashi - dans les
manufactures réunies de Colbert. Mais Sweezy, tout en
admettant qu'une telle interprétation soit possible, ne
semble pas croire que ces deux voies distinctes corres­
pondent à deux classes sociales différentes (producteurs
d'un côté, marchands de l'autre). Il estime au contraire,
à ce qu'il semble, qu'à la base de l'une et de l'autre
se trouvent les mêmes hommes et les mêmes classes.
En d'autres termes, tandis que pour Dobb la diffé­
rence entre la voie numéro un et la voie numéro deux
consiste essentiellement en ce qu'elles sont le fait de
forces sociales qui ont des intérêts différents et une
politique différente, pour Sweezy la différence consiste
simplement dans l 'organisation différente du processus
de production (putting out ou manufacture réunie). Il
en arrive par voie de conséquence à juger d'une
manière opposée à celle de Dobb le rôle des petites
entreprises, des « petits producteurs ruraux » , des small

213
men, dans les angmes de l'industrie capitaliste. Le
précédent direct de la fabrique capitaliste ne serait pas
plus à rechercher parmi ces petits producteurs capi­
talistes que dans des entreprises industrielles plus
consistantes telles que les manufactures colbertiennes.
Une contribution remarquable à l'éclaircissement de
cette question si complexe a été apportée par
Takahashi. Intervenant dans la polémique Dobb­
Sweezy, il s'est attaché en particulier à l'étude des
« deux voies ». II a souligné notamment comment le

passage du troisième livre du Capital, pris dans son


contexte, ne se borne pas à indiquer l'existence des
deux voies, mais en marque l'opposition. La voie
numéro un subordonne le capital commercial au capi­
tal industriel, le marché à la production ; la voie
numéro deux au contraire entraîne la dépendance
persistante de la production par rapport au marché,
de l'industrie par rapport au gain commercial. La voie
numéro un mène nécessairement à l a rupture définitive
des rapports de production féodaux. La voie numéro
deux est portée au contraire à transiger avec eux ; car,
pour reprendre les termes de Marx, « elle ne porte pas
en soi à la révolution de l'ancien mode de production,
qu'elle maintient au contraire et sauvegarde comme sa
condition même » .
I I s'agit donc - e t l'historien iaponais l e souligne
p
bien à ropos - de caractériser historiquement deux
phases distinctes des origines du capitalisme. Et pré­
cisément, en ce qu'elles sont des phases historiques
distinctes et opposées, les deux voies ne sont pas
(comme Sweezy semble le croire) deux solutions diffé­
rentes au même problème. satisfaisant aux mêmes
intérêts : elles correspondent à des problèmes diffé­
rents, à des intérêts différents, à des classes sociales
différentes. La manufacture réunie est une création de
la haute hourgeoisie, liée et intégrée dans l 'organisa­
tion féodale : comme telle, elle disoaraît iustement
avec la fin de cette organisation avec la Révolution
française, de même Que la chartered manufacture de
l 'épOQue des Stnarts s'opposa au mouvement de Crom-

214
weIl, soutenu au contraire par les petits producteurs
capitalistes de la ville et de la campagne. De ce point
de vue, l'opposition entre les deux modes de produc­
tion, auxquels elles sont liées, se réfléchit, d'après
l'historien japonais, jusque dans la lutte politique des
partis : Indépendants et royalistes dans la Révolution
anglaise, Jacobins et Girondins dans la Révolution
française. Takahashi, avec sa large envergure d'histo­
rien, voit dans le fait que l'une ou l'autre voie a prévalu
dans tel ou tel pays, l'un des traits caractéristiques de
la structure sociale de ces mêmes pays à l'époque du
capitalisme. Ainsi la voie numéro un primant en France
et en Angleterre permettrait d'expliquer les nombreuses
différences de la structure sociale de ces pays par
rapport à des pays comme l'Allemagne et le Japon, où
au contraire la voie numéro deux l'emporta.
Sur le plan d'une analyse historique spécifique,
l'étude de Takahashi a apporté un remarquable éclair­
cissement et un approfondissement du problème, même
par rapport aux Etudes de Dobb. En particulier, il
considère comme une erreur de Dobb d'avoir attribué
le putting out à la voie numéro un et non à la voie
numéro deux. Ce système est en général l'œuvre de
marchands qui, fournissant à chaque producteur la
matière première et assurant la vente du produit fabri­
qué, contrôlent la production seulement de l'extérieur
et dans le but de garder leur domination, en tant que
marchands capitalistes : ils maintiennent par là, sans
les modifier, les conditions traditionnelles de la pro­
duction. Il ne faut donc pas assimiler le cas du putting
out (comme Dobb semble l'avoir fait) avec celui de
l'industrie domestique (domestie industry) constituée de
petits et moyens producteurs indépendants.
Il est intéressant de remarquer que les discussions
relatives à la polémique Dobb-Sweezy, même en ce qui
concerne les origines de la manufacture, se rencontrent
avec les discussions qui ont eu lieu en Union soviétique
sur un thème analogue. Entre 1 948 et 1 950, la revue
Voprosi istorii a publié de nombreux articles sur le
caractère de la manufacture russe à l'époque de Pierre

215
le Grand. L'article le plus récent, celui de Borissov 9,
developpe des thèmes et des arguments analogues à
ceux de Takahashi. Borissov, critiquant des articles
antérieurs et des monographies, nie le caractère capi­
taliste de la manufacture russe à l'époque de Pierre
le Grand. Celle-ci peut bien renfermer des « germes »
capitalistes ; elle ne constitue pas une « formation »
capitaliste (kapitaIistitcheskii uklad, selon le terme
employé par Lénine dans son Développement du capi­
talisme en Russie). Borissov distingue m anufacture
« commerciale » (kaufmannisch) et manufacture « capi­

taliste » ; de même que l'historien japonais, il attache


une très grande importance au rapport entre capital
commercial et capital industriel, entre production et
marché, afin de caractériser historiquement la manu­
facture.

Nous avons ainsi passé en revue les écrits principaux


et les sujets les plus importants liés à la polémique
sur la transition du féodalisme au capitalisme. Comme
le lecteur l ' a remarqué, il s'agit d'une somme très
variée de discussions et d'arguments. En liaison avec le
problème général se posent des questions particulières
et circonscrites : le rôle du commerce dans le dévelop­
pement et le dépassement du mode de production
féodale, le caractère de la Révolution anglaise, les
« deux voies » et les origines de la manufacture capi­

taliste. En ce sens, la polémique Dobb-Sweezy constitue


en vérité une mise au point des problèmes et des
recherches sur cette question. Elle ne se borne pas
(et c'est là son intérêt comme sa limite historique) à
enregistrer ; elle s'efforce de construire, à la lumière
d'une nouvelle perspective historique.
Certes, les problèmes de l'histoire d'Italie sont très
différents de ceux de l'histoire d'Angleterre ou même

9. A. BORISSOV, c Ueber die Enstehung der Formen der


kapitalistischen Ordnung in der Industrie :., dans Zur Peria­
disierung, op. cit., p. 157.

216
de France. Mais nous estimons que plusieurs éléments
de la discussion sur la transition du féodalisme au capi­
talisme peuvent servir d'aiguillon pour défricher cer­
tains secteurs de recherche et pour aborder l'étude et
la solution de certains problèmes de notre histoire
nationale. Il est évident, par exemple, que l'appro­
fondissement en termes italiens de la question relative
au rôle du capital commercial dans le développement
et dans le déclin de la société médiévale italienne
apparaît particulièrement chargé d'intérêt historique.
On peut en dire autant du problème des origines de
l 'industrie et de la m anufacture, du problème des carac­
tères de J ' industrie à domicile. Celui qui est familiarisé
avec la thématique des Cahiers de Gramsci sait bien
d'ailleurs qu'elle touche aux questions que nous avons
essayé d 'exposer : que l'on pense par exemple à ses
observations sur le caractère économique-corporatif
de la commune italienne et au problème de l'évolution
historique du rapport ville-campagne.

Giuliano PROCACCI

(1 955)

217
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us
2. Observations 'f

par Georges Lefebvre

J'ai pris grand intérêt au livre de M. Dobb, à la


controverse que cette publication provoqua entre lui
et P. Sweezy, aux observations que présentèrent
H. K. Takahashi, R. Hilton, Ch. Hill. Il n'est pas à ma
connaissance qu'en France le débat ait beaucoup retenu
l'attention jusqu'à présent, et je ne vois même à citer
que le compte rendu de l'ouvrage de Dobb par J. Néré
dans la R evue historique de j anvier-mars 1 950.
Je ne suis point médiéviste et, en tout cas, ce que
je sais de l'histoire rurale du Moyen Age concerne
principalement l a France, tandis que Dobb et Sweezy
se réfèrent surtout à l 'Angleterre. Je ne saurais donc
prendre parti sur le fond ; mais, comme Dobb et
Sweezy me paraissent avoir parlé en économistes et en
sociologues, mes réflexions présenteront peut-être l'in­
térêt de jeter quelque jour sur les réactions d'un histo­
rien.
D'abord, l'organisation de la production dominant
la discussion, le régime féodal n'était pas en cause et
le mot féodalisme ne convenait pas, car le propre de l a
féodalité réside dans la hiérarchie d u suzerain e t de
ses vassaux ainsi que dans la distribution des fiefs par
le premier au second. Pas davantage ne pourrait-on
employer l'expression de régime seigneurial, parce que
l'autorité du seigneur sur les manants de son domaine
résulte d'un démembrement de la puissance publique,
qui fait passer les droits régaliens du souverain aux
seigneurs. L'expression j uste serait régime domanial,

* La Pensée, n" 65, janvier-février 1 956.

219
lequel d'ailleurs prend ses racines dans la plus lointaine
histoire et n'appartient pas en propre aux derniers
siècles du Moyen Age.
En second lieu, identifier le régime domanial au
servage exigeait qu'au préalable on définît ce dernier.
Pour Marc Bloch, la relation du serf à son maître
résulta primitivement d'une dépendance personnelle,
attestée par la redevance particulière qu'on appelle e n
France l e chevage ; ultérieurement seulement, l e serf
se vit attaché au sol, adstrictus ad glebam ; mais cette
conception ne recueillit pas une adhésion universelle
et, pour en délibérer, il faudrait stipuler avec soin de
quel pays on entend parler. En outre, on ne peut pas
dire que la structure sociale des ruraux, à l'époque
considérée, se ramène exclusivement au servage ; il a
toujours subsisté des tenanciers plus ou moins libres,
des vilains francs et même des alleutiers.
En troisième lieu, puisque la thèse fondamentale de
Dobb attribue la transformation économique et sociale
à une contradiction interne du régime domanial, il me
paraît capital d'en signaler une dont il ne dit rien.
Quand la production repose sur l'exploitation d'une
main-d'œuvre assujettie par la violence, la difficulté
pour le maître est de surveiller le travail pour s'assurer
qu'il est efficace ; le groupement des travailleurs, escla­
ves ou corvéables, sous le contrôle d'un surveillant ne
réussit qu'imparfaitement à la p arer, et d'ailleurs qui
surveillera les surveillants ? Je me rappelle qu'étudiant
j'entendis des maîtres qui ignoraient Hegel et Marx
signaler cette difficulté comme une des origines du
colonat et produire une lettre où Pline le Jeune, si j'ai
bonne mémoire, explique qu'au lieu d'exploiter direc­
tement tel domaine par ses esclaves, il estime plus
pratique de leur distribuer des tenures à charge de
corvées. Dès les temps carolingiens, les serfs « chasés »
n 'étaient pas rares : le Polyptique d'!rminon connaît
les tenanciers dont une partie au moins devait être de
condition servile.
Enfin, je crois devoir rappeler la multiplicité des
facteurs de l'histoire. Marx mit en lumière l'importance

220
dominante de l'économie et, plus exactement, du mode
de production. Attaché à cette nouveauté, géniale en
son temps, il ne lui importait pas d'étendre son enquête
aux autres facteurs ; mais il ne fut jamais dans son
intention d'exclure leur influence ; et, puisque l'histoire
est le fait de l'homme, il trouvait plaisant qu'on l'accu­
sât de ne pas tenir compte de la nature de l'homme.
Après tout, si l'économie est le facteur dominant, c'est
qu'avant tout il faut que l 'homme soit nourri : il produit
parce qu'il a faim. Sans multiplier les exemples, je me
contente d'observer que, d'après D obb lui-même, le
facteur démographique est d'importance. Si le seigneur
aggrava ses exigences, comme il le présume, c'est en
partie parce que sa progéniture multiplia les parties
prenantes de son revenu ; si les paysans ont fui, c'est
en partie parce qu'ils devenaient trop nombreux pour
que leurs tenures pussent les pourvoir. De ce point de
vue, la position de Sweezy me paraît plus forte que
Dobb - sans nier le rôle de la renaissance du
négoce - n'incline à le reconnaître. Si le seigneur
devint plus exigeant, ce fut bien, en très grande partie,
parce que le trafic lui offrait de quoi perfectionner son
mode de vie ; et le paysan a fui parce que le déve­
loppement des villes l'a tenté en lui ouvrant des refuges
et des perspectives de gain.

Je dirai aussi quelques mots de la discussion relative


aux « deux voies ». Le négociant crée une manufac­
ture, soit au sens strict du terme (c'est ce que nous
appelons une usine), soit au sens large, c'est-à-dire à
l'aide de ce que les Anglo-Saxons dénomment le put­
ting out system. Ainsi devient-il industriel ; mais, la pro­
duction demeurant subordonnée au commerce, la struc­
ture économique, à cet égard, ne se modifie point. C'est
la voie numéro deux. Au contraire, si un artisan,
cessant de produire pour le consommateur local, se met
en rapport direct avec le marché national ou interna­
tional, le producteur devient aussi négociant : c'est la
voie numéro un - révolutionnaire, parce que le com-

221
merce se trouve subordonné à la production.
Je consens : il s'agit d'une révolution que j'appellerais
volontiers technologique, et je présume que c'est à quoi
Marx pensait. Mais, si le capitalisme se définit par la
recherche du profit prélevé sur le produit du travail
salarié, les faits me paraissent autrement complexes :
la voie numéro deux peut mener au capitalisme tout
comme la voie numéro un, et je n'imagine pas que
Marx ne s'en soit pas rendu compte.
Un artisan s'engageant dans la voie numéro un ne
se borne pas à subordonner le commerce à la produc­
tion : pour fournir le marché, au sens large du terme,
il lui faut racoler une main-d'œuvre salariée sur laquelle
il réalise un profit, ce qui l'érige en capitaliste.
Mais, si un négociant fonde une manufacture, il fait
de même ; c'est aussi un capitaliste. On dira peut-être
qu'il en va autrement si cette manufacture se définit
par le putting out, parce que l'artisan à domicile reste
un producteur indépendant, en sorte que le négociant
traite avec lui à prix débattu, tout comme un consom­
mateur, et ne réalise qu'un bénéfice par la revente.
Cette thèse serait défendable si l'artisan continue
parallèlement à fournir le marché local et se trouve
libre, jusqu'à un certain point, de choisir ses clients,
ce qui lui permet de ne pas se plier à la volonté du
négociant. Mais il est évident que, tôt ou tard, le
putting out system exclut cette hypothèse, parce que les
commandes du négociant, par leur ampleur et leur
régularité relative, accaparent l'activité de l'artisan.
Bien plus : le négociant, offrant le métier et la matière
première, ne se borne pas à se subordonner l'artisanat
existant, il crée des artisans dans la masse rurale, qui
souffre d'un chômage endémique et sc trouve donc à
sa merci. Dans ce cas, comme dans J'autre, le négociant
devient un capitaliste, tel que le définit Marx, et c'est
bien pourquoi la lutte de classes s'est affirmée en Italie
et en Flandre aux XIV' et xv' siècles.
Ces observations ne portent pas dommage à la thèse
de Dobb qui oppose le négociant et le producteur
devenu capitaliste et rapporte à ce conflit l'un des

222
caractères de la premIere révolution d'Angleterre. Le
négoce et l'Etat se prêtaient mutuellement concours, le
négociant comme prêteur et comme fournisseur des
services publics, de l'armée surtout, le second par les
privilèges, les primes, les monopoles qu'il accordait ;
d'ailleurs, le souverain favorisait le commerce et la
manufacture dans l'intérêt de l a fiscalité et pour pré­
server le stock monétaire du pays : le mercantilisme
et l'exploitation coloniale, érigés en système, faisaient
le jeu du négociant. Ce dernier ne songeait donc pas
à bouleverser la structure pol itique et sociale ; il était
à prévoir qu'i! prendrait parti pour le pouvoir royal si
ce dernier se trouvait menacé. En sens contraire, cette
symbiose irritait les producteurs qui, naissant au capi­
talisme, ne profitaient pas des mêmes avantages que
le négociant privilégié et restaient réduits à leurs pro­
pres moyens.
Toqtefois, du moment qu'on recherche les origines
du capitalisme, il n'y a pas lieu d'oublier que la collu­
sion du négoce et de l 'Etat en favorisa la germination,
même si l ' on estime que Sombart a trop insisté sur ce
point. La manufacture ne se serait pas aisément implan­
tée sans la protection de l'Etat contre la concurrence
des pays d'économie plus avancée. Les commandes
qu'il lui adressait ne lui procurèrent pas moins d'avan­
tages et exercèrent une influence technique dont per­
sonne sans doute ne prévoyait les conséquences. Quand
elles intéressaient le luxe de la cour, elles importaient
beaucoup moins que les fournitures destinées au ser­
vices publics, spécialement aux forces armées. parce
qu'eUes impliquaient une production de masse : l'arti­
sanat ne s'adaptait pas à cette dernière ; on ne pouvait
en attendre la quantité, la régularité, la rapidité dans
l'exécution, ni surtout l ' uniformité, si essentielle pour
l'armement. Seul le négociant qui créait une manufac­
ture proprement dite ou organisait le putting out pou­
vait réussir à satisfaire vraiment l'Etat, en concentrant
l'entreprise et en régularisant la fabrication. De la
sorte, il p articipait à la fonction historique du capita­
lisme : instituer la production de masse en rationalisant

223
et en mécanisant le travail grâce à la concentration de
l'en treprise.
Dans ces conditions, il me semble que les faits pour­
raient se présenter comme il suit. Le négociant crée l a
manufacture e t ses intérêts s'accordent avec ceux de
l'Etat, avec ceux aussi des grands propriétaires fon­
ciers qui s'appliquent à remembrer les terroirs et à
éliminer les tenanciers, pour transformer l'agriculture.
A leur exemple, les paysans qui se sont constitué une
épargne et les artisans qui ont pris part à l'accumulation
primitive du capital, s'appliquent eux aussi à mettre
sur pied une exploitation agricole novatrice ou une
manufacture. Comme l'Etat ne songe guère à eux,
ils jalousent le négociant en même temps que l'aristo­
cratie, souhaitent prendre part au gouvernement pour
supprimer privilèges et monopoles, pour obtenir éven­
tuellement des commandes de l'Etat. Il est donc
naturel que, lors de la première révolution d'Angle­
terre, ils se soient prononcés pour le Parlement. Un
des traits de la révolution de 1789 en France est de
même origine. J'ajoute toutefois que le recours à
l'Etat qu'ils condamnaient chez le négociant ne leur
demeura nullement étranger : les partisans de la libre
entreprise, ayant mis la main sur le pouvoir, l'ont utilisé
tout aussi efficacement que le négociant privilégié.

Je finirai par quelques propos sur la méthodologie.


La tâche originale de l'économiste et du sociologue
(Dobb et Sweezy, je l'ai dit, m'apparaissent comme
tels) consiste dans l'enquête sur l'économie et l a
société existantes. Après quoi, i l s les rapprochent pour
dégager des notions générales. Mais il est naturel que
la méthode comparative les conduise à étendre leurs
investigations aux économies et aux sociétés du passé.
Dès lors, il leur faut devenir historiens.
Parvenus à ce dernier stade, Dobb et Sweezy ont
nourri leurs hypothèses, non au moyen de recherches
d'érudition, mais en empruntant aux historiens les
résultats présumés acquis. Pas d'objection : les histo-

224
riens, à l'occasion, recourent aussi à cet expédient.
Seulement ils ne s'en tiennent pas là. L'hypothèse
construite, l'intelligence doit sortir d'elle-même pour
interroger de nouveau le monde extérieur, afin de
vérifier s i ses réponses justifient ou non l'hypothèse.
C'est à ce moment que le débat suscité par la pubH­
cation de Dobb me paraît arrivé. Il me semble inutile
et même périlleux de le poursuivre dans l'abstrait. Et
comment se conformer au précepte du rationalisme
expérimental, sinon en recourant à l 'érudition et à ses
règles ? L'historien combine donc un plan de recher­
ches ; il dresse un questionnaire, assorti de l'indication
des sources dont l'exploration amorcera le travail.
Dobb et Sweezy ont rendu le service de formuler des
problèmes. A présent, à l'œuvre, en historiens !

Georges LEFEBVRE
(1956)

225
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3 . Contribution
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à propos de la Révolution française
par A lbert Soboul

A la lumière de la controverse sur « la transition du


féodalisme au capitalisme » menée par la revue Science
and Society, profitant en particulier des précieuses
remarques de H. K. Takahashi, mais tenant compte
aussi des suggestions de Georges Lefebvre (qu'on ne
saurait se contenter d'un débat théorique et que notre
tâche d'historiens est d'étudier des cas concrets), je
voudrais souligner ici certains aspects de la Révolution
française : particulièrement, la condition sociale des
sans-culottes, leur position à l'égard du capital commer­
cial et leur rôle dans le mouvement révolutionnaire.
Cette large discussion m'aura permis de revenir sur
certains problèmes et de nuancer des affirmations trop
tranchées 1.
La Révolution française constitue bien une révolu­
tion bourgeoise classique : la lutte des classes mit aux
prises essentiellement la bourgeoisie capitaliste et l'aris­
tocratie féodale. Mais quel fut l'élément social de l'an­
cien tiers état qui, dans cette lutte, a constitué le facteur
décisif pour la destruction des anciens rapports de
production ? Grande bourgeoisie capitaliste, ou petits
et moyens producteurs marchands et paysans indépen­
dants ?

* La Pensée. n° 65, janvier-février 1 956.


1. Voir ce que j'ai écrit sur les sans-culottes, dans « Clas­
ses et Luttes de classes sous la Révolution française :t, La
Pensée, n° 53, janvier-février 1 954, p. 39 à 62.

227
Dans la société d'Ancien Régime, la bourgeoisie
détentrice du capital commercial était dans une large
mesure liée au pouvoir de l'Etat monarchique et à
l'aristocratie féodale : gens de finance, gros négociants,
fabricants entrepreneurs étaient intt!grés, du point de
vue des rapports de production, dans le système social
et politique de la réaction féodale. Que l 'on songe aux
fermiers généraux, aux fournisseurs des armées, aux
principaux porteurs d'actions des compagnies finan­
cières privilégiées. Que l'on songe aux liens de la manu­
facture rurale dispersée, sous le contrôle des négociants
et des fabricants, avec l'organisation féodale de la pro­
duction agricole.
Ce groupe social de la haute bourgeoisie liée au
capital commercial prit très vite une position contre­
révolutionnaire. Elle s'exprima dès 1 789 dans la tenta­
tive des Monarchiens. Mounier, qui en fut le principal
artisan, écrira plus tard que son dessein était « de
suivre les leçons de l 'expérience, de s'opposer aux inno­
vations téméraires et de ne proposer dans les formes
du gouvernement alors existant que les modifications
nécessaires pour maintenir la liberté 2 », c'est-à-dire
maintenir les rapports de production existants et l'Etat
monarchique qui les garantissait. Les Monarchiens
furent relayés par les Feuillants ( 1 79 1 ), puis par les
Girondins ( 1 792-1793).
A propos des Girondins, nous prendrons un exemple
pour illustrer leur position par rapport au capital com­
mercial et éclairer leur attitude politique. Isnard, fils
d'un négociant de Grasse, fut élu député du Var à la
Convention. Siégeant avec les Girondins, i l se rendit
célèbre par son apostrophe du 25 mai 1 793 contre Paris
( << Bientôt on chercherait sur les rives de la Seine. .. » ) .
Décrété d'arrestation le 3 octobre 1 793, arrêté le
1 9 ventôse an II (9 mars 1 794), il rentra dans la

2. De l'infll/ence attribuée aux philosophes. aux francs­


...•
maçons et al/x illl/mi1lés sl/r la Rél'oll/tion fra1lçaise 1 80 1 .

228
Convention le 8 ventôse an I I I (26 février 1 795). Le
30 germinal ( 1 9 avril 1 795), il présenta un mémoire en
vue de l'indemnisation des pertes éprouvées durant sa
proscription 3. Ce document nous renseigne sur la for­
tune du Girondin Isnard et sur ses activités économi­
ques. « Je me trouvais, écrit !snard, à la tête d'une mai­
son de commerce transmise de père en fils, organisée et
achalandée par un demi-siècle de travaux assidus,
appuyée sur un grand crédit et une large correspon­
dance. » Cette maison était spécialisée dans le com­
merce en gros des huiles, « pour l'envoi desquelles il
était fourni annuellement quatre à cinq cents ton­
neaux » . A ce commerce d'huiles s'était liée une manu­
facture de savon : « Cette maison de commerce manu­
facturait et expédiait chaque année environ 3 300 cais­
ses de savon de 225 livres chaque, ce qui fait 7 400
quintaux, à quoi joint les savons blancs qui s'expé­
diaient en pain et sans caisse ou qui se vendaient sur
les lieux environ 1 600 quintaux, ensemble 9 000 quin­
taux de fabrication annuelle. » De plus, Isnard fait
observer que « ces deux branches (savons et huiles)
qui étaient les principales de mon commerce n'étaient
cependant pas les seules ; j 'y joignais entre autres
l'importation des grains, le moulinage des soies, l'achat
des vins et autres denrées ». Ajoutons enfin deux mai­
sons à Draguignan qu'Isnard estime à 1 300 livres en
numéraire et « des navires » sur lesquels il ne donne
aucune autre précision. Isnard réclamait et obtint pour
les pertes subies 152 047 livres.
Ce document appelle quelques commentaires. lsnard
est d'abord un gros négociant spécialisé dans le com­
merce des huiles et des grains ; son activité économique
est fondée sur le capital commercial ; mais, dans ce
cas particulier, le capital commercial n'est pas soumis
à la production, il sert simplement d'intermédiaire à
l'échange de marchandises (huiles, grains) qu'il ne pro-

3. A rchives nationales, F7 4747. c Bases et calculs qui ont


!:ervi de règle pour la fixation des indemnités réclamées par
le représentant du peuple Isnard :t, 30 germinal an III.

229
duit pas. Isnard possède de plus une m anufacture de
savon et un moulinage de soie. Le négociant est donc
devenu industriel. Le développement du capital com­
mercial jusqu'à un certain degré est bien la condition
historique du développement de la production capitaliste
jusqu'à un certain degré seulement, puisque ce déve­
loppement se poursuit sans que soient modifiés les rap­
ports de production. Ce développement ne saurait donc
expliquer le passage du mode de production féodal au
mode de production capitaliste. Dans l 'ensemble des
affaires d'Isnard, le commerce domine toujours la pro­
duction ; la base économique traditionnelle demeure
intacte. Il n'y a là aucune révolution, ainsi que le sou­
ligne Marx 4. La position économique du négociant
Isnard coïncide bien avec la position politique du
girondin Isnard.

Contre la haute bourgeoisie fondée sur le capital


commercial et liée dans une certaine mesure, quant
aux rapports de production, au système social et
politique de l'aristocratie féodale, la moyenne et la
petite bourgeoisie ont mené en 1 793-1794, tout autant
que contre cette dernière, une lutte vigoureuse. Il
conviendrait ici de préciser ce que furent du point de
vue social les Montagnards, les Jacobins, les sans­
culottes : le problème de la transition du féodalisme au
capitalisme en serait éclairé.
Danton symbolise la Montagne : on le caractérise
assez bien comme acquéreur de biens nationaux. L'abo­
lition de la féodalité était la condition même de sa
nouvelle condition de rentier du sol, de rentier capita­
liste. Parmi les Jacobins, le menuisier Duplay fait figure
de type représentatif : n'entendons pas un compagnon
menuisier, mais un patron déjà important. On a souvent
cité le mot de la femme du conventionnel Lebas, fille
4. Voir le chapitre xx , c Renseignements historiques sur le
capital commercial » du livre III du Capital, particulièrement
le passage de ce chapitre cité par Giuliano PROCACCI, dans
sa c Présentation ,. (voir plus haut).

230
de Duplay, suivant laquelle son père, soucieux de dignité
bourgeoise, n'eût jamais admis à sa table l'un de ses
« serviteurs lt, c'est-à-dire de ses ouvriers. Jaurès rap­

pelle dans son Histoire socialiste que le menuisier


Duplay touchait dix à douze mille livres par an en
loyers de maisons s. n s'agit donc d'un producteur
indépendant en passe de devenir capitaliste ; il s'agit
sur le plan politique d'un élément révolutionnaire des
plus actifs.
Je voudrais insister ici sur les sans-culottes. Ce terme
est vague ; il englobe des catégories sociales diverses,
qui vont des couches populaires les plus basses à la
petite bourgeoisie. L'armature de la sans-culotterie pari­
sienne fut constituée, en 1 793 et en l'an II, par le
personnel des comités révolutionnaires. Quelle était
donc sa composition sociale ?
D'après les dossiers personnels de la série alphabé­
tique du fonds du Comité de sûreté générale aux Archi­
ves nationales 6, nous avons recensé 454 commissaires
révolutionnaires pour Paris. Parmi eux, 20, soit 4,5 % ,
vivent de leur bien : 4 rentiers proprement dits
(0,8 % ), I l commissaires ayant appartenu aux profes­
sions libérales (2,4 % ), 6 anciens boutiquiers ou arti­
sans ( 1 , 3 % ). A l'opposé, on compte 22 salariés,
ouvriers, compagnons ou garçons (c'est-à-dire ouvriers
travaillant pour le compte d'un maître) et 23 domes­
tiques ou anciens domestiques, soit 9,9 % du total. Les
professions libérales sont représentées par 52 commis­
saires ( 1 0,5 % ) : au premier rang, les artistes, sculp­
teurs, peintres, musiciens ; puis les instituteurs ; les
hommes de loi sont relativement peu nombreux. A ce
groupe peuvent se rattacher 22 employés, dont 7 des
Postes (4,8 % ).
La masse des commissaires appartient à l'artisanat
et à la boutique : 290 sur les 454 recensés, soit 63,8 %
du personnel des comités révolutionnaires. Sur l'en-

5. Histoire socialiste, IV, 1 448. Duplay fut acquéreur de


biens nationaux en l'an IV ( 1796) (Ibid., V. 460).
6. Archives nationales, f7 4577 à 4775.

231
semble, 84 commissaires ( 1 8,5 % ) peuvent être consi­
dérés comme relevant du petit ou moyen commerce,
mais 206 (45,3 %) de l'artisanat - il s'agit bien essen­
tiellement de petits et moyens producteurs marchands.
Parmi ces artisans, les cordonniers forment le groupe
le plus nombreux : 28 cordonniers (6, 1 % ), suivis par
1 8 menuisiers (3,9 % ), puis par 1 6 perruquiers ou
coiffeurs (3,5 % ). Mais c'est à l'ensemble des métiers
d'art et de luxe qu'appartiennent 42 commissaires
(9,2 % ). Le groupe des métiers du bâtiment comprend
37 commissaires (8, 1 % ), 29 celui des métiers du bois
et du meuble (6,3 % ).
Au-dessus de l'ensemble de ces 454 commissaires
révolutionnaires de l'an II, un petit groupe a déjà franchi
le stade de l'artisanat pour entrer dans celui de la pro­
duction capitaliste. A côté de 8 commissaires qualifiés
d'entrepreneurs (7 en maçonnerie et 1 en serrurerie),
on doit faire un sort particulier à 8 fabricants : gaze,
ruban, bas, papier peint et plâtre. Précisons que fabri­
cant n'est pas employé ici au sens de fabricant entrepre­
neur (capital commercial), mais de chef d'entreprise
employant une main-d'œuvre salariée (capital indus­
triel). Le passage de la production féodale à la produc­
tion capitaliste s'est fait ici par la transformation du
producteur en commerçant et capitaliste.
Quelques dossiers individuels permettent d'ailleurs
de préciser les rapports de production. Section des Gar­
des-Françaises, le commissaire Maron est dit fabricant
et marchand de plâtre ; il possède une carrière où il
fait travailler vingt ouvriers 7. Les textes sont assez
précis pour que l'on entrevoie ici un industriel devenu
commerçant et produisant en gros directement pour le
marché. De même, dans la section du Faubourg-du­
Nord, le commissaire Mauvage est un industriel déjà
important : il se trouve à la tête d'une manufacture
d'éventails (précisons d'un atelier) faisant travailler
plus de soixante ouvriers 8.

7. Archives nationales, F' 477435, dœsier Maron.


8. A rchives nationales, F' 477440, dossier Mauvage.

232
Les membres des comités révolutionnaires panslens
furent en l'an II les agents les plus actifs du gouver­
nement révolutionnaire, les exécutants les plus zélés de
la Terreur, dont les « terribles coups de marteau » ,
pour reprendre l'expression de Marx 9, débarrassèrent
la France des survivances féodales. Loin de nous de
vouloir nier le rôle dirigeant de la grande bourgeoisie
dans la Révolution. Mais c'est bien la petite bourgeoi�
sie, c'est-à-dire les petits producteurs marchands, qui
constitua en l'an I I l'élément le plus efficace dans la
lutte pour l'abolition de l a féodalité en tant que mode
de production.

Intégré à la fin de l'Ancien Régime dans la société


féodale, servant simplement d'intermédiaire à l'échange
des marchandises, dominant encore la production indus­
trielle, le capital commercial cristallisait contre lui l'op­
position des petits producteurs indépendants. De l à,
certains aspects de la politique montagnarde et certaines
revendications de la sans-culotterie parisienne en l'an II.
Les sans-culottes s'en prirent aux organismes qui
servaient de points d'appui au capital commercial. Ils
réclamèrent la fermeture de la Bourse et la suppression
des compagnies par actions. Le l or mai 1 793, la section
parisienne du Faubourg-du-Nord demande que la
Bourse soit fermée ; le lendemain celle du Contrat­
Social adhérait à cette pétition 10. Il fallut attendre l'éli­
mination des Girondins : la Convention ordonna la
fermeture de l a Bourse de Paris le 27 juin 1 793 11 •
Quant aux sociétés par actions, elles s'étaient multi­
pliées à la fin de l'Ancien Régime. En juillet 1 793, un
citoyen de la section des Sans-Culottes s'étonne de voir
apparaître « ici une Caisse de secours, par là une Caisse
de commerce, à un autre endroit la Caisse d'épargne,
plus loin la Tontine des vieillards, par ici la Caisse de
9. « La Critique moralisante ou la Morale critique >,
Œuvres philosophiques, Edition Costes, t. 3. p. 1 30.
1 0. A rchives nationales, C 355, pl. 1 860, p. 1 9.
I l . Moniteur, réimpression, t. 1 6, p. 759.

233
la Tontine des assurances sur la vie, à cette porte la
Loterie patriotique de la rue du Bac. [Ce ne sont là
que des entreprises pour accaparer l'argent.] Ces hom­
mes riches, maîtres et entrepreneurs de caisses, sont
les plus à craindre 12 ». Le 24 août 1 793, la Convention
montagnarde interdisait les compagnies financières ;
le 26 germinal an II, elle les prohibait toutes sans
distinction Il.
Plus significative encore fut la position des sans­
culottes parisiens au sujet de la fabrication des four­
nitures de guerre. La nationalisation n'ayant été adoptée
que pour la fabrication des armes, force était au Gou­
vernement révolutionnaire de recourir pour les équipe­
ments et les fournitures à l'entreprise privée. Suivant
la tradition de l'Ancien Régime, il concentra les com­
mandes aux mains de quelques hommes d'affaires, gros
négociants, importants fabricants entrepreneurs, au lieu
de les disperser entre de multiples petits ateliers de
producteurs indépendants : le capital commercial domi­
nerait encore la production industrielle, et non pas
l'inverse. De là, tout au cours de l'an II, une source de
conflits entre le Gouvernement révolutionnaire et la
sans-culotterie parisienne, qui contribuèrent à l'aggra­
vation de leurs rapports.
Dans certaines sections, les militants ouvrirent des
souscriptions afin de réunir les capitaux nécessaires au
lancement de la fabrication et échapper ainsi à la tutelle
des fabricants entrepreneurs et du capital commercial.
Dans ce but, la section des Tuileries lance le
4 février 1 793 une proclamation significative : « Pre­
mièrement, les fournisseurs avides, malintentionnés ou
malhabiles, ne pourront plus entraver les mouvements
des armées, arrêter nos succès ; le sort de la liberté ne
sera plus à la merci des spéculations du monopole.
Secondement, un petit nombre de riches entrepreneurs
ne s'appropriera plus tout le bénéfice de ces immenses
fournitures ; il se partagera sur tous nos marchands,
12. A rchives départementales de la Seine, 4 AZ 698, sans
date.
1 3. Moniteur, réimpression, t. 17, p. 484. t. 20, p. 233.

234
sur tous nos ouvriers,
' sur nous tous. Troisièmement,
les entreprises p artielles étant toujours dirigées avec
intelligence et avec économie, en faisant une moindre
dépense nous fournirons davantage, et les fournitures
seront meilleures 14. »
On ne pouvait mieux faire J'éloge de l'entreprise par­
tielle, entendons de la petite production indépendante
dominant la fonction commerciale. En fait, le travail
demeura organisé suivant le mode le plus courant à
cette époque. Le fabricant entrepreneur faisait tra­
vailler des ouvriers en ordre dispersé ; il n'était donc
fabricant que de nom, il était plutôt commerçant. L'ad­
ministration fournissait la matière première aux entre­
preneurs qui faisaient confectionner les vêtements et
équipements. Ce système souleva d'autant plus de pro­
testations qu'il aggravait la situation des producteurs
immédiats, les transformant en simples salariés.
Les sections ne cessèrent de protester ; mais, faute
de capitaux, elles ne purent s'affranchir de la tutelle
des entrepreneurs. Le 1 5 juin 1793, la section du
Finistère décida d'établi r un atelier sous son contrôle.
Elle dut cependant recourir à des commissaires capables
de fournir une caution équivalente à la valeur de la
matière première attribuée à la section et d'avancer le
salaire des ouvriers. Un seul citoyen se présenta pour
verser la caution de 6 000 livres : c'était un entrepre­
neur. Sa liberté d'entreprise demeura cependant limitée
par le contrôle des commissaires de la section 15.
Le même problème se posa dans la section des Inva­
lides qui organisa un atelier sectionnaire le 9 septem­
bre 1 793. Deux commissaires sont chargés de le diriger,
de surveiller la fabrication, de proposer, en tenant
compte des tarifs de l'Administration de l'Habillement
des troupes, le prix des façons et des tâches, de telle
sorte que les frais généraux soient couverts. Nommant
les commissaires et les révoquant, déterminant leur
1 4. Bibliothèque nationale, Mss.. Nouvelles acquisitions
françaises 2647, f. 7.
15, A rclril'cs natiollalcs, F7 * 25 17, procès-verbaux du comité
révolutionnaire de la section du Finistère.

235
traitement et fixant le prix des confections, vérifiant la
comptabilité et réglant les dépenses, l'assemblée géné­
rale de la section était vraiment maîtresse de l'entre­
prise : ainsi était rejetée la tutelle des fabricants entre­
preneurs. Mais cette entreprise présentait elle aussi
une faiblesse i rrémédiable : elle manquait de capitaux
de roulement. Le 25 thermidor an II, l'assemblée géné­
rale des Invalides fut obligée d'inviter les citoyens
riches à prêter les fonds nécessaires à titre gratuit 16.
Les ateliers sectionnaires étaient finalement obligés de
recourir au capital commercial : c'était retomber sous
la tutelle des fabricants entrepreneurs dont les sans­
culottes prétendaient se passer.
Aussi bien la solution n'était pas dans la constitution
utopique d'ateliers sectionnaires : les temps n'étaient
pas mûrs. La solution était dans la subordination du
capital commercial à la production industrielle, dans
la destruction de l'ancien mode de production et dans
rétablissement de nouveaux rapports sociaux.
Les artisans indépendants le pressentirent, certaines
pétitions l'indiquent. Le l '" octobre 1 79'3 , une députa­
tion des cordonniers demande à la Convention que les
cordonniers soient seuls admis comme fournisseurs des
souliers pour la troupe, à l'exclusion des négociants ou
fabricants entrepreneurs 17. Le 4 pluviôse an II (23 jan­
vier 1 794), la société populaire de la section de l'Unité
demande « une loi pour anéantir et supprimer tous les
soumissionnaires de la République qui, par des manœu­
vres astucieuses, se sont introduits dans les fournitures
de l'équipement des troupes [ . . . ]. Qui souffre de tous
ces fournisseurs ? C'est la République, c'est les artistes
indigents, ce sont les ouvriers sans fortune, qui, pour
manger du pain, sont forcés par les besoins de la vie
d'aller chez ces égoïstes demander de l'ouvrage pour
le confectionner à vil prix 18 ».

1 6. A rchives I/atiol/ales, F1 • 25 10, procès-verbaux des assem­


blées générales de la section des Invalides.
1 7. MOl/iteur, réimpression, t. 1 8, p. 1 6.
18. A rchives nationales, D III 255-2561, d. 2, p. 2 et 4.

236
La pétition dénonçait les bénéfices scandaleux des
monopoleurs soumissionnaires. Les marchés qu'ils
concluent paraissent à l'avantage de la République ;
en fait, les monopoleurs payent 1 6 à 1 8 sous la confec­
tion d'une paire de guêtres, 10 à 12 celle d'une che­
mise, alors qu'ils reçoivent 30 sous pour ces tâches ;
encore ne fournissent-ils pas le fil qui absorbe une part
importante du salaire. On retrouve à travers ces lignes
l'angoisse du petit artisan indépendant peu à peu trans­
formé en simple salarié sous les coups du capital com­
mercial.
Le I S floréal an II (4 mai 1 794), la section du Bon­
net-Rouge revenait encore sur le même sujet et dénon­
çait une nouvelle aristocratie, « celle des entrepre­
neurs » : « Un seul, toujours le plus riche, est sûr
d'absorber partout toutes les entreprises lucratives dont
le juste partage présenterait à une multitude de bons
citoyens des moyens d'existence pour leurs familles et
des bénéfices permis 19. » Afin de prévenir « cet acca­
parement que méditent tous ces entrepreneurs finan­
ciers », la Convention doit décréter que nul ne pourra
participer aux soumissions sans être pourvu d'un certi­
ficat de civisme. Les certificats de civisme étant accordés
par les assemblées générales des sections, les fabricants
entrepreneurs étaient certains de n'en pas recevoir :
les sans-culottes entendaient tourner la Terreur contre
le capital commercial, le refus d'un certificat de civisme
rejetant un citoyen dans la catégorie des suspects.
Mais les temps étaient révolus. Depuis le procès
et l'exécution d'Hébert (4 germinal an 11-24 mars 1 794),
le Gouvernement révolutionnaire se séparait de la sans­
culotterie parisienne et révisait sa politique sociale ;
il détendait au profit des classes possédantes la Terreur
économique.
Après le 9 thermidor, la réaction s'accéléra rapide­
ment sur le plan économique comme sur le plan poli­
tique. L'écrasement de la sans-culotterie parisienne lors

1 9. Archives lIaliolla/es, D IlI, 2533, d. 1, p. 1 3 .

237
des journées de prairial an III mit un terme aux reven­
dications des sections contre les fabricants entrepre­
neurs et le capital commercial. Le 25 prairial an III
( 1 3 juin 1 795), le Comité de salut public autorisait la
Commission des approvisionnements à faire confection­
ner l 'habillement des troupes par les entrepreneurs 20 :
c'était une concession au capital commercial. A cette
date, les Girondins siégeaient à nouveau dans la Conven­
tion ; la haute bourgeoisie reprenait son influence.

A cette date encore, la Terreur avait jeté bas les


rapports féodaux de production : le champ était libre
pour l 'instauration de rapports nouveaux. La petite
bourgeoisie artisanale et boutiquière, Jacobins et sans­
culottes qui imposèrent la Terreur et soutinrent le Gou­
vernement révolutionnaire, apparaissent bien à ce titre
comme le moteur essentiel de la Révolution française.
Dans la société capitaliste qui en est issue, l'industrie
allait dominer le commerce, alors que dans la société
féodale d'Ancien Régime le commerce dominait l'in­
dustrie. Le capital commercial n'aura plus au XIX· siè­
cle d'existence autonome, il ne sera plus que l 'agent du
capital productif, du capital industriel, auquel il sera
dorénavant subordonné. Quant aux petits et moyens
producteurs marchands, qui en l'an II avaient formé
le gros du parti jacobin et du mouvement sans-culotte,
l'évolution économique apportera dans leurs rangs une
nette différenciation : les uns réussiront et deviendront
des capitalistes industriels, les autres seront éliminés
et iront grossir les rangs du salariat. Ainsi se marque
encore, par leurs ultimes conséquences, le caractère
dramatique des luttes de classes sous la Révolution.

Albert SOBOUL
( 956)

20. Bibliothèque nationale, Mss., Nouvelles acquisitions


françaises 2652.

238
Table

Volume 1

Albert SOBOUL. - Avertissement . . . . . . . . . . . . 5


Maurice DOBB. - Préface à l'édition de 1 954 7
Rodney HI LTON. - Introduction
à l'édition de 1 976 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13

I. Le débat sur la transition . . .. . . . . . . . . . . . . 43


1 . Paul SWE E ZY. - Une critique ( 1 950) . . . . 45
2. Maurice DOBB. - Une réponse ( 1 950) . . 79
3. Kohachiro TAKAHASHI. - Contribution à
la discussion ( 1 952) . . . . . . . . . . . . . . . . . . 95
4. Maurice DOBB. - Commentaire ( 1 953) . . 141
5 . Paul SWEEZY. - Riposte ( 1 953) . . . . . . . . 1 47
6. Rodney HILTON. - Commentaire ( 1 953) 1 57
7. Christopher HILL. - Commentaire ( 1 953) 171
8 . Rodney HILTON. - Qu'entend-on par capi-
talisme ? ( 1 952) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 177

II. Contributions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 97
1 . Giuliano PROCACCI . - Présentation ( 1 955) 1 99
2. Georges LEFEBVRE. - Observations ( 1 956) 219
3. Albert SOBOUL. - Contribution à propos
de la Révolution française ( 1 956) . . . . 227

Volume II

III. Nouvelles contributions 5

1. Eric HOBSBAWM. - Du féodalisme au capi-


talisme ( 1 962) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
2. Maurice DOBB. - Du féodalisme au capi-
talisme (1962) 15

IV. A utour du débat . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21

1 . Kohachiro TAKAHASHI. - La place de la


Révolution de Meiji dans l'histoire agraire
du Japon (1953) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
2. Henri H. STAHL. - Voie prussienne et
« deuxième servage » ( 1969) .......... 81
3. Hernani RESENDE. - Socialisme utopique
et question agraire dans la transition du féo-
dalisme au capitalisme (1976) . . . . . . . . . . 111

t
ACHEVÉ D'IMPRIMER EN OCTOBRE 1 977
SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE
CORBIÈRE ET JUGAIN A ALENÇON (ORNE)
PREMIER TIRAGE : 10 000 EXEMPLAIRES
ISBN 2-707 1-0930-4