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Paris n’est pas Belgrade

par François Brigneau

Libre Journal n o 242 du 11 juillet 2001 – p. 10–11

MILOSEVIC. Vendredi 29 juin. LCI, vers midi. J’allume, machinale- ment. Pas de son. Images de nuit, filmées sans doute à l’infrarouge. L’obscurité a des reflets pourprés. Dans une cour (de caserne ?) deux hommes en enserrent et entraînent un troisième de force. Voûté, il avance par saccades, comme s’il essayait de résister, sans y parvenir. Il semble menotté. La sensible madame Guigou n’aimerait pas voir ça.

Le son revient. Il s’agit de Milosevic, l’ancien dictateur communiste de la Serbie. Malgré l’engagement du nouveau président et la décision de la Cour suprême de l’État, sans une consultation du gouvernement, sans vote du Parlement, sans référendum, le Premier ministre cède à la pression des États-Unis d’Amérique. Il livre Milosevic au Tribunal pénal international de La Haye, pour y être jugé de crimes de guerre et contre l’humanité.

En récompense, la fière Serbie recevra un milliard de dollars. L’équivalence en euros n’est pas mentionnée. On se demande pourquoi. La communauté européenne participe à la prime. Elle offre 450 millions de dollars, en notre nom. Cette générosité n’empêche pas la France de MM. Chirac, Jospin et Fabius d’y ajouter 20 millions. Toujours en dollars. Le franc n’a déjà plus cours dans les tractations mondiales.

Au temps de l’obscurantisme, quand l’homme était un loup pour l’homme, la rançon servait à libérer le captif de ses chaînes. Aujourd’hui la rançon sert à transférer un prisonnier dans une prison étrangère où il sera jugé par son vainqueur. On vous le disait que Nuremberg ferait école. Je n’ai pas changé d’avis. Je croirai au véritable châtiment des crimes de guerre et contre l’humanité quand je verrai dans le même box les responsables de Katyn, de Dresde, d’Hiroshima, des petits enfants d’Irak morts du blocus, avec le général Ariel Sharon, et quelques autres.

Même jour. 19 h 15. Toujours LCI. Presse-Hebdo. C’est une EGV (Émission Grande Vitesse). Tous les vendredis, en deux fois dix minutes, quatre journalistes doivent traiter de trois ou quatre sujets. Un peu plus d’une minute par tête de journaliste et par sujet, ce n’est pas bézef. Heureusement les invités appartiennent tous au politiquement correct et majoritairement au politiquement correct de gauche. La discussion s’en trouve limitée. Le plus marginal serait M. d’Orcival de Valeurs actuelles. La République n’est pas en danger.

En outre Presse-Hebdo est conduit par Anita Hausser, qui possède une qualité rare à la télévision : elle écoute. À l’inverse de beaucoup d’interviewers qui reçoivent des témoins pour leur raconter ce qu’ils ont vu et des commentateurs pour leur commenter l’actualité, elle laisse parler ses invités. Ça gagne du temps.

M lle Hausser ne dépasse jamais celui qui lui est imparti, comme on dit. Depuis que Ruth Elkrief s’en est allée, victime de l’ambition qui la poussait à se faire aussi grosse que la Sinclair (le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages), mine de rien, les yeux baissés, un sourire léger aux lèvres, Anita Hausser ne cesse de s’affirmer. Elle s’habille mieux. Sa nouvelle coiffure l’avantage. On apprécie sa discrétion. Quand elle approuve une remarque, elle hoche la tête d’un air entendu. Une moue appuyée sur un léger mouvement de menton, de droite à gauche, lui suffit à montrer sa réserve. Ça

Ce vendredi 29 juin, le premier sujet de Presse-Hebdo est na- turellement Milosevic. Bernard Guetta (L’Express) et Bruno Frappat (La Croix) approuvent la volonté de punir Milosevic. Ils l’estiment coupable, malgré la présomption d’innocence, mais déplorent la méthode. Ce transfèrement viole le droit au nom du Droit. On les sent gênés. Il se disent partagés. Claude Cabanes (L’Humanité) les suit. Il appartient pourtant à la même église marxiste-léniniste-stalinienne que Milosevic. Comme Milosevic il a longtemps justifié les massacres, les crimes, les déportations, les tortures perpétrés par la Russie bolchevique et son organisation internationale. Mais aujourd’hui Cabanes est un humaniste. Il se félicite de voir un bourreau en prison, même s’il est communiste. Néanmoins, lui aussi se reconnaît « partagé ». Normal pour un « partageux » qui partage surtout les fonds secrets du pouvoir.

Surgit Paul Guilbert (Le Figaro). Superbe sous son casque de cheveux blancs d’argent, important, imposant, péremptoire, la voix de stentor, l’œil qui fulgure, le geste impérieux, il expose. Partagé ? Mais pourquoi donc ! Lui se proclame « univoque ». Cela doit vouloir dire : qui parle d’une seule voix. Je croyais Guilbert gaulliste. Il n’est que chiraquien.

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Il approuve la loi du plus fort, l’OTAN, le diktat américain, l’Europe à la remorque, la guerre, les bombardements terroristes garantis sans risques, les magouilles politiques révélées dans son propre journal. Exemple (lisez bien, chaque ligne compte) : « En octobre 1999, les États- Unis sont ravis de constater, à la lecture de sondages confidentiels, qu’il ne sera pas nécessaire de recourir à des coups tordus de la CIA pour renverser Milosevic. Ils débloquent 41 millions de dollars pour financer l’opposition. Lors des élections qui portèrent Vojislas Kostunica à la tête du pays, un an plus tard, le Département d’Etat et Usaid ont fourni une aide logistique décisive à l’opposition pour renverser Milosevic. Pendant un an des conseillers américains ont tenu dans la plus grande discrétion des séminaires dans un grand hôtel de Budapest. » Tiens donc ! Pas si policier que cela, le régime serbe ? Continuons.

« Les responsables de la campagne électorale de l’opposition y ont appris à déjouer le trucage des urnes, à utiliser des méthodes de marketing sophistiquées pour tester leurs slogans électoraux, et comment réaliser de bons sondages. On y a aussi enseigné aux étudiants du mouvement Otpor comment organiser une grève ou comment communiquer avec des symboles. Usaid a fait imprimer pour deux millions et demi d’autocollants “Gotov ja” (II est fini) qui est devenu le leitmotiv de la campagne. » 1

Comment ne pas songer à Mai 68 et au référendum d’avril 1969 qui provoquèrent la chute du général de Gaulle ? Paul Guilbert n’en a cure, il n’a pas un mot contre ces techniques qui menacent toutes les nations du monde. Pas un mot contre cette démonstration de la politique d’ingérence du pouvoir mondial contre les États Nations. Nous voici au cœur du débat. Il pourrait être passionnant. Hélas ! Le temps presse. Déjà huit minutes sont passées. La publicité arrive, et le journal. Le sommaire est chargé. Il y a le chômage qui remonte, la croissance qui rebaisse et Chirac, avec de nouvelles casseroles à la queue-de-pie, des casseroles de voyage, à roulettes, et offertes par des financiers désintéressés.

— Qu’en pensez-vous, messieurs ? Ferme sur l’horaire mais la voix douce, Anita Hausser change de sujet et presse le mouvement. Elle joue au chien du troupeau avec une tête de mouton.

1 Le Figaro, numéro du samedi 30 juin / dimanche 1 er juillet. Page 2. Article paru sous le titre « Une victoire pour l’administration Bush ». Correspondance de Washington signée Patrick Saint-Paul.

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AH ! LES EXPERTS ! Sur le chômage comme sur la croissance, Guilbert se veut tout aussi « univoque ». La faute en est aux experts. En 1997, ils prévoyaient une crise économique et financière. C’est la raison pour laquelle le président Chirac se décida à dissoudre l’Assemblée nationale. Ce fut la croissance la plus brillante que la France ait connu depuis la nuit des temps. Ses adversaires en profitèrent. Il n’y a de la chance que pour la canaille.

Les experts du Président étaient-ils nuls ? Étaient-ils traîtres ? Chacun

a son avis. Ce qui est certain c’est qu’il fut, une fois de plus, un fieffé

menteur. Pour justifier cette dissolution que la veille encore il déclarait inopportune, dans son discours aux Français (21 avril 1997) il n’est pas question de la crise. Il parle « d’importantes décisions » qu’il faut prendre, d’une « montée en puissance », d’un « nouvel élan » nécessaire et surtout, sans le nommer, de la lutte contre le Front national qu’il est indispensable de mener pour protéger nos « valeurs ».

Citons : « Les esprits sont troublés. Des principes essentiels ont été mis en cause : le respect dû à chaque homme, la tolérance, la solidarité la plus élémentaire. Des appels à la haine ont été lancés et des boucs émissaires désignés. » Le refrain trop connu ne toucha pas le peuple souverain. L’échec fut terrible pour les députés de la majorité chiraquienne. Ils partirent 500 et malgré leurs efforts ne furent que 250 à retrouver le port. Exactement 477 et 257. Merci Chirac !

Pour revenir aux experts, il est possible qu’ils n’aient trompé Chirac

ni par calcul, ni par incapacité, mais parce qu’ils s’étaient trompés eux-mêmes, de toute bonne foi, sans être pour autant plus mauvais que leurs confrères. Cela arrive souvent aux experts économiques et financiers. Ceux de Jospin non plus n’avaient pas prévu la croissance. Sinon ils n’auraient pas promis les 35 heures. En janvier dernier ils escomptaient 3,3 % de croissance. En juin Fabius, un sourcil au milieu du front pour voir l’avenir et l’autre au ras des pâquerettes pour surveiller ses fins de mois, table sur moins de 2,5. Jospin qui attribuait à sa politique les mérites de la croissance va-t-il l’admettre responsable de la décroissance ? La question valait un examen contradictoire, nourri d’échanges pertinents. Hélas ! L’heure tourne. Force est d’escamoter.

Il reste à peine deux minutes pour nous entretenir

CHIRAC. Deux minutes ! C’est un scandale ! Guetta en avait sûrement sous la pédale. C’est L’Express, son journal, qui a levé l’histoire des voyages d’agrément. Une vingtaine entre 1992 et 1995, payés en liquide

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par l’Hôtel de Ville de Paris ! Venaient-ils de la mallette de Méry ? De méchants esprits le suggèrent.

Nul ne conteste que les balades de Chirac et de sa troupe (sa femme, sa fille, l’ami de celle-ci, son conseiller, son garde du corps) étaient réglées, en talbins de 500 francs, tirés d’enveloppes de papier kraft. Les destinations changeaient : les USA (en Concorde), le Japon, l’île Maurice pour laquelle Chirac a un faible. On peut lui reprocher beaucoup de choses, pas d’avoir mauvais goût. L’an passé, il y est retourné, à l’île Maurice. Le Président et madame sont descendus au Royal Palm Beach, palace réservé aux milliardaires et aux stars. Leur suite coûtait 21 972 francs par jour – petit déjeuner compris, heureusement. Les marchands de la plage les aimaient beaucoup. « Ils ne sont pas snobs et parlent avec tout le monde. Le Président est riche. Il a plein de billets de banque dans ses poches et sa femme ne marchande jamais. » C’est Paris-Match qui le révéla, dans un reportage très documenté.

De pareilles vacances doivent « coûter bonbon », aurait dit mon père qui n’aimait pas la dépense. En qualité de président, Chirac a les moyens. C’est la République qui casque. Les fonds secrets sont là. Le président Mitterrand ne s’en est pas privé, sur le Nil, lui qui prétendait haïr l’argent. Mais à l’Hôtel de Ville, de 1992 à 1995, Chirac ne palpait, officiellement, que 40 000 francs par mois environ. C’est peu pour offrir et s’offrir de pareilles réjouissances. Alors, qui payait ? Et pourquoi ?

Guetta aurait peut-être pu nous le dire. Mais c’est de nouveau l’heure de la météo, de la pub et du journal. Tout le monde paraît soulagé. M lle Hausser trouve un sourire attendri pour nous donner rendez-vous vendredi prochain. Malgré les apparences et le décret du procureur Dintilhac, le Président peut dormir sur ses deux oreilles. Paris n’est pas Belgrade. Ce n’est pas demain que la télé le montrera, dans une nuit aux reflets fauves, traverser la cour de l’Élysée menotté. M me Guigou ne le souffrirait pas 2 .

Pour le zappeur K. Membert, François Brigneau.

2 À l’époque ministre de la Justice, Élisabeth Guigou cherchait à faire passer un projet de loi interdisant de montrer des supects menottés à la télévision. (N.D.É.)

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